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12 février 2017 7 12 /02 /février /2017 04:07

 

   «C'est un fait que les bons livres de voyage - voyez Polo, Bemeir, Tavernier et Chardin - sont souvent écrits par des gens qui touchent au commerce. Vente, achat, bénéfice sont les premiers mots du vocabulaire international, et l'âpreté mercantile évite à l'observateur ces engouements benêts qui vont bientôt fleurir dans la littérature quand les poètes se mettront à voyager.» (page 84)

•••   

     «Je m'embêtais ferme quand je me suis rappelé à propos l'adage de Lao-tseu : Un voyage, fût-il de mille lieues, débute sous votre chaussure. J'ai commencé à prendre des notes, Zuihitesu (des pensées sans suite, au gré du pinceau), comme le font si volontiers les Japonais qui n'ont jamais cru aux enchaînements rigoureux ni aux démonstrations c.q.f.d.» (pages 195/6)

•••

            Au bout du très long voyage qui donna lieu à l’Usage du Monde (publié en 1963), il y avait pour Nicolas Bouvier le Japon rejoint en octobre 1955 grâce aux Messageries Maritimes. Il y séjourne plusieurs mois avant de rentrer en Suisse. En 1964, il revient avec Eliane, sa femme, et leur fils. Il tient depuis le début des carnets verts et noirs (baptisés plus tard ”carnets gris”) mais se consacre alors à la préparation d’un livre intitulé JAPON (à vocation historique) qui sortira à Lausanne en 1967. À la demande de Michel Le Bris qui veut l’accueillir dans sa collection “Voyageurs-Payot”, il reprend JAPON qu’il augmente de souvenirs et d’extraits de son journal de 1956 et 1964. Il l’intitule alors CHRONIQUE JAPONAISE.(1)

     Peut-on expliquer ce qui retint Bouvier aussi longtemps au Japon et deviner pourquoi il médite sur les liens solides (si peu intellectuels) dont les livres rendent rarement compte?

 

Chronique


    Dans cette édition, on note l’emploi du singulier dans le titre alors qu’il sera question tantôt d'Histoire (hauts faits et époques majeures), tantôt, un peu à la manière d’un journal et parfois d’un journaliste (songeons à son regard sur le no), du témoignage personnel de Bouvier immergé dans le quotidien japonais qu'il a toujours choisi. Dans les deux cas (le passé comme le présent), ce qui est singulier c'est la voix du chroniqueur. Bouvier est le meilleur des guides puisqu'il ne l'est jamais.

 

Composition

 

   Cette chronique contient plusieurs parties d'inégales longueurs : la plus importante, Lanterne magique est consacrée aux mythes puis à quelques grands épisodes de l’histoire du Japon ; ensuite, nous découvrons les observations personnelles (2) du voyageur qui s’installe pour son premier séjour à Tokyo (à partir de 1955) et reviendra en 1964 à Kyoto avant de retourner dans la capitale d’où il circule vers tel village reculé (géographiquement et socialement), puis dans l’île de Hokkaïdo si peu estimée des Japonais avant 1945...Enfin, ici et là, parfois plus brèves, s’offrent au lecteur quelques pages détachées du CAHIER GRIS qui sont autant de notes, de réflexions, quelquefois de poèmes. C'est sur elles que s'achève le volume dont certaines pages sont datées de 1970 : il y est aussi bien question de Gaston Chaissac et des modes littéraires (honnies) à Paris que de sa façon de prendre des notes et d'écrire et justement du rôle qu'il confie à l'écriture («(...) me donner un peu d'épaisseur, jeter un peu d'ombre portée, et n'avoir pas complètement disparu.»)

  Précédé par trois merveilleux portraits méditation, l'adieu est écrit à Kyoto qui lui rappelle «le vieux monde érudit de l'Europe du XIXè siècle, l'académisme judéo-goethéen des éditeurs et libraires de Leipzig» et leur «liberté cristalline, une leçon de tout et de rien que j'ai très mal reçue. Il est temps que je reprenne mon sac pour aller vivre ailleurs.»(j'ai souligné)


  Les différentes strates du livre communiquent : dans la chronique qui correspond à son séjour à Kyoto, on lit l’histoire du zen mais c'est au cap Erimo qu'il est saisi par quelque chose qui ressemble à une sorte de satori ; dans le village Tsukimura on découvre des pratiques shintoïstes  qui renvoient à un passé archaïque ; on aura l’historique de l'Hokkaïdo mais des confidences, certes limitées, sont décisives dans ce passage du livre. Bref, ces chroniques à grandes et petites focales sont avant tout sa chronique du Japon. Que la fin du volume, avant les dernières pages extraites du Cahier gris, se situe dans le Hokkaïdo n'est pas sans importance symbolique.

 

Premières


  La partie historique s’intitule plaisamment LANTERNE MAGIQUE  c’est assez dire l’humilité du chroniqueur (il n'a pas la prétention à l'exhaustivité ni à la scientificité) et sa volonté de nous initier à la fois au Japon et à son mode de récit (en pleine mythologie, Bouvier est capable de nous confier cette vérité «En toutes choses, le mâle au Japon est un peu plus lent»...). L’une de ses originalités tient à l’évocation d’une succession de premières fois jusqu’à cette première étude complète et solide du Japon et du Japonais que l’on doit, après la fin de le deuxième guerre mondiale, à l'anthropologue américaine Ruth Benedict.

PREMIÈRES qui, sans nous imposer une logique de l’Histoire, présente le Japon dans ses périodes d’accueil, de soumission humiliante, d’autarcie et de guerres. Quelques livres sont salués au passage (il n'apprécie pourtant pas Sei Shonagon, à tort), le premier texte d'origine japonaise conservé par l'Histoire datant de l'an 478.

   Pour commencer, Bouvier, bon lecteur et commentateur facétieux raconte les mythes fondateurs («La façon dont un peuple s’explique son existence apprend parfois aussi long que celle dont il la vit») avec les innombrables kami (Esprits divins) qui, selon lui, présentent déjà bien des aspects qu’auront très vite les Japonais - on voit qu'il ne craint pas la relecture téléologique. Contrairement aux envahisseurs, colonisateurs ou visiteurs, notre chroniqueur prend doublement la défense de ces mythes : ils ne sont pas plus étonnants que les nôtres et ils façonnent un mode d’être qu’il détaille avec plaisir (aucune notion du péché, aucune mortification, aucune éthique, aucune théorie, aucune angoisse, aucune crainte d’un Enfer...ce qui n'est pas rien).

 Ensuite, avec des mises au point souvent humoristiques, Bouvier chevauche de grandes étapes historiques (les Wa que les voyageurs Chinois font connaître assez bien (pas de doute, au contact des Chinois le Japonais fournit les premières preuves de son prodigieux pouvoir assimilateur), la pénétration du bouddhisme (multi-forme) dans un pays dominé alors par le Shinto. Sous la plume de Bouvier les affrontements ont parfois des allures de western mais le bouddhisme se modifie au Japon, il s’arrondit, les Japonais n'en conservant que les aspects les moins sombres et parvenant à concilier les deux doctrines.
 Plus tard, pour parler de l'an mille, avec vivacité dans le sens du détail raffiné et rigueur dans la synthèse, Bouvier sait rendre le superbe isolement du quotidien de la cour à  Héïan-Kyo (Kyoto) (moment des premiers chefs-d’œuvre de la littérature japonaise).

La chronique poursuit sa cavalcade en choisissant comme étapes les premiers contacts du Japon avec des peuples inconnus, européens en particulier. Ainsi, pour le XIIIè siècle, il sera question des déboires de Marco Polo (prisonnier des Génois, il finira en masque de Carnaval dans sa Venise natale) et de ses souvenirs moins fantaisistes qu’on ne le dit en général. Même s'il ne connut pas la péninsule, c’est grâce à lui que l’Europe entendra parler pour la première fois du Japon (Zipangri). Nous apprendrons aussi la première rencontre entre Européens (des Portugais, trois marchands) et Japonais dans une version éloignée de celle de Mendez Pinto «grand menteur et Tartarin», et dans laquelle on voit l’arrivée du premier fusil sur la péninsule, événement qui ne sera pas sans conséquences. Plus longuement, Bouvier racontera (et expliquera de façon convaincante) l'arrivée de François-Xavier, le succès des jésuites à partir du XVIè et l’extraordinaire ambassade des quatre adolescents japonais partis dix ans en Europe (1582/92) qui, d'après leur journal remanié par les jésuites, découvriront avec intérêt les avancées techniques de l’Europe et, avec délices, la musique occidentale, en négligeant certains aspects de nos autres grands arts. Les progrès de le Compagnie (dus à l’éclatement du pouvoir d'alors, à l’enthousiasme, l’opportunisme, la bonne foi, et surtout  à un maquis de quiproquos) puis, plus tard, ses déboires sanglants (entre autres, les franciscains étaient à la manœuvre...) sont parfaitement narrés et font comprendre que pendant deux siècles le Japon disparaît totalement de l’imagination occidentale.

C’est ensuite la Pax Tokugawa (série de shoguns qui dirigèrent le pays de 1603 à 1867), l’installation du régime le plus policier qu’on puisse imaginer régnant sur un monde clos, accablé de barrières, contrôles, octrois familiers à tous les spectateurs des films historiques japonais, monde hyper-formaliste où tout est strictement hiérarchisé (jusqu’au bordel où l’on distingue quatre rangs de courtisanes), monde xénophobe sur lequel le témoignage du docteur allemand Kaempfer est précieux malgré quelques bourdes. Sous les Tokugawa domine un moralisme hypocrite et chicanier, s'impose un immobilisme chagrin, qui  tiendra le Japon à l’écart de l’Occident (en dehors des Hollandais) jusqu’à l’arrivée des corvettes américaines du commodore Perry (août 1853). Ce passage de Bouvier est précieux : il lui permet de corriger, de façon plus massive et vraiment efficace nos préventions (et parfois donc, les siennes). Ce moment de l'histoire du Japon «correspond à l’idée fausse et caricaturale qu’on se fait du passé japonais quand on ne le connaît pas

 Vint enfin la Restauration. Après le choc de l’humiliation administrée par les pays occidentaux fortement colonisateurs, l’adaptation est sidérante : c’est le retour de l’empereur abandonné depuis bien longtemps et, sous Matsuhito, l’ère Meiji (gouvernement éclairé) qui s’ouvre avec une volonté de connaissance (y compris de la littérature anglaise et française), d’adaptation à la modernité en empruntant un peu à tous. Mais à fréquenter les armées des autres nations l’idée d’une militarisation expansive les saisit d'autant que la civilité japonaise ne paie vraiment pas au plan international.

Mieux connue, la période de la première partie du XXè siècle est évoquée de façon rapide et sans concession, en tenant compte avant tout du regard des Occidentaux qui ont changé de stéréotypes sans jamais deviner la vérité de ce pays et de cette culture. Il faudra la bombe H pour que les vainqueurs américains se soucient de comprendre enfin qui sont ces Japonais. On l'a déjà dit : Bouvier fait un bel éloge de l'anthropologue Ruth Benedict qui n'a jamais séjourné sur la péninsule et qui, pour cette raison, ne pouvait connaître la part de dimanche qu'il y a dans chaque Japonais....

Pour dire Hiroshima, Bouvier laisse la parole à Yuji, un homme libre revenu de tout : son témoignage, «leçon de "rien"»  scandée de petits rires, est d'une rare intensité.

 

   À chaque étape de son parcours historique, Bouvier nous aura fourni des cadres solides, aura fait preuve d’un grand sens du détail significatif voire symbolique et su nous captiver avec des épisodes qui sont autant de regards sur ce qui construit l’image du Japonais, son génie du compromis, sa tolérance, sa curiosité, sa capacité d’adaptation, sa prudence, son civisme sans équivalent.(3)

 

  Peu à peu, la chronique  a  changé de  nature. Bouvier nous préparait au Japon contemporain (celui qu'il avait  rejoint en 1955) : il avait placé en pierre d'attente les superbes pages du Cahier gris consacré au Ryo-an-ji puis au  no. Il finit la grande première partie (on a assez vu qu'il y est déjà bien présent) en nous apprenant qu'il rédige un article (une chronique) que Yuri traduit : c'est la dernière page et ils vont cheminer dans Tokyo pour le faire publier. Sa traversée de la capitale (ville interminable) est admirablement rendue. Elle préface le dernier paragraphe de la chronique historique (La lanterne magique) qui, dans sa beauté, prépare la chronique plus personnelle du voyageur Bouvier. Impossible de retirer une phrase de cette "philosophie" du voyage :

 « Même à la lanterne magique, il ne faut pas se faire de cinéma : la plupart des liens solides se nouent au-delà de l'intellect et ne s'expriment que rarement dans les livres, mais dans des tatouages qu'on peut voir à la plage ou à la morgue, dans deux mains qui serrent une épaule sur un quai de gare et garderont - trop longtemps peut-être - cette chaleur et cette élasticité dans les doigts, dans des cartes écrites par des militaires et si mal adressées qu'elles arrivent par erreur chez de vieilles folles auxquelles on n'avait jamais dit des choses si tendres, dans le silence de deux visages qui s'enfoncent au tréfonds de l'oreiller comme s'ils y voulaient disparaître, dans ce désir si rarement comblé qu'ont les mourants de trouver le bout de l'écheveau et quelque chose à dire, dans la fenêtre qu'on ouvre ensuite, dans la tête d'un enfant qui fond en larmes, perdu dans la rumeur d'une langue étrangère.

   Courage, on est bien mieux relié qu'on ne le croit, mais on oublie de s'en souvenir.» (j'ai souligné)

    Après le passé observé comme dans une lanterne magique, voici le présent, ses constantes, ses mues. Après la cavalcade remontant les siècles, la marche patiente dans tout le pays. Après l'Histoire, son histoire : nous rejoignons l’aventurier de l’Usage du Monde qui, après deux ans d’Asie et un pénible séjour à Ceylan, emprunte en octobre 1955 un bateau français des Messageries Maritimes (Cambodge) et rejoint le Japon, où il reste une année, vivotant avec des commandes de journaux (on sourit à l’épisode Erasme) puis grâce à un mur qu’il filma comme un théâtre.

 

CHRONIQUE(s) d'un marcheur.

 

   •La marche


  Amplement complétée par le train (parfois onze heures dans les reins), le bus ou le tram, indispensable pour trouver un lieu d'hébergement (sa recherche dura sept jours «chaque jour plus épris de cet océan de visages camus, de lanternes huilées, de lessive, de maisonnettes de bois gris accotées les unes aux autres dans le fumet aigre et iodé de la cuisine japonaise»), elle est souvent épuisante (il ne le cache pas, pensons à celle qui dans le Nord le fit frôler la mort) ; à la fois lien et rupture, elle permet la traversée des milieux, la reconnaissance des repères, elle encourage la rencontre, l’improvisation, la découverte de l’incongru, de l’inattendu, du repoussant qui cesse de l’être (comme les Eta, ces parias qui vivent des poubelles - comme eux Bouvier les fouille et mange des tomates rejetées), elle donne le temps de mesurer des constantes que le marcheur explique en évitant toujours de généraliser (ainsi du Japonais et de sa passion de la photo) et de capter le détail qui éclaire sans aveugler. La marche offre la saisie d'un instant : avec elle, le regard est toujours en situation.

•  postes d'observation, points de départ

 Tokyo en 1956 (il y reviendra huit ans après, au sortir de Kyoto, la capitale comme le pays ayant changé radicalement, plus question alors d'un Japon inquiet, désordonné et chaud), avec comme pôle de repos une pièce minuscule (4,5 m2), une natte, un courtepointe, un petit oreiller dans un quartier un peu relégué (Araki-Cho), parfaitement décrit dans ses humeurs, avec ses cafés, son homme-théâtre pour enfants, son poste de police (le go y est la principale occupation), son cinéma enfumé, ses alertes sismiques, sa misère digne et sa propreté, son été à la chaleur insoutenable ; Kyoto en 1964 : il réside dans un bâtiment de l’immense enceinte du temple bouddhique du Daîtoku-ji dont il est le concierge cinq mois, sans approfondir le zen ce qui est la meilleure façon de le devenir : « Je n'ai pas été bien studieux : ce que je sais du Zen aujourd'hui me permet tout juste de mesurer à quel point j'en manque, et combien ce manque est douloureux. Je me console en me disant que, dans le vieux Zen chinois, c'était la tradition de préférer, pour succéder au maître, le jardinier qui ne savait rien au prieur qui en savait trop.

J'ai conservé mes chances intactes

 Il se rendra aussi dans le Japon central pour vivre la" Fête des Fleurs" située en fin d'année ; enfin, en passant par Matsushima, il se rendra dans l'île la plus septentrionale de l'archipel, le Hokkaïdo: sans doute la partie la plus personnelle du livre.

 • Histoire 

  Bouvier ne rapporte plus de grands pans du passé comme dans la première partie mais l’histoire spécifique de tel ou tel aspect majeur du Japon : par exemple la ville de Kyoto ou le zen (son origine, son adaptation au Japon, son immense apport culturel) ou encore l’histoire des Aïnous (peuple qui fut longtemps le seul à occuper le Hokkaïdo), leur vie longtemps loin de l’état central, leur colonisation, leur relégation implicite depuis 1945 : ils sont ce que sont les Indiens pour les États - Unis.

sociologie 

  Sans statistiques, sans pourcentages, sans préjugés théoriques, notre voyageur pratique une sociologie intuitive. Ainsi décrit-il parfaitement les quatre cités satellites de la capitale et distingue-t-il exactement les quartiers populaires des cossus en opposant leurs occupations (au Sud et à l’Est, des commerçants et des artisans, la passion du sumo et du kabuki: au Nord et à l’Ouest, les Japonais bourgeois, studieux, confits, amateurs de calligraphie et de no, ouverts sur l’Europe). Il apprend la subtilité des fréquentions («ici les relations ne naissent que rarement du caprice des individus, mais sont presque toujours, sous une forme ou une autre, le fruit d'un parrainage, d'une adoption, d'un consensus du groupe») et des hiérarchies (entre les sexes, entre les âges) et les raisons d’un contact parfois difficile ; il explique l’importance de la réciprocité dans les plus petits  échanges. Il ne se contente pas de confirmer la propreté japonaise, il en rappelle les origines et en décrit la pratique commune au sento (bain commun), sans doute le meilleur point d’observation pour cerner le Japonais que la nudité ne dérange pas («Nulle part vous ne trouverez les Japonais si accessibles»).

anthropologie

   Il y a chez Bouvier un peu de l’anthropologue sauvage. Sa sortie à Tsukimura est éloquente. Pour fuir le bazar des fêtes de fin d’année à Tokyo il va assister à une sorte de saturnale, dans un village reculé et austère qui a été façonné par le shintoïsme, le bouddhisme et le contact quotidien avec la terre. Là, il comprend la complexité de cette micro-société hyper-hiérarchisée : «Parfois même, tous les détails de l’étiquette du village sont consignés dans ce registre qui établit par exemple qui doit un cadeau à qui, dans quelles circonstances et pour quel montant. Offrir à tort et à travers, c’est s’acquérir sur ceux qu’on oblige - les deux sens du mot se confondent en japonais - un droit qu’ils ne vous ont pas reconnu. Grâce à ce protocole chicanier, on parvient à supprimer presque complètement le hasard et l’improvisation, bêtes noires de ces paysans formalistes et harassés. Dans la comédie du village chacun -  même les plus mal partagés - connaît ainsi exactement son rôle et ne s’expose pas à faire rire de lui.»(je souligne) On lira la suite de son analyse encore plus détaillée et encore plus admirable quand il explique la place de l’”étranger” dans cette petite partie du Japon, «disciplinée comme une ruche» : «le village où chacun à sa place n’aura pas de repos qu’il ne lui en ait trouvé une, et “rangé” cet intrus quelque part.» (je souligne). De fait, Bouvier lui-même, de par sa présence est en même temps l’agent d’un micro-changement et on voit d'autant mieux vivre cette communauté, sa pauvreté, ses excès permis pour la fête racontée presque d’heure en heure dans un journal qui s’achève sur une habile évocation de la comédie d’un brave Tartuffe local. Malgré des affirmations contraires dans la partie historique, cette étape (certes extrême) révèle quand même que Bouvier a parfois du mal, dans son admiration même, à cacher sa peur (surtout à Kyoto) de la muséification du pays ( «Au lieu d'être une racine, la tradition est un couvercle, et qui ferme bien. Je vis dans une grande collection de merveilles qu'un respect empoisonné a tuées.») sous l'emprise d'un conditionnement qui le choquait. N'écrit-il pas «la société japonaise est un carcan dont on ne s'échappe que par le haut...» (je souligne)

 

 Ailleurs, dans le Wild West japonais, il raconte l’élimination lente des Aïnous (en 1962, ils ne sont plus que seize mille) qui finissent dans des réserves où ils fabriquent des objets pour touristes qu’ils vendent en se déguisant. Notre voyageur a l’œil assez vif pour voir comme en direct la mutation anthropologique synonyme à la fois de survie très provisoire pour les plus anciens et d’élimination profonde par adaptation des plus jeunes. Le saisit alors la mélancolie en songeant à «cette culture de chasseurs d’ours et de pêcheurs de truites, à la fraîcheur de son langage de fourrure, d’écorce, de glaise et au peu qui en avait survécu.»

 

 •le style comme point de vue


     Malgré les connaissances que nous apporte son texte c’est avant tout pour lire et relire un écrivain que nous ouvrons un Bouvier. Raconter un pays suppose une aptitude à appréhender de façon avant tout sensible aussi bien des ensembles que des détails, de vastes panoramas (une région, une grande ville, un quartier) que d’infimes éléments (tel «sanctuaire shinto dédié à Inari, déesse de la Nourriture, et à son compère et messager le renard Kitsune qui partage avec une scierie le fond d’une petite combe herbue.») ou événements (il a le sens de la scène, voyez celle du commissariat (bonasse entre Breughel et Hokusai), celle  d'une dizaine d'inconnus venus à son secours ou encore celle du cadeau d’une cigarette roulée aux effets si heureux sur sa relation avec le quartier). Détestant les synthèses abusives et les abstractions réductrices des professeurs, il pratique volontiers l'accumulation d'éléments apparemment hétéroclites (y compris l’inventaire comme dans le délicieux petit musée d'Abashiri), multiplie les énumérations pour dire le flux, la variété, la juxtaposition  de hasards et, pour capter l’instantané et ses mélanges de sensations, il recourt souvent à la phrase nominale : «Tournesols, bambous, glycines. Maisons penchées et vermoulues. Odeurs de sciure, de thé vert, de morue. À l’aube un peu partout le chant ébouriffé des coqs. Une publicité omniprésente et hideuse mariée à la plus belle écriture du monde.»). Également remarquable est sa capacité de suggestion : songez à la blancheur hypnotique du brouillard au cap Erimo déchirée par le spectacle des cascades de prés d’un vert incomparable: «il n’y a personne dans ce paysage fait exclusivement d’herbe, de lumière, de remous, pauvre, obstiné, répétant inlassablement la même chose comme dans un rêve, oui, ou comme dans l’histoire d’un conteur prodigieusement doué. Et quand le soleil pénètre ce brouillard plein d’eau de mer en suspension et creusé de galeries de vent où les corbeaux s’engagent en nombre impair, c’est comme si ce pays brumeux et fou tenait tout entier dans une boule de cristal magique, et l’on sent partout une convexité qui vous transporte. Immenses prés, immense talent.»

 

  Le lecteur goûtera son sens de la formule  (chez les Aïnous «les visages maussades: ce n'est pas non plus une vie de toujours "avoir été"» ou «Du moment qu'on n'a rien à perdre on n'a plus rien à cacher; et ces gens, réduits à compter plutôt sur la vie que sur leur vie, s'en tirent parfois mieux qu'on ne croit.») ; admiratif, il s'arrêtera sur ses portraits de pauvres gens vus dans un album de photos «En tournant les pages, je voyais la vie tailler dans ces visages qui maigrissent autour d'un regard de plus en plus chargé, et surgir un Japon frugal, introverti et pathétique qui n'est certes pas celui des prospectus.» et de vieillards qui (toujours) l'émeuvent par dessus tout ; il sera séduit par certains commentaires (parfois juste quelques mots comme sur tel poème de Basho), par son sens de l'humour (parmi tant d'autres traits, le cas des buveurs indécis qui doivent "honorer" leur femme le soir de Tanabata matsuri), de la cocasserie aussi bien que de l'instant cosmique pour le moins composite. Ainsi, après avoir mangé du kombu il a «poursuivi sa route en mâchonnant cette espèce de cuir qui contient tous les goûts de la mer : sel, iode, la trace d'un banc d'anchois ou le sillage huileux d'un cargo. En le retournant sur la langue on a même l'impression d'y sentir la pulsation des marée et le poids de la lune.»

   Chacun aura ses préférences mais les passages les plus profondément révélateurs de Bouvier nous paraissent les trois portraits méditation du chapitre XXVIII (un tenancier de bar, la servante d'auberge, le limonadier et la marchande de sorbets) où tous les aspects de son art sont concentrés.

Auto-portrait en voyageur

     On apprend à la fois peu et beaucoup sur le chroniqueur. Si l’on excepte une ou deux allusions à Éliane et à leur fils qui court après les papillons ou qui, rentré en Suisse, ne sait plus exactement ce que sont les ninja, ses proches ne sont pas vraiment présents. Il rapporte rarement des souvenirs de l’Europe (sinon vers la “fin”, la Macédoine, la Vendée puis un passage à la gare d’Allaman quand il était enfant) et c’est avec humour qu’il évoque ses maigres connaissances sur le Japon quand il débarque en 1955 (les coquilles "proustiennes", Verne, Puccini). Détestant sentimentalisme et narcissisme, il parle peu de lui (il confesse quelques accès de honte, fait confidence d’une poussée de jalousie au moment d’une marche risquée, décrit avec émotion quelques jeunes filles et même un femme très âgée) tout en analysant parfaitement ce qu’était autrefois la beauté et l’émotion d’un départ, d’une séparation. Il ne cache pas ses soucis d’argent mais ne les étale pas et ne s’en plaint jamais. Il reconnaît ses (rares) coups de bourdon, concède sa lassitude et son agacement devant les questions (en miroir) que certains Japonais lui posent.
 Ses rejets se repèrent vite : il déteste le prévu, l’attendu, le répétitif (à l’exception de la musique), le surchargé, il maudit le stable, le continu. Un mot semble résumer ses détestations: le confit. Se reconnaissent dans cette catégorie tous ceux «
qui paient pour que rien n’arrive, pour ne pas dormir à la belle étoile, pour ne pas partager les récits, les délires et les puces d’un dortoir de dockers, pour poser ses fesses (…) sur le velours inutile d’un compartiment face à des usagers que l’éducation a rendu trop timides pour qu’ils osent ou qu’ils daignent vous adresser un mot.» Le révoltent le tourisme, ses cheptels et ses guides (il aime se faire guide de parodie, ainsi à Wakanaï), tout le commerce du toc accepté «par tous les pauvres enfants adultérins de  Thomas Cook (Aïnous, vahinés, Ouled Naïls, Hopis et Navaros de l'Amérique».

 

 

  Il ne supporte pas la pose professorale (il aime rappeler qu’il détestait l’école) : il est très sévère avec ce que sont les visites à Kyoto («ville de spécialistes et de critiques où un benoît respect académique tient trop souvent lieu de fraîcheur») et il n’hésite pas à traiter le Louvre de tombe et à lui préférer l'espèce de cabinet de curiosités d’Abashiri qui le ravit tellement. On saisit sa gêne (qui peut aller jusqu’à la colère) devant le respect mécanique pour les choses qu’on vous ordonne d’aimer, d’admirer y compris dans l'ennui (on vérifie facilement qu’il n’est pas pascalien à Kyoto, ville qu’il adore par ailleurs). Il fuit le convenu, le couru (il ne s’arrête pas au parc de Ueno), s’attriste de voir ce qu’est devenu Matsushima. Pour Bouvier il y a de la mort dans l’habitude, dans l’arrêt, dans la pause que ne ranime pas la marche ou le voyage.

Ce qui l’attire et le retient ce sont le relégué, le rejeté, l’inattendu, l'inaperçu, le réfugié (l'ethnie Oroko venue de Sibérie), les lieux déshérités (où tout est encore possible, cette mer qui ne va plus nulle part, ces coques de chalutiers qu'on racle en sifflotant sous un ciel pâle, et surtout cette Trinité du Chien polaire, du Cheval et du Corbeau ), les petits instants fraternels (il faut commencer par les petits sans du tout penser aux grands), les régions et les gens de peu chez qui il passe de si bons moments («Une dépression venue des Kouriles. Tant mieux ! Dans ce pays fait de si peu, c’est toujours un petit quelque chose de plus. J’aime d’ailleurs beaucoup ces natures qui ne font pas de musique symphonique [entendons, son effet de masse et d’emphase] mais ne connaissent que quelques notes et les répètent inlassablement [la seule répétition supportable].» C’est le moment d’un aveu capital : «Dans ce peu qui me ressemble je me sens chez moi, je m’y retrouve, j’ai enfin le sentiment de comprendre ce que l’on cherche à me dire.» (j'ai souligné) C'est sur l'île d'Hokkaïdo, dans un train omnibus bondé, qu'il connut la compagnie la plus chaude et la plus libre qu'il ait connue au Japon.

    Le livre fermé on comprend que, malgré la beauté de ses rencontres d'un jour (le patron du "Bar Poème", le fils de l’aubergiste, le receveur de  gare, bien d'autres) et le nombre de ses amitiés connues, il puisse confesser sa misanthropie et que le sentiment de solitude accomplie s'impose souvent.

 

   Pourquoi le Japon peut-on se demander puisque Bouvier parle de son plaisir d'être à Wakanaï, loin du Japon à la densité historique ? Sa passion pour cette culture est profondément paradoxale parce que le pays ne l'est pas moins : univers traditionnellement clos, il est capable d'une ouverture sans équivalent ; culture aux racines profondes dont les branches sont parfois étouffées à force de mobilisation (4), elle peut être spontanée et œuvrer au "plaisir de l'instant" (comme avec ce limonadier écoutant un récitatif de no) «que nous avons tort d'emmailloter dans le discours ou l'explication. On était ce matin-là bien loin des pâmoisons érudites qui la tuent.»(5)

 

 

      On se rappellera la réflexion de Bouvier à Abashiri sur le musée idéal, sorte de cabinet de curiosités et de grenier d'inventeur qui porte la marque personnelle du collectionneur. Chronique japonaise est bien cette collection d'instants.

   Dans le Japon qu'il parcourut existait incontestablement pour chacun une place selon des hiérarchies subtiles, produits de multiples causes que le franchisseur de lignes a fait deviner historiquement et constater par de fines observations.  Mais s'il existe quelqu'un qui n'avait pas de case prédéterminée et ne chercha jamais à s'en aménager une c'était bien ce voyageur qui avait seulement trouvé un lieu qu'il sut si bien raconter....

 

                                   Cessez de vous en faire

                                   Et suivez le courant

                                   Si vos pensées sont liées

                                   Elles perdent leur fraîcheur

                                        Seng-t'san   (cité page 158)

 

Rossini, le 23 février 2017

 

NOTES

(1) De façon posthume, les notes de ses Carnets seront éditées en 2004 par Grégory Leroy sous le titre LE VIDE ET LE PLEIN.

(2)Bien des signes dans le texte attestent qu'il s'agit de réflexions développées a posteriori à partir de notes.

(3)Dans une autre partie, avec lucidité, il reviendra sur l'aspect spartiate («frugalité chagrine, endurance morose, pointe de masochisme») de la culture japonaise (pp 218/9). Le dernier mot revenant à Basho.

(4)«Parfois je me demande ce qui, au Japon, met les vieillards tellement au dessus du reste. C'est peut-être que, la soixantaine passée, la société les démobilise assez pour que l'humour leur revienne, et que la gentillesse naturelle aux Japonais suive librement sa pente.»(je souligne)

(5)En lisant LE VIDE ET LE PLEIN, le lecteur connaît quelques surprises. Une des plus étonnantes, tranchant totalement sur la Chronique : la mélancolie profonde de Bouvier qu'il pensait avoir en commun avec tous les Japonais.

 

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1 février 2017 3 01 /02 /février /2017 06:44

 

  «(...) nous autres Orientaux nous créons de la beauté en faisant naître des ombres dans des endroits par eux-mêmes insignifiants.»(page 63)

•••

  «De tout temps, les spectres japonais ont été dépourvus de pieds ; les spectres d'Occident ont bien, eux, des pieds, mais en revanche leur corps tout entier, paraît-il, est translucide.» (page 65)

•••


           En 1933, Tanizaki a déjà derrière lui quelques succès de scandale et surtout une très importante œuvre littéraire (on le nomme déjà "le grand") quand il publie ce modeste "traité" dans lequel il tente de répondre à cette question : quel est le sommet du raffinement? En particulier pour un Japonais dans un moment décisif, celui de la pression du modèle occidental qui, alors, commençait à s’imposer.

 

     Tanizaki va répondre  à cette question en se livrant à un examen patient, subtil, non exempt d'humour et de malice. Il cheminera lentement, de façon sinueuse et insinuante pour approcher du mystère. Rien de dogmatique : il s'agit d'éclairer modérément, sans brusquer.

    La lumière et l'ombre, leur place dans la civilisation japonaise, tel sera l'enjeu du livre. Et, en le lisant, vous constaterez que des questions apparemment secondaires (la couleur de la pièce où vous lisez, la puissance de la lampe qui vous éclaire, l'orientation de votre bureau, le grain du papier) sont primordiales.

    Suivons Tanizaki dans l'énigme de la magie de l'ombre.

 

    Le quotidien

 

 seul le retiendra. Sans jamais se mettre en avant, il parlera beaucoup de lui, de ses problèmes de construction (une maison coûteuse), de ses sensations, de ses impressions, de ses souvenirs proches («Naguère, j'ai eu la chance de voir Kongô Iwao dans le rôle de Yang Kouei-fei du nô L'EMPEREUR, et je n'ai jamais oublié depuis la sublime beauté de ses mains entrevues par l'ouverture des manches») ou lointains («un toko no ma d’un salon ou d’une “bibliothèque” que jamais le soleil n'effleure (...)»; dans les années vingt de Meiji [vers 1890], sa mère aux dents noircies volontairement), de ses préférences, de ses choix toujours profondément esthétiques (1). En somme, à partir de modestes objets et de simples modulations de la lumière et de l'ombre, tout un art de vivre, produit le plus élevé d’une civilisation.

   Tanizaki méditera sur la maison japonaise dont le toit écrase tout sous son ombre. Tout autant que d’architecture il parlera restaurant, cuisine, soupe (donnant même une recette des meilleurs sushi, ceux aux feuilles de kaki et que mangent les habitants des vallées perdues des montagnes de Yoshino) - le perdu (que je souligne) étant aussi son sujet. Il évoquera un ami d’Osaka, comparera le et le kabuki selon un certain angle de vue, racontera sa fréquentation des membres de la colonie étrangère à Yokohama, mentionnera son annuel déplacement pour voir la lune d’automne, célébration majeure ; il se plaindra de l'éclairage du Miyako Hôtel à Kyôto pourtant si idéalement situé («face au nord, l'on a à cet endroit une vue panoramique sur le mont Hiei, le mont Nyo.i, la tour à étages et le bois de Kurodani, et les pentes verdoyantes des montagnes de l'Est, spectacle dont la seule vue vous rafraîchit le cœur.»). Il confessera ses difficultés à traverser certains carrefours alors qu'il n'a pas encore la cinquantaine....

  Bref, il méditera en se souvenant, en observant, en comparant, en prenant parti avec tact mais parfois aussi avec colère au point même de parler d'intoxication. Mais ce cheminement qui a le goût comme guide est toujours servi par un extraordinaire style descriptif qui sait restituer les effets les plus délicats. Lisez cette évocation de "la salle des Pins" dans la Maison Sumiya de Shimabara : « (...) derrière cet écran qui délimitait un espace lumineux de deux nattes environ, retombait, comme suspendue au plafond, une obscurité haute, dense et de couleur uniforme, sur laquelle la lueur indécise de la chandelle, incapable d'en entamer l'épaisseur, rebondissait comme sur un mur noir.» Tanizaki nous interpelle : «Avez-vous jamais, vous qui me lisez , vu "la couleur des ténèbres à la lueur d'une flamme "? Elles sont faites d'une matière autre que celle des ténèbres de la nuit sur une route, et si je puis me risquer une comparaison, elles apparaissent faites de corpuscules comme d'une cendre ténue, dont chaque parcelle resplendirait de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Il me sembla qu'elle allaient s'introduire dans mes yeux et, malgré moi, je battis des paupières.» (Je souligne)

 

Du Japon ?

 

      En traitant de l'ombre et de la lumière, d'une certaine ombre que le quotidien le plus commun révèle, c'est son pays, sa civilisation que Tanizaki souhaite caractériser.

 Autant le dire tout de suite : ce livre soutient une thèse qui serait condamnée a priori aujourd’hui au nom de la déconstruction : comment peut-il y avoir un Japon un? Qui oserait encore parler de pur style japonais ou de tout autre? Comment prétendre saisir un Japon éternel? Comment peut-on nier toutes les étapes de l'histoire de ce pays? Qui croit encore au génie des nations 28, à leur nature propre ou à la notion de race ? Comment peut-on, sans frémir, rappeler le sort des femmes japonaises vouées à l'ombre?


  Aujourd'hui, on le classerait pour le déclasser. Et pourtant, on le lit encore et il fait toujours l'admiration de quelques-uns.(2)

 

  Habiter
 

   L'ouverture n’est pas innocente, il y est question de la maison, du demeurer. Tanizaki se demande comment concilier la construction d’une maison “de pur style japonais” et les acquis du modernisme technique (calorifères, luminaires, installations sanitaires). Parlant de sa propre expérience, il expose ses difficultés (le shôji (3), avec ou non du verre?), ses rejets (le carrelage tape-à-l’œil des salles de bain modernes), ses choix de compromis (mettre une ampoule sur des lampes à pétrole, un âtre central avec un foyer électrique). Il rappelle des évidences oubliées comme celle de la hauteur des plafonds, génératrice d'ombre. On se dit qu’il accueille le progrès avec réserve mais plutôt sans agressivité.
    À ce stade, un endroit de la maison occupe sa réflexion et prend une importance décisive : les lieux d’aisance, comme on dit. Sans tarder, il renvoie aux monastères de Kyôto ou de Nara qui lui semblent condenser à eux seuls l'originalité de l’architecture japonaise. Dans cet espace sacré, les lieux sont construits à l’écart (on les rejoint grâce à une galerie couverte),
avec des murs tout simples, à la surface nette, parmi la mousse et le feuillage et ils sont eux aussi conçus pour la paix de l’esprit : le silence, une certaine pénombre, une absolue propreté (spécifique seulement des monastères, comme on verra), une douce pluie quand c’est possible, des cris d’insectes, des chants d’oiseaux, des nuits de lune … Pas de doute : « (...) c’est l’endroit le mieux fait pour goûter la poignante mélancolie des choses en chacune des quatre saisons, et les anciens poètes de haïkaï ont dû trouver là des thèmes innombrables.» (je souligne) 
  Tanizaki avance alors ce qui va soutenir tout son texte : «
Aussi n’est-il pas impossible de prétendre que c'est dans la construction des lieux d'aisance que l'architecture japonaise atteint aux sommets du raffinement.» (je souligne) Il ajoute : «Nos ancêtres, qui poétisaient toute chose, avaient réussi paradoxalement à transmuer en un lieu d'ultime bon goût l'endroit qui, de toute la demeure, devait par destination être le plus sordide et, par une étroite association avec la nature, à l'estomper dans un réseau de délicates associations d'images.»(je souligne)

  Si l’Occidental a adopté le carrelage et la lumière crue dans ses toilettes c’est un fait civilisationnel qui a son intérêt et ses avantages mais qui ne convient pas au Japonais. Et pourtant, dans sa maison, Tanizaki lui-même a dû avoir recours à la chasse d'eau et renoncé au bois trop coûteux....


  C’est de cet étonnant choix d’un raffinement supérieur supposant tout à la fois écart, estompe, atténuation qu’il partira pour définir le Japon supposé éternel. Non sans préparer une révélation qui ferait frémir un Occidental (mais tout autant, peut-être, un Japonais (faut-il rappeler la propreté du métro de Tokyo?)) puisqu'il concède sans honte que le Japonais n'a pas l'obsession du propre, du transparent et qu'il reconnaît que la patine de bien des objets est le produit de la crasse des mains. «Dans le bon goût dont nous nous targuons, il entre des éléments d'une propreté douteuse et d'une hygiène discutable. Contrairement aux Occidentaux qui s'efforcent d'éliminer radicalement tout ce qui ressemble à une souillure, les Extrêmes-Orientaux la conservent précieusement, et telle quelle, pour en faire un ingrédient du beau.»

 

 Rêveuse divagation

 

  Tanizaki se livre alors à une fantaisie aussi ironique que provocatrice : il tente d'imaginer un Japon qui serait demeuré imperméable à toute influence, un Japon isolé et autonome, un Japon resté dans l'ombre, découvrant par lui-même, avec retard, les domaines théoriques et techniques (la physique et la chimie par exemple) et les découvertes d'ordre pratique radicalement autres (il décrit ce qu'aurait été le stylo découvert par un Japonais et précise aussi, à l'inverse, que le secret de la fabrication du cristal est connu depuis longtemps des Orientaux mais que ceux-ci, par goût, n'ont jamais voulu développer ce type de verre trop "pur").

 Il reconnaît l'absurdité de ce scénario d'un progrès strictement japonais mais c'est pour mieux faire comprendre, avant qu'elle ne disparaisse, l'originalité de sa civilisation malmenée par des "avancées" venues d'ailleurs. Civilisation qu'il présente comme donnée d'emblée et ne relevant d'aucune histoire ni d'aucun emprunt (veut-il les croire connus de ses lecteurs?)

  Dès lors, il s'engage à montrer à ses compatriotes ce qu'ils ont vraiment sous les yeux, sous la main et qu'ils sont en passe de ne plus voir, de ne plus sentir, de ne plus vivre. Et, quand il le faut, il loue des pratiques chinoises comme le traitement de l'étain, ce métal léger, vulgaire et clinquant qui, en vieillissant atteint à une certaine élégance.

 

...«Toute brouillée de légers nuages»...

 

  Paradigmatique semble l'expérience du papier. Le papier occidental est utilitaire, le papier oriental dégage une tiédeur qui nous met le cœur à l'aise. L'écrivain nous fait entrer dans la perception du hôsho, perception qu'il faut saisir dans son mouvement. Celle de sa blancheur («Les rayons lumineux semblent rebondir sur la surface du papier d'Occident, alors que celle du hôsho ou du papier de Chine, pareille à la surface duveteuse de la première neige, les absorbe mollement.»(Je souligne) Mais la sensation est plurielle : «De plus, agréables au toucher, nos papiers se plient et se froissent sans bruit. Le contact en est doux et légèrement humide, comme d'une feuille d'arbre.» On mesure la richesse des sensations (le voir, le toucher, l'écouter), leurs suggestions, leur mobilité, leur équilibre, leur complémentarité. Au détour d'autres réflexions qui négligent la valeur du blanc dans le Japon traditionnel, on comprendra son rejet de l'utilisation du blanc uniforme et agressif dans les hôpitaux ou, pire d'après lui, chez le dentiste, son mépris pour l'aberration du laque blanc, sa défiance à l'égard du bol de céramique et la condition impérative d'une bonne consommation du riz immaculé : il lui faut un coin obscur et un contraste fort (une boîte noire). Plus loin, parlant du toko no ma, il nous dira le charme du papier des shôji qui filtrent si bien la lumière : «(...) dans les salles immenses des monastères, par exemple, la clarté est atténuée, en raison de la distance qui les sépare du jardin, à tel point que leur pénombre blafarde est sensiblement la même été comme hiver, par beau temps aussi bien que par temps couvert, matin, midi ou soir. Les recoins ombrés qui se forment dans chaque compartiment du cadre des shôji, à armature serrée, semblent autant de traînées poussiéreuses et feraient croire à une imprégnation du papier, immuable de toute éternité. À ces moments-là, j'en viens à douter de la réalité de cette lumière de rêve, et je cligne des yeux. Cela me fait l'effet d'une brume légère qui émousserait mes facultés visuelles.»

 

  À partir de cette expérience du hôsho, Tanizaki peut, sans se précipiter vers l'art (on dirait "le grand Art"), préciser ce qui détermine l'esthétique japonaise au quotidien : dans le plus simple objet et le plus humble endroit, une unité discrète du lieu, de la matière, de l'enduit et de la lumière.

 

  Il suffit de lire son souvenir du restaurant fameux le Waranji-ya qui est passé à l'électricité mais dont on a conservé l'éclairage naturel (chandelier) dans certaines pièces pour le client qui le souhaiterait. C'est là, dans l'ombre d'un des petits salons de thé, qu'il prit conscience de la puissance du laque aux reflets profonds et épais comme un étang alors que le moderne le tient pour rustique et dépourvu d'élégance. Laque (elle-même stratification de couches d'obscurité qui fait penser à quelques matérialisation des ténèbres environnantes) qui s'accommode parfaitement aux ténèbres et qui, avec elles met parfaitement en valeur en les atténuant, les dessins à la poudre d'or. On ne peut que citer l'extraordinaire évocation du jeu des flammes sur le laque : « De plus, la brillance de sa surface étincelante reflète, quand il est placé dans un lieu obscur, l'agitation de la flamme du luminaire, décelant ainsi le moindre courant d'air qui traverse de temps à autre la pièce la plus calme, et discrètement incite l'homme à la rêverie. N'étaient les objets de laque dans l'espace ombreux, ce monde de rêve à l'incertaine clarté que sécrètent chandelles ou lampes à huile, ce battement du pouls de la nuit que sont les clignotements de la flamme, perdraient à coup sûr une bonne part de leur fascination. Ainsi que de minces filets d'eau courant sur les nattes pour se rassembler en nappes stagnantes, les rayons de lumières sont captés, l'un ici, l'autre là, puis se propagent ténus, incertains et scintillants, tissant sur la trame de la nuit comme un damas fait de ces dessins à la poudre d'or.»(j'ai souligné)

 Comprenons bien le propos de Tanizaki. Selon lui, le Japonais n'aime guère le brillant, l'éclatant, l'étincelant parce qu'ils sont éphémères et superficiels. S'il possède des ustensiles en argent, il ne les polit surtout pas. Il se délecte du terne, du brouillé, du patiné. Tanizaki comprend le bonheur qu'apporte le jade aux Chinois, cette pierre si peu brillante et si peu colorée quand on la compare aux couleurs du rubis et de l'émeraude ou à l'éclat du diamant. Lui-même n'apprécie le cristal qu'imparfait avec des "pailles", des éléments troubles qu'un Européen rejetterait pour imperfection.

  Mais le cas de l'or est révélateur d'autant que Tanizaki, fidèle à son orientation, ne tient aucun compte des différentes périodes de ce métal précieux dans l'histoire du Japon : certes les statues de Bouddha étaient jadis dorées comme le sont encore la texture des brocarts des moines  ou le costume des acteurs du . Mais l'or avait un pouvoir d'éclairage quand la chandelle était le seul moyen de voir dans la nuit. Et c'est précisément la nuit et l'ombre qui donnent à l'or sa résonance profonde, sa vérité conductrice de rêverie et de méditation.

 

  Ses remarques sur la cuisine commence par le bol (laqué) de soupe si important et tellement riche en comparaison du bol de céramique (pour ne rien dire de l'assiette occidentale!) : son bonheur tient au toucher, aux profondeurs obscures où repose le liquide dont on ne devine pas tout de suite la nature et à la vapeur porteuse d'une promesse de saveur. «Il est à peine exagéré d'affirmer qu'elle [ la jouissance] est de nature mystique, avec même un petit goût zennique.» (je souligne) Sans oublier le léger sifflement qu'émet le bol qui appartient lui aussi «au domaine de l'extase.»...On ne s'étonnera pas de lire que pour Tanizaki la cuisine japonaise est faite pour être vue (un accord subtil des teintes) et méditée, de préférence dans l'ombre.(4)

     Ouvrant l'angle de sa méditation, Tanizaki examine l'architecture japonaise en particulier celle de la maison. Ce qui retient au premier regard c'est l'ampleur du toit qu'il compare à un grand parasol servant à protéger les habitants de la lumière même si d'autres raisons météorologiques peuvent être avancées. La lumière d'une demeure est indirecte, diffuse et tamisée. Les murs sont sablés et les Occidentaux ont tort de croire le mur japonais dépouillé et privé d'ornement : ils ne savent pas ressentir toutes les infinies nuances d'intensité de la lumière et de la couleur apparemment terne. Enfin, il consacre quelques pages magnifiques au toko no ma (renfoncement pratiqué dans la pièce principale, perpendiculaire au jardin, où figure une peinture choisie en fonction de la saison et qui abrite un objet d'art et un arrangement floral), chef-d'œuvre de raffinement, preuve de la capacité qu'ont eu les Japonais à pénétrer les mystères de l'ombre.... «(...) nous éprouvons le sentiment que l'air, à ces endroits-là, renferme une épaisseur de silence, qu'une sérénité éternellement inaltérable règne sur cette obscurité.»(je souligne) Dans la synesthésie tanizakienne la lumière filtrée par l'ombre matérialise le silence et crée une illusion sans équivalent.

 

         Le secret de l'ombre ? Deux éléments le constituent. L'ombre accueille, absorbe et ainsi transforme ce qu'elle enveloppe (par exemple le laque (lui-même «stratification de "couches d'obscurité" qui fait penser à quelque matérialisation des ténèbres environnantes») et l'or qui sont malheureusement détruits par la lumière électrique). Mais ce qui vaut extérieurement vaut également intérieurement. Tout ce qui est ne vaut (pour un Japonais) que filtré extérieurement et qu'intrinsèquement porteur d'une légère et mobile opacité. Souvenons-nous du (modeste) bouillon dans le bol de laque et toute la dense profondeur qu'il révèle. Même la peau du Japonais est présentée comme un blanc voilé («Aussi blanche que soit une Japonaise, il y a sur sa blancheur comme un léger voile») et ce constat est comme principiel.

Esthétique


  En faisant de l’ombre la clé des qualités sensibles, en nous guidant dans son quotidien et parmi les choses communes et souvent infimes (dans la maison, la cuisine, le maison de thé), Tanizaki révèle tout un art de vivre et  un mode de sentir. Certes, il suppose des causes matérielles au choix qui guida son peuple vers des solutions qui ne restèrent pas que pratiques ; ainsi la taille des toits et des auvents a sans doute des sources dans la violence du climat comme dans la nature des matériaux disponibles alors. D’autres conditions auraient peut - être entrainé d’autres choix. Cependant tout art a selon lui une histoire (on a vu que par ailleurs il ne tient pas compte de l'Histoire) : «Mais ce que l’on appelle le beau n’est d’ordinaire qu’une sublimation des réalités de la vie, et c’est ainsi que nos ancêtres, contraints à demeurer bon gré malgré dans des chambres obscures, découvrirent un jour le beau au sein de l’ombre, et bientôt ils en vinrent à se servir de l’ombre en vue d’obtenir des effets esthétiques.»(je souligne) Ce qu’il appelle le génie de nos ancêtres qui ne séparèrent pas art et mode de vie. Il suffit de songer à la peinture placée dans le toko no ma : elle n’a pas besoin d’être remarquable puisqu'une une lumière juste met en valeur des aspects inconnus.
 Cet inventaire du quotidien n'empêche pas Tanizaki de s'intéresser au (5) et au kabuki : là encore, l'électricité qui a envahi le second le rend moins admirable à ses yeux.

  L’esthétique (au deux sens du mot) japonaise repose donc sur l’ombre et sur son association à certaines lumières. Priment en elle l’atténué, l’estompé, le peu perceptible (qui en devient sur-perçu). Mais Tanizaki aime aussi la puissance du contraste qu’il rencontre dans le kabuki  et surtout dans le qu’il voudrait préserver dans son obscurité intrinsèque.. Il a de belles pages sur l’opposition des lèvres ou de la peau (le plus souvent cachée) et des costumes (il n’exclut pas le coloré, loin de là qu'il associe aux héros de jadis), opposition à l’effet prodigieux. C’est donc aussi dans le sombre que le jeu nuancé des contrastes prend le mieux.
 Tanizaki livre sa définition du beau : «
Je crois que le beau n’est pas une substance en soi, mais rien qu’un dessin d’ombres, qu’un jeu de clair obscur produit par la juxtaposition de substances diverses. De même qu’une pierre phosphorescente qui, placée dans l’obscurité émet un rayonnement, perd, exposée au plein jour, toute sa fascination de joyau précieux, de même le beau perd son existence si l’on supprime les effets d’ombre


 L’effet majeur de cet art et de ce désir de l'ombre?  Un rapport spécial au temps et à l’espace. Les mouvements lumineux absorbés, enveloppés par l’ombre (où il arrive que le clair et l’obscur se confondent - proposition étonnante tout de même) transforment la clarté qui flotte, diffuse, dans la pièce et lui attribuent une qualité rare, une pesanteur particulière. Comme le silence, la lumière a, dans ces conditions, un poids, une densité. Et Tanizaki confie qu’il lui arrive de perdre la notion du temps. L'ombre tanizakienne est une condition d'expérience (à la fois immense et condensée) de l'instant. On comprend mieux aussi qu’il parle de la matière de l’ombre.
 

   Enfin Tanizaki en vient à sa proposition essentielle : l’art de vivre japonais revient à l’acceptation du limité. Le beau qui l'enchante se contente du plus bas, du plus petit, de ce qui passe pour avoir le moins de valeur. L'accessoire est inutile, l'ornement vain. Bienfaisants, généreux sont le minuscule, l'incertain, le trouble, l'impur, l'imparfait. Ils donnent à songer.

 

«Éternel radotage de vieillard, penserez-vous

 


    Qu’avons-nous rencontré? Le Japon en son essence ou le Japon de Tanizaki?


    L'écrivain était lucide sur le mouvement irréversible de l'Histoire et on n’ose imaginer ce qu’il dirait du Japon d’aujourd’hui. On comprend bien ses plaintes contre la musique dans les rues, l’éclairage urbain, les destructions de l’espace. La bataille était déjà perdue et s’il y avait encore un espoir selon lui c’était dans les lettres et les arts : «Pour moi, j’aimerais tenter de faire revivre, dans le domaine de la littérature au moins, cet univers d’ombre que nous sommes en train de dissiper. J’aimerais élargir l’auvent de cet édifice qui a nom “littérature”, en obscurcir les murs, plonger dans l’ombre ce qui est trop visible, et en dépouiller l’intérieur de tout ornement superflu
   En outre, à sa façon douce, patiente, déliée, sa méditation aura (paradoxalement) éclairé sur l’Occident, sur notre obsession de la lumière crue, de la transparence, du visible, sur notre traque destructrice de sensations, sur notre ambition à tout intégrer, à tout capter, à tout capturer, à tout coloniser, y compris dans des revivals qui ne sont que des simulacres.

   En tout cas, il nous aura initié à d’humbles mais puissants registres sensoriels et, comme portés par sa méditation, nous aurons appris aussi bien les méfaits de l'éclairage abusif que la grandeur mélancolique du luxe sans luxe et de l'impermanence des choses, y compris d'une extraordinaire civilisation....

 

Rossini, le 7 février 2017

 

 

NOTES

 

(1) Nous employons des mots (esthétique, matière, extase, mystique etc.) présents dans le texte traduit mais  nous ne savons pas exactement quelles résonances et quelles implications ils peuvent avoir pour un Japonais. À l'inverse, mais dans le même esprit, nous ne feindrons pas d'être compétent dans wabi sabi.

 

(2) Parmi eux, Pascal Quignard. Le traducteur de notre édition, René Sieffert, estime que Éloge de l'ombre est son plus grand livre.

 

(3) Shôji : « cloison mobile constituée par une armature de bois en quadrillage serré, sur laquelle on colle un papier blanc épais qui laisse passer la lumière, non le regard.» Définition donnée par le traducteur.

 

(4) On notera que dans ce texte, Tanizaki ne s'attarde pas sur la cérémonie du thé.

 

(5) Rappelons Zeami: « Le nô est comme une nuit au cœur de la journée

 

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21 janvier 2017 6 21 /01 /janvier /2017 08:21

 

                 Claude Lévi-Strauss n’est encore connu que des spécialistes quand il publie dans les TEMPS MODERNES (mars 1952) cette petite étude (1) au titre étonnant, LE PÈRE NOËL SUPPLICIÉ. En 2013, Maurice Olender la publia en tête du volume posthume, Nous sommes tous des cannibales, recueil de textes dans lequel l'anthropologue montre comment, en pensant les structures, on peut éclairer réciproquement le passé et le présent.

 

Autour de Noël 1951


       Pendant les mois précédant les fêtes de Noël en France une polémique prend forme. «Les autorités ecclésiastiques, par la bouche de certains prélats, avaient exprimé leur désapprobation de l’importance croissante accordée par les familles et les commerçants au personnage du Père Noël.» Lévi-Strauss cite un article (France-Soir) qui rend compte de façon très fine du moment fort de ce conflit d’opinions. En effet à Dijon, le 24 décembre, un Père Noël a été pendu et brûlé (point capital) sur le parvis de la cathédrale, devant les enfants des patronages.


         L’affaire prend une dimension nationale et les deux camps se définissent parfaitement : pour les uns, cette fête ne doit être que la fête saluant la naissance du Sauveur et elle ne doit en rien être parasitée par une fête païenne qui sert avant tout les profits du commerce. Pour les autres, la majorité, cette superstition n’engage à rien et fait plaisir aux enfants.

     Pourquoi l'ethnologue intervient-il à propos de cette polémique? Un paradoxe l'intrigue dans la mesure où ce sont les "religieux" qui luttent pour une vérité et les rationalistes qui se retrouvent défenseurs d’une superstition. Mais quel est son but? Il avance l'enjeu de sa recherche : «Pourquoi le personnage du Père Noël se développe-t-il, et pourquoi l’Église observe-t-elle ce développement avec inquiétude?» Plus largement : pourquoi les adultes ont-ils inventé le Père Noël?
  

  L'occasion

 

  Cette «naïve affaire recouvre des réalités plus profondes.» Et c'est une chance pour l'ethnologue : «Ce n'est pas tous les jours que l'ethnologue trouve ainsi l'occasion d'observer, dans sa propre société, la croissance subite d'un rite, et même d'un culte ; d'en rechercher les causes et d'en étudier l'impact sur les autres formes de la vie religieuse ; enfin d'essayer de comprendre à quelles transformations d'ensemble, à la fois mentales et sociales, se rattachent des manifestations visibles sur lesquelles l'Église - forte d'une expérience traditionnelle en ces matières - ne s'est pas trompée, au moins dans la mesure où elle se bornait à leur attribuer une valeur significative.» Pourtant Lévi-Strauss pose très vite les limites de cet avantage : « Mais il est plus facile et plus difficile à la fois de raisonner sur des faits qui se déroulent sous nos yeux et dont notre propre société est le théâtre. Plus facile, puisque la continuité de l'expérience est sauvegardée, avec tous ses moments et chacune de ses nuances ; plus difficile aussi, car c'est dans de telles et trop rares occasions qu'on s'aperçoit de l'extrême complexité des transformations sociales, même les plus ténues ; et parce que les raisons apparentes que nous prêtons aux événements dont nous sommes les acteurs sont fort différentes des causes réelles qui nous y assignent un rôle.»

 

Contexte et histoire : «la renaissance de Noël»


  Lévi-Strauss situe sociologiquement l’affaire de Dijon : il pose que la France est largement incroyante (ce qui alors méritait tout de même vérification et explication) mais que depuis la Libération on mesure un retour sinon de la foi du moins d’une tolérance comme le prouve le rôle politique tenu par le MRP.

  Sur le point précis de Noël, il constate que les États-Unis ont importé en Europe et en France bien des éléments (sapins, illuminations, Pères Noël de magasin ou de carrefour) que nous ne connaissions guère avant 1940.(2)
Il souligne les moyens évidents de la diffusion (le cinéma, le plan Marshall) de l’american way of life qu’il ne veut pas surestimer (alors qu'elle semble incontestable (3)) et qu’il examine avec la théorie de Kroeber (stimulus diffusion), laquelle connaît aujourd’hui une extension qui rend amusant et dérisoire l’exemple qu’il donne de la ménagère et du papier d’emballage.
    Sans apporter de preuve tangible, Lévi-Strauss soutient  pourtant qu’en France et en Europe la fête du Père Noël était tout de même en progrès tout en étant  un phénomène récent «
malgré la multiplicité des caractères archaïsants.» Le sapin n’apparaît qu’au XIXe en France et la citation qu’il donne de Littré est amusante. Cependant, il n’y a pas de doute pour lui : des fêtes convergent sur des siècles mais n’ont pas une source commune malgré l’existence d’indiscutables manifestations anciennes qu’il attribue à une alternance (inexpliquée) d’apogées et déclins. Pour lui, l’influence américaine a présidé au plus récent des avatars du Père Noël. Sans plus. La dimension de plus en plus commerciale ne le retient pas.


  Le phénomène serait donc composite. Si, à propos du sapin, l’ethnologue penche pour une solution syncrétique d’éléments préexistants, pour le personnage de Père Noël il est sûr qu’il est de création récente (en particulier sa résidence au Groenland). Sa conclusion : «De très vieux éléments sont donc brassés et rebrassés, d’autres sont introduits, on trouve des formules inédites pour perpétuer, transformer ou revivifier des usages anciens

   Il  lui faut alors démontrer pourquoi l'épisode de Dijon a pu avoir lieu (avec un tel retentissement) autour d'un phénomène moderne qui ne représente pourtant rien de neuf. Un détour pratique et théorique s'impose.
 

 

Analyse synchronique et diachronique


 Lévi-Strauss en vient au personnage du Père Noël et cherche à déterminer à quelle typologie religieuse appartient cet être surnaturel et immuable, qui n’a qu’une fonction exclusive et une apparition limitée dans le temps.


 Il dit d’abord ce qu’il n’est pas :


    1)en aucun cas un être mythique (aucun mythe ne rend compte de ses origines et fonctions);
  2)pas plus un être légendaire (aucun récit semi-historique ne lui est attaché - ce qui  n'est pas le cas de saint Nicolas, né vers 270).


 Qu'est-il alors? Il appartient plutôt à la famille des divinités. Il est réservé aux seuls enfants qui lui adressent lettres et prières en adaptant leur comportement mais, fait cardinal, il est une divinité à laquelle ne croient pas les adultes qui font beaucoup d’efforts pour entretenir l’illusion de son existence.

L'ethnologue entame alors une analyse qu'il appelle synchronique et que soutient un postulat capital. On comprend vite que, sur la base de critères autrement plus stricts et originaux, il entend rapporter le Père Noël aux rites de passage et d’initiation qu'étudia Van Gennep.


 Et pour nous convaincre il va directement à un rite des Indiens Pueblo du sud ouest des États-Unis. Il nous présente les katchina. Qu’il décrit ainsi : «Ces personnages costumés et masqués incarnent les dieux et les ancêtres ; ils reviennent périodiquement visiter leur village pour y danser, et pour y punir ou récompenser les enfants, car on s’arrange pour que ceux-ci ne reconnaissent pas leurs parents ou familiers sous le déguisement traditionnel.» Aucun doute pour Lévi-Strauss: malgré (ou à cause de) l'éloignement géographique «le Père Noël appartient certainement à la même famille


En passant, l’ethnologue règle (sèchement) une question théorique. Il concède que les rites d’initiation pourraient avoir une fonction pratique : «ils aident les aînés à maintenir leurs cadets dans l’ordre de l’obéissance» et, dans le cas du Père Noël, le rite aurait pour fonction d’imposer un comportement sage en concentrant sur un espace de temps limité l’attente des cadeaux. Ainsi il servirait «à discipliner les revendications enfantines, à réduire à une courte période le moment où ils ont vraiment droit à exiger des cadeaux.»

Cette hypothèse utilitaire ne tient pas selon Lévi-Strauss : pour lui, il s’agit du «résultat d’une transaction fort onéreuse entre les deux générations.» La complexité exige une autre théorie.

 

    Qu'il va avancer en revenant aux katchina : sous le patent du rite, il décèle un enjeu plus important que le mythe d’origine explicite (on a vu au contraire que le Père Noël n'a pas de mythe de cette sorte) : «les katchina sont les âmes des premiers enfants indigènes, dramatiquement noyés dans une rivière à l’époque des migrations ancestrales.» Lévi-Strauss en tire immédiatement une double conséquence à très longue portée.« Les katchina sont donc à la fois, preuve de la mort et témoignage de la vie après la mort. Mais il y a plus : quand les ancêtres des Indiens actuels se furent enfin fixés dans leur village, le mythe rapporte que les katchina venaient chaque année leur rendre visite et qu’en partant elles emportaient les enfants. Les indigènes, désespérés de perdre leur progéniture, obtinrent des katchina qu’elles restassent dans l’au-delà, en échange de la promesse de les représenter chaque année au moyen de masques et de danses.»(je souligne) En fonction de cet échange, la conclusion s’impose : «Si les enfants sont exclus du mystère des katchina, ce n’est donc pas, d’abord ni surtout, pour les intimider. Je dirais volontiers que c’est pour la raison inverse : c’est parce qu’ils sont les katchina. Ils sont tenus en dehors de la mystification, parce qu’ils représentent la réalité avec laquelle la mystification constitue une sorte de compromis. Leur place est ailleurs : non pas avec les masques et avec les vivants, mais avec les dieux et avec les morts ; avec les dieux qui sont les morts. Et les morts sont les enfants.»(j'ai souligné)
   À partir de ce rite et de ce mythe très riche et en quelques lignes aussi elliptiques qu’audacieuses, Levi-Strauss livre une interprétation qu’il croit pouvoir étendre à «
tous les rites d’initiation et même à toutes les occasions où la société se divise en deux groupes.» Sans vouloir développer sa proposition (qui n'exclut pas des réciprocités et des jeux en miroir), il conclut provisoirement que «rites et croyances liés au Père Noël relèvent d'une sociologie initiatique (et cela n'est pas douteux), ils mettent en évidence, derrière l'opposition entre enfants et adultes, une opposition plus profonde entre morts et vivants.»

        Ce postulat obtenu par une analyse synchronique peut être rejoint par une analyse diachronique.

  S’appuyant sur les folkloristes et les spécialistes des religions, Lévi-Strauss fait remonter le Père Noël à toutes les fêtes s’inscrivant en décembre, aux Saturnales romaines, fêtes des larvae (morts par violence ou laissés sans sépulture), fêtes de Saturne dévoreur d’enfants mais aussi à l’Abbé de Liesse (4) (on peut parler aussi du Pape des Sots (Abbas Stultorum), de la Déraison, de la Malgouverné). Il est persuadé, avec d'autres, que l’Église a choisi (au IVè siècle) le 25 décembre comme date de la nativité pour «substituer sa commémoration aux fêtes païennes qui se déroulaient primitivement le 17 décembre mais, qui, à la fin de l’Empire, s’étendaient sur sept jours, c’est-à-dire jusqu’au 24.»  Et on sait que le calendrier chrétien emprunte généreusement aux fêtes de l'Antiquité. Ce qui autorise Lévi-Strauss à induire que les fêtes de décembre, de Rome au Moyen-Âge, présentent des points à la fois communs et opposés :


a) pendant cette période, les différences sociales s’atténuent,

et,  pourtant,


b) la jeunesse prend de grandes libertés en élisant son souverain qui autorise des violences extrêmes.

 La similitude ne fait pas de doute : «Pendant la Noël comme pendant les Saturnales, la société fonctionne selon un double rythme de solidarité accrue et d’antagonisme exacerbé et ces deux caractères sont donnés comme un couple d’oppositions corrélatives.» Ce qui permet à Levi-Strauss de voir «dans le personnage de l’Abbé de Liesse une sorte de médiation entre ces deux aspects.»

Il reste à comprendre la proximité entre les deux personnages, en termes structuraux plutôt qu'historiques. On observera que Lévi-Strauss considère l'Abbé de Liesse comme un personnage réel.


  Historiquement, sur la foi de certains signes (cheminées, chaussures), l’ethnologue considère le Père Noël comme un déplacement récent de la fête de Saint-Nicolas (dont il dit peu) avec tout de même de solides modifications entre le médiateur Abbé de Liesse et le vieillard barbu : le jeune abbé est devenu très âgé, «un personnage réel est devenu un personnage mythique, une émanation de la jeunesse, symbolisant son antagonisme par rapport aux adultes, s’est changée en symbole de l’âge mûr dont il traduit les dispositions bienveillantes envers la jeunesse ; l’apôtre de l’inconduite est chargé de sanctionner la bonne conduite.»


Autrement dit : la violence des jeunes s'est muée en générosité de parents déguisés. «Le médiateur imaginaire [le Père Noël] remplace le médiateur réel [réel dans un jeu, un théâtre circonscrit, l’Abbé de Liesse], et en même temps qu’il change de nature,  il se met à fonctionner dans l’autre sens.»

Lévi-Strauss prend en considération l’évolution de la société du début des années cinquante : il n’y a plus que deux classes d’âge (il admet que les choses peuvent encore changer): adultes et enfants. «La “déraison” a perdu son point d’appui» et, là encore, il y a eu déplacement. Les adultes ont la nuit de la Saint-Sylvestre pour s’y abandonner....

Mais les enfants? On se souvient de l’importance que l’ethnologue donna aux katchina. Jadis, les enfants étaient nommés en vieux français “guisarts” lorsqu’ils se déguisaient et formaient des bandes qui allaient «de maison en maison chanter et présenter leurs vœux, recevant en échange des fruits et des gâteaux.» S’appuyant sur un seul couplet écossais, il ajoute qu’ils «évoquent la mort pour faire valoir leur créance.»  
Pour étayer sa thèse il s’appuie sur des travaux étudiant les quêtes d’enfants. Elles se situent à l’automne, moment du triomphe de la nuit sur le jour et du harcèlement des morts sur les vivants. Il fait allusion à la première quête de la fin d'année, celle de Hallow-Even (Halloween), mieux connue en Europe aujourd’hui et pendant laquelle «
les enfants costumés en fantômes et en squelettes persécutent les adultes à moins que ceux-ci ne rédiment leur repos au moyen de menus présents.» L’automne est donc une séquence qui commence par le retour des morts persécuteurs, après quoi s’élabore un «modus vivendi avec les vivants fait d’un échange de services et de présents». Le tout s’achevant par le «triomphe de la vie quand, à la Noël, les morts comblés de cadeaux quittent les vivants pour les laisser en paix jusqu’au prochain automne.»

 La conclusion s'impose. Pendant trois mois, les morts sont venus harceler les vivants. Pour le dernier jour, on peut encore leur «fournir une dernière occasion de se manifester librement(…)» Les étrangers, les esclaves, les enfants sont les mieux à même de représenter les morts et Levi-Strauss assure que les exemples scandinaves et slaves sont «innombrables».

Il reste que la transformation (dont les étapes sont finalement peu prises en compte, au nom des invariants de la structure) du Père Noël est profonde. Elle prouverait un changement significatif dans notre rapport à la mort (changement dont on ne saura rien ici). Ce qui se traduit par un renforcement du personnage qui justement en atténue la menace. La mort angoissante est toujours là mais la mystification de Noël atteste qu’en nous (les parents) demeure un désir de faire un don aux morts et à l’au-delà.  Et, «par ce moyen, les cadeaux de Noël restent un sacrifice véritable à la douceur de vivre, laquelle consiste d’abord à ne pas mourir


      Comme tout l'article qu'elle conclut, la chute est plus que malicieuse : le paganisme du Père Noël n’est pas discutable et les autorités religieuses peuvent s’en émouvoir - Lévi-Strauss se demandant si l’homme moderne n’a pas le droit lui aussi d’être païen. Mais surtout, en remontant, grâce à Frazer, à un «trait essentiel du roi des Saturnales sacrifié chaque année sur l’autel du dieu », il souligne le fait que "le sacrifice" de Dijon restitue complètement et rappelle la pérennité d’«une figure rituelle» longtemps délaissée....On n'en a jamais fini avec mythes et rites.

 

 

   S'il n'est pas sûr que l'étude virtuose de Lévi-Strauss ait vraiment éclairé les camps qui s'affrontèrent autour de l'affaire de Dijon, il est en revanche certain que la méthode de l'ethnologue (promise à un si grand succès dans les années 50-60) est inséparable d'une conviction qu'on retrouvera dans toute son œuvre :  (...) Nous sommes en présence, avec les rites de Noël, non pas seulement de vestiges historiques, mais de formes de pensée et de conduite qui relèvent des conditions les plus générales de la vie en société.»(j'ai souligné)

 

 

Rossini, le 25 janvier 2017

 

 

NOTES

 

(1)Peut-être à la demande de Simone de Beauvoir.

(2)Sur ce point, Lévi-Strauss insiste sur la rapidité d’acclimatation et demande à ce qu’on la prenne en compte dans d’autres domaines et pour d'autres questions.

(3)Pour beaucoup plus d'informations, il faut lire HISTOIRE DU PÈRE NOËL de Nadine Cretin (le Périgrinateur éditeur).

(4)On en trouve une survivance assez forte dans certaines régions (on doit dire aujourd'hui, provinces ou territoires...) de France.

 

 

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9 janvier 2017 1 09 /01 /janvier /2017 09:56

 

MINGBU ZHENG; YAN BU SHUN (chinois). Si le nom est incorrect, les mots ne peuvent pas être appropriés.  

 

                    Comment dire vite, sans faire de phrase : être engourdi d'être resté assis trop longtemps dans la même position ? Le tchèque dit presezny. Échapper à la pluie en courant ? À Hawaï on dira 'alo'alo kiki (la météo locale y étant pour beaucoup).

  Pour formuler des sensations ou des impressions qu’aucun mot ne parvient à cerner précisément nous avons vu récemment (avant - dernière chronique) que l’auteur de Miscellanées, Ben Schott, avait conçu le projet de passer par la langue allemande avec le résultat que l’on sait, intitulé SCHOTTENFREUDE.
   Bien avant lui, en 2005 (pour l’Angleterre), Adam Jacot de Boinod (1) partait d’une intuition voisine mais se lançait dans une direction plus encyclopédique et avec une plus grande confiance en l'invention des hommes. Il nous offrait alors TINGO, drôles de mots, drôles de mondes…, le pluriel de monde retenant évidemment l’attention.(2)


Avant-propos


    L’auteur raconte l’origine de son projet. Il travaillait pour un jeu télévisé quand il constata que l’albanais n’avait pas moins de vingt-sept mots pour désigner les moustaches (depuis mustaqe madh (broussailleuse) jusqu’à mustaqe posht (qui pend à ses extrémités)…). Poussé par une passion dévorante, il fouilla des bibliothèques pour découvrir dans le plus grand nombre possible de langues, les propositions que des hommes avaient construites pour dire de façon condensée les nuances les plus subtiles de notre quotidien.

 

Présentation


  Ce délicieux livre se présente selon un classement général qui n’a rien de contraignant : par exemple, si nous le lisons linéairement nous commençons (naturellement) avec Salutations distinguées (qui va jusqu’aux tabous de quelques langues) pour finir par l’origine des noms (ou leur ambiguïté) en passant par des formules qui concernent le Boire et le manger (nusarat, en persan désigne les miettes tombées de la table qui sont ramassées et mangées en acte de piété) ou La pluie et le beau temps (tojji en Inde évoquant sobrement l’écume de l’eau agrégée sous forme de bulles).


  Chaque rubrique est illustrée de dessins malicieux  (celui de la couverture renvoie au kaengurustylte danois (échasse de kangourou)) et voit son titre accompagné d’une formule générale (proche du dicton) : ainsi Se déplacer est orné du chinois


Dalu tongtian, ge zou yi bian traduit par c’est de la bouche que sort la grand-route.

On appréciera une autre expression chinoise

Bu yin, bu long, bu cheng gu gong.

Entendons : À moins de faire semblant d'être idiot ou sourd , il est bien difficile d'être une belle-mère ou un beau-père...


   Dans tous les cas, la traduction (qui est aussi une adaptation) de J.-B. Dupin sait à merveille rejoindre l’humour de l’auteur.

 

 

Sans les mots


          Avant d'en venir aux mots, Tingo s’intéresse aux gestes. Il avertit : attention au contexte et au pays ! Le pouce levé à l’américaine doit être utilisé avec prudence au Moyen-Orient et en Sardaigne. De même, il faut savoir qu’au Brésil l’index replié sur le pouce n’est pas du tout l’équivalent du passe-partout  ok  et que le V churchillien renversé n’est pas bien accueilli en Italie.
       Très localisé (dans la petite île montagneuse de La Gomera (archipel des Canaries)) mais réellement fascinant, le silbo gomero permet de communiquer grâce à une grande variété de sifflements qui l’apparentent au chant des oiseaux. Depuis 1999, il est devenu matière obligatoire dans les écoles de La Gomera. L’auteur nous rend aussi désireux de connaître la façon de siffler des Indiens matazèque au Mexique. Fait étonnant, AJDT semble ignorer l'originalité de l'ethnie chinoise des Dong
  : les chants leur permettent de s'adapter à toutes les surprises du quotidien.

 

Entre sons et sens

 C'est le fait le plus connu parce que nous le découvrons à l'école avec l'apprentissage de la première langue étrangère : l'étonnement devant la différence des cris animaux, le cocorico français, proche du cocoroco portugais étant moins aigu que le chicchirichi italien, loin du cock-a-doodle-doo anglais ou du ake-e-ake-ake thaï. On constate la relativité de chaque tentative de sonorité imitative mais aussi l'attention prêtée par certaines langues à ce phénomène comme le japonais (susu (air passant de façon continue au travers d'une petite ouverture); sooay sooay (son d'un poisson en train de nager) qui va jusqu'à imiter des impressions (non les causes mais les effets) : gatcha gatcha dit l'irritation à l'écoute d'un bruit.

 

• À la lettre

Si l'on trouve des lieux dont le nom n'est fait que d'une lettre comme  A (au Danemark, en Norvège et en Suède) et Y, en Alaska et en France, en samoan, U désigne un grand escargot, en brésilien, il dit manger de la salade  mais en birman on saura qu'on a affaire à un homme de plus de quarante-cinq ans. I est la dent en coréen, m un ours, un esprit ancestral en yakoute.

 

• Mots métamorphosés


     AJTD est attentif aux emprunts, aux détournements, aux transformations d’une langue à l’autre. On se convainc de la célébrité d'un personnage populaire comme Chaplin avec l'espagnol d'Amérique centrale : achaplinarse montrant l'hésitation puis la fuite familière au personnage de Charlot.

  Il arrive qu'un mot change de forme ou de sens. Le pants anglais devient survêtement en espagnol, farmer devient jean en hongrois. On peut rêver longtemps sur l’évolution à la Barbade du “tissu utilisé comme doublure des vêtements d’homme” et devenu domestic ...Intéressant est aussi le cas de sebiro en japonais : costume de coupe élégante, le mot provient de la prononciation approximative de Savile Row, la rue de Londres célèbre pour ses tailleurs. AJTD n’omet pas le pidgin même si la question mériterait plus d’exemples et, par ailleurs, une longue réflexion sur l'immense processus de créolisation.

 

Richesse  


  L'éblouissement du lecteur naît très vite : dans l’invention des langues (car elles ont toutes une contribution significative), on prend la mesure de la pertinence de ces mots qui n’existent pas (par exemple en français) et attirent d'autant l’attention sur cette absence qui retentit en nous en rappelant parfois des instants de désarroi quand manque le mot qui nommerait de façon sûre. Ces mots peuvent dire un détail, évoquer une séquence modeste du monde mais, incontestablement, ils élargissent le nôtre.

Les mots nous manquaient ou bien leurs mots font naître une sensation inédite. Avouez que le bakhu-shan  japonais (une femme qui a l'air jolie vue de dos se révèle moins agréable de face) crée en nous une scène visuelle assez réussie. Ce qui ne veut surtout pas dire que nous devons renoncer aux images, aux périphrases et au plaisir des incertitudes et des approximations qui utilisent fortement les points de suspension.  Mais comment ne pas apprécier l'efficacité et la beauté des apports de toutes les langues?(3)

 

Économie


 Il faut admettre qu’un principe d’économie règne dans un grand nombre de langues et fait envie à beaucoup autres.


    Certes, il existe des cas largement contraires : on a vu le principe générateur de Schott (la méthode des wagons qu’on accroche) et on retrouve dans ces pages des exemples éloquents nullement inventés (comme Backpfeifengesicht) et AJTD lui-même met l’accent sur huit  qui se dit ningayuneng arvinelegh en ona (peuple indien de la Terre de Feu) et montre un grand intérêt pour les langues polysynthétiques : il se plaît à citer quelques cas étonnants comme le ngabanmarneyyawoyhwarrgahganjgenjeng mayali (je leur ai encore cuisiné la mauvaise viande), ou le décourageant arbejdsloshedsunderstottelse danois mis pour allocations chômages ou encore l’ironique precipitevolissimevolmente qui voulant dire le plus vite possible met un rude coup à toute hypothèse de mimétisme cratylien...(4) On lira avec étonnement ce qu'évoque littéralement Krung Thep (notre Bangkok) pour un Thaïlandais ou, pour un gallois, le nom du village de  Lianfairpwgwyngyllgogerychwryrndrobwilllantysiligogogoch dont on se demande si sa traversée prend plus de temps que la lecture de son panneau annonceur. Sans rien dire de sa localisation forcément spatiophage sur les cartes....


 

  Mais, à l'inverse, on apprécie la brièveté du purik indonésien qui signifie (avec fermeté) "retourner chez ses parents en signe de protestation contre son mari" et celle du biras malais qui exprime la relation entre les femmes de deux frères ou les maris de deux sœurs. On doit reconnaître l'efficace polyvalence du mot cinghalais ayu-bowan qui dira, selon le moment, non seulement "bonjour", mais aussi "bon après-midi", "bonne nuit" et "au revoir", fait qui se retrouve dans l'emploi d'adieu en français (dans quelques régions seulement). On devine  l'importance constante de la connaissance situationnelle comme pour kal en hindi qui, suivant le verbe, dira hier ou demain. On sourit avec envie au mot inuit iktsuarpok (sortir régulièrement pour voir si quelqu'un arrive) ou à l'écoute du mot russe dozvonit'sya qui ne signifie pas seulement sonner à la porte mais le faire jusqu'à ce que quelqu'un vienne ouvrir ...Là encore, le mot exprime assez bien la scène....

 

  La richesse peut passer par la quantité : le yiddish, semble-t-il, sait multiplier les insultes (un idiot ne serait pas seulement un shmutte ou un schlump, mais aussi un nar, un tam, un tipesh, un bulvan, un shoyte, un peusi, un kuni leme, un lekish , ou même un shmenge... - autant de mots, autant de distinctions fines) mais il faut concéder (sans lui faire reproche) que notre auteur n’a pas assez pioché certains domaines, ne serait-ce que dans notre langue verte (ou d’une autre couleur dans d’autres pays) : il suffit de mesurer l’inventivité des malédictions pour le deviner (par exemple en espagnol asi te tragues un pavo y todas las plumasse conviertan en cuchillas de afeitar soit puisses-tu avaler une dinde et que toutes ses plumes se changent en lames de rasoir!)

 La caractérisation sert parfois à fortement préciser. Ainsi, comme nous le disions avant, gloire à l’albanais qui se soucie beaucoup de la pilosité et recourt à vingt-sept termes pour visualiser la forme de la moustache (posht sera la moustache dont pendent les extrémités, kacadre, la moustache aux extrémités relevées). On ne s’étonnera pas d’apprendre que les sourcils ont droit à un aussi grand nombre d’adjectifs....


 C’est le souci de la nuance qui fascine le plus : dans l’interlocution, on admire la subtilité vietnamienne qui possède dix-huit mots équivalents du YOU anglais. Leur usage dépend de la personne à qui l’on s’adresse, qu’il s’agisse d’un enfant ou d’un vieillard, qu’on le fasse de façon formelle ou informelle. De même pour l’emploi du nous en jiwarli, une langue aborigène de l’Australie, il y a quatre mots pour le dire : ngali signifie «nous deux, toi et moi»; ngaliju, «nous deux, sans toi» ; nganthurru, «nous tous, toi compris» ; et nganthuraju, «nous tous, sans toi». On nous concédera que ces distinctions, en français, ne passent qu'avec le secours de gestes ou de longues explications qui font aussi le bonheur du nous....

 

Drôles de mondes


   Chacun de ces mots exprime une culture singulière avec ses codes, ses rites, ses manières de table, ses façons de se vêtir (la semaine thaï intrigue), de parler, son rapport au corps, aux couleurs (que de surprises, même dans le nombre de celles qui forment l'arc-en-ciel !), ses manières de faire art (wabi, en japonais, met l'accent sur un détail imparfait qui accroît l'élégance d'une œuvre dans son ensemble...), ses rapports intersubjectifs, ses modes d'échanges, et, forcément, ses forces et limites de traduction.

   Qu’on songe au traitement des repères spatiaux et temporels. Nous n’avons pas retrouvé dans Tingo la solution de certains Indiens qui consiste à calculer une distance selon le temps mis à fumer un cigare (avec l’inconvénient de l'incertitude due au choix de la taille du cigare...) mais on apprend qu’en yakoute, kiosses représente une distance calculée sur la durée nécessaire pour cuire un morceau de viande... Le calendrier chinois est avant tout attentif au thé, l’inuit est d’une belle précision et dépend du phoque comme du caribou (et de son poil) et on ne peut que recommander le calendrier micmac (sucre d’érable disant littéralement le mois de mars). Derrière chaque mot on voit pointer aussi bien des conditions économiques (ujut'a en quechua pour telles sandales taillées dans du pneu) que des principes moraux. La langue est une merveilleuse introduction à un ensemble qui s'offre soudain à nous et que l'ethnographie met plus profondément à notre portée.

  On devine que la polygamie crée fatalement des subtilités efficaces comme en inuit (areodjarekput: faire l'échange de femmes pour quelques jours seulement, en accordant au mari des droit sexuels sur son épouse pendant cette période) et que l’amitié tahitienne n’est pas sans conséquence sur le vocabulaire. Difficile de ne pas être surpris par l’extraordinaire langue des  Saamis, peuple du nord de la Scandinavie, qui excelle dans la désignation des membres  de la famille et de leurs relations. Goaski désigne les grandes sœurs de la mère, sivjot, le mari de sa sœur aînée, muotta, les sœurs cadettes de sa mère, siessa, celles de son père, eanu, les frères de sa mère, ipmi, leurs femmes et mangi, la femme de son frère. Le voisin suédois n'est pas en reste quand il s'agit d'évoquer les grands-parents : farfar est le père du père, morfar, la mère du père, farmor, le père de la mère, et mormor, la mère de la mère. Et comment ne pas admirer le mot kamilaroi (Australie) nganuwaay qui désigne la fille d'un cousin croisé de la mère, soit par exemple la fille de la fille de la sœur du père de la mère, la fille de la fille  du frère de la mère de la mère ou encore la fille du fils du frère de la mère de la mère ?

 

       C'est incontestable : chaque langue ajoute au monde, le sonde et le déploie autrement en multipliant les angles sensibles ou abstraits et elle s'enrichit à considérer (et respecter) les autres langues.

 

 


          Ce petit livre sans prétention présente plusieurs mérites :

1- Il est un bel exemple de défense des langues, de toutes les langues, dans leur singularité et c'est à juste titre qu'il rappelait en 2005 combien avaient alors disparu ou étaient en voie d’extinction : hélas ! la liste qu'il dressait impressionnait déjà.

2- Ce livre dit en creux et la richesse de la babelisation et la beauté de la littérature avec l'invention de tous les styles qui permettent de restituer (ou d'inventer) le monde dans son infinie diversité.  

3- Enfin, dans sa légèreté et son côté autodidacte, comme on a vu, il donne à penser sur bien des points. On retiendra la question complexe et fondamentale du nom et du prénom (au delà de la simple curiosité, certains font clairement allusion aux conditions de l'engendrement ou de la naissance) que la philosophie, la psychanalyse ou l'ethnographie n’ont jamais négligée. «En massaï, le nom d’un enfant, d’une femme ou d’un guerrier défunts ne doit plus être prononcé. À Madagascar, les Sakalavas, ne communiquent pas leur nom ni celui de leur village. Au sud de l’Inde, les Todas répugnent à prononcer leur propre nom, et si on le leur demande, ils chargent quelqu’un de le faire à leur place.»

Et si cette amusante encyclopédie pointe les limites de notre langue, l'"absence" de certains mots chez d'autres populations ne peut que donner à réfléchir : en moso (Chine), il n'y a pas de mot pour "père", la traduction la plus proche pour une figure parentale masculine est axia, qui signifie ami ou amant, et tandis qu'un enfant n'a qu'une seule mère, il peut être en revanche lié à toute une série d'axia. Chez les Mosos il n'y a ni père, ni mari, ni mariage.
 

           On peut lire linéairement ce livre mais on peut aussi le feuilleter comme on fait bouger des volumes dans l'étal d'un bouquiniste. Le hasard fécond vous guide et il n'est pas grave de céder au pana po'o hawaïen, se gratter la tête pour essayer de se rappeler quelque chose qu'on a oublié

 

Rossini le 15 janvier 2017

 

NOTES

(1)Désormais AJDT.

(2)Tingo signifie en rapa nui (île de Pâques) emprunter une à une les affaires d'un ami jusqu'à ce qu'il  ne reste plus rien chez lui. C'est exactement le contraire du projet de notre auteur qui voudrait découvrir toujours plus de mots et de langues pour les mieux faire connaître!

(3)Sur ce plan, l'évocation de la neige par les Inuits est magnifique dans sa diversité (forme, densité, utilité, position sur êtres et choses...).

(4)Parmi des centaines d'exemples de longueur étrange on s'étonnera de la façon de dire onze et demie : ainsi en dagaari dioula au Burkina Faso ce sera baguo gbelleng pie ne yeni par miti lezare ne pie tandis que le hollandais half twaalf (demie de douze) dit curieusement la demie de onze...

 

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28 décembre 2016 3 28 /12 /décembre /2016 07:28

 «Dans la profondeur de la forêt résonnait un appel (...) ...»

                                                       ***

 «Il progressait - ou régressait - à grands pas.»

                                                             ***

       

 

     Écrit en six semaines, publié en feuilleton en 1903,

 

                       THE CALL OF THE WILD

 

 fut tout de suite un grand succès. Malgré les hésitations de l'auteur et des éditeurs à son sujet, ce titre dit tout. Il installe une attente, crée une tension. Mais l’appel sera entendu.


Dès l’attaque, The Wild (substantivé).


Tout y mène, tout y ramène comme on le comprend vite. Au commencement, the Wild. Son appel, son chant antique, ses cadences. Il faut aller vers le commencement. Y retourner. Par étapes qui égarent moins qu'on ne croit.


Le commencement dans la fin, la fin dans le commencement : entre les deux, l’anecdote qui parle à tout le monde et de tout le monde - ou presque.  Nous irons des messages, des échanges mineurs au grand Appel. Avec tout au bout, non loin de l'or délaissé, dans une vallée devenue inaccessible, un hurlement lugubre.

 

Un repère sera obsédant sous la plume de Jack London : la ligne de partage des eaux. Un partage plus général trame tout le roman.

 

Des hommes


    On les voit peu et la recherche de l'or (bien connue de London) n'est pas au cœur du livre : la marche vers l'Est est seulement un moment de l'intrigue et on chercherait en vain une sociologie ou une ethnologie des chercheurs d'or (il y vient ailleurs). Si l’on excepte le dernier personnage important (John Thornton, celui qui demande peu de chose à l'homme ou à la nature, lui si proche de la manière indienne de vivre), les hommes comptent peu dans le récit : non qu’ils ne jouent pas un rôle (positif ou négatif, grand ou modeste, tragique ou comique (avec le trio de paresseux incompétents où, ce n'est pas un hasard, le dialogue devient envahissant)) mais, justement, ils sont dans leur rôle et suivent un tempérament qui ne retient pas longtemps London. Ils sont dans le monde, ils  sont  dans leur monde et jamais dans le monde profond qu'ils n'approchent pas, par ignorance, par facilité ou par faiblesse. Même les chercheurs de la hutte perdue, antique et délabrée qui trouveront le filon d'or («luisant comme du beurre blond au fond de la batée») et qui auraient pu devenir millionnaires ne retiennent pas beaucoup le narrateur : le négoce l'aurait emporté si la mort n'était pas intervenue. Et pourtant que de récits possibles ! Mais, dans ce livre, ce n'est pas alors l'objet de London.

 
  Toutefois, il faut nuancer : aux yeux de London il y a chez certains êtres un appel (du) sauvage qui retentit autant que pour l’animal. Anticipons (nous verrons qu’il n’y a qu’un Temps chez London) et allons à l’extase qui le fascine tellement et dont il parle si tôt dans le roman (le discursif étant une constante chez lui) : «
Cette extase, cet oubli de la vie, saisit l’artiste élevé et emporté hors de lui-même dans un rideau de flammes ; elle saisit le soldat fou sur un champ dévasté et refusant de faire quartier (…).»(j'ai souligné) Mais ce ne sont pas ces êtres exceptionnels qui s'imposent dans L'Appel de la forêt. L'expérience de pensée romanesque ne passe pas directement par l'homme. Tout en l'appelant d'une autre façon.

     Excepté John Thornton qui s'en approchera, guidé par une sagesse (indienne, ce qui rend sa mort tragiquement ironique), et qui, par amour pour Buck ne cherchera à aucun moment à le vendre pour faire du profit. Mais la littérature est aussi, pour l'écrivain comme pour son lecteur, un Appel.

 

Des chiens

 

     Avec un anthropocentrisme insistant et selon une projection incontestable qui n'est pas sans troubler le lecteur, London s’intéresse avant tout aux chiens et principalement à Buck qui a des vertus qu’on a longtemps tenues pour exclusivement humaines. L'accumulation dans le livre est étonnante au point qu'au bout de quelques pages on n'y prête plus attention et que les débats multiséculaires de la philosophie sur cette question semblent balayés.

    Il est souvent question chez Buck de rire, de rêves. L’intelligence ne lui est jamais déniée (il a des idées, il a une ruse (cet art de différer) qui n'est pas instinctive), pas plus que la confiance en soi. On découvre en lui une capacité morale évidente (il sait ce qu'est le fair play, il peut éprouver aussi bien l’orgueil qu'un sentiment de honte (il sait quand il ruine sa moralité)). Mais Buck n'est pas le seul à mériter ce portrait éloquent. L'un des comparses de Buck sera dit introverti ; un autre, Dave, est un bon travailleur et il «a l’orgueil du trait et de la piste » ; certains ne supportent pas d'être écartés de leur place dans le traîneau.

   Quelques morts d'animaux sont clairement décrites comme héroïques. Le caractère épique du roman revient à peu près exclusivement aux animaux.

     C'est une façon de nous faire entrer dans un monde un (en dépit des différences) et une "philosophie" moniste. 

 

  L'intrigue

 

  Nous sommes à la fin du XIXè siècle, à l’époque des chercheurs d’or du Klondike, région située dans le Grand Nord. La ville la plus souvent évoquée s'appelle Dawson.

  Un chien magnifique  «au museau de loup», croisé de saint-bernard et de chien berger écossais, habitué aux douceurs du sud (il régnait en roi incontesté d’une immense propriété appartenant à un juge et située près de San Diego) est dérobé ; à partir de Seattle, il découvre peu à peu, à l'ouest des Monts Mackenzie, le Canada le plus austère. Au gré des hasards et des intérêts, il sera vendu pour être intégré à des traîneaux de chiens. Tout d’abord à Perrault, Franco-Canadien porteur de messages importants et à son aide François (métis de même nationalité), puis à un métis écossais qui apporte aux travailleurs de la neige les messages du monde entier ; ensuite, il appartiendra à un trio de branquignoles qui le feront souffrir ainsi que tous les autres chiens du traîneau ; enfin, il sera sauvé par John Thornton, le seul maître digne de ce nom qu'il aura connu. La mort de ce dernier poussera Buck dans le Wild où il rejoindra enfin une certaine ombre.

  Une intrigue assez linéaire dont la fin est dessinée dès le début mais que retardent quelques épisodes qui sont autant d'étapes de la formation-déformation-reformation. Le paradoxe étant celui d'une adaptation progressive au monde des exploiteurs qui finira en désadaptation à l'humain.

 

Narration

 

     L'intrigue fondée sur les conflits extérieurs (avec les hommes, entre les chiens) et un conflit intérieur (le feu ou l'immensité blanche des loups) ne cherche pas à surprendre. Dans le cadre du roman d'apprentissage, bien des étapes et des épisodes sont prévisibles. Les descriptions sont plutôt rares et c'est à la scène que London attache le plus d'importance. Scènes parfois comiques (le trio des incapables) qui tournent au drame pour les chiens ; scènes le plus souvent cruelles (la mort de Curly, de Dave, la défaite de Spitz, l'acharnement de Buck sur des adversaires (jusqu'au vieil orignal)) présentées comme jeux.

  Ces scènes unissent cruauté et beauté : l'un des sommets étant, dans la lumière lunaire, la course sur fond blanc du lapin blanc chassé par une meute féroce commandée par Buck assoiffé de sang, prélude au grand combat avec Spitz. Scènes inséparables d'un monisme incontestable qui fait pleinement droit à la notion d'extase présentée comme étant tout le contraire de la mort.

 

Composition

Les différents maîtres donnent son rythme au récit.

 

   • On connaît le bonheur de Buck auprès du juge Miller.  Parfaitement domestiqué, le chien est à sa façon son propre maître. Dans un monde oisif, continu, ennuyeux. Mais il ne le sait pas encore. Au départ, un monde apparemment heureux mais artificiel : le Sud. C'est le cercle de la petite répétition.

   • Au nord, le dresseur au gourdin puis les premiers patrons, Perrault et François, plutôt respectueux des animaux (ils sont «des hommes justes, calmes, impartiaux dans leur manière de rendre la justice»), imposent la vitesse parce qu'ils ont le souci de l'efficacité : ils livrent les messages du gouvernement canadien. Leur domaine est celui des chiffres, ils ont l’obsession du temps (de la montre). Peu à peu, ils sont gagnés par la notion de record. Il faut aller comme des flèches mais en (large) circuit fermé.

  • Le patron suivant (métis écossais) est encore dans le transport des lettres, non les officielles mais celles venues du monde entier (il faudra s'en souvenir quand le chemin de Buck le mènera jusqu'au seul monde qui compte, celui de l'Appel). S'impose alors une monotonie mécanique qui accroît gravement la mauvaise santé des chiens du traîneau. Leur fatigue extrême sera la raison de leur vente.


  • Survient ensuite un intermède satirique (le trio des négligents et des incapables) mais très vite l'impéritie des trois conduit à la mort du traîneau. L'épuisement gagne les plus résistants des chiens qui ne sont même plus sensibles aux saisons. On les arrache même au cycle naturel.

 

   • Enfin Buck connaîtra une sorte de résurrection auprès de John Thornton avec lequel il partage un amour authentique et passionné, amour fiévreux et brûlant,  fait d'adoration et de folie. Découvrant le vrai et le seul Maître, il va partager son temps entre le feu de John et les terres vierges, non sans avoir sauvé John (dans une scène fusionnelle étonnante) et même enrichi en lui faisant gagner un pari dans la saloon nommé Eldorado....

   •Viendront enfin les  grands "messages" de la nature (Buck «lisant les signes et les bruits comme un homme peut lire un livre») (je souligne), le pressentiment mortel, le constat d'un massacre opéré (symboliquement) par des Indiens, l'affranchissement de la loi du gourdin et des crocs (le chien devient un temps bourrasque de rage) et l'abolition de tout lien («le dernier lien était brisé») avec le retour à la sensation des ancêtres face à la peur et au mystère essentiel

  Le chant peut retentir, la note devenir chœur : Buck s'imposera aux loups et terrorisera les Indiens. Il est devenu lui-même et un autre. Le grand cercle temporel est refermé.

 

 D’une Loi l’autre.


      Ce roman est un beau roman d'initiation mais d'une nature très originale parce qu'inversé dans sa progression. Avant de voir les étapes et leur résultat, indiquons les lois qui les dominent.

   La première est la loi tranquille du juge et de son chien privilégié ; vient ensuite la loi du Nord (celle du gourdin et des crocs («Ils étaient tous des sauvages, et ne connaissaient d'autre loi que celle du gourdin et des crocs»)) ; enfin se révèle à un seul, la loi du Wild, du temps primordial, plus difficile à cerner.

  Regardons les étapes de ce progrès qui, de fait, est un regrès.


1- le désapprentissage comme apprentissage. Buck doit oublier toutes les marques du Sud, tout ce qui s'appelle la civilisation : «Tout cela - respect de la propriété privée et des sentiments personnels - était assez bon pour les terres du Sud, où régnait la loi de l'amour et de l'amitié.» (je souligne) Les choses commenceront tôt avec la façon de manger et la mort violente de Curly.


2- le double apprentissage du Nord, du Klondike, «un monde régi par des lois plus fondamentales et plus primitives» qui le mèneront vers la forêt : apprendre d'emblée la loi du gourdin (l'homme au gilet rouge) et la vie de traîneau, sa rude cohésion, sa hiérarchie (Buck devra prendre le pouvoir en liquidant Spitz) : il faut souffrir le trait, dormir sous la neige, être apte à survivre à tout, subir la folie de Dolly, l'inconséquence des maîtres, l’orgueil de tous.  Point capital : dans ce temps intermédiaire, Buck apprend à ne pas céder à l'immédiat, étrange pouvoir du temps qu'il rejoindra plus tard. Temps du délai, de la ruse.

 Cependant, à ce stade il s'approche déjà d'un autre monde. En lui se réveillent les souvenirs héréditaires, les images de l'homme velu et surtout l'évidence d'une loi :«Il avait retenu les leçons de Spitz (...) et il savait qu'il n'y avait pas de moyen terme. Il devait dominer ou être dominé; toute manifestation de pitié était signe de faiblesse. Dans la vie des origines, la pitié n'existait pas. (...) Tuer ou se faire tuer, manger ou se faire manger: telle était la loi; et il obéissait à ce commandement issu des profondeurs du Temps.»

  Parallèlement aux aléas du cheminement du traîneau, l'apprentissage fondamental a lieu à ce moment là. Buck entend, voit, renifle tout, il saute, gambade partout : il est toujours plus sur le qui-vive. Chaque élément contribue à sa compréhension de l'Appel qui retentit toujours plus. L'Appel, le grand Appel se cache derrière la ponctuation des appels relatifs qui, un jour, pourront converger.


3- le véritable enjeu que quelques signaux ont introduit: désapprendre l'appris (artificiel), apprendre le désappris fondamental - répétition-apprentissage de l'oublié, du latent, de ce qui est en Buck mais refoulé, le Temps d'avant le temps, le Temps des profondeurs du Temps, de l’archi-mémoire, mémoire active de l'immémorial, du premier âge (il ranimait en lui la vie des temps anciens, il retrouvait le souvenir de la jeunesse de la race), le temps des derniers ancêtres, ceux qui durent subir l’apprivoisement puis le temps d'avant l'homme velu et chevelu, temps de la peur. Temps qui revient durant ces années de traîneau mais en réalité a toujours déjà été là, sous forme d'ombre(s) annonciatrice(s). Présent qui passe le Temps. Présent qui abolit la distinction entre passé et futur.

 En un mot, le temps de la vie selon London (« Il était sous l'emprise du pur déferlement de la vie, du raz-de-marée de l'existence, de la joie parfaite de chaque muscle, de chaque articulation, de chaque tendon particuliers - dans la mesure où c'était tout le contraire de la mort, tout l'ardeur de l'exubérance qui s'exprimaient dans le mouvement et volaient avec exultation entre les étoiles au-dessus de lui et la surface de matière inerte sous ses pas.») et de son paradoxe : «Il y a une extase qui marque l'apogée de la vie et en constitue le sommet indépassable. Tel est le paradoxe de l'existence : cette extase survient quand on est le plus pleinement vivant, tout en l'oubliant complètement.»(j'ai souligné)

  Ce passage au Wild se fait par seuils et Buck hésitera longtemps entre deux mondes en allant de l'un à l'autre (du loup ami à l'homme qui le sauva) mais la mort de John le poussera à l'ultime décision (qui n'en est plus une). Il aura fallu le crime des Indiens Yeehats (ethnie inventée) dont John était si proche, donc le crime des hommes pour que Buck franchisse le pas ultime, celui du massacre opéré sur les hommes.« Le dernier lien était brisé. L'homme et les prétentions de l'homme ne lui créaient plus d'obligations.» Contraint, il rejoindra le temps des commencements en ayant vaincu la loi du gourdin et des crocs : il aura franchi la ligne de partage et vaincu l'homme, le plus noble des gibiers....

    Toutefois, bien qu'ayant rejoint son origine, Buck viendra encore dans la clairière où dort l'or abandonné depuis le massacre opéré sur John et ses compagnons.... Il y «pousse un long hurlement lugubre avant de repartir.» L'Appel sauvage ne lui a pas interdit ce hurlement de célébration qui est aussi celui de la douleur de vivre, de la peur et du mystère du froid. Cycle mineur dans le grand Cycle retrouvé.

    C'est le moment où London expose sa certitude profonde, son mythe fondamental. Tout converge et se manifeste alors une unité de l'animal (qui n'est pourtant pas "pur" (j'y reviens) : «Chaque partie de son être, cerveau et corps, fibre et tissu nerveux, était accordée de la manière la plus exquise ; et entre toutes ces parties, il y avait un équilibre ou un ajustement parfaits.» Je le souligne : un monisme s'impose clairement et s'achève dans la conviction qui est probablement une confession: «La vie coulait à travers lui en flots splendides, joyeuse et exubérante, au point qu'elle semblait devoir exploser dans un mouvement de pure extase et se répandre généreusement sur l'univers.» Une fois accomplie la métamorphose instantanée et terrifiante qui se produisait dès qu'il se trouvait à l'intérieur du mystère de la forêt, tout en Buck n'est plus que jeu (cruel) et perfection des ajustements d'un corps devenu pur élan, pur devenir/revenir idéal.

 

 

 

 

 

                Étrange livre que tout le monde prétend avoir lu à l'âge de dix ou douze ans (surtout les écrivains...) et dont chacun assure avoir entendu l'hymne à l'endurance, à la persévérance, au courage, à la liberté. On y devine de possibles influences (Darwin (une adaptation inversée), Nietszche ) retravaillées à la lumière d'un mythe très personnel.

   Des questions demeurent et divisent encore. Pourquoi cette histoire de mâle dominant qu'on retrouve ailleurs (sous d'autres formes) dans son œuvre ? Est-ce l'apologie de la force aveugle, de l'instinct enfin délivré, rendu à lui-même ("Le désir du sang devint en lui plus fort que jamais. C'était un tueur, une bête de proie, vivant aux dépens des créatures vivantes ; sans aide, solitaire, grâce à sa propre force et à sa propre habileté, il survivait triomphalement dans un environnement hostiles où seuls survivaient les forts») ? (1) Est-ce la célébration d'une perfection réservée à quelques-uns (2) ou, mieux, l'idée d'une nature qu'il faut accomplir jusqu'au bout et que chacun se doit d'inventer à sa manière, à sa mesure surtout? (3)

  D'autant qu'il ne faut pas oublier que c'est un croisement (mais alors de quel Temps s'agit-il exactement?) qui est à l'origine de Buck («Sa ruse était celle du loup, une ruse féroce ; mais son intelligence, celle du chien de berger et du saint-bernard ; et tout cela, ajouté à une expérience acquise à la plus féroce des écoles, en faisait une créature aussi redoutable que toutes celles qui parcouraient les étendues sauvages.») (j'ai souligné le paradoxe) et que va naître une autre race d'animal croisé de Buck et de loup, ce qui n'est pas sans compliquer la question du Temps de l'origine....

  En tout cas, London nous a livré un puissant mythe, celui de l'errance illimitée, à travers l'immensité inconnue des cartes, mais surtout celui de la coulée de vie (élan vital?) qui nous traverse en des moments exceptionnels puisque nous ne sommes que des pantins («Ainsi, comme pour rappeler que les êtres vivants ne sont que des pantins, l'antique chanson montait en lui et il renouait avec ses origines (...)», puisque nous ne sommes que (trop rarement) l'occasion du grand débordement vital.

  Ce moment ne saisit-il pas aussi aussi l'écrivain qui répond à un autre Appel, celui de l'écriture qui, à partir de ce chien fantôme et dans son flux recouvré, se construit sans doute entre le blanc et le Wild approché par l'inconscient créateur?(4)

 

Rossini le 5 janvier 2017

 

NOTES

(1)Apologie qui disparaîtra de son œuvre - du moins sous cette forme.

(2)On soulignera encore le monisme de cette proposition  qui mène à l'idée d'une adéquation à soi-même : «Pour toutes ces raisons, il devint doué d'une grande confiance en lui, qui se communiquait de manière contagieuse à son existence physique. Elle s'affichait dans tous ses mouvements, se manifestait dans le jeu de chaque muscle, s'exprimait aussi clairement qu'un discours dans son comportement, et ajoutait encore à la splendeur de son superbe manteau de fourrure.» (j'ai souligné)

(3)La question de l'orgueil est peut-être une direction d'explication des distinctions comme des ressemblances: «Il le voulait parce que c'était dans sa nature, parce qu'il était maintenant possédé par l'orgueil inouï, incompréhensible de la piste et du trait - cet orgueil qui rive les chiens à leur dur travail jusqu'à leur dernier souffle, qui les captive au point de les faire mourir avec joie sous le harnais, et leur brise le cœur si on les en prive.». Dans le traîneau, chacun, à sa place, trouve du plaisir à travailler ....

 

(4)On sait qu'à l'inverse, dans un chiasme qui relie les deux romans,  London, avec Croc-blanc, fait passer l'animal de l'état sauvage à la domestication (mais ce roman exige une lecture très fine). Dans la très romanesque nouvelle THE ABYSMAL BRUTE il est intéressant de noter la dimension sociale de la force représentée. La dite brute est un boxeur élevé près d'une montagne et qui n'aime que chasser et pêcher dans une forêt épaisse ;  sa naïveté accompagnée de connaissances poétiques inattendues (Browning) le pousse à une  virulente dénonciation du système mafieux qui gangrène le milieu d'un sport qu'il domine de tout son art. Dans ce cas l'innocence et la force servent un combat juste. Et la beauté du geste sportif se sépare de la force sauvage.

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