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8 mars 2017 3 08 /03 /mars /2017 04:29

      «Amasser des notes et attendre.» (page 53)

 

    «Ces éclipses sont un des tours que vous joue ce pays qui a la passion du "moins" et où toutes les maîtrises passent d'abord par un stade de vide. "Rien de trop" disait un des fondateurs du nô, et sans doute l'a-t-il dit en deux fois.» (page 50)

 

 

       Qui a lu avec plaisir et profit CHRONIQUE JAPONAISE (1)de Nicolas Bouvier ne peut se passer de lire Le vide et le plein. Si ces Carnets du Japon 64-70 (édités en 2004 par Grégory Leroy) ont servi à l’élaboration de la CHRONIQUE, ils s’en distinguent aussi nettement, en réservant autant de surprises que de bonheurs.

 

Description 

 

 Trois parties sont proposées, deux déjà bien connues du lecteur de CHRONIQUE JAPONAISE. La deuxième est plus courte.

 Kyoto, La petite chronique : pour l'avoir déjà été dans l'autre livre, la ville est vite située et de façon moins précise. Les constats des premières pages sont souvent très durs à l'endroit du Japon. Ainsi écrit-il : «Japon : pays sans serrures, voilà encore une belle niaiserie et un bon tour que nous joue le langage. Pas de serrures parce que les individus n'ont pas d'importance. Mais d'une autre manière, c'est tout le pays qui est fermé.»
Petit voyage au cap Kyoga évoque une région plus déserte, plus rurale qui lui fait fréquenter les paysans qu'il apprécie beaucoup, lui permet de découvrir l’emprise du shintoisme,  partager quelques belles soirées et méditer sur le sens de l’échange au Japon.
 Enfin, Tokyo, la petite chronique raconte la grande ville retrouvée au moment des préparatifs des Jeux olympiques et se prolonge sur 1965. Sans avoir jamais vu ces Carnets on a l’impression que le cahier dit vert qui apparaît vers la fin suit un rythme différent.
 Dans ces trois étapes, il décrit, raconte, explique, médite. Et reconnaît l'échec de la méthode et de la raison occidentales. On comprend mieux les choix de composition de sa Chronique Japonaise.

 

Rythme 

 

Lire les Carnets est une expérience singulière et, en quelques passages, Bouvier restitue, pour lui et pour nous, des moments qui lui ont donné des sensations contraires dont importe le rythme: «Fatigue, exaltation, solitude, ennui, conversations toujours pareilles dans lesquelles une sorte de lassitude vous embarque. Il y a de tout au menu. De temps en temps, une photo ou une idée sort de l'œuf, plus réelle et plus belle que les journées qui passent. Parfois un moment de bonheur et de liberté absolus, assoupi dans une salle d'attente derrière une vitre givrée, ou accroupi dans les toilettes d'une ferme, dans une honnête odeur d'étable, à écouter le chant d'un verdier dans sa cage.

    La chanson de la vie et l'usure de la vie.»

 Au rythme des vides et des pleins jamais séparables.

 

Journal


   Ces carnets qui contiennent parfois des extraits de lettres relèvent du journal sans pour autant suivre la contrainte de régularité des dates. Seuls quelques mois sont indiqués et les repères sont très larges. On a même la surprise de lire parmi des notes datées de 1964 d’autres ajoutées en 1970, Bouvier s’étant rendu à l’exposition universelle d'Osaka. Bref, nous ne suivons pas l'auteur au jour le jour et la dimension des réflexions qui sont pour la plupart précédées d’un intertitre (une ville, une région, une thématique, une personne) est extrêmement variable.


  Comme on verra, la pratique du "journal" n’est pas étrangère à la méthode sans méthode que lui impose cette civilisation. Il observe, il capte, il compare, il développe une intuition. Il parle aussi bien de la météo (avec la terrible canicule de cette année-là), ou de faits divers (souvent violents), que de son quotidien et de ses occupations (le marché, le troquet, une exposition de sculptures abstraites, la visite d’un temple shinto, une autre d’une coopérative, une boîte de strip tease, un misérable établissement d’acupuncture au sud d’Osaka, des combats de sumo qu’il apprécie («Enfin un sport de combat qu'on est arrivé à purger de l'instinct de meurtre et de la rogne!»). Il est attentif à ce que diffuse la télévision (beaucoup de violence et de niaiseries), mesure dans les rues l’empire de la radio («le transistor est suspendu partout, dans les chantiers, les bordels, les étals de boucherie, et ne chôme pas.»), relève ce qui domine dans le cinéma populaire (fantômes et samouraïs).

  Sur presque tous les sujets il livre son étonnement et en cherche l’explication (pourquoi des portes massives? Pourquoi la dominante du gris à Kyoto dans les costumes ? Pourquoi autant de rage dans le cinéma japonais ? etc.) Il s'attarde sur les dictons, pratique, sans en abuser, la comparaison Orient / Occident (par exemple, à propos de l'ego ou de la nature).

 Mais il ne faut pas croire que Bouvier se perde dans les détails, les remarques mineures, les anecdotes savoureuses ou que le journal ne restitue qu'une poussière de faits et de notations. Il écrit par vagues sur certains sujets qui deviennent des leitmotiv avec variations. Ce qui est noté en passant, après plusieurs mois, est repris et devient objet de réflexion : le zen, les fantômes (la fantomanie), le statut des femmes (leur rôle exact, l'étrange modalité des mariages, la violence qu'elles subissent souvent publiquement et fréquemment dans les les B.D., les revues à vingt yens, les films et les nouvelles des meilleurs écrivains). Il consacre de nombreux passages à la littérature japonaise (sa thématique du froid, l’influence de Maupassant, l’absence de Proust, l'importance de Dazai).

   En réalité, il s’agit pour lui de multiplier les angles d’observation et de ne rien négliger sans prétendre à l'exhaustivité : pour cerner un pays profondément holiste, le moindre détail est utile et le plaisir de la narration ou de l’observation se met au service de l'appréhension globale qui ne sera jamais présentée comme une thèse anthropologique. Tout est judicieux pour trouver un angle révélateur, grand ou petit, intime ou panoramique. Tout compte :  il regarde les photos d'une famille japonaise («Je ne me lasse pas de regarder ces albums qui m'expliquent un peu le pays. Toujours, il en monte un parfum d'austérité et de sacrifice. Les Japonais ont hérité d'un système dont le moteur est le sacrifice. On se sacrifie sans cesse et le système fonctionne bien.»(je souligne); il rapporte l’aventure de l’étudiant qui vécut quelques jours dans l'œil droit d'une immense statue à Osaka, ce qui l’amène à réfléchir à la place de la contestation dans la société japonaise ; comme exorcisme de la saleté et comme protestation, il comprend le sens du mouchoir que des femmes assises dans un train portent à leur joue ; autant que le récit de négociations interminables pour louer une maison, le crime organisé, le viol («Je ne crois pas connaître une autre culture où le viol tienne autant de place que dans le Japon d'aujourd'hui.») ou le suicide sont des entrées dans la société  japonaise. Pour mener à une approche (et seulement une approche) du Tout, Bouvier cerne au quotidien des parties multiples et des parties de parties (la famille, la femme, la mère, la grand-mère plus tyrannique encore que la mère dans la bonté et plus endurcie dans le sacrifice, l'enfant, l’homme, le père) saisies sur le vif. Initié à la synecdoque, le lecteur apprend à son tour le jeu du local et du global, de l'ensemble et du particulier.

 

le diariste, «une vie ingrate et des moments privilégiés»
 


  Si son sujet est le Japon et surtout le Japonais, N. Bouvier parle tout de même de l’observateur qu’il est et de ses proches. Il est peu question d’Éliane (on comprend qu’elle a beaucoup souffert avant et pendant la naissance (prématurée) de leur second fils (elle a frôlé la mort). Pendant le séjour, elle est parfois exaspérée, en particulier à cause du sort des femmes japonaises. On apprend qu'au début de 1964 elle s’est remise à la peinture. Il évoque un peu plus Thomas, son fils aîné qu’il transporte parfois avec une petite chaise comme un rucksack ou qu’il laisse jouer dans des flaques de boue et avec qui il mange des beignets peu nourrissants. L’enfant (qui accueille curieusement la naissance de son frère) s’intègre sans problème à l’école où il souffre des poux, parle un japonais de voyou, joue à des jeux d’une trop grande complexité pour son père et se tabasse avec des copains de quartier.  

  Nicolas parle à deux reprises de son père à lui (le souvenir de ses visites et de son rire l’émeut particulièrement). S'il insiste sur sa rencontre avec le docteur Schoegel, disciple de Jung qui à force d'abnégation allait accéder à la "transmission complète" donc au statut de Maître zen (un seul Occidental l'était alors et elle serait la première femme), il fait plutôt rarement allusion à des amis japonais (comme c'est le cas lors d'une visite du temple d'une secte de la branche Nichiren).

 Il confie parfois ses problèmes de santé (eczéma, lumbago, dysentrie dans l’île d’Awaji), quelques-uns de ses rêves, ses tentations féminines, sa malice (les deux femmes, l'une massant la nuque de l'autre), et le manque du pays ne l'atteint qu'une seule fois (à l'occasion de la naissance de son fils). Il ne cache pas ses difficultés à trouver un logement, son regret de moins dormir à l'extérieur, ses périodes sombres (ainsi quand il pense souvent à la mort de son père), ni ses doutes sur son travail photographique, son ennui dans certains endroits, ses impatiences devant la politesse japonaise chronophage (qu’il explique et comprend parfaitement par ailleurs).  Il reconnaît son goût pour les cimetières, sa réceptivité à la puissance des incantations et des mantras, il souligne ses préférences (le sumo plutôt que le karaté, le paysan japonais (si dégourdi) plutôt que l’urbain, les vieilles personnes, ses références littéraires ou mystiques), sa passion pour le (sa puissante mélancolie métaphysique, sa lenteur extrême) en dépit d'une expérience malheureuse dont il rend compte à la fin, dans le carnet vert. 

  Plus que dans Chronique japonaise, on mesure souvent ses auto-critiques («À cause d'une éclipse dans ma faculté d'imaginer et de ressentir, je me suis laissé devenir humble et l'humilité ne me réussit pas. Je me suis noyé dans la déférence, considérant toujours que  les entreprises ou les raisons des autres valaient probablement mieux que les miennes. Je ne me suis pas assez moqué. Moins les Japonais s'amusent, plus il faut s'amuser pour rétablir la balance.»), ses agacements, ses détestations (les sages étudiants amidonnés soumis aux modes occidentales, les politiques de tout pays, l’intellectualisme en art et dans la critique (en particulier celui des petits marquis de luxe qui interviennent dans la critique de cinéma et de photographie). Il se révèle plus indulgent pour la “zenomanie” que pour la japomanie.

  Le journal permet également des réflexions discontinues mais profondes consacrées à l'écriture. Il critique ses illusions de débutant, quand il se voyait «en architecte, sur un chantier mental, dressant des idées comme des obélisques avec un arsenal de treuils et de palans. Pauvre de moi.» Ailleurs, il signale au cœur de l'écrit son pouvoir d'illusion («variété roturière de l'acte de foi dont on ne sent pas toujours capable. Il y a ainsi des rapports très étroits entre l'illusion et l'édification de l'être, ceci permettant souvent cela.») 

  Il révèle les meilleures conditions de son travail qui ne doit surtout pas en être un :«Le travail -  je me connais -, c'est encore une de mes formes de bêtise. Aussi est - ce lorsque je suis épuisé, ou hors de moi que j'écris le mieux. La fatigue ou l'emportement filtrent, la fatigue ou l'amour, beaucoup plus que l'alcool ou que n'importe quelle drogue.»  On le verra aussi proposer des comparaisons très riches : l'écriture comme méchage d'une plaie, comme noyade et travail de sape. De toute façon «c'est à vous de découvrir où vous allez et pourquoi

  Allant jusqu'à une brève mais belle auto-présentation en Jonas, l'auto-portrait est donc livré petit à petit, entre une anecdote ou une réflexion et toujours avec une grande lucidité sur ses revirements et ses apparentes contradictions. Quand on lui parle de la tristesse des Japonais il concède : «Quant à moi, la gaieté est une hormone que je ne sécrète pas souvent et qui par ailleurs ne m'intéresse que médiocrement - ce qui m'intéresse c'est le bonheur dans l'acceptation et l'orgueil.»(Je souligne) Évoquant sa nuit de Noël avec Éliane dans la chambre d'hôpital qui l'accueillait, il revient sur cette gaieté : «Curieux vraiment les métamorphoses d'une relation. Intéressant la lutte commune contre la solitude. Mystérieux, les ressorts de la gaieté, vertu qu'aujourd'hui je place au - dessus de toutes les autres...»

 

Du voyage

     «Le voyage ne vous apprendra rien si vous ne lui laissez pas le droit de vous détruire.»
  Avec l’expérience que Bouvier en a il est précieux de s'arrêter à ses observations sur le voyage et les voyageurs. En premier lieu, on notera son admiration pour UN BARBARE EN ASIE qu’il cite souvent alors que la façon de voir (et d’écrire) de Michaux est très éloignée de la sienne (2). On notera encore qu’il dégage une petite (et plaisante) typologie des voyageurs selon leur nationalité. L’Indien aura du mal si l’on en croit Bouvier : «
Prenez un à un les qualités et les défauts du Japonais, pas un de ces traits qui ne l’oppose à l’Indien.» Le portrait des Anglais est savoureux : « Ils prennent les choses comme elles sont. «C’est donc ainsi? Bon ! Ils s’en amusent un peu et prennent d’excellents notes. L’absence d’imagination, une certaine indolence mentale qui interdit à l’observateur d’intervenir trop tôt, l’humour, et le thé qui les fait participer à l’Asie et les maintient dans leur placidité, tous ces éléments en font de bons voyageurs et de remarquables auteurs de récits de voyage.» Bouvier est plus rude pour les Français «qui sont en général trop pressés de faire de la littérature ou de l’esprit
    Bien que lui-même ne les épargne pas et soit plus sévère envers eux que dans Chronique japonaise (ainsi est-il conscient qu'«
aucun Japonais n’a compris que je prenais ces photos sans esprit de dérision ni de critique. Ils y ont tous obscurément senti une entreprise contre leur pays, leur patrie. Incapables de penser au-delà de cette grande idée. Leur drapeau leur bouche le ciel.»), dans l’ensemble, il ne supporte pas les reproches aveugles et mesquins faits aux Japonais ni les emballements du premier contact qui tournent à l’aigre et se transforment en démystification : il prend l’exemple du sourire des commerçants qu’on soupçonne sottement des pires arrière-pensées. La démystification est une facilité selon lui alors qu’il faut «accommoder sa vision, changer ses habitudes, fournir un effort - nous y sommes peu disposés.» Il livre en quelques pages remarquables sa philosophie du voyage : «Le voyage - intérieur ou extérieur - n’a pas de sens s’il n’est pas justement un chambardement constant des attitudes que l’on avait au départ. Ou un ajustement. On ne voyage pas pour confirmer un système, mais pour en trouver un meilleur, auquel on fera bien d’ailleurs de ne pas adhérer trop longtemps. Ce qui importe c’est le passage. Mon livre est celui d’un homme qui, à force de manquer de méthode (et ce n’est pas un parti pris: je cherche à être méthodique mais sans y parvenir) trouve tantôt mieux tantôt pire que tout ce à quoi ses ambitions raisonnées auraient pu le conduire. Une médiocrité désordonnée, toute trouée de fenêtres, parcourue de courants d’air : on a des chances d’en guérir. Organisée, elle vous enferme.»(J'ai souligné)
  Bouvier voit dans le voyage un risque assumé, une mise en danger positive : «
un voyage est comme un naufrage, et ceux dont le bateau n’a pas coulé ne sauront jamais rien de la mer. Le reste c’est du patinage ou du tourisme.»        

    Cette sagesse (assez peu sage) du voyage passe par l’écriture et lui permet de voir ce que personne ne lui recommande de voir, le pousse vers l’agréable qui est plus inventif que la critique et lui fait comprendre que tout se tient dans l’évitement de «l’attendrissement gobeur et de l’amertume rogneuse» et dans une juste distance avec le pays traversé, distance qui peut se réduire grâce à «un lyrisme qui ne soit pas celui de l’exotisme mais de la vie.» Sagesse dont il livre en passant l'article premier et dernier : «Ramasser ce qui est pour moi, et cela seulement. C'est peu mais c'est pour moi. Voilà pourquoi je voyage.»(je souligne)

 

Du Japon 

       «Tous les voyages sont ethnographiques

       «Et qu'est-ce que la vitesse d'un seul dans ce pays où un vaut moins que l'unité?»

             «(...) la  [culture] japonaise est principalement formelle, esthétisante et abstraite (...).»


      Une multitude de faits, de détails, d’exemples qui sont porteurs de significations, quelques propositions générales qu’ils n’ont pas la prétention de se faire passer pour vérités incontestables, tels sont forme et objet de ces Carnets. Tenant compte du travail de Ruth Benedict, Bouvier pratique une ethnologie concrète, fruit de ses observations. Avec en outre, un style de grande qualité aux formules frappantes : ainsi  revient - il parfois à l’image «de l’espace social courbe qui est celui du Japon, ce jonchet à l’envers où il n’est pas permis de bouger une pièce  sans en faire bouger une autre
  En prenant toujours en compte les dates de ces Carnets, relevons quelques convictions de Bouvier.

 

monade

 

   Il est persuadé, avec d’autres, que «l’espace mental qui nous sépare de la Chine est incomparablement plus facile à franchir que celui qui nous sépare du Japon.» parce que ce dernier est «un pays extrême, presque sans références extérieures, un système clos, un peuple qui doit encore aujourd’hui [1970], malgré une immense flotte commerciale, la troisième économie du monde et un niveau très élevé d’éducation et d’information, se frapper violemment le front du poing pour se persuader qu’il ne rêve pas  et que le monde extérieur existe.»(3)

Des conséquences méritent d'être relevées :  le Japon est une monade  et son isolement a rendu ce peuple «le plus curieux de nature et (...) l’un des plus changeants dans sa curiosité.» Dans ces années - là, le Japon a beau vouloir être de tout et changer profondément, Bouvier perçoit tout de même tout le poids d'une féodalité rigoureuse qui connut longtemps une évolution en vas clos. (4)

 

on
 

 Beaucoup d'exemples offerts par Bouvier convergent : au Japon, le Tout prime sur la partie, le social domine l’individu. Notre voyageur n’hésite pas à reprendre la métaphore de la mécanique sociale et à parler de logique implacable. Aucun doute : le Japon est «un milieu où les réactions prescrites l’ont toujours emporté sur les réactions spontanées. Ici c’est le social qui dicte.» On lui reprocherait aujourd'hui l'emploi du mot âme mais on aurait du mal à lui faire changer d'avis : «l’âme-ombilic, modalité suprême de l’être, noyau central, au Japon se situe dans le collectif. Toutes les plus hautes vertus sont situées dans le social - dévouement à la famille, au clan, au pays - et les perturbations et événements essentiels sont tous dépendants d'un système de référence sociale. C'est pour cela sans doute qu'un Japonais a tant de peine à sentir - plutôt, à savoir ce qu'il sent - en dehors de son contexte habituel.»  La comparaison lui paraît incontestable : ce qui en Occident relève de la liberté individuelle relève ici «du corps social ou d’une de ses innombrables sous-sections (sa compagnie, sa famille, le club auquel il appartient etc. Pour savoir véritablement où on est , il faut attendre que ces instances plus ou moins occultes aient rendu leur arrêt.» Le goodwill japonais n'arrange rien : «La marge de manœuvre s'obtient davantage par relations que par position. Vous, vous ne savez jamais où vous êtes. Pour relever votre position, "faire votre point" et savoir où vous vous trouvez dans le ciel social japonais, il y a plusieurs lectures de la carte stellaire et la lecture officielle n'est pas toujours la bonne

  L'homogénéité globale ne saurait masquer les différences  sociales et le lecteur trouvera de judicieuses notations à dimension sociologique (l'aristocratie japonaise est la plus fermée du monde, le paysan, plutôt méprisé, a une certaine marge de liberté, la prolétarisation est frappante comme est grande la place des étudiants) et il est indéniable que Bouvier prête une grande attention aux rares manifestations de contestation (il s'interroge sur la fonction intégratrice de la psychanalyse dans ce pays). Il reste qu'un grand nombre de remarques éparses s'attachent à pointer l'extrême subordination du Japonais (son sens de la discipline), son respect de la hiérarchie, sur la dimension punitive de son travail et sacrificielle de son existence, en tout cas pour l'adulte (l'enfant étant privilégié et les grands-parents devenant avec l'âge plus libres). L'observateur constate souvent la rareté de Yukai (la gaieté), repère partout la mélancolie (et pas uniquement dans le ), s'étonne du regard des Japonais et conseille de contempler l'œuvre d'Hokusai pour comprendre l'endurance au malheur du Japonais.

 

formalisme

 

    «La mort est plus légère qu'une plume, mais l'étiquette plus lourde qu'une montagne » (proverbe japonais (5))

  Société fortement hiérarchisée, le Japon est le pays de l'étiquette aux nuances et aux subtilités presque infinies (la révérence d'une femme (mère, fille, sœur) à la maison comme en société obéit à un code d'une grande complexité). Le lecteur en a des preuves à toutes les pages : on se souviendra du comportement des cousins qui ont rendez-vous le lendemain et qui se rencontrent par hasard la veille. Cette omniprésence du code est lourde de conséquences : selon Bouvier, le Japonais déteste la surprise et manque (plus que la Japonaise) de présence d'esprit (ce qui ne dit rien de son intelligence). L'inattendu et tout ce qui réclame de l'improvisation lui répugne. Bouvier connaît l'importance du rite (tenir le chaos à distance) mais regrette qu'il ait parfois autant de part dans le quotidien qu'il raconte de façon cocasse ou agacée. Il maugrée après le formalisme sec et odieux mais, comme dans le sumo, apprécie une construction solide et qui respire. Et il se réjouit de voir que les grands-mères (ce passage est du La Bruyère) ou les ruraux savent parfaitement jouer avec l'étiquette. Sur cette question de la codification, ses considérations sur la cérémonie du thé sont une de ses meilleures contributions.

 

• Respect

 

  On devine aisément la place de cette vertu dans une société aussi verticale. Contentons-nous du domaine de la culture et de sa transmission pour en vérifier l’importance. On peut partir du sort que font à Mozart les apprentis pianistes et leurs enseignants. À force de sérieux et d’application, ils le transforment «en Czerny enjolivé» : Bouvier leur conseille de lire les lettres de Mozart à sa sœur mais il craint que, là encore, ils les lisent avec sérieux…. Ce qui l'irrite (il cite Michaux : «Peuple d’esthètes et de sergents.»), c’est la peur de la spontanéité et le respect de seconde main. Il va jusqu’à parler de sa haine envers la déférence-réflexe culturelle qui passe par un conditionnement et un rabâchage. Il s’emporte contre l’admiration sur commande au Ryoan ji ou à Nikko et décrit de façon satirique l’attitude des visiteurs à Ama no hashidate, un des “Trois paysages” où il faut se rendre (plusieurs millions chaque année) et qu’il convient de regarder docilement depuis un banc-panorama en mettant la tête entre les jambes alors qu’à «quelques kilomètres au sud de ce lieu (…) vous trouverez vingt baies qui l’emportent sur celle-ci.» 

 

 

 

  

  Dans leur défilé, les familles respectent plus que tout l’étiquette et Bouvier estime «qu’on “prend” ces paysages selon les prescriptions, comme une médecine. On va les voir une fois par vie (rarement on y retourne) comme certains vieux parents éloignés qu’on visite une fois par an. C’est emmerdant mais on s’en acquitte, et l’album de photos est là pour prouver qu’on l’a fait.» 

 

Reconnaissons-le : sur ce terrain, Bouvier est cinglant mais quand on sait ce qu’il a écrit du Louvre dans Chronique japonaise (cette tombe), on se dit que cette critique de la momification de la culture valait déjà largement loin du Japon et caractérise tous ceux qui s’adonnent au tourisme. De même qu'il aurait été tout aussi sévère pour des étudiants européens qu'il l'était à l'égard du respect docile et du mimétisme des étudiants japonais qu’il croque toujours durement....D'autant que ses réflexions sur la littérature japonaise montrent que, plus que son occidentalisme, ce sont les failles singulières révélées par un Akutagawa et surtout un Osamu Dasai qui en disent long aussi sur cette culture dont Bouvier dégage la dimension déterminante de lien : «L'Orient a été élevé par des sages qui harmonisent et qui rassemblent.» Rapprochées ici, ses propositions sur le Japon ne doivent pas fausser le regard du lecteur. Le choix du journal interdit tout dogmatisme et, malgré quelques irritations passagères, l'impression dominante reste la bienveillance de Bouvier.

 

Du Vide et du Plein

 


    Avec pareil titre (on ne sait qui l’a choisi) on s’attend à une quête formée aux grandes sagesses extrême- orientales et on se doute bien que Bouvier en savait assez sur le Tao. D’ailleurs, au terme d’une réfutation d’une thèse pratiquant un parallélisme entre la Grèce ancienne et le Japon il a une formule frappante :«Le zen : vaccin bouddhique tiré du tao contre un mal - ou un effet second -  du bouddhisme.» Il ajoute : «C’est à ce vide que Michaux pense lorsqu’il parle «"du côté blanc et plage de l’existence."»
   Quelques pages auparavant ces deux catégories sont déjà apparues à propos de la tristesse supposée des Japonais et de son choix personnel  (nous l'avons déjà lu en partie) : ««
Quant à moi, la gaieté est une hormone que je ne sécrète pas souvent et qui par ailleurs ne m'intéresse que médiocrement - ce qui m'intéresse c'est le bonheur dans l'acceptation et l'orgueil. Je trouve le Japon beau et creux, comme certains instruments à percussions pleins de race qu’on voit dans les musées d’ethnographie.»(J'ai souligné) Il confie alors une sorte de connivence: «Mais moi je connais fort bien ce creux central autour duquel je tourne.»

 Tandis que la violence dans ce pays l'amène à de nombreuses remarques, il ajoute tout de suite : «Le Japon est doux aussi : de l’abandon et une lassitude bruyante dans les loisirs, de grosses lanternes qui n’éclairent qu’elles-mêmes, et pas mal de brume et de fumée et de résignation - tant de choses en dérivent. J’aime les moments privilégiés, les petites faces camuses et rongées des bouddhas o-jizo plantés tout de guingois dans les cimetières, et à ma façon je suis doux aussi. Et me voilà par un cheminement très naturel du sort en train d’écrire sur le Japon.»

 On se souvient de la chute de ce paragraphe et on comprend mieux la pertinence du mot rythme : «Une vie ingrate et des moments privilégiés, voilà le rythme.»

 Cette proximité avec le Japon est encore l’occasion d’une affirmation impitoyable. Au bout des deux heures d’un spectacle d’exercices d’art militaire traditionnel, il n’en peut plus : «J’avais l’impression que toutes ces simagrées, hiérarchies, costumes, points d’étiquette n’étaient là que pour excuser et dissimuler un noyau vide autour duquel cette carapace se serait construite.
 
Un Japonais, ôtez-lui sa situation, son grade, ses dan, ses patrons qui le font trimer et ceux qu’il peut faire trimer à son tour, on a le sentiment qu’il ne reste rien! (nous, il ne reste pas grand-chose, mais tout de même). Le Japon : comme le bambou, son arbre : gracieux, dur, des sensibilités et des frémissements au bout des branches, vernissé à l’extérieur et creux dedans.»

   C’est la loi des notes d’un journal que ces emportements et Bouvier oublie parfois ses propres déclarations :« Ce qui émeut dans les quelques écrits des anciens maîtres zen chinois, c’est la présence simultanée et continuelle de tout : au plus froid de l’hiver l’idée du printemps réjouit tellement l’un d’entre eux qu’il en “ brise son bâton sur les souches mortes”. Le voyageur, le bon, devrait posséder à un certain degré cette qualité d’imagination qui permet de situer des vertus momentanément absentes, de flairer la pépite, le bien virtuel, la truite sous la glace. Il devrait en somme non seulement suppléer à sa propre insuffisance, mais encore aux défaillances momentanées de ce qu’il observe.»(J'ai souligné)
  Peut-être est-il préférable de retenir qu’il fait du vide et du plein les critères d’«
une liste des choses agréables et de celles qui ne le sont pas». Ce qui donne ce petit passage où le rafraîchissant confirme la place éminente qu'il tient chez lui : «Me donnent un sentiment de plénitude : le son de certains gongs, quelques-uns des bouddhas o-jizo qu’on trouve dans les cimetières, le thé vert amer et épais, les paupières et la nuque des femmes désirables, et certaines vieilles balayeuses qui portent des monture d’acier sur des groins de professeurs d’université, se foutent des catégories et sont d’une liberté et d’une impertinence rafraîchissantes.» (j'ai souligné). D'ailleurs peu à peu, Bouvier aura compris ce qu’exige le Japon : « Une compréhension méthodique, rationnelle : on voudrait bien ! Et que de temps gagné ! Mais le pays ne s'y prête pas. Il joue avec nos nerfs, peu faits à sa musique, nous impose son rythme qui est rompu et nous fait passer plusieurs fois par jour de l'aigreur chagrine à la gratitude sans mélange. Nous autres Occidentaux avons été formés, dans l'intelligence progressives des choses, à une méthode qui ne vaut rien ici. Il faut s'assouplir et attendre.  Amasser des notes et attendre. Travailler et attendre une éclaircie, ou plutôt une clairière d'où l'on puisse voir la forêt»(6) et il aura appris la co-présence des contraires et le jeu des polarités comme il le déclare dans une sorte de bilan (admirable): « Je fais le compte de ce que l'année du Serpent (année vénusienne) m'a laissé: beaucoup d'amertume qui se distille déjà en clairvoyance, de la bonne cendre de vie qui deviendra terreau, des bouts dépareillés d'érudition, de la friperie intellectuelle (...), des espars qui flottent après un naufrage qui n'est pas le premier (...). Et la poudrière de l'amour. Enfin le bénéfice d'être plus ouvert qu'autrefois aux aspects complémentaires de l'existence, au jeu des polarités, à cette vérité si simple : là où on a brûlé le pré, l'herbe pousse plus dru l'année suivante. Les échelles, comme les prisons, sont finalement faites de barreaux.

  Dans un coin de ma tête, j'ai l'échelle de Jacob, cette noix dure à casser, et jamais je ne la perds de vue.»(J'ai souligné)

 

   

       Ne cachons pas que ces Carnets étonnent autant qu'ils enthousiasment. Parmi les plus exigeants des témoignages de voyageurs, ils ont le mérite de la lucidité et de l'honnêteté : « Mieux je comprends ce pays, mieux je sens aussi que jamais je n'en pourrais faire ma patrie spirituelle.»(7)(8)

 

Rossini, le 17 mars 2017

 

 

NOTES

(1) Voir notre chronique.

(2)Michaux figure dans son recueil L'Échappée belle, éloge de quelques pérégrins.

(3) Bouvier a de fortes pages sur l'espace et le paysage japonais.

(4) Sur l'importance de l'époque Tokugawa se reporter à  Chronique japonaise.

(5) Ce proverbe lui semble exploité de façon trop tragique par R. Benedict.

(6) Dans ce passage où est le vide, où est le plein?

(7) Il lui préfère la Perse et l'Afghanistan.

(8) Un étude s'impose mais peut-être existe-t-elle déjà : que s'est-il passé, qu'est-il passé - ou pas - entre les Carnets et la Chronique?

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Published by calmeblog - dans Voyage
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12 février 2017 7 12 /02 /février /2017 04:07

 

   «C'est un fait que les bons livres de voyage - voyez Polo, Bemeir, Tavernier et Chardin - sont souvent écrits par des gens qui touchent au commerce. Vente, achat, bénéfice sont les premiers mots du vocabulaire international, et l'âpreté mercantile évite à l'observateur ces engouements benêts qui vont bientôt fleurir dans la littérature quand les poètes se mettront à voyager.» (page 84)

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     «Je m'embêtais ferme quand je me suis rappelé à propos l'adage de Lao-tseu : Un voyage, fût-il de mille lieues, débute sous votre chaussure. J'ai commencé à prendre des notes, Zuihitesu (des pensées sans suite, au gré du pinceau), comme le font si volontiers les Japonais qui n'ont jamais cru aux enchaînements rigoureux ni aux démonstrations c.q.f.d.» (pages 195/6)

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            Au bout du très long voyage qui donna lieu à l’Usage du Monde (publié en 1963), il y avait pour Nicolas Bouvier le Japon rejoint en octobre 1955 grâce aux Messageries Maritimes. Il y séjourne plusieurs mois avant de rentrer en Suisse. En 1964, il revient avec Eliane, sa femme, et leur fils. Il tient depuis le début des carnets verts et noirs (baptisés plus tard ”carnets gris”) mais se consacre alors à la préparation d’un livre intitulé JAPON (à vocation historique) qui sortira à Lausanne en 1967. À la demande de Michel Le Bris qui veut l’accueillir dans sa collection “Voyageurs-Payot”, il reprend JAPON qu’il augmente de souvenirs et d’extraits de son journal de 1956 et 1964. Il l’intitule alors CHRONIQUE JAPONAISE.(1)

     Peut-on expliquer ce qui retint Bouvier aussi longtemps au Japon et deviner pourquoi il médite sur les liens solides (si peu intellectuels) dont les livres rendent rarement compte?

 

Chronique


    Dans cette édition, on note l’emploi du singulier dans le titre alors qu’il sera question tantôt d'Histoire (hauts faits et époques majeures), tantôt, un peu à la manière d’un journal et parfois d’un journaliste (songeons à son regard sur le no), du témoignage personnel de Bouvier immergé dans le quotidien japonais qu'il a toujours choisi. Dans les deux cas (le passé comme le présent), ce qui est singulier c'est la voix du chroniqueur. Bouvier est le meilleur des guides puisqu'il ne l'est jamais.

 

Composition

 

   Cette chronique contient plusieurs parties d'inégales longueurs : la plus importante, Lanterne magique est consacrée aux mythes puis à quelques grands épisodes de l’histoire du Japon ; ensuite, nous découvrons les observations personnelles (2) du voyageur qui s’installe pour son premier séjour à Tokyo (à partir de 1955) et reviendra en 1964 à Kyoto avant de retourner dans la capitale d’où il circule vers tel village reculé (géographiquement et socialement), puis dans l’île de Hokkaïdo si peu estimée des Japonais avant 1945...Enfin, ici et là, parfois plus brèves, s’offrent au lecteur quelques pages détachées du CAHIER GRIS qui sont autant de notes, de réflexions, quelquefois de poèmes. C'est sur elles que s'achève le volume dont certaines pages sont datées de 1970 : il y est aussi bien question de Gaston Chaissac et des modes littéraires (honnies) à Paris que de sa façon de prendre des notes et d'écrire et justement du rôle qu'il confie à l'écriture («(...) me donner un peu d'épaisseur, jeter un peu d'ombre portée, et n'avoir pas complètement disparu.»)

  Précédé par trois merveilleux portraits méditation, l'adieu est écrit à Kyoto qui lui rappelle «le vieux monde érudit de l'Europe du XIXè siècle, l'académisme judéo-goethéen des éditeurs et libraires de Leipzig» et leur «liberté cristalline, une leçon de tout et de rien que j'ai très mal reçue. Il est temps que je reprenne mon sac pour aller vivre ailleurs.»(j'ai souligné)


  Les différentes strates du livre communiquent : dans la chronique qui correspond à son séjour à Kyoto, on lit l’histoire du zen mais c'est au cap Erimo qu'il est saisi par quelque chose qui ressemble à une sorte de satori ; dans le village Tsukimura on découvre des pratiques shintoïstes  qui renvoient à un passé archaïque ; on aura l’historique de l'Hokkaïdo mais des confidences, certes limitées, sont décisives dans ce passage du livre. Bref, ces chroniques à grandes et petites focales sont avant tout sa chronique du Japon. Que la fin du volume, avant les dernières pages extraites du Cahier gris, se situe dans le Hokkaïdo n'est pas sans importance symbolique.

 

Premières


  La partie historique s’intitule plaisamment LANTERNE MAGIQUE  c’est assez dire l’humilité du chroniqueur (il n'a pas la prétention à l'exhaustivité ni à la scientificité) et sa volonté de nous initier à la fois au Japon et à son mode de récit (en pleine mythologie, Bouvier est capable de nous confier cette vérité «En toutes choses, le mâle au Japon est un peu plus lent»...). L’une de ses originalités tient à l’évocation d’une succession de premières fois jusqu’à cette première étude complète et solide du Japon et du Japonais que l’on doit, après la fin de le deuxième guerre mondiale, à l'anthropologue américaine Ruth Benedict.

PREMIÈRES qui, sans nous imposer une logique de l’Histoire, présente le Japon dans ses périodes d’accueil, de soumission humiliante, d’autarcie et de guerres. Quelques livres sont salués au passage (il n'apprécie pourtant pas Sei Shonagon, à tort), le premier texte d'origine japonaise conservé par l'Histoire datant de l'an 478.

   Pour commencer, Bouvier, bon lecteur et commentateur facétieux raconte les mythes fondateurs («La façon dont un peuple s’explique son existence apprend parfois aussi long que celle dont il la vit») avec les innombrables kami (Esprits divins) qui, selon lui, présentent déjà bien des aspects qu’auront très vite les Japonais - on voit qu'il ne craint pas la relecture téléologique. Contrairement aux envahisseurs, colonisateurs ou visiteurs, notre chroniqueur prend doublement la défense de ces mythes : ils ne sont pas plus étonnants que les nôtres et ils façonnent un mode d’être qu’il détaille avec plaisir (aucune notion du péché, aucune mortification, aucune éthique, aucune théorie, aucune angoisse, aucune crainte d’un Enfer...ce qui n'est pas rien).

 Ensuite, avec des mises au point souvent humoristiques, Bouvier chevauche de grandes étapes historiques (les Wa que les voyageurs Chinois font connaître assez bien (pas de doute, au contact des Chinois le Japonais fournit les premières preuves de son prodigieux pouvoir assimilateur), la pénétration du bouddhisme (multi-forme) dans un pays dominé alors par le Shinto. Sous la plume de Bouvier les affrontements ont parfois des allures de western mais le bouddhisme se modifie au Japon, il s’arrondit, les Japonais n'en conservant que les aspects les moins sombres et parvenant à concilier les deux doctrines.
 Plus tard, pour parler de l'an mille, avec vivacité dans le sens du détail raffiné et rigueur dans la synthèse, Bouvier sait rendre le superbe isolement du quotidien de la cour à  Héïan-Kyo (Kyoto) (moment des premiers chefs-d’œuvre de la littérature japonaise).

La chronique poursuit sa cavalcade en choisissant comme étapes les premiers contacts du Japon avec des peuples inconnus, européens en particulier. Ainsi, pour le XIIIè siècle, il sera question des déboires de Marco Polo (prisonnier des Génois, il finira en masque de Carnaval dans sa Venise natale) et de ses souvenirs moins fantaisistes qu’on ne le dit en général. Même s'il ne connut pas la péninsule, c’est grâce à lui que l’Europe entendra parler pour la première fois du Japon (Zipangri). Nous apprendrons aussi la première rencontre entre Européens (des Portugais, trois marchands) et Japonais dans une version éloignée de celle de Mendez Pinto «grand menteur et Tartarin», et dans laquelle on voit l’arrivée du premier fusil sur la péninsule, événement qui ne sera pas sans conséquences. Plus longuement, Bouvier racontera (et expliquera de façon convaincante) l'arrivée de François-Xavier, le succès des jésuites à partir du XVIè et l’extraordinaire ambassade des quatre adolescents japonais partis dix ans en Europe (1582/92) qui, d'après leur journal remanié par les jésuites, découvriront avec intérêt les avancées techniques de l’Europe et, avec délices, la musique occidentale, en négligeant certains aspects de nos autres grands arts. Les progrès de le Compagnie (dus à l’éclatement du pouvoir d'alors, à l’enthousiasme, l’opportunisme, la bonne foi, et surtout  à un maquis de quiproquos) puis, plus tard, ses déboires sanglants (entre autres, les franciscains étaient à la manœuvre...) sont parfaitement narrés et font comprendre que pendant deux siècles le Japon disparaît totalement de l’imagination occidentale.

C’est ensuite la Pax Tokugawa (série de shoguns qui dirigèrent le pays de 1603 à 1867), l’installation du régime le plus policier qu’on puisse imaginer régnant sur un monde clos, accablé de barrières, contrôles, octrois familiers à tous les spectateurs des films historiques japonais, monde hyper-formaliste où tout est strictement hiérarchisé (jusqu’au bordel où l’on distingue quatre rangs de courtisanes), monde xénophobe sur lequel le témoignage du docteur allemand Kaempfer est précieux malgré quelques bourdes. Sous les Tokugawa domine un moralisme hypocrite et chicanier, s'impose un immobilisme chagrin, qui  tiendra le Japon à l’écart de l’Occident (en dehors des Hollandais) jusqu’à l’arrivée des corvettes américaines du commodore Perry (août 1853). Ce passage de Bouvier est précieux : il lui permet de corriger, de façon plus massive et vraiment efficace nos préventions (et parfois donc, les siennes). Ce moment de l'histoire du Japon «correspond à l’idée fausse et caricaturale qu’on se fait du passé japonais quand on ne le connaît pas

 Vint enfin la Restauration. Après le choc de l’humiliation administrée par les pays occidentaux fortement colonisateurs, l’adaptation est sidérante : c’est le retour de l’empereur abandonné depuis bien longtemps et, sous Matsuhito, l’ère Meiji (gouvernement éclairé) qui s’ouvre avec une volonté de connaissance (y compris de la littérature anglaise et française), d’adaptation à la modernité en empruntant un peu à tous. Mais à fréquenter les armées des autres nations l’idée d’une militarisation expansive les saisit d'autant que la civilité japonaise ne paie vraiment pas au plan international.

Mieux connue, la période de la première partie du XXè siècle est évoquée de façon rapide et sans concession, en tenant compte avant tout du regard des Occidentaux qui ont changé de stéréotypes sans jamais deviner la vérité de ce pays et de cette culture. Il faudra la bombe H pour que les vainqueurs américains se soucient de comprendre enfin qui sont ces Japonais. On l'a déjà dit : Bouvier fait un bel éloge de l'anthropologue Ruth Benedict qui n'a jamais séjourné sur la péninsule et qui, pour cette raison, ne pouvait connaître la part de dimanche qu'il y a dans chaque Japonais....

Pour dire Hiroshima, Bouvier laisse la parole à Yuji, un homme libre revenu de tout : son témoignage, «leçon de "rien"»  scandée de petits rires, est d'une rare intensité.

 

   À chaque étape de son parcours historique, Bouvier nous aura fourni des cadres solides, aura fait preuve d’un grand sens du détail significatif voire symbolique et su nous captiver avec des épisodes qui sont autant de regards sur ce qui construit l’image du Japonais, son génie du compromis, sa tolérance, sa curiosité, sa capacité d’adaptation, sa prudence, son civisme sans équivalent.(3)

 

  Peu à peu, la chronique  a  changé de  nature. Bouvier nous préparait au Japon contemporain (celui qu'il avait  rejoint en 1955) : il avait placé en pierre d'attente les superbes pages du Cahier gris consacré au Ryo-an-ji puis au  no. Il finit la grande première partie (on a assez vu qu'il y est déjà bien présent) en nous apprenant qu'il rédige un article (une chronique) que Yuri traduit : c'est la dernière page et ils vont cheminer dans Tokyo pour le faire publier. Sa traversée de la capitale (ville interminable) est admirablement rendue. Elle préface le dernier paragraphe de la chronique historique (La lanterne magique) qui, dans sa beauté, prépare la chronique plus personnelle du voyageur Bouvier. Impossible de retirer une phrase de cette "philosophie" du voyage :

 « Même à la lanterne magique, il ne faut pas se faire de cinéma : la plupart des liens solides se nouent au-delà de l'intellect et ne s'expriment que rarement dans les livres, mais dans des tatouages qu'on peut voir à la plage ou à la morgue, dans deux mains qui serrent une épaule sur un quai de gare et garderont - trop longtemps peut-être - cette chaleur et cette élasticité dans les doigts, dans des cartes écrites par des militaires et si mal adressées qu'elles arrivent par erreur chez de vieilles folles auxquelles on n'avait jamais dit des choses si tendres, dans le silence de deux visages qui s'enfoncent au tréfonds de l'oreiller comme s'ils y voulaient disparaître, dans ce désir si rarement comblé qu'ont les mourants de trouver le bout de l'écheveau et quelque chose à dire, dans la fenêtre qu'on ouvre ensuite, dans la tête d'un enfant qui fond en larmes, perdu dans la rumeur d'une langue étrangère.

   Courage, on est bien mieux relié qu'on ne le croit, mais on oublie de s'en souvenir.» (j'ai souligné)

    Après le passé observé comme dans une lanterne magique, voici le présent, ses constantes, ses mues. Après la cavalcade remontant les siècles, la marche patiente dans tout le pays. Après l'Histoire, son histoire : nous rejoignons l’aventurier de l’Usage du Monde qui, après deux ans d’Asie et un pénible séjour à Ceylan, emprunte en octobre 1955 un bateau français des Messageries Maritimes (Cambodge) et rejoint le Japon, où il reste une année, vivotant avec des commandes de journaux (on sourit à l’épisode Erasme) puis grâce à un mur qu’il filma comme un théâtre.

 

CHRONIQUE(s) d'un marcheur.

 

   •La marche


  Amplement complétée par le train (parfois onze heures dans les reins), le bus ou le tram, indispensable pour trouver un lieu d'hébergement (sa recherche dura sept jours «chaque jour plus épris de cet océan de visages camus, de lanternes huilées, de lessive, de maisonnettes de bois gris accotées les unes aux autres dans le fumet aigre et iodé de la cuisine japonaise»), elle est souvent épuisante (il ne le cache pas, pensons à celle qui dans le Nord le fit frôler la mort) ; à la fois lien et rupture, elle permet la traversée des milieux, la reconnaissance des repères, elle encourage la rencontre, l’improvisation, la découverte de l’incongru, de l’inattendu, du repoussant qui cesse de l’être (comme les Eta, ces parias qui vivent des poubelles - comme eux Bouvier les fouille et mange des tomates rejetées), elle donne le temps de mesurer des constantes que le marcheur explique en évitant toujours de généraliser (ainsi du Japonais et de sa passion de la photo) et de capter le détail qui éclaire sans aveugler. La marche offre la saisie d'un instant : avec elle, le regard est toujours en situation.

•  postes d'observation, points de départ

 Tokyo en 1956 (il y reviendra huit ans après, au sortir de Kyoto, la capitale comme le pays ayant changé radicalement, plus question alors d'un Japon inquiet, désordonné et chaud), avec comme pôle de repos une pièce minuscule (4,5 m2), une natte, un courtepointe, un petit oreiller dans un quartier un peu relégué (Araki-Cho), parfaitement décrit dans ses humeurs, avec ses cafés, son homme-théâtre pour enfants, son poste de police (le go y est la principale occupation), son cinéma enfumé, ses alertes sismiques, sa misère digne et sa propreté, son été à la chaleur insoutenable ; Kyoto en 1964 : il réside dans un bâtiment de l’immense enceinte du temple bouddhique du Daîtoku-ji dont il est le concierge cinq mois, sans approfondir le zen ce qui est la meilleure façon de le devenir : « Je n'ai pas été bien studieux : ce que je sais du Zen aujourd'hui me permet tout juste de mesurer à quel point j'en manque, et combien ce manque est douloureux. Je me console en me disant que, dans le vieux Zen chinois, c'était la tradition de préférer, pour succéder au maître, le jardinier qui ne savait rien au prieur qui en savait trop.

J'ai conservé mes chances intactes

 Il se rendra aussi dans le Japon central pour vivre la" Fête des Fleurs" située en fin d'année ; enfin, en passant par Matsushima, il se rendra dans l'île la plus septentrionale de l'archipel, le Hokkaïdo: sans doute la partie la plus personnelle du livre.

 • Histoire 

  Bouvier ne rapporte plus de grands pans du passé comme dans la première partie mais l’histoire spécifique de tel ou tel aspect majeur du Japon : par exemple la ville de Kyoto ou le zen (son origine, son adaptation au Japon, son immense apport culturel) ou encore l’histoire des Aïnous (peuple qui fut longtemps le seul à occuper le Hokkaïdo), leur vie longtemps loin de l’état central, leur colonisation, leur relégation implicite depuis 1945 : ils sont ce que sont les Indiens pour les États - Unis.

sociologie 

  Sans statistiques, sans pourcentages, sans préjugés théoriques, notre voyageur pratique une sociologie intuitive. Ainsi décrit-il parfaitement les quatre cités satellites de la capitale et distingue-t-il exactement les quartiers populaires des cossus en opposant leurs occupations (au Sud et à l’Est, des commerçants et des artisans, la passion du sumo et du kabuki: au Nord et à l’Ouest, les Japonais bourgeois, studieux, confits, amateurs de calligraphie et de no, ouverts sur l’Europe). Il apprend la subtilité des fréquentions («ici les relations ne naissent que rarement du caprice des individus, mais sont presque toujours, sous une forme ou une autre, le fruit d'un parrainage, d'une adoption, d'un consensus du groupe») et des hiérarchies (entre les sexes, entre les âges) et les raisons d’un contact parfois difficile ; il explique l’importance de la réciprocité dans les plus petits  échanges. Il ne se contente pas de confirmer la propreté japonaise, il en rappelle les origines et en décrit la pratique commune au sento (bain commun), sans doute le meilleur point d’observation pour cerner le Japonais que la nudité ne dérange pas («Nulle part vous ne trouverez les Japonais si accessibles»).

anthropologie

   Il y a chez Bouvier un peu de l’anthropologue sauvage. Sa sortie à Tsukimura est éloquente. Pour fuir le bazar des fêtes de fin d’année à Tokyo il va assister à une sorte de saturnale, dans un village reculé et austère qui a été façonné par le shintoïsme, le bouddhisme et le contact quotidien avec la terre. Là, il comprend la complexité de cette micro-société hyper-hiérarchisée : «Parfois même, tous les détails de l’étiquette du village sont consignés dans ce registre qui établit par exemple qui doit un cadeau à qui, dans quelles circonstances et pour quel montant. Offrir à tort et à travers, c’est s’acquérir sur ceux qu’on oblige - les deux sens du mot se confondent en japonais - un droit qu’ils ne vous ont pas reconnu. Grâce à ce protocole chicanier, on parvient à supprimer presque complètement le hasard et l’improvisation, bêtes noires de ces paysans formalistes et harassés. Dans la comédie du village chacun -  même les plus mal partagés - connaît ainsi exactement son rôle et ne s’expose pas à faire rire de lui.»(je souligne) On lira la suite de son analyse encore plus détaillée et encore plus admirable quand il explique la place de l’”étranger” dans cette petite partie du Japon, «disciplinée comme une ruche» : «le village où chacun à sa place n’aura pas de repos qu’il ne lui en ait trouvé une, et “rangé” cet intrus quelque part.» (je souligne). De fait, Bouvier lui-même, de par sa présence est en même temps l’agent d’un micro-changement et on voit d'autant mieux vivre cette communauté, sa pauvreté, ses excès permis pour la fête racontée presque d’heure en heure dans un journal qui s’achève sur une habile évocation de la comédie d’un brave Tartuffe local. Malgré des affirmations contraires dans la partie historique, cette étape (certes extrême) révèle quand même que Bouvier a parfois du mal, dans son admiration même, à cacher sa peur (surtout à Kyoto) de la muséification du pays ( «Au lieu d'être une racine, la tradition est un couvercle, et qui ferme bien. Je vis dans une grande collection de merveilles qu'un respect empoisonné a tuées.») sous l'emprise d'un conditionnement qui le choquait. N'écrit-il pas «la société japonaise est un carcan dont on ne s'échappe que par le haut...» (je souligne)

 

 Ailleurs, dans le Wild West japonais, il raconte l’élimination lente des Aïnous (en 1962, ils ne sont plus que seize mille) qui finissent dans des réserves où ils fabriquent des objets pour touristes qu’ils vendent en se déguisant. Notre voyageur a l’œil assez vif pour voir comme en direct la mutation anthropologique synonyme à la fois de survie très provisoire pour les plus anciens et d’élimination profonde par adaptation des plus jeunes. Le saisit alors la mélancolie en songeant à «cette culture de chasseurs d’ours et de pêcheurs de truites, à la fraîcheur de son langage de fourrure, d’écorce, de glaise et au peu qui en avait survécu.»

 

 •le style comme point de vue


     Malgré les connaissances que nous apporte son texte c’est avant tout pour lire et relire un écrivain que nous ouvrons un Bouvier. Raconter un pays suppose une aptitude à appréhender de façon avant tout sensible aussi bien des ensembles que des détails, de vastes panoramas (une région, une grande ville, un quartier) que d’infimes éléments (tel «sanctuaire shinto dédié à Inari, déesse de la Nourriture, et à son compère et messager le renard Kitsune qui partage avec une scierie le fond d’une petite combe herbue.») ou événements (il a le sens de la scène, voyez celle du commissariat (bonasse entre Breughel et Hokusai), celle  d'une dizaine d'inconnus venus à son secours ou encore celle du cadeau d’une cigarette roulée aux effets si heureux sur sa relation avec le quartier). Détestant les synthèses abusives et les abstractions réductrices des professeurs, il pratique volontiers l'accumulation d'éléments apparemment hétéroclites (y compris l’inventaire comme dans le délicieux petit musée d'Abashiri), multiplie les énumérations pour dire le flux, la variété, la juxtaposition  de hasards et, pour capter l’instantané et ses mélanges de sensations, il recourt souvent à la phrase nominale : «Tournesols, bambous, glycines. Maisons penchées et vermoulues. Odeurs de sciure, de thé vert, de morue. À l’aube un peu partout le chant ébouriffé des coqs. Une publicité omniprésente et hideuse mariée à la plus belle écriture du monde.»). Également remarquable est sa capacité de suggestion : songez à la blancheur hypnotique du brouillard au cap Erimo déchirée par le spectacle des cascades de prés d’un vert incomparable: «il n’y a personne dans ce paysage fait exclusivement d’herbe, de lumière, de remous, pauvre, obstiné, répétant inlassablement la même chose comme dans un rêve, oui, ou comme dans l’histoire d’un conteur prodigieusement doué. Et quand le soleil pénètre ce brouillard plein d’eau de mer en suspension et creusé de galeries de vent où les corbeaux s’engagent en nombre impair, c’est comme si ce pays brumeux et fou tenait tout entier dans une boule de cristal magique, et l’on sent partout une convexité qui vous transporte. Immenses prés, immense talent.»

 

  Le lecteur goûtera son sens de la formule  (chez les Aïnous «les visages maussades: ce n'est pas non plus une vie de toujours "avoir été"» ou «Du moment qu'on n'a rien à perdre on n'a plus rien à cacher; et ces gens, réduits à compter plutôt sur la vie que sur leur vie, s'en tirent parfois mieux qu'on ne croit.») ; admiratif, il s'arrêtera sur ses portraits de pauvres gens vus dans un album de photos «En tournant les pages, je voyais la vie tailler dans ces visages qui maigrissent autour d'un regard de plus en plus chargé, et surgir un Japon frugal, introverti et pathétique qui n'est certes pas celui des prospectus.» et de vieillards qui (toujours) l'émeuvent par dessus tout ; il sera séduit par certains commentaires (parfois juste quelques mots comme sur tel poème de Basho), par son sens de l'humour (parmi tant d'autres traits, le cas des buveurs indécis qui doivent "honorer" leur femme le soir de Tanabata matsuri), de la cocasserie aussi bien que de l'instant cosmique pour le moins composite. Ainsi, après avoir mangé du kombu il a «poursuivi sa route en mâchonnant cette espèce de cuir qui contient tous les goûts de la mer : sel, iode, la trace d'un banc d'anchois ou le sillage huileux d'un cargo. En le retournant sur la langue on a même l'impression d'y sentir la pulsation des marée et le poids de la lune.»

   Chacun aura ses préférences mais les passages les plus profondément révélateurs de Bouvier nous paraissent les trois portraits méditation du chapitre XXVIII (un tenancier de bar, la servante d'auberge, le limonadier et la marchande de sorbets) où tous les aspects de son art sont concentrés.

Auto-portrait en voyageur

     On apprend à la fois peu et beaucoup sur le chroniqueur. Si l’on excepte une ou deux allusions à Éliane et à leur fils qui court après les papillons ou qui, rentré en Suisse, ne sait plus exactement ce que sont les ninja, ses proches ne sont pas vraiment présents. Il rapporte rarement des souvenirs de l’Europe (sinon vers la “fin”, la Macédoine, la Vendée puis un passage à la gare d’Allaman quand il était enfant) et c’est avec humour qu’il évoque ses maigres connaissances sur le Japon quand il débarque en 1955 (les coquilles "proustiennes", Verne, Puccini). Détestant sentimentalisme et narcissisme, il parle peu de lui (il confesse quelques accès de honte, fait confidence d’une poussée de jalousie au moment d’une marche risquée, décrit avec émotion quelques jeunes filles et même un femme très âgée) tout en analysant parfaitement ce qu’était autrefois la beauté et l’émotion d’un départ, d’une séparation. Il ne cache pas ses soucis d’argent mais ne les étale pas et ne s’en plaint jamais. Il reconnaît ses (rares) coups de bourdon, concède sa lassitude et son agacement devant les questions (en miroir) que certains Japonais lui posent.
 Ses rejets se repèrent vite : il déteste le prévu, l’attendu, le répétitif (à l’exception de la musique), le surchargé, il maudit le stable, le continu. Un mot semble résumer ses détestations: le confit. Se reconnaissent dans cette catégorie tous ceux «
qui paient pour que rien n’arrive, pour ne pas dormir à la belle étoile, pour ne pas partager les récits, les délires et les puces d’un dortoir de dockers, pour poser ses fesses (…) sur le velours inutile d’un compartiment face à des usagers que l’éducation a rendu trop timides pour qu’ils osent ou qu’ils daignent vous adresser un mot.» Le révoltent le tourisme, ses cheptels et ses guides (il aime se faire guide de parodie, ainsi à Wakanaï), tout le commerce du toc accepté «par tous les pauvres enfants adultérins de  Thomas Cook (Aïnous, vahinés, Ouled Naïls, Hopis et Navaros de l'Amérique».

 

 

  Il ne supporte pas la pose professorale (il aime rappeler qu’il détestait l’école) : il est très sévère avec ce que sont les visites à Kyoto («ville de spécialistes et de critiques où un benoît respect académique tient trop souvent lieu de fraîcheur») et il n’hésite pas à traiter le Louvre de tombe et à lui préférer l'espèce de cabinet de curiosités d’Abashiri qui le ravit tellement. On saisit sa gêne (qui peut aller jusqu’à la colère) devant le respect mécanique pour les choses qu’on vous ordonne d’aimer, d’admirer y compris dans l'ennui (on vérifie facilement qu’il n’est pas pascalien à Kyoto, ville qu’il adore par ailleurs). Il fuit le convenu, le couru (il ne s’arrête pas au parc de Ueno), s’attriste de voir ce qu’est devenu Matsushima. Pour Bouvier il y a de la mort dans l’habitude, dans l’arrêt, dans la pause que ne ranime pas la marche ou le voyage.

Ce qui l’attire et le retient ce sont le relégué, le rejeté, l’inattendu, l'inaperçu, le réfugié (l'ethnie Oroko venue de Sibérie), les lieux déshérités (où tout est encore possible, cette mer qui ne va plus nulle part, ces coques de chalutiers qu'on racle en sifflotant sous un ciel pâle, et surtout cette Trinité du Chien polaire, du Cheval et du Corbeau ), les petits instants fraternels (il faut commencer par les petits sans du tout penser aux grands), les régions et les gens de peu chez qui il passe de si bons moments («Une dépression venue des Kouriles. Tant mieux ! Dans ce pays fait de si peu, c’est toujours un petit quelque chose de plus. J’aime d’ailleurs beaucoup ces natures qui ne font pas de musique symphonique [entendons, son effet de masse et d’emphase] mais ne connaissent que quelques notes et les répètent inlassablement [la seule répétition supportable].» C’est le moment d’un aveu capital : «Dans ce peu qui me ressemble je me sens chez moi, je m’y retrouve, j’ai enfin le sentiment de comprendre ce que l’on cherche à me dire.» (j'ai souligné) C'est sur l'île d'Hokkaïdo, dans un train omnibus bondé, qu'il connut la compagnie la plus chaude et la plus libre qu'il ait connue au Japon.

    Le livre fermé on comprend que, malgré la beauté de ses rencontres d'un jour (le patron du "Bar Poème", le fils de l’aubergiste, le receveur de  gare, bien d'autres) et le nombre de ses amitiés connues, il puisse confesser sa misanthropie et que le sentiment de solitude accomplie s'impose souvent.

 

   Pourquoi le Japon peut-on se demander puisque Bouvier parle de son plaisir d'être à Wakanaï, loin du Japon à la densité historique ? Sa passion pour cette culture est profondément paradoxale parce que le pays ne l'est pas moins : univers traditionnellement clos, il est capable d'une ouverture sans équivalent ; culture aux racines profondes dont les branches sont parfois étouffées à force de mobilisation (4), elle peut être spontanée et œuvrer au "plaisir de l'instant" (comme avec ce limonadier écoutant un récitatif de no) «que nous avons tort d'emmailloter dans le discours ou l'explication. On était ce matin-là bien loin des pâmoisons érudites qui la tuent.»(5)

 

 

      On se rappellera la réflexion de Bouvier à Abashiri sur le musée idéal, sorte de cabinet de curiosités et de grenier d'inventeur qui porte la marque personnelle du collectionneur. Chronique japonaise est bien cette collection d'instants.

   Dans le Japon qu'il parcourut existait incontestablement pour chacun une place selon des hiérarchies subtiles, produits de multiples causes que le franchisseur de lignes a fait deviner historiquement et constater par de fines observations.  Mais s'il existe quelqu'un qui n'avait pas de case prédéterminée et ne chercha jamais à s'en aménager une c'était bien ce voyageur qui avait seulement trouvé un lieu qu'il sut si bien raconter....

 

                                   Cessez de vous en faire

                                   Et suivez le courant

                                   Si vos pensées sont liées

                                   Elles perdent leur fraîcheur

                                        Seng-t'san   (cité page 158)

 

Rossini, le 23 février 2017

 

NOTES

(1) De façon posthume, les notes de ses Carnets seront éditées en 2004 par Grégory Leroy sous le titre LE VIDE ET LE PLEIN.

(2)Bien des signes dans le texte attestent qu'il s'agit de réflexions développées a posteriori à partir de notes.

(3)Dans une autre partie, avec lucidité, il reviendra sur l'aspect spartiate («frugalité chagrine, endurance morose, pointe de masochisme») de la culture japonaise (pp 218/9). Le dernier mot revenant à Basho.

(4)«Parfois je me demande ce qui, au Japon, met les vieillards tellement au dessus du reste. C'est peut-être que, la soixantaine passée, la société les démobilise assez pour que l'humour leur revienne, et que la gentillesse naturelle aux Japonais suive librement sa pente.»(je souligne)

(5)En lisant LE VIDE ET LE PLEIN, le lecteur connaît quelques surprises. Une des plus étonnantes, tranchant totalement sur la Chronique : la mélancolie profonde de Bouvier qu'il pensait avoir en commun avec tous les Japonais.

 

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9 août 2013 5 09 /08 /août /2013 11:43

  "Et ces journées "faites de riens", plantées dans des décors d'une frugalité canonique, seraient pour moi la raison suffisante et idéale de mon passage sur Terre."

 

"Nous dépensons notre temps à des riens avec l'impression de flotter sur une noix."

 

 

 

    Une banalité:tout récit de voyage propose un art de voyager et de vivre. C'est le cas de Vincent Hein avec son ARBRE À SINGES qui doit beaucoup aux pays (à leur mode d'être, leur esthétique) où il se promène seul ou en compagnie de Ma Xioameng et du petit Edgar (Corée, Chine, Hong Kong, Kyoto).

 

   Agrémenté de belles citations (autant d'humbles hommages), un carnet de notes.

   Quelques paragraphes par jour, très travaillés.

  Une constante attention aux surprises du soleil, de la lune, du ciel.  

  Des portraits vifs (M. Zhou; Kherlen; l'hôtesse à Tai O), des souvenirs (avec son ami Sylvain; sa visionneuse View-Master; l'origine de son attirance pour l'ailleurs), des rencontres, des découvertes, des déceptions (le palais de la famille Qiao si loin des images du film de Zhang Yimou):des instantanés sans impressionnisme factice ni muflerie de savant auto-proclamé (il se méfie de l’arrogance (française?)). Un constant émerveillement qui se passe de sublime. Un regard sur le commun qui n'a jamais rien de commun.


    Des croquis scrupuleux qui sont d’humbles angles taillés aussi dans la réalité des manières d’accueillir (merveilleux Mongols en leurs immenses yourtes), de manger (sur la presqu'île de Shamian par exemple), de parler (il adore le cantonais), d’échanger (ou pas comme le taxi de Canton): nulle vue surplombante, nulle esbroufe dans son emploi du chinois, aucune prétention socio-ethnographique mais un réel sens de la foule, une grande sensibilité aux mélanges (sa langue se plaît aux heurts des niveaux (le recherché cotoie le cru
)), à l’hétéroclite (l’énumération est sa figure préférée, elle culmine dans une page sur Kyoto), à l’incongru, au cocasse (le temple shinto coincé entre la boutique d'un opticien tendance et celle d'un poseur d'ongles fantaisie), au désordonné plein d'équilibre secret.

 

    Tout est sensation (il nous fait désirer le vent Karaburan), tous les sens sont sollicités dans des lieux qu'on traverserait en aveugle ou en indifférent. Ainsi le bord de l'eau à Tai O.

 

   Aucune idéalisation: quand il y a mauvais goût selon lui, il le dit et il est sévère avec la moderne Pékin comme avec une certaine élite française à Hong Kong. Canton ne lui convient guère. Il ne goûte pas ce qu'on donnait un soir au théâtre Tianqiao. Tel chauffeur de taxi a "quelque chose de violent dans les yeux." Le choix du bus pour aller à Kyoto fut une erreur.

    Il laisse venir les surprises, accueille les pauses, les temps (jamais) morts, il a une passion pour l’estompe et l’évanescent. Ou pour ce qui est dessiné, écrit sur les murs, abandonné aux regards de hasard. Les derniers mots du livre, un proverbe noté au pochoir sur un mur: even monkey fall from trees.

 

   Son temps n'a rien à voir avec les gouttes de secondes qui tombent derrière le réceptionniste de Canton.

 

   Il évite d'écrire sur l'attendu, le déjà-écrit des centaines de fois. Kyoto suggérée, les yeux seulement effleurant.

 

  On peut regretter un recours trop systématique à la personnification et on est étonné par le nombre invraisemblablement élevé de comparaisons. Tout est l'occasion d'un "comme..." et on tombe même sur Gabin ou Tinguely. Mais cette pratique parfois encombrante est plus qu'une pédagogie. Elle rend bien l'unité de sa vision:il cherche à la fois le singulier de chaque apparition (chez Hein, l'adjectif est obsédant, il est le trait du calligraphe) et son appartenance à un ensemble où tout converge, tout concerte.

 

  Un carnet qui doit se lire lentement. Yeux souvent fermés et ouverts sur l'intérieur.

  

 

  Il nous dit le bonheur d'être .

 

 

Rossini, le 11 août 2013

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