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14 février 2015 6 14 /02 /février /2015 10:01

 «Brusquement tout étais permis. Tout était possible. Le New York de ce temps-là était un chaudron de désir vibrant, on vivait dans la liberté et les ordures-il y en avait partout, tout le temps      LA CHUTE DES PRINCES (page 116)


 

 

      Remarqué pour Féroces et Arrive un vagabond, l’écrivain américain R. Goolrick publiait l’année dernière ce roman qui appartient à ce qui est devenu un genre (littéraire et cinématographique), celui de la grandeur et de la décadence d’un trader.


  L’action se passe à New York au début des années quatre-vingts. Rooney (beau jeune aux abdos bien travaillés, «péquenaud» (c'est son mot) crotté par son enfance sociologiquement inférieure) est employé de la Firme et il se souvient des années où il découvrit la frénésie du floor et tout ce qu’elle autorisait. Difficile de ne pas prendre en compte le fait que le récit à des sources autobiographiques transposées du milieu de la publicité à celui de Wall Street.


 Composition


  Soucieux d’échapper au récit linéaire qui nous mènerait de l’ascension à la chute, le narrateur introduit des ruptures dans la chronologie:commençant presque par la fin de l’aventure principale (éviction de la Firme, divorce),il remonte parfois le temps en zigzags et rapporte des épisodes qui racontent des phases maniaques qui lui donnent un sentiment de toute-puissance et d’autres qui expliquent pourquoi et comment il est devenu un bon vendeur de livres chez Barnes & Noble.
  Cette discontinuité ne masque pas les deux grandes oppositions qui structurent le récit:on découvre ce que représenta l’apparition soudaine du sida (il y a nettement un avant et un après) et le monologue oscille entre  le rappel des extases fournies par toutes les consommations possibles et la volonté de cheminer vers une sorte d’expiation.

 

L’attendu


 Dans un roman de ce genre beaucoup d'aspects sont prévisibles et le parcours est balisé. Un milieu de loups, de forcenés aux lois très strictes (ne jamais s’habiller mieux que le patron;épargner toujours un client méprisable; ne jamais fréquenter un loser: «L'échec est contagieux»; n’avoir qu’une culture, celle du chiffre). La répétition de la journée-type le prouve:le travail n’est supportable qu’avec l’aide de la cocaïne. Les deux «valeurs» dominantes (addition, addiction) s’imposent dans toutes les nuits comme dans les loisirs coûteux. C’est un univers de défis où tout est permis parce qu’un sentiment d’invincibilité vous habite, vous meut. Rien ne compte que la dépense, que l’amour de soi perpétué: hormis quelques amis, autrui est là pour vous servir, vous faire plaisir. La jouissance est la seule fin, tous les moyens sont bons. C’est une montée aux extrêmes de l’adrénaline, un déferlement de sexe, de cash. La sensation primaire vous rend insensible. Le quantitatif n'a pas d'autre. Tout circule, tout s’échange, tout s’affiche dans l’instant de la consommation-consumation. L’arrêt n’est qu’une pause pour récupérer et aller plus haut. Ce qui ressort de ce récit c'est une course intrépide contre la mort à la recherche d’un soi qui énucléerait la fausse identité qui vous retient encore un peu dans la norme.

  À noter que le style choisi ne cherche pas à rendre ce flux frénétique.

 

  Ce qui frappe dans cette séquence c’est la place  envahissante des choses (on accumule, on gaspille, on remplace), l’importance des marques (ou du fait sur mesure) qu’un Nom incarne: que ce soit pour les chaussures (Lobb), les gants (faits par Daniel Storto, «le meilleur gantier du monde»), les chemises, les costumes (Brioni,Tisci), les bijoux, l’argenterie (provenant de chez Tiffany, comme le porte-clefs), les lustres (Lalique), les voitures (Ferrari évidemment):on ne choisit que le plus cher parce que le plus renommé (ou l’inverse). Même obsession pour les lieux fréquentés (il y a visiblement une bourse (vite variable) des restaurants, des hôtels (le Wilshire-Warren Beatty y réside!), des boîtes («On cherchait LE lieu du moment, bar, boîte de nuit, peu nous importait, et alors on se saignait à blanc pour ensuite en abandonner la carcasse aux banlieusards et aux touristes.»), des quartiers à habiter). Rares sont les achats dont le narrateur ne nous donne pas le chiffre en dollars. Un exemple parmi cent (il vient de brûler un tapis persan chez un ami et désire le remplacer): «j’ai passé l’après-midi chez Aga John ; sur Melrose, où j’ai dégotté une pièce incroyable, un Tabriz 80 Raj en laine et soie. C’était le seul de la boutique à avoir les bonnes dimensions, alors je l’ai acheté et fait livrer. Quarante-deux mille dollars. Plus trois cents de livraisons.». Comme une de ses amies avait laissé l’étiquette sur une robe de bal, Rooney a besoin de nous éblouir avec la somme brûlée pour un week-end (cinquante mille dollars pour l'anniversaire de Carmela) ou pour ses vacances aux...Hamptons naturellement.  Le nom des stars de la pop et du sport qu’il lui arrive de rencontrer tiennent une grande place dans l’estime qu'il a de lui-même….Le designer de son loft avait travaillé pour Diane Keaton, Ellen Barkin. Le nom, la marque, le chiffre sont des passes. Y compris dans la distinction culturelle, rare, et facilement provocatrice:Rooney aime lire Ezra Pound aux bords des piscines....

 

La chute

 

  Cette confession discontinue nous apprend vite que, malgré toutes les tentatives de désintoxication, l’alcool et la drogue sont responsables de l’effondrement psychologique et social de Rooney. On assiste très tôt à son brutal licenciement, aux premiers signes de sa perte de contrôle :à Los Angeles, pour l’anniversaire de Carmela (le trente et unième alors), il se met à dos tout le monde, casse beaucoup d’objets et offre un cadeau  jugé ridicule par tous les invités (un livre de poche...pour quelqu’un qui ne lit jamais); le couple est mort aux yeux des amis et lui ressent de la haine pour tous et même un dégoût de lui-même. Il se traîne en s’excusant toujours (achat vaut rachat, croit-il) et en renchérissant dans les cadeaux dont le prix ne fait pas obligatoirement la valeur («un bracelet Cartier en diamants et rubis à soixante-dix-huit mille dollars, hors taxes»)) et, enfin, dans une scène où le dégoût va crescendo, on revit l’erreur qui le condamna:un repas au Russian Tea Room qui finit dans un kazatchok endiablé sur table et avec des vomissures mal orientées.

 

l’après  


        «Après avoir été au volant d’une Lamborghini lancée à deux cents à l’heure sur Sunset Drive à quatre heures du matin, il est difficile de se lever, d’enfiler une chemise en polyester et d’aller vendre des livres chez Barnes & Noble. Mais je n’en ai pas honte.»

 

 Dans le désordre de la narration, Rooney livre quelques aperçus de sa vie de prince déchu devenu citoyen lambda (il rapporte rapidement son quotidien (messe,sorties,  pressing) sous «Temesta et Buspar contre l’anxiété »).
  Souvent tenté par le symbole, le narrateur devenu vendeur de livres jette un regard intéressant sur ceux qui ne le voient pas derrière les vitres de la librairie: il existe si peu au regard des autres qu’il en est comme transparent. Il n’existe pas plus que les autres humains n’existaient à ses yeux du temps de sa splendeur. Il hait ces passants qui lui tendent un miroir de son passé. Il a beau s’en défendre, il a besoin de reconnaissance. Le chemin de la repentance est long.
 Ses aventures de substitution sont aussi pitoyables qu’inventives. Il (se) joue un théâtre intime dont il est acteur et spectateur. Il passe ses soirées à commander par internet tout ce qui le tente et tout ce qu’il aurait «claqué» du temps de sa splendeur («de la soie et du cachemire. Du coton Georgie longue-soie. De la laine angora. La coupe est un véritable chef-d’œuvre, les vestes tombent à la perfection(…)»:ainsi  revêt-il les chemises les plus luxueuses et se glisse-t-il dans les draps les plus sensuels pour ensuite les réexpédier. Plus tôt, on aura appris qu’il a une autre passion:la visite d’appartements (sous le nom de Billy Champagne (supposé gagner 350 000$) qu’il ne pourra jamais plus s’offrir:cette tournée
confirme son goût, le manque qui s’insinue encore en lui sous bien des formes matérielles et le reste de morgue qui fait parfois retour (envers celui qui lui fait visiter ces appartements hors de prix) alors que dans l’ensemble l’anonyme vendeur de chez Barnes & Noble demeure humble et semble se contenter de peu.

 

le rachat


    Assez prévisible aussi, cette étape est inégale. Comme il se doit, la confession est en elle-même l'un des moyens du rachat. Ce qui explique que le narrateur ne s’épargne pas dans le récit de sa période de prédateur (1), mais aussi, qu’avant d’évoquer les lendemains qui déchantent, il distingue dans les pires moments (les plus exaltés) de la Firme quelques destins auquel il rend hommage parce qu’ils ont compté ou comptent encore dans le souvenir d’un être qui a retrouvé une sensibilité.
   
   C’est Giulia de Bosset, 23 ans, héritière d’une famille européenne à grande fortune. Sosie d’A.Hepburn, elle travaille chez le restaurateur d’un Titien. Personnage diaphane, assurément camé, elle vient passer l’été au milieu des traders en rut alors qu’elle souhaite demeurer vierge. Traitée comme un animal domestique, elle loge dans un endroit isolé de la grande villa louée aux Hamptons. Un matin, le narrateur la trouve morte avec de l’héroïne et du Seconal. Dans le chemin du rachat, elle est celle qui accuse son passé parce que dans sa fureur aveuglante, il ne l’a pas comprise ou devinée.
    C’est aussi Fanelli qui, au cœur du système de la Firme et de celui de la débauche (Vegas) qu'il autorise (pour l’enterrement de sa vie de garçon), manifeste durablement un sens de l’amitié qui ne se démentira jamais.

 

     On doit comprendre que Rooney dans le maëlstrom du floor et de la drogue a été capable de ressentir ou parfois, avec le temps, est devenu capable de percevoir l’humanité qui animait voire illuminait certains des êtres qu’il côtoyait.

 

 

  Le ton est plus douloureux avec l’évocation du sida. Dans les années du récit, la mort rôde à la Firme à cause des excès inhérents au travail (le cœur, la tension). Mais quand Harrison Weathon Seacroft dit Grand Huit se défenestre et quand Rooney a la révélation de la raison de ce geste (et découvre la réaction de la mère de Grand Huit (elle veut brûler tout ce qui a appartenu à son fils)), il découvre que la mort par le sexe et pour l’amour est possible. Il raconte ses affres qui furent celles de beaucoup d’entre eux. Nous suivons un temps le destin d’Alan «l’architecte d’intérieur le plus doué du moment» qui lui avait dessiné son nouvel appartement :il décline rapidement (hagard, méconnaissable),et demande avec énergie (et amour) de ne pas accuser l’amant qu’on pourrait croire être celui qui lui avait transmis le virus. Dans tous les cas, le narrateur ne se fait pas d’illusions sur les lendemains qui suivront des enterrements pourtant émouvants («Eros et Thanatos. Tôt ou tard, l’un des deux prendraient le dessus, et Alan sombrerait dans l’oubli»)….Mais tout prouve, au contraire, que ces morts, les circonstances de leurs disparitions ont marqué à vie Rooney.

 

l’amour


 Bien qu’ayant perdu la foi, Rooney fréquente l’église, et, malgré les retrouvailles finalement douloureuses avec son ex-épouse Carmela, c’est à la valeur de l’amour (unilatéral) qu’il s’en remet pour finir (en particulier sa confession). Il a ressenti la générosité des derniers mots d’Alan (le designer) et il a été bouleversé et transformé par sa fréquentation de Holly ce travesti à peine vraisemblable dont la bienveillance et la déclaration d'amour fixent son destin pour toujours en lui donnant la certitude d’être aimé par quelqu’un quelque part. Même si Holly disparaît à jamais et le laisse seul. Il voudra même dans un geste (trop) sentimental (une bague gravée) pour qu’on sache un jour que Carmela fut aimée....

 

   

 

          Ce roman est inégal. On peut trouver un peu facile sa composition, prévisibles ses hâbleries de parvenus et trop souligné le chemin de la rédemption d’un ex-golden boy (2). Son hymne à l’amour (non partagé) nous fait découvrir un beau personnage (Holly) mais débouche sur une dernière rencontre avec Carmela qui n’est pas le meilleur passage du livre.
  En revanche le témoignage sur le système de recrutement dans une Firme, la dimension addictive et suicidaire du système boursier (pour l’instant, seuls ses employés en sont victimes...), quelques notations sur les formes du manque, l’évocation de certaines silhouettes rencontrées qui sauvent une vie, un style qui a le sens de la formule, tout cela lui donne un certain relief.


  Et puis, en dépit de l’insistance autobiographique consistant à montrer que seule l’écriture est un Salut, un ex-trader qui déclare que LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU est le plus grand roman du XXème siècle ne peut pas être fondamentalement mauvais….

 

Rossini, le 16 février 2015


NOTES

(1) Il n’est pas sûr qu’une auto-critique comme «J’étais quelqu’un d’horrible. Je me livrais à des actions viles et parfois illégales. Je traitais les femmes de manière abominable. Rien que d’y penser, j’en rougis de honte et je sens mon entrejambe se crisper» soit vraiment convaincante.

(2) Un célèbre exemple français laisse croire que ce genre de conversion est possible....

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Published by calmeblog - dans roman américain
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8 novembre 2014 6 08 /11 /novembre /2014 11:02

    «Les écrivains, pour la plupart, jugent le malheur plus intéressant que le bonheur. Mais tous les auteurs peuvent écrire des comédies, des tragédies… écrire sur le bonheur se révèle bien plus difficile, parce qu’il est insaisissable.» James Salter (entretien)

 
    « Les gens se racontent des histoires.» (page 135)

 

 «Elle rit. Le bonheur. Ce qu'elle voulait, c'était être libre.» (page 285)                 

 

 

                                           •••

 

 

 

 

 

 

  Comment raconter une histoire de couple, banale, vécue par beaucoup, présente déjà dans de nombreux livres, mineurs ou essentiels? Comment dire le commun sans tomber dans le commun? 

 

     James Salter répondra en écrivain soucieux de saisir avant tout les sensations et désireux de cerner les notions de bonheur et d'illusion en tentant de ne pas les réduire justement à une notion ou à une certitude. Son récit fait une grande place au tragique restitué de façon originale mais doit sa célébrité (tardive) à son style. Entrons dans ce livre qui commence par le même NOUS que MADAME BOVARY mais qui rassurera les lecteurs:il y a une issue au bovarysme....

 

 

 

             TITRE(S)


   UN BONHEUR PARFAIT est moins riche que LIGHT YEARS. Le titre  «anglais» impose la question du temps (et de l'espace) qui hante le roman:assistera-t-on à des années lumineuses mais qui, légères, éphémères passeront à la vitesse de la lumière avant de se retrouver loin, à des années-lumières justement? Toutefois le titre français ne trahit pas le motif essentiel et insaisisable du livre (le bonheur) en proposant ce qui tournera lentement à l'antiphrase et en laissant attendre (longtemps) la révélation que la perfection est possible mais à une seule condition.

 

           

 

             UN COUPLE, DES COUPLES 


  Le lecteur fait la connaissance de célibataires, d’aspirants au mariage, de mariés (avec ou sans adultère), de divorcés (Eve et Neil parti avec une jeunesse) avec remariage ou non. À chaque occasion nous aurons droit à des portraits assez acides et si le bonheur est l’enjeu du livre on verra souvent des névrosé(e)s, des sacrifié(e)s (Larry et Rae, les Marcel-Maas (Nora (débordante “d'une pathétique énergie» est un beau personnage (II,13)), des malheureux jusqu’à la haine (plus ou moins) contenue de l’autre. Ces couples (et leurs enfants) éclairant et s’éclairant de la comparaison avec le couple qui domine l’œuvre. Une des grandes occupations de certains de ces couples étant la lecture de biographies de familles de génies aux vies tumultueuses ....(1)

 

 

              LEUR MONDE


   Un couple  appartenant à la classe moyenne (une amie plus aisée, Morgan, habite sur la Cinquième avenue) vit très aisément (en apparence) entre New York (pour le travail et les courses-ils ont un temps habité près de Broadway)) et une maison (discrète, avec une superficie plus que correcte) située non loin, un peu au nord et à la  campagne. Avec toujours un verre d'alcool à la main (du meilleur) et souvent des cigares, on se reçoit entre amis cultivés (directeur artistique, peintre, écrivain, galeriste (même un caviste attitré lit de la poésie)). Les dialogues sont souvent intellectuels. Le jeune amant de la fille aînée dessine à la manière des Vollard de Picasso...(rien moins); un ami asthmatique est forcément rapproché de Proust; on cite Krishnamurti ou la Bhagavad Gîta; un visiteur évoque Laurent Terzief, on parle de Céline, de Mahler, on glisse des mots français, on aime les anecdotes des grands génies. Pour parler de son couple, tel personnage fait allusion à Strauss et sa femme. Un ami, Peter, passionné de cuisine se sert du livre écrit par Toulouse-Lautrec;ce même Peter a un ami galeriste très proche d'un des membres de la famille Matisse (sûrement Pierre)....


 Pour eux prendre le thé à New York c’est rejoindre une place réservée au Russian Tea Room où l'héroïne vit un jour Noureev, «le plus bel homme du monde». Entrer dans ce même tea room quand on est architecte c’est tomber par hasard sur un confrère célèbre, Philip Johnson. Quelqu'un prend un inconnu en stop? C’est évidemment un poète. Tel autre a dormi dans le lit d'Oscar Wilde à Paris.

    Un (beau) monde qui passe ses étés à Amagansett, lit Proust;un invité allongé sur la plage ne peut que faire penser à Manet.... 


  Le couple que nous suivrons  a le sens de la fête, de la réception et leurs repas font vraiment envie. Tout lecteur jalouse les enfants qui ont droit à des Noëls extraordinaires et des chasses aux œufs de Pâques inventives et généreuses. Pour ne rien dire des anniversaires....On se raconte des blagues usées mais c’est aussi leur charme.

 

   Leur maison est la maison du confort, de l'abondance contenue où l'on aime les gens assortis et où il n'est pas rare d'entendre parler de gens beaux et même d'êtres qui ont une bouche, une voix ou un visage intelligent....



  Il est étonnant de constater combien ce groupe d’amis se tient à l’écart de l’Histoire alors que chacun lit les nouvelles dans les journaux. Bien que  commençant en 1958, ce récit ne nous dira donc rien sur l’ère Kennedy, sur Cuba, rien sur le Vietnam. Écrivain du temps destructeur, Salter qui a fait (à un niveau modeste) partie de l'Histoire (la guerre de Corée comme aviateur) et en parle dans d'autres œuvres, craint peut-être ici ce qui concourt au démodé, au dépassé.

 

 

 

 

                            ELLE ET LUI (I)


    Abusant de l’image antique c'est à l'allégorie de la (longue) traversée en mer d’un couple que Salter nous convie. L’eau (souvent liée à la lumière) domine les éléments. Voyons les deux passagers principaux.


     Elle, Nedra, née en 1930, vit donc dans cette maison située non loin du fleuve et d’un embarcadère et à peu de distance de New York qu’avec excitation elle rejoint très souvent pour faire ses emplettes.«Elle est subtile, perspicace, espiègle.» Comme son élégance, sa beauté (elle a un corps parfait, des cheveux très longs, une large bouche d'actrice, une fossette «nette et ronde comme l'impact d'une balle.») est célébrée partout et par tout le monde:en la voyant, on pense à un mannequin de chez Dior et, un de ses amants la rapproche de la Fernande de Picasso peinte par Van Dongen. Son sourire conquiert ceux qui l’approchent. Elle tire les tarots, lit dans les lignes de la main, joue au poker, fume le cigare. Largement dépensière, elle souffre très tôt de devoir dépendre des autres.
  Femme de goût (sa maison, ses repas, ses réceptions en sont la preuve), «jamais en représentation», ayant “une forte tendance à aimer et ne se souciant guère de la façon dont est pris cet amour”, son aura et son «talent implicite et profond pour l'amour» ne laissent pas de doutes sur son aptitude à prendre des amants. 
   Si on la devine vite pour l'essentiel, on la découvre peu à peu (c'est un personnage en évolution) grâce au narrateur et aux jugements des amis qui la fréquentent….Elle peut être dure dans certains jugements sur amants ou amis. Avec la jeune Nichi, elle frôle la manipulation d’influence. Un mot s’impose parfois à son sujet, dès la chute du chapitre II,1 et il sera l’une des interrogations obsédantes du roman : “c’est la femme la plus égoïste du monde”. Arnaud dira d'elle, en sa présence:«Je n'ai jamais connu quelqu'un qui s'intéressait aussi peu aux autres.»

 

    Né en 1928 à Phladelphie, 167, Viri (Vladimir:il a du sang russe) Berland (mains immaculées, crane vite dégarni) est architecte après avoir fréquenté Yale. Il connaît bien son métier et les maîtres de son art:il va à son bureau le lundi et revient le jeudi soir. Il ne sera jamais une star dans son art comme il le souhaiterait profondément en rêvant d'«être au centre de la famille humaine». Il souffre de ce manque de reconnaissance et de n'être que l’obscur qui ne sera jamais Sullivan ou Gaudi. Il garde longtemps l'espoir qu’un jour on saluera une de ses constructions dont on ne saura rien car on ne le voit jamais au travail:il est plus question de ses talents de conteur pour les enfants que des caractéristiques de son art. Élégant, raffiné, comparé une fois à un gnome, il n’aime pas voir les gens malades et la pauvreté lui fait peur: «(…) il eut une vision angoissante de ce que l’avenir pourrait lui réserver: le restaurant bas de gamme, un petit appartement, des soirées vides. Il ne put le supporter.» Vers la fin du roman, à Rome, il sera servi.


  Il se reconnaît de l'«idéalisme, de la fidélité [si on veut], des vertus, de l'honnêteté». Nedra qui l'apprécie pour bien des qualités le trouve  dépendant, irréfléchi, inefficace et possédant trop de lubies.  Au plus profond de lui, il possède une conception de l'artiste qui en dit long sur ses inhibitions et les raisons du manque d'estime pour lui-même:

 

  «Après tout, il était bon père-autant dire bon à rien. Un véritable talent, c'était autre chose, UNE FORCE IRRÉSISTIBLE, MEURTRIÈRE, QUI FAISAIT DES VICTIMES COMME N'IMPORTE QUELLE AUTRE AGRESSION, BREF UNE CONQUÊTE. EN DÉPIT DE NOS INTENTIONS, NOUS DEVONS ÊTRE ÉVASIFS ET DOUX, AFIN D'ÉPARGNER LES GENS, DE NE PAS LES ÉCRASER SOUS UNE VISION DE LUMIÈRE.» (J'ai souligné).

 

  Il écrivit un jour, dans un  bilan dessiné et chiffré : «1960: la seule année vraiment fantastique de sa vie.(...)Puis, au-dessous:Perd tout.»

 

       
    Nedra et Viri ont deux filles:Danny la cadette qui, un temps, se fera appeler Karen et, Franca, la plus belle des deux (elle doit beaucoup à ses deux parents, elle a le sourire mystérieux (2) de sa mère). Ancienne élève de l'école Balanchine, elle sera assez vite éditrice. Les deux sœurs s’entendent sans s’aimer. 

 

 



 

                  CONSTRUCTION - du temps et de l'espace.

 

« Le temps s'était détérioré, à présent il se décomposait.» (page 337)

 

   Dans ce roman qui interroge les formes (fragmentées) du bonheur et celles de son usure, la construction (qui se veut la moins visible possible) s’appuie nécessairement sur un traitement très varié du Temps.


   Du temps (supposé) réel comme du temps de la narration et du temps symbolique. Le temps de la sensation (et de sa notation) étant le plus important comme nous verrons.


  Les repères datés précisément seront assez rares et on a vu que l'Histoire est totalement absente.(3)  Les saisons sont des références discrètes mais majeures et prennent avec le vieillissement (un temps, il effraie Nedra) une valeur symbolique (les héros parlant de leur été, de leur hiver. Nora:«-N'avons-nous vraiment qu'une saison? dit-elle. Un seul été, puis c'est fini?»). L’âge des  héros, celui des enfants, le mariage pour l'une, la mort du père de Nedra, les changements d'amants, l’épreuve (fréquente) du miroir, les défaillances du corps et la volonté de l'entretenir sont des jalons précieux glissés comme négligemment dans la trame du Temps. 

 

 

  Le temps narratif est extrêmement travaillé et l'emploi de l'itératif est un modèle du genre. Les ellipses sont fréquentes (on perd même de vue certains personnages qui ont compté (que devient le poète André? Et Brom, le dernier amant?)) tandis que des passages brefs semblent durer très longtemps grâce à l'art de l'écrivain. Le séjour à Rome de Viri peut être ressenti comme interminable. Des montages alternés simulent une simultanéité des temps ou introduisent de franches ruptures. La discontinuité domine le récit: progressent, implacables émissaires de la mort, la division, la rupture, la décomposition. Un seul personnage en découvre l'heureux usage et pas seulement l'usure.


  Comme beaucoup d’auteurs, Salter lie espace et temps, l’un servant de référence à l’autre. Nous allons les voir ensemble à l'œuvre.

 

 Tout en donnant l’impression contraire, tout en semblant s’abandonner à l’épars de brèves notations, ce roman très composé  nous mène de tesselles en tesselles avant de nous permettre de  percevoir totalement, avec le recul nécessaire, une mosaïque maîtrisée d'où émergent quelques pures touches.


  L’œuvre se présente en cinq parties, elles-mêmes subdivisées en chapitres réduits (quelquefois longs) dont la progression syncopée sinue entre indications apparemment futiles ou anecdotiques et signes inquiétants.

 

 
                                      • Bonheur et illusion 


   «Il n'existe pas de vie complète, seulement des fragments.»(page 48)

 

   Consacrée aux décors de cette vie «parfaite», à la présentation des personnages principaux et de leurs amis, la première partie crée l’impression d’un ensemble harmonieux où même la vie double de l’adultère (Kaya pour lui, Jivan pour elle (qu'en dehors du sexe elle trouve insignifiant...) - le récit érotique interrompant celui d'une soirée familiale moins intense...) n’est pas un mal mais un enrichissement (Viri, avec la meilleure bonne foi du monde se sent complet en ayant divisé sa souffrance). Le lecteur attentif ne saurait épouser cette fable et le narrateur s’emploie à lui offrir quelques indices précieux.


  Prenons le petit chapitre I,9. Il nous rend témoin de la première coucherie de Viri avec Kaya (elle est impérieuse et assurée même dans sa soumission et il se sent complet alors). À son retour à la maison, il découvre sa femme en train de créer une histoire d’anguille (au symbolisme pluriel-les destins des mâles et des femelles sont bien séparés) pour leurs deux filles. Ils dînent ensuite chez un Chinois:Viri, qui craint de se trahir pour une raison ou pour une autre s'inquiète de ses propres bavardages. C’est l’heure de se coucher: au moment où le désir pourrait les rapprocher il est question d’une lointaine lettre d’amour de Viri, écrite quand il était à l’armée. Elle est “enterrée au fond d‘un tiroir du secrétaire». Une lettre d'amour enterrée vient à la place de deux corps séparés (Viri n'osant toucher le doigt de Nedra). Aucune scène érotique ne concerne mari et femme dans le roman.
  Pour finir, la présence du chien introduit une terrible odeur. Il est urgent  d’ouvrir la fenêtre. Nedra a sans doute deviné. Il y a quelque chose de plus qu'un chien empuantant entre eux.


  Dès cette première partie, l’idée de voyage, surgie au cours d’une discussion avec le peintre, commence à faire son chemin dans l'esprit de Nedra. Contrairement à Viri, elle n'a jamais été en Europe. «Mais j'ai absolument tout fait, dit-elle. Et ça, c'est plus important.» 

 

 

                                    •l'illusion d'un changement

 

    «Que se passe-t-il entre les époux pendant les longues heures de leur vie commune? Quel élan les rapproche, quel courant?»(page 89)


  S’étalant sur quelques années, la deuxième partie (la plus longue) illustre les joies tranquilles du foyer (Noël (où Viri est unique), Pâques), la perfection des étés à Amagansett aux plages immenses avec déjeuners et cigares délicieux:une joie païenne (il faut s'en souvenir jusqu'au bout du roman), une vacance active, un abandon à la chair, même loin de maîtresse ou amant.

  Toutefois d'infimes fissures commencent à s’écarter. Certes mari et femme devisent tranquillement sur le bonheur (c'est aussi une façon de faire dire à l'autre son insatisfaction) et il est certain qu’en regard, leurs amis rehaussent involontairement la qualité de leur duo. Mais des réalités moins roses de leur union se précisent peu à peu quand, par exemple, le narrateur nous rend attentif aux conditions extérieures du bonheur, nettement défensif par bien d’autres côtés. Ces personnages ne sont pas seulement hors de l'Histoire. Aisés, ils n’ont que mépris pour la vraie banlieue dont ils tiennent absolument à distinguer la leur. Viri est extrêmement mal à l’aise devant le cas de Monica, une petite voisine malade et qui mourra atrocement rapidement. Un jour, dans un restaurant, le couple sera effaré par la laideur des clients.
    Bien qu'elle l'accueille de temps à autre, Nedra ne s’occupe de son père qu’au moment de la maladie qui l’emportera. Pour l'enterrer, elle retournera (c'est la première fois) dans la ville de son enfance, Alkoona, royaume du démoli, du vide, de l’abandonné, cité repoussante, indigne de ce que Nedra est devenue et qu’heureusement, elle ne reverra plus. La fille, dans un bel élan, se promet de ne jamais oublier son père….!La vie de ce père aurait pu être celle de Nedra. Il n'est pas question de la retrouver à New York dans un enlisement, fût-il plus doré. La mort intérieure guette.


   Ainsi au sein de ce bonheur solidement défensif, il est de plus en plus évident que sa dépendance pèse à Nedra. Dans sa vie  "invivable", elle se sent écrasée, «meulée», transformée en poussière. Elle en a assez des couples heureux ou de jouer son rôle dans un couple qui passe pour heureux et il faut reconnaître qu'elle confesse de plus en plus des femmes esseulées...Le mariage est une prison. Ce passage ne laisse par de doute et sonne comme une prolepse : « Le mariage m'est devenu indifférent. J'en ai assez des couples heureux. Je ne crois pas à leur bonheur. Ces gens se racontent des histoires. Viri et moi sommes des amis, de bons amis et je pense que nous le serons toujours. Mais le reste...le reste est mort. Nous le savons tous les deux. Ce n'est pas la peine de faire semblant. Notre couple est pomponné comme un cadavre, mais il est déjà pourri.

   Quand Viri et moi seront divorcés...» dit-elle.» Toujours la mort à l'œuvre:la lucidité de Nedra qui la rend perceptible lui interdit le repos.

 


  Du côté de Viri, sa passade passionnée (et gratifiante sexuellement) avec Kaya débouche sur une révélation qui le fait souffrir.  Cruellement, Nedra le rapproche (même de façon atténuée) d’un raté comme Chaptelle (la figure de l'intellectuel) qui l'invite chez lui à Paris. Elle veut y aller. Voyager semble un moyen de sursaut  contre «la stupidité de ce genre de vie, l'ennui, les disputes» que Salter nous épargne. Même Viri rêvera symboliquement de bateau.


  Sous le désir de voyage se cache le voyage du désir:en ce domaine, Nedra a toujours quelques attentes d'avance. D'autant qu'elle évolue sur des plans peu perçus par Viri. Tandis que son mari va lentement se défaire à trop rester le même, elle a déjà commencé à franchir des étapes, à se défaire de carcans:«Elle avait les yeux clairs, la bouche incolore; elle était en paix. Elle avait perdu le désir d'être la plus belle femme de la soirée, de connaître des gens célèbres, de choquer (4). Le soleil chauffait ses jambes, ses épaules, ses cheveux. Elle n'avait pas peur de la solitude; elle n'avait pas peur de vieillir.(5)» :  

 

 

 

                                          • inutile voyage

 

              «C’est fini» (page215)


 Le chapitre III, le plus court, est celui de la crainte de l’hiver et du seul moment violent du roman, violence à dimension sociale sur laquelle on est prié de ne pas s’interroger:Arnaud leur ami, merveilleux causeur, excentrique séduisant se fait tabasser par deux noirs et change, un temps, radicalement de vie. Le roman s’intéresse plus aux rudes révélations de l'intelligence pénétrante qu'aux questions sociales. Pour Nedra, les blessures d'Arnaud ne sont qu'un présage dans sa vie à elle....

  Comme naturellement, Nedra est entrée dans «une nouvelle ère». Luttant contre l’idée de la mort qui s’imposa avec la disparition du père, il s’agit pour elle d’enterrer la vie d’avant, la vie devenue factice et qui semblait parfaite aux yeux de tous. Rejetant tout ce qui pourrait ressembler à une vie ordinaire et répétitive, elle compare son couple à une épicerie:on pourrait dire à un bazar ou un vide-grenier avec des réserves de souvenirs en vrac. «(...) suis-je semblable à ces gens? Vais-je devenir comme eux, grotesque, aigrie, obsédée par mes problèmes, comme ces femmes qui portent des lunettes bizarres , ces vieillards sans cravate? Aurait-elle les doigts tachés comme son père? Ses dents noirciraient-elles?»[elle aura un jour ce genre de lunettes]Viri et Nedra en viennent à raconter en duo de vieilles histoires. Autour d'elle, tout se chosifie et les objets ne sont plus que signes du passé. La première, elle voudra même vendre la maison.


 Le désir de voyage augmente encore, renforcé par l’évocation du séjour d’un an en Italie que fit Mark, l’ami de Franca (une facilité que s’autorise le romancier):même Viri est conquis….Jivan en est informé, Jivan l’amant qui ne satisfait plus Nedra:il n’est qu’obséquiosité, force puérile et terriblement américain. En outre, il a le mauvais goût de dire à Nedra qu’elle-même est trop américaine.... Quand il achète un cottage, comme don empoisonné, elle lui décore totalement et, par hasard, y rencontre son prochain amant, André le poète...

  Si Viri n'a rien à voir avec Charles, nous ne sommes pas loin des rêves et des attentes d'Emma Bovary...:«Il y avait des automobiles sans pneus sur des rails de chemin de fer, des trottoirs en mosaïque; dans les cafés mal éclairés, on rencontrait des prostituées qui ressemblaient à Eve à vingts ans. Elle volait vers le Brésil à la vitesse de la lumière [on pense au titre du livre]comme les paroles d'une chanson qui vous vont droit au cœur. Elle portait la robe blanche qu'elle avait mise pour le déjeuner, mais s'était déchaussée. L'HIVER ARRIVAIT, L'HIVER DE SA VIE. LÀ-BAS, C'ÉTAIT L'ÉTÉ.On franchissait une ligne invisible, et tout s'inversait. Le soleil brillait, elle avait les bras bronzés. Elle habitait un pays lointain, déjà presque légendaire, inconnu.

  Elle se perdait dans les fantasmes qui se déployaient devant elle et la submergeaient de plaisir.» Heureusement et, par hasard encore, le poète l'appelle au téléphone....


  C’est enfin le voyage tant attendu ! Six jours à Londres et deux dans le Kent chez les Alba qui possèdent une belle demeure donnant sur la mer. Cet épisode, un peu trop symbolique, leur permet de rencontrer un peu le double de leur couple mais à fronts renversés: ce sont eux qui font envie, ce qui trouble Viri, et eux qui se passent des désirs de voyage et de mondanités. Nedra y voit le juste triomphe de l’égoïsme à deux- ce qu’elle ne trouve pas chez Viri.

 Pour couronner ce voyage de tourisme finalement très commun, Viri apprend que sa femme a pris une décision irrévocable. Elle ne reprendra pas leur ancienne vie. Salter, qui soigne ses chutes, nous montre leur duo d’étrangers l’un à l’autre (des gisants ou presque) et nous fait lire une lettre d’amour de Nedra au poète André….

 

 

   Le voyage n'était qu'un éloignement vécu à deux. Quand l'égoïsme à deux n'est pas possible, c'est l'éloignement pur et simple qui s'impose. 

 

 

 

                                        • chacun pour soi

  
  «L’histoire continue mais nous n’en sommes plus les personnages principaux» (page 303)


  Cette remarque de Nedra est quelque peu trompeuse:il reste que les vies auront droit désormais à des chapitres isolés qui signifient bien la distance qui s’installe entre tous. Le théâtre (autre caractéristique du bovarysme...) prenant soudain une grande place pour bien des raisons.


 Ils divorcent.

 

 Nedra part en Europe pour «se réaliser». Viri souffre beaucoup plus et l’expression de sa douleur (tout est encore présent mais inaccessible)  donne lieu à des pages parmi les plus belles du livre.
  

Pour Nedra, c’est la Suisse (Davos, étrange destination - un rentier, Harry Pall, cousin spirituel d’Arnaud la distrait) et ses désirs de renaissance qu'on saisit assez mal dans ce cas. Viri est torturé par la maison et les souvenirs qu’elle provoque. Un soir, il souffre en assistant à SOLNESS LE CONSTRUCTEUR d’Ibsen dont l’un des personnages se nomme, Kaya. Au sortir du théâtre, apercevant un pauvre errant dans la nuit, il craint de reconnaître son père.... À la maison, au retour, il a besoin de l'aide de sa fille. Il veut croire au recommencement mais il se dit qu’il a manqué d’exigence ou d’ambition. L'idée d'être un raté le trouble depuis si longtemps. Désormais, c’est lui qu’on invite: il peut être disert mais dans des moments d’euphorie forcée il lui arrive de se couvrir de ridicule en imitant Maurice Chevalier. N'étant plus dans l'orbite de Nedra, il n'est plus  que le centre de l'inattention.


 Le téléphone peut rapprocher:Viri et Nedra ont un échange dans lequel les illusions du mari sont diplomatiquement balayées. Au nom de la liberté et non du bonheur.


 Nedra rentre aux États-Unis pour s’enticher du dieu (provisoire) du théâtre, Ph. Kasine, et de l’un de ses acteurs, Richard Brom….Le poète André ayant disparu lui aussi. Théâtre physique, athlétique, inventif, improvisé (et donc, jamais répétitif-proche du Living?) où le corps est poussé à ses limites et qui n’a rien à voir avec celui plus «classique» d’Ibsen qui désorienta tellement Viri. Là encore, ce sont les mots d’énergie, de force, de folie (au ralenti) qui sont mis en avant et, même si elle n’est pas admise dans la troupe de Kasine, sa liaison avec Brom (qui raille le mariage) est intense (rarement l'expression de «petite mort» aura été autant justifiée que dans ces pages) et le narrateur parle d’ivresse de la vie au sujet de Nedra qui incarne la provocation, vit alors volontairement en pure perte, en une dépense absolue. Nous sommes au cœur de ce que Salter veut faire entendre: “j’ai l’impression de voir la vie pour la première fois.” 

 

  On retrouve le mot bonheur heureusement sauvé du lieu commun (l'indicible) par une comparaison surprenante:«Brom parlait peu. Ils connaissaient un bonheur profond et complet, un bonheur situé au-delà des mots, pareil à un jour de pluie.»


  Autour d'elle, tous les amis aiment Nedra (Marina parle de l’authenticité unique de sa vie tout en disant qu'elle est une actrice ...(4 bis)), tous l’envient, ce qui est aussi un moyen de se défendre de lui ressembler. De la tenir à distance avec respect. Avec Nedra à ce moment-là, nous ne sommes pas loin d'un certain mysticisme de dévoration et d'absorption. Un lexique religieux prendra petit à petit de la place.



 Entre temps, Danny se sera mariée avec le frère de l'ancien amant de Franca, laquelle passera alors un (dernier) été merveilleux à Amagansset en compagnie de sa mère. Le bilan que le narrateur (point qu'il faudra interroger) en tire est éclairant:

 

   «Ses journées s'écoulaient dans une paix absolue. Sa vie était pareille à une seule heure bien remplie. Son secret? Un manque total de remords, d'apitoiement sur elle-même. Elle se sentait purifiée. Ses journées étaient taillées dans une carrière qui ne s'épuiserait jamais. Absorbée par des livres, des courses, la mer, des lettres parfois.Assise au soleil, Nedra les lisait lentement et soigneusement, comme des journaux étrangers.» 

   De façon un peu trop antithétique, la question de l'espace domine encore la fin de cette avant-dernière partie. Deux chapitres sont consacrés à Peter Daro, le galeriste, qui  comprend mieux Nedra que quiconque parce que la vie des hommes l'ennuie. Lui qui aimait le confort (« Il avait une vie solide, bien construite, peut-être pas très heureuse, mais confortable; il se livrait à des orgies  de confort (...)» connaîtra une paralysie  mortelle. Là encore, Salter ne méprise pas une symbolique un peu facile en décrivant  Peter comme un double partiel de Viri le constructeur. 

 

  Jamais surprise par les apparences, toujours lucide et aux aguets, Nedra sait que ce sont là ses derniers jours....

 


 

                                               • Faire son temps

 

 

 

 

  «Elle était frappée par les distances de la vie, par tout ce qui se perdait en route.»(page 323)


     C'est dans la dernière partie que le pointillisme réclame surtout une vision très en retrait pour dégager un tableau complètement visible.


  Refusant de confier cette révélation aux enfants et reconnaissant quelques moments de panique, Nedra s’aperçoit qu’elle a tout oublié de son passé, tout de ce qui semblait essentiel alors. Tout ou presque: d'un premier rendez-vous, elle ne se souvenait que de « la lumière du soleil qui la rendait amoureuse, de la certitude qu'elle ressentait, du restaurant qui se vidait pendant qu'ils parlaient. Le reste était érodé, n'existait plus. Des choses qu'elle avait crues impérissables, des images, des odeurs, la façon dont il mettait ses vêtements, les gestes de la vie quotidienne qui l'avaient bouleversée, tout cela disparaissait à présent, devenait faux.».

    Chez Salter, on lit Proust mais la mémoire n'est en rien  proustienne. Aucune résurrection totale ne saurait avoir lieu. Au contraire.

      Nedra a  parfois des bouffées de souvenirs en dialoguant avec Franca. La vente de la maison qu’elle désirait naguère la perturbe. Les hommes tiennent beaucoup moins de place dans sa vie. Elle multiplie les rencontres avec des amies, se confie beaucoup à Eve ou passe de longues journées avec sa fille....

 


  Ayant accepté la distance, Viri prend le FRANCE et part vivre à Rome. Les miroirs lui parlent de vieillesse (il n’a que 47 ans), il éprouve la décomposition du temps. Ce qui frappe à Rome, c’est qu’il change souvent de lieux sans résultat avant d’abandonner toute résistance. Comme toujours il choisit de ne pas choisir.... Il connaît plusieurs dépressions aiguës avec repli, enfermement, refus de contact. Puis, dans un bureau d’architecte où il est apprécié, il fait la connaissance de Lia Cavalieri qui voudra faire de lui son sauveur et avec laquelle il aura une liaison plutôt décevante (elle finira en mariage) et qui, par moment, le persécute avec sa fausse proximité, son ennui, son usure accélérée. «Il était gentil, calme. Lia et lui passaient d'un endroit à l'autre, ils sombraient dans le silence, au-dessus de tasses vides.». Malgré bien des luttes, il s’accommodera de ce «naufrage» et cédera non sans voir l'«étroitesse de sa petite vie. » 

 

  Significativement, les deux personnages auront droit à des chapitres séparés pour leur disparition. Nedra passera un bel été avec Franca dans une petite maison louée à Amagansett avant de mourir à l'automne «comme si elle quittait un concert au milieu d'un de ses morceaux préférés, comme si elle abandonnait tout, une heure avant l'aube.(...)C'était comme si elle partait dans un pays,une chambre, un soir plus beau que les autres.» La mort est dominée ; la dimension sensible et spatiale se prolonge encore.

   Viri revient sur les lieux de son «bonheur». Le souvenir est douloureux (aucune trace de vie (sinon celle de l'allégorique tortue qui aurait dû servir de totem à la «vraie» vie) et le constat sombre: il a l'impression que tout est passé très vite et retourne à l'élément qu'il préférait, lui, le constructeur, l'eau (le roman commençait presque avec un de ses bains voluptueux). C'est avec (comme temps grammatical) le présent que le roman s'achève.

 

 


        ELLE & LUI (II)


  Grâce à Salter et à sa construction éclatée, nous avons suivi le périple des deux personnages.

  Nedra et Viri ont fait longtemps route ensemble. Respectant les nuances de ses deux héros, l’auteur met tout de même largement  en valeur l’arrachement volontaire de Nedra à un faux bonheur tandis qu’il insiste sur le manque d’énergie, d’égoïsme de Viri:l'architecte a préféré en toutes choses l’accommodement. Viri le constructeur a manqué d’audace dans sa vie comme dans son art. Il est resté le même et n’a fait que frôler le choix et l’option de son ex-femme:«chaque jour qui passait, éparpillé autour de lui, l’hébétait comme de l’alcool. Il n’avait rien accompli. Il avait sa petite vie-une vie sans grande valeur, à la différence d’autres qui, même à leur terme avaient vraiment représenté quelque chose. Si seulement j’avais eu du courage, pensa-t-il, si seulement j’avais eu confiance! Nous nous ménageons comme si c’était important et cela toujours aux dépens des autres. Nous nous économisons. Nous réussissons si les autres échouent, nous sommes sages si les autres sont insensés et nous continuons sans lâcher prise jusqu’à ce qu’il n’y ait plus personne.»(j'ai souligné). Ce n'est pas par hasard que Nedra parle d'inhibition et, d'ailleurs, dès la première partie, dans une soirée où avait paru Saul Bellow, Viri avait eu une tentation frivole qu'il avait (provisoirement) réprimée en raison d'une éducation dont nous ne saurons rien de précis.

 Au contraire, Nedra a franchi des étapes, est “passée par des stades inférieurs”, sa vie ayant “trouvé une FORME digne d’elle.”(j’ai souligné) Même dans la solitude, dans la maladie finale, «il lui arrivait d’être plus heureuse qu’elle ne l’avait jamais été et il semblait que ce bonheur ne lui était pas donné, mais qu’elle l’avait CRÉÉ elle-même, l’avait cherché sans même connaître sa nature, avait renoncé à tout ce qui était moins important-même des choses irremplaçables-pour l’atteindre.» (j’ai souligné). Une certitude est acquise, conquise, bien digne de Nedra: «elle avait perdu une conviction qu'elle avait crue éternelle:la saveur, l'exaltation des jours illuminés par l'amour étaient tout: « C'est une illusion» disait-elle.»
  Par timidité, Viri est soumis à l’alternance qui le condamne au surplace sous forme de répétition : “Il oscillait  entre les moments où, privé de force, de raison, de combativité, il se disait ah! si seulement je pouvais courir à la mort comme un fanatique, un croyant, en plein délire, hébété, de ce pas accéléré qui se hâte vers l’amour-et les heures calmes du début d’après-midi, où, assis quelque part, ouvrant son journal, il voyait les choses tout autrement.”


  Finalement, Nedra la dépensière (en tout) obtient un résultat paradoxal: “Une impression de riche moisson, d’abondance l’emplissait” confortée sur le tard par une sagesse qui mêle beaucoup de sources (orientale, grecque, tolstoïenne, loin des  emportements hippies de l'époque et annonçant les "accomplissements personnels" New Age plus bourgeois...) et que Viri, lecteur de Montaigne, aurait dû comprendre et pu, sinon vivre, du moins accompagner.



   Nora a joué sa vie (l'audace en est tout de même limitée) avec toujours moins de souci de représentation (elle cache encore certaines choses à ses filles). Plus que sa beauté qui frappait à la première rencontre, c'est son abandon nu qui séduit ceux qui la devinent.  

 

  On comprend la fascination qu’exerce l’acteur formateur Kasine sur Nedra qui pourtant ne pourra rejoindre sa troupe :«Son égocentrisme était si démesuré qu’il passait pour une absence d’ego, les deux choses se confondaient. Il était d’avantage une source d’énergie qu’un individu. Il obéissait aux lois de Newton, au plus grand des soleils.» 

 

  Light Years est un hymne au désir qui, débarrassé du remords, construit autant qu'il détruit quand il n'a pas peur de son alliée, la lucidité.


 

 

          UN PERSONNAGE IMPORTANT 

 

   Bien des plaisirs auront pour cadre la vaste maison de campagne au toit en ardoise épaisse, tournée vers le soleil jusqu’à midi et située au bord du fleuve. Au bout du roman, Viri se souvient de sa vie d’alors dont elle était le cadre, de cet après-midi qu’il rêvait éternel… Cette résidence remplie d’objets où quelques amis venaient boire et manger les abondants et savoureux repas pour lesquels officiait Nedra était le lieu des conversations «heureuses», des jeux d’enfants. Elle résuma longtemps l'impression de bonheur:elle possèdait en été son prolongement avec la location située vers la plage d’Amagansett. Mais peu à peu pour Nedra cet espace  représenta un enfermement. Malgré la complicité de tous, elle devenait une menace, un piège. Nedra la première voudra la vendre et quand, après maints épisodes, Viri (qui y souffrit beaucoup) en aura obtenu un bon prix, Nedra, fait étrange, en sera troublée.  Vers la fin de sa vie, très symboliquement, elle louera à Amagansett une ancienne dépendance de ferme, en fera son “ashram” où elle accueillera souvent Franca avec qui elle lira sa «bible», la biographie de Troyat qu’il consacra à Tolstoï...et verra enfin la ligne de son destin:«On aurait dit que tout ce qu'elle avait connu et lu, ses enfants, ses amis, les choses qui a un moment avient semblé disparates, opposées, s'apaisaient enfin, trouvaient leur place en elle.»(j'ai souligné) Elle est arrivée au bout du grand voyage et, sereine, elle attend la mort dans un espace qui sera bientôt la proie de la promotion immobilière (mais après elle, le déluge...). Pressentant ses derniers instants, elle pense ne pas revenir dans cette maison....Elle a raison. En tout cas, cette dépendance louée n’était pas un retour en arrière, une consolation de substitution. C’était un autre accomplissement à la voix mêlée de divin (sans origine connue) et d'épicurisme (assez plat, devenu base d'un catéchisme moderne de réalisation de soi:« jouis de tout, jette sur toute chose un long et dernier regard»).
   À l’opposé, nous aurons connu Nora (« Elle était assise là, seule, à la campagne. Dans le verger, il y avait des arbres, dans le placard, des verres et des assiettes propres. C'était une maison de pierre, elle durerait des siècles et, à l'intérieur, on trouvait les livres, les habits, les chambres ensoleillées et les tables nécessaires à la vie. Il y avait aussi une femme aux yeux encore clairs, à l'haleine fraïche. Elle était entourée de silence, d'air, du bruissement de l'herbe. Et désœuvrée.») mais on se souvient avant tout d’un de leurs amis, Peter le galeriste, amoureux de son confort et qui mourra de façon atroce (punitive?) : “ Il sourit à Nedra tel un curieux mannequin, rouge et pourrissant. Seule sa voix était restée la même, sa voix et son caractère, mais la structure qui les maintenait se désintégrait.Tout son ancien savoir, ses connaissances intimement liées-l’architecture jointe à la zoologie et à la mythologie perse, recettes pour préparer le lièvre, sa familiarité avec les peintres, les musées, les rivières noires de truites-, tout cela s’évanouirait quand les vastes cavités intérieures céderaient, quand l’heure finale venue, les pièces de sa vie s’effondreraient comme un immeuble en démolition. Son corps s’était retourné contre lui:l’harmonie qui y régnait autrefois avait disparu.»(j'ai souligné mais l'auteur aussi, un peu trop, d'une autre façon...)


  Deux êtres, à quelques kilomètres de distance, la même plage, le même soleil, l’été mais surtout l’été du désir assumé, comblé, libre. Une composition de temps.

 

  S'attaquer au temps et au bonheur dans un roman suppose  inconscience ou audace esthétique.


 

         «UN GRAND STYLISTE» (chœur unanime)

  Parlant parfois à la première personne du singulier ou du pluriel, s’adressant encore plus rarement à “vous”, le rôle du narrateur est assez classique. Sans en abuser, il est omniscient (passant aisément de l’un à l’autre et remontant même le passé des personnages secondaires) et omnipotent:il recopie des lettres de personnages, un extrait du journal de Franca, il délaisse bien des aspects (le sort des amants), en surligne d’autres, plie le récit à des montages parfois audacieux (la vie de famille, la vie amoureuse juxtaposées). Il guide, parfois sans légéreté, notre réception. Par exemple, on apprend vite que Viri souhaite connaître la célébrité (une information) mais on nous fait comprendre (par des indices patents) qu’il n’aura jamais le succès espéré malgré le soutien de Nedra. Une image (intégrée à un vaste ensemble qui encadre tout le roman) ne laisse pas de doute: «Il resterait là jusqu’à la fin, tel un grand bateau pourrissant sur une cale.» Il lui arrive de nous forcer la main et de préparer de très loin ses effets (Nedra cache sa vie à tous, elle déclare avoir tout fait, dès l'ouverture du roman; le père de Nedra fume beaucoup et,  le motif de l’illusion est formulé très tôt (I,4):«Et toute cette texture solidaire, entremêlée, est UNE ILLUSION. En réalité, il existe deux sortes de vie, selon la formule de Viri: celle que les gens croient que vous menez, et l'autre. Et c'est l'autre qui pose des problèmes, et que nous désirons ardemment voir.»(j'ai souligné)


  Le narrateur accompagne de façon variée les sensations, les sentiments, les réflexions de ses personnages. L’élément le plus voyant, le plus systématique tient justement dans l’emploi de la comparaison: seule Laura Kasichke peut prétendre y recourir autant. Dans la traduction, que de “comme, de “tels”,”de “aussi”, de “pareil à”, de “on aurait dit”, de “pareil à”, de “une sorte de” et bien d’autres! Rien que la première page (version française) en comporte six. Malgré quelques facilités (et quelques tentations allégoriques), elles sont le plus souvent recherchées et réussies (au sujet de Nora:« On devinait la vie dans laquelle elle s'était épanouie, sa gaieté, son insouciance;tout cela s'en allait comme le rembourrage d'une poupée de son.”) et, à force, constituent un beau système de référence qui définit finement l’univers dans lequel nous sommes plongés avec ses dominantes (la mort et ses victoires (usure, défiguration, destruction), le cosmos, les éléments (l'eau en premier lieu), le théâtre, quelques autres). 

  
  Plus délicate est l’écoute de la voix narrative:épouse-t-elle seulement (en la développant) le sentiment du personnage ou s’insinue-t-elle pour prendre des distances nécessaires à la compréhension de l’ensemble ou encore souhaite-t-elle glisser des réflexions plus générales? Tous les cas sont possibles: le narrateur n’hésite pas à prendre position en se cachant derrière un propos général:«elle était de ces femmes qui, lorsqu’on les aperçoit pour la première fois, transforment l’univers tout entier.», mais il est difficile dans certains cas d’attribuer les énoncés gnomiques qui ne manquent pas dans ce roman (et qui n’en constituent pas toujours la meilleure part…(«Quand la mort approche, elle presse le pas.»;«La femme qui nous bouleverse ne doit rien avoir de familier.»). Ne prenons que quelques exemples parmi une bonne centaine:
   «Pour Danny, il avait acheté un ours, un énorme ours à roulettes avec un collier et un petit anneau à l’épaule qui, lorsqu’on tirait dessus, faisait grogner l’animal(a). Quelle tête il avait!(b)Il était tous les ours à la fois, les ours de cirque, les ours qui volent du miel dans un arbre.(c)Le genre de cadeau que les enfants riches reçoivent et dédaignent dès le lendemain, le cadeau dont on se souvient toute la vie(d). Il avait coûté cinquante dollars (e).»
  Ici le narrateur est au début informatif et descriptif (a); il épouse en discours indirect libre et l’exclamation de l’enfant et celle du petit public de la famille (b), fait une remarque que le lecteur habitué à son style lui prêtera (c) et, avant de redevenir informatif (dollars(e)) avance une proposition générale à double détente supposant une vaste expérience (d).


  Plus loin le narrateur décrit Franca qui a changé; elle a vingt ans:
  «De longs cheveux bruns divisés par une raie au milieu et, comme c’est parfois le cas chez les femmes d’une grande beauté, certaines caractéristiques légèrement masculines. On est souvent étonné de voir une fille courir très vite, avec un dos aussi élancé que celui d’un valet de ferme ou des bras de garçon (a). Chez elle, c’étaient des sourcils très droits et foncés, des mains pareilles à celle de sa mère: longues, habiles, blanches. Elle avait un visage clair, on aurait presque pu dire radieux. Elle était différente. Elle souriait, se faisait des amis; le soir, elle disparaissait(b).Le sacré est toujours mystérieux (a).»

  Le narrateur passe d’une proposition générale cautionnée par un on indéfini que nous sommes priés de rejoindre (a) avant de définir la singularité de la jeune fille (et de préciser des éléments de sa mère (b)). Il finit sur une proposition décevante (a) fondée sur un mot aimé du narrateur pour son imprécision, même si le fil du sacré court dans le roman, surtout vers la fin.

 

  Il est aussi des affirmations parfois douteuses (sur les femmes en particulier) ou franchement banales comme dans ce passage où une antithèse facile autorise une affirmation médiocre:«C’était l’intelligence (6) de son visage qui les frappait, sa grâce. Son visage leur était familier, il appartenait à une femme qui avait tout: loisirs, amis; heures de la journée pareilles à un jeu de cartes. Dans ces mêmes rues, Viri marchait seul. L’ASCENSION DES UNS FAIT LA CHUTE DES AUTRES. Son esprit était encombré de détails, de rendez-vous; au soleil, sa peau paraissait sèche.»(j’ai souligné!)


 La mobilité des points de vue est souvent particulièrement complexe à suivre. Ainsi de la découverte d'André chez Jivan: « On aurait dit [de Jivan] un commerçant (7) qui a perdu une bonne affaire. Il avait quelque chose de résigné; physiquement, il était le même, mais il semblait avoir perdu son énergie. À côté de lui, concentré comme un étudiant en théologie, un acrobate (7 bis) - elle avait du mal à le décrire, elle aurait aimé pouvoir le contempler et mémoriser son visage-, était assis un homme de-elle essaya de deviner-trente-deux, trente-quatre ans? Leurs regards se croisèrent brièvement. Elle était belle avec son cou, sa large bouche, elle en était consciente comme on l'est de sa force.» Cette mobilité permet souvent de subtiles analyses comme dans un passage qui célèbre le zénith de l’existence de Nedra. Il s’agit du rapport du couple Troy à Nedra, leur amie: «(…) elle était très belle, ivre de vie, sentant la provocation à une lieue. Aussi bien le mari que la femme aimaient la voir, elle les excitait, ils pouvaient parler en sa présence; des sujets qui, sinon, auraient été passés sous silence, devenaient faciles à aborder; en même temps, le changement de cap de sa vie confirmait en quelque sorte la vertu de la leur. Elle vivait au-dessus de ses moyens spirituels, cela se lisait sur son visage, dans chacun de ses gestes; elle dépenserait tout. Ils lui étaient attachés comme on l’est à l’idée d’une existence bue à grands traits. Sa chute serait la victoire de leur bon sens, de leur raison.» Avec un tel paragraphe nous constatons l’effet de Nedra et, en même temps que la justesse de certains jugements, la mesquinerie de ceux à qui elle fait peur. L’excitation des Troy les libère, les rehausse à leurs propres yeux mais conforte leur conformisme.


     Toutefois la vraie signature stylistique de l’écrivain est ailleurs. Dès les premières phrases s’imposent systématiquement l’asyndète, la parataxe et un recours fréquent à la phrase nominale. Il n'invente rien, évidemment, la tradition est longue, mais isole ce qui correspond le mieux à sa conception du temps et de la mémoire et du présent caché dans le présent.
 Sans toujours aller dans cette direction ambitieuse, ces figures de style peuvent servir à des portraits rapides et cruels. Prenons un couple d'amis : «Toute leur vie apparaissait dans l'image qu'ils offraient en ce moment, lui immobile, le menton collé à la poitrine, tenant son verre vide; elle, la tête penchée, stérile, les mains serrées autour de ses jambes. Ils avaient des chats siamois, ils allaient dans des musées, à des vernissages; Rae était indiscutablement une femme passionnée; ils vivaient dans un grand appartement au cœur du Village.» (je souligne) L'asyndète ajoute à la dureté de cette image, hélas! inchangeable.

 

   Cependant c'est à l'expression du temps que concourt ce choix esthétique. Des exemples? « L'été, ils allaient à Amangasett. Des maisons de bois. Des journées bleues, si bleues. L'été est le midi des familles unies(8). C'est l'heure silencieuse, quand on n'entend que les cris des oiseaux de mer. Les volets sont fermés, les voix murmurent. De temps en temps, le tintement d'une fourchette.

   Journées pures et vides.» Dans la page suivante:«Le murmure des vagues durant les longs aprés-midi, les larges bandes d'écume brume, d'algues brassées par la tempête, les moules, les planches délavées.». Plus loin mais dans le même contexte :« La vie, c’est le temps qu’il fait, les repas. Des déjeuners sur une nappe à carreaux bleus où quelqu’un a renversé du sel. Une odeur de tabac. Du brie, des pommes jaunes, des couteaux à manche de bois.
   Des virées en villes, des virées quotidiennes. On dirait une fermière qui se rend au marché.» Au départ le propos semble général (en tout cas commun aux Beltrand et à leurs amis); ensuite, il s’applique à Nedra dont on rejoint la passion de la préparation des repas.

 

  Cette pratique stylistique est décisive (9): le discontinu du temps se conjugue au discontinu des notations mais, paradoxalement, pour constituer un ensemble étale et homogène qui explique une déclaration de Nedra que nous avons déjà rencontrée et qui prend tout son sens. « Elle n’arrivait même pas à se rappeler-elle ne tenait pas de journal- ce qu’elle avait dit à Jivan le jour de leur premier déjeuner. Elle ne souvenait que de la lumière du soleil qui la rendait amoureuse, de la certitude qu'elle ressentait, du restaurant qui se vidait pendant qu'ils parlaient. Le reste était érodé, n'existait plus.(je souligne)

 
    Dans le cours de la narration quelques éléments apparemment modestes résisteront à l’érosion tandis que l’œuvre de mort emportera tout ce qui semblait solide et essentiel.

 

  L’asyndète et la parataxe servent parfaitement l’esthétique pointilliste de Salter qui restitue une unité supérieure, une agrégation de modestes éléments qui conservent la pointe de chacun de ses constituants. Dire encore l’été à Amagansett ?
  «Le vent soufflait de la terre. Les vagues semblaient déferler en silence. Des journées entières sur la plage. Ils rentraient en fin d’après-midi, quand les vastes étendues d’eau brillaient sous un soleil tiédi. Des déjeuners qui les abritaient comme une tente. Sous un grand parapluie, Nedra disposait du poulet, des œufs, des endives, des tomates, du pâté, du fromage, du pain, des concombres, du beurre et du vin.(10)Ou bien, ils mangeaient à une table, dans le jardin, avec la mer au loin, les arbres verts, des voix en provenance de la maison voisine. Ciel blanc, silence, arôme de cigares.»  L’effet est renforcé par l’itératif. La chute (Ciel blanc, silence, arôme de cigares.») est presque la clé de voûte de son art. Des riens, épars, enveloppent tout, s'interposent partout. Plus importantes que le dessin (même pointillé), demeurent quelques touches.


  Salter aime isoler un instant, un instant d'instants, un événement qui n'est en rien un événement (« C’était ce moment tranquille, paresseux, déliquescent de la mi-journée: deux heures et demie ou trois heures; la fumée de cigarette invisible était mêlée à l’air, le zeste de citron posé à côté des tasses vides; le flot de la circulation passait sur l’avenue, silencieux, comme mort; des femmes d’une trentaine d’années bavardaient.») et lui rendre et son épaisseur invisible et sa densité transparente. Restituant comme lui le temps sensible, il agit à l'opposé de Proust en ne s'attardant pas à raconter longuement (génialement) le plaisir du présent ou celui de la remémoration:il dit un être, là, à peine présent, traversé d'imperceptibles ineffaçables.

 

   

 

         Finissons sur un point de dentelle salterienne.


  Au bout de seulement quelques pages, le lecteur n’est pas surpris par le travail sur l’adjectif qu’il rencontrera fréquemment: «La neige crisse sous les pas avec un bruit soyeux, mélancolique.». En revanche, Salter, ici et là, place d’étonnantes phrases. Par exemple en parlant d’Eve: «Elle était pâle, élégante, négligée.» Cette phrase fait tenir ensemble des éléments qui pourraient se contredire et, en très peu de mots en tout cas, offre un aperçu marquant du personnage. Et nous touchons l’ambition artistique de Salter mise au service d’une pensée qui ne cherche pas à s’affirmer mais seulement à se faire sentir en particulier par l’action de la juxtaposition qui peut diviser ou conjuguer. Tout le livre est ainsi parsemé de notations rares qui disent de façon serrée la division et la contradiction interne de tout et pas uniquement au plan psychologique. Cette juxtaposition a des valeurs différentes selon le moment. Dans la même soirée littéraire voici Arnaud :« C’était un homme fuyant, rusé, maladroit.» Plus loin, il sera dit «affectueux, irrévérencieux.» Ou encore «extravagant, serein»; Nedra sera à un autre moment «fatiguée, comblée». Leur amie Rae est capable d’«un sourire bref, affectueux, malsain». Les adjectifs se complètent, se heurtent, empiètent l’un sur l’autre, télescopent deux qualités. Ce peut être aussi, rappelons-le, deux substantifs, presque à l’ouverture du roman:«elle avait une fossette au menton, nette et ronde comme l’impact d’une petite balle. Une marque d’intelligence, de nudité qu’elle portait comme un bijou.» (j’ai souligné)
 Le procédé affecte les descriptions qui nous ont déjà retenus:«Les femmes apportèrent la nourriture dehors et dressèrent une table. Il y avait du vin et une bouteille de Moët et Chandon. L’après-midi était doux, spacieux. Une légère brise emportait les voix, et le mystère planait sur les quelques mètres qui les séparaient, on voyait les conversations sans entendre les paroles.»(j'ai souligné) Si la coordination domine dans cet extrait, une phrase isolée dit ce qui compte:le moment (l’après-midi, dans une durée imprécise) touche les corps (doux) et se traduit en terme d’espace (spacieux, sensation plus que visuelle). La sensation implique tous ces éléments qui se conjuguent dans la juxtaposition et on comprend ici (mais la portée est plus vaste) qu’il faut deviner ce qui s’insinue entre les qualités décrites ou nommées.  L'intersticiel comme  le global.
  À un moment douloureux pour Viri, l’après-Nedra, il dialogue avec sa fille:«Ils parlèrent de la journée qui s’ouvrait à eux comme s’ils n’avaient que le bonheur en commun. L’heure paisible, la pièce confortable, la mort.»(je souligne) On peut regretter que Salter juge nécessaire d’expliquer le contexte de cette phrase («Car en fait, chaque assiette, objet, ustensile, coupe illustrait ce qui n'existait plus; c'était des fragments charriés par le passé, les tessons d'une époque révolue.») mais on saisit surtout la compossibilité d’éléments en principe peu compatibles.


 

 

  On comprend mal la lenteur du succès de ce roman voulu d’emblée classique (11):à la fois voué à la litote, au non-dit, fluide et discontinu, riche en dialogues très réuss

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12 janvier 2014 7 12 /01 /janvier /2014 06:09

"Billy Pèlerin n'a pas d'objection. Il ne voit pas d'objection à grand-chose." (p.163)

 

"Son idée était, bien entendu, qu'il y aurait toujours des guerres, qu'elles étaient aussi commodes à arrêter que les glaciers. Je partage cet avis." (p. 13)

 

                                         ♢♢♢

 

   ABATTOIR 5 ou la croisade des enfants, sous-titré Farandole d'un bidasse avec la Mort..... Un titre double, un sous-titre. Vonnegut voulait dire beaucoup de choses mais à sa façon.
 
 
 Voilà un roman qui eu à sa sortie un grand retentissement. On devine rapidement ce qui décida de sa forme: après Hemingway, Mailer, après tant d’autres américains, pour ne rien dire des écrivains européens et de leurs évocations de 14/18, après Céline qui ne figure pas par hasard dans le Prologue, comment parler de la guerre et par exemple de l'odieux bombardement de Dresde en 1945 (les 13, 14 et 15 février)(1)? Tous les écrivains travaillant le motif de la guerre se posèrent les mêmes questions: quels angles, quelles focales, quel ton, quels mots, quel style choisir?
  La réponse de Vonnegut a permis un succès qu’on a du mal à comprendre aujourd’hui.

 

 

    PROLOGUE


  Le narrateur prend la parole dans un premier chapitre pour "authentifier" ce qu’on va lire: écrivain âgé, expérimenté dans “le paroxysme, l'émotion forte, la subtilité psychologique, le dialogue bien enlevé, le suspense et l'affrontement dramatique” (2), porté sur la bouteille, il a été témoin de la destruction de Dresde: il était sous les bombes avec d’autres prisonniers américains et les pages qui suivent ne sont pas loin de la vérité. Seulement le livre qu’il voulait écrire spontanément a été difficile et long à rédiger. Il lui fallut longtemps se renseigner sur un fait plutôt étouffé par les historiens et les journalistes et il est même retourné sur les lieux avec des camarades d'armes et d'infortune, ce qui d'ailleurs lui a permis des repérages pour d’autres livres. Il nous confie quelques autres lignes de sa biographie (étudiant en anthropologie puis journaliste, chargé de relations de la GE, enfin, écrivain): il se présente comme "vieux schnock résidant à Cap Cod" et donnant des cours d’écriture. Il a été aidé par son copain O’Hare : les louables réticences de sa femme orienteront le récit en direction de la notion de croisade des enfants qui constitue la seconde partie du titre complet de ce roman.
 Son choix fut éthique et esthétique.
Il l'a promis à la femme de O' Hare:son livre ne serait pas adapté au cinéma avec Sinatra et Wayne ou "un de ces sales vieux bonshommes prestigieux à l'allure martiale."

 
   PARI


En écrivain conscient que le méta-récit peut encore servir le récit  classique pourtant bien miné par des avancées récentes aux USA et en Europe, Vonnegut s'est décidé pour une forme apparemment audacieuse. Son originalité se situe dans le rythme du récit, "dans son style télégraphique et schizophrénique", dans le découpage temporel et un incroyable mélange des genres et des références. Dans ce roman de la répétition et de la discontinuité, le narrateur mêle sciemment un peu tout:des passages satiriques jouxtent des réécritures d’œuvres connues, des faits historiques sont encadrés ou traversés par des bonds dans l’espace et le temps. Nous sommes soumis à des paralysies spasmodiques dans l’espace et le temps comme Billy l’est dans le temps…: Billy circule dans son passé et son futur qui reste futur, tout en étant passé.
  Le roman nous promène dans différents voyages du bien nommé  Billy Pèlerin. Doué d’ubiquité, il est à la fois mort (il a assisté à sa mort à plusieurs reprises-il doit disparaître au cours d'une conférence à Chicago, le 13 février 1976) et vivant éternel: on suit par étapes discontinues sa biographie de citoyen américain quelconque qui a réussi dans l’optique, a épousé sans enthousiasme une femme énorme, Valencia, a élevé deux enfants dont l’un est un Bérets verts pendant la guerre du Vietnam-ce qui ne le dérange pas et le rend fier. Nous zigzaguons dans sa biographie:quelques aperçus de son enfance avec la mère, d’une terreur entretenue par son père; une visite avec ses parents dans le Grand Canyon, ses peurs dans la grotte de Carlsbad ; on le retrouve dans un asile de fous (état de New York) à la fin des années 40 (il est alors persuadé que le bombardement a aboli tout sens à la/sa vie); il réchappe à une catatrophe aérienne dans le Vermont qui lui fêle le crâne mais le pousse à devenir prolixe sur les soucoupes volantes; on le voit dans son travail puis dans une fin de vie un peu pénible…. Très vite “riche comme Crésus” et bien installé dans sa ville, Ilium. Grâce à son voyage interplanétaire il a conscience de tout ce qui lui arrivera, ce qui lui permet de rêver et de fermer les yeux souvent. Une rencontre  comptera : par hasard, il fait la connaissance de l’écrivain Kilgore Trout, un maître de la SF, seul genre de lecture que Billy tolère et qui lui permet "de se recréer un univers et une personnalité". Naturellement, Trout a un peu écrit par avance le livre que nous sommes en train de lire...

  Par a-coups narratifs, on l’accompagne chez les Tralfamadoriens qui l’observent, en le traitant comme nous traitons les animaux de zoo : il partage sa couche avec la délicieuse Montana Patachon.


  Plus longuement, nous le suivons dans sa guerre de décembre 44 jusqu'aux bombardements de Dresde:on le trimballe avec d’autres prisonniers américains ou anglais du Luxembourg en Allemagne, pour finir à Dresde, "ville ouverte", dans un abattoir aux cochons qui le sauvera lui et ses compagnons. Il constitue un temps un quatuor d’égarés dont le plus mémorable est Roland Fumeux. Nous vivons le bombadement (et son horreur) de l’intérieur et son après avec la découverte d'un paysage lunaire et avec un passage étonnant dans une auberge miraculeusement épargnée.


  Que lisons-nous vraiment? La forme a-t-elle ici l’importance que voulait lui conférerer Vonnegut? Dans son odyssée nous retrouvons évidemment tout ce qui fait la littérature de guerre: le dérisoire, l’odieux, l’inhumain, le cocasse, l’ahurissant, le tragi-comique, les hasards heureux ou malheureux, le pittoresque rendus avec quelques passages réussis (tout ce qui touche à la lumière), de vraies fulgurances dans l’image, des jeux d'échos savants parmi les fractures narratives, beaucoup d’humour noir mais aussi des blagues de potaches et de la science fiction (3) volontairement facile, avec faille du Temps et quincaillerie en solde.

UN LEITMOTIV

 

  "Robert Kennedy dont la maison de vacances est située à quatorze kilomètres de celle où j'habite toute l'année a été atteint d'une balle il y a quarante-huit heures. Il est mort hier soir. C'est la vie.
     Martin, Luther King a été abattu le mois dernier. Lui aussi est mort. C'est la vie.
     Et chaque jour mon gouvernement me communique le décompte des cadavres que l'art militaire fait fleurir au Vietnam. C'est la vie.
     Mon père s'est éteint, ça fait des années maintenant, de mort naturelle. C'est la vie. C'était un brave homme. Et un mordu des armes à feu. Il m'a légué ses pistolets. Qu'ils rouillent en paix."(page 215-j'ai souligné)

   Comme on voit, un leitmotiv scande presque toutes les pages du roman: “c’est la vie.” Pour tout ce qui touche à la mort en particulier. Quelqu’un meurt: "c’est la vie". L’énoncé est assumé par le narrateur qui a
pourtant pris le soin de préciser  :"J'ai fait comprendre à mes fils qu'il ne leur est, sous aucun prétexte, loisible de prendre part à des tueries et que la nouvelle de l'éxécution d'ennemis ne saurait leur procurer ni satisfaction ni jubilation d'aucune sorte."  On a vu que la fin de notre exergue interne se conclut par une allusion au legs de son père:"C'était un brave homme. Et un mordu des armes à feu. Il m'a légué ses pistolets. Qu'ils rouillent en paix."

  On comprend bien que le propos de Vonnegut est incontestablement anti-militariste et que "c'est la vie" est une antiphrase qui dénonce un conformisme à toute épreuve: il s'agissait de démithridatiser son lecteur. Mais martelée de façon aussi systématique et presque mécanique (comme notre ignorance volontaire qu'il faut troubler, c'est entendu), elle en devient assommante, irritante, exaspérante et son effet est parfois inverse de celui qui était sans doute attendu. Tout comme l’accumulation de fantaisies et de références, elle nuit à la portée critique de ce roman. Son “héros” semble indifférent, figé à jamais malgré l’apparence et arraché à l'horreur par la facilité de la vie et ses évasions inter/intratemporelles: il ne pleure qu’une fois dans sa vie et ne manifeste d’émotion que rarement même si son désir profond est de témoigner à tout prix dans les medias du bombardement de Dresde-surtout après l'accident dans le Vermont. "Billy n'éprouvait pas le besoin de sélever contre l'anéantissement du Vietnam du Nord, ne frémissait pas au souvenir des ravages accomplis autrefois sous ses yeux par les bombes.Il assistait à un déjeuner du Rotary Club dont il était le président, et c'est tout." On doit le penser radicalement ébranlé (il rêve de paix chez les Tralfamadoriens-mais ils sont eux aussi destructeurs), on peut estimer que la répétition est volontairement choquante et qu'elle est un appel à la révolte mais on on doute que la sagesse dictée par les kidnappeurs stellaires de Billy ("rien de nouveau sous le soleil", carpe diem), puisse mener loin d'un fatalisme conformiste qu'il s'agissait justement de contester.

 

  Voilà une œuvre surprenante qui par refus louable de tomber dans une certaine facilité narrative n'en évita pas tous les pièges.

 

 

 

 

 

Rossini, le 16 janvier 2014

 

 

 

 

NOTES

 

(1) On sait que des thèses très différentes s'opposent sur le nombre de victimes et sur les raisons de ces bombardements. Vonnegut ne faisait pas œuvre d'historien.

 

(2) Cette esthétique sera celle qu'il refusera en réalité.

 

(3) Genre que Vonnegut aimait et pratiqua.

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20 décembre 2013 5 20 /12 /décembre /2013 15:32

  "Qu'est-ce que ça pouvait faire? Aucune partie de moi n'était plus privée, je le savais."


 "Au-delà, la rivière qui passe devant nous en serpentant."

 

 "Comme si la rivière était une mère en laquelle j'aurais dû avoir confiance."

 

  "Le soleil brillait toujours sur la neige, créant des myriades d'éclats de miroir brisé sur les rives, au bord de la route, mais il y avait maintenant un unique nuage au milieu du ciel - bas et pourpre, épais comme un tampon métallique. Magnifique. Comme une grosse magnétite." 

 

                                                                        •••

 

  En France particulièrement, Laura Kasischke remporte toujours plus de succès. Son  premier livre, A SUSPICIOUS RIVER (traduit en 1999), attire souvent les lecteurs curieux de voir la première manifestation de son univers. On verra qu'il y a là un univers bien particulier dans ce grand livre de naissances, de morts et d'appels à l'envol.

 

 

   

 

 

  SITUATION 1984. Leila, jeune, blonds cheveux longs, jolies jambes, taille fine, hanche étroite est employée au Swan motel, voisin de la rivière aux eaux sombres (et pleines de sangsues) qui donne son nom à la ville et au roman : phénomène unique, les cygnes (toujours morts de faim, "gloutons comme des anges avides et ivres lors d'un banquet") viennent s'y reproduire et attirent quelques touristes dans une ville banale qui fut construite par des trappeurs et des bûcherons et qui sent encore fortement la campagne. "Un bowling. Sept églises. Dix motels. Quatorze bars. Une boutique de souvenirs de neuf cents mètres carrés (...)." Mariée à Rick Schmidt qui n'est pas du genre suspicieux mais s'efforce de toujours plus maigrir, Leila tapine de temps en temps avec des clients et pour 60 dollars la passe.

 

  Arrive un jour Gary Jensen, une sorte d'ado de 40 ans, peut-être texan, "un vrai petit dur" qui la gifle au moment de profiter d'elle et qui reviendra pour ne plus finir de s’excuser: il lui fera connaître la jouissance et, peu à peu, jouera au mac. "Un père.Un dieu sexy."

 

COMPOSITION  Le rythme du livre est déterminant. Il progresse vers toujours plus de tension avec des répétitions qui creusent à ciel ouvert de sombres secrets.

 

En même temps s'imposent de nombreux arrêts sur image. Avec superpositions et "labyrinthe de miroirs". À l'ouverture, justement, un miroir comparé à un cercueil, à "une table en acier inoxydable dans une salle d'opération, ou bien dans une morgue (...)".

 

 Le récit fouille dans trois directions. Tout d'abord, le quotidien du motel, les clients, les collègues, Gary, ses potes auxquels il prête Leila. Assez vite, chaque début de chapitre correspond à un puis deux décrochages : nous remontons le temps de la narratrice pour suivre ses découvertes au sujet du trio formé par sa mère, son père (invalide qui sera toujours considéré comme un inférieur) et l'oncle Andy, l’amant de la mère, pourvoyeur d’argent et jaloux criminel. Sans aller aussi loin en amont, nous écoutons la rencontre de Leila avec Rick, leur première fois, la révélation d’une grossesse immédiate, les douloureuses péripéties de l'avortement à seize ans. Plus les analepses se multiplient et plus nous en apprenons sur les êtres qui ont composé son passé, engagé ses sensations:transformée en voyeure, Leila n'ignore rien des amours de son oncle et de sa mère; elle souffre sous les gifles de cette mère. Avec certains hommes, elle en attendra.

 

  L'apparente linéarité de ces racines creusant méthodiquement la terre ne doit pas trahir la perception qui vous attend. L'anamnèse brouille les temps, conjoint les époques, déborde de causes. Il y a comme une crue mémorielle. Tout empiète sur tout. Les méandres sont suspicious. La voix de la mère (morte depuis longtemps) retentit pendant l'avortement. Des talons claquent sur le ciment dehors? La mère? Non, la pluie seulement. Il faut aller, revenir en arrière, repartir, supporter les contiguïtés qui irritent, déchirent, hurlent.

 

 Au centre du livre, le corps assassiné de la mère. Une autre image mère.

 


  COUPS Entourant une glace translucide qui enveloppe une figure en (pur) plastique, une grosse boule de neige, dense, blanche, rouge sang, noire de boue, avec des bouts de branches vous arrive en pleine figure...Voilà ce que vous risquez avec ce roman où tout le monde avale sa salive à toutes les pages. Beaucoup d'autres images surgiront. Ainsi l'explosion de plumes.

 

  COMME Sans qu’on soupçonne une contrainte oulipienne, voilà un roman qui détient sans doute un record littéraire:celui des comparaisons dans un seul volume. Avec les outils classiques (comme (jusqu’à  cinq ou six par page), aussi que, ressemblant à, qui rappelle, de même que, on dirait que) - auxquels il faut ajouter la métaphore - nous tenons l’élément stylistique générateur dans un roman de la génération.


 Nous aurons des comparaisons plates, saugrenues,
  cousues de fils blancs, surprenantes, dérangeantes, doubles ("Mon estomac se serre comme un cœur plein de sang et de désir, ou comme un poumon plein de fumée"), triples, tordues, convenues, prévisibles, lourdes, intempestives, obsédantes.


 Citons (je souligne):

 

"Elle a des épaules rondes et douces comme des visages vides, resplendissants."

 

"(...) et il m'a tendu sa carte Visa -cette petite tranche de plastique argenté qui ressemblait à un couteau qu'on aurait fabriqué soi-même."

 

" (...)ça devait être très rouge, enflammé ou bien blanc comme du plâtre.

 

"(...) aussi doux qu'une oreille de chien arrachée."

 

"La lumière du plafond semblait m'entraîner hors des ténèbres, m'aveugler d'air, comme si je venais soudain de naître-humide de sueur, mais je ne hurlais pas, mon sang s'écoulait sur une table d'acier et sur les gants stériles d'un inconnu."(Il s'agit de son avortement).

 

"J'ai joui alors qu'il était en moi, ce qui ne s'était jamais produit en aucun homme, et cet orgasme voleta timidement comme un oiseau agonisant entre mes jambes. Je n'avais jamais imaginé que cela se passerait comme ça, je m'ouvrais et me refermais sur lui comme  la bouche d'une chaude créature sous-marine, comme une créature qui ne serait pas encore née."

 

"Dehors, la rivière était invisible dans le noir, mais je la sentais gonfler et dégonfler derrière la pelouse alors qu'il repartait en courant vers la réception, comme si la terre était une membrane, une poche en plastique s'emplissant à toute vitesse d'eau ou de sang, comme si je courais sur une blessure, en pensant qu'il s'agissait du monde."

 

"Ses respirations sont hachées, comme des coups de poignard (...)."

 

 

” (...) en un mensonge aussi plat qu'une lame de couteau."


"Je sentais mon squelette vibrer sous les vêtements à chaque mot qu'il prononçait. Comme un diapason."

 

"L'air qui s'engouffre [élément fréquent] par la fente a le goût d'une cuillère en argent terni dans ma bouche et j'avale ce qu'elle contient."


  "Ce baiser, désespéré, eut l'air d'un hoquet."

 

 "La rivière semble être un corps, qui saigne, mais qui vit encore;"

 

À un moment décisif (en est-il qui ne le sont pas?), les coups et les comme pleuvent : " Elle a la voix plus basse quand elle reprend, comme quelque chose qui s'élèverait d'un petit lac au milieu de la nuit. Une sombre voix de spectre. Liquide, tout à fait la voix de quelqu'un d'autre.(...) Elle ne hurle même pas quand il éteint son rire d'une gifle.

Je l'entends qui ne cesse de la gifler, je n'entends que mon oncle, un grognement grave au fond de sa gorge, qui monte à chaque gifle.

J'écoute, plongée dans l'obscurité verte de ma chambre, comme si c'était en boîte, comme si ça venait de la télévision dans une autre pièce.

Ou comme si c'était le bruit du radiateur, qui s'arrête et redémarre.

Ou bien la machine à laver, qui se balance trop fort, qui apprend à marcher.

 Je ne me demande pas si cela va s'arrêter ou continuer."

 

Ailleurs:


 

"Mais mon corps aurait très bien pu se pulvériser en une explosion de plumes, une cheminée blanche d'os et de cheveux.(...) Je ne cessais d'avaler ma salive, tout en me couvrant les yeux des mains, tout en protégeant ma bouche, aussi pour empêcher ces plumes d'entrer."

 

 

 Et passim.... Toutes ces comparaisons s'engendrant, s'étranglant  les unes les autres.


Au cœur du roman, la question de la ressemblance. Par exemple entre une mère et une fille. Par exemple.


DES IMAGES Des images par milliers. Un trop-plein d'images. Jamais assez. Des corps, des espaces. Des images superposées. Des miroirs. Des images qui s'ajustent à distance. Des images qui contiennent toutes les autres. Ainsi :" La neige avait commencé à fondre à quelques endroits seulement, le goudron rouge de la chaussée, humide, apparaissaient par plaques, comme autant de taches de sang. Les arbres, au-dessus de nous, semblaient mouillés et avaient l'air de s'accrocher au ciel avec leurs griffes."

 

Des photos. Des diapos. Des projections. Des micro-films. Une obsession: l'écran blanc. Le blanc.

 

 

  UNE IMAGE (DU) PIÈGE Dans l'église, la mère chante. Sa voix s'élève au-dessus de tout (ce mouvement est essentiel dans le roman), "de nous tous, comme un oiseau invisible, en une note parfaite et stupéfiante. Haute et froide, elle est l'aiguille qui emporte un bout de fil blanc jusqu'au plafond comme dans un point de couture.

  Ave-pour moitié une pause, pour moitié un hurlement de pur acier-Maria.

  L'hélium, le plus simple et le plus léger de tous les éléments.

  À ce moment-là, toutes les femmes dans l'église se touchent la gorge dans la crainte que le son ait pu venir d'elles. Les hommes regardent ailleurs, honteux. Mais les enfants lèvent tous les yeux vers le plafond, croyant qu'il serait peut-être possible de voir cette dernière note, quand elle transperce la peau du ciel, fine et bleutée comme celle d'un poignet de femme."

 

 Là, vous croyez tenir une des scènes fondamentales et vous n'avez pas tort. Seulement, elles le sont toutes, elles se font toutes écho(s). D'ailleurs elle sert d'annonce à une autre image puissante. Celle de la plante moussue de la Louisiane natale qui lui faisait tellement horreur. "Elle avait en horreur ce foutu État où elle était née."

  La naissance encore.


 Vient alors l'image."Je vois cette plante moussue de l'enfance de ma mère comme les cheveux d'un cadavre, ou comme les sombres chevelures abîmées de mes poupées mortes-je vois des arbres pris au piège sous des manteaux de verdure, des chauves-souris et des animaux étouffés, des êtres humains enveloppés dans le voile turquoise du crépuscule, dans cet État où elle a jadis vécu.

  Je l'imagine naissant dans cette mousse-un bébé qui dort dans un berceau de cheveux emmêlés, la lune est tapie dans les branches, comme le visage d'une autre mère, et emplit le berceau de lumière argentée." Sacré legs de la mère. Prêté comme on voit à la mère par la fille.

   Vous ne serez pas surpris par l'empire des fils (blancs ("J'étais déjà trop loin, à peine reliée à moi-même par un petit fil blanc"), fils électriques, fils de toiles d'araignée-pour dire son attachement à Gary), par la présence de la lune (souvent comparée à un hameçon - mais le stérilet aussi), de tout un bestiaire hallucinant, par l'emprise de l'eau boueuse, par la force attractive de la terre, par l'aspiration à l'envol, au survol de soi, que sais-je encore?

 

 

Non loin, forcément, la narratrice évoquera le tumulus des tombes d'Indiens qu'on avait osé déterrer....

 

 À vous de déterrer à votre tour...selon son tour. Mais elle enterre aussi : une photo de la mère sous un rosier.

 

 

 

  VOUS QUI ENTREZ ….Vous: la narratrice ici et là nous parle, nous interpelle.

  Prenez votre souffle.

 

 Du tabassage (des gifles), des passes, un crime, un viol, une tentative d'égorgement au couteau qui devient tentative de suicide. Du sang, beaucoup de sang. Une cavaleuse retrouvée enterrée (étranglée) dans un sac de marin. Une autre qui s'envole.


  Vous êtes dans un univers fermé à bloc. Comprimé. Compressé. Une poche peut y devenir "COMME une grotte pelucheuse hivernale, comme un tunnel noir menant vers l'hiver". Un univers proche de l’éclatement. En même temps, un univers éclaté, en mille morceaux. Mille confettis peu festifs. En plastique, une matière obsédante dans ses pages. Il vous reste des milliers de morceaux sous les yeux. Tout renvoie à tout. Beaucoup d’os, de squelettes, de cerceuils, de momies. Des perles de sang. Faites attention à tout. Tout circule, passe, repasse.Tout explose.

 

  Partout, aussi obsédant que le blanc ou le sang, le vide.

 


   Un univers étonnant par l’écart, l’abîme qui sépare la narratrice de ses interlocuteurs.

 

 

  Un univers sidérant. Secouant. Usant. Dérangeant. Torturant.  Sensible et insensible. Pas une once d'ironie. Même la satire (fréquente) ne pousse pas au sourire (1). Ou alors au vingt-deuxième degré. Il faudrait peut-être parler d'ironie blanche.

 

  Des accès de sentimentalité fleur bleue qui surprennent un temps....

 

 Un univers qui fait appel à une mémoire immense : peu d'auteurs la sollicitent autant (d’accord, il y a Joyce et Proust ).


 Un univers voué à la sensation esthétisée comme rarement (la terre, le ciel, le corps, indémêlables), qui laisse peu de place à la réflexion tout en transformant la pensée du lecteur. L'insensible et le sursensible se mêlent. 

 

Des pages et des pages, des mots à n'en plus finir. Toujours un peu les mêmes. Il faut dire, accumuler, rembourrer. Préparer l'explosion. La faire entendre.

 

 

 

  Comme beaucoup de romanciers contemporains Laura Kasischke s'attaque à la notion de cause : vous avancez, vous allez droit à la vérité, vous devinez tout et pourtant ça resiste. C'est cette résistance qui fait le prix et le choc du roman. Tout y devient matriciel.

 

  Multipliant les symboles (oiseau, ange, hameçon, épouvantail, crucifix, c'est in-fini), les agrégeant provisoirement, ce roman les détruit aussi vite qu'il les charrie. Suivez, si vous voulez, le trajet de l'écharpe de soie de l'oncle magicien : il la tire de l'oreille de Leila. "Quelque chose d'écarlate, de secret, comme le désir de mourir ou de tuer."


  Le symbolique, s'il existe, passe un mauvais moment. Emporté qu'il est dans les flots de la suspicious rivière.

 

 Reste un mot, dispersé, réservé, miné. PUR (2). 

 

 

  "Les hommes regardent ailleurs, honteux."


 

Rossini, le 28 décembre 2013

 

 

NOTES
 

 

(1)Le jour de son anniversaire :"Fais sourire Leila", disait sa mère à son beau-frère amant.


(2) Un peu partout (je souligne). Dès la première page, un double mouvement qui engage tout le roman:" Voilà mon corps qui flotte dans ce miroir, me suis-je dit, qui se reflète en nets triangles de lumière. Mon propre corps, dans une enclave de pur espace plat, comme une tôle tordue qu'on aurait abandonnée sur une plage."

 

 Ailleurs:

 

 

"De la peur pure"; "Du temps pur." "(...) le poids de ce vide pur"; chez les Schmidt, une céramique cassée : "La tête délicate, avec des cheveux noués en arrière par un ruban rose, s'était décollée et je pouvais voir à l'intérieur de la ballerine par la fente qui se trouvait au niveau de la gorge (3). Dedans, elle n'était qu'un creux de blancheur pure.";"J'imaginais des pièces d'argent dans mon estomac, se fondant en mercure, un pur liquide argenté et j'avais froid. J'ai même écarté les jambes.

  Qu'ils voient tout, m'étais-je dit. Qu'ils prennent tout."


(3) Encore une image matrice.

 

 

 

 

 

 


 

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1 décembre 2013 7 01 /12 /décembre /2013 06:28


"Je bois à la boue, dit l'un des Australiens. La guerre finira quand tout le monde sera noyé dans la boue."(1)

 

                                   ***

 

"Oh! c'est une honte...J'ai honte d'être un homme. Oh! quelle honte, quelle honte..."            

 

                                   ***

 

 



    Des routes saccagées, des pas, des piétinements sous la pluie, dans la boue. Du gluant, du collant, du poisseux. Du noir, du gris mais aussi de beaux verts. Des camions retournés, des ambulances, des animaux crévés, des troupes anonymes qui cheminent parmi les ornières; des obus qui trouent l'air; des corps sanguinolents; des abris souvent menacés. Des marches vers les tranchées.

 

  Une obsession : les gaz.

 

  De la boue partout. Qui étouffe, qui pue, qui emplâtre, qui défigure, qui anonymise.

 

  Vers Erize-la-petite et Erize-la-grande, en 1917.

 

 

    À bord du paquebot de retour, John Dos Passos écrivit INITIATION D’UN HOMME : 1917 (ONE MAN'S INITIATION:1917), publié en 1920 (notre traduction est celle de 1925 - le futur grand écrivain a alors 22 ans), bien avant ses œuvres monumentales.

 



 
  Centré sur les découvertes et les conversations de Martin Howe et Tom Randolph,
ce roman est étonnant pour bien des raisons. Sa brièveté n’est pas la moindre. On aura rarement fait plus court sur cette première guerre mondiale. Le double du narrateur, ambulancier de l’armée américaine est comme de passage dans la guerre qui inspira de grands et longs romans: on le voit débarquer d’un paquebot, remonter à des postes plus proches des champs de bataille, revenir dans un Paris nocturne et noctambule, repartir près du front, échapper à un réel danger, dormir dans une ferme à l’écart des obus et où il fait bon vivre…, dialoguer politiquement avec des Français qui périront peu de jours après.


  Autre point formel : le texte est bâti sur de nombreux mais brefs aperçus descriptifs (la préface de 68 y insiste bien : il voulait assister au "spectacle" de la guerre) et de fréquents dialogues. Ces derniers permettent au narrateur de donner une quantité de points de vue qui expriment par éclats les grandes ou les modestes aspirations de chacun, le bellicisme haineux de quelques-uns, le pacifisme de beaucoup, le cynisme de certains, les fantasmes d’un grand nombre, les remises en cause de la propagande par tous. En de micro-récits, des soldats, des gradés, des médecins, de vieilles gens du cru, des cabaretiers, des étrangers (Anglais, Australiens) en goguettes, un Gascon sympathique, un major et un aumônier, un boulanger, bien d'autres, tous donnent, en passant, un avis, expriment un souhait ou un désir et c’est au lecteur de fournir un arrière-plan idéologique à ce qui paraît être mis sur un même plan. En nappes fugaces de dialogues, il est question du vin, des femmes, de la mort, du bien-vivre, de la culpabilité ressentie dans la mise à mort d’un ennemi qu’on devine frère.
Il est vrai que le récit s’infléchit et que sa dimension argumentative devient plus marquée vers la fin. Les dialogues sont nettement plus fournis, surtout au chapitre IX, le plus politique, dans lequel retentissent, outre l'allégorie du jeu de dé pour exprimer l'absurde et quelques échanges théologiques, un examen critique de la position américaine, la mise en cause du pillage capitaliste et un émouvant rêve de révolution généreuse qui naîtrait après la guerre. Dans ses préfaces largement postérieures, Dos Passos revient souvent sur ces moments de son texte.

Il n’y a rien d’épique dans ces pages où quelques faux héros apparaissent, où il est question des embusqués, où, surtout, naissent des sourires incompréhensibles aux visages des blessés et des ronflements sous les masques à gaz: ce sont de petites touches, des éclats plutôt, d’un réel fractionné où dominent l’angoisse du gaz et, pour les plus chanceux ou les planqués, la saveur du champagne…. Ce qui n’élimine pas l’héroïsme silencieux des voués à la mort consciente. Aucune considération militaire tactique précise, aucune actualité vraiment précise, aucun renvoi à un combat connu. Des rumeurs, des constats, des annonces incertaines (2). Des faits captés, encore rouges dans la mémoire, restitués sans pathos (hormis une fois), montrés en une construction qui sait ne pas être lourde. On ne peut oublier la réflexion sur la mise à mort d’un ennemi quand la baïonnette enfoncée dans la chair est aussi un
problème technique....


   Ce qui frappe le plus, outre la culture déjà prodigieuse de Dos Passos:dans un tel contexte martial, une esthétisation, une (étouffante) suresthétisation des procédés descriptifs. En effet les sensations sont exacerbées (les odeurs récurrentes (3) comme les odeurs mêlées qui augmentent la répugnance; les bruits, les variations subtiles dans les sons; l’infini nuancier des couleurs qui aurait ravi Huysmans-celles du sang sont privilégiées) et nombreux sont les effets de rupture entre, par exemple, le chant d'un oiseau et le retentissement d'un obus; entre l'irrespirable gaz sauvage et le soudain air pur; mais le fait vraiment étonnant réside dans le lexique et le style du narrateur: il utilise très souvent des mots rares (musiquer, s’obliquer, tant d'autres; il adore cribler), des images inattendues dans ce contexte: il animalise fréquemment les armes de destruction; il a un faible pour le registre fantastique. Il y a du raffiné dans l'horreur, du sophistiqué dans le répugnant. Il n’y a pas (ou alors très peu
, au chapitre VI) esthétisation du combat comme chez d’autres écrivains de cette guerre mais une attention au décor, aux détails qui rend assez grande la distance prise envers les faits et les événements avant que ne perce tardivement un sentiment de révolte et une vraie empathie envers un mourant. Le narrateur travaille sur le motif, quel qu'il soit, sans fermer les yeux et sans choisir l'expressionnisme....La rage est contenue, diffractée.

 

 

  Parfaitement composé, ce livre mène à l'explosion d'illusions qui a été préparée par l’épisode de l’abbaye (cet îlot de beauté et d’éternité,  détruit car il était devenu cachette pour munitions) et par l'inoubliable allégorie du Crucifix aux barbelés, à la face tombée dans la boue.


 

                   "Je veux m'initier à tous les cercles de l'enfer."

 

 

   Moins ambitieux que ses grandes trilogies, L'INITIATION D'UN HOMME: 1917 constitue bien une initiation à la véritable raison de l’engagement américain, aux masques de l'idéalisme, aux paradoxes de la guerre ("nous sommes plus près des Allemands que de qui que ce soit"), à la camaraderie aussi éphémère qu'intense, à la nécessaire frivolité, aux pouvoirs matraqueurs de la presse bourreuse de crânes, à l’horreur, à la couleur du sang humain des blessés, à l’ennui, à l’attente vide, aux désillusions, à l’empathie, à la mort qui rôde, qui pénètre les esprits, à la mort en direct.

  
 L’abbaye fut une leçon pour Dos Passos: on n’échappe pas au nouveau Temps, celui de la mobilisation générale.



Rossini, le 5 décembre 2013



NOTES
 

 

(1) Aucun rapport? O. Welles a filmé génialement la boue dans son FALSTAFF. Il faut toujours saluer les génies.

 

(2) Sa préface est beaucoup plus précise quand il parle de lui.

 

(3) On admire de simples phrases sur l’odeur de la misère et celle de l’ennemi. À un moment il est dit que "l'odeur de sang et d'ordure lui torture l'odorat."

 

 

 

 

 

 

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15 octobre 2013 2 15 /10 /octobre /2013 09:59

 

 

 

 

" Celui qui ne marche pas au pas entend un autre tambour."

                                     •••

 

 "Je remarquai confusément que j'en arrivais à penser qu'il y avait quand même du bon dans la vie. Je faisais des progrès à l'école de Mac Murphy! Je ne me rappelais pas m'être jamais senti aussi bien depuis l'époque où j'étais enfant, quand tout, alors, était bon et que la terre était pleine de chansons de gosses." (j'ai souligné)

                                       •••

 

"Rien de tout cela n'est réel, disait-il en hochant la tête. C'est un mélange de Kafka, de Mark Twain et de Martini."

                                       •••

 "-Tu parles d'une vie! bougonne Sefelt. Aux uns, on donne des pilules pour arrêter une crise; aux autres, on flanque un choc pour en créer une!"

 

_____

 

 

     Voilà un livre paru en 1962 qui fit date en cristallisant une grande partie des transformations souterraines de la société américaine et qui ne pouvait devenir qu'un classique.

 


  Venu d'une ferme pénitentiaire où on l'a défini comme "psychopathe", arrive dans un hôpital psychiatrique un rouquin large, costaud, brûlé par le soleil et assurément grande gueule. Un homme qui rit comme personne dans un lieu où le rire est interdit. C'est Randle P. McMurphy, dit Mac, le roi des flambeurs qui doit la découverte de son génie du jeu à ...l'armée. Condamné à six mois de détention, il a choisi de faire les quatre derniers en psychiatrie.

 

 

 

  Un choix narratif décisif : un triple apprentisage. Le muet et la grande gueule.

 


  Toute l’aventure (elle se déroule sur peu de semaines finalement) est rapportée par un narrateur qui est le plus ancien dans l’Asile (il est là depuis la Seconde Guerre) : fils d’un Indien et d’une femme blanche dont il possède le nom (Bromden) alors que le nom indien  de son père est Tee Ah Millatoona, il est le balayeur auquel on ne prête jamais attention parce que l’habitude et le mépris indifférent aidant, tout le monde le croit sourd et muet alors qu’il est le mieux informé dans toute l'enceinte asilaire. On parle devant lui sans gêne et sans crainte. Il sait tout et il a une claire connaissance des rouages de ce qu’il nomme le Système.

 Techniquement, Ken Kesey (1935/2001) utilise parfaitement les possibilités que lui offre ce point de vue unique dans le roman (si l’on excepte les apports des dialogues qui sont aussi de précieux révélateurs). Tout ce que nous verrons, entendrons, ressentirons, éprouverons, imaginerons passera par la conscience du Chef Balai comme l’appellent les autres et McMurphy.

 Esthétiquement, le résultat est garanti: dans l’asile arrive un personnage en pleine santé qui ne donne aucun signe de folie ou de risque pour qui que ce soit. Ce personnage attire toutes les attentions et c’est son histoire qui nous sera racontée par le personnage d’origine indienne. Grâce à ce narrateur nous entrerons dans l’asile et nous découvrirons peu à peu la chronologie et les rites d’une journée puis d’une semaine, les locaux qui seront le décor principal de l’action, les personnages des différentes sections (les Chroniques, les Aigus, les circulants, les Légumes, les Brouettes), les autorités les plus importantes.

 

  C’est à lui encore que nous devons la connaissance assez précise des personnages secondaires (un chœur magnifique (Harding, Martini, Scanlon, Billy Bibbit, Georges, Matterson),  des cas tous aussi attachants les uns que les autres, même si leurs attributs narratifs sont réduits à un trait dominant) qui tourneront autour de Mac et des (supposés) soignants (le docteur et la Chef, Miss Ratched, "l'ange de la miséricorde").


 En même temps, comme le Grand Chef (Balai) écrit après les faits, il nous restitue un savoir (critique) sur l’hôpital comme système qui doit aussi bien à son ancienneté dans le poste qu’à l’effet de révélateur que joue le passage retentissant de Mac. L'ancien bûcheron
introduit une fissure dans l'ordre d'acier et permet une reconnaissance du quotidien qui vaut connaissance pour beaucoup.

 

 Le narrateur fasciné par Mac le suit partout, l'étudie, cherche à le comprendre, à le deviner et par certains aspects, il l'initie (avec d'autres) aux codes de l'hôpital alors qu'en retour Mac l'initie à sa façon : il lui apprend à retrouver une dignité oubliée car écrasée depuis longtemps.

 

La narration précise de cet Indien est traversée par des sursauts de mémoire qui ne sont pas sans lien avec la présence de Mac et sans échos dans sa compréhension de la mécanique répressive.

 

Enfin, au bout du roman, l'interprétation de la geste de Mac c'est au narrateur que nous la devons : elle transforme notre compréhension du personnage (1).



Une écriture assez classique


   On vient de le comprendre dans la narration mais c'est aussi vrai dans la composition. Quatre parties plutôt prévisibles (tout est annoncé dans les premières pages, même le moyen de l'évasion) avec quelques pauses qui sont autant d’accumulation d'énergie masquée qui ne peut qu'exploser à un moment donné.
   Rapidement dit, le roman raconte l’affrontement d’un homme (apparemment) en pleine santé, hableur, blagueur, joueur, baratineur, calculateur, Mac Murphy et d’une femme, la Chef, Miss Ratched, une blonde poupée de luxe que tout dans le roman associe à la glace et à l'acier : animée d'une passion sadique, manipulatrice patentée, elle traite tous les malades avec une autorité rigide à peine masquée par un discours lénifiant et faussement humain. Son obsession : l'ajustement du "malade" à la société.

 

 Les grandes étapes correspondent aux quatre parties du roman. La première rapporte l’entrée dans le nouvel univers, l’espace accordé aux “patients”, les groupes, les rapports de force, les techniques de traitement, la pseudo-conversation en groupe thérapeutique et, avant tout, les techniques d’asservissement, de coercition, les risques encourus en cas de désobéissance. Mac occupe tout l’espace avec ses provocations et le personnel d’encadrement martialement mené par la Chef cherche à le faire tomber. Il obtient pourtant un vote qui met à bas l’autorité de Miss Ratched.
 Ensuite (deuxième partie), les stratégies des deux adversaires cherchent des tactiques adaptées: face à une Chef offensive qui veut retrouver son ascendant, Mac, après quelques provocations, semble jouer les pères peinards. Un jour pourtant, le narrateur croit devoir s’attendre au pire de sa part face à une sanction annoncée par la Chef: le rouquin s’approcha d’elle puis cassa une vitre symbolique de son pouvoir en principe inattaquable: des débris rejaillirent sur elle qu’il enleva avec des gestes tendres....

 

La troisième partie est marquée par l’étonnante sortie en mer obtenue par Mac : elle domine assez nettement le roman. D’autant qu’une analepse du narrateur indien est de toute première importance. Sortie rendue possible malgré les dangers par un personnage maniaque par la propreté mais capable de tenir un gouvernail avec maestria:Gorges Sorensen qui " avait commandé un torpilleur rapide dans le Pacifique et était décoré de la Navy Cross”.  Nous accompagnons une sorte de nef des fous et du fou rire (merveilleux passage) qui emporte tout mais révèle, en fin de parcours, au moment du retour, un changement en Mac devenu nostalgique et sensible au retour de lointains souvenirs de bonheur. Comme souvent dans le roman, la chute du chapitre laisse deviner la suite: il présentait ”une physionomie atrocement lasse, tendue, avec quelque chose de frénétique.”  Cette sortie prouve que Mac n'est pas fait d'une pièce : cette sortie en mer, ce dehors les mènent au dedans d'eux-mêmes et vers une vérité qu'ils peuvent difficilement supporter.

Après une telle virée, la Chef ne peut que contre-attaquer :  toute en médisances et insinuations, elle choisit de faire douter de Mac par ses compagnons : il s’agit de le déconsidérer. Un jour de douche tout va dégénérer. Georges, l’obsédé de la propreté, ne supporte pas le traitement qu’on lui impose à la lance d’arrosage (l'eau, comme on voit, est un des motifs majeurs du texte : au commencement, la cataracte volée aux Indiens, à la fin, le barrage, au centre, la pêche en mer puis l'agression au jet d'eau). Mac, las, accablé, désespéré est révolté par la scène et c’est alors un combat auquel assistent tous les personnages du livre : le narrateur aide Mac de toutes ses forces. C’est un triomphe mais tous deux sont vite menottés. Ils passent chez les Agités et connaissent l’épreuve de la Casserolle, autrement dit des électro-chocs, rapportée avec une grande force dramatique et beaucoup de précisions. L’Indien ne fut "soigné” qu’une fois, Mac trois en une semaine...Il reste provocateur mais le narrateur voit parfois revenir ce masque qui le frappa le jour de la pêche. Son prestige grandit encore auprès du petit groupe des "malades".
 L’idée d’une évasion est suggérée à Mac tandis que la Chef  souhaite lui infliger une lobotomie. Mac pense qu’il a tout le temps devant lui et préfère faire venir un soir son amie Cindy qu’il propose à Billy-le-bègue dans une soirée qui ressemble à une kermesse où valsent les médicaments et où le désordre atteint même le service de Ratched. Explose alors une joie enfantine ("à gambader,à rigoler, à faire le fou avec des femmes au cœur du bastion le plus solide du Système!") - l'enfance, l'esprit d'enfance, l'enfance du monde hantent le roman. Au lieu de fuir quand il en est temps, Mac se repose dans les bras d'une amie et se réveille trop tard. Le narrateur, lucide, pense que, de toute façon, Mac évadé  serait revenu pour ne pas laisser le dernier mot à la Chef....
Celle-ci, eberluée, constata les dégâts au matin. Le charivari est à son comble et la joie est encore amplifiée par les étonnements de Miss Ratched qui reprend tout de même le contrôle. Jusqu’au geste final (agression sur le tyran sadique) de Mac qui règle son destin. Lobotomisé, il devait servir de gisant exemplaire à la plus malade de l'asile. L’Indien priva la Chef de ce plaisir en étouffant ce qui reste de Mac. Le narrateur s’évade pour retrouver les espaces de son enfance. Et écrire.

 

 

Un réquisitoire épique

 

 

C’est le réquisitoire qui a marqué les esprits au moment de la sortie du livre. La volonté d’humilier, d’asservir, de conformer, de normaliser en jouant sur le conditionnement (et même le reconditionnement permanent), la médication abrutissante, la délation, la répression, la sanction plus ou moins violente (on fabrique des déchets, des légumes comme Ellis, les électrochocs à l’ancienne sont dépassés mais les nouveaux plus radicaux...). Les faits et les analyses des faits par le narrateur renforcent cette lecture. Aujourd’hui encore on croit relire ce qui n’est venu que peu après dans toute une littérature psychiatrique et philosophique : il suffit de penser au poste d’observation panoptique occupé par la Chef. Le chœur des malades étant la preuve de l’ineptie de ces enfermements et renforçant l'appel à une autre thérapie et, plus largement, à une autre vie. Car ce livre sur l'enfermement engage aussi l'analyse de l'emprise du Système dans le reste de la société (2). L'élimination lente des Indiens n'est pas là par hasard.


  Pourtant ce qu’on retient à la relecture, cinquante ans après, c’est la dimension épique de l’affrontement de deux forces qui dépassent les personnages qui les incarnent (l’homme du rire, le viril, la pin up castratrice formée à la militaire), dont l’une pouvait réchapper mais qui choisit d’aller jusqu’au bout d’un combat qu’il fallait peut-être perdre. Les occasions de s’enfuir furent nombreuses : Mac n’en saisit aucune et, à la fin, c’est un peu de sommeil parmi ses potes qui le condamne.

 

  Même si son expérience en psychiatrie a pu (largement) aider Kesey dans la rédaction de son livre il est évident que c’est une légende qu’il cherche à établir et, là encore, le choix du narrateur est déterminant. La clé du livre se situe dans la question de la taille qui vient ponctuer quelques échanges entre le héros et le narrateur. Lisons ce dialogue situé presque au milieu du roman:"

 

        "

-(Chef Balai)Tu es plus grand et plus fort que moi, je te dis. Toi, tu peux. Pas moi.

-(Mac)Tu rigoles ou quoi? Vingt dieux, mais regarde-toi: tu dépasses d'une tête n'importe qui dans le service! Il y a pas un gars, ici, que tu pourrais pas déculotter. C'est pas des chars.

-Non...Je suis trop petit. Avant, j'étais grand. Mais plus maintenant. Toi, tu es deux fois comme moi.

-T'es cinglé! La première chose que j'ai remarquée en arrivant, ça été toi.T'étais assis dans ton fauteuil. On aurait dit une montagne."

 

  Appelé du nom de sa mère blanche, le nom de son père, apprend-on vite, une fois traduit, était "Pin-plus-haut-de-toute-la montagne".


   Le passage de relais avait été préparé dès la poignée de main du début : " La paume de Mc Murphy crissa contre la mienne. Je me rappelle la force des doigts épais qui se refermèrent sur mes doigts. Je me rappelle l'étrange sensation que j'éprouvai alors. Au bout de mon bras rigide, ma main se mit à gonfler comme S'IL LUI INFUSAIT SA PROPRE SÈVE. ELLE VIBRAIT SOUS LA POUSSÉE DE CE FLUX D'ÉNERGIE. ELLE DEVENAIT PRESQUE AUSSI GROSSE QUE CELLE DE Mc MURPHY.Je m'en rappelle."(j'ai souligné)

 

   L’espoir est mis dans l’Indien, l’analyste du système et celui qui sait regarder les mains, qui a dans les veines, la mémoire et le cœur, la connaissance des animaux (quel bestiaire dans ce roman (et pas seulement le V du vol d'oies au - dessus du nid de coucou ou le dernier cri de Mac (digne d'un puma ou d'un lynx)!) et celle de l’écrasement de son peuple, écrasement symbolisé par le destin de son père qui résista le plus longtemps possible à la destruction de son village : " Le Système. Il s'est acharné après lui pendant des années. Papa était assez fort pour résister un moment. Le Système voulait que nous habitions dans des maisons réglementaires. Il voulait s'approprier la cataracte(2). Même dans la tribu, il était présent. Et ils s'acharnaient après mon Papa. Quand il allait en ville, ils l'assommaient dans les ruelles. Une fois, ils lui ont coupé les cheveux. Oh! Il est fort le Système! Fort..."

  Au-delà du jeu, du carnaval, de la sexualité libre, c'est vers l'élémentaire et l’espace naturel reconquis (largement contre la matrone blanche et l'esprit du calcul intéressé) qu'il faut se tourner, au moins intérieurement. C’est le choix (largement mythique) que ne connaîtra pas Mac : c’est au narrateur qu’il reviendra de porter cet espoir, au moins en mots.

 

 

"Je me tais depuis si longtemps que je vais tout lâcher comme un torrent furieux."

 

  Une fureur qui ne toucha pas vraiment à la langue (4) (en français, la traduction n'arrange rien) mais qui conserve tout de même un grand souffle. Cet élan, fait-il encore trembler les régulateurs (plus subtils, plus sournois) dont le nombre à grandi ?(5)


 

  Rossini, le 21 octobre 2013 

NOTES

 

(1) "Il reprenait son souffle pour le round suivant-un round qui ne ferait que préluder à combien d'autres? Ce contre quoi il luttait, il était impossible d'en avoir raison une bonne fois. Il n'y avait rien à faire: il fallait continuer à se battre jusqu'à l'épuisement. Et un autre prendrait la relève.". Le narrateur va jusqu'à penser que c'est le groupe qui, finalement (sans le savoir), pousse, Mac à agresser la Chef et à subir une castration psychique.

 

(2) Toute la force, l'ambition du roman sont résumées dans ce passage où le narrateur avance sa théorie: " Il (Mac) ne sait pas, mais il a mis le doigt sur ce que j'ai compris depuis longtemps: la véritable force, ce n'est pas la Chef, c'est le Système tout entier, le Système qui s'étend d'un bout à l'autre du pays et dont elle n'est qu'un agent.".

 

(3)" -(Mac) Ah oui... ça me revient maintenant. Tu parles de ces chutes où les Indiens pêchaient le saumon au harpon autrefois? Mais si j'ai bonne mémoire, la tribu a été grassement indemnisée.

-C'est ce qu'ils lui expliquaient mais, lui, il disait: combien acheter la façon de vivre d'un homme? Combien payer pour ce qu'est un homme? Les autres ne comprenaient pas. La tribu non plus ne comprenait pas.". Le père sombra dans l'alcool.

 

 

(4) La décharge électrique de l'électro-choc mise en langue par le narrateur (avec le déterrement de la grand-mère indienne à des fins rituelles) est tout de même une grande réussite du roman.

 

(5) MONSIEUR TOUSSAINT LOUVERTURE édite cet automne l'autre grand roman de Kesey, ET QUELQUEFOIS J'AI COMME UNE GRANDE IDÉE (SOMETIMES A GREAT NOTION) publié en 1964.

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30 septembre 2013 1 30 /09 /septembre /2013 06:10

 

 

 

"Nous avions une blague, Langley et moi : un mourant demande s'il y a une vie après la mort. La réponse est : Oui, mais pas la tienne."

 

 

"Je dois écrire à propos de ce qui ne se voit pas."

 

"Comment peut-on distinguer ontologiquement l'extérieur de l'intérieur? En se basant sur l'idée de rester au sec quand il pleut ? Au chaud quand il fait froid? Que peut-on dire, après tout, sur le fait d'avoir un toit au-dessus de sa tête, qui ait une signification philosophique? L'intérieur est l'extérieur et l'extérieur est l'intérieur. Appelle ça l'inévitable monde de Dieu."

 

                                           ***

 

       C’est en quelque sorte l’autobiographie de deux frères, Homer et Langley: leur (longue) histoire commence avant la Grande Guerre puis évoque les premiers signes de la Crise de 29; c’est ensuite l’entrée en guerre des Etats-Unis après Pearl Harbour, la Corée, l’alunissage d’Armstrong. Histoire inspirée par un fait divers, celle des frères Collyer retrouvés morts chez eux en 1947.…


Qui a lu RAGTIME sait que Doctorow est un maître de la composition souvent fondée sur d'étonnants hasards et des décalages qui troublent. Sur des chocs brefs aux échos lointains.


À sa manière si originale, Doctorow, une fois de plus, nous fait traverser  le siècle selon les impressions d’un aveugle et les analyses d’un misanthrope anarchiste, "quasi-dément" selon les termes de son frère.... De minuscules destins croisant des événement majeurs et recevant en plein visage beaucoup d’écume historique.

 

Sans avoir l'air de rien, ce roman est un vrai manifeste américain que l'Amérique ne peut plus comprendre tout en proclamant sans cesse le premier amendement et, parfois, en se réclamant de Thoreau et d' Emerson...(1)


   Ce livre de l’accumulation, de l’entassement, de l'invasion entretenue de l'intérieur charrie de petits chapitres, qui, en une lente progression, nous parlent de la guerre de deux hommes contre le reste du monde et nous mènent vers une réclusion et un délabrement bouleversants.

 

 

LE NARRATEUR

  C’est l’aveugle (et plus tard, le sourd) Homer qui, au soir de sa vie et après l’entrée dans son monde (mais lequel?) de Jacqueline Roux (journaliste "impressionniste" française, elle le convainquit en lui parlant de la musique des mots), raconte la vie commune passée avec son frère. À partir de cette rencontre, les volets de leur maison restant durablement fermés, il tape sur une Smith-Corona (puis avec deux autres) en braille: il reconnaît que la pratique de l’écriture est devenue lentement une forme et une arme de résistance. Comme tout autobiographe, il avoue avoir des problèmes de mémoire sur les événements les plus récents. Il parle du déclin de son cerveau alors qu’il a pris goût à l’exactitude.

  Délicat, diplomate, d’une naïveté qui sert la connaissance, il a de sublimes passages sur ce qu’il voit sans voir, sur ce qu’il ressent mieux et plus que les autres. Pianiste, il est hypersensible à l’originalité des bruits (il pourrait en être un historien), à la singularité des voix des êtres qu’il côtoie ou rencontre. Ayant perdu peu à peu la vue dès sa jeunesse, il reconstitue mentalement les formes et fait des remarques subtiles sur la lumière qu’il perçoit autrement qu’avec les yeux (l’odorat, la sensation de chaleur par exemple). On devine les effets qu'auront les premiers signes de surdité dans l'univers d'Homer.

 

  LANGLEY

 

          "Seigneur, que ne donnerais-je pas pour être autre chose qu'un être humain?"

  Homer partagera toute sa vie avec Langley, son frère aîné revenu gravement blessé des tranchées de la grande guerre (poumons brûlés). Personnage étrange, décalé, cynique, cultivé, sophiste, formé à la fois par de précoces prises de conscience (le sarcasme envers Dieu) et par des textes philosophiques (un moment, à l’occasion d’une chanson populaire américaine, il fait allusion à la métaphysique allemande), il touche à tout (
un temps, il devient peintre), il tranche sur tout car il a des théories sur tout, la plus connue étant celle du Remplacement (qu'il théorise de façon improvisée (2)). Son credo, si on peut dire, tient en quelques mots : “Tout ce qui vit est en guerre.” C'est une des directions du livre pourtant bien pacifique avec ce frère si soucieux de son cadet qu'il lui lit des poèmes, peint des tableaux pour lui seul et cherche à lui faire recouvrer la vue par une diététique aussi magique qu'inefficace.


  Tôt, une ambition folle et titanesque lui vint : il voulut concevoir un journal d’essence platonicienne qui vaudrait une fois pour toutes. Toutes les rubriques possibles seraient pensées et écrites pour l’éternité. Un journal unique et universel à jamais qui dirait l’actualité un jour pour toujours. Un journal qui abolirait les journaux. Il justifie souvent devant son frère cette entreprise qui le pousse à des recherches concrètes: matin et soir, il sort acheter tous les journaux, magazines, revues, gazettes de variétés et autres, les découpe, les accumule, les classe ("invasions, guerres, massacres, accidents de la route, de chemin de fer et d'avion, scandales amoureux, scanadales écclésisatiques vols, assassinats, lynchages, viols malfaisance politique, subdivisée en élections faussées, méfaits policiers, réglement de compte entre gang, arnaque aux investissements, grèves, logement incendiés, procès civils, procès criminels, etc."), etc. Il lui fallait intuitivement et statistiquement déterminer "une description définitive de la vie américaine en une édition unique, ce qu'il appelait le numéro non daté et d'une actualité éternelle du Collyer's Journal, celui qui pourrait désormais, à lui seul, satisfaire à toutes les exigences."

 

Histoire de deux frères unis par autant de liens visibles qu'invisibles, ce roman de l'empilement, de la quête de l'universel et de la dispersion est surtout l'histoire d'

 

 

UNE MAISON

  Immense, de quatre étages, située sur la Cinquième Avenue, donc proche de Central Park et que les deux frères quittent rarement sinon pour quelques sorties ou courses dans New York. Enfants, ils connurent seulement les camps de vacances.
  Maison d'"une splendide élégance(...) à la fois rassurante et festive", transmise par des parents un peu évoqués au début, souvent partis pour de longs voyages et donnant de grandes soirées avec les gens les plus importants de la ville: une maison vite démodée mais
"confortable, solide, fiable", déjà encombrée par de nombreux souvenirs de voyages (Angleterre, Italie, Grèce ou Égypte) et par d'impressionnants bocaux appartenant au père gynécologue ("organes humains, fœtus flottants"). Maison qui abrita quelques femmes employées aux tâches ménagères (parfois sentimentales) dont Mrs Robileaux la cuisinière noire (son fils Harold, jazzman de talent leur offrit de si beaux moments (parmi les plus belles pages du livre (3)). Sans oublier les visites de Mary Elizabeth Riordan (au destin si tragique): Homer lui donna des leçons de piano et accompagna les films muets pendant qu’elle lui suggérait au creux de l'oreille l’atmosphère que devait illustrer l’accompagnateur improvisé (" Il [Keaton] devrait descendre de l'écran pour vous serrer la main, je le dis comme je le pense.")

   Miroir des deux âmes fraternelles, la maison est le sujet du roman: diastole, systole, elle rythme les étapes du récit (les visites, les sorties (en boîtes, dans leur jeunesse où ils firent connaissance du gangster Vincent lequel se réfugiera un jour chez eux sans les reconnaître, le merveilleux parc dont parlera si bien Jacqueline), elle contient toute la vie du duo, elle donne la mesure de la rébellion anarchiste et désespérée de Langley, elle reflète la lente entrée d'Homer dans sa double nuit. On y découvre d’étonnants éclats de bonheur: à un moment donné ils décidèrent d’offrir des thés dansants qui attirèrent bien des voisins (et ruina la santé de leur employée Siobhan) mais mécontenta d’autres....Des décennies plus tard, nous verrons la maison abriter des hippies, hostiles à la guerre du Vietnam : ils prirent ces deux anachroniques en guenilles et à cheveux longs pour d’achroniques militants d’une cause éternelle. Cet épisode plan-plan chez les Collyer-"autonomistes, reclus convaincus- devenus "prophètes d'un âge nouveau" constitue un des plus touchants du roman.

 

 Mais l'insubordination de Langley devenu intraitable par sa connaissance du droit finit par rendre la maison célèbre: ce ne sont plus seulement les policiers, les huissiers, les employés de la ville qui cherchent à rentrer, quitte à forcer la porte, ce sont les journalistes qui orientent les curieux et les malveillants vers elle. Elle devient la cible des injures, des lapidations.

 

 

   Écrire pour Homer c'est sans doute répondre à une question philosophique que  curieusement ne pose pas Langley (qu'est-ce qu'habiter?) et pour protester contre la représentation scandaleusement injuste qu'en donnent les journalistes. Langley, avec son journal intemporel et Homer, avec ses lignes modestes de reclus, désignent leurs vrais ennemis.

 

 

 

  DEUX MOUVEMENTS CONCOMITANTS

 

  On le constate avec le temps: la maison se vide d’habitants et de visiteurs désirés. Elle ne se remplit plus que de tous les objets qui tentent Langley depuis des lustres. Les listes s’accumulent dans le texte et la place devient de plus en plus rare malgré les dimensions de cette bâtisse imposante. Tout est occasion d’accumulation et les "raids d'achats" compulsifs sont fréquents: les journaux et leur odeur particulièrement entêtante (plus de cinquante ans de poussière mangeant l'encre), une collection de phonographes, de disques, des armes, du matériel de plomberie, des sommiers, des têtes de lit, des parapluies, “une authentique borne à incendie, des pneus d’automobile, des lots de tuiles, des pièce de bois dépareillées”, des outils de jardin, tout ce qu'on peut à peine imaginer. Sans oublier, trônant dans la salle à manger, totem inédit, la monumentale Ford Modèle T, démontée et remontée pièce par pièce et se métamorphosant en une "momie industrielle".

 

  De ce fait, la maison devient labyrinthique et la circulation délicate surtout pour Homer qui voit son espace vital réduit à quelques centimètres: en outre, Langley, plus paranoïaque chaque jour, a décidé de "piéger" la maison pour interdire à quiconque de s'aventurer parmi les espaces encore libres: "à l'étage il a si bien tout empilé de manière pyramidale qu'au moindre petit heurt sur n'importe quoi: pneu en caoutchouc, cocotte-minute en fonte, mannequins de couturière, tiroirs de commode vides, tonnelets à bière, pots de fleurs- je prends un certain plaisir à visualiser les possibilités-,l'assemblage entier tombera sur l'intrus, le contrevenant mythique, objet des stratagèmes de Langley. Chaque pièce a sa propre combinaison piégée faite de nos affaires. Des planches à laver enduites de savon attendent sur le plancher qu'un imprudent y pose le pied.Il ne cesse d'améliorer l'équilibre des poids et ses machinations de toutes sortes qu'une fois certaine leur perfection."(j'ai souligné)

 

 Sans parler de la compagnie des rats. 

 

  En même temps, le récit fixe les étapes de la vie du narrateur et  toutes les prises de conscience qui sont autant d'attaques de la désolation.

 Sans emphase, Homer retrace ses premières impressions de déficience, la perte d’estime de lui-même qu’il éprouve un jour, ses doutes sur le sens de sa vie. Il rappelle ses dépressions, ses infortunes amoureuses, son effondrement après le départ des hippies, sa plongée lente dans la surdité qui redouble sa cécité.


  Alors que les entassements de son frère sont tournés vers l’avenir (on se demande lequel mais il y croit: il a toujours l'impression de faire une affaire, alors qu'il n'en fit jamais aucune), son désespoir à lui vient de l’absence d’avenir; seul le passé, seules les modestes aventures de sa vie qu’il raconte, seule la présence de son frère le sauvent :
        “Comment pourrions-nous faire face, une fois morts et disparus, sans personne pour revendiquer notre histoire?


  Leur guerre aura donc lieu encore au-delà de la mort.

 

 Et c'est là que s'impose le génie de Doctorow. Dans cette tristesse mêlée de joies d'où les autres ne sont jamais absents (bien que seulement de passage), dans ces trouées qui retardent l'aveugle nécessité, dans "cet anonymat souverain" qui émeut profondément.

 

Un récit qui n'est, d'aucune façon, une appropriation. Seulement une sonnerie aux vivants.

 


 Rarement, avec autant de retenue et de finesse, on aura restitué deux corps, deux cœurs, deux cerveaux (4) - dans leur solitude et leur singularité dérangeantes. Irremplaçables.

 

                                        ***

 

 

" Ainsi passent les gens dans notre vie, et tout ce qu'on peut conserver d'eux c'est le souvenir de leur humanité, pauvre chose capricieuse privée d'empire, comme la nôtre."

 


 

 

Rossini, le 6 octobre 2013

 

 

 

NOTES

 

(1)  Qui apparaît évidemment dans une envolée critique de Langley.

 

(2) "C'est alors que je compris que ce que Langley appelait sa théorie du Remplacement était l'amertume que lui inspirait la vie ou le désespoir qu'il en éprouvait."

 

(3) Tout Doctorow est dans l'épisode du V -disque arrivé trop tard et entonnant la sonnerie aux morts.

 

(4)  Ce livre est un immense livre sur le cerveau. 

 

 

 

 

 

 

 

 


 


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29 août 2013 4 29 /08 /août /2013 05:41

  "Il s'intéressait non seulement aux objets mis au rebut mais aux événements inattendus et aux coïncidences."

 

  "Il était évident pour lui que le monde se composait et se recomposait sans cesse en un éternel processus d'insatisfaction."

 

     "Ainsi l'artiste orienta-t-il sa vie dans le sens des lignes de force de l'énergie américaine."

 

 

   Comment dire le début du XXème siècle aux États-Unis après Dos Passos, quand on a lu très tôt Ovide et contemplé, béat, les innombrables traces de patins sur une patinoire? Comment raconter l’expansion du capitalisme (prenant conscience du pouvoir de la reproduction) et les obsessions secrètes des capitalistes, les luttes ouvrières ou les combats anarchistes, la percée du jazz?

  Comment? Avec des vignettes animées, des silhouettes finement ironiques, un grouillement de personnages presque tous attachants, avec un roman qui livre son mode d’emploi et avant tout, avec des destins croisés qui s'éclairent les uns les autres. De grands destins, des petits.

Dans un livre-aiguillage. Avec d'étourdissantes coincidences.

 

Une rhapsodie. Une ragsodie.

 

Ainsi, que de personnages passant par la modeste ville de New Rochelle où vit une brave famille dont nous connaîtrons les incessantes métamorphoses!

 

Tout se croise, se décroise, tout file, défile. Tout mue. J.P. Morgan rencontre Ford mais aussi une équipe des Giants en plein cœur de l'Égypte plurimillénaire. Viendront sur le devant de la scène Zapata, Teddy Roosevelt, Woodrow Wilson, Houdini, son ami d'un jour l'archiduc François-Ferdinand ....Et chacun découvre son imprévisible destin:les surprises rythment les intrigues mêlées. À la fin, significativement, c'est la victoire d'un homme de cinéma, d'images....


Tout mue: sauf peut-être l'exigence intérieure chez quelques-uns et surtout la Loi intérieure chez un être qui veut retrouver en l'état sa... Ford T endommagée par des racistes et mourra pour ça.

 

 Esthétiquement, le mélo croise le tragique, le rocambolesque touche au dramatique, l'invraisemblance trouve sa nécessité.


 

DU MOUVEMENT


 Très logiquement, en vrai médiologue, Doctorow observe le rôle des transports dans les événements et les mutations:il est beaucoup question du bateau, de la voiture (la fameuse Ford modèle T), du chemin de fer (aussi bien pour l'évasion du peu fréquentable Harry K. Thaw), du métro, de l’avion biplan (Voisin) au dessus de l’Allemagne, du Lusitania dont l'explosion joua un rôle dans l'entrée en guerre des USA, sans oublier le défilé si touchant de l'enterrement de la pauvre Sarah:on y voit évidemment aussi la circulation de l’argent et les déplacements incessants du grand capitaliste J.P. Morgan (un "révolutionnaire" en un certain sens) qui ne connaît (déjà) aucune frontière et vole tous les trésors européens ou africains.

 

 Vous tenez là, dans sa feinte modestie et grâce à sa virtuosité éblouissante, un grand livre sur la diffusion, l’influence, la transmission y compris des illusions entretenues (l'idéologie) par le capitalisme morganien et fordien. Un grand livre aussi sur l'obsession des communications paranormales dans un monde matérialiste.


 

QUI RACONTE? 


 Nous savons peu de choses du narrateur qui s’amuse à entrelacer des destins que rien ne devrait rapprocher:il est omniscient, en sait donc plus que bien des personnages, révèle (en des formules élégantes ou cinglantes) des pensées qu’on pourrait croire insondables. Désinvolte parfois, il concentre des informations sur les personnages en des sommaires précis et souvent savoureux. Il prétend avoir consulté des journaux intimes (celui de Frère comme celui de Houdini). Il semble beaucoup devoir à l’enfant de la famille de Père et Mère (et son Jeune Frère) que nous découvrons dans l’état de New York et que nous suivons (même jusqu'à Atlantic City) pendant plus d’une décennie: toutes les habitudes, les intérêts (les gares, les trains), les collections (le rebut, le rag) de cet enfant sont traduits esthétiquement dans ce roman. Il lui arrive de juger, de prendre parti. 

 Ce narrateur est avant tout un conteur qui aime pasticher le style du roman feuilleton en multipliant les rencontres et les surprises. Si l’image éculée du kaléidoscope a encore une force c’est pour ce roman qu’il faut l’employer. Il y a du magicien dans ce compositeur de vies réelles et inventées. L'extraordinaire Houdini n'est pas là par hasard.

 

  Quand il dit de l'enfant  "Il courait de tout son esprit. Courait vers quelque chose. Il n'était pas ligoté et ignorait qu'il y eût dans le monde des gens qui s'y intéressaient moins que lui. Il traversait les choses du regard, voyait les autres dans un univers coloré, ne s'étonnait pas des coïncidences.", on croit tenir un auto-portrait de l'artiste en très jeune américain de New Rochelle.


 

UNE OUVERTURE

 

  magnifique. Au départ donc, une famille vivant dans l’État de New York: de solides américains qui ne connaissent ni noirs ni immigrés et qui verront un jour le grand Houdini heurter en Pope-Toledo Runabout noire de quarante cinq chevaux le poteau de téléphone devant chez eux. Passionné d’exploration, le père qui fabrique des drapeaux et flatte le patriotisme va participer à une longue expédition au Pôle nord sous la direction de Peary: on y plantera un de ses drapeaux.
 Le bateau de l’expédition polaire croise un bateau d’émigrants qui attendent un peu de l’Amérique et qui recevront beaucoup de coups, certains parfois heureux grâce à leur courage et leur volonté.
Ainsi l’explorateur patriote, l’Américain bon teint voit passer les émigrants qu’on suit peu à peu dans leur misère, leur vie exploitée, leurs revendications, leur activisme. Par exemple la famille de Mameh (vite écartée), de Tateh et de la petite fille au tablier. Des émigrés qui rejoindront dans leurs combats et leur misère les exilés de l’intérieur, les noirs ou Houdini qui (sans conscience politique pourtant) n’acceptera jamais de fréquenter les riches.

 

  Au commencement, un milieu stable en apparence que le père quitte parfois; de la pauvreté et du racisme. Des luttes. Un homme, Houdini, qui ne songe qu'à s'évader de tout. Un père qui retrouvera installé chez lui, au retour du pôle, un petit enfant noir. Ce Père dont le narrateur dira pour finir:"(...) lui dont toute la vie n'avait été qu'une longue immigation(...)."

 

UNE FAMILLE
 
  Comme pôle qui avait en principe toutes les garanties de la stabilité, nous découvrons cette famille avec Père (petit industriel passionné d’exploration), Mère ((au foyer), belle, désirable, serviable, intelligente), Jeune Frère de Mère (instable, amoureux éperdu d’une femme pour qui on a tué), le petit qui a des liens profonds avec le narrateur. Ce groupe illustre à lui seul les changements qui peuvent survenir dans un monde fait pour être bouleversé sans être révolutionné comme le voudrait Emma Goldman, Emma la Rouge. Le couple des parents aura des hauts et des éloignements et la dimension charitable de Mère provoquera bien des modifications en eux et entre eux. Père conservera quelques aspects fâcheusement réactionnaires mais révélera des qualités inconnues avant de mourir sur le Lusitania.... Veuve, Mère connaîtra l’amour (bien romanesque) avec le baron Ashkenazy qui n'en est pas un mais qui règne sur... le futur Hollywood.... Imprévisible, Jeune Frère de Mère vivra de violents changements d’orientation (bamboche à New York, fabrique de bombes, partage de l’aventure de Coalhouse Walker, guerilla avec Villa et Zapata:on finira par comprendre, trop tard, qu’il était un génie inventif).

  Cette cellule éclatée dit en mineur bien des soubresauts de cette Amérique.


VUES D’AMÉRIQUE 

          "L'Amérique, à l'aube du vingtième siècle, était une nation de pelles à vapeur, de locomotives, de dirigeables, de moteurs à combustion, de téléphones et d'immeubles à vingt-cinq étages."


    En traversant des milieux hétérogènes (et presque étrangers les uns aux autres), en multipliant les causes (volontaires ou pas) de brassages incessants dans ce monde que le pseudo-baron Ashkenazy trouve “si neuf”, Doctorow parvient à nous jeter dans l’histoire imagée du pays sans avoir de prétentions historiques ou sociologiques (cependant on n’oublie pas sa malicieuse sociologie des spectateurs de base ball comme on comprend très vite la passion de Ford pour le vieux naturaliste John Burroughs). Retenons tout de même une phrase consacrée au personnage le plus discret du roman: "Le petit garçon considérait les histoires comme des reflets de la vérité et PAR CONSÉQUENT COMME DES PROPOSITIONS SUSCEPTIBLES D'ÊTRE MISES À L'ÉPREUVE." (j'ai souligné)
    Son roman, mêlant ironie et émerveillement,  montre la violence réelle (la grève dans les manufactures de Lawrence) et latente des rapports sociaux et rappelle la tradition des agressions contre les hommes politiques (une méprise d'un garde du corps du vice-président Sheridan tuera la jeune Sarah); il raconte les immigrations, les différences entre les générations d'arrivants; il décrit le racisme par de petits gestes symboliques autant que par des comportements ou des déclarations scandaleuses;
avec Ford et Morgan (si différents l'un de l'autre), il dévoile les formes  nouvelles (alors) du capitalisme et les contestations qui s’en trouvent renforcées (l’anarchiste Emma si libre et si vivante (sa fin est tragique), le socialiste (provisoire) Tateh, le légaliste absolu (Coalhouse Walker)). Il fait deviner les choix qui s’offrent à chacun, les transformations (lentes (celle de Mère au plan sentimental, social et culturel-si délicatement racontée), radicales (comme celle de Jeune frère qui deviendra zapatiste!)), surprenantes (comme la mue ultime  de Père) des regards de tous. Son Amérique est captée par des portraits, des silhouettes, des trajets, des rencontres étonnantes et elle offre un riche panorama des rapports au monde, à la société, à la vie. La grande valeur dans cet univers est la volonté (qui prend des formes extrêmes ou modestes) que chaque destin invente à sa manière. On est touché par la transformation de Tateh devenu baron et maître d'Hollywood à force d'amour de la vie qui pourtant ne l'épargna pas pendant si longtemps.

  La légèreté apparente du récit parfois rocambolesque fascine tout autant que son évidente profondeur. Doctorow redonne au sourire et à l'empathie toute leur puissance de connaissance.

 

 

RÉÉCRITURE


  Au cœur du livre, une trajectoire rectiligne qui finit dans la violence. Dans la famille que nous accompagnons pendant quatre cents pages, un petit enfant noir trouvé dans le jardin a été “adopté” avec sa très jeune mère Sarah. Un jour, un homme noir d’une grande élégance venant de Harlem arriva en Ford T et demanda à la voir. En vain. Il revint régulièrement. Une fois, on offrit du thé à ce pianiste professionnel, admirateur de Scott Joplin et jouant du rag à New York. Ses visites furent infructueuses pendant des mois ce qui ne l’empêchait pas de faire de beaux cadeaux à l’enfant. Tout de même, un dimanche de mars, Sarah monta dans la Ford et accepta la demande en mariage du visiteur zélé: il se nommait Coalhouse Walker Junior.
  Kleist écrivit entre 1808 et 1810 un roman (1) dont le héros  s’appelait Michel Kohlhaas, maquignon talentueux et bon citoyen qui vivait au temps de Luther. C’est son histoire que nous retrouvons adaptée à la société américaine du début du vingtième siècle (avec une grande impasse (volontaire) du narrateur sur la période de formation intellectuelle de Coalhouse). Lésé injustement par le Junker Wenzel (une histoire de chevaux, évidemment), Michel protesta patiemment devant toutes les autorités pour obtenir gain de cause. Constatant l’échec de ses plaintes et les protections dont profitait son voleur, il se lança dans une folle équipée vindicative qui mit à feu et à sang des villages et même des villes. Il devint le chef d’une horde de pillards....
  Le contexte (historique, social, intellectuel) des deux romans n’est évidemment pas le même;les épisodes diffèrent souvent (l'habileté réductrice de Doctorow est éclatante); la violence dans le roman allemand est plus radicale, plus développée et les ravages en sont effrayants: Coalhouse Walker a beaucoup plus de classe et de distinction que son modèle allemand qui incarne pourtant une bourgeoisie assez lettrée. On reconnaît toutefois bien des épisodes majeurs et jusque dans la mort acceptée c’est la question de la Loi et de son respect absolu qui est traitée de façon aiguë, en particulier en opposition avec une autre forme de combat plus religieuse représentée par Booker T. Whashington.
Après les bouleversements des années cinquante et soixante que connut Doctorow, Coalhouse est sans doute le personnage qui permet (encore) de poser les plus grandes questions politiques et philosophiques.



 La fin du roman consacre un homme de cinéma parti de rien et qui réussit tout.  Certes l’Image est devenue toute-puissante et Emma la rouge finit déportée.

Reste un roman magique qui ressuscite et célèbre Houdini (Érich Weiss) qui toute sa vie a forcé les limites de la hardiesse et de la volonté pour échapper aux pièges les plus insensés. Malgré la mélancolie de certaines pages, on se dit que pour ceux qui viennent après, loin du ragtime, chacun à sa mesure, tout n'est pas perdu. Tout change toujours. On peut encore s'échapper et ajouter d'autres lamelles au kaléidoscope. Proust ne parlait-il pas de "repeints successifs"?

 

 

Rossini, le 8 septembre 2013


NOTE


(1) d’"APRÈS UNE ANCIENNE CHRONIQUE". Texte rendu "célèbre" cette année par son adaptation filmée.

 

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15 août 2013 4 15 /08 /août /2013 06:01


"(...) et vous vous dites:"Nous sommes loin de la Beat Generation dans cette forêt humide."

 

"(...) me faisant prendre conscience de l'essence spectrale de l'existence (...)."

 


    BIG SUR (1962) est rédigé assez vite (dix jours) en octobre 1961, à Orlando: Kerouac a déjà écrit, entre autres, SUR LA ROUTE (paru le 5 septembre 1957), LES SOUTERRAINS (1958), LES CLOCHARDS CÉLESTES (1958), TRISTESSA (1960), LE VAGABOND SOLITAIRE (1960). Il est (trop) célèbre, usé par cette célébrité, par la boisson et d'autres consommations. En 1960, il cherche refuge non loin de Big Sur dans le bungalow (chalet/cabane) de Lawrence Ferlinghetti (Lorenzo Monsanto dans le livre).

   Y a-t-il des refuges pour Kerouac, Kerouac qui croit avoir une mission reçue de Dieu en tant qu’écrivain, qui se voit aussi comme le Fantôme de l’opéra?  Y a-t-il un lieu pour lui permettre de se poser? Un bungalow, un fauteuil, celui de son père, celui de chez Billie (qui s’effondre) feraient-ils l'affaire? Se faire "ouvrier d'usine " après avoir "fermé sa grande gueule", serait-ce une autre solution? 

 Kerouac avait déjà tenté la vie érémitique mais pas de cette façon défensive. Ce repli est inédit.

 Job avait son fumier;en quête de pureté, Jack voit du fumier partout.

 À la fin pourtant....

 

 

"Si je suis venu passer l'été à Big Sur, c'est précisément pour échapper à ça"

 

D’emblée, tout est dit.  Dès la première page.

 

   Le plan était bien au point. Ferlinghetti / Monsanto lui prêtait pour six semaines son chalet: venu en train de New York, Kerouac y vivrait dans le plus grand secret pour "casser du bois, tirer de l'eau, écrire, dormir, se promener" etc.  

 

MAIS,

 

il y a toujours un mais chez Kerouac.

 

 

MAIS Jack s'enivre, déboule dans la librairie de son ami, est reconnu de tous, lui "le Roi des Beatniks" et fait déjà la bringue avec ses copains pendant plusieurs jours. Kerouac a l'art de saboter les plus beaux projets. Plus tard, il manquera un rendez-vous avec son "voisin", Henry Miller.


Pourtant il lui fallait fuir. Il a quarante ans et non l’âge qu’il a dans le récit qui le rendit tout à coup célèbre. Depuis trois ans, depuis SUR LA ROUTE, il mène “une existence de cinglé”. Il doit tout subir dans sa maison de Long Island où il vit avec sa mère. Les visiteurs, les tapeurs, les intervieweurs, les curieux, les imitateurs, les simulateurs, ceux qui ont entendu dire, ceux qui veulent toucher du doigt le phénomène, les cuités, les cuiteurs, ceux qui le prennent pour un autre…. Nouveau havre qui serait comme la bicoque de Japhy, la cahute de Ferlinghetti l’attendait:et le voilà déjà avec l’amertume de la gueule de bois. Déjà, des voix lui parlent, lui chantent.
Il faut réagir après ces “trois dernières années de beuverie, de désespoir physique, spirituel et métaphysique”. Il faut fuir “la sensation d’être un monstre de boue”(1). C’est dit: le barda “le sac à dos de l’espoir” est bien prêt.

 

 

  Récit "picaresque" d’un pari intenable avec portraits et autoportraits."Ça ne vaut la peine d'être raconté que si je vais au fond des choses."
 

Nous allons suivre le récit du séjour dans la cahute de Monsanto dans laquelle il ne saura rester longtemps. Avec lui nous serons soumis aux alternances sourdes ou brutales, aux mouvements de bascule, aux phases maniaques et dépressives, aux bonheurs simples et à la rude privation, aux engouements et à la tristesse, aux ouvertures et aux replis, aux extases et aux délires. Un rythme cyclique qui ne tourne pas rond. Chaque étape représente une aggravation. Cercles d’un enfer.

 

Significativement, il lit là-bas DOCTEUR JEKYLL ET MISTER HYDE. Il fait le rapprochement : "Guère étonnant que je me sois moi-même transformé, d'un Jekyll débonnaire en un Hyde hystérique en un court laps de temps de six semaines, PERDANT TOUTE MAÎTRISE DES MÉCANISMES MENTAUX POUR LA PREMIÈRE FOIS DE MA VIE."(je souligne)

 

 

Aucun doute n’est permis:le narrateur ne cesse de nous confier par des prolepses insistantes que le pire lui est arrivé. Autour de lui, tout devient vite mauvais signe, indice troublant. Lire c’est donc suivre sa pente. La mort rôde. Avec la voiture tombée il y a longtemps dans l'abîme du canyon, puis l’annonce de la mort de son chat; avec la loutre morte.


Les moments de la "chute" sont facilement repérables. Quelques jours heureux (après une arrivée un peu terrorisante qui le marquera durablement (2) et nous sert d'avertissement (la chauve-souris reviendra dans le texte)) d'un paradis "merveilleux" (le mot est répété souvent) où sensations (gestes premiers, petites choses, effet de participation à des éléments millénaires) et mémoire sont  sollicités pour le plaisir: une célébration sincère qui frôle parfois la méthode Coué; un récit qui tient aussi du discours saturé de références littéraires, religieuses, ethnologiques- ce qui ne surprend pas le lecteur de Kerouac. "L'innocence absolue, celle de l'Indien qui a construit une pirogue tout seule dans les bois."Emerson apparaît vite. Et l'écriture, à l'écoute des fureurs de l'océan (le poème LA MER est placé en fin de livre). Surviennent aussi vite, l'angoisse et l'ennui-malgré les certitudes du grand chapitre VIII, hymne à l'immanence fondé sur l'anaphore IL Y A . 

 

Puis soudain au bord de la mer, le mensonge de son séjour lui est suggéré par l'océan. C'est le retour pénible en stop vers Frisco, les amis (Monsanto/Ferlinghetti, Ben Fagan/Philip Walen, Dave Wain/Lew Welch, Cody/ Cassady changé par son séjour à Saint-Quentin), la ville, la biture. Ayant le sentiment d’avoir trahi (Monsanto parlera de profanation) Big Sur, il y retournera avec les potes, allumera des feux sur la plage, écoutera des lectures de ses amis écrivains, participera, avec Arthur Mia, à des dialogues automatiques qui auraient plu aux surréalistes, s’amusera à des concours de bûcherons-tout en se croyant à la tête de guérilleros. Resté seul avec Ron Blake, “jeune crétin de Beatnik”  qu’il fuyait, lui et ses semblables, en venant à Big Sur, il éprouve une première attaque de delirium tremens qu’il décrit parfaitement comme douleur d’angoisse à l’aide d’une puissante capacité de dédoublement:tout ce qu’il a vécu, senti-médité dans les premières semaines lui revient sous forme spectrale.
 Quand tous sont repartis il connaît un léger mieux mais la reviviscence de la paranoïa (dont il raconte la fable fondatrice née dans l'enfance) guette.

 

Les mouvements de repli et d’ouverture vont s’accélérer comme les tentations de vie à plusieurs (Cody, sa femme Evelyn / Carolyn, sa maîtresse Billie/ Jackie Gibson), de sexualité "libre", sorte de ronde jamais totalement dégagée d’arrière-pensées et de ressemblances confuses (pour ne rien dire du mépris pour les femmes du "harem"), comme les nuits d’ivresse qui l’épuisent durablement. Il y a du rêve de phalanstère dans ces pages mais la mort a pris la forme de la paranoïa et tout semble alors comploter contre lui, y compris Billie. Il raconte avec franchise du sordide qui frôle parfois l'abjection.

 

Tu ne vois donc pas que ce sont des mots vides de sens;je m’aperçois que j’ai joué comme un enfant heureux avec des mots, dans un immense univers tragique.”


    Il en a marre de tout et du canyon particulièrement. Il le vit comme un piège. Il veut rentrer chez lui. Il a la tremblote. Il est dégoûté du vent, des vagues. La terreur qui le saisissait au début de son installation le reprend. La mer peut tout vaincre, tout avaler. Une autre eau, celle de la rivière qu’il consomme soudain beaucoup, lui paraît empoisonnée. Tout le monde lui en veut, le persécute. Lui- même se reproche de n'être bon à rien sinon à gémir sur son sort, à s'apitoyer. Il se donne l'impression d'être "le seul être au monde dépourvu de toute humanité." Il sent la folie monter en lui. Le monde se déforme, la nature dominée par la lune omnipotente le harcèle; manger un poisson devient une épreuve. Des venins ont envahi son corps, son sang, ils "sont asexuels, asociaux, à-n'importe quoi."Le phalanstère des amis et des maîtresses devient un gang ligué contre lui.

 

  Tout est liquide, mouvant. Lui qui était capable de tout absorber se sent menacé d'absorption. Le grand complot (anti-catho, coco) est en marche. Il se prend à rêver avec nostalgie d'un bâillement de dimanche long d'ennui...

 

 C'est alors la Vision (du trois septembre) sous la lumière sélénite. Vision rapportée minutieusement, cliniquement, de l'intérieur. Le combat de la Croix contre le Vide. Des chauves-souris, une soucoupe volante. Un rêve qui le fait remonter loin dans son passé (Lowell). Le Pic de la Désolation. Des vautours humains. Un Styx répugnant obstué d'immondices et de cadavres. Billie dort. Il est seul. Il se parle. Il est emporté, dilué par des explosions qui crèvent tout le voyage d'une vie :

 

 "Tout ce que je peux me dire se transforme soudain en un jargon tumultueux et la signification de mes paroles ne peut même pas demeurer une minute, que dis-je, un seul instant, afin de satisfaire mes propres efforts pour garder la situation en main: chacune de mes pensées est réduite en un million de morceaux par un million d'explosions mentales dont j'avais gardé un si merveilleux souvenir quand je les avais connues pour la première fois après absorption de peyotl et de mescal; j'avais dit alors (AU MOMENT OÙ JE JOUAIS ENCORE INNOCEMMENT AVEC LES MOTS): "Ah, les MANIFESTATIONS DE LA MULTIPLICITÉ, TU PEUX VRAIMENT LES VOIR, CE NE SONT QUE DES MOTS", mais maintenant, ça se transforme en :"Keselamaroyot, tu pourris."Et quand le jour se lève enfin, mon âme est brisée en mille morceaux, elle n'est plus qu'une série d'explosions de plus en plus bruyantes et multiples, certaines semblables à de grands ensembles orchestraux, suivies d'éclatements où se mêlent les sons et les lumières aux teintes arc-en-ciel."(je souligne)

 

 

 

 

  "M'man avait raison, cette existence ne pouvait me mener qu'à la folie; maintenant il est trop tard. Que vais-je lui dire ? Elle va être terrifiée"

 

  Il a failli laisser tomber les livres et l'écriture. Il rêve même de fermer sa grande gueule. Au réveil, le calme revient, l'espoir fait oublier la nuit folle. Écrite au futur, la fin est optimiste.... "Je prendrai mon billet et je dirai au revoir à tout le monde, par une journée fleurie d'automne, et je quitterai San Francisco pour retraverser l'Amérique et rentrer chez moi;et tout redeviendra comme au début. une ére d'éternel bonheur commencera. rien ne s'est jamais passé. Même pas ça.(...) Ma mère va m'attendre tout heureuse. Le coin de ma cour où Tyke [ son chat] est enterré sera un nouveau sanctuaire odorant qui rendra ma maison plus accueillante encore. Par les douces nuits de printemps, je resterai dans le jardin, sous les étoiles. Quelque chose de bon va venir de toutes choses. Et un bonheur éternel m'attend. Nul besoin de dire un mot de plus."

 

 

Qui peut y croire?

 

 

 GRANDEUR DE KEROUAC


   Avec honnêteté, comme toujours, Kerouac rapporte des faits, des sensations, des lâchetés, des trahisons, des ratages. Son talent est grand même si certains aspects agacent beaucoup de lecteurs comme parfois une certaine emphase et des excès dans le lyrisme.

   Bien que peu remarquée on doit reconnaître chez lui une puissance satirique qu'il aurait pu cultiver (mais c'est si loin de lui):son portrait de l’Américain moyen en voiture soumis au matriarcat (lui-même en connaissant long sur le sujet) et refusant de le prendre en stop ne manque pas de drôlerie. On comprend l’obsession des langues dans la langue qui trouve une force inouïe dans le poème final. On mesure encore plus l’empire du catholicisme sur ses valeurs minimales: il y a chez lui un puritanisme qui n'arrangera rien à ses options des dernières années. Plus connues sont les évocations des amis et amies qu’il rencontrent à nouveau ou découvre pour la première fois. L'amitié aura été son alcool le plus fort. On retrouve sans surprise Cody/Neal Cassady(Pomeray) largement assagi mais aussi de belles évocations de Ben Fagan (Philip Walen), Joey Rosenberg, et surtout de  Georges Baso, savant boudddhiste devenu tuberculeux, loin de tout...et auquel il adressse un adieu poignant fait de jeux des gestes. On est ému par sa définition de la voix de Billie, on devine sa fascination pour Perry Yturbide l’ange barraqué, le double de Kerouac pour Cody, sorte de force démente qui va et qui est capable de tuer sans effort ni scrupule, amoureux sincère de Billie- image un peu passée de l’idéal de Kerouac.

 

 

   Le grand OUI est désormais rongé par la pulsion de mort. Le paradis n’est pas à Big Sur, le repos n'est pas pour Kerouac. Il n'écoutera pas les conseils de Ferlinghetti.

   Sa récente difficulté à vivre simultanément les possibles, son incapacité  à cohober l'instant et la menace de la chute permanente font de BIG SUR une œuvre-document au lyrisme sombre qui nous éloigne des CLOCHARDS CÉLESTES. Ce n’est pas le plus grand livre de Kerouac mais celui dans lequel le liquide, le mobile qu'il rêvait d'être se solidifient, et se retournent contre lui pour l'éclairer d'autant mieux en tous ses éclats.  

 

 

Rossini, le 22 août 2013

 

 

NOTES

(1) Boue, vase, fange et déchets nous attendent dans le délire qui clôt presque le roman.

 (2) Le premier soir, la mer et son vacarme l'affolent; la nature bucolique espérée prend la forme nocturne du visqueux, des "clapotements dangereux"; il croit percevoir un dragon, découvre des "racines monstrueuses", se soucie d'un relief qu'il nomme Mien-Mo sous l'influence d'un cauchemar.

 

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26 juillet 2013 5 26 /07 /juillet /2013 06:08


"J'étais le premier homme de ma famille à terminer la huitième classe."

 

 

 

"Et nous sommes restés ainsi, debout sous l'unique ampoule électrique, à nous regarder l'un l'autre sans rien dire."


 

"Quand des choses comme ça m'arrivent, je ne parle pas. Je ne sais pas quoi dire."

 

 

 

      Un jeune homme se trouve dans un vieux train inconfortable. Pendant le voyage, il repense au train de son enfance, à ce jouet avec lequel il s'amusait en compagnie de sa tante Mae dans la chambre qui sera dite plus tard "la chambre au train". Il se remémore tout le trajet de sa courte vie et en particulier le moment où sa mère vit partir (là aussi en train) son mari à la guerre ou le départ de la première fille qu'il aima bien maladroitement.

 

       Un itinéraire dans le désert d'une vie; un nouveau départ.

 

 

 

 

    LA BIBLE DE NÉON (THE NEON BIBLE), LA CONJURATION DES IMBÉCILES (A CONFEDERACY OF DUNCES (1980)):deux livres frères, c’est tout, et après, on se donne la mort avec un tuyau d’arrosage branché sur l’échappement de sa voiture....


 Deux livres pourtant que tout oppose en principe.


 Tout le monde a été saisi par Ignatius J. Reilly, le sale gosse à la rage mordante.


 On ne connaît pas assez David qui se raconte dans LA BIBLE DE NÉON avec l'ambition de ne restituer chronologiquement que ce qui était dans sa conscience d'enfant en train de grandir....L'adulte (en réalite Toole avait seize ans...) a beaucoup appris (et nous aurons une surprise vers la fin) depuis mais il revisite bien des épisodes avec son inconscience et son ignorance d'alors (mais que faisait Tante Mae sous la véranda avec Georges? Oui, les olives poussent sur un arbre) qui ne nous empêchent pas de lire des étonnements "involontairement" critiques (tiens, l'évangéliste Bobby Lee en tournée n'est pas à la guerre alors qu'il en a l'âge...). Nous connaîtrons comme toujours dans ce type de récit les premières fois (la margarine; sa première danse; avec Miss Scover, il a frôlé une première fois...; avec Jo-Lyne le premier baiser fut sans lendemain) et les jamais plus (la proximité avec le père brisée tôt; la maison en construction qu'il approcha avec son premier amour et qu'il voulait voir demeurer inachevée). Le lecteur chemine au rythme des lentes prises de conscience de l'enfant.


 La langue du narrateur qui se souvient est simplement pauvre. Elle rapporte des faits insignifiants et, partant, sursignifiants, en creux. Plate à dessein, supérieurement banale, digne d'un bon élève, elle rend sensible à une posture qui ne doit pas tromper. Comme beaucoup de membres de sa famille, le jeune David aime regarder depuis la veranda et du haut de sa colline:il y a chez lui une apparence de passivité devant ce monde qui s'imprime lentement ou brutalement en lui. Jusqu'au jour où la passivité se révèle  brutalement active.

 

Où sommes-nous? Dans une petite ville de Louisiane dominée par une seule famille (qui affiche fièrement, en lettres lumineuses, sa domination(1)), divisée en quartiers plus ou moins pauvres séparés par de nombreux terrains vagues:au nord résident les riches.  Pendant la seconde guerre mondiale les hommes absents seront remplacés par les femmes dans tous les travaux. Au retour des soldats, la ville plus peuplée s'étend sur les collines déboisées mais pas  sur celle où réside David:après avoir habité en ville, ses parents (en raison du licenciement du père) ont été obligés de rejoindre une sorte de vieille ferme insalubre et bancale.

 

 David est le fils unique d'une famille privée de tout qui survit comme elle peut. Le père  chômeur se passionne pour la pousse de végétaux derrière la maison. Le plus incompétent des jardiniers sait qu’il n’y a aucune chance de voir naître la moindre plante. C’est sa folie et elle le rend violent. Il en frappe même la mère. Il s’engagera dans l’armée, enverra des lettres enthousiastes sur l’Italie mais on informera la famille de sa mort. Une photo d’un cimetière américain avec des croix blanches toutes semblables deviendra l’obsession de la mère qui jusque-là avait lutté comme elle pouvait pour élever David en le sauvant comme elle pouvait de la famine (il lui fallut vendre des outils pour manger).

  Ce dernier est souvent victime du tabassage de ses camarades et de l’ignoble sottise de certains enseignants. Son institutrice se venge sur lui de sa furieuse médiocrité avec comme support la morale puritaine qui cache bien des saletés. Il connaît coups et enfermement.

 

   Il suit cependant une bonne scolarité grâce à des êtres moins inhumains que cette Watkins qui le persécuta.  Une brave femme un peu sourde le réconcilie avec les instituteurs et un professeur de musique homosexuel l'impressionne beaucoup. Faute de moyens pécuniaires, il doit pourtant renoncer à des études supérieures.


 

  Récit humble d'une pauvre éducation avec ses étapes, ses rites, ses misères, ses bouts de bonheur mais surtout radioscopie d'un milieu victime d'une atmosphère religieuse étouffante, tel est le roman du futur auteur de LA CONJURATION.
 Sans hausser le ton, en se contentant de dire les faits, Toole/David rend dans toute son horreur insidieuse l'empire du puritanisme. Rien ne peut être tenté ou vécu sans que le pasteur ne s’en mêle. S’habiller, consommer, se divertir, aimer, mourir même:tout est contrôlé par la bigoterie ambiante et ses agents zélés. Cet adolescent apprend à la dure comment on réprime la culture et toute manifestation d’intelligence ou de sensibilité: “À l’école, ils nous disaient qu’on devait penser par soi-même, mais dans la ville, il n’était pas question de faire ça.Vous deviez penser ce que votre père avait pensé toute sa vie, c’est-à-dire ce que tout le monde pensait.”
 Le point fort de cette dénonciation se situe dans l’évocation de la visite de l’évangéliste Bobbie Lee Taylor et le grotesque est atteint dans la concurrence entre les manipulateurs que sont le pasteur et ce beau discoureur cynique.
  La violence de cette cagoterie sournoise qui vous couve et maille tout l’univers de la cité apparaît de mieux en mieux vers la fin:on comprend que beaucoup de vieillards sont renvoyés de la ville par le pasteur sous couvert d’humanisme chrétien. De cette façon,  il se débarrasse des pauvres et des mécréants. Ainsi vient-il à la fin du récit chercher la mère de David pour l’emmener dans un asile de fous au nom du bien-être de tous....Au fil du temps, le jeune narrateur a pris en horreur le mot chrétien….


   Dans cet univers misérable, étriqué, surveillé, où la pureté du sang américain est louée, une personne choque, dérange, provoque - plus ou moins volontairement. C’est Tante Mae venue d’”au-delà des frontières de l’état, d’une région où il y avait des boîtes de nuit.”….avec des teintes de cheveux invraisemblables, des robes étonnantes, des parfums inédits, des intérêts inconnus. Se promener avec elle est un plaisir qui prend encore plus de valeur avec le souvenir. Elle incarne pour l’enfant la proximité d’un corps sur lequel on peut se reposer avec tendresse et l’ailleurs: celui des vedettes de cinéma d’alors (Rita Hayworth, Jean Harlow), des théâtres voires des bastringues où elle se montra désirable et chanta sans talent mais avec joie (le passage est merveilleux) dans une sorte d’ivresse. Le prix en était des hôtels minables et des oreillers puants mais son désir alors était comblé. Elle existait.

 Tout le monde la connaît mais on la tient à distance. Pourtant, pendant la guerre, quand les hommes sont partis, elle devint une solide contremaîtresse aimée dans une usine et la fête (avec bière, pour une fois) pendant laquelle elle s’illustre (en dansant, en chantant) est la belle réplique fraternelle aux réunions de l’évangéliste violeur de consciences. Après la mort du père et le déclin de la mère, Mae tentera de s’occuper de Dave tout en menant une petite carrière:elle les quittera pour des spectacles plus "ambitieux" à Nashville en promettant de subvenir à leurs besoins.

     Scandale dans la ville, Tante Mae représentait un écart pour l’enfant promis au pire des confinements:elle élargissait son horizon sans qu’il sache vraiment ce qui se trouvait au-delà de sa vallée. Elle était de l'essence du caché, du mystère.


  La grandeur de ce petit roman se situe dans l’apparente passivité de cet être souvent assis jambes pendantes dans le vide qui se révèle vite sensible et découvre peu à peu une sensualité sans norme et sans exemple codés, ce qui le dessert auprès de Jo-Lynne. Avec un style d'adolescent, sans grandes phrases, David sait dire le bonheur simple pris à la sensation des parfums, des formes et des couleurs des fleurs. Il parle comme personne du chèvrefeuille, de la lune, des aiguilles de pins, de son amour des animaux, des bouts de rien du tout qui émeuvent.

  Un épisode retient l’attention du lecteur:ayant sali son pantalon David est la risée de ses camarades de classe et il est enfermé dans une salle par son institutrice dont il se vengera sans le vouloir. Pour faire sécher ses habits il doit se dévêtir et découvre le plaisir de la nudité pourtant interdite. Qui a fréquenté Ignatius reconnaît une blessure qui ne sera pas sans écho chez le sale garnement.

LA BIBLE DE NÉON: dans la vallée, la dominant, comme le nom de Renning symbolise le capital écrasant le travail, c’est cette enseigne qui brille tard pour être visible de tous comme un rappel à l’ordre. Elle est située sur le toit de l’église (?) du pasteur “avec ses pages jaunes, ses lettres rouges, et la grosse croix bleue au centre.” Un soir qu’il prie à la demande de Tante Mae les yeux de David tombent sur le néon : “et je n’ai pu continuer. Et puis j’ai vu les étoiles du ciel qui brillaient autant que la belle prière, et j’ai recommencé, et la prière est venue sans que j’aie à réfléchir, et je l’ai offerte aux étoiles et au ciel de la nuit.”
  L
e rival du néon du saloon, le néon vulgaire, la bondieuserie kitsch, le modernisme tapageur, la technologie envahissante au service d’un archaïsme répressif. On voudrait que le vent de l'ouragan final l'ait balayé. En tout cas, David qui ne cède par à la rigidité de ses parents (dans cette famille le regard médusé est fréquent) lui tourne le dos dans le train qui le mène loin de ce creuset immonde. Après avoir uni symboliquement ses parents dans l'endroit qui les avait séparés et où rien ne devait jamais pousser.

 

  La Bible de néon:Toole a choisi la lumière de la vielle lampe graisseuse qui éclairait bien assez la misère entretenue et les victimes de la malveillance.

 

 

  Voilà un des procès les plus sobres, les plus sobrement intenses de l'étouffoir puritain et plus largement de tout étouffoir social. Ignatius lui aussi se bloqua sur une époque et se mit à haïr tout le reste. On le comprend mieux maintenant. Même si les imbéciles gagnent toujours.

 

 

 

  "Parfois je voyais un œuf cassé sur le chemin, tombé du nid perché dans les pins, et je pensais au bel oiseau que cela aurait pu être."

 

 

 

 

 

Rossini, le 29 juillet 2013

 


NOTE

 

(1) Le père disait : "Ces Renning, c'est à cause d'eux qu'on reste pauvres. Foutus bougres de riches. C'est à cause d'eux que toute la vallée reste pauvre, à cause d'eux et des foutus politiciens qu'ils font élire pour nous commander." 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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