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7 janvier 2015 3 07 /01 /janvier /2015 05:43

 

 

 

  «Dans le fond, la santé est un état qui tient du miracle.» (page 16) 



  Avec l’assurance du sourcier infaillible, les éditions Allia nous offrait en 2010 un tout petit texte d’Italo Svevo publié pour la première fois dans ses œuvres complètes en 1968.



  On dira qu’il s’agit d’une nouvelle en forme de monologue dont on imagine que, mis en scène, il doit être impayable. On songe, parfois, à Beckett, celui d’avant le théâtre.



  Ses premières phrases distinguent différentes catégories du présent, du temps personnel. Il apparaît vite que celui qui se confie à nous a la manie de l’ordre, du classement, de l’organisation. Il prononce même le mot  système.


  En très peu de lignes, nous découvrons une vie, une éducation par l’amour (et quelle éducation et quel amour!- «Je fus formé par Félicita à la carrière de vieillard à laquelle je suis désormais condamné.»), et, pour finir, les vérités de la vieillesse, reflet fidèle d’une existence flétrie par la naissance....


 Qui parle?

 

 Un Triestin, évidemment, retiré des affaires depuis huit ans. Un hypocondriaque de soixante-dix ans qui n’a donc comme souci unique que l’hygiène et la médication. Il tient en haute estime Hahnemann, l’inventeur de l’homéopathie.... On a droit à sa pression sanguine (il s’arrête de parler pour la prendre), à ses privations, à sa perte de poids, à sa sortie hebdomadaire pour entretenir son corps…. Il pratique avec fierté une stricte et sourcilleuse auto-scopie. Tenant le cœur pour un «organe de seconde importance», il prête la plus grande attention au sexe, soleil de l’univers humain. On comprend vite qu’il a pour son corps une complaisance que d’autres limitent à leur nombril…. Et comme il regarde le cosmos comme un corps....

 
 Marié à la pauvre Augusta, décidé à «rouler» Mère Nature, il a pris (contre mensualité - exorbitante, s’il la compare aux prix d’avant-guerre…) une maîtresse en croyant entrer dans une pharmacie, ce qui atténua fortement sa culpabilité. Comme le mot pharmacie le dit lui-même, un médicament peut devenir poison…. Mais avec Felicita ( vingt-quatre ans), il constata que les choses étaient un peu plus complexes. On l'a compris:il n’est pas tombé amoureux mais seulement tombé d’accord avec la jeune fille.... Les visites joyeuses comme celles qui vous portent vers un dispensaire médical donnent lieu à des échanges amoureux d’une grande fraîcheur (« Et très souvent, s’abandonnant dans mes bras, elle me la gâchait en toute ingénuité: “c’est curieux !Tu ne me dégoûtes pas". Un jour, avec la brutalité dont je suis capable en certaines circonstances, je lui murmurai doucement à l’oreille:”C’est curieux! Toi non plus, tu ne me dégoûtes pas.” Cela la fit tellement rire que la séance s’en trouva interrompue.») et leur communauté épisodique, tarifée, réglementée ne tient pas toutes ses promesses malgré la gentillesse, la prévenance (intéressées) de l’hôtesse...Chacun passe son temps a épier les pièges de l’autre.


La liaison-traitement dure peu:elle est l’occasion de faire la connaissance d’un autre «curiste», Misceli, un homme fataliste, à grosse mâchoire qui réussit à la Bourse. Leurs échanges ne sont pas des sommets de la Pensée mais ils peuvent être assez tordus (« J’avais en somme l’impression qu’il parlait mais ne s’écoutait pas. Il était comme moi qui ne l’écoutais pas du tout, mais qui le regardais en tentant de comprendre justement ce qu’il ne disait pas.»). Enfin! notre «héros» tient quelqu’un qui lui permet de se comparer à son avantage….Une question le poursuit tout de même:quel prix prenait-elle pour Misceli? 

 

 

 

    Le petit livre refermé, on se demande ce qu’on a lu: une vie de cloporte rendue à l’aide d’une sorte d’épopée miniature contre Mère Nature? Une descente aux enfers de la lésine et du contentement de soi? L’introspection d’un minable qui se rassure à trouver toujours plus bas que lui?


   Pourtant, dans le flux de ce témoignage accablant, surnagent quelques débris qui retiennent le lecteur; dans l’odieuse mélasse de ses bonheurs étriqués, repus de cynisme aveugle, d’ignorance et d’insensibilité, contournant toutes les consolations thanatographiques, percent, par instant, de réelles beautés (l’évocation de certains gestes) et de fines analyses:ainsi La Neuvième symphonie de Beethoven, inattendue dans cet univers, prend soudain, en quelques lignes, une dimension d'une profondeur inouïe.

  Comique, dérisoire, accablante, grotesque, cette nouvelle raconte l'écran le plus désespérément satisfait et le plus faussement solide contre la solitude.

 

 

 

 

 

Rossini, le 8 janvier 2015

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24 février 2014 1 24 /02 /février /2014 05:20

  "Que voulez-vous! Cette fille-là, c'est un mur." (page 72)

 

                                         ♦♦

 

 "(...) au moment où j'achevais un drame assez noir par lequel je m'expliquais cette espèce de DOULEUR MONUMENTALISÉE."(je souligne-page 60)

 

 

                                                                       ◆◆◆

 

 

  Que de mots, que de paroles, que de discours qui, dans ce petit texte (écrit dans les début des années trente), nous mènent vers un silence de mort!

 

 

 

  Cette (autre) étude de femme a souvent changé de place et de nature dans LA COMÉDIE HUMAINE (1). Elle réserve bien des secrets au lecteur.
 Avec les quatre-vingts pages d'une étonnante rhapsodie (
parfois inconséquente dira le lecteur le plus indulgent), vous avez l'impression, en même temps que de retrouver toute une rhétorique, toute une esthétique (2), de toucher à quelque chose de fondamental pour Balzac et d'essentiel pour sa connaissance.

 


Quand et où sommes-nous?


Dans cette “horrible époque”, sous le règne de Louis-Philippe.  Chez  Mlle des Touches, “le dernier asile où se soit réfugié l’esprit français d’autrefois, avec sa profondeur cachée, ses mille détours et sa politesse exquise.”(3) Une soirée, une réception parisienne, le lieu du monde le plus spirituel. Un sentiment commun domine (presque) tous les invités:quelque chose est perdu depuis la Révolution et tout est devenu petit.


  Fait étrange:tous les personnages de Balzac écouteront (voire pour certains, animeront) cet tour de paroles peu commun. Émile Blondet, les deux Nuncingen, le ministre de Marsay, la princesse de Cadignan,  madame d’Espard, madame de Vandenesse, Lord Dudley, Daniel d'Arthez, Rastignac. Tous les doubles possibles de Balzac sont présents.
 

  Il est deux heures du matin, seuls les plus distingués sont restés pour le souper. On a fermé les portes. Certains vont rapporter une aventure amoureuse. De Marsay, le général de Montriveau, Bianchon qui répétera les mots d'un notaire (Monsieur Regnault), de son hôtesse à Vendôme (la mère Lepas), et, pour finir, d'une servante de l’auberge (Rosalie). Seul Blondet méditera à haute voix sur un sujet plus général : la femme comme il faut.

SECRET


 Tout ce qui se raconte ce soir-là a rapport au secret.

 

  

 Le premier ministre de Marsay évoque son premier amour, trahi par une femme (encore vivante ou morte, selon les moments de la soirée…) et qui sera la source de cette maîtrise de soi qui fait l’admiration de tous.
 Ensuite Emile Blondet explique ce qu’il faut entendre par l’expression la femme comme il faut. Baudelaire se souviendra de ses pages virtuoses qui révèlent un secret, celui de la perfection inscrite en tout chez certaines femmes, ni aristocrates, ni  bourgeoises (l'
horreur!).
  Remontant à l’époque de la Bérézina (1812), le général Montriveau narre la vengeance tardive d’un capitaine qui ne supporte pas un rire moquant une situation qu’il tolère pourtant depuis trois ans ("
laisser-aller des mœurs italiennes ou secret de ménage").

  Dans le récit étonnant de la mort de la première maîtresse du ministre de Marsay (donnée en vie quelques pages auparavant), on frôle quelque chose de l’ordre du secret avec les derniers mots de l’épouse de l’homme d'état : "-mon pauvre ami, qui donc pourra te comprendre?Puis elle mourut en le regardant.”
  Enfin, c’est l'histoire qui oriente toutes les autres et qui nous rend désireux de pénétrer le secret de la demeure fascinante nommée la Grande Bretèche:sur un mur de cette ruine mangée par la nature "une invisible main" a pourtant écrit le mot Mystère et tous ceux qui en parlent à Bianchon aiguisent sa curiosité et, de fait, la nôtre. Pourquoi cette bâtisse est-elle à ce point abandonnée? Plus tard, deux autres questions s'imposent:pourquoi est-elle condamnée et pourquoi a-t-on brûlé ce qui était à l’intérieur? Chaque témoin sollicité par Bianchon (
Regnault, Lepas, Rosalie) joue sa partition, éclaire l'énigme en augmentant notre impatience et en renforçant la part d’ombre.

 

 À une extrémité, l'histoire qui célèbre l'entrée de Marsay dans la maîtrise du monde. Le temps s'ouvre pour lui. À la fin, trois morts plus ou moins lentes. Temps fermé en quelques secondes. Une maîtrise mortelle.

Au centre de la nouvelle, deux cris issus de la ferme incendiée: un faible cri de femme mêlé à un horrible et sinistre râle. Pour finir, le silence de l'Espagnol.

 

 

CRYPTE

 

On a mis en doute l’unité de ce texte. Non sans raison:quitter bien vivante la future duchesse qui avait trahi de Marsay et, une dizaine de pages plus loin, vivre sa dernière minute, écouter ses derniers mots dans le récit de Bianchon est un peu déconcertant.
  Tout de même:si on passe sur cette anomalie (
contre toute logique narrative, il fallait qu'elle meurt), quelque chose d'obsédant s'imposa à Balzac.
 
 On retiendra que, dans sa vengeance, de Marsay voua Charlotte à une forme d’enterrement symbolique: pour des raisons de classe, elle voulait épouser un duc mais dévot….Mais, dira-t-on, que viennent faire les réflexions de Blondet sur la femme comme il faut ? Dans sa conclusion, il est contraint de concéder le drame de ce type de femme: "Aussi est-elle la femme des jésuitiques mezzo termine, des plus louches tempéraments, des convenances gardées, des passions anonymes menées entre deux rives à brisants. Elle redoute ses domestiques comme une Anglaise qui a toujours en perspective le procès en criminelle conversation. Cette femme si libre au bal, si jolie à la promenade, est esclave au logis; elle n'a d'indépendance qu'à huis clos, ou dans les idées."(je souligne)


 Plus conforme à la logique psycho-thématique de cette étude balzacienne, l'histoire du général Montriveau nous montre un capitaine laissant dans les flammes d'une ferme son épouse infidèle depuis longtemps. Le narrateur précisant bien que la ferme a été auparavant "barricadée".

Enfin c'est l'aventure de la GRANDE BRETÈCHE, extraordinaire point de perspective du livre avec la confidence de Rosalie présentée "comme la case qui se trouve au milieu d'un damier(...). Elle me semblait nouée dans le nœud."  On sait le scénario:un grand d’Espagne prisonnier sur l'honneur à Vendôme a fait la connaissance de madame de Merret. Son mari qui la soupçonne décide de murer le cabinet où une nuit s'est réfugié l'amant. Aucun des deux amants ne dira mot. Monsieur de Merret achètera le silence du maçon et de Rosalie. Il ne quittera pas sa femme pendant vingt jours jusqu'au moment où il sera sûr de la mort du bel Espagnol....
 

 

 On comprend l'abandon du domaine de la Grande Bretèche qui inspire de belles pages à Balzac:le mari est mort à Paris  "misérablement en se livrant à des excès de tous les genres."(4)  La maison est délaissée et personne ne peut y pénétrer avant cinquante ans. Enfermée volontaire, Madame de Merret vivra recluse dans son château silencieux et finira par ressembler à un fantôme. Un soir, avec de la joie dans son dernier regard, elle confiera son testament à Regnault.  

  La progression de notre lecture n'est pas seulement horizontale. Elle est de l'ordre de la fouille. L'effet est sidérant.


 

LECTURE
 
 On n'a pas manqué d'interroger cet épisode. Baptiste-Marey renvoie à Pierre Citron (son DANS BALZAC (page 137)) et à l'éditrice de la Pléiade, Nicole Mozet. Il y aurait du psycho-biographique lourd: Balzac règlerait un compte avec sa mère qui eut comme amant un Espagnol dont le nom était Ferdinand de Heredia (alors que l’emmuré est baptisé Bagos de Feredia. (5)
 
 Pourquoi pas. On peut aussi penser que cette anecdote travaille Balzac de façon obsédante sur d’autres plans (6). Le mort condamné fait parler et écrire. Tous les traits d’esprits, tous les récits convergent vers ce silence absolu. Tout d’abord, ce double silence (amoureux chez elle - qui cède parfois mais le cruel mari lui oppose son serment sur la croix; silence d’honneur chez lui), ce don de soi (cornélien) des deux amants qui, en une minute, condamnent leur vie, proclame une noblesse qui ne pouvait que le retenir.

 

Il y a plus sans doute. Comme une méditation aveu sur sa création, sur sa quête créatrice. On le sait assez: Balzac veut tout dire, tout raconter, tout expliquer-parce qu'il voit tout. Son plaisir est dans la narration et incontestablement ce rapiéçage de textes intitulé AUTRE ÉTUDE DE FEMME dit beaucoup sur lui. Il n’aime rien tant que raconter, construire, mettre en scène, préparer, engager, mener lentement, retarder, détourner, égarer, intriguer, guider, dévoiler, fouiller, excaver. Révéler passionnément.Taire à force de révéler.


     Dans ce récit de récits, LA GRANDE BRETÈCHE, étude plaisante et angoissante (écrite en premier rappelle justement Baptiste-Marrey), il est difficile de ne pas deviner ce qui se joue secrètement dans l’enfermement de l’écriture balzacienne, cette folie.

 

 

 

 

Rossini, le 28 février 2014

 

 

 

 

 

NOTES

 


 

(1)Page huit, en tenant compte d'autres critères, Baptiste-Marey explique les raisons de son choix d'édition.

 

(2) Fractal par anticipation, tout Balzac est là en quelques pages: sa physiognomonie, ses portraits étourdissants, ses théories, son humour (y compris dans l'emphase), sa rhétorique (ses énoncés gnomiques, ses formules ("À chaque phrase, mon hôtesse tendait le cou, en me regardant avec une perspicacité d'aubergiste, espèce de juste milieu entre l'instinct du gendarme, l'astuce de l'espion et la ruse du commerçant."), ses antithèses (ici, l’Angleterre, le bourgeois), sa mythologie (politique et personnelle), les conditions de l'écriture (Bianchon et la ruine). Avec en plus, la crypte de la cathédrale inachevable.

 

(3)Phrase qu'on peut tenir comme la définition de ce qui attend le lecteur.  

 

(4)Quel roman contient cette dissipation, autre enfermement mortel...!

 

(5)P.Citron: "Or Balzac, sur son manuscrit, avait en écrivant le nom de l'amant, commencé par tracer les quatre premières lettres du nom de Heredia, avant de se rendre compte qu'il allait trop loin." Autre crypte transparente: le professeur Citron veut lire aussi MÈRE  dans le nom de cette madame Merret....

 

(6)Faut-il, par exemple,  rappeler le début du COLONEL CHABERT?


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10 décembre 2012 1 10 /12 /décembre /2012 06:11



   

 

             "Je ne cherche pas à soulager ma conscience comme on soulage ses intestins ou sa vessie, je ne me dore pas la pillule, je pète le moins possible plus haut que mon cul, alors, alors si vous vous attendiez à des gémissements de ma part, à des élucubrations infantiles sur mon peuple et notre Moyen Âge, hâtez-vous de me fourguer à votre receleur habituel et n'en parlons plus."

 

                                                L'HÔPITAL (page 22)

 


  Ahmed Bouanani (1938/2011) était un écrivain et cinéaste d’importance dont une partie de l’œuvre reste inédite. Rédigé en 1987/89, L’HÔPITAL est à nouveau publié par les éditions Verdier avec une présentation très précieuse de David Ruffel.

 


    Le narrateur est entré dans cet hôpital pour soigner une tuberculose.  Nous saurons peu de choses sur sa localisation : au milieu d’une forêt, non loin d’une ville, l’air et la  rumeur de l'océan s'y font sentir, les saisons passent, l’hiver est terrible. Même le proche est lointain. Des klaxons d’ambulance, parfois. Un hôpital "puant la poubelle et le dégueulis.” Surnommé Grosse Tête par ses camarades d’infortune, il raconte ce qu’il voit (son premier mort, la réaction des copains, leurs vols), ce qu’il entend, ce que sa froide mémoire d’amnésique charrie, ce qu’il invente, ce qu'il soliloque, ce qu’il vit - si c’est bien le mot qui convient.

 

  À l’entrée, dans la grande allée, il ne se retourna pas pour saluer la vie.

 

    Il est pensionnaire du Pavillon C (le nombre des pavillons est sujet à caution), lit n°17, et se demande  régulièrement ce qu’il fout  dans cet univers qu'il croit en  trompe-l’œil. Il est souvent couché, ramenant toujours le drap sur lui, entendant le grincement du chariot de 8 h dans le couloir.  On comprend peu à peu qu’il est en train de rédiger ce que nous lisons sur ce peuple de fantômes “résignés jusqu’à la vomissure”....En de brefs chapitres, nous faisons la connaissance de ses compagnons de pavillon, souvent jeunes “spectres diurnes” formant “une fratrie mélancolique et joyeuse”. Litron, cracheur imbattable, Corsaire (qui n’a jamais mangé à sa faim, qui  “emplit le silence pour ne pas sentir s’écouler le temps”, qui a besoin de l’oxygène du mensonge), Argane, OK, le Frère qui remercie Dieu pour tout, Tête d’instituteur arabe, l’escogriffe à la hache, Pet qui ne veut pas paraître dans les lignes de Grosse Tête. Personnages le plus souvent analphabètes, délaissés, internés, rabotés par le destin, réduits au mensonge, à l’invention. Corps crasseux, malmenés, mal soignés, oubliés, corps plaqués sur un radeau dérivant sur place. 

 

 

 Sans qu'il le souligne, un peu de l’histoire du Maroc traverse en profondeur de nombreuses lignes. Dans ce monde de la dislocation, tout se tient. Tel est l'art de Bouanani.


  Nous lisons la prison du quotidien, son "
atmosphère meurtrière" avec son lot de saleté, d’insalubrité, d’imbécillité: le “seul enfer“ selon Litron. La survie des cloportes entre eux, des” déchets à crédit” qui font des concours de crachat. Quelques fêtes auxquelles on fait semblant de croire : celle du déguisement en femme, celle qui lutte contre la pluie, le ramadan qui divise, la comédie improvisée de l’alcool. Nous découvrons des bribes de destins réels ou inventés par les personnages ou par le narrateur: le père “Al-Hadj” par exemple, ou la mère du Corsaire.

   C’est l’une des grandes forces du livre : le témoignage du narrateur n’a rien de naturaliste et son emprise tient avant tout à la dimension hallucinée et virulente de ses affirmations.
    Il dit quelques bouts d’enfance à Casa, de la rue de Monastir “où jadis les chiffonniers côtoyaient les lépreuses”. Il rapporte les hauts faits des bas-fonds cachés aux touristes. Il récite son cerveau mangé d’imaginations terrorisantes, il évoque tous les animaux qui viennent peupler ses cauchemars. Il parle de ses visions. La résurrection des batards avec l'entrain d'une danse macabre, sa vision en cyclamen, sa vision de l’araignée de l’enfance dont "la mémoire excrémentielle empoisonne ses nuits." L’hallucination a la force de la vérité, le réel n’est jamais trahi par des effets littéraires.

    Cet HÔPITAL exprime comme peu la mort à l’œuvre dans  l
’espace indéfini, dans le temps vide, dans les temps mêlés qui se dévorent. C’est un grand livre de l’enlisement, de la noyade boueuse, de la pétrification, de la distorsion et de la dissolution à l'affût.


  Il est impossible d’oublier la  phrase de Bouanani, tranchante, densément intense, subtilement impitoyable.

  "Un grand échalas de l'hôpital s'humecte le pouce et l'index, lentement, afin de feuilleter avec aisance, jusqu'à la prochaine éternité, des cahiers entassés sur des kilomètres de ciel, et de prendre connaissance de nos infamies, de nos révoltes ou de notre soumission, et peut-être aussi, incertain, incroyable, d'un quelconque témoignage de notre humanité."

 

  En tout cas, pour le lecteur, ce "témoignage" "en noir et blanc", nullement manichéen, est réussi parce qu'il a la vérité d'une grande œuvre.

 

 

   Rossini le 10 décembre 2012

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17 juin 2012 7 17 /06 /juin /2012 06:27



" ...greffons saisissant qui vous dépossède dans le moment où elle vous révèle à vous-même" . P.Mauriès, DANS LA BAIE DES ANGES.
 

    Une œuvre importante peut s’écrire dans l'espacement, dans l’éparpillement apparent, dans le choix de la digression apparente (et l’exergue «il est essentiel d’agrandir la surface du puzzle»(Harry Mulisch) prend toute sa résonance), dans le discontinu comme dans le choix de la petite forme, ce qui ne veut pas dire du minimalisme.

 

     Après son (très barthésien) Nietzsche à Nice, Patrick Mauriès nous propose une autre méditation sur Nice et, avec un court récit très réfléchi et très visuel dans sa composition, nous suggère avec tact, douceur, tout obliquement, une éthique et une esthétique, les siennes uniquement qui doivent quelque peu à sa ville d’adolescence. Il nous tend un manifeste tout en retrait, sans affirmations péremptoires. Sinon que l’existence est absolument dépourvue de sens. Ce qui n'interdit pas de remonter le temps biographique et d'en éprouver quelques intenses et troublantes résurgences.

 

   Il sera donc question de Nice, de Narcisse et d'Echo, de transports sans limites et de la tenue. D’une robe, d'une voix, d’un propos, d’une morale en même temps que de la réalité, posée comme lourde, problématique, voilée et voilante, toujours au bord d’une dissolution implacable et nécessaire.

 

     COMMENCER?    À son ouverture, le récit décrit une «réalité», celle du  lieu de résidence des Mauriès à Nice et affirme aussitôt l’illusion de l’adolescent qui croyait que l’eau de la baie «resurgissait» du côté de chez ses parents. On verra que les mots resurgir, résurgente ainsi que ressaut tiennent une place de choix dans les pages de la BAIE DES ANGES: le mot le plus fréquent étant tout de même fascination.

   Une réalité bien concrète (un quartier,
à la limite du futur Nice-Nord), une illusion (la mer réémergeant loin de sa grève)) et, peu après, l’évocation de matériaux hétéroclites (les catégories du rouillé, du sali, de l’ébréché sourdent très vite) qui fascinaient l’enfant.... Ce premier chapitre s’achevant (sans finir) sur le sculpteur Serpotta, Sicilien génial, maître de la craie et du stuc, matières de peu que célèbre Mauriès et qu’il veut arracher au mépris qui les accable depuis si longtemps.
     Voilà comment glissera le texte, art poétique en cours, en acte, en creux - plus proche du maniérisme que du baroque dont il semble pourtant question....Mais pas du baroque communément défini par l’excès mais du baroque qui sera dit laconique et agent de transfiguration avec du moins, du pauvre. Avec une matière, une réalité que hante un spectre qui peut toujours faire retour, lui-même spectre de spectre. Notre lecture passe des débris de l'entreprise «Staffazur» aux constructions de Serpotta, non pas encombrées comme on l’en accuse mais vouées à exalter la lumière. Plus loin nous irons de la biographie de Borromini  à  Blunt et Cocteau. Avec, tout au bout, vrai faux foyer, un duo d’écrivains, de frères, de faux frères, de frères suppléants, Henry James et Du Maurier...

 

   VOLTES       La ville de Nice ne serait-elle alors que prétexte à excursions érudites vers Vittone qui créait loin du centre de la cité, vers Spotella qui ne quitta jamais la Sicile, vers Tesauro, le maître rhéteur, ou encore vers l’amer rival du Bernin?
    En réalité, chez Mauriès comme chez ses artistes aimés, il y a une passion de la collection, animée de l’illusion d’une victoire contre le temps ou constituée pour en éprouver la puissante désagrégation fatale : accumulation hasardeuse mais désirables d’objets hétérogènes, collections orientées, calculées ou invisibles collections savantes qui constituent les grandes et petites œuvres admirées.

  Quelque chose naît dans un réseau d’objets juxtaposés par la hasard. Ou bien, autre possibilité, quelque chose d’indéfini s’entête dans l’accumulation d’objets (comme, pour Cocteau, dans le décor de la villa de la pointe de Saint-Jean-Cap-Ferrat ; comme pour ceux que cite notre auteur, Breton, Mario Praz, Louise de Vilmorin, Gomez de la Serna, Federico Zeri). Ou encore quelque chose s’impose dans une œuvre d’art riche " en digressions ou apartés, en incises, en échos et en mises en abyme". Comme dans LA BAIE DES ANGES livre dominé stylistiquement par l’énumération et l’accumulation (qu'on se reporte, entre autres, à ce qu'il nomme l'odor di Nizza): collection qui crée une constellation à la force magnétique et au sens strictement singulier.

     NICE     De points en pointes, de traits en contre-courbes, d’affirmations en souvenirs ponctuels, de digressions en explications esquissées, d’évocation d’un quartier en réflexion sur l’auteur de Trilby ou de Peter Ibbetson, de quelle Nice s’agit-il?

    Il est question de l’un de ses quartiers, de son rêve de stuc façon moderne, avec le staff qui accroche la mémoire de Mauriès, de son semblant d’identité avec des villas, des palais copiés sur des modèles célèbres ( «Ils font surgir un paysage incongru de villas, de palais, de pavillons, de maisons de rapport, de folies mauresques, vénitiennes, florentines, «nouille», dans cette même matière, sèche et friable, que l'on se jette alors au visage pendant le carnaval, en se protéseant d'un masque de fine résille de fer... Palais «Venise », « Médicis» ou « Trianon », « Palais de Marbre », «Donadei » ou « Formitcheff », «Manoir Belgrano» ou «Leliwa », « Château de l'Anglais », « ViIla Kotchoubey », et « Paradiso » ou simple « Alhambra » : copiés, pour l'un, sur la bibliothèque Laurentienne, pour l'autre sur le Clos-Lucé d'Amboise, pour le troisième sur le Palazzo Dario de Venise.»). La Nice de Mauriès est composée comme un patchwork, faite de ravaudages, d’emprunts. Ville sans grand passé (sinon humble et d’occupations étrangères) qui semble s’être vouée à l’instant présent et ne connaît qu’un passé de parodie, y compris en son célèbre «Casino  de la jetée», écho du Royal Pavillon de Brighton.
    Nice que Mauriès dessine  serait la ville (des) guillemets, la cité de la citation, de l’écho. De l’entre-deux. Du baroque qu'on pourrait attendre comme voué au pléthorique mais qui s’accommode parfaitement de la miniature et de la modestie malgré, ici et là, son goût pour une théâtralité extravagante jusque dans l'apparence de certaines femmes. Ville qui n'a d'unité que dans la pluralité, l'éclatement, la diversité et dont une façade peut cacher le secret d’un «miracle de sophistication baroque» comme la chapelle de la Miséricorde.
Aucun doute: elle est le creuset d’un certain rapport à l’espace, au décor, à la littérature, à la lecture, à l’art qui ont fait Mauriès.
   Cependant Nice, même (surtout) quand il est question des pierres travaillées  par des sculpteurs ou architectes plus ou moins célèbres, est d’abord inscription dans ces édifices de la lumière «surabondante et trop blanche avec une exubérance subtile» ou organisation pour «un foudroiement de lumière». Attentif aux vertiges qu’elle offre, Mauriès ne songe qu’à "l’unité légère dont la substance serait la lumière filtrée, sculptée, conduite par la fluide douceur de jeux de courbes et contre-courbes (...)".


     MAURIÈS ET UN AUTRE

    Sans tomber dans l’autobiographie classique (rien sur ses frères ou sœur, peu sur son père, beaucoup plus sur Blanche, sa mère dans une antithèse émouvante avec Georgette Derrida)) Mauriès collige tels lieux, quelques moments, certaines silhouettes qui comptent (et content) encore pour lui et nous parlent évidemment autant de lui que de la ville
de Nice....

    Il décrit rapidement son quartier, parle de l’installation définitive de ses parents en 1963, de ses après-midi de patronage et la découverte du cinéma de Cocteau, des cours de dessins qui lui permettaient de voir l’ancien casino; il évoque la situation de l’homosexualité dans ces années-là, rappelle modestement son mai 68 (annoncé dans la récit par des citations au mur de sa chambre - il avait 16 ans), rapporte sa plongée dans la littérature, sa mésaventure avec un professeur de faculté (reconnaissable) qui sanctionna durement un accès de derridisme aigu; il donne aussi quelque relief à des professeurs anonymes qui furent sans le savoir de beaux intercesseurs.
  Enfin on mesure ses rejets, nombreux mais jamais mis
emphatiquement ou violemment au service de procès: le criard, le standardisé, le fonctionnel, le naturel, le moi ivre de lui-même, le sans (re)tenue, le cliché qui fait taire, l'avachi.

 

   Peu de nostalgie dans ces pages: simplement le regret de disparitions qui faisaient la richesse du lieu et l'amputent à jamais. Nulle exhibition mais si le lecteur s'impatiente de la fin du récit où Nice paraît oubliée qu'il se dise que c’est avec la mort d'un frère chez lui et chez Derrida et surtout avec l'étonnant dédoublement Henry James / Du Maurier que Mauriès va le plus loin dans le détour de la confidence.


     ESTHÉTIQUE     Réfléchie (aux deux sens du terme) dans les petits chapitres qui s’égrènent sous nos yeux, elle affirme le décentrement et le bicentrement, la discontinuité, le retour en arrière, le pas de côté (en réalité la continuité secrète), l’intensité de l’entre-deux, elle s’abandonne au fané, à l’oublié, au déclassé, au délaissé en leurs nuances infimes : elle exclut le frontal, pratique l’oblique et la tangente, s’enivre de la surprise, de la résurgence, de la reviviscence, de l’écho qui semble premier et paraît capter le son original. Esthétique du retrait, du regard passivement abandonné à la grâce de l’occasion, du ravissement, de la fascination, de l’hypnose, de l’excès qui peut naître d’un rien, d’un pauvre élément qui suit la faille que cache toute réalité.

 

   Condensée, son esthétique trouve en Du Maurier le charme d'un foyer irradiant vers lequel nous précipitent bien de ses pages:«Du Maurier est le romancier des états limites, d'une réalité corrodée par le désir au point de s'effriter, de se troubler, et de perdre les frontières qui la sépare de l'illusion; et c'est la violence de ces états extrêmes qui peuvent conduire au meurtre, cette profonde, cette substantielle dénaturation du réel où l'on se laisse emporter dans un vertige entre rêve et  veille, raison et folie, qui donnent leur qualité singulière à ces livres, leur puissance intacte  de fascination.»

 



    ÉTHIQUE   Mauriès ne fait la leçon à personne : il ne croit qu’au singulier. Et aux fantômes. Ce qui se dégage de ces lignes c’est tout de même un sens profond du tact qui transparaît dans les dettes qu’il honore : celles qu’il a contractées auprès de ses intercesseurs anonymes que furent certains professeurs, celle qu’il assume envers Derrida avec pudeur, admiration, respect, fidélité. Une éthique qui fait du présent (doublé de l’intérieur) une illusion féconde et qui croit en l’avenir justement parce qu’il est (grand mot derridien) incalculable.
   

  Evoquant Tesauro qu'il place parmi les grands artificiers de la Pompe Baroque, Mauriès affirme que le créateur baroque "considère que la vie se fonde sur l'illusion, c'est-à-dire sur l'oubli rageur de la mort, qui la définit et qui mine le sol sur lequel elle s'avance. En vertu de quoi nous n'avons d'autre solution que d'en rajouter dans le semblant." A sa façon, Mauriès aura offert de Nice et de lui-même un semblant hanté.

 

Rossini

 


 

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24 avril 2012 2 24 /04 /avril /2012 06:01





    Peut-on lire une œuvre appartenant à un pays dont la langue nous échappe à jamais et à une civilisation qu’on apprécie sans vraiment la connaître et encore moins la vivre d’une manière ou d’une autre? Aimer lire des livres par exemple japonais ou chinois est-ce possible sans risquer de dire des sottises? Sûrement pas. D'autant que les erreurs sont aussi fréquentes dans l'histoire littéraire qui est la nôtre : la proximité n'est même pas une garantie. 
      Malgré tous les contresens, les lacunes que nous avons de fortes "chances" de commettre, nous dirons simplement notre plaisir à ce qui, heureusement, nous parle par-delà les langues, les habitus et le conditionnement des civilisations.
    Commençons avec Natsume Sôseki (1867/1912), célèbre écrivain de l’ère Meiji, auteur d’une œuvre assez abondante dans laquelle on entre souvent par le roman JE SUIS UN CHAT (1905). Commençons par LE 210è JOUR, nouvelle qui nous offre très tôt une conversation saisie dans une auberge par deux petits «héros» :



    «Dans la pièce voisine, deux personnes bavardent avec vivacité.
 « C'est alors que l'adversaire a laissé échapper le sabre de bambou et là-dessus il a été atteint à l'avant-bras.
Ah oui, il a été finalement touché à l’avant-bras.  
Oui, il a été touché à l'avant-bras. L'autre l'a atteint à l'avant-bras. Mais, tu vois, comme il a laissé échapper son sabre, il ne pouvait plus rien faire.
Mais le sabre, il l'avait déjà laissé échapper.
S'il l'a laissé échapper et qu'il a été touché à l'avant-bras, c'est très ennuyeux.
Evidemment que c'est ennuyeux. Puisqu'il s'est fait prendre son sabre et toucher son bras. »
  La conversation des deux hommes pourrait continuer longtemps comme ça, elle ne cesse d'en revenir au sabre et à l'avant-bras. Kei et Roku, assis l'un en face de l'autre, échangent un regard et un sourire.»



    Voilà un échange assez peu socratique entendu par hasard dans une auberge japonaise. Placée au début du 210e JOUR, elle alerte : la répétition sera au cœur du petit récit où les sujets abonderont mais dans lequel certains reviendront de façon chronique: à côté de la bière de Kumamoto, du yona, d’un quiproquo sur les œufs à moitié cuits..., les expressions comme "j'assumerai ma responsabilité", "quoi qu'il en soit", les réflexions sur  la richesse, le pouvoir, l’écorce de la civilisation, la bassesse que crée la civilisation, la bénédiction du ciel apparaîtront sans cesse dans le dialogue de deux bavards attachants qu'on compare un peu vite et un peu trop facilement à Bouvard et Pécuchet.

 

    Qui sont-ils? Qui sont les auditeurs qui sourient à cette histoire de sabre et d’avant-bras et qui même la répétent, la rejouent entre eux dans un mimétisme troublant?

    Kei et Roku (deux proches? Non. Deux amis? Non, pas vraiment) qui ont décidé (quand? Comment?) de gravir les pentes du Mont Aso qui crache encore lave et grosses pierres incandescentes dans une pluie de cendres, « sublime cratère» situé dans la préfecture de Kumamoto, au centre de l'île du sud du Japon de Kyūshū et qui culmine à 1 592 mètres au-dessus du niveau de la mer. La raison de leur ascension est obscure au départ. Nous allons les accompagner. Sans bien savoir ce qu’ils font dans la vie.

 

  Une ascension, des pélerins. Le chemin est-il balisé d'avance avec une dimension symbolique attendue, programmée? Quel est l'objet de la quête? Y aura-t-il même une quête? Arriverons-nous au sommet, au bord du cratère?

 

   Physiquement, Kei a une tête de hérisson, le crâne rasé, des sourcils froncés comme des chenilles: il ressemble à Takamori Saigo, politicien célèbre pour son visage bouffi et renfrogné. Quand il prend un bain avec lui, Roku trouve que Kei ressemble à Niô, divinité à tête féroce. Petit, gros, gras même, il a presque une voix de Stentor, montre fièrement de gros bras, se déplace très vite sur des jambes robustes : c’est un "balèze" osent les traducteurs, un énergique très  fier de sa force.  
    Socialement, il est le fils d’un fabriquant de tôfu (pâte de soja qui constitue une nourriture très populaire) ce qui joue beaucoup dans l’âpre ressentiment qui oriente sa conception des hommes et de la société. Moralement, il a une certaine assurance, une grande volonté et il ignore avec mépris le désespoir. Il n’aime pas perdre son temps et l’organise avec rigueur (il regarde sa montre fréquemment). Ses redites prouvent qu’il a visiblement une obsession dans la vie : les riches et les nobles, les m’as-tu vu «qui prennent de grands airs», agents de ce qu’il appelle " l’écorce de la civilisation".

 

   Roku chemine péniblement à ses côtés : il est malingre, parle et crie avec une voix haut perchée. Non sans fierté, il se dit d’une bonne extraction sociale: riche sans être noble, il a lu, contrairement à Kei, le célèbre DUEL D’IGA mais ne connaît pas LE CONTE DES DEUX CITES de Dickens. Surtout il a tellement de mal à gravir les pentes qui préparent au Mont Aso que Kei doit freiner pour rester à son pas.
   Bougon, il souffre de donner le sentiment de toujours passer pour le second de Kei et d’être traité comme LE représentant des riches et nobles. Bon vivant, aimant la bonne chère («tu parles encore de te goinfrer» lui reproche Kei), il est incontestablement du genre geignard (il parle sans cesse de ses ampoules au pied comme il se plaint d’avoir mangé de l’udon...) et il est vite terrifié devant les accès de colère du volcan quand l’autre marcheur en est tout excité au point de palpiter à l’écoute du grondement tellurique.
   
Aux yeux de son compagnon d’ascension, Roku passe pour insouciant, irréfléchi, imprévoyant, léger parce qu’il n’a pas connu de "riches pourris". Il est certainement le personnage le plus risible mais pas le moins attachant: il aime écouter des récits et surtout ceux de vies (il voudrait mieux connaître Kei). Est-il ouvert, plus que Kei, ou son intérêt factice pour la vie des autres prouve-t-il une envie de s'amuser à se désennuyer?

    Avant l’ascension proprement dite, à mi-pente, nous voyons Kei et Roku devisant pendant le bain, puis lors d’un  repas contrarié par une servante un peu simple mais non sans ressource. La montée commence vraiment au chapitre 4, à grands pas pour Kei et à toutes petites enjambées pour Roku au point qu’ils se perdent de vue. Soudain, de limpide à brumeux puis à pluvieux, le temps s’alourdit et sombre sous la fine fumée cendrée apportée par le volcan. Le sentier d’étroit devient invisible et
alors se développent à l’infini  des vagues d’herbes puis de susuki. Les visages noircissent, à cause du yona. Cachée par une sensation d’inertie et de piétinement se produit une errance modeste mais perturbante : on s’en remet «au bon vouloir celeste» parce que la fumée vous pousse à tourner en rond ou pire à redescendre vers Kumamoto. Kei décide de partir seul à l’assaut du noir et de la pente et le narrateur nous laisse en compagnie de Roku offert aux sombres ondes du volcan. Soudain un cri lui apprend que Kei est là, en contrebas : il lui apprend qu’il est tombé dans une ancienne coulée de lave qui a tout rasé jadis sur son passage. Après de savants calculs et maints efforts, Kei parvient à donner de l’énergie à Roku qui lui permet de se hisser à sa hauteur. Le «colosse» Kei est «sauvé» tandis que le "haleur" tombe dans les susuki qui lui ont servi d’appui dans la manœuvre.
    Au dernier chapitre, on les retrouve dans une auberge, un relais de chevaux, non loin du restaurant déjà fréquenté auparavant. Au petit-déjeuner ils constatent qu’ils sont de retour au point de départ ou presque ce qui fait enrager Roku qui veut rentrer à Kumamoto tandis que Kei souhaite gravir enfin jusqu'au bout le mont Aso.
    Les chamailleries reprennent, on parie sur presque rien, on s’entête, on se répète. Enfin c’est décidé, par un beau temps azuré, ils "vaincront" le Mont Aso.


 

   Voilà pour le récit. Mais la Fable? Que peut-on en penser? Que nous livre-t-elle?
    Une montée que nous prenons en route; beaucoup d’échanges vifs aux étapes, un égarement provisoire Dans une chute de cendres, des conflits mineurs qui prennent provisoirement de grandes proportions, un échec qui est expliqué par la date (un 2 septembre soit, comme le dit le titre, le 210è jour de l’année), un désaccord final qui cesse soudain: nous ne verrons même pas nos deux marcheurs arriver au bord du cratère qui «éructe, en grondant, un siècle de grogne dans l’azur infini» selon les derniers mots du texte. Y a-t-il même fable?


     Deux traits frappent l’esprit du lecteur aussi peu initié au Japon qu’il est possible.

    Tout d’abord une sobre mais délicate attention prêtées aux impressions. Sans chercher l’épique, Sôseki rend bien les manifestations du volcan. Mais surtout Kei, en particulier au chapitre initial de mise en place du duo, prouve une belle sensibilité aux sons, à leur tenue, à leur hauteur en fonction du lieu (la résonance à Tokyo ne sera pas celle de la campagne). Un petit passage dit la beauté de l’évocation du temple de Kankei:



    «Je ne sais pas si c'était un bonze ou pas. Quoi qu'il en soit, dans les bambous, on entendait le bruit faible d’un choc, ding, ding! Les matins d'hiver, où une épaisse couche de givre s'était déposée, quand sous mon futon j'étais à l'écoute du froid du monde, comme feutré par les quelques centimètres de tissu, j'entendais cet écho venu du bosquet de bambous, ding ding! Je ne savais qui frappait. Chaque fois que je passais devant le temple, je voyais le long chemin dallé, la porte délabrée et le grand bosquet de bambous qui l'envahissait de son foisonnement, mais je n'ai jamais regardé à l'intérieur du temple. Je me contentais d’écouter l’écho de la cloche qu’on sonnait au fond du bosquet de bambous et je me recroquevillais comme une crevette sous ma couette.»

    Plus loin Kei raconte avec la même acuité les sons émis par la boutique du marchand de tôfu son père:

   «-Ensuite, à la saison où les volubilis se fanaient et brunissaient sur la haie, crissant lorsqu'on tirait sur leur enchevêtrement et quand une nappe blanche  de brume descendait de toutes parts et que les réverbères commençaient à miroiter, la cloche sonnait de nouveau. Ding, ding ! L’écho limpide montait du fond des bambous. Et alors, le marchand de tôfu près du temple, à ce signal produit par la cloche, refermait les portes coulissantes.»

    Reste qu’avec ses réparties incisives et ses répétitions souvent amusantes le dialogue porte aussi et surtout sur la civilisation et son écorce avec une dimension «politique» qu’il est difficile de nier même si nous sommes bien incapable de dire à quoi elle renvoie dans le Japon du début du XXème siècle.  
     Cette marche interrompue par le volcan offre en effet un échange entre deux caractères et deux visions sociales. Beaucoup de répliques tournent autour de la tyrannie et de la révolution.
   Kei est un fils de marchand de tofu et il déteste nobles et riches dont il ne supporte pas l’arrogance. Il aspire à la reconnaissance et veut montrer qu’il est supérieur en bien des domaines à ceux qui ne le remarquent pas et donc le méprisent. 
    Incontestablement agressif, revanchard, prêt à jeter au feu du volcan  ou sous d'autres feux ceux qui le nient en ne le respectant pas, il est tout aussi généreux en aidant par exemple le pauvre Roku dès qu’il est dans la difficulté et la plainte.... Il soigne ses pieds endoloris par la marche.


    Roku est sans doute plus aisé, en tout cas moins agressif et ne faisant pas de sa honte sociale un étendard par réaction; il est également  plus hédoniste que son ami d’escalade qui appartient au «parti» des Austères et s’en vante. Passif, geignard, il ne veut pas être second mais l’est à tout coup. Réticent, rétif, il adhère finalement à tout et après un semblant de résistance suit Kei. Lequel semble singulièrement rusé : quand il est au fond du petit ravin et qu’il veut remonter, il utilise certes la dimension mécanique de l’effort mais principalement excite la colère de Roku qui doit le hisser : ce qui le rend plus fort et sauve le duo perdu dans la pluie de cendres....

    Kei n’aime pas l’injustice, rêve d’en découdre avec les riches et les nobles, déteste le chaos - sans doute l’organisation politique dominante telle qu’il se la représente.... Amoureux d’un corps sain, dressé pour la Force et exhibé dans toute son énergie, Kei est l’homme de la volonté. Son obsession: le masque que se donnent les riches et les nobles. masque qu'il veut arracher. Il croit à la pureté d’une certaine nudité d’âme et de corps, le sans gêne que lui reproche Roku. Il va jusqu’à penser que la civilisation n’est qu’une écorce et qu’il convient d’ «abattre les monstres de la civilisation».

    Quelle est alors la fonction du Volcan dans le récit?

    Il est un axe symbolique fort, en tout cas pour Kei: il gronde, il crache des pierres incandescentes, il peut détruire à tout moment. Il faut l’escalader au péril de sa vie pour faire valoir ses muscles, tendre sa volonté, mesurer la beauté fragile de ce qui est. Il permet une émotion devant le sublime et un détachement du monde d’en bas. Sans doute aux yeux de Kei fait-il sauter tous les vernis, les faux semblants et vrais mensonges et ainsi pousse-t-il  les êtres à se révéler. Dans leur authenticité.


    Seulement cet adversaire de la civilisation et de ses détours peut sembler bien raffiné sous ses apparences frustres et ses prétententions radicales: il fait du bon Roku à peu près tout ce qu’il veut et le mène avec ruse vers le rougeoyant cratère. Fin tacticien, il sait jouer de la rhétorique de la simplicité et de l’austérité. Comble du factice comme on sait.

 


    Dans ce délicieux portrait crayonné de deux pèlerins, où se tient Sôseki? Met-il en scène pour le plaisir deux personnages risibles sans grande importance qui parlent beaucoup pour ne pas beaucoup penser et qui vivent chacun de leur illusion? Ou, plus sérieusement, privilégie-t-il Kei, sa passion de l'ignorance,  son amour de la volonté et de la bénédiction divine que, sous d’autres cieux, on pourrait appeler amor fati?

Rossini

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