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18 mai 2016 3 18 /05 /mai /2016 06:08

 

             LE GRAND MYSTÈRE DU BOW (1892) est une œuvre à part dans la carrière d’Israel Zangwill qu’on connaît plutôt pour ses récits situés dans des quartiers populaires et mettant en scène la communauté juive. Elle est aussi unique par ce qu’elle apporte au roman policier : une des premières histoires de meurtre dans un lieu hermétiquement clos. Un crime parfait trahi par une vanité d'auteur....



    Le crime


      Situé dans l’East End, proche de Whitechapel (la figure de Jack l’Éventreur y rôde encore), le Bow est le cadre de cette enquête devenue célèbre grâce à l'écho assourdissant qu'en donnèrent les médias : « La mort d'Arthur Constant était d'ores et déjà le sujet de conversation de tous les foyers, compartiments de chemin de fer et pubs. L'idéaliste disparu avait des relations dans de multiples sphères. Partout régnaient l'émotion et l'excitation, dans l'East End aussi bien que dans le West End, dans les ligues démocrates et les églises, les asiles de nuit et les universités. Quel malheur! Et surtout, quel impénétrable mystère!»


   Un mardi matin, au 11 Glover Street, Mme Drabdump (nom qu'on peut entendre comme triste taudis) ne parvenant pas à réveiller un de ses locataires fait appel à  un voisin, l’inspecteur en retraite Grodman qui découvre alors  le cadavre d'un jeune philanthrope, M. Constant, «une plaie rouge et béante à la gorge». Aucun instrument de crime n’est retrouvé. Au début, on ne sait si Constant s’est tué ou a été tué. Dans un premier temps on écarte vite l’hypothèse de la responsabilité criminelle d’un autre pensionnaire de Mme Drabdump, celle de Tom Mortlake, le célèbre et populaire syndicaliste. L’enquête s’engagea avec comme obstacle majeur le problème des conditions du crime : située à l’étage, la chambre de M. Constant était indiscutablement close de l'intérieur comme le racontera aussi le coroner.

 

    Des personnages attachants


  L’une des qualités du récit tient à la caractérisation précise et souvent ironique de quelques figures que nous découvrons avec plaisir : la logeuse, austère veuve que la présence d'un inspecteur de l'autre côté de la rue protège ses nuits contre tous les cauchemars  ; le premier accusé, Tom Mortlake, sympathique militant et brillant orateur ; l’impayable duo de philosophes de quartier constitué du cordonnier Peter Crowl («végétarien, laïque, Ruban Bleu, républicain et contre le tabagisme», sorte de Homais londonien) et de son locataire, le poète désargenté et polygame, Denzil Cantercot ; un autre duo apparaît assez vite aussi, celui des policiers rivaux qui vont se disputer autour du cadavre : le retraité Grodman (qui a déjà rédigé ses mémoires (Les Criminels que j'ai arrêtés) grâce à un ghostwriter (le poète sans œuvre, Denzil)) et le jeune enquêteur de Scotland Yard, Wimp («le maître des preuves indirectes», toujours capables de «montrer que deux et deux font cinq»), chacun voulant, à sa façon, devenir célèbre à l’occasion de ce mystérieux crime. (1)

 

   Construction


  La composition est un des autres mérites de ce roman policier quasiment fondateur (2). Le première partie est consacrée aux faits et aux premières (nombreuses et contradictoires) inductions de l’enquête : le succès médiatique de l’affaire est si impressionnant que tout le monde y va de sa théorie, y compris le Lancet ! La partie suivante nous fait mieux connaître le cordonnier et son locataire poète qui ne plaît guère à madame Crowl mais plus à d’autres femmes. Les échanges intellectuels entre les deux compères sont savoureux. Toutefois on se demande s’ils servent ou non de leurre au narrateur. La troisième étape contient (en principe) LA péripétie : au beau milieu d’une émouvante cérémonie d’hommage au disparu à laquelle participe Gladstone en personne, l’inspecteur Wimp fait arrêter le brave militant Tom Mortlake, ce qui n’est pas sans créer émoi et protestation de classe. Son procès s’ensuit avec de brillantes interventions du ministère public comme de la défense: il est condamné et jusqu’au dernier moment la foule de ses soutiens milite bruyamment sous les fenêtres du ministère de l’Intérieur.

   Jusqu’aux derniers mots du livre nous sommes hésitants. Proposant une synthèse démonstrative digne de Holmes et annonçant celles de Christie, la fin nous met face à un crime parfait dont le coupable, heureusement pour nous, était ivre de reconnaissance. La perfection le condamnait à l'anonymat. Le criminel laissa place à l'artiste du crime. Son chef-d'œuvre finit en vanité.


     Art

 

    Outre l’ingéniosité de l’intrigue c’est l’art narratif de l’auteur qui frappe : il sait parfois nous éloigner du sujet principal pour mieux nous y mener; ses récapitulations sont autant de variations qui construisent discrètement notre désarroi ou notre impatience, rythment le suspens et engagent la résolution de l’énigme. Les dialogues sont spirituels

(-Jolie, je suppose?

-Comme le rêve d'un poète.

-Comme le vôtre par exemple.

-Je suis un poète; je rêve.

-Vous rêvez que vous êtes un poète.»),

                                          les allusions littéraires sont très drôles tout comme l’imitation du courrier des lecteurs, la presse (et le désir de notoriété) jouant un grand rôle dans l’aventure. On ne peut que louer la dimension satirique de ses portraits, son attention aux manies et aux tics de langage. Il excelle dans l’observation de détail comme dans l’expression des mouvements de foule.

 


                Il reste que le passage le plus étrange du roman se situe au cours d’une errance de Denzil le poète («il n’avait jamais écrit de poème épique - sauf Le Paradis Perdu (3)- mais il composait des chansons sur le vin et les femmes, et pleurait souvent sur son sort misérable.» Vers Bethnal Green il «s’arrêta devant la devanture d’un petit débit de tabac où on pouvait voir une pancarte annonçant :
                                     INTRIGUES À VENDRE
Le texte se poursuivait en spécifiant qu’on pouvait trouver sur place un large éventail d’intrigues : des intrigues sulfureuses, des intrigues humoristiques, des intrigues amoureuses, des intrigues religieuses, des intrigues poétiques ; ainsi que des manuscrits intégraux : des romans originaux, des poèmes et des contes. Se présenter à l’intérieur.
    C’était une échoppe crasseuse, aux briques sales et à la charpente noircie.»
Passage gratuit?  Le besoin de parler, le désir d’intrigue sont le cœur du livre.

 

    

 

 

           Alors que dans leurs interminables échanges les deux personnages les plus amusants, Crowl et Cantercot ne cessent de se disputer (à propos de tout et de rien) sur la priorité du Beau ou du Vrai, Zangwill aura, quant à lui, réussi à réunir en peu de pages les deux concepts pour notre plus grand plaisir.

 

 

Rossini, le 19 mai 2016

 

 

NOTES

 

(1) Sa méthode fait l'admiration (surjouée) du narrateur : «Il recueillait un certain nombre d'obscures données sans rapport les une aux autres et braquait soudain sur elle le faisceau électrique d'une hypothèse unificatrice qui aurait fait honneur à un Darwin ou un Faraday. Ce cerveau, qui aurait pu être employé à dévoiler le fonctionnement secret de la nature, se gâtait dans la protection de la civilisation capitaliste.» Rien moins....

(2) Son allusion au Dupin de Poe montre bien la conscience de son originalité et son sens de la dette.

(3)Seuls les ignorants le croient....

 

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10 mai 2015 7 10 /05 /mai /2015 06:27

           À une époque où il était encore peu considéré, le genre policier a retenu de grands auteurs. En 1942, sous le pseudonyme Honorio Bustos Domecq, Borges et Bioy Casares publièrent un recueil de nouvelles qui mérite l'attention.

 

 
 Le grand conteur de Pujato  À l’ouverture de ce livre on peut lire, sous la plume de Mlle Adelma Badoglio, un résumé biographique de ce H. Bustos Domecq:il apparaît qu'il fut un auteur fécond et soucieux de laisser au moins d’amples titres et des œuvres variées (LE CONGRÈS EUCHARISTIQUE:AU SERVICE DE LA PROPAGANDE ARGENTINE ou LA CONTRIBUTION DE SANTA FE DANS LES ARMÉES DE L’INDÉPENDANCE ou encore JE SAIS ENFIN LIRE!). Cette fiche se clôt ainsi : «Ses romans policiers font apparaître une nouvelle veine chez ce fécond polygraphe:il cherche à combattre par eux l’intellectualisme froid qu’ont apporté dans ce genre Sir Conan Doyle, Ottolengi, etc. Les CONTES DE PUJATO, comme l’auteur les nomme avec tendresse, n’ont rien à voir avec les filigranes d’une pensée byzantine enfermée dans sa tour d’ivoire; ils sont la voix d’un contemporain attentif aux battements du cœur humain, et qui répand au courant de sa plume, le torrent de sa vérité.» Ces quelques lignes au style fortement marqué, ces titres d'ouvrages plutôt étonnants annoncent déjà une fête du langage et de la littérature.

 

Avant-propos On le doit à Gervaso Montenegro qui apparaîtra dans quelques épisodes des enquêtes de Parodi. Acteur pendant un temps, il se lancera dans un vaste roman historique et...dans des récits d’enquêtes policières (alors qu'il prétend ici n'être pas passionné par cette littérature...)(1). Membre de l’Académie argentine des lettres, il avoue avoir cédé à l’amitié avec “le vilain singe” ( entendez, Bustos Domecq, qui prend la peine avec une note en bas de page de préciser qu'il s'agit bien de lui...) en acceptant, à contrecœur, de faire ce prologue de présentation. Dans son style ampoulé, précieux, lourdement métaphorique (on devine vite le pastiche), Montenegro rappelle sa familiarité avec Poe, Gaboriau, Conan Doyle, Lupin;il dit aussi, avec une pointe de chauvinisme, sa fierté de voir en ce livre une grande réussite argentine osant se détacher de la littérature anglo-saxonne. Sans négliger quelques petites critiques, il met en valeur l’originalité de la situation paradoxale de l’enquêteur Parodi (il en propose une généalogie littéraire) et souligne la puissante construction de chaque nouvelle:il place très haut certaines d’entre elles. Il oriente notre lecture sur un apport majeur de "Domecq":la part que prend le langage dans la connaissance des personnages. Avec cette préface nous en savons déjà beaucoup sur ce soi-disant académicien, par ailleurs, correpondant local d'un consortium panaméricain....


Le détective Coiffeur de son métier (rue Mexico), Isidro Parodi (le choix de ce nom (et de son aspect simiesque) comme celui de sa profession n'est pas forcément innocent) avait été jugé pour un coup de bouteille mortel dont il n’était pas responsable mais dont on l’accusa pour ne surtout pas mettre en cause Patte de Velours, chef de bande et « précieux agent électoral». Don Isidro prit vingt et un an de réclusion dans la pénitencier national du quartier nord, rue Las Heras.
C’est donc depuis sa cellule, la célèbre 273, qu’il résout les énigmes qu’on vient lui soumettre. Dans la première nouvelle, il a une quarantaine d’années et il ne ressemble plus du tout au jeune homme gesticulant qui traînait les S; il est «sentencieux (2), obèse, [a] la tête rasée et [un] regard singulièrement pénétrant». Le visiteur a droit à un petit banc (ou un tabouret):Parodi qui demeure sur son lit «réglementaire» lui offre généralement du maté servi dans un petit pot bleu ciel. Jamais loin de ses mains, un jeu de cartes particulièrement graisseuses pour jouer au truco, un nom qui en dit long.
  Ainsi donc le prisonnier écoute ses visiteurs, parfois sans lever les yeux mais aussi en crachant (Domecq ne précise pas où). Beaucoup prétendent l'envier de vivre dans cette «oasis» et l'une d'eux le félicite pour la dimension cubiste
(un peu démodée) de son petit living et lui conseille une touche de blanc....Longtemps silencieux et patient, il lui arrive parfois d’être cassant devant trop de bavardage. Il peut s'emporter comme lorsque il fait un bilan des premières nouvelles: «Au moment où je m'y attends le moins, un clown vient me parler des signes du zodiaque [première nouvelle], ou du train qui ne s'arrête nulle part [deuxième nouvelle] ou d'une fiancée qui ne s'est pas suicidée, qui n'a pas pris de poison par erreur, et qu'on a assassinée.[troisième]»Ironique, il ne se gêne pas pour rabaisser ses interlocuteurs d'un jour. Il dira ainsi à un hâbleur:«un être ordinaire, vous, par exemple, pour se venger (...)»etc..Il traite l'une de cinglée, l'autre de niais.

  Sa philosophie de la justice mérite d’être entendue: «Peut-être est-ce parce que je vis depuis trop longtemps dans cette maison, mais  je ne crois plus à la vertu  des châtiments infligés par des tiers. Que chacun se débrouille avec sa faute. Il n’est pas bon que d’honnêtes gens s’instituent les bourreaux des autres.»

 

Un genre dans le genre Écrire un roman policier c’est s’inscrire dans un genre très contraignant et qui possédait déjà dans les années quarante une bibliothèque bien remplie. Question bibliothèque Borges n’était pas mal placé (comme on le vérifiera encore) pour y ajouter, avec Bioy Casares, trois séries d’enquêtes (avec CHRONIQUES DE BUSTOS DOMECQ puis NOUVEAUX CONTES DE BUSTOS DOMECQ). Mais le  genre de la nouvelle (solution classique pratiquée par Poe et Conan Doyle) et la situation paradoxale de l’enquêteur-prisonnier imposaient des choix particuliers.  Montenegro le disait dès son avant-propos, les deux auteurs cachés sous le nom de Bustos Domecq prirent l’option de la concision et ils réduisirent l’aventure à deux étapes seulement:l’énoncé (parfois long, relativement) de l’énigme et sa résolution expéditive mais toujours précise et surprenante.


  Un sédentaire forcé, confiné dans sa cellule comme un bénédictin. Sans adjoint admiratif, Parodi n’a rien du détective virevoltant, du limier sautant de traces en indices, questionnant inlassablement des témoins qui sont potentiellement des suspects, recourant aux méthodes les plus scientifiques et récapitulant à chaque étape l’avancée de sa réflexion pour prouver son génie supérieur. Don Isidro écoute (malgré un début de surdité...) et, parfois, demande à ce que le plaignant précise un point. À la deuxième visite tout est résolu par ce prisonnier éloigné de tout. Si le mystère de la chambre close est un des plus grands classiques de l’enquête policière, ici c’est depuis un lieu clos que tout s’éclaire.

 

  À la mémoire du bon larron..., À la mémoire du poète Alexandre Pope ..., À Mahomet..., À la mémoire de Franz Kafka … Avec l’humour que nous connaissons aux deux (vrais)auteurs nous comprenons que les dédicaces qui soulignent les titres ont un rôle éminent comme amorces et comme éléments de réflexion sur la nouvelle elle-même. Une énigme (littéraire) s’ajoute à l’énigme attendue.

 

Le visiteur de la 273 Le plus souvent unique, il arrive aussi que, dans la même nouvelle, se succèdent plusieurs des personnages qui ont été témoin ou ont participé à la tragédie. Des amis se confiant entre eux l’adresse du Holmes argentin, sa réputation ne fait que grandir. Plus intrigant:de nouvelle en nouvelle, nous rencontrons des héros déjà connus (Montenegro le préfacier, Anglada par exemple):il y a comme une troupe d'habitués, un personnel de petit théâtre «chez» Parodi. Certains personnages d’un récit se retrouvent eux aussi en prison dans un épisode suivant, mais comme voisins:ils ont été reconnus coupables par l'ingénieux prisonnier de la 273.

 Quels qu’ils soient, les hôtes de Parodi sont (parfois insupportablement) bavardsje ne sais pas pourquoi je vous raconte tout ça» dit soudain la Moncha; «mais je m’égare et vous égare, cher Parodi» remarque Montenegro), digressifs (3), ils parlent de tout et de rien, mais surtout d’eux:profondément narcissiques, ils se croient le centre du monde et reprochent aux autres de ne penser qu’à eux. Que dire de Montenegro, encore acteur dans la deuxième nouvelle (LES NUITS DE GOLIADKIN), qui ne cesse de se tresser des compliments, de se vanter de ses conquêtes pour finir par apparaître comme une vraie ganache et un faux héros! Que dire de ces poètes avides de muses, de cet Anglada qui met toujours en avant son génie et qui, dans son art du récit se compare, modestement, à Picasso-il est vrai qu'on parlait de lui alors pour le Nobel...-: don Parodi ne se gênera pas pour le traiter de bêta. Citons ce passage éloquent où un auteur négligé par une femme se plaint en ces termes :«Un détail suffit à la peindre toute: j'eus la délicatesse de lui envoyer mon Gongora a tout dit, enrichi d'une dédicace olographe de ma blanche main; la très grossière ne me répondit même pas et ne fut pas le moins du monde émue par mes envois de fruits confits, de bonbons et de liqueurs, auxquels je joignis en outre ma RECHERCHE DES TERMES ARAGONAIS DANS CERTAINS OUVRAGES DE J. CEJADOR ET FRAUCA en exemplaire de luxe, livré à son domicile particulier par les Grandes Messageries Splendid

 Leurs bavardages sont encombrés de latin des pages roses du Larousse argentin (ipso facto, vulgum pecus, inter nos, modus vivendi, ipsissima verba etc.), de stéréotypes accablants auxquels même Parodi n’échappe pas toujours (le Calabrais serait rancunier)(4). Aucun n’est à court de proverbes, de sentences creuses et pompeuses. Un exemple parmi cent:«Aux heures sombres de mélancolie, aucune pharmacopée ne vaut la simple et éternelle Nature qui , attentive aux appels d'avril, répand sa profusion estivale par les plaines et les vallons.»

Ces nouvelles montrent que, comme le disait le préfacier Montenegro, tous les peronnages se caractérisent par leur rapport au langage et à la parole. À peine distingue-t-on le style de Domecq (il localise les actants, il fait des portraits rapides, il pratique la périphrase balzacienne: on a parfois l'impression que les travers de ses personnages ont déteint sur son style...) et face à cette lutte de tous pour avoir la parole et imposer sa marque on comprend et on apprécie l'effet de la concision de Parodi.

 

Satire Les nouvelles ont beaucoup de cibles:si la dèche est restituée avec drôlerie dans LA VICTIME DE TADEO LIMANDRO (on espère que l’hôtel LE NOUVEL IMPARTIAL existe encore et que LE GUIDE DU ROUTARD convie le touriste à visiter cette cour des miracles (chambres à 0,60$ ou à 0,90 $)), le milieu qui retient le plus les deux auteurs est celui d’une certaine mondanité qui affecte aussi acteurs et écrivains fanfarons (tiraillés entre bohème dans l’esprit et aisance dans les relations (ils acceptent de côtoyer le gaucho, le rustre propriétaire de taureaux...)). Ces derniers ne sont pas ménagés:s’ils affichent une éthique de clubman qui semble un idéal sans égal, en réalité, pour une femme, pour de l’argent ou une publication ils sont capables des plus sordides bassesses. Faute de se vendre, ses auteurs se vantent:ils sont toujours en train de corriger des épreuves, de placer une de leurs œuvres, de mettre en avant leur originalité. Borges et Bioy Casares s’amusent de certains polygraphes aux carrières instables et à l’esthétique métamorphique (5), aux titres ronflants ou cocasses (Pipi-berceau, Réflexions d'un dénicheur d'oiseaux, Odes aux directeurs généraux), à l’ambition étrange («il médite une version très  gaucho des SOLITUDES de Gongora, où il introduirades ivrognes, des sangliers, des lapins et des loutres»...) et au style toujours hyperbolique pour ne rien dire de l’usage de la métaphore outrée et ravageuse, filée jusqu’à la rupture.


 Ces Homais littéraires ont la passion des listes:celles des auteurs à lire et de ceux qu’il faut agonir sans les connaître. Et, surtout, dans leur milieu, il n’est question que de nègres littéraires et de plagiat. On ne peut qu'aimer cette (très borgésienne) argumentation qui se veut réfutation:«(...) il prouva que l'opuscule de Ricardo, si quelques chapitres rappellent le livre de Peman-coïncidence bien excusable dans le feu d'une première inspiration-devait plutôt être considéré comme un pastiche de Billet de Loterie de Paul Groussac, transplanté au XVIIème siècle et rehaussé par l'évocation constante de la découverte sensationnelle des vertus curatives du quinquina»....
  Enfin, ne négligeons pas qu'avec Anglada et Formento
la rivalité mimétique peut aller jusqu’à la mort et que l'écriture d'un faux et sa dénonciation préparée dans le même mouvement devait pousser au suicide Ricardo Sangiacomo.

 

 Enquête Domecq ne bouleverse pas l’histoire du roman policier. Les cas sont classiques:une certaine unité de lieu dans le récit des crimes (la maison de la reunion des druses; un train; la résidence du gaucho; un hôtel miteux; la maison de la rue Déan Funes);un assassinat, des vols avec meurtres mais aussi deux crimes qui ont une grande originalité. Ce qu'on admire c'est la réduction de l’enquête (qui n’en est pas une) à la seule écoute de don Parodi:sa façon de saisir le significatif sous le bavardage, de créer des connexions entre d’infimes détails (en particulier langagier- des initiales peuvent compter) perdus dans les méandres des prolixes confessions. Ainsi sa façon de remonter le fleuve agité du récit d’Anglada pour tout expliquer en le transformant en un canal rectiligne laisse pantois. S’il n’a pas une mémoire de disquette le lecteur doit savoir qu’il relira au moins une fois toute les nouvelles, doublant ainsi son plaisir.

 

Jeu On sait que dès son origine le genre policier a été classé dans les occupations divertissantes. Son sort fut tranché pour toujours: il n’appartenait pas à la (grande) littérature (6). Nos deux complices ont décidé d’en rajouter dans son exclusion en en multipliant les (faux) stigmates. Certes il joue le jeu du genre en renvoyant à d’autres auteurs (Poe, Doyle, Leblanc) et en proposant des énigmes d’une grande invention parfois mais c’est surtout, sous des formes variées, au jeu littéraire qu’ils s’adonnent avec virtuosité.

On a vu que le plagiat occupait une grande place dans la préoccupation des écrivains mis en scène:même Domecq (auquel les Argentins ont cru longtemps) a été suspecté de vol:«Souviens-toi de Bustos Domecq, de Santa Fe, celui dont on publia une nouvelle et dont on s’aperçut ensuite qu’elle avait déja écrite par Villiers de l’Isle-Adam.» Vous avez bien lu:dans une nouvelle de Domecq, un personnage rappelle que Domecq fut plagiaire....Ajoutons que dans ces textes, la note en bas de page étonne souvent:on y lit des interventions marginales de quelques héros. Ont-ils pris la liberté de les ajouter sur la Remington de l’auteur qui ne s’en serait pas aperçu? Mieux:dans l’une de ces notes c’est Domecq qui se croit obligé de confirmer les dires d’un des bavards dont il rapporte les mots...Il se met donc en marge lui-même.


 Sans parler de cette note mémorable, venue d’un lointain passé:à la remarque prosaïque de Parodi «Pourquoi diable venir embrouiller l’histoire avec un espion?» s’ajoute, tranchante comme un rasoir «Entia non sunt multiplicanda praeter necessitate.» celle envoyée par le docteur...Guillermo Occam….

 
 C’est avec les ressources (et les interrogations) de la littérature qu’ils s’amusent le plus:on a vu la fausse biographie à l'entame, la fausse préface faite par un personnage qui revient souvent dans la prison et dans les nouvelles, sorte de Fregoli dont la devise serait «je ne suis pas donc je deviens» ;on a droit à des récits interminables souvent concurrents qui reflètent le style (la prétention au style) de chacun des énonciateurs:le cuistre Montenegro (parfois prénommé familièrement Mickey), le très faubourgeois Savestano, Anglada le moderniste qui parvient à faire tenir ensemble Marinetti et l’art pour l’art, Pepe Formento, machine à superlatifs qui s’attaque pourtant à la traduction d’UNE SOIRÉE AVEC MONSIEUR TESTE…(l’intitulant, par souci démocratique (toucher les masses) LA VEILLÉE AVEC MONSIEUR FIOLE).... Avec le tortueux récit du docteur Shu T’ung, on applaudit l’imitation non pas tant de la langue et du style chinois que de l’idée stéréotypée qu’on peut en  avoir à l’écoute d’imitation souvent faciles et xénophobe (une imitation d’imitation donc):ce bon diplomate (pourtant pressé
) multiplie les énoncés gnomiques («le bon acteur n’entre pas en scène avant la construction du théâtre»), les adages (dont l’indiscutable«On a raison de dire qu’un poisson voit mieux sur un toit qu’un couple d’aigles au fond de la mer» comme le plus rare « L’adage dit que le mendiant qu’on chasse de la niche du chien hante le palais de la mémoire», sans oublier les citations (supposées) du LIVRE DES TRANSFORMATIONS ou du LIVRE DES RITES ou les appels à l’expérience (pour celui-ci, il en faut beaucoup:«le commerce continu des éléphants rend l’œil le plus perçant incapable de distinguer la plus ridicule petite mouche»).(7) Même si la traduction de Françoise-Marie Rosset est éblouissante on envie l’hispanisant et le spécialiste de la littérature sud-américaine qui doit savoir bien mieux que nous reconnaître dans ce brassage de discours, les perfidies aussi bien que les clins d’œil et les cartes biseautées.
 Rien que le jeu sur les titres des œuvres supposées d’Anglada ou Fromento est un délice. Mais n’oublions pas que le rapprochement entre ceux-ci permet à Parodi de découvrir un assassin!


  Toutefois, le ludique comme l'artifice, ne cachent pas la réflexion sur la littérature et ses pouvoirs et ils n’interdisent pas de traiter, en passant, de profondes questions comme celle du hasard et de l’identité d’un être totalement manipulé comme peut l’être Ricardo Sangiacomo.

 

 

 

      Même si l'on n'appartient pas à l'Académie argentine des lettres, on ne peut que recommander les deux autres volumes de  Bustos Domecq qui a encore dans sa main bien d'autres cartes pour nous guider plaisamment vers les plus grandes questions de la littérature.

 

 

Rossini, le 16 mai 2015

 

 

NOTES

 

(1)L'instabilité (ontologique) des personnages est capitale. On la vérifie partout.

 

(2)Ce qu'il n'est pas. Autant dire que Domecq peut se tromper ou...nous tromper.

 

(3)Bien qu’ils s’en défendent comme Montenegro:« Bref, j'abhorre les vaines circonlocutions et je conterai l'histoire ab ovo, sans exclure, évidemment l'amère ironie qui s'attache au spectacle du monde moderne. Je me permettrai aussi quelques traits d'artiste, quelques notes de couleur locale

 

(4)L'anti-sémitisme n'est pas absent de certains dialogues.

 

(5)La carrière d'Anglada «Son initiation moderniste; son étude (et parfois sa transcription) de Joaquin Belda; sa ferveur panthéiste de 1921, quand le poète, en quête d'une communion totale avec la nature, avait renoncé à porter des chaussures et déambulait, boiteux, les pieds en sang, parmi les plates-bandes qui entourent son coquet chalet de Vicente Lopez; son refus de l'intellectualisme froid -années fameuses où, accompagné d'une institutrice et d'une version chilienne de Lawrence, il n'hésitait pas à fréquenter les lacs de Palermo en costume marin, muni d'un cerceau et d'une patinette-; son réveil nietzschéen qui fit éclore les HYMNES POUR MILLIONNAIRES, œuvre de tendance aristocratique, prenant pour point de départ un article d'Azorin, que reniera bien vite le catéchumène plébéien du Congrès eucharistique; finalement, son époque altruiste et la prospection des provinces, où le maître soumet au scalpel de la critique les œuvres des plus récentes promotions de poètes sans audience, qu'il fait bénéficier du mégaphone des éditions Probeta, lesquelles ont déjà pas loin de cent souscripteurs et quelques plaquettes en préparation.»

 

(6)Uri Eisenzweig le démontre parfaitement dans son RÉCIT IMPOSSIBLE.

 

(7)Pour ne  rien dire du juste mais peu authentique « On dit avec raison que le facteur aux pieds diligents est plus digne d'éloges et de dithyrambes que son collègue qui dort près d'un feu alimenté par cette même correspondance.» ou encore de cette citation du LIVRE DES RITES si ton honorable concubine cohabite au cœur de l'été brûlant avec des personnes d'infime qualité, l'un des enfants sera bâtard; si tu hantes les palais de tes amis à des heures indues, un sourire énigmatique fleurira sur le visage des portiers.».

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