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29 avril 2015 3 29 /04 /avril /2015 07:06


    En 1965 apparaissait un personnage de policier qui allait connaître un grand succès, bien au-delà des frontières de la Suède:Martin Beck. Avec lui s’ouvrait ainsi une série de dix romans.

 À l'occasion de cette première enquête, notons certaines des caractéristiques qui imposeront longtemps le «héros» et ses auteurs.


MARTIN BECK

  Il rejoint l’ensemble toujours plus vaste des enquêteurs (institutionnels) à l’apparence et à la vie médiocres. Petit-bourgeois, il n’a rien du héros ni du dandy qui présidait à la naissance du genre policier. Peu amateur de foule (pourtant il se force à prendre le métro), il est l’homme de la foule anonyme que personne ne saurait remarquer. Il n’est pas encore commissaire et a commencé tout en bas de l’échelle (à la circulation). Père de deux enfants, ses relations avec sa femme (elle l’appelle souvent au téléphone pour lui rappeler qu’il a une famille…) laissent vite comprendre que le bureau et l’investigation sont les seules passions de son existence. Il a un hobby (symbolique-la maquette de bateau), souffre de rhume semestriel, fume énormément et ses qualités sont, de son propre avis, l’entêtement (tout va le prouver), la logique et le calme absolu. Le sens impérieux du devoir est ce qui anime Beck. Il parle peu:presque jamais en dehors des enquêtes et de façon très méthodique dans la recherche. Les épisodes suivants préciseront un peu plus le portrait de cet enquêteur.


L’AFFAIRE 

 Le corps d’une jeune inconnue (elle le restera longtemps) est retrouvé non loin d’une écluse à l’occasion d’une opération de dragage. Le premier rapport d’autopsie affirme:«Décès consécutif à strangulation accompagnée de violences sexuelles. Importante hémorragie interne.» Ce constat, malgré son laconisme, engagera la certitude de l'enquêteur. Fait étrange:au bout de plusieurs semaines, malgré le retentissement médiatique de l’affaire, personne n’a jamais signalé une disparition qui puisse correspondre à ce meurtre. Des mois passeront et il faudra des dizaines de pages pour apercevoir l’esquisse d’une piste. Une affaire non résolue qui avait obsédé un de ses collègues hante encore Beck.
 


L’ÉQUIPE

 

   Bien qu’il se distingue de ses collègues, c’est le travail de groupe qui importe à Beck. Sous la direction indulgente de Hammar, les plus proches et les plus actifs sont Kollberg l’ancien militaire (et spécialiste dans cet épisode de la réflexion statistique)  Melander (le fumeur de pipe à la mémoire extraordinaire et à l’indifférence soutenue), Stenström, le maître de la filature. Tolérance envers les défauts des autres, solidarité entre équipiers, telles sont les valeurs explicites. Aucun effort n’est compté, aucune piste n’est négligée. Personne ne réclame ses heures supplémentaires.
  Les méthodes sont classiques (rudimentaires aux yeux des habitués des séries télévisées récentes):sollicitation de tous les services de la Police et de l’État (sans oublier Interpol), étude acharnée des photographies et d’un film d’amateur, interrogatoires nombreux. On y ajoutera la pratique d’un piège tendu à l’assassin avec comme appât une jeune policière présentant des similitudes physiques avec la victime. Comme toujours les rapports avec la presse sont tendus mais elle sera utilisée pour diffuser une fausse nouvelle qui aurait pu débusquer le criminel.


 

LA NARRATION - les tensions du genre.

 

     Ne fractionnant pas les points de vue (comme dans L’HOMME AU BALCON ou LA CHAMBRE CLOSE: il fallait que nous restions absolument extérieurs au secret de l’assassin), le narrateur omniscient ne livre pourtant pas toutes ses informations (l’appartement du criminel a été fouillé mais nous ne le saurons que très tard).
   Et cependant il ne nous épargne rien ou presque. Le défi des auteurs était immense. Il s’agissait de partir de rien (un corps tué, un visage défiguré, nul élément d’identité, une touriste (probablement étrangère) de passage) et, sur un tempo incroyablement ralenti par les différentes tâches et les échecs répétés, parvenir peu à peu à une hypothèse plausible. (1)

  Plus les données étaient pauvres et plus les possibilités d'investigation et d'égarement étaient grandes. La jeune morte de l’écluse avait emprunté un bateau très touristique:on aura droit aux horaires, aux arrêts, à la reconstitution mentale du trajet. L’équipe recherchera tous les passagers (venus du monde entier), rendant même visite à quelques-uns. On sollicitera toutes les photos des voyageurs de ce jour-là et même un film (vraiment d'amateur) pris depuis le bateau (et un temps, à terre, à l’occasion d’un arrêt):aucun angle de vue ne doit échapper, tous peuvent devenir porteurs d'indices. On grossira certains plans du film pour en faire des photos. Des marins, des jeunes femmes travaillant sur le bateau seront interrogés systématiquement.


   Il apparaîtra que cette jeune femme, Roseanna McGraw, était une américaine (vivant au Nebraska) et, grâce à un nommé Kafka (lieutenant très coopératif) et aux procès verbaux de ses interrogatoires, nous saurons qu'elle était très indépendante et très libre dans son comportement (le point est important). Une silhouette d’homme plutôt sportif avec casquette sera le point de départ d’une orientation positive dans le lent processus de l'enquête.

 


        Dans ce roman très construit on distingue donc trois parties. La phase initiale ne donne que peu d’espoir. Il faut trois mois pour obtenir un renseignement qu'on  possède en général dès le début. Ensuite l’enquête tous-azimuts remonte le temps en se concentrant sur les documents (photos, bout de film) qui, habilement sélectionnés, nous rapprochent toujours plus des derniers instants de Roseanna Mc Craw. Un de ses rares sourires capté par un objectif jouera un grand rôle dans la conviction de Beck. Sourire d'un visage qui allait être défiguré quelques heures après.
  Un hasard (la mémoire visuelle de l'agent Lundberg) transforme alors la nature du roman qui cesse d'être enquête d'interrogation et d'investigation pour devenir patient guet-apens. Les auteurs ne craignant pas l'hybridation narrative (ce que prouvera la suite de la série). Le suspect est identifié, observé dans son quotidien:après un interrogatoire infructueux en apparence, Beck tient son coupable. C’est au lecteur, s’il a été très attentif, de repenser aux indices que la deuxième partie a lentement fait émerger en construisant en creux le profil discret, à peine marqué, du meurtrier.

  Nous entrons alors dans la dimension de chasse à l’homme, de thriller avec un aspect qu’on retrouve parfois dans le genre policier:face à un policier héritier (très) lointain de cette figure mythique, l’assassin se donne lui-même une apparence de justicier-pour une mauvaise raison (celle d'une souillure qui est «sienne» et qu'il projette sur autrui pour s'en défaire).


   Comme l’enquête fut laborieuse et lente dans la deuxième partie, longtemps, dans la dernière, la filature du suspect pourtant appâté par la jeune policière ne mène à rien et joue sur la déception des policiers comme sur celle du lecteur:l'homme filé jour et nuit a une vie de célibataire “réglée comme du papier à musique”. C’est précisément cette vie sans écart liée à la violence du crime qui renforce la certitude de Beck. Nous comprendrons peu à peu qu'il soupçonnait depuis longtemps une pathologie psychique qui doublait d'une autre violence la violence du viol.

 

 

       La série des enquêtes de Martin Beck allait se poursuivre avec succès. En dehors de positions politiques de plus en plus marquées, au fil de la série, à l'extrême gauche (la dimension satirique et critique prenant ainsi une grande place), nos deux auteurs n'apporteront pas de nouveautés fondamentales au genre du policier mais ils sauront en faire varier subtilement bien des composantes en mettant au défi la sagacité et la patience de leurs nombreux lecteurs.

     

   «Ils avaient résolu le problème. Ils s'en souviendraient toujours, mais rarement avec fierté.»

 

Rossini, le 30 avril 2015

 

NOTE

(1) La question de l'indice (et de la chaîne qui s'en suit-dans l'histoire comme dans la narration) est essentielle dans le roman policier. Pourtant, ici, comme chez certains grands auteurs, il y a souvent un moment qui relève de la fascination et du vertige:l'absence plus ou moins longue de la moindre information. Stagnation, temps blanc, rien entêtant qui opèrent sur le tempo de l'enquête comme on le voit ici en multipliant ensuite les données infimes qui construiront peu à peu la reconstitution.

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21 avril 2015 2 21 /04 /avril /2015 05:44

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     En 1967, avec ce roman, L’HOMME AU BALCON, apparaissait à nouveau un personnage de policier qui allait attirer de plus en plus de lecteurs: le commissaire Martin Beck. Revisitons ce troisième opus placé sous le signe de la série (serial killer comme on dit, dans une série de dix enquêtes) et de la répétition.(1)

 

 

Stockholm. On circule beaucoup dans la ville et on la découvre parfois sous des angles assez peu touristiques (alcoolisme, clochardisation, lumpenisation architecturale sont souvent présents, notamment lors de l'évocation de tout ce que peut recéler une belle nuit de juin). C’est l’été:un peu de pluie et du grand soleil. On parlerait presque de canicule. Deux faits mettent la police sur les dents. Un rôdeur particulièrement habile s’en prend à des personnes isolées qu’il moleste et dévalise dans les jardins publics. La dernière victime tient un stand de confiserie. Plus grave:un criminel s’en est pris récemment à deux petites filles qu’il tua après les avoir violées. Deux affaires donc:l’une aidant partiellement à résoudre l’autre («Deux maniaques opérant au même endroit et au même moment! Et l'un d'eux est encore plus dangereux que l'autre.»). La peur a gagné toute la ville et le récit restitue bien l'hystérie qui s'empare des habitants.

 

Martin Beck. Les amateurs de la série ont commencé à s'habituer à lui à partir de ROSEANNA (son physique (cheveux noirs, yeux bleus limpides, taille moyenne, rhume semestriel), son hobby (la maquette), sa probité, son calme, son entêtement ).  Qui prendrait la série en marche, ferait sa connaissance à un moment inattendu: à l’occasion d’une autre enquête, il a pris des vacances qui lui ont  permis de se tenir loin de sa femme (son couple ne semble pas spécialement heureux, les scènes sont fréquentes) et du bureau. Marié, père de deux enfants (douze et quinze ans), sa vie est (classiquement) consacrée à son obsession du travail. Commissaire depuis le début de l’année (au début de sa carrière il faisait la circulation...), il n’apprécie pas ce nouveau titre. Homme de sang-froid, il a des jugements peu amènes sur ses collègues («Il n'aimait pas Gunvald Larsson et ne tenait pas Rönn en très haute estime.») mais sait être patient devant les limites de chacun. Comme enquêteur il fait preuve de pugnacité, suit toutes les pistes possibles, multiplie les interrogatoires, s’acharne sur les moindres détails....Plus le récit avance, plus le temps presse et passe, plus il impose son autorité dans l'organisation des recherches. Cependant ses moments dépressifs ne sont pas masqués («D'ailleurs lui-même ne se tenait pas non plus en très haute estime.»). Le lecteur accompagne le cheminement lent, presque inconscient d'une évidence retardée qu'il rumine sans savoir exactement pourquoi. Ponctuée d'oubli, l'anamnèse est assez subtilement menée.

 

 

Une équipe. Comme chez Ed McBain (et, après eux, Mankell), c’est un travail de groupe qui domine dans ce roman comme depuis l'ouverture de la série. Chaque collaborateur de Beck est rapidement caractérisé:Gunwald Larsson (le colosse aux plaisanteries d'ancien marin), Kollberg (bientôt père), Rönn (il traîne un rhume), Melander (le fumeur de pipe à la mémoire absolue). Ce n’est pas toujours une ambiance amicale qui règne mais l’efficacité ne pâtit pas trop des mésententes et des a priori. Pour être méthodique et sérieuse, la police d’alors est assez peu scientifique (nous sommes loin de l’expertise contemporaine (mais, comme le dit un des personnages, les criminels ont toujours un temps d’avance, alors...)) et on lui demande beaucoup:on ne compte pas ses heures supplémentaires pour un salaire de misère....Les doléances envers la presse sont, elles aussi, au rendez-vous.

 

Le Narrateur. Omniscient, pratiquant discrètement la prolepse, il sait habilement fractionner son récit en épousant tour à tour le regard de chacun. Il est avec l’assassin (on ne le sait pas encore assassin), avec le rôdeur pendant son méfait (ce qui le met, un temps, en posture de voyeur), avec deux clochards qui découvrent le cadavre, avec tel enquêteur puis tel autre (au commissariat ou dans une famille voisine proche de la petite victime), avec deux jeunes policiers débutants qui vont par hasard débloquer la situation (ce hasard qui pourrait être une faute esthétique est heureusement transformé en trait d’auto-ironie à l’intérieur du genre policier)....

Comme souvent dans cet héritier du roman-feuilleton qu’est le polar, il ne nous épargne pas les rebondissements qui mènent à des fausses pistes et sait créer, avec l’obsession des heures qui s’affichent dans cette course contre la mort, une tension qui hante aussi les nombreux interrogatoires : ce moment traditionnel est traité de façon variée et avec une grande originalité technique:sur un point secondaire qui pourrait compter on assiste même à un interrogatoire de collègue policier. Le lecteur est placé entre la répétition toujours possible du crime et la répétition des interrogatoires (qui donnent l'impression de piétiner tout en livrant de petites avancées), des faits, des bilans, du minutage angoissant.
 

 On l’a dit depuis longtemps:un roman policier est la recherche (longtemps asymptotique) d’un texte complet (celui du crime) par un autre (celui de l’enquête) qui tente de le reconstruire terme à terme:nous sommes menés d'indice en indice, de promesses en trompe-l'œil. Le narrateur sait la dimension de fétiche que peut prendre le moindre détail et il en joue parfaitement (songeons au ticket de métro). Conscient aussi de l'importance du rythme il choisit d'adapter portraits et descriptions non à un modèle naturaliste mais à la logique dynamique de son récit. Alors que le premier roman ROSEANNA tardait à démarrer, faute d'éléments, celui-ci, malgré des échecs répétés, est vécu comme en accéléré.
  Le style est sobre, parfois sec: le sordide n'est pas évité (mais il est sans complaisance ambiguë) et, malgré le contexte tragique, on découvre parfois de
discrètes scènes de comédie. La litote aidant, certains lieux acquièrent un poids réel et énigmatique, en particulier celui du crime, autour du château d’eau.

 

Un roman du voir.  «Je reste là à regarder, naturellement. Et si l'adjoint au commissaire avait son bureau de l'autre côté de la rue, je vous parie tout ce que vous voulez qu'il serait derrière sa fenêtre à me regarder et que si le commissaire avait le sien à l'étage du dessus, il le regarderait, et que si le ministre de l'Intérieur...» (pages 185 et 186)«

 

 

  On sait que ce roman a été écrit en écho à une affaire qui bouleversa la Suède en 1963. Rarement on aura à ce point impliqué un aussi grand nombre de participants aux multiples modalités du voir-y compris les perverses. Un homme sur son balcon vu par une femme qui le signale à la police. Un rôdeur qui assiste à une baisade dans le jardin public; une enfant ou presque qui, sur un quai de gare, pour avoir de la drogue, offre des photomatons d’elles aux passants; un narrateur qui multiplie les points de vue; de «braves» gens prêts à constituer une milice ou à exécuter devant les caméras l'assassin;un lecteur qui veut savoir....C’est sur ce jeu peu innocent que se concentre la narration, interrogeant ainsi autant le genre policier que son lecteur. On ne peut que saluer le tact de la chute du roman.

 

  Avec ce récit très fin techniquement (l'ouverture (2) qui suit la lente venue de la lumière du jour est d'une grande richesse symbolique) et très conscient des pouvoirs du genre policier, la série consacrée à Martin Beck confirmait sa qualité déjà éclatante dans ROSEANNA. Sans lourdeur naturaliste (utilisée parfois, cette esthétique est traitée seulement comme un code), sans avoir l’air d’y toucher, il livrait déjà, en passant, des aperçus sur les contradictions et les mutations de l’État-providence….

 

Rossini le 23 avril 2015

 

NOTES

(1) Cette nouvelle édition chez Rivages/Noir est doublement préfacée par Jo Nesbo et Andrew Taylor.

(2) Ce moment (très travaillé) est toujours frappant chez nos deux auteurs et engage toute la structure du roman. Qu'on songe à la découverte du cadavre dans ROSEANNA.

 

 

 

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13 avril 2015 1 13 /04 /avril /2015 06:20

  «Il faut que je cesse de m'en faire, se dit-il. Il faut que j'admette que ma femme m'a quittée.Il faut que j'admette que je ne peux pas faire grand-chose d'autre qu'attendre que Linda reprenne contact avec moi.Il faut que j'admette que la vie est vraiment telle qu'elle se présente.» (page 51)

 

                                                                       •••

 

            Où en était le célèbre commissaire Kurt Wallander dans l’épisode MEURTRIERS SANS VISAGE publié il y a déjà longtemps, en 1991 et qui était le premier d'une longue série?(1)

 

 

          Il a alors presque quarante-trois ans (le 30 janvier), travaille à Ystad, en Scanie («la Scanie hivernale avec ses bandes d’oiseaux noirs aux cris sinistres»). Début janvier, il a été appelé en fin de nuit pour un crime commis sur un couple de vieux paysans vivant isolés:ils ont été découverts par leurs seuls voisins, un autre couple âgé. Le mari a été sauvagement tué et son épouse transportée à l’hôpital ne survivra pas aux tortures qu’elle avait dû subir.
Les derniers mots de l’agonisante, une fuite dans la presse locale provoquent dans la région des manifestations de xénophobie qui prennet la forme de menaces puis de crime perpétré à la carabine sur un pauvre Somalien (sur)vivant dans un camp de réfugiés. Même Stockholm s’inquiète
.

 

  «Le policier pathétique à la vie de famille en lambeaux.»


    L’enquête de Wallander peut commencer. Lentement, très lentement. Avec, toutes les vingt lignes, une remarque météo avancée (force du vent;pluie;neige ou pas neige?) et un café avalé.

 Le commissaire est incontestablement le point de perspective du roman et nous suivons l’enquête qui est aussi la quête privée et désordonnée d’un homme paumé mais pugnace. Sa femme vient de le quitter (en une occasion, il a été violent envers elle), il ne comprend plus sa fille qui va vivre avec un Kenyan, il se dispute régulièrement avec son père (peintre d’un unique tableau répété à des centaines d’exemplaires), mange n’importe quoi et n’importe quand («Au cours des trois mois qui s'étaient écoulés depuis le départ précipité de sa femme, il avait pris sept kilos. Dans sa solitude et son désarroi, il n'avait rien mangé d'autre que des pizzas, des hamburgers nageant dans la graisse, des petits pains et autres spécialités de la restauration rapide.»). Il se laisse aller au plan de l’hygiène et prend même une cuite un soir. Heureusement pour lui des collègues le sauvent en ne donnant pas suite à son infraction....Il est même un policier qui tombe en panne d'essence.

      Il doute de lui-même, de sa carrière, de sa vie; ses rêves de jeune commissaire sont morts et sa seule consolation est dans l’écoute d’opéras (un temps, il a cru pouvoir devenir impresario d’un ami qui n’a pas fait carrière). Clairement misogyne, il rêve régulièrement d’une beauté noire et n’est pas insensible au charme de la procureure par intérim venue de la capitale et avec laquelle, sous l’empire de l’alcool, il se conduit de façon  incorrecte et répréhensible....

On comprend tôt que, comme (trop) souvent dans un polar, sa passion pour l'enquête et la vérité le coupe de ses proches et que cette vie banale comme une averse sur la Scanie est en quelque sorte son originalité. Le lecteur indulgent parlera d’épaisseur psychologique.

 

 

 
  Ce héros très commun étonne pourtant par un côté nostalgique, franchement réactionnaire (ou conservateur comme on voudra). Dans le prolongement de LA FAILLE SOUTERRAINE qui ouvrait cette voie, on devine à l’écouter que (selon lui) la Suède n’est plus la Suède, que les choses vont de mal en pis (le progrès du crime violent l'atteste) notamment dans le traitement politique des réfugiés qu’on ne contrôle pas assez et pas assez vigoureusement....Wallander décliniste? Déjà? Le mot vertige est même prononcé à ce sujet.

  Pourtant le commissaire ne se jettent nullement dans l’idéologie nationaliste qu’il va combattre dans cet épisode en arrêtant un policier en retraite, xénophobe activiste  pas franchement isolé. La division du personnage (assez peu politiquement correcte («J'espère vraiment que les meurtriers se trouvent dans ce camp de réfugiés. Ça contribuerait peut-être à mettre un terme à cette habitude laxiste et irresponsable de laisser n'importe qui franchir la frontière suédoise pour n'importe quelle raison.»)) accentue des traits indéfendables qui montrent aussi l’effet sourd d’un malaise qui touche sans doute son lecteur d’alors. Dans une préface tardive à ses nouvelles  consacrées à son commissaire, Mankell parlera de sa série comme «le roman de l'inquiétude suédoise» et de Wallander comme «le porte-parole (...) d'un sentiment d'insécurité croissante, de colère, et une perception très saine du rapport entre l'État de droit et la démocratie.»(2)

 

  WALLANDER AU TRAVAIL

 

  En terme d’enquête en quoi se distingue-t-il de nos policiers favoris? À dire vrai, en assez peu de choses. Il traite les faits sans en privilégier aucun au début: il les met en place patiemment en prenant son temps et il faut que des éléments venus à lui, par hasard, pour qu’il y ait un progrès: un “témoin” ( Lars Herdin) un peu inattendu qui donne un allant vigoureux à  son équipe ; un  Iranien qui a la capacité de reconnaître les voitures à l’oreille; une réfugiée roumaine vraiment physionomiste, une employée de banque à la mémoire invraisemblable....)

 Courageux, souvent blessé (auparavant dans sa carrière et déjà dans LA FAILLE SOUTERRAINE), il supporte les zigzags d’une enquête, connaît fréquemment des désillusions, mais, coriace, il s’acharne jusqu'à l'épuisement physique et mental. Résolument méthodique (que de récapitulations provisoires!), capable d'admettre que la fatigue peut parfois donner de la lucidité, il se méfie de l’intuition: c’en est une pourtant qui lui permet de résoudre l’une des affaires. 

 Ce qui le distingue vraiment d'autres enquêteurs connus, c’est le travail d’équipe (on songe à Ed McBain). Ces collègues sont nombreux et on les découvre (ou redécouvre) d’épisode en épisode (3). Il se dégage de cette troupe un sentiment d’unité assumée pour effectuer un travail ingrat et mal considéré et assumer une situation peu tenable, la police de "terrain" étant prise en tenaille entre médias prets à tout, hiérachie administrative  vétilleuse et politiques lâches. Une solidarité (non idéalisée) s'impose en dépit des différences de caractère (4). Wallander éprouve même un sentiment d’amitié pour Boman un collègue d’un autre district qui lui sera d’une grande aide.

Wallander écoute ses adjoints, sollicite leur avis,  admet des hypothèses auxquelles il était loin de penser. Il reconnaît qu'il a souvent besoin de l'éclairage de Rydberg dont il admire la  perspicacité.

 

 

SOCIOLOGIE

 

  Sans se prendre pour Kracauer et par facilité la plupart du temps, la critique loue souvent la dimension sociologique du polar. Si l’on excepte la division du policier face à l’accueil des réfugiés (ce qui n'est pas rien et, là, il y aurait des choses à dire), il faut reconnaître que dans ce volume la plongée sociologique ne s'écarte guère des hauts-fonds:en Suède comme ailleurs on rencontre des nationalistes prêts au crime et des policiers qui statistiquement divorcent plus que d'autres professions;on y voit sans surprise des medias qui courent le scoop, des politiques qui ne pensent qu’à leur carrière.

 

 

NARRATION  

 

  La technique du narrateur est au point mais n'ajoute rien à ce qui a été inventé dans le genre policier depuis plus de cent ans, quelles que soient ses nuances ou catégories. Ainsi le cadre du finale (une fête foraine) appartient aux classiques, y compris de cinéma.


 Deux affaires sont concomitantes, elles s’influencent l’une l’autre mais ne sont pas exactement menées de front. Deux rythmes partagent le livre:une extrême lenteur en janvier et une soudaine accélération au début de l’été 1990. La première partie rend bien le piétinement de l’enquête et les errements du commissaire. Henning qui ne pratiquement guère la description de type balzacien préfère au contraire la multiplication des notations furtives de détails qui comptent surtout par leur poids et leur récurrence. Il n’est question que de pluie, de froid, de vent, de neige (qui n’arrive pas), de boue,  d’odeurs. Tous les horaires sont fournis (l’horloge, la montre sont des personnages essentiels - «Wallander regarda la pendule»: telle est l'entrée du commissaire en littérature (LA FAILLE SOUTERRAINE)), les réunions entre policiers sont innombrables comme le sont les bilans intermédiaires d’une utilité limitée.


  Jouant beaucoup sur une certaine oralité et le style indirect libre, Mankell aime la répétition (de mots, de phrases («il est un temps pour vivre et un temps pour mourir»; «les pierres chauffent sous les pieds de Kurt Wallander»), de réflexions (Wallander et les réfugiés), de situation (Kurt et son père; la caissière de la banque qui rejoue la scène qu'elle a vécue six mois avant) et pratique abondamment le leitmotiv entêtant (l’absence de hennissement du cheval, le nœud, la sacoche, la Carte, le rêve etc.) Ce n’est pas un hasard si le père de Wallander peint depuis toujours le même tableau (avec ou sans coq de bruyère) auquel il est fait souvent allusion et qu’on retrouve même chez la mère d'un suspect. La signature stylistique de Mankell se situe dans de nombreuses plongées au cœur des flux (et reflux) de conscience de Kurt Wallander où se télescopent des échos de ses enquêtes, de ses incertitudes, de ses désirs, de ses dégoûts.

Au plan strict de l’intrigue Mankell multiplie les pistes et surtout les impasses. Il distribue beaucoup d’indices qui égarent plus qu’ils n’opèrent. On l’a déjà dit:la résolution des énigmes dépend beaucoup du hasard et de la qualité des témoins et, en certains points, les invraisemblances guettent (par exemple, la pomme qui se retrouve (ironiquement ?) en gros plan dans le dessin de l’édition de poche). En revanche, qui se laisse envelopper par la phrase (volontairement) peu recherchée de Mankell reconnaît à l’œuvre, dans toute la composition, une logique (si l'on peut dire) du rêve.

 


      L’univers de Wallander est étouffant de médiocrité et c’est ce qui, en dépit de certaines facilités techniques, retient le lecteur. Le Temps poisseux est le sujet réel du roman (et l’angoisse (diffuse, confuse) qui filtre en bien des épisodes (angoisse du changement et de l’absence de changement)). Chacun, à l’instar du père, peint le même tableau. On travaille jusqu’à l’épuisement, on oublie les horaires, on vit dans un décalage permanent:l’élan de l’enquête, la chaleur d’une équipe donnent l’illusion de vivre, envers et malgré tout.
  Mais il est un temps pour s’avouer vaincu, pour mourir. Dans l'ombre, le beau personnage de Rydberg disparaît lentement.

 Cependant des ailleurs font signe: ici, les oiseaux migrateurs reviennent; un site mégalithique attire parfois; là-bas, un bateau va vers le sud. Surtout: Callas ou Björling chantent éternellement.…

 

 

Rossini le 19 avril 2015

 

.

NOTES

 

(1)Une nouvelle publiée plus tard (LA FAILLE SOUTERRAINE) sera située à Noël 1975, quand il n'avait pas encore trente ans, qu'il travaillait à Malmö et se trouvait jeune.

 

(2)Faut-il rappeler l'importance de la mort d'Olof Palme dans cette crise durable dont le signe repéré par Mankell est tout de même troublant?

 

(3)Rien à voir avec les adjoints de Maigret par exemple.

 

(4)Mankell ajoute très peu au système mis en place par Sjöwall et Wahlöö autour de leur inspecteur Beck.

 

 

 

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