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6 mai 2015 3 06 /05 /mai /2015 07:32

 

   «Comment parler d'abus de pouvoir, d'ailleurs? N'était-ce pas le pouvoir en lui-même qui était abusif?» 

                         LA CHAMBRE CLOSE (page 257) 

 

 

     Dans le huitième volume de leur série des enquêtes de Martin Beck et de son équipe (publié en 1972), Sjöwall et Wahlöö s'attaquaient à un problème devenu classique dans le roman policier, celui de l'assassinat supposé inexplicable parce que commis dans LA CHAMBRE CLOSE .

Avec ce nouvel opus et une ouverture comme toujours décisive (parce que très calculée), les habitués de la série découvriront des nouveautés et des inflexions.

 

Martin Beck  Toujours commissaire et chef de la brigade criminelle, longtemps convalescent après une affaire qui ne fut pas vraiment le sommet de sa carrière (narrée dans L'ABOMINABLE HOMME DE SÄFFLE), il reprend son travail. Par égard pour sa santé, son collègue Kollberg lui confie une affaire de tout repos qui ne devrait solliciter que son intelligence.
  Beck a maintenant 49 ans. Divorcé depuis longtemps il vit dans un appartement de rêve qui ne lui plaît guère parce qu’il s’y sent cloîtré. Dans sa hiérarchie, on se demande si on va le promouvoir, façon peut-être de le mettre sur la touche.
  L’affaire qu’on lui confie? Svärd, un vieil homme isolé de tout et tous (il ne mange que de la pâtée pour chat) s’est donné la mort. On ne s'en est aperçu qu'après au moins six semaines. Il suffit de confirmer le suicide.

Des doutes viendront. L'enquête de routine a été bâclée.

 

Bulldozer  Depuis quelque temps un magistrat déterminé nommé Bulldozer Olsson a décidé de tout faire pour arrêter un homme (Werner Roos) assez intelligent pour échapper à la police en organisant parfaitement des hold up qu’il délègue à des complices. Steward de compagnie aérienne, Roos bénéficie à chaque occasion d’un alibi inattaquable (il s’arrange pour toujours se trouver hors de Suède au moment du méfait). Le braquage d’une banque qui ouvre le roman pousse Bulldozer Olsson à vouloir le piéger, lui et ses acolytes:grâce à un narrateur omniscient nous suivons en effet tous leurs longs repérages de préparation.

 

Deux affaires  D’un côté, un enquêteur solitaire que les lecteurs fidèles connaissent bien:discret, patient, méticuleux  Beck  va prendre son temps pour lire et écouter tous les témoignages sur une action circonscrite à un appartement minuscule et clos. De l’autre, Bulldozer à la tête d’une équipe élargie de la brigade de répression du banditisme:il cherche à augmenter son crédit par un gros coup:il règne sur tout, surveille tout Stockholm (négligeant parfois Malmö...) et tient absolument à s’assurer un triomphe national.

 

Deux genres  Avec Bulldozer nous sommes dans la tradition du policier feuilletonesque des origines. La prime est à l’élan et à l’action. On ne compte plus les rebondissements, mais aussi les ratages:rien ne décourage l’enquêteur et son équipe pourtant épuisée doit le suivre sans réticence.
 Avec Beck nous sommes dans le pur roman de détection. L’enquête est lente, laborieuse, décourageante (le connaisseur de la série est prévenu) mais elle progresse.


 La construction parallèle donne lieu à des passages extrêmement comiques, assez inattendus. La tentative d’arrestation des braqueurs est à ce titre une vraie réussite. La force aveugle et auto-satisfaite en plus, on a l’impression d’être dans un film des Marx. Mais le ferment d’anarchisme n’est pas voulu, il s'en faut!, contrairement au marxisme tendance Groucho.

À l’opposé, dans l'enquête (qui est plutôt une quête mais indéterminée) de Beck tout est mélancolique. Il ouvre de plus en plus les yeux sur sa carrière et sa vie.

 

Politique Rarement roman policier, du moins à cette époque, aura été à ce point un tel lieu de critique frontale de la société. On sait que les deux auteurs appartenaient au parti communiste. (1) On lit tout de même des phrases comme « Les grands criminels n’attaquent pas les banques. Ils restent assis confortablement dans leurs bureaux, se contentent d’appuyer sur des boutons. Ils ne courent pas de risques. Ils ne s’en prennent pas aux vaches sacrées de la société, préférant se consacrer aux formes légales de l’exploitation, qui ne touchent que les individus
 Nos deux auteurs  parviennent à rendre détestable la vie à Stockholm («air pestilentiel et conditions de vie absurdes de cette ville») et voient la montée du brun à peu près partout. Tous les rouages de l’État dit providence sont dénoncés (la Justice? « Sans parler du fait que la loi était conçue afin de protéger certaines classes et leurs intérêts douteux, et que cette même loi était pleine de trous.»). Rien n’échappe à la satire de la nouvelle police (2) qu’incarne Bulldozer dans son énergie aveugle  et une sorte d’addiction à l’enquête conçue comme un jeu divertissant. Dans les milieux administratif et politique nul n’est épargné.
  La conséquence est intéressante et, heureusement pour le lecteur, sans ambition didactique:dans les étapes de son e
nquête Beck fait la connaissance de Rhea Nielsen (trente-sept ans), une propriétaire d'immeuble (par héritage et qui ne se comporte pas comme telle (3)) dont la vie (qu'on devine très politisée) et le sens de la solidarité qu’elle fait régner autour d’elle renvoient (lointainement) à une sorte de phalanstère improvisé où personne ne demande rien à personne et où chacun s’arrange avec les miettes de la vie. Rhea aidera (involontairement) à la résolution de l’énigme de la chambre close et, en offrant sans discours son «modèle» de vie, elle libérera Beck de sa propre chambre claustrale.

 

Construction C’est elle qui permet la réussite du roman. La résolution de l’énigme de la chambre close est astucieuse et plausible mais, surtout, les deux intrigues n’étaient pas parallèles:elles se rejoignaient grâce à la présence d’un seul personnage (l'assassin Mauritzon, qui finira en prison et se croira, non sans raison, lampiste... kafkaïen).

 

   La fin est un chef-d’œuvre d’ironie:Beck qui a tout compris et tout expliqué des deux crimes n’est pas suivi par le tribunal qui se trompera encore dans son jugement sur le meurtre qui accompagna le hold up ouvrant le roman. La hiérarchie policière prend Beck pour un pauvre sénile souffrant de «graves déséquilibres mentaux» et lui refuse sa promotion, une punition qui est finalement une récompense. Pendant ce temps, la jeune femme qui commit ce hold up faussement puni put partir couler de beaux jours sur la côte adriatique…

 

    Dans la Suède de M. Sjöwall et P.Wahlöö il y a parfois des happy end....

 

 

 

Rossini, le 10 mai 2015

 

 NOTES

 

(1)Les dix premières pages du chapitre X tiennent plus du discours (pour tract) que du récit.

(2)La construction du nouveau commissariat donne lieu à des images qui se voulaient prophétiques :« Et, depuis ce colosse hypermoderne situé en plein cœur de Stockholm, la police étendrait ses tentacules dans toutes les directions afin de maintenir les citoyens découragés de ce pays dans sa poigne de fer. Certains d'entre eux, tout du moins; tout le monde ne pouvait pas émigrer ou se suicider.»

(3) Rhea dit à sa première rencontre avec Beck:«Les propriétaires de ce pays, c'est une sale engeance.(...) Mais le système encourage l'exploitation

 

 

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Published by calmeblog - dans polar septentrional
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