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25 décembre 2013 3 25 /12 /décembre /2013 10:07

 

  Le pasticheur est un flatteur qui vit bien aux dépens de celui qu'il imite et de celui qui le lit. Il emprunte à la gloire de l'imité; il nous fait croire que nous étions capables de le devancer.

 

 

  Avec LA SOUPE DE KAFKA (2005), Mark Crick a réussi un coup de maître en pastichant avec talent plus d'une dizaine d'écrivains et en ayant pris comme principe directeur le genre du livre de recettes. Ce qui donne une unité à un ensemble très virtuose qui pourtant restitue fidèlement l'originalité de chacun....Le simple choix de la recette est une entrée (parfois paradoxale) dans l'univers des auteurs.

 

 

 

 Le plaisir premier du pastiche est dans la reconnaissance d'éléments qui forment cet univers. Plus grand en est le nombre, plus intense en est notre plaisir. On distingue vite l'écrivain d'un seul personnage ou d'un personnage profondément seul (K. est forcément en procès et il se retrouve fatalement étranger à son propre dîner) de l'écrivain qui évoque d'abord des groupes - l'augmentation des fâcheux chez Welsh est du meilleur comique. On identifie rapidement un contexte (même actualisé d'une bougre de façon chez Sade), un vocabulaire (un mot suffit chez Chandler ou Woolf), une syntaxe (la dominante interrogative et hypothétique chez Kafka, la subordination chez Proust, le "relâché" chez Welsh), des obsessions (la honte, les fureurs rentrées chez K.; son attention suractive et ses inadvertances), des manies (la liste chez Sade) des motifs, des valeurs déclarées (chez Welsh ("C'est moi que je plains. Parce que je fais quoi de nouveau, là, quoi d'intéressant? On pense toujours qu'on est le centre de l'univers, mais non. Et c'est quoi l'univers d'ailleurs? Rien qu'un gros manège sur lequel on tourne et retourne sans fin, et qu'est-ce qu'on y peut? On vit, on crève. Et basta.") comme chez Sade toujours pourfendeur de contraintes - y compris des directeurs de conscience post-modernes - de fieffés tartuffes) ou implicites.

 

  Steinbeck fait chez Crick une scène (colorée) avec seulement quelques gestes de cuisinière avertie....Jane Austen ne va pas sans suggérer des hiérarchies tenaces bien qu'imperceptibles. Sade ne nous épargne pas sa rhétorique d'interpellation, ses récits intercalés qui donnent, ici, l'eau à la bouche, ses relances dans le crescendo, ses intermèdes philosophiques, ses rebondissements....Borges est bien là avec son attaque faussement simple, sa dimension discursive, ses étourdissantes références, ses effets de mise en abyme et de miroir. Au milieu des soucis domestiques et des assauts de souvenirs, Pinter sonne fidèlement dru, plat, familier. Le passage à l'univers de Mann est vertigineux : tout y est distingué, hautain, cultivé, bourré de références, lourd du sceau de la Pensée. Multiples sont les comparaisons où le sacré teinté de panthéisme s'empare du familier le plus inattendu. Repasser par le monde d'Irvine Welsh demande une aptitude aux ivresses du caméléon et un estomac capable de tout supporter:le raffiné comme le commun, le subtil comme le grossier. Avec Welsh, la cuisine est un combat et les ingrédients passent un sale quart d'heure tout comme le pote Spanner qui joue les fâcheux...puis, comme on s'y attend, gerbe en regrettant la came.

 

 

  Partout on goûtera l'humour savoureux de Crick (2). Pensez à Justine  enfermée dans un cellier (lorgnant, par le trou de la serrure, de véritables orgies culinaires), souvent évanouie, comme il se doit, et aux prises avec un magistrat fanatique de l'écologie globale, un intégriste du respect des animaux qui, en secret, ahane en désossant de façon perverse des bêtes sans défense ou en hachant un oignon de façon sauvage. Pour ne rien dire de ce qu'il fait de la farce. Le cercueil de passage chez Welsh est du meilleur goût (on imagine mieux désormais l'embarras d'un employé des pompes funèbres-surtout si le maccabée est le mec à Debbie). On compâtit aux maux de Von Rohrbach qui, heureusement, trouve un avatar de Tadju pour érotiser ses contemplations culinaires  :"Toute sa vie, Von Rohrbach avait souffert d'une névralgie au plexus solaire qui l'avait affecté dès sa plus tendre enfance et qui l'incitait à présent à feuilleter les pages concernant les plats de viande de bœuf, de porc, de gibier qui pourraient intensfier ses énergies émotionnelles et faire affluer le sang de ses poumons vers le cœur. La teinte ivoire du papier l'apaisa tandis qu'il s'attardait sur la liste des mets exotiques." Homère est tout simplement homérique avec cette FENKATA bonne à damner un dieu. La prière d'Achille, fils de Pélée, sonne authentique comme d'ailleurs sa colère ou ses insultes. On découvre la part non négligeable d'un Nestor dans cet épisode injustement oublié. Les obsessions de Greene, son goût de l'incongruïté dans la contiguité, une certaine cruauté chez Borges, rien ne manque. Non plus que les interrogations rhétoriques de Calvino sur le lecteur, la transmission, le legs, son sens du classement, son appétit des descriptions aussi cryptées qu'encyclopédiques ("À l'aide d'un couteau, et sous l'eau courante, tu peux retirer toute trace de byssus, balanes, bryozoaires, anatifes, ou tout petit crustacé qui pourrait être resté accroché sur le squelette noir des bivalves."): tout revient à une méditation sur l'écriture en train de se faire et à un rapport assez tordu au livre. On se retrouve de plain-pied avec un fantastique quotidien d'où émerge, ironique, une pointe de plaisant narcissisme.

 

  On attendait avec impatience l'hommage au Maître incontesté: une fois passé l'étonnement du choix pâtissier (un tiramisu), on doit reconnaître que son Proust ne démérite pas parmi les meilleures imitations. On retrouve naturellement les séductions de la mémoire involontaire, les comparaisons artistiques et les métaphores audacieuses, les descriptions suavement sophistiquées, l'onctueux des subjonctifs,  la dimension mondaine (y compris diplomatique), la voix mélancolique et la montée vers l'extase sans oublier la chute dans une réalité que la littérature n'a pas encore rédimée.

 

 

 

Notre recette pour ce livre qui parvient à donner une dynamique intérieure à chaque texte pourtant bref et clos? Savourer comme il faut plat et  texte, le tout agrémenté d'une relecture des œuvres imitées.... En attendant  de passer aux autres opus de cette "trilogie domestique", LA  BAIGNOIRE DE GŒTHE, et LE JARDIN DE MACHIAVEL.

 

 

Rossini, le 6 janvier 2014

 

 

 

 

 

 

NOTES  


(1)Ce recueil de pastiches doit aussi beaucoup à ses traducteurs qui sont souvent des amateurs ou des spécialistes des auteurs pastichés. Pensons à Patrick Raynal pour Chandler.

 

(2) Omniprésent également dans les illustrations faites de la main de cet auteur vraiment éclectique.

 

 


 

 

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Published by calmeblog - dans pastiche
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