Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
27 février 2017 1 27 /02 /février /2017 09:12

«...time always.»

«"You're still te same old boy, Johnny," Elizabeth said with a trace of old tenderness.»

____________________________________

 

    Publiée dans la Revue Mademoiselle en 1950, la nouvelle (faussement proustienne) Celui qui passe (The Sojourner) figure désormais dans La Ballade du café triste et autres nouvelles (1951). Comme son titre l'annonce et comme le récit le prouvera, le Temps (associé à l'Art) est au cœur d'un texte hanté par l'effroi et la solitude.

      John Ferris revient de Georgie où il a assisté aux obsèques de son père. Il s’apprête à quitter New York pour rejoindre à Paris sa nouvelle compagne Jeannine (une chanteuse) et son fils Valentin. Il a quelques petites choses à faire dans cette claire journée d’automne [a cloudless autumn day] en attendant l'envol du lendemain matin.
    Fait du hasard : depuis un drugstore, il aperçoit Elizabeth, son ex-femme, marchant avec grâce dans la rue. Son cœur bat
sauvagement [the wild quiver of his heart], son esprit est agité; il décide de la suivre un moment mais ne vient jamais à sa hauteur. De retour à l’hôtel il l’appelle au téléphone. His decision to call his ex-wife was impulsive. Bien qu'une soirée au théâtre soit prévue, elle l’invite à manger assez tôt en compagnie de son nouveau mari et de ses deux enfants. Ils ne se sont pas vus depuis huit ans.

 

Composition

 Tout commence par le voyage en Georgie qui prédétermine le récit : depuis l'annonce de la mort de son père John sait que «sa jeunesse est finie» comme son corps en témoigne. Surtout un rythme affectif ternaire (somme toute banal) se met en place : 1) il avait eu pour son père «une véritable dévotion» mais 2) «le lien entre eux s'était relâché avec les années»[the years had somehow unravelled this filial devotion]; toutefois, 3) cette mort prévisible «l'avait pourtant bouleversé de façon imprévue.» [had left him with an unforeseen dismay] Il reste le plus longtemps possible auprès des siens (mère et frère).

  La nouvelle présente deux parties d'inégales longueurs. L'attente à meubler qui devient par le fait du hasard une sorte de quête (incompréhensible selon lui puisque «son amour pour son ex-femme était donc mort depuis longtemps, il en était certain.», même s'il avait été anéanti de l'avoir perdue [the loss had almost destroyed him]) qui se transforme en une  fuite dans le mensonge et l'illusion.

  

le Temps - associations, images

  Au moment du petit déjeuner d'un beau jour d'automne, sans raison objective, Ferris éprouve un pressentiment : “quelque chose de désagréable l’attendait - quoi?”[something unpleasant was awaiting him - what it was, he did not know]. Anticipation sans représentation, sans image parce que sans objet déterminé.


 Auparavant, des images du passé ont fait leur apparition. Entre sommeil et rêve, avant le réveil (un peu à la façon proustienne), il a l’habitude d’entrevoir des villes qu’il connaît : ce matin là, ce sont des images de Rome. Un peu après, il consulte son carnet d’adresses et voit passer quelques noms auxquels il associe (quand ils sont lisibles) des bribes de souvenirs et au sujet desquels il se demande ce qu’ils sont devenus. «En refermant son carnet d’adresses, il eut un étrange sentiment de hasard, de brièveté, presque d’effroi.» [a sense of hazard, transcience, almost of fear]

  Le carnet d'adresses manifestait donc à lui seul l'absence de nécessité de sa vie, son chaos, sa dimension d'improvisation et d'éphémère.


 C’est alors qu’il aperçoit Elizabeth, véritable effraction dans son attente new-yorkaise. «Il ne comprenait pas pourquoi son cœur battait si fort ni pourquoi elle laissait derrière elle un tel sillage de grâce et d'insouciance.» Il la suit, ne la rejoint pas alors que c'est possible et, rentré à l'hôtel, épuisé, serrant contre lui son bourbon coupé d'eau, décide de lui téléphoner.

 

Chez elle


  Successivement, Ferris découvre le fils Billy, le nouveau mari, Bailey, homme courtois, enfin Elizabeth et sa fille. À chaque moment, quelques images viennent s’associer dans l’esprit de John. Dès qu’il aperçoit son ex-femme qui ressemble à une madone  [it was a madonna lovelyness], il se représente sa vie à lui comme une vaine colonne au milieu de décombres («Sa propre vie lui apparut dérisoire, solitaire, fragile colonne dressée parmi les décombres des années perdues, et qui ne supportait plus rien.» [His own life seemed so solitary, a fragile column supporting nothing amidst te wreckage of the years] et il veut fuir sa position de spectateur, d'intrus [spectator, interloper].

  Comme Elizabeth est désolée de le voir pressé de partir, il explique qu’il est entre deux avions à cause de la mort de son père. Pendant que son ex-épouse loue cet homme qu’elle appelle Papie [Papa], il s’absente mentalement et voit le mort dans son cercueil. Devant l’incrédulité de Billy qui apprend que sa mère a été mariée à ce visiteur inconnu, ce dernier, dubitatif, interroge les mots et les images qui s’associent à leur vie passée - en particulier les raisons de leur séparation rappelées de façon cursive et condensée (« (...) - alcool, jalousie, querelles d'argent -» [jealousy, alcohol, and money quarrels]. Sur ce point, la métaphore de la démolition est renforcée par la traduction : «dislocation pierre par pierre (...) de leur amour conjugal.»  Enfin, à cause de Billy, il songe au fils de Jeannine qu’il n’apprécie guère, «qu'il voyait le moins possible, et qu'il préférait oublier.».

  Pendant que Bailey quitte la pièce pour aller faire manger Billy, à la demande de Ferris,  Elizabeth se met piano.(1)

 

Deux œuvres.


  Tout d’abord un Prélude et fugue de Bach dont l’évocation est significative parce que le visuel est insistant. Dominent à la fois la référence au liquide (couler avec une majesté tranquille [flowed with unhurried majesty], émergeant, submergé, et la mise en valeur de la notion de perfection (richesse infinie, sublime élégance, unique). Le plus important est dans la «construction savante» [elaborate frame] du mouvement : tout est contrôlé, le mélange et l’unicité, l’apparition et la disparition, la fluence et le calcul. Musique qui s’écoute pour elle-même. Musique d’une densité et d’une plénitude extrêmes.... Une mise en œuvre du Temps. Rien d'extérieur ni de mémoriel ne vient se mettre entre la musique et l'auditeur.


  Elizabeth joue ensuite une mélodie familière, endormie au fond du cœur de John depuis de très longues années, qu’elle jouait souvent autrefois. Musique simple, paisible mais qu’il ne reconnaît pas. Mélodie fragile qui parle d’un autre temps, d’un autre lieu et qui renvoie au passé, à leur passé. Tout à l’heure, dans la Fugue, le thème principal pour être provisoirement noyé demeurait lui-même, la musique se développait d’elle-même. Sans éveiller la mémoire. Dans la mélodie familière qui lui succède, la musique ravive le désordre confus des souvenirs : «Il fut noyé par un flot de plaisirs anciens, de déchirements, de désirs ambivalents.»[Ferris was lost in the riot of past longings, conflicts, ambivalent desires]. La musique est arrachée à son existence, elle est associée à autre chose qu’elle-même, son pur devenir est nié. Elle se transforme en support, en écran, elle engendre des souvenirs, les mêle, les catalyse dans leur tumultueuse anarchie.
  La femme de chambre annonçant le repas brise net la mélodie jouée au piano.
 Sans que ses interlocuteurs puissent le comprendre, Ferris en tire une conclusion en français : «L'improvisation de la vie humaine.
Rien ne fait mieux comprendre l’improvisation de la vie humaine qu’une musique inachevée - ou un vieux carnet d’adresses.» L'interruption est presque inutile dans ce cas : n'y a-t-il pas eu improvisation dans un flot de plaisirs anciens, de déchirements, de désirs ambivalents?

La fausse consolation

    La rupture de cette sorte d’"hymne national" de leur amour passé le pousse à mentir pendant le repas. Il prétend qu’il se mariera avec Jeannine. Il se met à évoquer le fils de sa compagne et ment à nouveau. Et bien qu’Elizabeth ait songé à l'honorer d’un gâteau d’anniversaire, John précipite sa sortie en mettant en avant leur rendez-vous au théâtre.


    Le lendemain, dans l’avion qui le ramène à Paris, il pense à Elizabeth, à la visite de la veille. À la vue rétrospective de la famille il éprouve «un sentiment d’envie très doux, très nostalgique, et un regret qu’il ne comprenait pas.»[...longing, gentle envy, and inexplicable regret](Je souligne) Il ne retrouve pas exactement la mélodie qui l’avait ému (demeurent le rythme  [the cadence] et quelques notes éparses [some unrelated tones] mais au contraire lui revient «le premier mouvement de la fugue, inversée, comme par dérision [inverted mockingly] et dans un ton mineur.» L’effet en est capital : malgré la dérision, «il se sentait libéré de toute angoisse devant la solitude et la brièveté du temps, et c’est avec résignation [equanimity] qu’il pensait à la mort de son père


    Ce moment privilégié ne dure pas. Le décalage horaire lui rappelle le désordre de sa vie : tant de villes [on pense à son réveil], d’amours éphémères [transitory loves], et le temps, le glissement sinistre [the sinister glissando] des années, le temps toujours.»
    Il se précipite chez lui, retrouve Valentin en train de dessiner (un joueur de banjo - toujours la musique ), le presse contre ses genoux et alors, c’est le retour dans sa mémoire de la mélodie complète « -
et ce fut un instant de joie inattendue
    Ferris fait soudain comme jamais des promesses à l’enfant qu’il fuyait jusque là. Il se voit dans une réplique parfaite du couple new yorkais aperçu pendant quelques heures. Il promet de ne plus être
pressé. De ne plus être de passage. De ne plus être celui qui passe...qui occupe provisoirement espace et temps. The sojourner. La perte pourrait-elle être comblée?
    Une réponse judicieuse de Valentin casse vite le rêve consolateur. L’effroi le saisit encore («
l’effroi de nouveau, le compte des années perdues, la mort» [the terror, the acknowledgement of wasted years and death] comme lors de sa consultation rêveuse du carnet d’adresses, souvenons-nous, quand il avait eu «un étrange sentiment de hasard, d’éphémère, presque d’effroi [fear].»

   À qui revient le dernier mot, implacable ? «Il serre l'enfant avec désespoir - une force d'amour aussi changeante que la sienne peut-elle commander au rythme du temps?»[Le texte original ne choisit pas la forme interrogative :«With inner desperation he pressed the child close - as though an emotion as protean as his love could dominate the pulse of time.»]

  Parmi les décombres des années perdues, la colonne peut-elle encore supporter quelque chose, ou bien, dans sa perfection, la fugue seule ne détient-elle pas la vérité?

 

Rossini, le 3 mars 2017

 

NOTE

 

(1) On sait que Carson McCullers, un temps, a pu espérer faire une carrière de soliste et que dans son œuvre la musique tient une place essentielle.
    

 

Repost 0
Published by calmeblog - dans nouvelles
commenter cet article
9 septembre 2013 1 09 /09 /septembre /2013 05:54


 

 

 Romancier avant tout, Doctorow aime à travailler les facettes comme le prouve la belle construction de RAGTIME. Ces nouvelles recueillies sous le titre LA VIE DE POÈTE (LIVES OF THE POETS) le confirment brillamment.

   Voici sept textes de très inégales longueurs et assumés par des narrateurs (à la troisième ou première personne- L’ÉCRIVAIN DE LA FAMILLE, WILLI et les deux derniers textes étant des monologues) au style et à la technique dissemblables. Quelques-uns gardent longtemps leur secret comme Jack garda celui de son rêve dans L’ÉCRIVAIN DE LA FAMILLE.
 On y retrouve certaines obsessions de Doctorow: la vie au cœur de l’inertie, l’infime transformation d’un être (LE CHASSEUR), la manie de la collection ou de l’entassement de choses d’emblée superflues (L’ÉCRIVAIN DE LA FAMILLE), les destins invraisemblables (le revenant voyeur; les deux cadres issus de la même promotion de Duke; l’astronaute qui tourne mal dans L’HOMME DE CUIR); l’enfermement (dans la même nouvelle on revoit l’obsédant Houdini, et d’autres réclusions volontaires), la solitude (la vie érémitique dans L’HOMME DE CUIR où sont énumérés les participants à la catégorie 0001; l’institutrice du CHASSEUR, le "héros" de LA LÉGATION qui attend il ne sait quoi), la perversité et la violence (LA LÉGATION) ou enfin les questions de subversion (L’HOMME DE CUIR).

 



Si on y trouve quelques chefs-d’œuvre comme WILLI (d’un lyrisme et d’une cruauté rares) ou L’ÉCRIVAIN DE LA FAMILLE (une merveille d’émotion, de fidélité (au père) conquise (tardivement) et de vacheries inter-familiales), c’est  la nouvelle qui donne son nom à l'ensemble qui retient le plus: le titre est fidèle au contenu mais pas forcément à l’attente que peut s’en faire le lecteur qui aurait tendance à sacraliser les poètes (au sens anglais ici, donc large). Sort-on jamais du romantisme?

 

"Je suis peut-être dépassé, peut-être que tout me dépasse."

 

 "Je remarque que ce renflement sur ma cheville a l'air de grossir. Merde. J'ai la gorge irritée ce matin. Je relève tout juste de laryngite, qu'est-ce qui m'arrive?"


 Il s’agit d’un long monologue (il aurait sûrement bien passé la rampe avec L.Terzieff) de Jonathan, écrivain qui tarde à finir sa ...VIE DE POÈTE annoncée depuis longtemps et que nous lisons comme s’il était en train de l’écrire.


   Né en 1930, marié depuis vingt ans avec Angel, père de quatre enfants, le "poète" vit dans une certaine aisance (une maison (à crédit) en forêt; une autre (à crédit) au bord de la mer; des voyages où et quand il veut; des vacances à La Barbade même s’il n’est pas un fanatique des Caraïbes). Écrivain reconnu, il réside à
New York, dans son studio à demi-meublé (il lutte vaillamment contre l’invasion des cafards et il reçoit juste ses bibliothèques, hélas pas encore montées) tandis qu’Angel est dans le Connecticut où il se rend rarement malgré ses reproches (elle le soupçonne de mener une vie plus "libre" à New York) et en dépit du fait que dans ces bois, comme chacun sait, tout le monde est écrivain. Il se défend comme il peut devant elle (ou au téléphone) et les enfants auxquels il s’adresse de façon sentencieuse (“je vous donne une leçon de courage dans la construction de soi-même.”)


  Artistiquement, il a derrière lui une œuvre connue mais aujourd'hui son horizon est plat car il est dans une sorte de désert. 


 Nous avons affaire à un écrivain du Village qui se parle, raconte, se raconte, s’inquiète, se rassure, cite ses rêves. Il parle, parle. 


  Il parle pour se plaindre des trahisons de son corps (arthrose, nerf coincé, signes de surdité, suture douloureuse dans les reins) et de sa mémoire. Courageusement, il réagit : il lutte contre tabac, sucre, sel ...il mange du son....Il veut plus: fréquenter un maître de sagesse (“un service exclusif spécialisé dans la location idéale du monde”) qui le rende plus que centenaire et sans jamais la moindre défaillance sexuelle. Les velléités n'ayant jamais soigné quiconque, il en vient
  tout de même à se dire qu’il part durablement par petits morceaux.

 


Quand il est las de se plaindre, il regarde autour de lui, se souvient. Il zigzague entre le présent (il  voit ce qui se passe sous sa fenêtre (les ouvriers pendus dans le vide, des enfants avec leurs maîtresses), il s’avise de la météo, va chercher le courrier (intéressant avec les possibilités de déductions d’impôts- l'engagement pour toutes les bonnes causes a un prix)), le passé récent (les nombreux appels au téléphone, les sorties dans la ville, les soirées, les potins, la conférence d’un médecin humanitaire revenu du Salvador), et le passé plus lointain (ses parents (le père décéda quand lui avait treize ans); les querelles du couple, les réussites et les échecs devenus mythiques du père; la confidence de la mère qui attendait pour ses vieux jours ...une fille, ce qui lui fait penser, en toute modestie, au destin de Rilke).

 

Jonathan parle:par association d’idées, de mots, d’images, de situations, de façon (apparemment) désordonnée (Doctorow veille sur ce chaos). Il médite aussi bien sur l’incomplétude de la vie que sur l’insensibilité aux sirènes dans les grandes villes; il fait des remarques sur les gens du quartier et sur Jack le portier; il se flatte de savoir qui fut l’inventeur de l’industrie des agrumes américains; il commente les tags, les écouteurs et la disparition du livre; il s’évade en songeant aux grandes villes traversées par des fleuves; en méditant sur un procès où il fut récusé; il réfléchit à l’évolution des mœurs ; il s'inquiète de la transformation du métro.


On l’a compris: son monologue ne se hisse pas toujours à des hauteurs vertigineuses et il connaît de brutales ruptures: il peut passer de la plus vive empathie pour la plus juste des causes à un souci pour son scrotum. 
 

 

Quand il ne s’amuse pas à balancer depuis le neuvième étage jusqu’à l’incinérateur sans toucher les parois du vide-ordures des cadeaux dont il n'a que faire, le plus clair de son temps de parole il le consacre à ses amis, écrivains ou non (scénaristes, journalistes, peintres, avocats): ils sont tous plutôt aisés (l’un possède un Blathus, un De Kooning; seul Léo le poète est sans grandes ressources) et tous passablement intellectuels-en principe.
 Au gré de sa parlerie, on fait la connaissance de Sascha qui écrit dans sa baignoire (et corrige les copies d’étudiants), d'un ami peintre Mattingly “le rude peintre du désert”, “forcené fornicateur faustien” dont l’œuvre lui inspire de belles remarques ou encore de Marvin héritier d’une riche maison d’édition.
 Dans la grande famille des écrivains, l’un se fait zen; l’autre tente de se remettre de son Pulitzer; Rosen le poète écrivait de belles choses quand il était malade mais il va mieux...; tel romancier, Crenshaw, entretient son statut de littérateur légendaire en publiant
tous les quatre ans un roman faible et en assistant à des réceptions données en son honneur et où chacun se contemple dans un miroir flatteur; Léo, alcoolo et malade de son exigence créatrice publie un livre tous les dix ans.


Jonathan a souvent la dent dure et la formule clouante. Il est plus admiratif pour Airlington, camarade de classe à Kenyon, qui grâce  à une mémoire absolue récite tout le temps des poèmes et vit tyrannisé par la poésie, l’alcool et enfin le cancer. Léo a le mérite de poser la bonne question dans la foule réunie en l'honneur de Crenshaw: "Dis-moi me dit-il en me regardant dans les yeux, y a-t-il ici un seul écrivain qui croie vraiment à ce qu'il fait? Est-ce qu'un seul d'entre nous est réellement convaincu de ce qu'il écrit ? Moi? Toi?"
   

  Il faut reconnaître que l'essentiel de son bavardage solitaire tourne autour des femmes (la sienne, ses maîtresses, celles des autres - aucune n'écrit...) et des couples de ses amis dont les mésaventures le retiennent vraiment beaucoup (Brad et Moira;Ralph et Rachel;Anne et Llewellyn (un bon poète, "ce pauvre con", "un zen égocentrique, snob, capricieux") ou encore son ami peintre qui se trouve trompé par sa troisième femme qui lui a préféré un crétin...ce dont il ne peut se remettre....

 

  Évidemment comme il est un écrivain "engagé", il se rend à cette conférence sur le Salvador et quand on lui demande un service réel pour des émigrés il tremble et se rêve fauteur d'apocalypse vengeresse. Il cède (il se sent héroïque) et voit son beau studio occupé par toute une famille "bien propre".


 

 Cet auto-portrait d'un écrivain, ce portrait satirique d'une génération de nantis infantiles, comédiens de leur désenchantement,  ivres de solidarités virtuelles, sont accablants: en des lignes cinglantes,  Doctorow nous disait dans les années quatre-vingts que ça allait mal pour les "culs blancs" assaillis de rêves menaçants, saisis par la haine de soi et des confrères et amis. Une génération qui marche à la culpabilité et au coktail et qui n'écrit plus guère. Jonathan ne comprend pas les émigrés venus d'ailleurs que ses parents; il est dérangé par les jeunes, leurs rites, leur musique, leur apparence; il a du mal à saisir (à admettre) la montée du féminisme, il s'étonne de la mode androgyne. Beaucoup ont dû se reconnaître...

 

 La chute de la nouvelle est éloquente: un petit Salvadorien réfugié dans son studio tape d'un doigt sur le clavier de la machine de Jonathan:"(...)chaque lettre soudain frappée vvv, il aime le v, mais dis donc, qui est-ce qui écrit, hein? Les petits garçons ont tous besoin d'un bateau pour jouer, peut-être arriverons-nous au bas de cette page, finirons-nous mon quota quotidien vas-y, petit, tu bien écrire encore trois lignes de rien du tout."

 

 Un passage de témoin en forme de V?

 

 Après une telle nouvelle on voudrait croire que sa réponse à Léo n'est pas qu'une belle image empruntée à l'astro-physique ("Oh, Leo, aurais-je voulu dire, chaque livre m'a emmené de plus en plus loin, de sorte que l'événement lui-même est exténué, ce n'est guère plus qu'un signal distant et faiblard depuis la base d'origine, et cela même pourrait bien être en train de s'estomper.") et surtout se convaincre que Proust a toujours raison contre Sainte-Beuve. 


 

Un recueil très construit (aux extrémités, deux écrivains de la famille si on peut dire), très varié d’un écrivain qu’on aurait tort de délaisser.

 

Rossini, le 14 septembre 2013

 

 

Repost 0
Published by calmeblog - dans nouvelles
commenter cet article
14 juin 2013 5 14 /06 /juin /2013 09:15

 
"Il courait vers des hauteurs, redévalait la pente."

 

"La femme n'a pu aller aller à l'église, elle célèbre chez elle cet instant de recueillement; la fenêtre est ouverte, elle est tournée vers elle, et on dirait que depuis le village, par-dessus la plaine lointaine du paysage, le chant des cloches monte vers cette fenêtre et entre dans la pièce, et que les chants des paroissiens s'évade de l'église et vient mourir ici, et que la femme suit le texte de son livre."

 


 
    On a scrupule à écrire sur un texte aussi célèbre que brillamment commenté par de grands écrivains ou de grands critiques. Qu’on nous permette de dire seulement quelques mots sur cette nouvelle écrite d’un jet en 1835 après lecture de beaucoup de documents (dont le récit authentique d'Oberlin (1)) et délaissée à jamais par Büchner. Un récit inoubliable. Un récit de la voix, du chant et de la dissolution impossible.

    Si on ne le sait pas (2), Lenz était un écrivain (dramaturge) réputé du XVIIIème siècle (on le classe dans le STURM UND DRANG), né en Livonie en 1751, fils de pasteur, un temps disciple de Kant:il alla en Alsace et en Allemagne, fréquenta des milieux intellectuels brillants, connut Herder et Gœthe qu'il rencontra aussi à Weimar dont il fut chassé pour un rien. Il fréquenta Frédérike Brion..., donna peu à peu des signes d'égarement:Lavater tenta de le soigner et l'envoya au Ban de la Roche comme nous allons le voir. Son séjour est un échec:il subira ailleurs de nombreuses cures et sera confié à un cordonnier, un garde forestier, un médecin. En 1779, il rentre en Russie avec son frère. Il semble avoir eu bien des projets artistiques mais on le trouva mort dans une rue en 1792.



 Büchner isole un moment de la vie de Lenz qu’il considère comme décisif:le bref séjour que Lenz fit au Ban de la Roche, dans les Vosges, en janvier et février 1878 où résidait Oberlin présenté par J-P Lefebvre comme “ le pasteur luthérien éclairé, disciple à la fois de Rousseau, du tchèque Comenius et de Basedow”, pédagogue ambitieux et correspondant de grands esprits.


  UNE OUVERTURE

 

 

fidèle à l'esthétique que défend Lenz dans son débat avec Kaufmann ("Les plus belles images, les sons les plus amples et les plus majestueux se groupent, SE DISSOLVENT (je souligne). Il ne reste qu'une chose: une beauté infinie qui passe d'une forme à l'autre, page éternellement qui se tourne(...)) et qui, installant le régime (spatial et temporel, narratif-tout en mouvement) du texte (l’alternance du haut et du bas, du montant et du descendant, du proche et du lointain, du recouvert et du fuyant, du clair et de l’ombré, du vaste et de l'étroit, de la pleine fusion et du vide) dit d’avance la tension qui nous attend dans la nouvelle. Un marcheur (dont le narrateur n’ignore rien des impressions et sensations), par monts et vaux, se rend à Waldbach. L’espace traversé renvoie à un espace psychique:tantôt calme, tantôt agité, toujours solitaire, profondément angoissé (le grand mot de la nouvelle), en particulier dans/par la nuit. Le marcheur regrette de ne pouvoir marcher sur la tête et, dans les pires moments, il sent que la réalité lui échappe. Il avance en obéissant à “une poussée qui venait du fond de son être” mais assez vite, il peut ressentir une déchirure dans sa poitrine. Tantôt il cherche sans rien trouver; tantôt il croit que quelque chose le suit, veut l’attraper ”comme s’il avait eu aux trousses la folie chevauchant ses cavales.” Quand il éprouve du plaisir (s'enfouir dans l'univers), c’est un plaisir qui lui fait mal. Le vide le cerne, le tourmente. Tout change d'un instant à l'autre. Rien n'est stable. Hors de soi, en soi. Tout s'annule. L'oubli gagne.

Un havre provisoire:le presbytère d’Oberlin à Walbach (devenu Waldersbach).

 

 

  RÉSUMÉ DESCRIPTIF (où il est question de Jean Frédéric Oberlin, de Frédérique Brion, d'une enfant morte prénommée Frédérique...)


     Ce texte est parfaitement composé:sa construction, sans  toujours respecter exactement les sources, oriente la lecture. Le récit semble suivre une courbe (inversée) d’ébranlements sismiques qui connaît des hauts et des bas mais qui voit l’accélération et l’aggravation des bas. Le vrai Oberlin n'hésite pas à parler de mélancolie. Nous suivons le récit d’une chute (le religieux ne devant pas forcément égarer). Lenz courbe sous le poids d’un fardeau tandis qu’intérieurement monte l’angoisse. Avant que le vide indifférent l’emporte. Le froid et l'eau guidant en profondeur notre lecture.

Aux deux extrémités de la nouvelle:l’arrivée difficile dans une nature instable, en permanente évolution mais la lumière est rassurante et le foyer d'Oberlin accueillant (cette marche est une invention capitale de Büchner);la fin, l’éloignement vers Strasbourg avec une nature liquide, lunaire et un Lenz égaré, indifférent, “au regard paisible perdu dans le paysage”.

 

"-Ainsi laissa-t-il aller sa vie."

 

Sans angoisse, sans désir. Un vide affreux en lui.

 

  Globalement deux parties avec, sans doute central, l'épisode lazaréen:en réalité, quatre parties orientées vers un écroulement et ponctuées par de nombreux sauts dans le vide.

 

les premières heures, les premiers jours:l’accueil de la famille Oberlin, la première alerte avec la première nuit et le saut dans la fontaine glacée (élément récurrent: franchir un cadre pour abolir toute séparation). Des tournées avec Oberlin, bienfaisantes et tranquillisantes. Quelques accès aigus à cause de la nuit (toujours la fontaine) mais, malgré tout, une réelle proximité entre Oberlin et Lenz, un échange profond, et l’occasion donnée de faire un sermon difficile, complexe (douceur et tourment) mais rassurant qui lui fait ressentir une fusion malgré des effets ambivalents alarmants tout de même ….À l’autre bout du texte, dans la seconde partie, un épisode religieux est plus grave: Lenz se prend pour Jésus devant Lazare. L'impossible pouvoir. La tentative "folle". Lenz l'enfant voulant réssusciter une enfant et probablement une part de lui-même. Alors que, quelques jours auparavant, dans le sermon, il emportait les fidèles "au-delà de [leur] être tourmenté par les besoins matériels."

  Un épisode qui a première lecture faisait espérer une rémission précéda la demande de sermon:un matin, Lenz est seul dans la nature qui lui semble un cadeau maternel et il éprouve la sensation que l’ÊTRE lui adresse la parole après lui avoir touché le front. La question de la parole prend forme. À la fin du récit, le silence sera devenu insupportable et torturante parole.


 Le lendemain du sermon Lenz commente l’apparition (en rêve) de sa mère venue du cimetière en robe blanche avec deux roses à la main. Il prend acte tranquillement de sa mort. Oberlin raconte comment une voix lui annonça la disparition de son père….Proximité inespérée. Animisme, unanimisme.

  L’unité de pensée entre Oberlin et Lenz connaît un moment fort (l’un et l’autre confient leur expérience d’une unité profonde des êtres avec la nature-jusqu’à l’absorption(3)) et un petit accroc ("Oberlin coupa là:elle l’emmenait trop loin de sa nature simple.”(4)) mais sans qu’Oberlin cesse de réfléchir en termes d’interprétation symbolique de tout. La dimension mystique est incontestable chez le pasteur sans qu’elle soit coupée d’un grand pragmatisme que Büchner souligne assez.

        Dans la deuxième grande partie, les échanges entre Oberlin et Lenz sont devenus rares:plus de confidences de la part du pasteur [et, dans la version d'Oberlin lui-même, une grande défiance].

  La brisure psychique (en tout cas sa nette aggravation) connaît quatre étapes: tout d’abord la visite de Kaufmann et de sa fiancée (tout changement, même infime, est une menace pour l'équilibre de Lenz): ils se connaissent déjà et ce fait dérange Lenz. Ensuite a lieu entre eux un débat littéraire sur l’idéalisme en art: les propos sont violents mais d’une grande clarté quand bien même “il avait perdu toute sensation de lui-même”. Seulement Kaufmann lui dit encore qu’il a reçu des lettres du père de Lenz qui veut que son fils retourne auprès de lui et se fixe enfin un but. Lenz proteste et défend la nécessité de vivre en ce lieu de montagnes, sinon il deviendrait fou....Le Ban de la Roche comme ultime lieu de recours. Véhément, Lenz est “démonté.”
    Enfin, élément déclenchant, Oberlin va quitter son foyer pour quelques jours pour en principe aller en Suisse. Lenz refuse de rejoindre le père et voit son père spirituel s’éloigner. Son angoisse est grande. Il redoute de rester seul dans la maison.

l’épisode nodal, hanté par les personnages féminins: après la première partie et le rêve de la mère aux deux roses, après les deux jeunes filles citées dans le débat esthétique avec Kaufmann viennent la jeune fille de la cabane de l’ermite;l’épouse de l’hôte, la mère à nouveau évoquée, la femme que Lenz voudrait rejoindre tout en s'accusant de l’avoir assassinée…

   La suite est sans doute une conséquence de l'absence d'Oberlin. Ce moment est longuement rapporté. Lenz erre dans la montagne, marche sans chercher de chemin, s’arrête, entre dans un état de rêverie (“tout en lui se fondit en une ligne unique, comme une vague qui montait et descendait, entre ciel et terre”), il approche d’une cabane (fermée à clé) où vivent dans une atmosphère religieuse d'une grande austérité, une vieille femme, une jeune fille malade, livide, agitée (mais qui chante de façon ténue) et un homme fervent (qui lui aussi entend des voix et se bat avec quelque chose, comme Jacob). Pendant la nuit, Lenz rêve aux habitants de la cabane (les deux femmes plus précisément, à leurs chants) éclairés par une lune aux lueurs étranges et alternées. Au matin, la cabane a de nombreux visiteurs car l’homme est considéré comme un saint aux pouvoirs magiques (deviner l’eau (encore), conjurer les esprits-pouvoirs qui fascinent Lenz en principe). Sera-ce un autre hôte pieux et fervent, un autre Oberlin avec une vielle sourde à la voix de crécelle et une pauvre malade (à la “souffrance indescriptible”) qui chante tout le temps? Non, Lenz craint l’homme (il est impressionné par son apparence ("visage inquiet et perturbé”) et “un ton effrayant” et redoute sa solitude à lui. La compagnie de bûcherons le rassure.


 Il rentre auprès de madame Oberlin. Büchner résume bien des jours et des nuits:la visite chez le saint homme a laissé des traces et c’est au lecteur d’en prendre la mesure (une vielle femme, un saint inquiétant, une jeune femme malade ont des échos dans le texte). Lenz connaît des phases vertigineuses de clarté et de désordre (chaos, grouillement). Ses crises s’amplifient. Des éléments du passé reviennent.
  Il aime rester aux côtés de madame Oberlin (il dessine, peint, lit mais, instable, passe fébrilement d’une activité à une autre) et de son fils: une chanson de servante l’abat. Il demande à l’hôtesse quelle femme oppresse son cœur et affirme que c’est vers elle qu’il doit partir mais ne s’en sent pas le droit (Frederike Brion). À la nuit, il évoque cette femme qui jadis chantait et lui offrait le calme d’un espace réduit où il était comme un enfant. Nous touchons le moment parfait, le point magique, intime qu’il ne retrouve pas dans un espace qui, bien que réduit, étroit, devient blessant et étouffant parce que
loin d’elle. Madame Oberlin ne sait que répondre.
  Les obsessions religieuses s’aggravent. Lenz se sent vide, froid, mort intérieurement et voudrait de Dieu un miracle. Il apprend qu’à Fouday, village voisin, une enfant, Frédérique, est morte. Il jeûne, s’enduit le visage de cendres et va, enveloppé d’un vieux sac, auprès de l’enfant défunte. Il désire un miracle de Dieu puis “il s’affaissa complètement en lui-même, creusant toute sa volonté en un point unique”(j'ai souligné). Il se prend pour le Christ devant Lazare. Il devint presque fou et “repartit comme chassé par quelque chose”. L’identité des prénoms (Frédérique) ne peut que retenir.


Il erre dans la montagne. Il connaît alors une tentation satanique. Il défie Dieu, jure, blasphème, rit d’un rire athée. Il ironise. Il nie. Gelé, tout lui semble vide et creux. Il est toujours au bord de l’abîme avec “devant lui son péché et l’Esprit saint.” La dissociation s'amplifie.


le retour d’Oberlin


  Le pasteur revient plus tôt que prévu:ce qui dérange Lenz...Qui retrouve tout de même une tranquillité à l’évocation des amis vus par son hôte en Alsace mais s’inquiète d’entendre le pasteur l’encourager à retourner vers son père. Il prend l’indication comme un rejet (qui confirme Kaufmann); il se croit condamné à l’errance et ne semble pas entendre le recours à Jésus que lui propose le pasteur. Il interroge Oberlin sur la jeune fille qu’il aurait “assassinée” par jalousie. Oberlin tente de le calmer sans rien savoir de son histoire et l’encourage à retourner à Dieu ("reconvertir") qui peut tout et en particulier compenser le mal. Un peu plus tard, Lenz demande à Oberlin de le flageller: ce dernier le renvoie à nouveau à Jésus. Oberlin ne lui conseille que Dieu le père et un retour vers son propre père. Nous sommes loin des échanges féconds du début de la nouvelle.
  Habituelles mais  plus graves ce sont des crises de nuit avec sorties dans la cour,  cris du nom de Frédérique et des sauts répétés dans la fontaine (l’eau comme lieu et comme tentation de la noyade-fusion). Sa voix bourdonne comme une toupie: voix “creuse, terrible, désespérée”.
  Calme dans son lit, il dit à Oberlin que tout est ennui et qu’il n’a envie de rien, pas même de se tuer. C'est la Négation de tout ce pourquoi Oberlin vit. La crise va  s'empirant. Oberlin vacille. Lenz ne sait s’il rêve ou vit.


 Oberlin doit quitter la maison:Lenz lui apparaît encendré, blessé: il a sauté par la fenêtre et demande à Oberlin le silence.
 Effroi d’Oberlin qui fait appel au maître de Bellefosse pour qu’il prenne soin de Lenz (avec qui on ruse visiblement): Lenz veut aller à Fouday, sur la tombe de l’enfant qu’il voulait (faire) ressusciter… Il a une conduite de grande confusion et Sebastian [Scheidecker] avec ses frères le traque comme un cerf tandis qu’il court dans une direction puis une autre; on le retrouve attaché dans une maison du village. Oberlin toujours affectueux et empathique lui conseille de se calmer et lui demande une nouvelle fois de s’en remettre à Dieu. Lenz lui révèle que la femme dont il parlait avant est morte:une certitude fondée sur des hiéroglyphes…..Ce moment est authentique. On comprend que Büchner en ait été frappé:hormis quelques lettres, Lenz n'écrit pas. Ici il déchiffre.

vers la fin : un bilan pathétique


  C’en est fini du calme et de la tranquillité que lui apportaient la montagne et Oberlin. Il est question d’une “gigantesque fissure”(une faille donc) dans ce monde dont il avait voulu profiter. Lenz ressent un vide effrayant et “pourtant l’inquiète torture du désir de le combler" demeure. "Il n’avait rien.” Il vit une sorte de dédoublement au cœur d’une effroyable solitude. L’angoisse l’habite en compagnie des autres et, seul, il croit devenir un autre. Il connaît des blocages, des suspens. “(…) tout était comme un rêve, froid.” Excepté Oberlin. Il met les maisons sur le toit (rappel de l’ouverture), il habille et déshabille les gens, il commet des farces délirantes. Il se bat mimétiquement avec le chat. La description clinique est effrayante et Büchner insiste sur le duel intime de cet homme avec sa folie. Quand les choses vont un peu mieux, il revient à lui. Mais pas à Dieu.
 Ses crises deviennent diurnes! Il tombe dans le solipsisme et se prend pour Satan. ”C’était le gouffre d’une folie sans espoir de salut, d’une folie pour l’éternité entière.”
 Il s’en remet à Oberlin dès qu’il revient à la conscience. Oberlin qui éprouve une immense pitié et prie pour lui [mais dans le récit d'Oberlin lui-même, sa méfiance envers Lenz est bien plus marquée-sans altérer il est vrai sa pitié.] Un nouveau désaccord éclate:Lenz reproche à Dieu son oubli des souffrances. C’est trop pour Oberlin: c’est une profanation. À nouveau l' esprit qui nie.


  Les tentatives de suicide de Lenz ne le mènent pas vers la mort mais sont un moyen de se retrouver soi-même par la souffrance. Son effondrement est tel que le voir “chevaucher une idée délirante” est presque rassurant.

 Le 8 février, Lenz se sent écrasé par l’air. Oberlin doit s’absenter: Lenz lui confie que le silence de la vallée est pour lui une voix qui l’empêche de dormir (écho mais antithétique de la voix qu'il entendait au début de son séjour). Au retour d’Oberlin, un corps s’est jeté par la fenêtre....

C’est alors le départ vers Strasbourg. Il n'y a plus de chant.

 

 

 

  OBERLIN, son hôte 


incarne sans conteste l’hospitalité, la solidité de la foi, la patience (devant des crises graves, des manifestations déchirantes) et l’écoute attentive. Il encourage ou renforce certains aspects mystiques dans la première partie:son départ vers Lavater en compagnie de Kaufmann a un effet incontestablement néfaste  tout comme son retour précipité-mais le moyen de faire autrement? La tranquillité, la stabilité qu’il apportait à Lenz sont plus rares ou plus fragiles et son encouragement à rejoindre son père n’est pas bien compris.

 

   Oberlin qui l’accueille sans contre-partie, le loge (un temps) en face de chez lui, à l’école, le laisse l’accompagner dans ses épuisantes sorties évangéliques (il semonce, conseille, console) où sa popularité est patente et où, foncièrement mystique (une main invisible le retint sur un pont; une voix lui parla une nuit; Dieu est entré tout entier en lui), il fait pourtant preuve d’un grand souci pratique (“ouvrir des chemins, creuser des canaux, fréquenter l’école”).

  Ce pasteur qui symbolise le calme, la sagesse, l’autorité et qui dans son propre texte ne cache pas sa fatigue, son usure, ses désillusions, de tout évidence connaît un échec. Faut-il aller plus loin avec J-P Lefebvre qui suit certains critiques allemands assez récents? Faut-il voir dans le texte de Büchner une discrète remise en cause du bon pasteur aux vertus pourtant largement connues et (trop?) célébrées? Lisons-le:” L’impossible résurrection de l’enfant mort abolit chez Lenz la perspective mystique d’union avec le divin par le miracle ou par le sermon. Lenz comprend intuitivement qu’il n’est plus de recours chez Oberlin. Et de fait, Oberlin ne comprend pas Lenz et le renvoie, le confie aux gardes bien élevés, mais peu loquaces. Puis consigne cette incompréhension dans un texte de sa main. Lenz progresse vers la grandeur tragique de l’absurde. Oberlin persiste dans une religiosité bonhomme et populaire, mais frustre et quasi superstitieuse, magiquement matérialiste en fin de compte et gouvernée par la nature extérieure : non seulement il n’est pas entré dans le malheur intime de Lenz, mais à mesure que le séjour de celui-ci se prolonge, les initiatives d’Oberlin aggravent plutôt l’état de son hôte qu’elles ne le soulagent.” (j'ai souligné). Il est vrai qu’Oberlin ne pousse Lenz que vers l’exemple du Christ et lui demande de s’en remettre à Dieu avec une foi un peu aveugle. La notion d’absurde ici est tout de même délicate à utiliser et, à aucun moment, la question de la folie n’est envisagée dans le texte autrement que dans ses manifestations. Reste à savoir encore si le discours délirant religieux est effet ou cause...En tout cas, il faut admettre qu'Oberlin ne parle jamais de la crise "satanique" de l'esprit qui nie (ajout éclairant de Büchner) et que la "duplicité" d'Oberlin est bien plus frappante dans l'honnête témoignage qu'il écrivit et que nous possédons.

 

 

LENZ/BÜCHNER

    C’est moins le procès discret d'Oberlin que Lenz (comme lui éloigné de sa région natale et de sa famille et comme lui écrivain précoce) qui retient un temps
Büchner avant qu'il ne l’abandonne assez vite à partir de 1836 pour passer à Woyzeck. À aucun moment il n’est question de jugement mais de restitution au plus juste de la folie, clinique et esthétique allant de concert. Le narrateur le suit, le raconte sur une période d’un peu plus d’un mois en épousant souvent le plus loin possible son point de vue fracturé.
Il reprend des éléments de certains documents (en en modifiant la chronologie (arrivée de Kaufmann) ou la nature (il transforme les phases masochistes mais garde textuellement l'épisode des cravaches)), il en élimine (l'enterrement de la centenaire du village; le suppléant d'Oberlin pendant son voyage;sa blessure au pied), il en ajoute (
la dimension répressive y est plus marquée;les hommes qui gardent Lenz à la demande d’Oberlin sont plus nombreux dans la réalité), il en approfondit (le moment de l'absence d'Oberlin est amplement développé). Surtout il invente un style inédit (qui ne sera sensible que bien plus tard et que seule une analyse de l’allemand peut expliquer) qui dit l’errance et l’errance en soi-même, l’instabilité chronique, les alternances maniaco-dépressives;il rend souverainement les pulsions, les obsessions, les souffrances, les révoltes devant l’impossible unité de Tout parfois ressentie (sur le modèle et de l’eau et la lumière et du chant) et remplacée souvent par le froid, le vide, le resserrement de l’espace:les sauts dans la fontaine ou par la fenêtre cherchant à la fois la fuite punitive et l’effraction qui permettrait l’union purificatrice.

  Büchner n'a pas repris son texte pour des raisons que nous ignorons. Il a sans doute, au cœur de l'écriture et en peu de temps, retraversé tout un âge de la littérature. Pour nous, il est peu de livres qui comme LENZ vous marquent à ce point comme une fracture ouverte à jamais qui tend ensemble le perdu, l'espéré, le disjoint.(5)

 

 

Rossini, juin 2013

 

 

 

NOTES 

 

(1)Nous placerons entre crochets quelques remarques sur la version du véritable Oberlin.

 

(2)L'excellente préface de J-P Lefebvre peut être une aide précieuse.

 

(3)"(...) mais il pensait que ce devait être un sentiment de volupté infinie d'être ainsi touché par la vie profonde de toute forme, d'avoir une âme pour les cailloux, les métaux, l'eau et les plantes; et d'absorber ainsi en soi-même comme en rêve le moindre être présent dans la nature, comme les fleurs absorbent l'air à mesure que croît et décroît la lune."(j'ai souligné). Quand tout est fini et que Strasbourg approche on sera sensible à cette phrase :"Oberlin voulut le couvrir, mais il se plaignit fortement que tout était si lourd, si lourd, qu'il pensait ne pas pouvoir marcher, qu'il finissait par éprouver maintenant l'énorme pesanteur de l'air."( j'ai souligné)

 

(4) Oberlin interrompt cet élan de pensée:" Et il continua de faire parler son être: il y avait en tout une harmonie inexprimable, une tonalité, une félicité qui disposait de PLUS D'ORGANES pour aller saisir les choses hors de soi, résonner, chanter, appréhender, comprendre, mais qui n'en était que plus profondément affectée , en retour; et pareillement, dans les formes inférieures, tout était plus comprimé, plus restreint, mais connaissait aussi en soi-même une quiétude plus grande."( j'ai souligné)

 

(5) On ne saurait négliger ce que Canetti écrivit de Lenz et de Büchner dans son autobiographie (volume III): «(...) cette nouvelle  de Büchner la plus merveilleuse de la prose allemande (...)»

Repost 0
Published by calmeblog - dans nouvelles
commenter cet article
9 juin 2013 7 09 /06 /juin /2013 09:19

 

   "Tout était possible. Était-ce vrai, tout était-il possible?"

 


                       L'OURS TRAVERSA LA MONTAGNE (page 389)


  Disons le tout de suite: autant que des motifs ou des compositions, il est des phrases, des subordonnées, des adjectifs, des rythmes qui vous lient à jamais à un auteur. Chez Alice Munro, ce sont des centaines qui vous saisissent et ne vous abandonnent plus. Un exemple de son art?

 

  "Mais Fiona eut son sourire déjeté, décontenancé, rusé et charmant, repoussa sa chaise pour le rejoindre en posant ses doigts sur ses lèvres." Le temps de lecture en est bouleversé: vous devez ressentir, voir, d'un coup, ce que disent "déjeté, décontenancé, rusé et charmant".... Comme on le verra souvent, Munro a inventé l'écriture à fragmentations.

 

   Lisons encore ce paragraphe consacré à des patients, victimes d'Alsheimer: "Les poils des mentons féminins avaient peut-être été rasés jusqu'aux racines, les yeux malades étaient peut-être dissimulés par des caches ou des verres fumés, les propos aberrants étaient peut-être maîtrisés par un traitement médical mais il rstait un GLAÇAGE, UNE RIGIDITÉ HALLUCINÉE, COMME SI LES GENS SE CONTENTAIENT DE DEVENIRS DES SOUVENIRS D'EUX-MÊMES, DES PHOTOGRAPHIES FINALES."( j'ai souligné)

 

  Alice Munro doit être considérée comme un très grand écrivain contemporain. Son œuvre est abondante et ses réussites dans le domaine de la nouvelle incontestables. Hateship, Friendship, Courtship, Loveship, Marriage nous en donne la preuve avec neuf nouvelles d’une longueur à peu près équivalente, le plus souvent rédigées à la troisième personne et offrant une densité que certains romans n'ont pas.

  Tout est frappant chez elle, tout mériterait une longue analyse guidée avant tout par l’admiration.

  Variété

  Elle est telle qu’on a le sentiment de lire plusieurs auteurs à la fois. Variété des époques (rarement datées mais jalonnées parfois de “en ce temps-là”, comme dans cette magnifique page sur les couples jeunes d’autrefois dans CE DONT ON SE SOUVIENT), variété des milieux évoqués (ce qui lui permet parfois la satire (elle sait être cinglante) mais ce n’est pas son objet majeur:souvent des professeurs mais aussi des fermiers, un quartier populaire dans QUEENIE, la famille assez pauvre de la narratrice des MEUBLES DE FAMILLE - avec une page magnifique sur ce qui se dit et ne se dit pas à table, le permis et l'interdit dans certaines classes) et traversés (la narratrice chez Munro peut restituer une journée mais aussi, en peu de pages, une vie entière et montrer des modifications d’une grande densité-dans L'OURS, il lui faut à peine quelques lignes pour faire ressentir admirablement la mue d'un quartier); variété des intrigues (souvent des histoires de couple (constitués, en voie de l'être ou en voie de liquidation...) comme l’indique d’emblée le titre anglais mais toujours originales à partir des bases qu’on pouvait pourtant redouter pour leur platitude); diversité des voix (ainsi celle de QUEENIE, très particulière, ne ressemble en rien à d’autres textes). Au plus commun d'une communauté, au plus plat de destins médiocres, tout est possible chez Munro. Elle est l'écrivain du tournant, du croisement, de l'aiguillage inconnu, de la sortie de route légère ou définitive.

 L’inattendu,

 l’imprévisible sont souvent ce qui dynamise ses récits. Encore faut-il s’entendre...Les liens existant entre les êtres sont souvent familiaux, d’amitié ou d’amour. On conviendra que dans ce domaine rien ne devrait nous surprendre. Mais c’est dans la narration que se cèle l’imprévu. Les récits longs, lents, denses échappent à toute prédictibilité (qui s’attend aux effets de l’enterrement de CE DONT ON SE SOUVIENT ?) (1) Ce qui retient Munro c’est un moment (passer un pont, accompagner quelqu’un d’inconnu, prendre contact pour un service) qui soudain fait écart et engage une modification radicale, éphémère ou durable. C’est l’enchaînement narratif qui vous embarque et vous laisse intranquille: on ne sait où on va, où elle nous mène. Son écriture fait parfois penser à d'immenses plans-séquences. Songeons au RÉCONFORT où il est question d’un suicide, d’une querelle sur le créationnisme…, d’un salon funéraire, de réunions théosophiques, de l’évolution d’un handicap, d’une forme rigide d’intelligence, de la tentation pour un être méprisé par le mort, du jet de cendres non loin de chevaux. Rarement le deuil aura été fouillé de cette façon.


  Regard

 Dans les récits de Munro, rien de douloureux n’est délaissé, tout est regardé en face: elle ne ferme pas les yeux sur la cruauté envers les animaux, sur les maladies (celle de Lewis dans LE RÉCONFORT; la dernière nouvelle évoque sans fard la maladie d'Alzheimer;
la mère dans LES MEUBLES DE FAMILLE devient malade et nous découvrons les réactions névrotiques de la fille:" (...) j'étais devenue une ménagère acharnée, cirant les parquets et repassant même les torchons, tout cela pour tenir à distance une forme de déshonneur (la détérioration de ma mère semblait être un déshonneur exceptionnel qui nous contaminait tous), sur les souffrances, les morts d’enfants, les bassesses, les haines qui se cachent derrière l’amour.

 

 Elle sait comme personne parler de la vieillesse et peu d'écrivains sont soucieux de faire autant état du répugnant, de la nausée et des dégoûts majeurs ou modestes, quelles qu’en soient les causes.

 

 

Notations

  Quelques pages suffisent pour le comprendre:la richesse de Munro est dans un style inimitable, toujours mis au service de l’analyse.

  Au fil des récits, on sera sensible à la richesse des hypothèses, au balancement des peut-être des soit ou des ou bien qui disent les hésitations, les incertitudes, la volonté de comprendre et le risque d'égarement: “Et elle avait eu tort, elle lui avait fait peur. S’était montrée présomptueuse. Il s’était retourné et Polly se trouvait là. À cause de l’affront de Lorna, il s’était lié avec Polly.
  Peut-être pas, malgré tout. Peut-être avait-il changé. Elle se rappela l’extraordinaire dépouillement de sa chamere, la lumière sur les murs. Il pouvait en provenir des versions si modifiées de sa personne, créées sans effort en un clin d’œil. Cela pouvait passer en réponse à une chose qui avait mal tourné, ou la prise de conscience de ne pouvoir mener une chose à bien. Ou rien d’aussi précis, simplement un clin d’œil.

  En outre, on ne peut qu’être étourdi par l’attention prêtée à la moindre réaction (après des querelles "leurs retrouvailles étaient trop pleines de gratitude, trop douces et sottes."), à la phrase la plus apparemment anodine ( "Je ne le fais jamais était tout autre chose. Un autre genre d'avertissement. Une information qui ne pouvait pas la rendre heureuse, bien qu'elle fût peut-être destinée à l'empêcher de faire une grave erreur. La sauver des espoirs erronés et de l'humiliation d'un certain type d'erreur."), à la plus petite impression, au sentiment le plus étrange (“Quelque chose lui était arrivé. Elle éprouvait un sentiment mystérieux de puissance et de plaisir, comme si à chaque pas qu’elle faisait, un message lumineux circulait depuis ses talons jusqu’au sommet de son crâne.”). Aucune inflexion de voix ne lui échappe :“Sa voix-le chevrotement ou gloussement que l’on y entendait-ne ressemblait à aucune de ses voix dont Meriel se souvenait. Elle eut l’impression qu’une trahison était à l’œuvre chez cette vieille femme soudain étrangère.”ou, dans une autre histoire :” Sa voix au répondeur était différente de la voix qu’il avait entendue peu de temps auparavant chez elle. Juste un peu différente dans le premier message, plus dans le second. Un frémissement nerveux là, une nonchalance voulue, une hâte d’en finir et une réticence à quitter.” Ou encore :"Il avait éprouvé de la satisfaction(...).D'avoir entendu dans ses voyelles largement ouvertes et susceptibles cette faible supplique." Comme on le constate ici, elle restitue de façon aiguë de subtiles contradictions (“Une dégradation se profilait Mériel en était bouleversée, vaguement excitée.”) ou, ailleurs, “Elle retenait un gémissement de déception, un cri de désir.”


Rien n’échappe à Munro: la famille chez elle peut être un champ de mines (elle rend sensible à la complexité des codes et des legs psychiques) et présente parfois des ressources parfaites de méchanceté. Munro montre à vif les travers, les arrière-pensées, les rancœurs inavouées, les culpabilités, les distances feintes, les fausses proximités et les accords soudains fervents (“Au bout d’un petit moment, un coup d’œil fut échangé entre Muriel et le docteur , pour savoir si la visite avait suffisamment  duré. Un coup d’œil furtif, étant donné les circonstances, presque conjugal, la mascarade et l’intimité fade se révélant excitante pour ceux qui après tout n’étaient pas mariés.”) Elle met en pleine lumière certaines voies obscures de l’infra-conscience. Dans ce qui semble un équilibre, elle fait retentir des coups mortels, elle descend creuser de petites lézardes.
  Dans l'univers qu'elle restitue, la délicatesse d’un être peut se révéler être une forme supérieure de cruauté. Il y a de l’implacable dans ses pages et certains portraits (celui de ce pauvre Bill, amant d'Alfrida, cette Alfrida et ses dents) sont impitoyables.
    Le couple prend avec elle des dimensions insoupçonnables: on lira avec sidération la force de Munro dans l’analyse de l’incroyable marchandage que narre POUTRE ET POTEAU: la vérité du renoncement d’une jeune femme de 24 ans...Munro sait aussi bien décrire des abandons sensuels sans lendemain (LE PONT FLOTTANT), que des refus d’abandon (CE DONT ON SE SOUVIENT) qui servent  de ”forme économique de gestion affective”. Son ironie interdit souvent le sourire.

 

 

Écrire


  Dans ces nouvelles, quelques jeunes femmes s'acheminent vers l'écriture. Sans en faire à tout prix une clé autobiographique, on devine tout ce que représente ce geste pour Munro: un  arrachement à tous les codes qu'elle peut ensuite restituer dans leur dure humanité et une volonté de capture coupante qui donne une épaisseur au minuscule....À la fin des MEUBLES DE FAMILLE, quittant Alfrida et son amour pour Bill "d'une obstination fangeuse, inopportune, désespérée(...)" la narratrice entre dans un drugstore:"C'était un tel bonheur, d'être seule. (...) D'entendre du fond du magasin les bruits de la partie de base-ball que l'homme qui m'avait servie écoutait à la radio. Je ne pensais pas à la nouvelle que j'allais imaginer sur Alfrida-pas à cela en particulier-mais au travail que je voulais faire, qui REVIENDRAIT PLUS À SAISIR UNE ATMOPSHÈRE DANS L'AIR QU'À CONSTRUIRE DES NARRATIONS. Les cris de la foule me parvenaient comme des battements de cœur, remplis de chagrins. De ravissantes vagues au son cérémonieux, pourvues d'un accord et d'une lamentation lointains ET PRESQUE INHUMAINS.

  C'ÉTAIT CE QUE JE VOULAIS, C'ÉTAIT À CELA QUE JE PENSAIS DEVOIR CONSACRER MON ATTENTION, C'ÉTAIT AINSI QUE JE VOULAIS MA VIE."(j'ai souligné)

 

 

   Capable de révéler la folie et la beauté d'abandon à un instant, de célébrer l'eau (motif visiblement structurant du recueil) comme personne, de mettre en mots douloureux ou agréables l'implicite, Alice Munro est, malgré tout, un écrivain qui ne pardonne pas.


 

Rossini, le 11 juin 2013

 

 

NOTES

 

(1) Accordons que le rapprochement de Lionel et Polly dans POUTRE ET POTEAU ne surprend pas tout à fait.  Reconnaissons aussi que l'effet de lecture d'un grand nombre de nouvelles rend le lecteur plus voyant.

 

(2) Saluons l'écrivain qu'est, à sa façon, la traductrice G. Doze.

 

 

 

 

 

 

 

 

.

Repost 0
Published by calmeblog - dans nouvelles
commenter cet article
16 mai 2013 4 16 /05 /mai /2013 09:30

  "Comme ça, peut-être, un jour viendra où elle ne partagera plus sa vie entre la cuisine et la boutique. Elle n'est pas bête."


    LA VOIX LA PLUS FORTE. Grace PALEY

 

 

 

 

   Lisons LES PETITS RIENS DE LA VIE (The little disturbance of Man, 1959), le premier recueil de nouvelles de Grace Paley (1922/2007) dont l'ensemble de l'œuvre est admiré par les plus grands.

 

TITRES


  De façon classique, chaque titre appartient à une phrase de la nouvelle. Pourtant, il n’en trahit jamais d’avance le contenu. L’un d’eux revient trois fois dans un seul texte (la dernière fois à la chute). Le titre du recueil provient lui aussi d’une des nouvelles les plus tristes. Un amant déconseille à sa maîtresse Virginia de participer à un concours: ses malheurs dont elle a fait la liste sont à ses yeux des petits riens de la vie et ils ne sont en rien comparables aux vraies souffrances des autres...


MILIEU
   

   Le plus souvent des milieux juifs plutôt modestes, pas forcément croyants ni pratiquants et pas toujours favorables à l’existence de l’état d’Israël. Dans la première nouvelle, on parle de ceux qui vont construire une nation en Palestine. C’est le milieu d'émigrés qui ont fui l'Europe lors "de la grande migration transatlantique" ("Ils ont discuté un moment en yiddish puis se sont perdus dans une mare de russe et de polonais."), son rapport aux États-Unis, qui lui importe. Des gens humbles voire pauvres, parfois des marginaux. Des êtres qui ont besoin de concours dans les journaux pour pouvoir rêver et s'évader de quartiers et d'immeubles où la vie privée est impossible et où le bruit de la promiscuité est invivable ("chaque fenêtre est la bouche d'une mère qui demande à la rue de la fermer, d'aller faire du potin ailleurs, de rentrer à la maison.") On rencontre même deux enfants qui pointent à la cloche, à l'âge de "quatre ans tout au plus."

 

   La misère sociale se mesure quand tel mari se sauve et que les allocs suspectent l'épouse, surtout si elle est honnête. Le désœuvrement des enfants dans la rue ou dans les caves, la fouille des sacs de l'Armée du Salut pour trouver de quoi se vêtir, l'installation d'un climatiseur qui apporte le confort "aux cuisines miasmatiques et aux chambres délétères", tout dit cette rélégation sociale.

 


ATTAQUES

   On ne peut qu’être frappé par la variété des ouvertures de toutes les nouvelles, un des éléments génériques majeurs. Comment oublier un incipit comme “C’étaient deux maris déçus par les œufs” ou bien comme “Une année, à Noël, mon mari m’a donné un balai. C’était pas juste. Personne peut me dire que c’était par gentillesse.” Nous sommes jetés fréquemment in medias res  et,  par exemple, l’ouverture de la nouvelle LE RÔTI ROSE PÂLE est une merveille digne de Nabokov.
  Paley aime faire attendre son lecteur:il n’est pas toujours facile d’identifier rapidement qui est qui (quel est le lien entre Blème et Blafard au départ DES ÉLEVEURS DE GARÇONNETS D’OCCASION) et c’est parfois par des indices ténus que l’on on découvre les  situations: le ténu qui révèle une vie, voilà l’un des objets de son art. Chez elle, la plume soutient Atlas, la larme contient le monde.


    Le retard nous conduit lentement vers la tragédie dans À L’ÉPOQUE QUI FIT DES SINGES DE NOUS TOUS, même si le titre est un indice  indiscutable. Peu à peu, de “problème racial” en “fils barbelés”, “d’expériences sur les animaux” en ”gaz Adoucisseurs de guerre parmi les nations”, on apprend que les parents Teitelbaum ont une boutique d’animaux domestiques où le héros Eddie, leur fils, l’inventeur d’un “ségrégateur de cafards “, travaille et dort avec un singe Itzik qui “ressemblait à l’oncle de M.Teitelbaum qui était mort de juiverie aux cours de l’épidémie de 1940-41”. Un des textes les plus douloureux qu’il soit donné de lire.

 

"AMOUR"

  Les nouvelles mettent souvent en scène des couples  (ou ce qu’il en reste) et, dans l’ensemble, les rapports entre femmes et hommes ne sont pas des plus harmonieux. Il y a bien la belle histoire de Rose qui épouse sur le tard l’ex-Valentino de la Seconde Avenue, Volodya Vlashkine, un célèbre acteur yiddisch mais c’est en se défendant ardemment contre l’influence de sa famille qui complote pour lui faire connaître l’homme qui serait tous les autres, en un mot, l’homme de sa vie.
  Les autres couples sont plus malheureux: LE RÔTI ROSE PÂLE évoque un divorce et un remariage qui ne semble pas idéal;telle mère de JEUNE FEMME, VIEILLE FEMME lit LE MONDE parce que le père de ses enfants était français et avait tout du latin lover. Il est parti, la laissant avec deux filles (Joanna et Joséphine) et elle prétend qu’il est mort dans la résistance...Elle n’est heureuse qu’en travaillant comme serveuse au CAFÉ DE PARIS où les garçons lui apprennent le français depuis la disparition du “héros”. Sa fille Joséphine (bien que très jeune) chipe le caporal Browny à sa tante Lizzy qui se rabat immédiatement sur un lieutenant (aspirant) Sid que la mère chipe à son tour en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Dans UN INTÉRÊT DANS LA VIE, Virginia est abandonnée vers Noël par son mari parti pour rejoindre l’armée et surtout fuir la marmaille. Un voisin d’enfance n’est pas heureux dans son couple et vient chaque jeudi lui rendre visite: elle mesure l’hypocrisie de ce croyant fervent et finit par rêver à son abruti et profiteur de mari enfui on ne sait dans quelle armée.
 Que dire de Faith, la narratrice des ÉLEVEURS DE GARÇONNETS D’OCCASION, épouse de deux maris successifs, copains comme pas deux (Blème le père des enfants (qui bien que vivant à des milliers de kilomètres, ne veut pas entendre parler d’une école confessionnelle catholique et envoie des jouets qui ne correpondent pas à l’âge de ses fils) et Blafard qui ne fait pas grand-chose pour eux tout en donnant des conseils qu'il croit avisés)? Faith émet des jugements de grande qualité (sur la diaspora, sur l'état d'Israël) mais on ne lui demande rien sinon d’être “jusqu’à [s]a date d’expiration, la rieuse servante de l’homme.” Cette même Faith fréquente également Clifford, adulte infantile qui roule les mécaniques, feint de se battre avec Richard et Tonto et ne comprend pas que les enfants de Faith avec lesquels il joue brutalement le détestent au point de le mordre durement...

 Si la jeune Dotty s’en sort assez bien avec ce lézard matamore de Freddy qui rejette “le bonheur Papa-Maman”(LE CONCOURS), dans l’ensemble, Paley, sans militantisme et par une attention prêtée aux plus petits faits et détails, montre les préventions de chaque sexe, les dominations évidentes ou sournoises, la hâte qu’ont les adolescentes (qui selon l'un des pères ne font pas "la différence entre le haut et le bas") de rejoindre un modèle familial qui est pourtant loin d’être exemplaire (le désir de fuir n'est qu'un pas accéléré vers un autre enfermement qui apparaîtra à la première déception, mais il sera trop tard pour infléchir la trajectoire), le poids d’une idéologie millénaire léguée encore parfois par les mères (“Une femme, ça compte ses gosses et ça prend des airs, comme si c’était elle qui avait inventé la vie, mais les hommes, il faut qu’ils réussissent dans la vie. Je sais que les hommes, ils ne se font pas avoir par le bonheur”), l’irresponsabilité d’un grand nombre d’hommes (leur paresse très souvent, leur inconscience (ce Peter uniquement soucieux de son apparence athlétique qui ne comprend rien au don que son ex-femme lui a fait)), ces époux qui fuient leurs enfants en fuyant leurs épouses (et inversement), le sort de quelques femmes reléguées et vouées à une culpabilité double, vis-à-vis à la fois du mari et des enfants. L’une commet un passage à l’acte en jetant un cendrier de verre sur son amant “sans qu’une décision personnelle eût la moindre part dans ce geste”. Il avait osé traiter de “dégueulasse” l’éducation de ses enfants. L'aliénation est montrée de façon brève mais retentissante.

 

  C'est l'étouffoir de la famille et l'amour laminé qui apparaissent fréquemment:Charles qui épousera Cindy pour éviter l' accusation de viol ne laisse pas d'illusion: "À mon avis dans six ou sept ans, ce sera une merveilleuse jeune femme, je lui souhaite bonne chance. Quand on en arrivera là, on sera de parfaits étrangers l'un pour l'autre".Toutefois il faut admettre que dans l'univers que Paley cerne au plus près, univers étroit de destins conformés très tôt, percent des registres et des situations qui ne provoquent jamais la moindre monotonie et ne sombrent en aucun cas dans le misérabilisme:le désespoir côtoie le cocasse, le sarcasme n'interdit pas la tendresse.

 


  Paley restitue parfaitement le courage et le fatalisme de ces femmes en laissant deviner que ce fatalisme a des explications et qu'il suffirait de peu pour retourner ce fatalisme en arme

 

VOIX


    Même si elles finissent par faire système, Paley désire avant tout donner à entendre des singularités et c’est pourquoi elle s’attache à des récits à la première personne: elle a le souci de laisser parler des voix qui ont chacune leur syntaxe et leur vocabulaire. Les personnages sont ce qu’ils font (les hommes, pas grand-chose) mais s’éclairent avant tout par ce qu’ils disent ou cherchent à dire. Elle a l’intelligence de ne pas confondre vulgarité, lourdeur, insignifiance apparente et sottise: elle sait que le passif d’un discours tient à un passé fait de misère, de lésine, de malheurs, à un milieu bousculé, négligé, exploité;
au cœur d’un magma verbal, résonnent soudain des traits d'une grande finesse et même un minable hâbleur nous émeut. Ce n’est pas parce que les négations ont disparu et que le vocabulaire est approximatif que l’essentiel n’est pas dit ou au moins suggéré. Le petit installateur en climatiseur qui, bien que bon lecteur, n’a jamais eu les moyens d’une grande culture a malgré tout des vues de qualité :”La plupart des gens ne sauraient pas quoi faire même avec un million d’années pour réfléchir. Tout le monde ne fait que devenir, pour ainsi dire.”(j'ai souligné) Il faut dire qu'il pense qu'il aurait dû être psychologue:"J'ai de l'oreille." Et quand il évoque juges et avocats de son procès inique il les traite de "bande de naufragés rejetés sur les rives marécageuses de la vie"....


  Cependant sous ces voix originales perce un style vite reconnaissable: nombre de paragraphes présentent une ou deux phrases troublantes, attachantes, cassantes, surprenantes, dérangeantes qui suspendent la lecture pour mieux la solliciter. Derrière un mot ou une modeste proposition, une lointaine perspective prend soudain sa profondeur: quand Charles (trente deux ans) quitte Cindy (quatorze ans) avant de la rejoindre pour un rendez-vous et la voit "en train de fumer une autre cigarette et fixant d'un air rêveur une poutre d'où pendait une vieille maison de poupée avec quatre chambres à l'étage."; quand Faith se retrouvant seule après le départ des deux maris successifs (Blème et Blafard) et l’expulsion de Clifford et qu'elle voit son dernier suçant son pouce “à tout jamais interné”. Ce fils Tonto lui a dit qu’il l’aimait : elle lui a répondu:
“-l’amour, ai-je dit. Oh oui, Anthony, l’amour je connais.” Un destin dans un geste ou un mot. Peter qui ne saisit pas ce que lui offre son ex  entendra sa déclaration d’amour désespéré depuis “un lieu fait pour les enfants bruyants et les parapluies oubliés” .... La jeune fille qui veut quitter la maison à quatorze ans est montrée par rapport à sa mère comme "l'amie qu'elle avait élevée pendant toutes ces années, la confidente qui lui rendait sa jeunesse".

 Et comment oublier ce que dit Virginia:"J'ai poussé un soupir rentré qui s'est terminé en grognement, pour faire fondre un peu de chagrin autour de mon cœur. À mon âge, ça fait comme un anneau d'arthrose." Rappelons qu'elle a vingt-quatre ans et quatre enfants....

 

 

 

   Des petits riens. La jeunesse des filles qui seront broyées, l'amour et la culpabilité des mères pour leurs enfants que fuient les hommes dressés à l'inconséquence et l'immaturité prolongée (l'un d'eux ose dire que l'enfant est un don de Dieu alors qu'il s'accommode d'une tartufferie sans égale); des départs, des stagnations, des replis ("Je me suis servi un café bien chaud dans la salle de séjour et je me suis fait un petit trou douillet dans mon fauteuil, me suis versé un café noirdans une chope blanche avec l'inscription MAMAN, et j'ai fait tomber ma cendre de cigarette dans un cendrier en céramique tourné à la main par Richard"). Surnagent quelques instants gagnés sur la fatigue, l'ennui, la mort. Des professeurs préparent-ils Noël? "C'étaient comme les sonnailles de l'enfance".

 

    Ces petits riens de bonheur durent une demi-heure par an : ils sont autant de pièges.

 

 

Rossini, le 25 mai 2013

Repost 0
Published by calmeblog - dans nouvelles
commenter cet article
1 décembre 2012 6 01 /12 /décembre /2012 05:56




"LA CRÉATION ÉTAIT UN CAUCHEMAR DE PRODUCTEUR" (page 32)



    Vous voulez savoir ce que Monsieur et Madame Bernstein emportent préventivement dans la valise qu’ils mettent chacun sous le lit au cas où le Messie viendrait comme annoncé. La naissance de l’ombre de la conscience chez les singes Bobo et Kato du zoo du Bronx vous intéresse. Les dialogues tendus et plutôt verts entre le Diable, le Bon Dieu (soit dit en passant, un Dieu passablement déprimé de ne pas être un méga-Fonzarelli et de ne plus  être capable d'assurer les délais) et la Mort pourraient vous captiver comme pourraient vous retenir les méditations de Bloom sur la prédestination et les possibles “foirages jéhoviens”. Les questions de communication de troisième, deuxième, première mains (les biens nommées) vous intriguent comme le jeune Schlomo, 10 ans. Vous vous demandez peut-être comment  des  hamsters peuvent  exercer leur esprit critique sur  le dernier roman de James Patterson et surtout débattre en vrais "théologiens". Vous avez acheté LA KABBALE POUR LES NULS et vous vous retrouvez avec deux golems  encombrants à force d'être parfaits. Vous croyez peut-être que  trouver des tablettes dans le désert du Néguev (l’urtext de l’Ancien Testament, rien moins) est de tout repos et vous mène à la notoriété. D’autres questions aussi essentielles peuvent vous agiter: à quel chiffre  tient la fin du monde pour certains kabbalistes ? A-t-on le droit de frapper un fils avec le Livre sacré?     

  Une Voix vous a-t-elle dit:


"-Fais-toi une arche de bois, pour toi et toute ta famille, car c’est toi que J’ai reconnu honnête parmi cette génération.”

 

  et, pour ce projet, savez-vous bien la différence entre le bois de cyprès ou de cédre ?

 Vous avez envie d’être dans les secrets d’une campagne de pub (avec préparation de six mois et, quotidiennement, rebriefing du débriefing du briefing précédent) pour remonter la cote bien basse de Dieu tout en sachant que lui-même est, comme on a vu, surmené, las ?

    Une seule solution et aucune hésitation : précipitez-vous sur  ATTENTION DIEU MÉCHANT, ensemble de nouvelles proposé en 2005 par l’auteur de la célèbre LAMENTATION DU PRÉPUCE.

    Vous admirerez l’économie, la composition, la dynamique de chaque nouvelle (une seule est manquée), vous ne vous demanderez jamais plus pourquoi Freud a inventé la psychanalyse et le Surmoi, vous éclaterez de rire à chaque quart de page, vous trouverez que peu sont allés aussi loin dans l’irrévérence, vous louerez  surtout une Pensée capable de dire le monde et d’offrir en elle-même les moyens de sa propre contestation avec, dans les deux cas, la même rationalité jamais ratiocinante et toujours fervente et la même ductilité jamais gratuite.
    Vous apprendrez beaucoup et, comme chez les grands, la réflexion ne sera pas anéantie par un rire qui serait facile : par exemple, malgré un incontestable malaise, la lecture de KIT DE PRÉPARATION À L’HOLOCAUSTE POUR ADOS en suggère long sur l’industrie culturelle destructrice de la compréhension  culturelle et spirituelle du monde et sur
les manifestations de désacralisation qui ne sont pas toujours où on les croit.

 

  Avec Auslander la Fable "théologique" a encore de beaux jours devant elle.


 

Rossini, le premier décembre 2012

Repost 0
Published by calmeblog - dans nouvelles
commenter cet article
19 novembre 2012 1 19 /11 /novembre /2012 06:24



    Après avoir été psychiatre pendant de longues années, Tim Willocks est devenu un écrivain assez connu (entre autres, pour Bad City Blues, Les Rois écarlates, La Religion). Vers l’âge de 17 ans, dans les années soixante-dix, dans les rues de Manchester, il avait côtoyé à de nombreuses reprises un clochard. Bien plus tard un magazine, THE BIG ISSUE, édité et vendu par des sans-abris lui demanda une nouvelle. C’est ce texte qui nous est proposé dans une excellente édition chez Allia avec en couverture les célèbres souliers de Van Gogh et, ajointés tête bêche, le texte anglais et la version française augmentés d’un entretien avec l’auteur.


    En vingt pages, Willocks raconte ses rencontres avec Billy Mickelhurst, l’homme sans liens qui l’appellera toujours le “Rouquin”, décrit ses conditions de vie (dans le froid comme dans la chaleur d’été), son apparence (un corps miné par la fatigue, l’alcool, l’isolement, l’absence d’hygiène (mais Billy restait coquet dans sa crasse), les coups (les cicatrices le prouvaient), un corps malgré tout d’une belle élégance - un corps que le Rouquin crut longtemps indestructible), rapporte ses croyances (non loin du crématorium qui le réchauffe, au cimetière, il se torturait pour aider les esprits des morts qui ne parvenaient pas à s’échapper de la terre - vrais fantômes qu’il était seul à voir) et montre son sentiment de persécution que le psychiatre mettra sur le compte de la psychose. Il dit son choc à l’annonce de sa mort par pendaison à une croix: ceux qui hantaient son cerveau, ceux qui voulaient "l’avoir", qui étaient "après lui", l’avaient poussé au suicide. Sa cavale avait donc eu une fin tragique.

   Ce beau texte nous fait deviner le malheur d’un être singulier, "impénétrable" qui devait sauver des âmes et ne put se sauver lui-même. Sans aucun sociologisme, il nous mène aussi  dans la Manchester construite au départ pour les parias, espace devenu “vide, vaincu, délaissé, inutile et méprisé - par tous sauf Billy, dont le cœur souffrait pour une telle beauté et qui savait que, comme lui-même, la gloire de cette ville obscure allait bientôt disparaître pour de bon.”


  Cette nouvelle a un autre mérite : sans l’obliger à conclure, elle pousse le lecteur à s’interroger sur la littérature. Comment dire la misère? La maladie dans la misère? Comment les dire sans tomber dans le naturalisme qui eut, en son temps, sa nécessité esthétique? Comment les dire, au plus juste, au plus près?  Pourquoi au plus près? Le faut-il? Le peut-on? Est-ce possible sans pathos, sans misérabilisme, sans rhétorique, sans clichés, sans maniérisme caché derrière le minimalisme? Peut-on écrire nûment? Une écriture nue, qu'est-ce? Est-elle concevable? Serait-elle lisible? La littérature est-elle dans ce plus ou dans ce moins identifiable qui transfigure le nu et qu'on appelle le style, quel qu'il soit? La littérature n'est-elle que dans ses effets? Qu'est-ce qu'un effet, comment le délimite-t-on?(1)

  Willocks dans l’entretien qui suit la nouvelle dit son choix:il a rédigé une fiction autobiographique. Certains détails sont authentiques, d’autres inventés, follement parfois. Défiant à l’égard de ce qui relèverait du documentaire (mais un documentaire nu existe-t-il?), Willocks défend l’idée que l’art (il dit “poésie”, “beauté”) était mieux à même de rendre la vérité de Billy : on devine que l’analogie entre le cerveau de Billy et les quartiers dévastés de Manchester ou encore que l’image finale qui renvoie au joueur de flûte de Hamelin sont de cet ordre.


    Ce n’est pas le moindre mérite de ce petit texte que de nous ouvrir les yeux et le cœur tout en ne nous forçant pas à délaisser la réflexion sur la littérature.

 

Rossini, LE 19 NOVEMBRE 2012

 

NOTE:

 

(1) Immense question que, pour la photographie, cerne avec talent Olivier Lugon dans LE STYLE DOCUMENTAIRE (Macula). Dans l'écriture, on connaît l'extraordinaire réponse de James Agee. Sans oublier celle de G. Orwell.

Repost 0
Published by calmeblog - dans nouvelles
commenter cet article
12 novembre 2012 1 12 /11 /novembre /2012 09:08

 

"Le solipsisme nous lie les uns aux autres."

 

"Pourtant même un novice verrait bien vite tout seul qu'une vie menée, temporairement ou non, comme un simple renoncement à des valeurs devient au mieux quelque chose de percé et au pire quelque chose de vide : une vie à attendre le jamais."

                  LA FILLE AUX CHEVEUX ÉTRANGES

 

 

 

   Quelques toutes petites propositions sur l'univers de LA FILLE AUX CHEVEUX ÉTRANGES de David Foster Wallace.

 


• Il écrit : "décabiner", "disclore". Dans ces nouvelles, l’enclos est une angoisse affrontée de toutes les façons. L'enclos du corps, en particulier. Il écrit: "Il se sent trop enclos pour pouvoir le supporter."Il écrit encore :"la pluie menace d'enclore la voiture[maison] calée." Il écrit aussi :"(...) pare-brises accouplés comme deux hypoténuses assemblées pour faire éclore un carré de châssis et de roues en rotation folle."Roues, Goodyear sans moyeu, cibles, cercles, œil du cyclone, axe de rotations, rotation contre rotation, zéro...


••La phobie, les phobies travaillent les personnages - jusqu'à la panique. La peur (y compris de sa propre voix, comme Bruce), le désir, l'ennui, l'exploitation qu'on peut en faire.

  Il écrit : "Tenter de digérer la peur dans le désir, c'est faire marche arrière. Peur et désir sont déjà mariés. Librement. L'un empale l'autre depuis avant J.C. Ce dont vous avez toujours  peur a toujours été ce qui vous fait avancer. Et vous avez toujours filé vers votre vraie fin, votre Désir."

 Corollaire : la passion fixe (une flèche par exemple), la spécialité (mentale? La théorie, la therrorie, enclos protecteur ambrosien).

 

 

 

•••Partout, la fiction, sa vérité, le mensonge comme vérité, la vérité comme mensonge. La réalité dans le roman, chez Ambrose-Barth, dans la thérapie psy. Partout.

Un pli, sa crête de vérité et de mensonge.

 

•••• Voilà quelqu’un qui voulait travailler la forme et en voulait à la forme, la grande comme la petite. Ici, disons, la nouvelle, brève (trois pages) ou immense (près de quatre cents). Qui avait beaucoup lu Joyce comme Beckett ou Barth (la "métafiction ambrosienne"), qui introduit toujours de façon ironique des problèmes post-modernes qui faisaient encore fureur mais qui avait son univers bien à lui. Clos, disclos. Avec une obsession de plus : le centre.

 

Un labyrinthe qui donnerait l'illusion d'un centre. Wallace ne donne pas par hasard la figure (usée) du labyrinthe. Ne la maltraite pas non plus par hasard.

 

Univers construit, déconstruit, monté, démonté, remonté. Avec des ratages comme cette vieille cuisinière achetée du temps de J. Kennedy.

 

  Nouvelles parodiques, auto-parodiques, interdisant souvent de faire  le partage entre le parodique et ce qui ne l'est pas.


•••• Ce qu’on peut en dire pour commencer et n’en jamais finir. Vous êtes jeté dans une langue, immergé dans des récits qui donnent l’impression de tourner en rond. Les répétitions en sont l’E P O (mêmes mots, mêmes formules, mêmes situations : par exemple l’expert-comptable et le vice-président ou “ je vis Lyndon” ou le mug ou “elle pleure comme un pays” ou QUI DONC  (ambrosien ou pas) ou etc.). La répétion rentrée dans le crâne. Ça revient toujours.

 

  Un écrivain de l'hypnose. Des états limites.


 Très vite la figure de l’ellipse s’impose à vous, prolongée par l’effet le plus sidérant : l’impression d’un effet de boule de neige qui grossit et vous balaie comme avalanche. Voilà le cœur du style, son battement au rythme arythmé tantôt lent, tantôt survolté, surwatté.


Corollaire : derrière beaucoup de phénomènes wallaciens, la figure d’un essaim spontané qui grossit, grossit, grossit. Volontairement ou pas. Une question apparaît, un champ de maïs dans l’Illinois est en vue, les insectes pullulent, attaquent frénétiquement. Parmi les humains, ce sera la file, l’embouteillage comme devant la location Avis ou encore l’entassement dans ce qui ne peut être une Datsun...Ou le RASSEMBLEMENT à Collision, "inverse de la chute de Saïgon". Ou le succès d'un marchandage qui fait le succès de toute une région.

L'invasion vécue par le paranoïde peut s'imposer. Ce qui n’exclut pas le vide, le désert. La solitude.

Corollaire: l’esthétique wallacienne repose sur la tension, le crescendo, l’attente crispée, exaspérante. Quand Julie sera-t-elle battue dans Jeopardy? Que va faire David Lettermann contre  la femme de Rudy dans MON IMAGE : la coincera-t-il sur sa publicité  de saucisses de Francfort? On arrive quand à Collision? 

 

Tension tenue pour elle-même. Qui n'a qu'elle comme objet.

 

•••••Dans cet univers où le vocabulaire des sciences est largement présent, tout va souvent par deux + 1+n('importe quoi).
Ainsi,
soignés en même temps par le même psy, les deux claustrophobes  dans l’ascenseur...Dans un couple le +1 peut très bien être une flèche ou un carquois...N'importe quoi qui n'est jamais n'importe quoi.

 

•••••• Une dominante: la manipulation du désir et de la peur.

 

Dans la culture-inculture de masse. "La culture populaire, la grande berceuse lallatée des É-U d'A". Avec comme drapeau, HAWAÏ POLICE D'ÉTAT (John Lord, politique ou pas?). Dans la publicité (inoubliables les passages sur les pubards!). Dans la musique répétitive.

Dans le Spectacle. Avec le rêve d'une "vie devenue sa propre réclame."...Étourdissant discours de JD dans la bagnole vers Collision. Tout est construit, fabriqué. On conditionne nos peurs.

   

Toujours le pli : la crête qui voit se rencontrer la manipulation de masse et la recherche littéraire la plus pointue du post-modernisme.


••••••• le corps. Comme rarement dans la littérature même s’il y a de grands prédécesseurs. Cubiste, diffracté?Si on veut. Mais c’est trop peu dire.

Un corps souvent étrange (l’œil qui regarde révulsé à l’envers;œil éjecté au milieu du sang dans l'accident en Oklaoma), informe, difforme, handicapé, qui se fait dessus dans un aéroport, corps malade (oncle à l’emphysème, "aux yeux vides, absents, ailleurs”, corps de Lyndon Johnson)), corps blessé, accidenté, comateux-té (JOHN BILLY), allergique, vieilli, tué par flèche, repoussant(“abject, flasque, blanc vomi, mégarachnéen, flatulent, kystique et phénolique”), corps difficile à embrasser, “corps débloqué comme un différentiel”), cauchemardé. Corps qui cherche la bonne distance (ici/là) en amour. et qu'on entend se dire chez le psy. Corps exécré parfois par celui qui doit le vivre. L’un des personnages appelant châtiment corporel le fait d’avoir un corps. Corps martyrisé dans le roman de Mark. Corps-prison. Prison-corps. Voiture-prison-corps.

Un corps qui a besoin de tranquillisants, de calmants (valium) dans nombre de nouvelles.


Un corps avec un crâne attaqué, perforé comme celui de Bruce (“je me sens comme si on m’avait tiré une balle dans le crâne”) où l’intérieur et l’extérieur se mœbiusent de façon radicale ("Je commence à avoir l'impression que mes pensées et ma voix sont d'une certaine manière les produits de quelque chose d'extérieur à moi, hors de mon emprise, et pourtant que cette influence hors de moi, façonnante, déterminante, est toujours moi. Je ressens une division que la voix extérieure établit comme les douleurs de l'accouchement d'une conscience émotionnelle naissante."). Bruce prend par exemple “un méchant coup dans les parties psychiques”. Sa copine, “c’est tout juste si elle n’avait pas un avant-bras sur le front”.

Corollaire :  vous tenez là Le recueil de l’incarnation problématique et des variations vertigineuses sur le  solipsisme. 

 

Corollaire esthétique: un art du portrait sidérant même si la littérature nous a déjà donné des milliers d'exemples surprenants, dérangeants. Éclats de corps.

 

•••••••• comment (le) dire?


Autre approche: vous êtes branché sur une bande FM et avec le relief, les obstacles, les mouvements de la route, vous entendez une station soudain une autre une troisième et la première revient avant un saut vers d’autres.
Telles sont les ondes wallaciennes. Ruptures, discontinuité, mélange, rebonds, avancée, retour, bruit, rétro-sons, répétitions, sac et ressac, retournements, perte, parasites, superpositions,  fulgurances de la langue, dans la langue.


On le voit fasciné par la ponctuation. Une de ses héroïnes (poète) rêve de n’écrire qu’avec une ponctuation et Bruce le scientifique  annonce une langue pure de tout discours, une langue-équation.. ..Lui-même franchit peu souvent le cap de Finnegan mais sa syntaxe, son lexique, ses registres, ses genres hybridés mènent à des passages d’une densité étourdissante et destabilisante : lisez et relisez la lettre de Len Tagus défendant son adultère.


   Des paragraphes immenses ou réduits, condensant de façon explosive des effets inouis.

 Corollaire : une esthétique au fait de tout ce qui s’est fait jusqu'à lui.  Qui prend Barth (ou Robbe-Grillet ou Mc Elroy ou Barthelme) ou bien d'autres, mais Barth surtout, le triture, le pousse à l’explosion, le démolit, le célèbre, le coince, le hausse sur ses épaules.

 

Une esthétique qui rêve de sortie, qui multiplie les surprises comme autant d’échappées. Une nouveauté, vraiment, à chaque page. Qui ne vous laisse pas tranquille.


 

 

         Un univers fracturé, divisé où le rire est présent sous de multiples formes (la satire, l’absurde, la parodie, l’humour noir) mais c’est un rire où se conjoignent rage et pitié.

 

 

 

"Plus grande peur de Mark Nechtr: le solipsisme soliptique: le silence." LA FILLE AUX CHEVEUX ÉTRANGES (page 444)

 

 

 Rossini, le 18 novembre 2012.

Repost 0
Published by calmeblog - dans nouvelles
commenter cet article
28 octobre 2012 7 28 /10 /octobre /2012 09:43



        Trois nouvelles (LE FAUSSAIRE, OBASUTÉ, PLEINE LUNE) du grand Inoué, rassemblées sous le titre de la première et de la plus longue. Pour qui ne connaîtrait que les célébrissimes MAÎTRE DE THÉ et LE FUSIL DE CHASSE, c’est vers un autre versant du talent du maître japonais que le convie ce petit recueil.



 On découvre un Inoué plus inscrit dans son temps (il est question, en arrière-plan, de la seconde guerre mondiale et d’une entreprise des années cinquante), méditant toujours sur la destinée cruelle et le karma (le faussaire ou Toyama dans PLEINE LUNE), toujours hanté par la séparation, par la recherche d’un absolu au risque de la déchéance, par l’instant éternel mais aussi un Inoué plus descriptif, plus narratif, plus explicatif et même satirique dans la dernière nouvelle (ascension et chute dans une grande entreprise). Un Inoué plus personnel aussi - si tant est que LE MAÎTRE DE THÉ, malgré le recul dans le temps, soit sans lien avec l'auteur....



     LE FAUSSAIRE, la nouvelle la plus longue, raconte un changement étonnant d’orientation d’un journaliste devenu écrivain qui doit rédiger une biographie d’un célèbre peintre, Onuki, mais qu’il n’arrive pas à finir par ennui et désintérêt : se forçant à enquêter pour honorer son contrat envers la famille du peintre, c’est vers un ami de ce dernier qu’il va se tourner avec de plus en plus de passion. Ce sera Hara Hosen, le faussaire qui vendit en quantité des faux Onuki Keigaku plus ou moins réussis. Le narrateur retrouvera sa dernière maison, isolée dans un lointain village, interrogera des témoins : la fin de cet homme abandonné par sa femme, vivotant à peine, perclus de rhumatisme, obsédé par les feux d’artifice (au point d’y perdre trois doigts) et, en particulier, par la production d'une couleur de chrysanthème explosant dans la nuit. Il nous restituera les grandes lignes biographiques de cet inconnu qui peu à peu le fascine : nous verrons qu’à sa mort la peinture n'aura pas complètement abandonné ce faussaire finalement attachant.
          Cette nouvelle très riche éclaire parfaitement l’art et la méditation d’Inoué :”une vision dans un éclair froid et brillant”, ce qu'on appelle instants d'éternité, une vie qui bascule (on se souvient du FUSIL DE CHASSE) en raison de la proximité d’un génie qu’on rêve d’égaler et qui vous détruit involontairement;une recherche de la couleur absolue d’une fleur de feu d’artifice explosant dans la nuit (qui effraie Asa sa femme et la femme du narrateur); une remise en cause finale du vrai et du faux.... Un homme qu'il est impossible de juger et dont la vie émeut peut-être plus que la vie d'un peintre consacré.….

    Le faussaire multipliait les œuvres du peintre Onuki; dans la nouvelle OBASUTÉ,  le narrateur (lui aussi journaliste au début de sa carrière) multiplie les variations sur une légende venue peut-être d’Inde mais trés ancrée dans le passé japonais:celle d’un lieu, célèbre pour son clair de lune, Obasuté où, selon tous les récits, l’on menait les vieux dont il fallait se débarrasser. Cette légende marqua profondément le narrateur qui au cours de sa vie la relut, chercha les haikus et wakas qui lui furent consacrés. Surtout : il entendit un jour sa propre mère dire qu’elle irait bien finir seule ses jours à Obasuté. Affirmation qui l'ébranla.
         OBASUTÉ offre une méditation finement tortueuse sur la séparation, la famille et ses contraintes, le désir d’indépendance (la sœur du narrateur a tout quitté elle aussi), sur la supposée beauté d’une Idée, sur les versions différentes d’un récit terrorisant et, surtout, sur l’infidélité du réel à la légende qui en dit pourtant beaucoup sur le narrateur....

    La dernière nouvelle PLEINE LUNE est satirique. On y voit rapidement ce qu’est la vie d’une entreprise, ses luttes d’influence, les succès provisoires de Kagebayashi qui devient invivable quand la réussite le favorise. On découvre aussi ses revers, ses infortunes, son déclin d’homme trompé par tous et qui se trompe sur lui-même en croyant à une histoire de base-ball sans fondement mais qui le console un tout petit moment.
    Surplombant toutes ces années, ces ascensions, ces chutes, ces déboires, ces illusions révélées, la lune de septembre ou octobre, éternelle, indifférente, éclaire crûment toutes les vanités.

 

 

         Un recueil qui élargit beaucoup notre connaissance d'Inoué et qui, sans hasard, met en avant le motif du faussaire, clé de son univers et de son apport à la pensée de la littérature.

 

 

  Rossini, le 28 octobre 2012.

Repost 0
Published by calmeblog - dans nouvelles
commenter cet article
16 juillet 2012 1 16 /07 /juillet /2012 06:18

 

    Il est chercheurs ou des amateurs qui épinglent les papillons : Dorothy Parker, dès les années 20 épingla durablement d’autres animaux moins éphémères, des hommes et des femmes.
   Elle le fit avec finesse, justesse, cruauté parfois, mélancolie souvent, humanité toujours - malgré l'apparence. Personne n’est oublié et son champ sociologique est bien plus large que celui des nouvellistes plus célèbres qui furent ses grands contemporains. On y voit beaucoup de gens aisés mais aussi de classes moyennes et des pauvres.
    Le registre satirique domine avec quelques textes qui relèveraient presque du sketch (avec le téléphone comme medium ou le monologue ou les deux à la fois) et d’autres plus longs et plus profonds qui évitent entre eux la répétition alors que la répétition est l’essence même des vies enlisées que nous suivons pendant quelques dizaines de pages. À chaque fois, D. Parker a le souci d’angles originaux et de compositions habiles pour précisément briser les bagnes du ressassement qu’elle évoque. Ses notations sont sèches, millimétrées, aiguës et elle joue du style indirect libre comme personne. Elle suit ses personnages, les guette, les cerne avec des images insolites et en sait plus sur chacun qu’ils n’en savent sur eux-mêmes. Vous serez séduit par son attention aux façons de rire ou aux doigts qui expriment rapidement les êtres.

    Si les vivants sont sa cible, leur décor est peu représenté mais quand il l’est, c’est un festival de rosseries : là, on devine la narratrice avec la langue dans la joue ou émettant un léger bruit. L'esprit acerbe de D. Parker fait mouche. On ne peut que recommander la visite de la maison des Bain, héros malheureux du MERVEILLEUX VIEUX MONSIEUR. Un seul exemple tout de perfidie : «La grande table ne se soutenait que par l’effort pitoyable de trois personnages de bois sculpté, outrageusement féminins jusqu’à la taille et qui se perdaient ensuite dans un obscur fouillis d'anneaux et d'écailles. Sur cette table s'alignait une rangée de livres irréprochables, fermement maintenus par deux éléphants de plâtre peint façon bronze, attelés pour l'éternité à leur morne tâche

 

    Comme le titre français du recueil l’indique (en anglais, la nouvelle éponyme s’intitule HERE WE ARE), c’est la merveilleuse vie de couple qui est sous le microscope de D. Parker. Couple à peine constitué (trois heures de mariage et déjà des querelles), couple qui voudrait durer (mais qui se dispute autant ou plus que le couple qui n'a que trois heures d'existence), couple qui impose son étouffante et rigide médiocrité à un pauvre orphelin adopté, couples qui se font et se défont plus vite qu’une mode, couple qui se sépare à la surprise générale parce qu’il n’a plus rien à se dire et que ce qu’il se dit tient dans des monologues séparés qui n’osent plus s’énoncer une fois que chacun arrive en présence de l’autre. Parker aime le moment où la mèche va prendre feu et elle suit alors le cours de l’incendie destructeur. Il suffit souvent d’un mot, d’une phrase qu’il ne fallait pas dire, pas dire ainsi, pas dire à ce moment-là....
   Elle restitue à merveille des dialogues qui sont souvent des soliloques saturés de mauvaise foi, des cascades de dénégations et de dénégations de dénégations, de peurs cachées sous le détachement ou l’arrogance. Dialogues qui en peu de répliques en disent long sur l’ignominie bourgeoise devant la pauvreté à qui il faut faire la leçon ou sur le racisme comme dans ARRANGEMENT EN NOIR ET BLANC où celle qui se prétend ne pas l'être se montre incorrigiblement raciste.

   
    Hommes comme femmes ne sont pas épargnés. Au mieux, l’homme est comme absent, caché derrière son journal. Le plus souvent il ressemble à Jacques qui est à Détroit ou à Monsieur Durant qui condense tous les attributs masculins: lâcheté, goujaterie, conformisme, hypocrisie des principes universels qui s’appliquent à tous moins un seul.
    Les femmes sont souvent les héroïnes de ces pages et, victimes ou non, elles ont droit comme les hommes à des croquis vifs : la nouvelle LES BONNES AMIES est impitoyable et dans sa noirceur cachée sous la fausse bienveillance, elle clôt parfaitement le recueil.



    Naturellement ces sarcasmes, ces pointes effilées ne font sourire qu’un temps. Ces vies superficielles, vides, répétitives prises dans la glue des principes, des préjugés, des lieux communs ou des rancunes sont pitoyables et sans le savoir bien des personnages, les moins méchants, rêvent d’échapper à une solitude que rien ne vient jamais consoler: la nouvelle LA GRANDE BLONDE révèle ce que c’est que d’être un stéréotype vivant et comment les hommes, l’alcool ne sont jamais que de vaines échappatoires.
    L’humanité de D. Parker perce en même temps que sa causticité. Quelques points retiennent son attention et montrent son angoisse devant nombre de destins : la parole, la nécrose du bavardage sont l’expression d’un désarroi qui se cache comme il peut (elle exécute  froidement ceux qui disent tout comprendre en ne comprenant rien); la question de la place des êtres hante ces pages (beaucoup de personnages ont le sentiment d’être surnuméraires voire inutiles) tout comme la fatalité injuste que crée le fait de posséder tel ou tel corps : ressembler à une jument, plaire automatiquement aux hommes vous fait l’esclave d’un regard qui introduit la mort dans la peur d'être soi-même..
    C’est chez les pauvres que les figures les plus émouvantes apparaissent mais sans misérabilisme. Le courage de Big Lannie, sa lutte quotidienne lui donnent une noblesse rare.

   Après la lecture, un petit personnage vous accompagnera longtemps, Raymond, le petit fils de Big Lannie : il est aveugle et malgré tout "heureux "grâce à sa grand-mère jusqu’au jour où il manque d’être lynché par les rires haineux de ses petits copains.

 

     Les nouvelles de D. Parker ne cachent  pas que  son ironie parfois acide est un appel au courage de la liberté et de l'émancipation malgré le pessimisme de la lucidité qui, au moins, a la politesse de la légèreté et de l'élégance.

 

Rossini

Repost 0
Published by calmeblog - dans nouvelles
commenter cet article