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30 novembre 2014 7 30 /11 /novembre /2014 08:31

 

 

 

 « Le seul moyen qui permette à la culture de guérir de la malédiction qu'est son inutilité même, est qu'elle prenne en charge cette malédiction.»


                    T.W. Adorno (MODÈLES CRITIQUES)

 

 

  «Car j'ai compris que mon présent, comme mon avenir, sont traditionnellement chargés de livres et le demeureront (et que je suis aussi peu capable de me défendre de leur empire que de celle des êtres que j'ai aimés ou vénérés, ou qui me tourmentèrent, semèrent l'horreur dans mon cœur), bien que la bibliothèque de mon père, mon dernier foyer, fût aussi du domaine du passé, autant que la crypte des capucins des derniers Habsbourg, les tombes des héros de 1848, la "bohème" et la "liberté" de cette France à qui je jurai une fidélité éternelle et qui me trahit, comme le Reich millénaire qui les écrasa tous et se détruisit en même temps.Tout cela a disparu, ainsi que disparaîtront rapidement les choses du présent. Car, nées des livres, elles retourneront dans les livres et deviendront pour nous aussi incompréhensibles que leurs auteurs. Mais laissez-moi, en attendant - le temps presse!- feuilleter ces pages à rebours dans une vaine recherche du temps perdu.»(pages 157 et 158-j'ai souligné)

 


 


  LA BIBLIOTHÈQUE PERDUE «Mais où est ma bibliothèque? C'est le golem qui s'en est emparé.» (page 228)

 

 


      On rappellera la situation et les circonstances de ce livre publié en 1951 (tout d'abord en anglais): en 1933, un fils, Walter, fuit l’Allemagne nazie et, après de nombreux séjours à Paris, grâce à l’aide de Camille Hoffmann (écrivain attaché de presse à l'ambassade tchèque de Berlin - il finira dans un camp d'extermination) retrouve à Vienne la bibliothèque de son père Sigmar (mort en 1915 d'une crise cardiaque au moment où il faisait une lecture à haute voix de la CRITIQUE DE LA RAISON PURE...). En huit jours, Walter parvient à retrouver l’ordre du classement paternel. Mais le choix de Vienne n’est pas judicieux et il lui faudra quitter l’Autriche (la frontière tchèque étant fermée, il passera par la Suisse)) pour aller en France qui le trahira (il séjourna en tant qu'apatride étranger ennemi à Saint-Cyprien, lui le francophile! avant de s’installer un temps aux Etats-Unis, chez un pacifiste tolstoïen qui croit que Dieu est amour:c'est chez lui qu'il rédigera LA BIBLIOTHÈQUE PERDUE (l'idée lui vint dans le camp pyrénéen) qui reconstitue à nouveau (mais de mémoire seulement cette fois-ci) la bibliothèque brûlée, en mêlant quelques éléments autobiographiques puisqu’il eut un rôle important de poète et de “chansonnier” dans les années suivant la Grande guerre.

    Le sous-titre («autobiographie d'une culture» proposé par Jacques Barzun et adopté par Mehring) est judicieux:dans son cas comme dans celui de beaucoup d'autres alors, Histoire, culture et autobiographie étaient totalement intriquées. La culture alors était l' autobiographie d'un siècle qui croyait, en tout cas pour les plus optimistes, à une parousie laïque.


 

  LA BIBLIOTHÈQUE PERDUE, un livre à la fois plus petit et plus grand que la bibliothèque de son père qu'il recompose en mots qui auront toujours le goût de cendres. 


  

 

  La construction du livre est complexe:présenté en deux grandes parties (précédées d'un Post-scriptum et se terminant avec un épilogue américain), le volume mêle évocation des livres de son père qu'il avait reçus, notations autobiographiques sur ses rencontres avec l'expressionnisme et dada, puis dans la deuxième grande partie recueille un dialogue avec l'Esprit de la bibliothèque et, par delà la mort, avec son père et sa génération. Dans l'ensemble, sans respect de la chronologie, il mène le lecteur de Berlin à Paris, de Vienne à Prague.

 



    LE PÈRE

 

 On apprend beaucoup et peu de Sigmar Mehring qui est pourtant au centre du livre:journaliste et traducteur, arrêté comme dreyfusard en 1900 dans sa bibliothèque dont la police emporta «un gros paquet de ses livres (…)», œuvres d’auteurs «dangereux pour l’État»). On se fait une idée de lui à partir des goûts que symbolise sa bibliothèque et des principes qu’il transmettait au moyen des lectures qu’il recommandait (ou faisait) à son fils. «Homme éclairé», «athée croyant au progrès», il admire plus que tout la France, sa Troisième République et vénèrait sa capitale où il n’ira jamais. Plus français que les Français (au point de rendre jalouse une épouse qui n’a pas grande importance dans le livre…et qui pour se consoler  jouait du... César Franck).
 C’est surtout un homme persuadé d'avoir vécu à l'apogée de la culture et un rationaliste austère (il méprisait la sensibilité et l'émotion en dehors des livres), adversaire de tous les obscurantismes  mais aussi de façon large et nullement indifférente «le clergé, les camerillas militaristes, l’industrie lourde, la grande propriété terrienne.» Il honorait ses martyrs « de la lutte pour la justice en faveur des classes opprimées, le nihiliste barcelonien Ferrer, les chefs de la révolte de Haymarket à Chicago et ceux qui, ayant suivi Gapone, le pope du peuple, avaient été massacrés devant le Palais d’hiver de Saint-Petersbourg.»
  Son fils le définit ainsi:«En fait, il rêvait d’une révolution de caractère plutôt romantique, personnifiée par une femme dotée d’une poitrine généreuse à la manière de la Liberté de Delacroix et il la souhait abritée par la bannière tricolore.” Bien loin des détestées Russie tsariste et «Allemagne impériale et son Deutschland über alles.»


  Deux remarques encore: Walter définit d'une autre façon son père en élargissant son point de vue à la question de l'art :« Mon père(...) était mystiquement et esthétiquement un héritier de la révolution de 1848, un adepte de la "communauté artistique oxfordienne préraphaélite" qui était aussi un mouvement quarante-huitard".»(j'ai surligné) D'autre part, devant certains immobilismes socio-politiques, on a vu qu'il acceptait (à regret mais tout de même) les actions violentes et ne reniait pas la nécessaire Terreur de la Révolution française.



LE FILS

 

              «Brûlez les bibliothèques!

               Détruisez les musées!» (Manifeste futuriste cité page 121)


        Walter raconte les lectures immenses qu’il doit à son père et qui étaient toujours idéologiquement choisies. On découvre ses enthousiasmes, ses admirations. On apprend aussi que la bibliothèque du père avait ses coins secrets, ses cachettes, ses petits «enfers» qui font sourire aujourd’hui mais excitaient la curiosité du fils et en disent un peu plus sur le refoulé d’un rationaliste.

    Mais effet de génération  (en 1914 Walter a 18 ans), le père passe à côté de certaines œuvres alors que son fils avoue ne pas le suivre  dans certaines de ses admirations et surtout après son voyage à Paris se précipite avec ferveur vers ce qui choquait son père : Rimbaud avant tout et, un peu plus tard, Lautréamont (plus tard, à son tour, le fils aura beaucoup de mal à s'enthousiasmer pour Joyce...). Il entonne même :« Intoxiqué par la tradition, par la fumisterie, par l'alchimie des mots, je jurais comme tant d'autres de ma génération: au diable la littérature! Le XIXème siècle! tout son héritage! À mon tour d'écrire!»

 

  Il lira Freud et Weininger (avec beaucoup de réticences), s’intéressera même à Madame Blavatsky, ayant toujours eu un penchant pour ce qui faisait horreur à son père (tout ce qui ressemblait à la théosophie, au spiritisme, à l'occultisme: Walter lira même le Sâr Peladan...). Loin dans son récit, il racontera ses souvenirs de Prague (la ville «berceau de nécromants notoires (...); des diabolistes de génie, des sectes innombrables: taborites, calixtiniens, hussites (...)) et  nous parlera des étonnants docteurs Brzk et Weiss qui auraient surpris son père tout en confirmant chez Walter une fascination pour l'originel, le primitif, l'archaïque qu'il vécut en particulier dans le domaine des arts mais enveloppés de thèses hallucinées.(1) 

 

 

 

  La censure sociale (le «bourrage de crâne» provoqué par les prémisses de la Grande guerre) et, dans la famille, l’autorité du père (il s'arrêtait aux limites de l'impressionnisme et rejetait «les barbouillages colorés de Cézanne et les incendies de couleurs de Van Gogh») poussèrent Walter dans les bras «des modernes excessifs». Ce seront tout d'abord les Futuristes italiens (dont il connaît les dérives fascistes): il parle du Salon d'Automne à Berlin, en 1911: « Dans deux pièces, au fond d'une modeste maison bourgeoise où je me glissai comme si j'entrais au bordel, se trouvaient exposés: le Kaléidoscope mural de Gino Severini; la Danse pan-pan au Del Monico; le portrait kinétiquement explosif de Boccioni: Le rire; la Tour Eiffel en train de s'effondrer de Delaunay; les nus et les natures mortes cubistes de Gleize, Metzinger, Le Fauconnier; les formes blanches "non objectives" de Kandinsky. Les sécessionnistes de Cézanne s'opposaient à leurs rivaux abstractionnistes; les peintres abstraient "se mesuraient" en une confrontation qui dégénéra en pugilat auquel la police berlinoise dut mettre de l'ordre.» (2) Il fera ensuite partie du mouvement autour du  Sturm.




  BIBLIOTHÈQUE ET CAFÉ 


 

         « Dans les cafés européens, on a projeté plus de géniales conceptions que ne pourraient en contenir toutes les bibliothèques du monde, et on y a comploté plus de crimes que " l'Histoire" n'en a commis.» (page 127)

    C’est un des mérites de ce livre que de mettre en valeur le café comme agent culturel (de résistance au bon goût et d’agitation voire de complots (rarement mis en œuvre)) depuis plus de trois siècles alors et d’avancer quelques repères historiques pour bien connaître la bohème et ce qu’il croit être sa disparition (dans son exil américain il connaîtra pourtant Greenwich Village).
    Au plan personnel, le café est le lieu de son entrée dans le monde:on ne peut songer endroit plus opposé au silence, au recueillement, à la réflexion qu’incarnait la bibliothèque de son père qui avait des amis choisis tandis que le café est le domaine du hasard, de l’éclat, de l’agité jusqu’à la violence parfois (de l’épigramme, du mot d’esprit aux coups de poing). Ses termes comptent:«Lorsque pour la première fois je pénétrai à Berlin dans le Café Grössenwahn (Café de la Mégalomanie, nom donné au Café des Westens), je laissais à jamais derrière moi le prussianisme pour pénétrer dans le territoire de la bohème, où l'on parlait et écrivait en langue symboliste, néopathétique, dans l'idiome des "georgiens" anglais et des cercles allemands se réclamant de Stefan George, dans l'argot des loges d'artistes, des music-halls et dans une langue compliquée et jamais écrite que seul l'initié entendait.» On constate qu’il a fréquenté les grands cafés français et on apprécie son évocation des berlinois (dont ce Grössenwahn): on voit passer sous nos yeux Herwarth Walden, le législateur du mouvement STURM, Else Lasker-Schüler, Théodor Daübler, son ami G.Grosz, enfariné comme un clown et soignant son personnage d' «homme le plus triste d’Europe» (3) On devine les querelles incessantes, les défis irréconciliables pour au moins trois jours:on voudrait y être, les écouter. Grâce à Grosz, il se rapprocha de Dada (dont il donne une version de la naissance à Zurich) et sur lequel il porte un jugement judicieux.


  Pour cette période comme pour celle des années 20 où il joua un grand rôle comme chansonnier dans les cabarets, on ne peut que regretter (et juger incompréhensible) la minceur de son témoignage. On ne lit même pas le nom de K.Tucholski!



«LE MONOLOGUE AVEC L’ESPRIT DE LA BIBLIOTHÈQUE»

 


   Dans la deuxième grande partie, Walter entame ce qui est en réalité un dialogue imaginaire (un genre éminemment classique) entre son père et lui, entre le positiviste mystique et le produit d’une certaine tradition défendant la liberté réprimée au moment de la première guerre puis dans la fin des années 10 et, de plus en plus jusqu’à sa fuite de Berlin (1933). Monologue qui, implicitement, a commencé dès les premières pages de ses mémoires.

 

  Le fils se félicite longuement du legs (réel et symbolique) que lui fit son père (on a vu que c’est le contenu essentiel de la première partie). Il reconnaît qu’il l’a délaissé pendant vingt-trois ans, ce qui ne signifie pas qu’il ne fut pas sous son influence selon un régime de médiations toujours difficile à cerner. On a vu qu’ un peu avant la Guerre de 14/18 (et le nationalisme furieux qui provoqua (indirectement) la mort du père), il a choisi les cafés, la bohème: «Je poursuivais mon éducation littéraire et sentimentale dans les lieux de distraction publique qui pullulait dans les ruines et terrains vagues à cette époque de pourrissement général. Il y avait les cafés à matelots, les boîtes de nuit des bas-fonds où les hommes des tranchées venaient se distraire et dont la poésie s’exprimait par quelque chansonnette au ton bien dru, pleine de cuisses rondes et de larmoiements. J’ai appris à connaître les poètes des baraquements et des latrines militaires, qui éructaient des expressions que Shakespeare eût daigné ramasser, et dans leur ivresse, hurlaient des refrains que Kipling eût retenus. Je polissais mon éducation aux meetings des caveaux populaires où la plèbe aboyait, frénétique, à l’appel des loups-dirigeants
  Conscient de la dimension parricide de nombreux comportements d’alors, Walter Mehring concède (qui peut le dire?) que son choix n’était pas le meilleur: « L’art qui résultat de tout cela et qui, dans les livres sur la littérature porte l’étiquette expressionnisme allemand, ne fut sans doute pas une des plus louables créations» mais soutient tout de même que «ce fut pourtant une des époques les plus exaltantes, stimulantes comme un pseudo-luna-park américain, avec les cabarets d’anatomie horrifiante, le vice oriental à des prix populaires, vrai lieu d’ébattement pour pickpockets intellectuels. On avait aussi pensé à chatouiller les nerfs des gens distingués par un exhibitionnisme littéraire: LE SANS-CULOTTISME SUR LES SCÈNES DE LA JEUNE ALLEMAGNE, “LES SCÈNES BURLESQUES D’ATROCITÉS GUERRIÈRES”, LES PARADES DE REVUES DU NU COUPÉES PAR DES DIVERTISSEMENTS DE BALLETS PROLÉTAIRES ET DES COMMANDEMENTS RUGIS, COMME POUR UNE ATTAQUE SUR LE FRONT, LE BALBUTIEMENT DES GRANDS BLESSÉS, LE HURLEMENT DES HYÈNES DE CHAMPS DE BATAILLE COMPOSÈRENT LE LANGAGE SCÉNIQUE DE L’ALLEMAGNE VAINCUE.» (j’ai souligné)


  À ce moment de l’échange, l’Esprit du père s’étonne que ce dont était porteur son XIXè siècle
ait pu produire aussi peu. Le père: «Faut-il constater que pas un de tous nos livres, qui nous montraient le chemin vers l'abolition de l'esclavage, l'anéantissement de la féodalité, la liberté individuelle, l'évolution inévitable du capitalisme vers la société à classe unique où chacun jouit d'un droit égal à l'instruction et à la beauté, n'a exercé la moindre influence et que pas un de nos prétendus chefs-libérateurs, adeptes du progrès, ne s'est enfin révélé à l'humanité?» 

 

  Les réponses du fils sont variées et parfois contradictoires.

 

  Malgré les leçons de son père il n’a pas (assez) vu venir le nazisme (4). Il admet que, dans la bibliothèque, de nombreux avertissements sérieux figuraient (dont ceux de Heine et de trois prophètes mal entendus selon lui (Darwin, Nietszche, les auteurs communistes) (5). Mais, par instant, le fils va plus loin et s’interroge sur les limites de l’éducation et de l’héritage transmis:«Dans la bibliothèque de mon père, je n’avais été que trop nourri de l’illusion dangereuse selon laquelle on pourrait éviter les désastres des civilisations au moyen de l’instruction mise à la portée de tous, de l’hygiène sociale et, dans les cas rebelles, de la cure radicale: la grève générale armée. Je n’avais connu que le côté pacifiste humanitaire de la bibliothèque, hostile seulement à toute autorité céleste et terrestre. J’avais grandi, amolli par le scepticisme, ignorant qu’elle contenait “des écrits défaitistes dangereux” qui valurent à mon père d’être arrêté dès la première semaine des hostilités. Arrestation qui hâta sa fin.» Pour le dire vite mais sans trahir sa réflexion: en repensant au cercle d’hommes auquel Sigmar appartenait, Walter se demande dans quelle mesure la foi humaniste, le rationalisme un peu obtus, l’idéalisme ignorant des médiations de la culture comme des forces de ses adversaires ne vouaient pas au pire sa génération vite écrasée par les inédites manipulations de masse et la répression de plus en plus brutale. Plus grave encore, ici et là, il en vient à surestimer la puissance de la pensée et de la littérature et met en cause des agents qui recelaient des germes toxiques (c'est son mot). Bref, à force de considérer dans un beau récit téléologique (et utopiste) les livres comme une arme promise un jour à l’infaillibilité et à la victoire finale, le père n’était-il pas aveugle à des transformations que sa culture autrement comprise pouvait, dégagée d’œillères, rendre, même faiblement, perceptibles? Un passage permet de comprendre le renversement des données :
    «Oui, le golem est venu la [bibliothèque paternelle] chercher à Vienne, en cette veille de sabbat, le 12 mars 1938, et dans la Josephsstadt, au Ballhausplatz, à la Hofburg, au Gürtle, au Ring, devant l’église Maria am gestade, dans les cafés Central, Herrenhof et Rebhuhn partout eoù j’essayais de passer pour aller la rejoindre, un tumulte énorme, diabolique régnait: Heil Satan!»


 C’est la suite qui est éloquente:«Vous, bons génies du XIXème siècle, venez-moi en aide et que Dieu absolve vos libres penseurs! Et malheur à nous, vos lecteurs! Le pandemonium de vos romantiques, l’écume de votre naturalisme, Dostoïevski, et son Rodion Raskolnikov, Ibsen et ses Revenants, Strindberg et son Inferno, et le Là-bas de Huysmans, le Moby Dick de Melville, le Typhon de Conrad, toute la jungle de Kipling se sont déchaînés: une littérature sans frein n’obéit plus aux lois de ses apprentis-sorciers.»(je souligne)

   Faute d’une conscience aiguë de ses nécessaires contradictions, la culture généreuse des pères était menacée de philistinisme et ses héritiers durent affronter la folie nationaliste, les différents fascismes, le totalitarisme soviétique (l’anti-soviétisme est patent chez Walter). La muraille des livres ne pouvait suffire.



 

  Le livre s’achève en deux temps. Le second évoque son hôte américain, une sorte de guignon qui cite Dieu à tout bout de champ, croit que l’homme est souffrance et qui n’est sans doute pas sans influence sur les  surprenantes dernières pages consacrées au Tao; le premier est un récit des derniers jours de Joseph Roth : «Dans cet écroulement de l'Occident et de sa morale judéo-chrétienne, de son esthétique hellénique, seul le titubant rêveur gardait l'équilibre, comme un matelot à bord du "bateau ivre" sait s'accoutumer au rythme marin.» et sur une citation d’un de ses derniers (et sublimes) textes (on vient de détruire l’hôtel Foyot où il logeait à Paris, et il en rit avec les démolisseurs devenus ses amis (6). Après avoir mis le point final à LA LÉGENDE DU SAINT POCHARD, il succombera à une crise de delirium tremens. Roth, un autre légataire qui «absorbait sans distinction tous les alcools, bordeaux, bourgogne, rhum, bière, bénédictine, et en même temps toutes les opinions: Maimonide, saint Thomas d'Aquin, Spinoza, Marx, Bergson.»

 

 

 

 

      Ce livre émouvant est un témoignage riche par ses évocations (le portrait acide d’Elsa et Louis;Rilke aperçu un peu partout; Toller, le dernier visiteur de la bibliothèque du père; Proust, écrivain dont il savait le génie (mieux que les pauvres Gide et Cocteau) et qu’il ne put finir de traduire (7)) autant que par ses contradictions, ses oublis, ses limites et les questions qu’il ne pose qu’indirectement (ou pudiquement) et parfois involontairement.

      Un livre bien édité (8) qui rend modeste à une époque où la bibliothèque change de cent façons et qui nous convainc qu’il n’est de transmission qu’incertaine et aléatoire et que, dans l’idéal, sans être jamais une, homogène ni messianique (parce que toujours problématique), elle ne saurait être que critique et auto-critique.


 

 

Rossini, jour de Saint - Nicolas 2014

 

 

  NOTES


 

 

(1)On pense au livre déjà ancien de P. Muray portant, côté français, sur cette étrange faufilure spiritiste.

 

(2) Rien que cette contiguïté pose problème mais il est facile de le deviner cent ans après.

 

(3)Son portrait par Grosz: http://www.abcgallery.com/G/grosz/grosz24.html

 

(4)Il y aurait beaucoup à dire sur le vocabulaire (faustien, occultiste) qui est le sien pour le désigner au moment de la rédaction de ses mémoires.

 

(5)Il va de soi qu’il faudrait une patiente étude de ces remarques  passablement confuses aux yeux du lecteur du siècle suivant. 

 

(6)Impossible de ne pas citer la chute du texte de Roth:«Le malheur est mon compagnon qui grandit et s'amadoue de plus en plus; la douleur s'arrête, devient puissante, généreuse, la peur s'avance avec fracas, mais ne peut plus faire peur, c'est ce qui est désespérant.»

 

 

(7)On regrette d'autant ses ellipses sur l'expressionnisme et l'impasse sur  son activité créatrice dans les années 20. 

 

(8)On peut tout de même rêver d'une édition fournissant plus d'éléments sur les cadres esthétiques et historiques.

 

 

 

 

 

 

 

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Published by calmeblog - dans mémoires
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18 février 2012 6 18 /02 /février /2012 07:04



    Philippe Soupault (1897-1990) a réussi à être à la fois au centre des bouleversements littéraires et artistiques (on sait son importance dans le surréalisme) tout en gardant une distance qui lui permit une œuvre mêlée, éclectique loin des ukases de sa jeunesse mais fidèle à la révolte des années dix et vingt. À la fin de sa vie, il éprouva le besoin de revenir sur le passé de son aventure humaine et littéraire. En 1963, il publie PROFILS PERDUS : le mot de profil qui relève du dessin, de la peinture et de l’architecture et plus récemment de la presse  joue d’avance cartes sur table : il s’agit d’un regard limité, d’une vue partielle, sans prétention à l’exhaustivité (il écrit à propos de Bernanos: "On ne peut proposer qu'une esquisse, citer quelques traits de l'étonnant, du prodigieux personnage qu'il fut.").
    P. Soupault nous propose huit portraits de longueur et d'importance inégales (Apollinaire, Crevel, Proust, Joyce (le plus célébré), Bernanos, Reverdy, Cendras et le douanier Rousseau) et deux évocations "historiques".


     1963. Il est tard dans le siècle : Soupault a alors 66 ans et de jeunes poètes viennent lui rendre visite comme lui allait voir Apollinaire et Reverdy. Dans le dernier texte du recueil, Soupault raconte de son point de vue le moment dada et le moment surréaliste et on comprend combien Dada fut fondamental pour lui, même si, sur le coup, lui et ses camarades n’en étaient pas conscients. Auparavant, à l’occasion du centième anniversaire de la mort de Baudelaire, il se livre à une méditation sur les déplacements du poète dans Paris, sur l’immense importance de ses poèmes en prose (forme nouvelle, nouveau domaine). Soupault veut montrer ce qui compta pour Rimbaud et pour la génération surréaliste. Il prête une grande attention aux projets des poésies à faire et à leurs titres en insistant sur la part du rêve dans les textes de la fin du Baudelaire malade, supposé "déclinant": pour Soupault, son génie est moins dans la prodigieuse maîtrise des FLEURS DU MAL que dans sa découverte de l’essence même de la poésie.


    Quelle chance tout de même que celle de Soupault ! Flâner avec Apollinaire ou Crevel, rencontrer Proust à Cabourg ou quai Bourbon..., dialoguer avec Bernanos à Paris ou à Rio, voir Joyce chercher un mot avec douleur et traduire avec lui des passages de Finnegans Wake;  fréquenter en 1917 le café de Flore en compagnie de Max Jacob, Dufy, Carco, Breton, se suspendre à un lustre et balayer du pied toutes les tables de la Closerie des Lilas lors du banquet en l’honneur du poète Saint-Pol Roux...! On comprend qu’il regrette parfois de n’avoir pas assez côtoyé Bernanos et de n’avoir vraiment fréquenté Cendrars qu’en l’année 1917... On comprend aussi son regret de n’avoir pas connu le douanier Rousseau et on lui est reconnaissant d’avoir enquêté auprès de ceux qui l’ont connu pour nous en confier, si on peut dire, un portrait de seconde vue.

 

  Un lieu définit souvent son "modèle" : Apollinaire devant un éventaire de brocanteur (il n’achète jamais) ou dans son appartement au coin du boulevard Saint-Germain et de la rue Saint-Guillaume; Crevel en balade, au téléphone ou en soirées; Proust dans sa scène rituelle de fin du jour devant le grand hôtel de Cabourg ou au fond d’un taxi; Joyce au travail, en soirées ennuyeuses (pour Soupault) qui le distrayaient de son grand œuvre ou au théâtre dont il raffolait; Bernanos dans un café de Rio; Reverdy dans sa toute petite chambre; Cendras déambulant dans Paris, fréquentant beaucoup le quartier de Notre-Dame : sa chambre bric-à-brac qui le révèle si bien.
    En effet, tous ces lieux suggèrent. La petite chambre austère de Reverdy  dans une maison villageoise de Montmartre suffit à dire son intransigeance, sa passion pour la poésie, sa quête solitaire. Bernanos dans un café de l'exil ? Il est l’homme du passage, du brassage des êtres et des milieux, l’écrivain du souci permanent, à l’affût de tout ce qui se fait, se dit et le révolte.


    Sans négliger les détails, les défauts, parfois les limites, Soupault tient à dégager dans chacun de ses portraits une dominante constituée par ce qui le fascina le plus, mot qu’il emploie souvent dans ces exercices d’admiration : au-delà des contradictions d’Apollinaire, c’est sa désinvolture et son appétit pour le nouveau qu’il dégage; il est frappé par la parole de Proust (comment faire autrement?) et par celle de Reverdy, amicale mais austère, sévère, exigeante, cassante; Crevel le marqua par son aptitude à la souffrance et par son frémissement permanent doublé d’un rire «si effrayant, si tragique, si intolérable [ qui ] était une révolte». Un autre rire le retint, bien différent évidemment, celui de Bernanos, accompagnant sa voix de tonnerre et son regard d’un bleu inédit qui disait simplement sa pureté incontestable. Cendrars reste dans sa mémoire l’homme virevoltant malgré un corps blessé, l’homme d’un enthousiasme jamais défait. Joyce est celui qui le marqua le plus vivement par l’humble et orgueilleuse certitude de son incontestable génie.
    Pour le douanier Rousseau qu’il ne connut pas c’est, au moment d’une grande exposition à Paris, la dominante injuste qui règne encore dans le public qu’il veut éliminer : chacun continue à faire de Rousseau, un «naïf», un niais, un autodidacte peu doué. C’est cette facilité qu’il combat en expliquant combien le peintre avait été victime de grands artistes «amis» mais grands mystificateurs (Jarry le tout premier)...

 

  Proposer une dominante n’exclut pas la restitution d’une complexité. Qu’on songe à quelques lignes consacrées à Apollinaire : «Il était à la fois audacieux et craintif, conformiste, avide de louanges officielles et mystificateur, pédant et ironique, curieux et indolent, irritable et indifférent». Crevel est présenté lui aussi dans ses contradictions : «Il avait le secret d’être à la fois intransigeant et affable, violent et attirant, et pour certains, fascinant». C’est sans doute l’insurgé Crevel qui donne lieu au portrait le plus douloureux et le plus soucieux de rendre au plus juste une (courte) vie passée sur le fil de la mort: au nom de sa révolte, il fréquente l’infréquentable tout en étant souriant avec des êtres qui le rendent furieux. Il est capable de trahir un ami et de rire toute une soirée, comme l’écrit Soupault, «de rire de plus mal». La fascination n’exclut pas la lucidité.

 

     Peu à peu, malgré l’hétérogénéité des personnages fréquentés et évoqués, une question lancinante apparaît en filigrane sans qu’elle soit posée aux créateurs rencontrés. Quelle œuvre pour quelle vie, quelle vie pour quelle œuvre ?
    Tous «font» une œuvre mais chacun la considère d’une façon singulière. Cendrars, du moins celui que connut Soupault en 1917 et qu’il admire quarante ans après, semble alors privilégié la vie, le vivre-la-poésie avant l’écrire. D’autres ne font pas une œuvre close, achevée, définitive mais préfère des expériences vitales. L’évocation de Crevel est émouvante aussi à ce titre : «Au demeurant, les livres qu’il avait publiés aussi vite qu’il a pu, ne sont que des reflets incertains de lui-même. Je suis persuadé d’ailleurs qu’il ne voulait pas y attacher trop d’importance. Il les oubliait même volontiers et j’avais l’impression qu’à ses yeux les livres étaient des  bouteilles  jetées à la mer». Soupault parle encore de tentatives, d’exploration.
    Sans rien hiérarchiser, Soupault peint aussi avec admiration les hommes qui consacre un labeur acharné à leur œuvre. Il n’a pas fréquenté de près Proust mais sait qu’il s’absente vite de partout pour rentrer chez lui et écrire. La réservation de quatre chambres autour de la sienne dans le grand hôtel de Cabourg est faite à cette intention: leur inoccupation lui garantit le silence. Reverdy n’aime que se trouver et se retrouver devant sa table pour penser et écrire de la poésie : pour vivre, il est correcteur typographe et ne se mêle d’aucune mondanité.
    Mais une figure se détache dans cette galerie : Joyce, unique sur le plan humain selon Soupault (qui ne mesure pas vraiment la tâche également "surhumaine" de Proust). Il admire tout chez Joyce, la progression logique de ses romans, son obsession du détail, le travail à l’écoute des langues et des souvenirs, l’organisation de ses journées aimantées par son œuvre et seulement par elle: «Ose-t-on d’ailleurs écrire que Joyce travaillait? Il «vivait» son œuvre.» Dans la tension, le sacrifice. Soupault travailla avec lui sur la traduction de l’épisode d’Anna Livia Plurabelle et se souvient des heures épuisantes qu’il passa aux côtés du maître. Il estime qu’il était encore plus exigeant pour lui-même quand il était seul dans Finnegans Wake, seul face à un continent inconnu dont il serait l’inventeur, le cartographe, le spéléologue, l’inventeur de langues.

    Comme tout livre touchant à la mémoire et aux mémoires, ces profils perdus sont, en creux, un petit auto-portrait de Soupault.
    Il apparaît  comme un être
toujours capable d’admiration, qui ne se met pas en avant mais fait preuve  de générosité quand il veut célébrer un génie et surtout quand il souhaite corriger les erreurs comme celles qui accablent le douanier Rousseau dont il plaint sincèrement la fin lamentable. Il est plein de retenue sur certains aspects d’une vie, en éliminant certains noms qui altéreraient la réputaion de tel ou tel (Crevel). On constate qu'il dépassa les conflits poétiques puisqu'il admira Joyce quand sa méthode d'écriture est si  loin de l'automatisme surréaliste et traversa les clivages politiques puisqu’il dit son admiration pour Bernanos qui venait d’un horizon bien éloigné du sien.
   

     Révolté attentif à la révolte des autres (ce qui est plus rare qu'on ne croit), il a le sens de la dette (Baudelaire, Rimbaud, Apollinaire, Reverdy) et garde, malgré le temps, des réserves (Breton n’est pas épargné) et des haines tenaces (Valéry est sa cible favorite («théoricien, disciple infidèle de Mallarmé»; «l’homme qui se disait poète et qui allait tristement échouer dans le fauteuil d’Anatole France à l’Académie française d’où il allait quelque temps plus tard prononcer l’éloge de Pétain.»))


    Ni ancien combattant qui remâche ses souvenirs, ni cynique blasé donneur de leçons à l’usage des jeunes générations, ni presidigitateur qui se met en valeur en sortant des souvenirs qu'il semble avoir provoqués, Soupault s’est voulu simple témoin, modeste et provisoire compagnon de marche de quelques artistes exceptionnels dont il partagea les pas quelque temps : son passage de témoin est bellement intitulé LES PAS DANS LES PAS.

    PROFILS PERDUS? Perdus à jamais. Sans mélancolie mais avec le souci de transmettre une vue partielle mais admirative sur des écrivains majeurs et un encouragement à regarder la singularité de  tous les destins, petits et grands, artistiques ou pas.


 

 

 

Rossini

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