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28 août 2017 1 28 /08 /août /2017 06:38

 

«We have a wild savage in us, and a savage name is perchance somewhere recorded is ours.» 

 

«There are some intervals which border the strain of the wood thrush, to which I would migrate - wild lands where no settler has squatted; to which, methinks, I am already acclimated.» 

 

«Je considère ce texte comme une sorte sorte d'introduction à tout ce que je pourrais écrire désormais.»

 

  Comment être par avance acclimaté à l'inconnu, au sauvage? Le sommes-nous? Le sommes-nous tous ou seulement quelques-uns?Telles pourraient-être les questions que nous pose H.D. Thoreau dans son livre Walking. Il nous faudra le suivre pas à pas, au risque d'une paraphrase qui semblera, à juste titre, interminable.

 Le sens du titre ne doit pas tromper : s’il est bien question de la marche dans les pages qui nous attendent il y est aussi beaucoup question d'une autre marche, de la marche du monde, de son orientation et de son sens. Au bout de cette réflexion sur la marche où dominent comparatifs et superlatifs et qui prendra souvent la forme d'un procès et d'un appel, nous aurons peut-être appris à lever les yeux, après les avoir ouverts et sans doute saurons-nous ce qu'est une vie réussie (successful life) fondée sur un éveil et une autre pensée de la pensée. Et malgré l'ambition de l'orateur à vouloir éclairer son auditoire (il veut montrer le bon chemin) il ne faudra jamais oublier que, selon lui, le savoir contient à jamais une part d'ombre et que l'ignorance peut être belle et utile.

 

 Au départ, il s’agissait d’une conférence donnée au Concord Lyceum le 23 avril 1851 intitulée THE WILD et qu’il reprendra souvent : elle sera publiée de façon posthume (1862) dans l’Atlantic Monthey. Cette conférence devenue essai est donc postérieure à l’expérience de Walden qui eut lieu de 1845 à 1847 mais sa rédaction (non sa publication) contemporaine de la longue élaboration de son livre le plus connu (Walden (ou la vie dans les bois)).(1)

 

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Analogie

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Sans chercher à lui donner une définition exacte, on peut dire que cette figure domine le style et, par conséquent, la pensée de Thoreau (l’idéaliste pourrait inverser l'ordre des termes). Rarement écrivain aura à ce point employé comparaison, métaphore voire allégorie au nom d’une transparence à visée didactique. Avec patience, avec ténacité, non sans lourdeur non plus, c'est sur l’analogie qu'est modelée son écriture et orientée sa réflexion. Analogie qui a une très longue histoire dans la pensée occidentale : par exemple, nous rencontrerons la notion très ancienne de sympathie.

Ce n’est pas le lieu de discuter de l’influence de celui qui fut, un temps, son maître, Ralph Waldo Emerson mais il serait douteux qu’elle n’ait pas été décisive sur ce point quand on lit son grand livre intitulé Nature (1836) et particulièrement son chapitre Langage. Parmi des centaines, contentons nous de l’une de ses affirmations qui résume toute sa pensée : «Le monde est symbolique. Une grande part du discours est métaphorique parce que la totalité de la nature est une métaphore de l’esprit humain

On ne s’étonnera pas qu’un discours sur la marche s’autorise autant les transports de la métaphore que les détours de la rhétorique. Ainsi s'appesant-il sur les vertus des peaux calleuses ou raffinées pour méditer les rapports de la pensée à l'expérience : il y aura ainsi d'autant plus d'air et de soleil dans nos pensées. On ne sera pas surpris non plus par l'évocation d'un chemin symbolique que nous aimons suivre dans le monde intérieur et idéal.

 

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Une dimension religieuse 

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  C’est le texte d’un homme de foi et d’un grand lettré (2) que nous lisons. Foi tolérante puisqu’il a le plus grand respect pour les penseurs “païens” et citera à un moment décisif de sa réflexion le Vishnou Purana. Tolérance qui ne l'empêche pas d'attaquer durement l'Église.

  L’Enfer et le Paradis reviennent souvent sous sa plume (dans une image, il raille ceux qui mettraient un poteau en Paradis et il affirme que le Prince des Ténèbres est géomètre). Les évangélistes sont cités  plusieurs fois (directement ou indirectement) et l'avant-dernier paragraphe renvoie à la Genèse. Disons que comme beaucoup alors il connaît par cœur les deux Testaments. Il est question de péché, d’expiation, de mal et ce traité de la marche s’achève sur la promesse de la Terre Sainte (Holy Land). Pour Thoreau, aucun doute n'est permis : la terre fut créée par Dieu et tout ce qui est beau et grand est dû à sa grâce. Ainsi de la Marche qui va occuper ces pages : On ne devient pas marcheur, on naît marcheur (Ambulator nascitur, non fit). Une dérogation spéciale des Cieux est indispensable pour devenir marcheur...(It requires a direct dispensation from Heaven to become a walker.) Il faut être né dans la famille des Marcheurs (You must be born into the family of the Walkers).» Nous apprendrons plus loin l'indiscutable inégalité (d'après Thoreau) régnant entre les hommes.

 Tout en remettant en cause les noms propres dans un passage singulier, ce texte célèbre de grands hommes et de grands noms. Il vénère les civilisateurs (Manu (il l'a lu très tôt), Moïse, Confucius, le Christ, Mahomet) et salue des philosophies majeures et des poètes comme Homère, Dante, Chaucer.

 Il reste que ce texte fervent mais très ouvert attend tout de «l’Évangile selon l'instant présent (the gospel according to this moment).» Nous verrons que sa foi ne lui interdit pas de bousculer certains legs et certaines de ses admirations littéraires. Ne perdons jamais de vue l'incipit de Walking : "Je voudrais me faire l'avocat de la Nature, de la liberté absolue et de la vie sauvage qu'on y trouve, par contraste avec la liberté et la culture simplement policées (I wish to speak a word for Nature, for absolute freedom and wildness, as contrasted with a freedom and culture merely civil (...).» Nature, absolute freedom and wildness. N'oublions pas non plus la suite : «Je désire faire une déclaration extrême, si tant est que je puisse ainsi lui conférer quelque énergie car il y a suffisamment de champions de la civilisation : le pasteur, le conseil scolaire et chacun d'entre vous [ses auditeurs] s'en chargent fort bien (I wish to make an extreme statement, if so I may make an emphatic one [fût-elle catégorique, radicale], for there are enough champions of civilization: the minister and the school committee and every one of you will take care of that).» Lisons donc cette plaidoirie virulente qui tiendra aussi parfois du prêche et de la prophétie et qui, d'emblée, étudie l'homme considéré comme un habitant ou une partie intégrante de la nature (or a part and parcel of Natureplutôt que comme un membre de la société.

 

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De la marche

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   «Vous pouvez faire le tour du monde / En suivant la vieille Route de Marlborough.»

 

 Qu’est-ce que la marche pour Thoreau?  

 

       Un art (noble) que peu d’êtres pratiquent selon lui : au cours de son existence il n’a rencontré qu’une ou deux personnes qui l’ont compris comme tel. Nous savons déjà pourquoi : il y faut un don. Ambulator nascitur, non fit.

À l’ouverture de son texte, après avoir employé promenade (le français hésite avec balade) il nous oriente vers le mot sauntering [saunter : se promener d’un pas nonchalant, walk in slow, relaxed manner] dont il sollicite beaucoup l'étymologie supposée - Sainte Terre) et qui s’applique (à tort) aussi bien aux vagabonds oisifs qu’aux pèlerins en partance pour la Terre Sainte. Mais on peut penser aussi que le mot dérive de sans terre, explication (lourde d’implications) qui ne lui plaît guère : il préfère retenir que chaque promenade est une sorte de croisade (…) pour aller reconquérir cette Terre Sainte qui est tombée aux mains des Infidèles.»! À l’autre bout du texte, forts de notre parcours et dans une certaine lumière, nous reviendrons vers cette Terre Sainte et sa promesse. Sera-t-elle la même?

 

 La vraie marche serait donc un départ sans retour (ce qui était un risque de la Croisade) et suppose que « vous êtes prêts à abandonner père et mère, frère et sœur, femme, enfants et amis [le traducteur nous signale avec pertinence que Thoreau renvoie à une phrase du Christ rapportée par Mathieu (19:29)] et à jamais les revoir ; si vous avez payé toutes vos dettes, rédigé votre testament, réglé toutes vos affaires et êtes un homme libre ; alors vous êtes prêts pour aller marcher

 

Mais qu’en est-il de la promenade de Thoreau ? Se soumet-il à pareille exigence? Rompt-il avec tout?

 

Lui et son compagnon de marche (il n'en sera plus jamais question jusqu'à une promenade d'automne) s’amusent et se prennent pour des chevaliers d’un nouvel ordre appartenant à une classe plus ancienne encore que celle des chevaliers, celle des Marcheurs errants. «Le Marcheur constitue une sorte de quatrième état - en sus de l’Église, de l’État et du Peuple. (He is a sort of fourth estate, outside of Church and State and People). Les deux marcheurs jouent à être des proto-chevaliers : étonnamment, ils appartiennent à un quatrième état situé outside [en sus ? aux côtés? à l’extérieur? on mesurera toujours plus la difficulté de cet outside qui est profondémentun inside]. Une analogie (la caractéristique première de l’écriture de Thoreau, comme on a vu) laisse une indication précieuse : «l’authentique (in the good sense) promeneur n’est pas plus vagabond (vagrant) que la rivière sinueuse qui ne cesse de chercher opiniâtrement le plus court chemin jusqu’à la mer.» L'orientation relèverait-elle du nécessaire et non du hasard? Une certitude pour Thoreau.

 

 Tout de même nous devons en rabattre. Le marcheur idéal tel qu'il l'a défini suppose beaucoup trop de si et de conditionnels. Si telle devrait être la marche selon Thoreau (et on sait qu'il lut beaucoup d'explorateurs (il parle plus loin de J. Dubuque)), ce ne sera pas la marche de Thoreau qui ne quitta guère sa région. Même bon marcheur, il n'est qu'un croisé au cœur défaillant (faint-hearted crusader). La moitié de la promenade consiste à revenir sur ses pas. On verra que s'il y a pèlerinage c'est dans un autre but.

 

 

    Avant de poursuivre, commençons par écarter ce que la marche ne doit pas être : il faut comprendre que tout en étant hautement bénéfique pour la santé physique et intellectuelle, elle ne saurait offrir un apport voisin de celui des salles de sport d’aujourd’hui : il est inutile de vouloir attendre de la marche l’effet du soulever des haltères (swinging of dumb-bells). Rien de rare, rien de sensationnel. Rien de sportif, rien d'extrême au sens moderne. Contentons-nous de savoir que « la marche est en soi l’entreprise et l’aventure de la journée (but is itself the enterprise and adventure of the day).» 

  Autre écueil à éviter : ne pas se trouver totalement en esprit sur le chemin, voir le parcours parasité par des préoccupations extérieures (le travail par exemple). Être comme absent à son propre pas. Alors, quand pareil désagrément le surprend, Thoreau n’est pas où se trouve son corps, il est à l’extérieur de ses sens («But it sometimes happens that I cannot easily shake off the village. The thought of some work will run in my head and I am not where my body is - I am out of my senses.) Qu'ai-je à faire dans les bois, si je pense à quelque chose qui se trouve hors d'eux? ( In my walks I would fain return to my senses. What business have I in the woods, if I am thinking of something out of the woods?)» Il faut avoir évacué tout ce qui concerne la ville et la civilisation. Se rendre disponible à la nature.

 

  Quelle est donc sa pratique ? Marcher à partir de Concord, sa ville natale, marcher tous les jours : il peut parcourir dix (16 kms), quinze (21 kms) voire vingt miles (32 kms) et parfois plus. Autant dire «marcher trois ou quatre heures au moins - et souvent davantage.»(je souligne) Ces chiffres ne représentant pas à ses yeux une prouesse mais seulement une nécessité vitale. Il n'est qu'un saunter au cœur défaillant. La marche est le cœur de sa journée. Se balader c’est pour lui au moins deux choses inséparables:

 

 

 

 1- Rejoindre «champs et bois en partant de chez [lui] sans passer devant la moindre maison, sans croiser de chemin sinon ceux qu’empruntent le renard et le vison((...)without going by any house, without crossing a road except where the fox and the mink do». Marcher c'est emprunter un type particulier de chemin. La route, la grand-route sont à éviter, routes communes, routes publiques qui ravalent si bas village (la ville c'est encore pire) et villageois («The word is from the Latin villa which together with via, a way, or more anciently ved and vella, Varro derives from veho, to carry, because the villa is the place to and from which things are carried. They who got their living by teaming (ceux qui gagnaient leur vie avec leurs attelages) were said vellaturam facere. Hence, too, the Latin word vilis and our vile, also villain. This suggests what kind of degeneracy villagers are liable to. Ce qui suggère de quelle sorte de dégénérescence les villageois sont susceptibles. They are wayworn by the travel that goes by and over them, without traveling themselves (Ils sont usés par la route qui passe par et sur eux, sans qu'eux-mêmes voyagent.)»(j'ai surmarqué)(3) Autant ne pas marcher que de marcher sur une route (faite pour chevaux et hommes d'affaires (men of business)....) Seule la vieille route délaissée est recommandée comme il le chante dans son poème intitulé Old Marlboro Road (Personne ne l’entretient / Car personne ne l’emprunte / C’est un chemin vivant / Comme disent les chrétiens (…)).»

  Du même pas, on l'a déjà compris, c’est forcément 2- tourner le dos à la ville et voir disparaître pour un temps (heureux) : «l’homme et ses affaires, l’Église et l’État, l’école, le négoce et le commerce, l’industrie et l’agriculture - et même la politique, la pire de toutes - je suis ravi de voir le si peu de place qu’elles occupent dans le paysage». Marcher c'est rompre avec la Cité (sa dimension politique) et tout ce qui en dépend. Y compris les bonnes œuvres (good works) ! Ce qui fait beaucoup. Nulle flânerie urbaine chez Thoreau qui n'est pas le "paysan" de Concord, de Boston ou de New York : pour reconquérir une liberté relative, il faut fuir tout lieu voué au déformé, à l'insipide (tame), au dévalué (cheap), entendons au privé, au clôturé, au domestiqué, au cultivé, au jardiné (bordures, gravier, allées, cette pauvre apologie de la Nature et de l'Art donnent la nausée au marcheur Thoreau - il va jusqu'à parler de dégoût (The most tasteful front-yard fence was never an agreeable object of study to me; the most elaborate ornaments, acorn tops, or what not, soon wearied and disgusted me.»). Que vienne «un peuple qui commencerait par brûler les clôtures et laisser croître les forêts! ( A people who would begin by burning the fences and let the forest stand!).» On imagine la réaction de son auditoire ! Mais il nous avait prévenu...Il sera extrême..(I wish to make an extreme statement, if so I may make an emphatic one (...)). Retardons la question : le sauvage peut-il passer dans un discours? Comment, sans être une facilité rhétorique?

  Une raison fondamentale est avancée : «Jouir d'une chose exclusivement va en général de pair avec le fait de se priver soi-même du plaisir qu'on en pourrait tirer (To enjoy a thing exclusive is commonly to exclude yourself from the true enjoyment of it).»

 L'inhabité et le peu habité constituent son espace nécessaire, un royaume digne du roi du Dahomey (le Bénin aujourd'hui) mais un royaume sans roi (ou alors où chacun serait son propre roi). Un espace donné à tous qui ne devrait être la propriété de personne.

 Conçue ainsi, la marche apporte ses surprises quotidiennes que nous savons mal apprécier parce que rares sont ceux qui saisissent la beauté singulière d’un paysage (How little appreciation of the beauty of the land-scape there is among us!). Dans son mouvement, elle a beau paraître répétitive, la marche offre toujours à Thoreau, pour son bonheur, un lieu inconnu (une ferme isolée), une perspective inédite. «An absolutely new prospect is a great happiness, and I can still get this any afternoon

Jamais le paysage qui n’aura pas été déformé par l’homme (construction de maisons, de routes, abattage de forêts - retenons bien ces points) ne lui semblera familier (4). Il nous réserve pour plus tard un autre regard qui confirmera cette proposition. Il sera alors question de mist.(5) 

 

Une remarque encore : quand, à une époque, Thoreau cherchait une ferme il nota que ce qui l’attirait c'était sa proximité avec «quelques perches carrées [une perche représentant environ cinq mètres] de tourbe imperméable et insondable.(…) Tel était le joyau qui m’éblouissait. Je tire d’avantage ma subsistance des marais qui entourent ma ville natale que des jardins cultivés dans le village.» Rien de plus fascinant à ses yeux que «les arbrisseaux qui se dressent dans la sphaigne tremblotante.» Il conseille à ses contemporains d'apporter leurs seuils jusqu'au bord du marais. Conscient de sa provocation, il reconnaît que le lecteur peut le qualifier de pervers (perverse)(6) mais maintient qu'au plus beau des jardins, il préférera toujours la proximité avec un marécage lugubre (Dismal Swamp).

 

Thoreau ne cherche pas à nous tromper : contrairement à sa remarque initiale sur l’étymologie de saunter, il n’est ni un grand voyageur ni un aventurier de l’extrême et on se dit que pour lui la Terre Sainte fut toujours bien loin - en termes géographiques s'entend. Ce qui rend accessible à tous ses auditeurs une marche aussi facile et aussi riche d'agréments. 

 

Toutefois, au moment où il s’interroge sur la direction que prend naturellement sa marche, il constate un fait inconscient, étrange et  fantasque (strange and whimsical) : une sorte de magnétisme subtil dans la Nature nous pousse vers la bonne direction (there is a right way), et pour lui c'est l'ouest ou le sud-ouest (il doit se forcer pour aller vers l'est, ne parlons pas du sud!)(7) On voit alors poindre l'idée (analogique) déjà vue d'un chemin symbolique que nous aimons suivre dans le monde intérieur et idéal  et il reconnaît que choisir telle direction plutôt que telle autre est délicat parce qu'elle est encore floue en nous. Pas pour lui, même s'il lui faut jusqu'à un quart d'heure pour se décider et finir par marcher vers l'ouest en suivant son instinct (instinct). The right way.

 

C'est le moment où son texte prend une orientation décisive.

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La marche de l'Histoire 

 And that way the nation is moving, and I may say that mankind progress from
east to west.

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    Pourquoi se dirige-t-il de préférence vers l’Ouest, vers l’Oregon? Pas seulement parce qu’il est sûr de ne pas tomber sur villes et villages qu’il tient à éviter pour les oublier un temps mais surtout parce que tel lui semble être le sens de l’Histoire pour l’Humanité. Rien moins. Comme le soleil va vers l'ouest, comme l’instinct migratoire mène des animaux (les écureuils l'intriguent), quelque chose guiderait sa nation (on verra qu'il parle en patriote) et l'Humanité. Sinon, vers où le monde irait-il, et pourquoi l'Amérique aurait-elle été découverte? 

 Thoreau met en place la grande opposition qui dirige autant ses pas que sa pensée (ce qui revient au même d'une certaine façon) : prendre vers l’Est (la région et la direction) c’est aller vers le passé, les œuvres d’art et la littérature, c'est remonter les traces de la race (c'est son mot). Au contraire, aller vers l’Ouest, c'est progresser (dans tous les sens du mot), c’est aller vers le futur avec un esprit d’entreprise et d’aventure, dans un espace incomparable de fertilité, de richesse et de variété à propos duquel Thoreau se plaît à rappeler les témoignages enthousiastes des voyageurs et géographes étrangers (Michaud (dont il ne retient que le providentialisme), Humboldt, Guyau, bien d'autres). L’Ouest est une chance historique parce qu’il est d'abord matériellement une chance géographique :1-le marcheur Thoreau est certain de ne rencontrer aucun obstacle aux paysages qui l'attirent ; 2-le milieu et son climat produiront un homme plus fort et plus riche intellectuellement. «Je crois que nous serons plus imaginatifs, que nos pensées seront plus claires, plus fraîches et plus éthérées, comme l'est notre ciel, que notre entendement sera plus compréhensif et plus large, que notre intelligence sera, généralement, sur une plus grande échelle, comme notre tonnerre et nos éclairs, nos fleuves, nos montagnes et nos forêts, et que nos cœurs correspondront en étendue et en taille à nos mers intérieures.»  Plus, plus, plus....(j'ai souligné) On le vérifiera encore : ce texte porté par un pronom personnel (nous) et des possessifs (notre, nos) est saturé de comparatifs et de superlatifs. 

 

Tout serait une question d'échelle et de correspondance. L’espace de l'ouest américain favorisera une autre histoire, une autre poésie, une autre pensée. Adam au paradis n'était pas mieux loti...(As a true patriote [proposition à méditer surtout quand il a dit peu avant : To Americans I hardly need to say :Westward the star of empire takes its way.], I should be ashamed to think that Adam in paradise was more favorably situated on the whole than the backwoodsman in this country.)»(j'ai souligné)

Marcher vers l'ouest c’est reprendre une marche qui partit il y a bien longtemps de l’est vers l'ouest et c’est donc la poursuivre, l’accomplir en la dépassant, en lui tournant le dos, en oubliant certains de ses legs.

 

 Le pas de Thoreau est modeste quand il sort de chez lui (et pourtant quelle perspective l'attend (et nous attend!)( Let me live where I will, on this side is the city, on that the wilderness, and ever I am leaving the city more and more, and withdrawing into the wilderness.)(je souligne) mais il participe d'un mouvement historique grandiose (qui doit transformer l'Histoire et notre conscience de l'Histoire (de son sens) et probablement notre conscience de la conscience (ce mot n'est pas celui de Thoreau). Avoir franchi l’Atlantique (devenu un autre Léthé) c’est avoir une chance d’oublier l’ancien monde et ses institutions (The Atlantic is a Lethean stream, in our passage over which we have had an opportunity to forget the Old World and its institutions).» Marchons vers l'Ouest, écoutons le sens des grands mythes grecs (il reviendra sur cette question de la mythologie et suggère (autre paradoxe) que le mythe de l'Ouest était déjà à l'Est une origine (foundation)), «suivons le soleil, le grand Pionner de l'Ouest que suivent les Nations.» Oublions le Vieux Monde qui alla pourtant vers l'ouest. Oublions l'est en respectant sa dynamique initiale. Et, pourquoi pas, délaissons l’apprentissage de l’Hébreu et préférons l’argot d’aujourd’hui («It is too late to be studying Hebrew; it is more important to understand even the slang of today.»)!(j'ai souligné). La question du temps sera traitée plus tard.  Mais retenons déjà qu'il y a urgence, le temps presse, il faut être à la pointe du Temps.

 

Pour Thoreau, quelque chose de grand, d'héroïque se devine entre bois et étangs de la Nouvelle-Angleterre, non pas seulement pour lui mais pour tous. C'est le sens de son discours. À condition de prendre la bonne direction : c'est une question de sympathie (Our sympathies in Massachusetts are not confined to New England ; though we may be estranged from the South, we sympathize with the West)(8) et d'héritage plus que paradoxal («There is the home of the younger sons, as among the Scandinavians they took to the sea for their inheritance.»)(j'ai souligné)

 Il suffit d’aller voir comme lui un panorama du Mississippi et d'apprécier les bateaux à vapeur remplis de bois, les villes érigées sur des ruines fraîches (Nauwoo, ville mormone), des Indiens allant vers l'ouest (!)), il suffit d'entendre des légendes indiennes (Wenona, la jeune fille qui sauta d'une falaise pour échapper à un mariage forcé) : tout concourt à faire comprendre que l’Ouest, devenu accessible grâce à des ponts, permet de vivre l’Âge héroïque en soi sans même que les acteurs en soient conscients. On mesure combien son enthousiasme ne le met pas à l'abri de contradictions. Dans l'Ouest qu'il célèbre on retrouve ce qu'il déteste : on abat les forêts, on construit des villes, on domine les fleuves et il se pourrait bien que les Indiens soient priés d'aller vivre ailleurs...

   Thoreau se doit d'éclairer ses auditeurs, ses voisins et ses contemporains (en ne s'adressant peut-être pas à tous...), encore trop tournés vers l'Est (et pourtant il reconnaît l'existence de jungle à l'Est et aimait la "sauvagerie" du Maine). C'était donc l'objet principal de sa conférence devenue essai : la marche certes mais la marche vers l'ouest et l'Ouest.

 

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WILD, WILDNESS :  «(...) in Wildness is the preservation of the World» (9)

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  Aller vers l’ouest et l’Ouest (il faut se faire à l'idée qu'à  très long terme  l'ouest compte plus que la région appelée l'Ouest bientôt colonisée de façon transcontinentale) c’est beaucoup plus que prendre une direction et assumer la poursuite d’une Histoire : c'est à la fois travailler à un certain oubli et, avant tout, trouver, retrouver la nature sauvage, sa sauvagerie en qui repose la sauvegarde du monde autrement dit sa protection, sa préservation, sa conservation - peut-être sa vérité. Il faut garder sauf le monde. (The West of which I speak is but another name for the Wild; and what I have been preparing to say is, that in Wildness is the preservation of the World.)  Savoir nommer est ici essentiel (et la dimension analytique de son rapport au langage mériterait réflexion). L'ouest est l'autre nom (another name) de nature sauvage (wild). Cette concordance historique est de la plus haute importance.

Pour Thoreau, il n’y a pas quatre chemins mais un seul, celui des trois W fondamentalement indissociables (West, Wild, World - le volontarisme énergique de Thoreau ne peut laisser loin Will), celui de la nature sauvage, de la sauvagerie (pas forcément métaphorique): Our ancestors [ dès l'Est donc] were savages [le mot anglais venant du sauvage français venu lui-même du latin] . De ce fait, il souhaite accorder son plein sens à l’histoire de Remus et Remulus allaités par une louve. 

    Il pense aussi aux Hottentots qui dévorent avec avidité la moelle (marrow) crue (raw) du koudou et d’autres antilopes, tout naturellement (as a matter of course). Il renvoie encore aux Indiens du Nord (nos Indiens du Nord (our northern Indians)) qui mangent la moelle crue du renne polaire ainsi que d'autres parties, y compris la pointe des merrains (including the summits of the antres)...on comprend toujours mieux son insistance sur le bois 

Après avoir affirmé (audacieusement - serait-il pour une Histoire sauvage, une relecture sauvage de l'Histoire ?) que l'Empire romain est tombé par l'oubli du lait de la louve (sans doute n'est-ce qu'une lecture analogique, allégorique) et que «tous les fondateurs d’États qui ont atteint une position éminente ont puisé leur nourriture et leur vigueur d’une source semblable au lait de la louve (The founders of every state which has risen to eminence have drawn their nourishment and vigor from a similar wild source).» (j'ai souligné), il lance un appel :« Donnez-moi une nature sauvage qu’aucune civilisation ne peut supporter de regarder, comme si nous vivions de la moelle des koudous dévorée crue. Give me a wildness whose glance no civilization can endure as if we lived on the marrow of koodoos devoured raw.»(j'ai souligné) La civilisation qu'il appelle de ses vœux, qu'il désire (qu'il appelle à fonder (de façon probablement interminable, à chaque instant) en quelque sorte en pointant l'ouest) a certes des précédents mais aucune civilisation existante ne pourrait supporter de la regarder les yeux grands ouverts (ce serait tellement inédit (par sa force) dans l'histoire des hommes) et surtout elle est encore et toujours à venir. Comme est encore à venir l'homme qu'il faut faire (make), qu'il faut bâtir. S'il veut être fidèle à son essence (ce n'est pas son mot), l'homme de Thoreau est toujours à venir. Il ne doit jamais oublier sa marche vers l'Ouest. Ni l'ouest, tout simplement. Ou bien alors c'en sera fini de la civilisation (selon Thoreau) qui sera vouée à la répétition, à la fadeur, à la mollesse, à la gloutonnerie et c'en sera la fin de la marche au profit du sur-place interminable dans des champs cultivés, dans de jolis jardins, dans de grandes bibliothèques, dans des villes, sur une terre qui ne transmettra plus de forces.

 

    Résumons provisoirement : tout à la fois et du même pas, il faut à l'Homme un espace (quasiment neuf, vierge, sauvage, a priori inextricable), un état d'esprit, une façon de vivre... L'Ouest est une chance géographique mais aussi et surtout spirituelle, ce qui étonne un peu avec ce parti-pris de wilderness (d'inculte, d'indompté, d'apparemment inhabitable - primitive, uncivilized). Ce sera l'enjeu de la troisième partie. 

  Auparavant, il convient de mieux préciser ce qu'est la nature pour Thoreau et la place de l'homme dans cette nature. Pour nous aider, on peut relire notre exergue et la parabole de la grive (il aimerait émigrer en lisière des intervalles du chant mélodieux de la grive des bois): notre auteur (le grand lettré, le connaisseur de l'histoire, le croyant ouvert et tolérant) est par avance acclimaté aux terres sauvages. La grive sera plus tard rejointe par le coq.

 Avant tout, admettons un postulat et un critère d'évaluation dont tout va dépendre, à commencer par le beau et le bien comme le prouve la réécriture d'une formule de Ben Jonson : «Comme est près du bien ce qui est sauvage How near to good is what is WILD!»).» Les dimensions morale et esthétique sont déjà là, dans le wild. Toutefois, remonter plus haut est nécessaire. Il faut commencer par définir la vie. Il propose : Life consists with wildness. La vie s'accorde à la Vie sauvage [une certaine sauvagerie, qui n'exclut pas le cru comme on a vu].  Thoreau n'hésite pas à écrire wild savage....

 

 The most alive is the wildest. Le plus vivant est le plus sauvage [le plus naturel]. Le critère, le degré d'appréciation chez Thoreau, rappelons-le, passent souvent par du comparatif et du superlatif. Le comble de la vie est le plus sauvage. Not yet subdued to man [uncivilized, uncontrolled)], its presence refreshes him. Pas encore soumise à l'homme, sa présence le revigore [ce mot a l'avantage de retrouver vigor (force vitale (physique et morale), jamais loin du végétal) bien présent dans le lexique de Walking; to refresh peut aussi signifier régénérer]. Insoumise mais présente en l'homme. Son ouest.

 

 À qui s'adresse Thoreau en parlant du plus vivant, du plus sauvage?Peut-être aussi au plus vivant de ses auditeurs (en attendant le plus vivant en ses auditeurs). À celui qui va [celui qui ira] sans cesse de l'avant (One who pressed forward  incessantly [ je souligne dans les deux cas] et jamais se repose de son travail (and never rested from his labors [plus spécialement le travail physique]), qui croît vite et sollicite la vie sans relâche (who grew fast and made infinite [infinite est tout de même plus parlant] demands on life), [à cet homme qui] devrait toujours se trouver dans un nouveau pays (a new country) ou une nouvelle nature sauvage (or wilderness), entouré par les matières premières de la vie ([one] would always find himself in a new country [pays ou région] or wilderness, and surrounded by the raw [in its natural state, brut, cru] material of life).» On peut s'étonner de l'importance prise par le nouveau et par la vitesse dans ce passage.... Le wild idéal serait sollicitable sans délai, sans relâche...Thoreau n'y voit aucun risque, aucune menace. Voilà comme une marche forcée. Son providentialisme égare-t-il le prophète?

 

La vie sauvage est devant l'homme, à l'ouest et vers l'Ouest : mais pas seulement. Elle est en l'homme (inégalement comme on verra) et c'est ce qui pousse vers l'avant de grands héros. Toujours devant et en nous se tient ce qui revigore (refreshes) l'homme (vigueur physique qui aura des conséquences spirituelles). Mouvement double par conséquent : les conditions géographiques (climatologiques et historiques) extérieures (non négligeables - Thoreau juge que les dimensions de la nature américaine auront des conséquences glorieuses sur la philosophie, la poésie et la religion de ses habitants (I trust that these facts are symbolical of the height to which the philosophy and poetry and religion of her inhabitants may one day soar)), les conditions donc, favorisent (éveillent) une orientation (si on peut dire) fondamentale (intérieure, antérieure, originale, originelle - comme un nom secret) qui dépasse et engage l'homme et devrait le pousser à avancer. Pourvu que la vie sauvage ne soit pas encore soumise. Un souhait est particulièrement éloquent :

I would have every man so much like a wild antelope, so much a part and parcel of nature, that his very person should thus sweetly advertise our senses of his presence, and remind us of those parts of nature which he most haunts. J'aimerais que chaque hommes soit [comme] une antilope sauvage, une partie intégrante de la Nature, que sa personne prévienne doucement nos sens de sa présence et nous rappelle ces endroits de la nature qu'il hante le plus.» (j'ai souligné)

Voilà ce qui permet de saisir un peu mieux encore la nature selon Thoreau, nature dont l'homme est partie intégrée et intégrante. Partie qui a tort d'oublier qu'elle est une partie et quelle partie elle est. Toute l'existence humaine (sensible, morale, esthétique) se joue là comme il l'a déjà suggéré. Avançons.

 

1-Tout d'abord, la nature fournit et entretient la force par le manger, le dévorer (cru, si nécessaire). Nous rencontrerons encore la moelle, si importante à ses yeux.

2-Ensuite la Nature communique en(tre) chacune de ses innombrables parties : elle n'est pas fusion, elle est participation générale à un même principe et chacun (parmi les vivants et les hommes) communique (à distance), exprime son appartenance naturelle, sa sympathie par une communication spécifique : par l'odeur ( la peau de l'élan [abattu](...) exhale un capiteux parfum [mélangé] d'arbres et d'herbes (emits the most delicious perfume of trees and grass; le trappeur sentira l'odeur du rat musqué), par la couleur de la peau (la peau tannée (ou vert olive) est bien plus respectable que la peau blanche). Nous venons de le lire : «that his very person should thus sweetly advertise our senses of his presence, and remind us of those parts of nature which he most hants.» Dans la wilderness existe une douce (sweetly) communication sensible..L'homme de l'Est, là, à Concord, juste à côté, sent (pue?)« la poussière des échanges commerciaux et des bibliothèques ((...)  dusty merchants' exchanges and libraries).» Thoreau attire notre attention sur  la correspondance, la sympathie entre l'intérieur et l'extérieur encore insoumis. Proposition qui mériterait une remontée généalogique parmi ses lectures....

Thoreau va plus loin, [il] frémit (shudder) devant la dégénérescence (mot particulièrement délicat d'emploi dans certains contextes) de son village, ce qui nous éclaire encore mieux sur sa pensée de la pensée  : «Il y a cent ans, ils [les hommes] vendaient dans nos rues de l'écorce arrachée aux arbres de nos forêts. Dans l'aspect même de ces arbres primitifs et frustes, il y avait selon moi un principe tannant qui durcissait et renforçaient les fibres des pensées humaines» (tanning principle which hardened and consolidated the fibers of men's thoughts)» (j'ai souligné) On retrouve cette participation et cette communication à distance. La pensée est bien l'un des enjeux de l'essai intitulé La Marche.

 

3-La nature non domestiquée est indispensable à Thoreau et aux fondateurs de civilisation comme au plus humble des citoyens qui, malheureusement, n'en a pas conscience. Des distinctions surviendront bientôt. Nous ne sommes pas tous égaux dans et devant le wild.

  À Thoreau tout d’abord : devant l’Océan, dans le désert ou la nature sauvage son âme (ou, plus sobrement, son moral (spirits)) s’élève infailliblement (My spirits infallibly rise [c’est de ce mouvement que tout dépend, il faudra y revenir dans la troisième partie] in proportion to [le dehors et le dedans sont dans un rapport de proportion] the outward dreariness. Give me the ocean, the desert, or the wilderness! [la monotonie de l’uniformité s’appliquant plus à l’océan et au désert]. La hauteur hante Thoreau : there is something in the mountain air that feeds the spirit and inspires.

 De façon plus ambitieuse : «Quand je veux me recréer [re-créer], je cherche le bois le plus sombre, le plus épais, le plus interminable et, pour les citadins, le plus lugubre marécage.»(When I would recreate myself, I seek the darkest woods the thickest and most interminable and, to the citizen, most dismal swap.)(j'ai soulignéExpérience radicale qui touche au sacré : «J’entre dans un marais comme en un lieu sacré - un sanctum sanctorum. Il y a la force  -  la moelle de la Nature.» Toujours le marécage, toujours la moelle (the marrow), au propre comme au figuré. 
 

Rien à voir avec le décor propret des villes et villages que Thoreau voudrait moins fréquenter : Hope and the future for me [toujours sa dimension de prophète] are not in lawns [au pluriel, point majeur] and cultivate fields, not in towns and cities, but in the impervious and quaking swamps (mais dans les marais impénétrables et mouvants.

 

 Ce qui vaut pour lui vaut donc pour une ville voire toute une civilisation : pourvu que la forêt demeure amplement en surface et que dans le sous-sol règne une forêt primitive (vierge et en décomposition) ; entre les deux, la ville, ses habitants, leur civilisation «sont sauvés non pas tant  ([ N. Mallet lit  : au moins autant] par des hommes vertueux (A town is saved, not more by the righteous men [ vertueux, droits, justes] in it than by the woods and swamps that surround it) que par les bois et les marais qui l'entourent». 

 

 Sur ce type de sol ont poussé Homère, Confucius et les autres (poètes et philosophes) : «et d’une nature sauvage semblable vient le Réformateur qui se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage (In such a soil grew Homer and Confucius and the rest, and out of such a wilderness comes the Reformer eating locusts and wild poney)» - entendons saint Jean-Baptiste.

Mais hélas! il arrive que l'humus végétal se tarisse, que la terre s'épuise. L'influence à distance mais à proximité de la nature n'opère plus. C'en est fini de la culture humaine (Alas for human culture !) qui devient simple culture livresque et perd son temps et surtout sa force, à commenter des livres. Il n'y a plus rien à attendre d'elle (They survive as long as the soil is not exhausted. Alas for human culture ! little is to be expected of a nation, when the vegetable mould is exhausted, and it is compelled to make manure of the bones of its fathers.There the poet sustains himself merely by his own superfluous fat, and the philosopher comes down on his marrow-bones.)» Deux remarques : dans les trois images que propose  ici Thoreau on devine quelque chose de sacrilège (et de morbide) dans l’auto-suffisance des sociétés qui se tiennent de plus en plus loin de la nature, du Wild.

En outre, Thoreau lie toujours plus clairement le milieu naturel et le milieu culturel voire civilisationnel. Priorité de l'espace, de l'étendue naturelle qui donne une "culture" vivante, pleine de moelle. Il n'est pas loin de conserver la vénération qui appartenait au colere latin.

 

 

Avant de considérer la littérature qu'il attend de la nature intacte (encore à coloniser mais si prometteuse malgré tout, rappelons - nous le panorama du Mississippi)), regardons de près un petit passage qui n'est pas sans poser problème.

 

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L'Indien et le fermier

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  Thoreau vient d’évoquer les nations (Grèce, Rome, Angleterre!) qui n’ont plus d’espace naturel et qui, de fait, ne peuvent plus produire des poètes et des philosophes de qualité. Sans nommer son auteur, il cite un texte qui dit en gros que ce que l’espace américain offre est sans équivalent dans l’Histoire. Et, sans hésitation, sans nuance, Thoreau tranche : je pense que le fermier supplante (displaces) l’Indien parce qu’il rachète (redeems) la prairie, et se rend ainsi plus fort, et dans une certaine mesure, plus naturel (I think that the farmer displaces the Indian even because he redeems the meadow, and so makes himself stronger and in some respects more nature)

Ses auditeurs, ses lecteurs sont au bord de la prairie encore largement sauvage (vierge): l’Indien (le natif) ne serait-il pas à même de vivre au plus près du monde naturel? Thoreau est formel : le fermier est bien supérieur à l’Indien, il le remplace [en le délogeant, en l'évinçant, en l'écartant], il prend sa place, mieux, il le supplante.(11) 

Mais pour quelle raison ? Pourquoi le fermier se révèle-t-il supérieur à l'Indien? Parce qu’il rachète (redeems) [N. Mallet propose réhabilite] la prairie, non pas au sens strictement économique (encore qu’il se l’approprie indument, avec l'aide d'arpenteurs par exemple)) mais parce qu'il la sauve en la mettant (durablement) en valeur et qu'il devient lui-même plus fort (and so makes himself stronger), et, chute inattendue, parce qu'il se rend plus naturel (more nature) que l’Indien, dans une certaine mesure (in some respects). Dans son milieu natif, dans son milieu naturel, l'Indien, in some respects, est moins naturel que le fermier. Il en sait moins que lui. Thoreau a besoin d’une petite anecdote pour faire passer ce qui ressemble à un coup de force (plus loin, il nommera ce qu'il appellera le vrai combat de l'homme, l'agriculture). Il se met en scène : arpenteur (ce qui n’est pas rien pour un avocat de la nature), il prend des mesures d’un marais, évidemment, et cite...Dante. Le propriétaire (Thoreau ne dit pas un mot sur tout ce qu’il a fallu faire pour devenir propriétaire) qui l’employait faillit sombrer à jamais, sous ses yeux, dans un marécage si aimé de son hôte (dramatisation bien faite pour persuader) : une fois sauvé, ce pionnier lui expliqua par quels travaux il allait en sauver deux autres, les réhabiliter en creusant un fossé de ceinture et ce par la magie de la bêche (redeem it by the magic of his spade) - to redeem à nouveau avec sa riche polysémie au croisement de la foi et de l'économie. À échelle réduite nous vivons la transformation (lourde de sens) de l'espace en territoire.

 Thoreau distingue donc clairement le fermier de l’Indien. Le premier (et dernier venu) possède la serpe, le louchet à tourbe, la bêche, la charrue, la houe à tourbière. L’Indien n’avait pas de meilleur outil avec lequel s’implanter dans le pays qu’une coquille de palourde. (He had no better implement with which to intrench himself in the land than a clam-shell.) Il ne suffirait donc pas d'être depuis toujours là (à l'ouest) pour bien œuvrer à l'ouest. Le fermier anglo-américain était mieux armé.

On voit le paradoxe : c’est donc l’outil (qui est une arme qui ensanglante la terre (rusted with the blood of many a meadow) et un objet magique (magic stade)) et, plus largement le progrès technique, même rudimentaire, qui convenaient et reléguèrent l'Indien. L'Artefact n'est pas en soi dangereux.Thoreau mettra tout de même des limites : il ne veut pas entendre parler d'engrais, d'outils et méthodes de culture améliorés. Mais au début de son discours n'avait-il pas dénoncé les prétendus progrès de l'homme (construction de maisons, abattage des forêts et des grands arbres) qui, soudain aux yeux du calculateur qu’est l’arpenteur (il y a peu, souvenons-nous il voulait qu'on brûle les clôtures), rendent le fermier (qui a de l'instinct) plus fort et plus naturel (plus fidèle à la nature de la nature) que l’Indien? Indien qui n’était pas assez avancé bien qu’il ait été là avant. «Les vents soufflaient sur les champs de maïs dans la prairie et lui indiquaient la voie qu'il n'eut pas la capacité [l'aptitude, l'habileté] de suivre.» (The very winds blew the Indian's cornfield into the meadow, and pointed out the way which he had not the skill to follow). L'Indien n'a pas su entendre les vents qui soufflaient et lui pointaient si bien la voie (pointed out the way). Sa culture, ses techniques de culture (et pas seulement pour le maïs - mais il y avait bien une culture indienne du maïs) n'étaient pas les bonnes parce qu'il n'avait pas cette capacité (skill).... Plus loin, Thoreau s'étonnera que malgré les découvertes de la science et du savoir accumulé par le genre humain, le poète ne tire aucun profit d'Homère. On comprend bien que sa position sur le savoir et les sciences change selon le contexte argumentatif qu'il se choisit.(12)

 

  Cette  courte remarque sur l’Indien et le wild étant faite, Thoreau peut enchaîner sur l'autre culture.
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WILD ET LITTÉRATURE 

 

    «In literature it is only the wild that attracts us(je souligne)

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  Où est la littérature qui nous ravit (delights us)?  Qui peut-on ranger dans ce wild  qui nous attire? Il y a Hamlet, l’Iliade, les textes sacrés, les mythologies (qu'on n'enseigne pas dans les écoles) : on voit quelle extension Thoreau donne au mot littérature dans laquelle il recherchera liberté non civilisée et pensée sauvage (the uncivilized free and wild thinking - on imagine la complexité de cette notion qui occupa bien plus tard un célèbre anthropologue). Ces textes, toujours comparés au meilleur de la nature, apportent selon lui beauté et lumière.

 

 En comparaison, la littérature anglaise apparaît comme essentiellement apprivoisée et civilisée, reflétant la Grèce et Rome (It is an essentially tame and civilized literature, reflecting Greece and Rom) - il ne nous dit pas de quelle théorie du reflet il s'agit....Mais, de toute évidence, la branche anglaise de la culture mérite d'être amplement coupée.

  Selon Thoreau, jamais n’apparaît dans la littérature anglaise (depuis les ménestrels jusqu’aux poètes du Lac (Chaucer, Milton, Shakespeare inclus - mais pourquoi isoler Hamlet ?) la nature en soi (Nature herself)  - on est en droit de se demander ce que signifie ici nature en soi, quelle part (réduite) revient au wild. En réalité, malgré des concessions (quelques grands noms, une certaine insistance sur Homère (il ne précise pas si dans l'Iliade il songe aux peuples des confins, aux sacrifices humains, à la violence des combats, à la colère d'Achille, à sa férocité, à son acharnement, au défi d'Hector (le casque de Patrocle) etc.), aucune poésie ne convient, aucun récit ne correspond à son attente si exigeante et on se dit qu’il demande l’impossible comme le prouve la métaphore filée (au conditionnel) des mots cloués à leurs sens primitifs [naïveté apparente qui dit pourtant beaucoup sur l'écriture de Thoreau (souvent méditée dans Walden)] et de la terre passant (transplantée comme directement, immédiatement !) sur la page moisie des livres laissés dans une bibliothèque et qui par symbiose [sympathie, encore] (in sympathy with the surrounding Nature) renaîtrait à chaque lecture comme fleur au printemps. Le verdict tombe : «Je ne saurais citer aucune poésie qui exprime convenablement cette aspiration à  la Vie sauvage (I do not know of any poetry to quote which adequately expresses this yearning for the Wild.)» 

 

 En bref, aucune culture historique connue (même parmi les plus admirées) (You will perceive that I demand something which no Augustan nor Elizabethan age, which no culture, in short, can give.ne répond à ce qu’il attend parce que la culture (s’)éloigne toujours plus de ce qui s’approchait un peu de cette aspiration (yearning) : les mythologies et leurs fables (Mythology comes nearer to it than anything) si proches de cette nature qui lui est tellement familière ((...)  that Nature with which even I am acquainted) et qu'il détache du reste de la littérature et de la culture. Y compris les mythologies du vieux monde quand il y avait encore un sol fertile (comme en Gèce, tellement plus riche qu'en Angleterre (!)), quand la nielle ne parasitait pas son imagination et sa fantaisie (n'insistons pas sur l'analogie). S’il en reste encore (mais Thoreau ne dit pas encore où, en tout cas pas en Angleterre) c’est que certaines conditions ont conservé une certaine virginité, une certaine vigueur (entendons : force, énergie) virginale. La mythologie est le produit d'un sol et il se pourrait qu'elle seule (ou en tout cas plus que d'autres formes) demeure. Les autres aspects de la littérature se fanent, déclinent mais la mythologie est comme le grand dragonnier des îles occidentales [il pense sans doute à celui des Canaries, si fascinant], aussi vieux que l’humanité et, quel qu’en soit le terme, elle durera aussi longtemps ; car la déchéance (the decay [plutôt la décomposition, le dépérissement] des autres littératures forme le sol dans lequel elle prospère (thrives). Il se confirme qu'un même mouvement anime les deux cultures, du moins quand il s'agit de la mythologie. Et seulement d'elle. Et que la mythologie venue de l'Est a encore un peu d'avenir. 

 L'Est ne produit plus rien, ses "récoltes" littéraires sont passées, seules demeurent les mythologies : « Les vallées du Gange, du Nil et du Rhin [Chine dans la version pdf que nous utilisons] ayant donné leur récolte (having yielded their crop)il reste à voir ce que les vallées de l'Amazonie, du Plata, de l'Orénoque, du Saint-Laurent et du Mississippi produirontIl reste à voir : peut-être que la mythologie américaine (il n'est pas question de la mythologie amérindienne qu'il connaît plutôt bien pourtant et aime) inspirera les poètes du monde qui auront en même temps bénéficié de la décomposition, de la dévitalisation implacables des autres littératures. On observe que l'Ouest de Thoreau inclut l'Amazonie, la Plata, le Saint-Laurent...Il se confirme que l'ouest (comme direction, celle du wild) ne se résume pas forcément à l'Ouest (comme espace).

Que se passera-t-il? Dans une généreuse anticipation Thoreau croit possible que les Poètes de l'Est soient inspirés par la mythologie américaine, fondée principalement sur la Liberté. Pour la poésie européenne et pour celles qui l'ont précédée, il n'y a d'avenir qu'à l'ouest ou plutôt vers le Wild. L'ouest revitalisera d'autres mythologies desséchées. Pense-t-il à l'emprunt, à l'adaptation, à la réécriture ?

 

 Il y faudra du temps, bien des générations et il faudra tenir compte des différents moyens d'accès à la vérité (la mémoire, la sensation, la prophétie) qu'il illustre de préférence avec trois exemples et trois formes de savoir (médecine, géologie, mythologie), vérité (sauvage) qui ne s'adresse pas au sens commun et qui prend des formes multiples. Vérité qui bouscule l'ordre du Temps : il avoue son «faible pour les fantaisies sauvages qui transcendent l'ordre du temps et de l'évolution.»

 

 

 Pour ne pas perdre l'économie de sa marche et de sa démarche, retenons une image (une analogie de plus) qui n'intervient pas par hasard : au moment de définir la pensée sauvage (wild thought), Thoreau la compare au malard (mallard) et la trouve plus belle dans la rosée qui tombe au moment où [comme l'oiseau] elle prend son envol par-dessus les fougères.

As the wild duck is more swift and beautiful than the tame, so is the wild--the mallard--thought, which 'mid falling dews wings its way above the fens.
 

L'envol nous attend.

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L'inégalité

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  Délaissant un peu littérature et mythologie, Thoreau réaffirme sa thèse : In short, all good things are wild and free.

 

  Thoreau aime entendre un air de musique (instrument (technique donc) ou voix humaine ("instrument naturel") qui lui permet d'appréhender, de comprendre (understand - nous approchons de la question du savoir) le caractère sauvage des animaux (It is so much of their wildness as I can understand)). Par exemple le son d'un bugle par une nuit d'été lui rappelle, par sa sauvagerie les cris émis par les bêtes sauvages dans les forêts dont ils sont natifs (which by its wildness,  reminds me of the cries emitted by wild beasts in their native forets ): il a aussi besoin d'approcher le sauvage de toutes les façons et voudrait que ses amis et voisins soient des sauvages Give me for my friends and neighbors wild men (...)) [ voisinage et sauvagerie sont compatibles]. Il prend plaisir à voir certains animaux domestiques retrouver par moments leur sauvagerie, «réaffirmer leurs droits natifs»(reassert their native rights) [notons bien : droits natifs, de natifs, droits naturels] alors que dans l'ensemble ils ont été asservis, domestiqués comme la plupart des hommes qu'il compare à une locomotive. Entreprise paralysante due au Diable. Et il lui semble que la sauvagerie du sauvage n'est qu'un faible symbole de l'atroce férocité avec laquelle se rencontrent les hommes bons et les amoureux (The wildness of the savage is but a faint symbol of the awful ferity with which good men and lovers meet). Ce qui, ironie mise à part, relativise soudain la sauvagerie du sauvage....  

 

 Thoreau élargit son propos et, sur le modèle du cheval qu'il faut rompre, il opère une distinction entre les hommes qui ne sont pas tous des sujets également adaptés à la civilisation (Undoubtedly, all men are not equally fit subjects for civilization) mais «qui sont pourtant dans l’ensemble identiques» (Men are in the main alike). Identiques mais différents. Ils ont été créés multiples afin de pouvoir être différents (but they were made several in order that they might be various).

Il veut distinguer ceux (la majorité) qui sont voués à l’apprivoisement par prédisposition héréditaire, comme les chiens et les moutons (the majority, like dogs and sheep, are tame by inherited disposition) et les autres en qui les graines de l’instinct sont préservées. Pour ces derniers il n’y a pas de raisons de voir leur nature rompue afin d’être réduite au même niveau (this is no reason why the others should have their natures broken that they may be reduced to the same level).

Entendons bien l'opposition low/high : «pour un emploi subalterne (low use), un homme fera l’affaire aussi bien que l’autre ; s’il s’agit d’une fonction élevée, l’excellence individuelle doit être prise en compte (if a high one, individual excellence is to be regarded).» 

 Contredisant Confucius et revenant aux différences entre les animaux, il estime qu’il n’incombe pas à une vraie culture (a true culture) d’apprivoiser les tigres, pas plus que de rendre les moutons féroces. Déjà, au sein du wild, des distinctions s'opèrent et il faut en tenir compte. Dans le wild (présent en tous mais réparti de façon très inégale) il y a des "graines" de séparation, de classement, de hiérarchie.  

Thoreau distingue donc à la fois entre les civilisations (celles d'hier comme celle qui s'annonce) et entre les membres d'une même civilisation comme celle qui doit pouvoir naître à (ou de) l'Ouest.

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Du Nom

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  Ne perdons pas de vue que l’essai traite en principe de la marche. La marche ici demeure celle de l'homme dans sa naturelle humanité trop souvent réprimée, étouffée. Toutefois, Thoreau fait soudain un pas de côté et réfléchit à la difficile question philosophique du Nom. Digression?

Sa conviction est vite énoncée : un nom propre (pas plus qu’un prénom) n’est rien en soi et la comparaison avec un vacher donnant des noms à ses animaux n’a rien de flatteuse. Dans son arbitraire, le nom des hommes est dérisoire (cheap) et insignifiant (meaningless). Il rêve d’un nom (voire plus) qui dirait la personne dans sa variété et sa complexité et voudrait qu’on tienne compte de la pratique indienne qui consiste à donner un nouveau nom à chaque exploit d’un héros. Notre nom et notre prénom ne nous définissent pas dans toutes les circonstances de la vie (certaines extrêmes - colère, passion, inspiration - nous y revenons), beaucoup moins qu’un surnom. Le propre du nom propre est de cacher celui qui le porte, en tout cas il ne communique rien sur lui : «A familiar name cannot make a man less strange to me.» Un nom familier ne me rend pas autrui plus proche, moins étranger. Vient ensuite l’explication de l’allusion à l’Indien: It [le nom] may be given to a savage who retains in secret his own wild title earned in the woods. Le nom propre [arbitraire] peut cacher un titre [un titre - nom] qu’il gagna dans les bois. Un nom arbitraire peut cacher un nom secret, la vérité (provisoire, momentanée) d’un être. Conséquence : We have a wild savage in us, and a savage name is perchance somewhere recorded as ours.

We [chacun de nous] have [les traducteurs proposent abrite, pour dire le secret] a wild savage [le pléonasme en dit long, le superlatif ne suffit plus] in us [ in, point décisif], and a savage name [il y a donc une langue, il y vient vite] is perchance somewhere recorded (où? Comment?) as ours. Les exemples de la colère, de la passion ou de l’inspiration ajoutés à celui de l’endormissement au sujet de son voisin montrent qu’une langue est accessible qui définirait de façon rugueuse (in some jaw-breaking [N.Mallet propose une langue à vous décrocher la mâchoire] ou mélodieuse (or else melodious tongue) ce nom sauvage originel (his original wild name)....En nous se dit un nom sauvage originel où la vérité d'un être s'énonce et se révèle à autrui. Le nom secret ne serait-il pas en chacun la marque profondément enfouie (même inégalement) de l'ouest? Et combien d'apparences faut-il traverser pour y accéder?

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Wild, nature, culture, savoir : un autre  procès 

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  Thoreau reprend son chemin : s'ouvre alors une nouvelle partie de son exposé qui prolonge son procès. Il part de la métaphore fondamentale : «la Nature, Mère immense, sauvage, hurlante, qui se déploie autour de nous, avec autant de beauté et d’affection pour ses enfants que le léopard (Here is this vast, savage, hovering mother of ours, Nature, lying all around, with such beauty, and such affection for her children, as the leopard).»

Forts des paragraphes précédents et de la constante analogie entre nature et culture nous voyons poindre l'accusation suivante : nous sommes trop tôt sevrés de la nature (so early weaned from her breast) et jetés dans la société dont la culture n’est rien d’autre qu’une interaction entre l’homme et l’homme (to that culture which is exclusively an interaction of man on man). D'homme à homme s'exclut la nature première (et "maternelle").

La culture (interaction of man on man), culture mal comprise, dangereuse, pernicieuse nous sépare de la nature et du naturel (sauvages) au point de ressembler à un élevage intensif (on dirait encore aujourd’hui en batterie), ou à une surexploitation de la terre. «Ce qui produit au mieux une noblesse simplement anglaise, une civilisation destinée à vite trouver son terme.((...) which produces at most a merely English nobility, a civilization destined to have a speedy limit.)» Il se confirme que le legs britannique (dans sa dimension politique aussi bien) est la cible principale de Thoreau. 

Prolongeant son obsédante analogie entre les deux cultures, tel un prophète (du pire), Thoreau voit venir ceux qui font confiance à l’engrais, aux outils et aux méthodes améliorées de culture. Au contraire, il ne faut pas forcer la nature avec des méthodes qui accélèrent son rendement ; de la même façon, l’étudiant ne doit pas veiller tard. Il est nécessaire que la terre et l’homme connaissent la jachère qui prépare un humus pour un futur lointain (preparing a mould against a distant future), grâce à la décomposition annuelle due à la végétation qu'elle porte (by the annual decay [mot clé comme on sait] of the vegetation which it supports.)»

Son exposé prend soudain un tour décisif. Thoreau vient de dire que certaines cultures (et partant certaines civilisations toutes à l'est, l'anglaise en particulier) s'épuisent avec le temps. On cherche alors à améliorer le rendement des terres, de façon artificielle. Au plan du savoir l'excès et l'artifice guettent également. On a tendance d'une part à oublier un savoir (a kind of mother-wit [sens commun, bon sens originel, sagesse première (mother ne devant pas être oublié)] derived from that same leopard to which I have referred) (je souligne), un savoir d'avant les lettres, et, d'autre part, à privilégier un autre savoir gravement néfaste à ses yeux. Sachons-le : «There may be an excess even of informing light.» Prenons garde à ne pas trop diffuser de connaissances et à négliger «le savoir sombre et sauvage ( [ this ] wild and dusky knowledge.).» Attendons un peu pour voir si Thoreau, sur la base de ce wild et dusky knowledge s'en prend aux Lumières et s'il ne leur préfère pas une autre lumière.

Thoreau enchaîne avec une société créée en 1829 à Boston sur le modèle anglais et intitulée Société pour la Diffusion du Savoir Utile : elle lui donne l'occasion d'une de ses plus belles provocations, lui qui cite souvent comme on a vu les savants (comme Humboldt - il admirera très tôt Darwin) et qui travaillait comme un naturaliste. Laquelle ? Il préférerait une Société pour la Diffusion de l'Ignorance Utile, ce que nous appellerons le Beau Savoir, un savoir utile au sens élevé du terme (Methinks there is equal need of a Society for the Diffusion of Useful Ignorance, what we will call Beautiful Knowledge [notre édition indique pour cette notion un possible emprunt à l'Indien Navajo], a knowledge useful in a higher sense Avec des connaissances prétentieuses on nous vole notre véritable ignorance ainsi que toute la force et la beauté du wild.

A man's ignorance sometimes is not only useful, but beautiful--while his knowledge, so called, is oftentimes worse than useless, besides being ugly.

 Il s'adresse aux membres de cette Société en leur demandant de faire comme les animaux : cessez de manger du foin et allez vous mettre au vert («Go to grass»), c'est le printemps.

 Avant de se prononcer sur le Savoir, il prend comme cible, parmi les soi-disant savants, le spécialiste d’un domaine qui prétend tout savoir en dehors de ce domaine (he who really knows something about it, but thinks that he knows all). Autant faire confiance (un classique de la philosophie) à celui qui sait qu'il ne sait rien (knows that he knows nothing). De toute façon, la conviction de Thoreau est inébranlable : «Le plus haut point que nous puissions atteindre n’est pas le savoir, mais la sympathie avec l’Intelligence (The highest that we can attain to is not Knowledge, but Sympathy with Intelligence).»(j'ai souligné) Définir ce point revient à admettre une soudaine révélation (sudden revelation), celle de l’insuffisance de tout ce que nous appelions savoir auparavant, la découverte qu’il y a plus de choses aux cieux et sur terre qu’on en a rêvé dans notre philosophie (nous retrouvons Hamlet mais pour une autre raison). Une formule s'impose : It is the lighting up of the mist by the sun: c’est l’illumination de la brume dans [par] le soleil. Cette brume, ce mist auront un écho dans quelques lignes.

  Pour l'homme, il n’y a pas de savoir plus élevé que cette sympathie avec l’Intelligence. Cette limite n'est pas du pessimisme, elle relève profondément de l'interdit. Au-delà de cette sympathie, c’est l’aveuglement punitif : « Man cannot KNOW in any higher sense than this, any more than he can look serenely and with impunity in the face of the sun.»(j'ai souligné) Attention à l'excès de lumière et à l'oubli du savoir sauvage et sombre. Ne soulevons pas totalement le voile d'Isis, fût-il presque transparent, hormis peut-être à l'aide de l'écriture et de la mythologie.

 Thoreau fait alors un nouveau pas à l'aide d'un passage singulièrement elliptique. Pas qui implique, comme on vient de voir, un privilège de la tête sur les pieds : my desire to bathe my head in atmospheres unknown to my feet is perennial and constant. Dans son mouvement terrestre, le marcheur Thoreau s'intéresse à l'élevé.

 

Il aborde la question de la loi sans la définir a priori mais en définissant son effet sur un homme comme lui et peut-être sur tous les hommes. «Il y a quelque chose de servile dans l’habitude que nous avons de chercher une loi à laquelle obéir. (There is something servile in the habit of seeking after a law which we may obey).» L’homme cherche une loi à laquelle obéir. Étonnante proposition, sorte de loi de notre comportement, à laquelle tout le monde se soumet - à tort. Par concession, Thoreau admet que l’homme peut étudier les lois de la matière à et pour notre convenance (We may study the laws of matter at and for our convenience) mais une vie réussie ne connaît pas de loi (but a successful life knows no law) et pas seulement celle qui serait de l’ordre des lois de la matière... Thoreau énonce en quelque sorte son commandement (Live free), sa loi fondamentale, celle qui ne s'adresse pas aux esclaves mais à l’enfant de la brume que nous connaissons depuis peu, celui qui ne doit tendre que vers la sympathie avec l’Intelligence afin d’éviter l’aveuglement: «Vis libre, enfant de la brume, et, en ce qui concerne le savoir, nous sommes tous des enfants de la brume (Live free, child of the mist--and with respect to knowledge we are all children of the mist.)» Il édicte en quelque sorte une loi, celle de l’absence de loi. Et pourtant, il y a un législateur : « l’homme qui prend la liberté de vivre est au-dessus de toutes les lois [tant celles des cieux que celles de la terre], par la vertu de sa relation avec le législateur.(The man who takes the liberty to live is superior to all the laws [le traducteur ici définit le champ supposé des lois (cieux et terre), ce que, sauf erreur, ne fait pas du tout Thoreau], by virtue of his relation to the lawmaker).»

Ce paradoxe le pousse à passer de façon encore plus elliptique à une citation (venue de l’Est) qui renvoie à l’univers brahmane (on se rappelle l’importance des mythologies dans les pages précédentes et on doit savoir son admiration pour la Bhagavad-Gita) et qui fait se côtoyer devoir et savoir, l’un comme l’autre ayant un rôle de libération  : « Le devoir actif (active duty) [il y a donc bien un devoir, un seul], dit le Vishnou Pourana, n’a pas pour dessein de nous asservir, le savoir [autre que le savoir utile de l’Association de Boston] tend à nous libérer». Sinon c’est l’ennui garanti avec d’autres devoirs, et au plan du savoir ce «n’est qu’habileté d’artiste all other duty is good only unto weariness; all other knowledge is only the cleverness of an artist).» Un seul devoir, un seul savoir pour l’homme du mist. Ici, Thoreau souligne le rôle éminent de la "conscience" qu'il ne nomme pourtant pas (la question mériterait analyse) et qui explique sa réflexion sur la désobéissance civile. 

Cette proposition majeure faite, l'orateur essayiste revient au procès de l’éducation et de la culture de son époque. Ses contemporains ont des vies pauvres en événements et en crises : quand ils en vivent quelques-unes, ils ne savent pas assez y réfléchir et se privent des leçons de l'expérience. Il va jusqu’à dire : « Ce serait bien si toutes nos vieétaient une tragédie divine, au lieu de cette comédie ou cette farce triviale.(«It would be well if all our lives were a divine tragedy even, instead of this trivial comedy or farce.») Quelques “héros” en ont connu (le Christ, Dante, Bunyan, bien d’autres) et ont médité plus que nous autres qui sommes trop soumis à l’étouffoir des écoles et des collèges du Massachusetts. Conscient de provoquer les Chrétiens, il cite même Mahomet qui a eu «beaucoup plus de raisons de vivre et même de mourir que nous n’en avons d’ordinaire.»

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Retour à Concord et ses environs

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    Il est soudain question de marcher le long d’une voie de chemin de fer, non loin de sa ville natale : on se dit que nous voilà revenu à l’enjeu initial de l’essai, la marche. Il  s'agit pour Thoreau de pointer la venue (trop rare) de pensées qui nous détachent du bruit extérieur (un train par exemple) mais que nous oublions trop vite, comme mécaniquement. En raison d'une loi inexorable (inexorable lawqui ne nous surprend guère : l’homme serait attiré par la Société (an interaction of man on man) et ses pensées se tourneraient trop rarement vers la Nature. À quelques exceptions près (few are attracted strongly to Nature). Une nouvelle comparaison lui sert de blâme : notre relation avec elle est moins belle, exception faite des arts, que celle des animaux. «Que nous savons mal apprécier la beauté d’un paysage.» Tout aussi grave, nous n'entendons même plus ce que signifie le mot cosmos

 

Reparaissent alors le Marcheur (the Walker) et une certaine brume (mist). On observera peu à peu qu’il n’est plus exactement question de wild mais plutôt de pensée, d’élévation….Des pensées vous viennent, vous visitent (When, at rare intervals, some thought visits one). En avançant, le marcheur s’aperçoit que le familier soudain se trouble, il ne voit plus exactement ce qu'il voyait quotidiennement, il a la sensation de se trouver dans un autre lieu (in another land) ; Concord, ses alentours, ses fermes, ses limites que Thoreau a lui-même mesurées en tant qu’arpenteur «apparaissent faiblement comme à travers de la brume» (appear dimly still as through a mist) et rien ne saurait les fixer, pas plus la chimie que la peinture. Qu'on s'en convainque ! Le familier, notre familier (The world with which we are commonly acquainted)  disparaît et ne laissera jamais de traces. Concord n'est plus Concord (and the idea which the word Concord suggests ceases to be suggested). On se souvient de la méditation sur le nom propre.

Parce que le familier est flouté et parce que la nature est une personnalité si vaste et universelle que nous n'avons encore jamais vu le moindre de ses traits Nature is a personality so vast and universal that we have never seen one of her features) le bon marcheur a la chance de voir non un autre Concord mais quelque chose d'autre. 

 

 

 

 

 Ce qui amène notre marcheur Thoreau à raconter une sortie du côté du domaine de Spaulding. Sortie récente mais qui demande un effort de mémoire et qui ressemble à une "apparition" inscrite dans une sorte de fable. Là, il voit (sans brume) une scène admirable éclairée par le soleil (devenu domestique (servant) mieux : They seemed to recline on the sunbeams ...) et située dans un bois : il découvre la vie étonnante d’une famille inconnue, comme venue des temps anciens, silencieuse, ignorant tout de son voisinage et même du nom de Spaulding, semblant ne pas travailler (est-ce hasard si au cœur du récit, au moment de la question du travail apparaît une allusion à une citation de Mathieu : I did not perceive that they were weaving or spinning. (6:28)?) On retient que leurs greniers se trouvaient à la cime des arbres et, surtout, qu'il n'ont aucune obédience politique (They are of no politics.)...Le seul bruit venait peut-être du son de leur réflexion jamais creuse («un bourdonnement musical d’une ruche en mai»). Malgré l’effort (largement souligné :«They fade irrevocably out of my mind even now while I speak, and endeavor to recall them and recollect myself. It is only after a long and serious effort to recollect my best thoughts that I become again aware of their cohabitancy.») que suppose le souvenir d’une telle scène - et pour cause ! - c’est parce qu’il a de tels voisins (sont-ils vraiment des voisins? Ou plutôt sont-ils les seuls vrais voisins?) qu’il ne quitte pas Concord…Ce passage contient une précision stupéfiante (dans cette ferme la charrette du fermier passe directement par la grande salle, sans que cela les dérange le moins du monde)(je souligne) et une comparaison dont l'image retient l'attention par l'audace de la conjugaison des contraires (as the muddy bottom of a pool is sometimes seen through the reflected skies).

Alliée à la mémoire, la pensée, (ses meilleures pensées, le meilleur de ses pensées (my best thoughts)) est de plus en plus son objet de réflexion. Avec lui, comme lui, il nous faut prendre de la hauteur.

 

Comme souvent, il surprend (logique de la marche) par une remarque factuelle (mais le lecteur attentif se rappelle le vol du malard (assimilé à la pensée) au-dessus des fougères) : le constat de la quasi- disparition des pigeons dans sa région.  L’abattage des arbres en est la cause et, dans une rhétorique à laquelle nous nous sommes habitués (toujours le principe d’analogie), il va assimiler les pensées à des vols d’oiseaux devenus aussi rares que les pigeons dans sa contrée : «En une saison plus clémente (genial), peut-être, une ombre pâle volète dans le paysage de l’esprit (flits across the landscape of the mind), mue par les ailes d’une pensée dans sa migration vernale et automnale, mais en levant les yeux nous sommes incapables de distinguer la nature (substance) même de la pensée (but, looking up, we are unable to detect the substance of the thought itself).»(j'ai souligné l'original et sa traduction)

La chute est conforme à la métaphore filée : «Nos pensées se changent en volatiles [volailles] (Our winged thoughts are turned to poultry).» Nos pensées ne risquent pas de quitter la basse-cour...Toutefois, ne nous désespérons pas : le coq  va bientôt entrer en scène.. 

Et pourtant, de ce fait, nous avons toujours plus besoin de regarder vers le haut et de prendre de la hauteur comme le confirme la suite avec l’épisode du grand pin blanc aux fleurs rouges.

 Nous voilà donc devant l’oubli d’une autre orientation : après l’ouest dont il n’est plus question (en apparence seulement), considérons, reconsidérons le haut, l’élevé vers lesquels nos yeux et nos pas ne se tournent pas assez (We hug the earth - how rarely we mount!) Il ne faut pas seulement regarder les fleurs à nos pieds (We see only the flowers that are under our feet in the meadows.), ni s'extasier sur les seuls marécages, il convient (comme Thoreau le fit une fois (once), un jour de juin et y trouva son compte (on sait depuis Walden qu’il est toujours question d’économie)) de grimper aux arbres (Methinks we might elevate ourselves a little more. We might climb a tree, at least. I found my account in climbing a tree once). D’une part, il put voir des montagnes jamais aperçues (I discovered new mountains in the horizon which I had never seen before) et tant de choses en plus de la terre et des cieux (so much more of the earth and the heavens - toujours Hamlet, réécrit) mais, par dessus tout (above all), il découvrit «au bout des plus hautes branches uniquement (on the ends of the topmost branches only), de minuscules et délicates fleurs rouges en forme de cônes (a few minute and delicate red conelike blossoms), fleur fertile du pin blanc tournée vers le ciel (the fertile flower of the white pine looking heavenward).»(j'ai souligné dans l'original et sa traduction). Il y a bien un langage de la nature.

Et, soit dit en passant, on comprend toujours mieux que Thoreau n’ait jamais été un “grand” voyageur, ni un voyageur de l’extrême comme nous en connaissons aujourd’hui - songeons à Mike Horn et à tant d’autres. L’intense du marcheur Thoreau a peu à voir avec l’intense post-moderne....

Ce n'est pas tout. Il nous raconte encore une scène où importent à nouveau le haut, l’élevé : dans les rues de Concord (un jour où il y avait foule) il tendit à tous le bourgeon le plus haut (I carried straightway to the village the topmost spire) qu'il venait de cueillir (j'ai souligné). Ces fleurs étaient depuis des générations autant au-dessus de la tête des enfants rouges de la Nature que sur celle des enfants blancs (as well over the heads of Nature's red children as of her white ones) et personne n’en avait encore vu de pareilles. Ni fermier, ni chasseur. Dans la marche de Thoreau (comme dans le petit livre qu'il nous tend) il y a toujours en quelque sorte ce geste, ce don d'un rien capital qui est à portée de main. Que nous voilà loin de cette Society for the Diffusion of Useful Knowledge !

 

(R)éveil

 

 Par-dessus tout (above all) : Thoreau aime par-dessus tout, above all. Il en a besoin pour montrer la dernière orientation de la marche telle qu'il l'entend. Direction non plus seulement spatiale mais aussi temporelle : le présent.

    Nous ne pouvons pas nous permettre de ne pas vivre dans le présent. Above all, we cannot afford not to live in the present.

 

Le JE dominait, narratif, descriptif, méditatif : nous sommes invités à rejoindre le Nous désormais prescriptif. Thoreau fait l’éloge de celui qui oublie le passé et ne perd pas de temps avec lui. Il est béni …(He is blessed over all mortals who loses no moment of the passing life in remembering the past.). Se remémorer le passé est vain, c'est une perte de temps.

 Sans ménagement, le marcheur condamne la philosophie comme dépassée…(belated) - il oublie de nous dire que de nombreuses de ses propositions relèvent d'une philosophie qui vient de loin, en particulier d'une certaine Renaissance - il suffit de regarder sa foi en le magnétisme. Mais soit : à ses yeux l'heure de la philosophie est passée. À moins que (unless)…

Apparaît un animal inattendu mais surchargé de connotations et de symboles dans toutes les cultures. Quelques pages auparavant nous avions été placés (de façon peu flatteuse) parmi la volaille et nous nous retrouvons encore dans la basse-cour (barnyard). Mais, si nous écoutons le chant du coq, tout n’est pas perdu pour la pensée : «Ce bruit nous rappelle d’ordinaire que l’emploi et les habitudes de notre pensée deviennent obsolètes. Sa philosophie indique une époque plus récente que la nôtre. Ce qu’il suggère ne se trouve ni chez Platon ni dans le Nouveau Testament. C’est un testament encore plus nouveau, l’Évangile selon l’instant présent. (That sound commonly reminds us that we are growing rusty and antique in our employments and habits of thoughts. His philosophy comes down to a more recent time than ours. There is something suggested by it that is a newer testament,-the gospel according to this moment).» Chaque jour, un testament nouveau se rédige au matin avec le chant du coq. Un testament présent, toujours présent, à l'heure, au présent du présent. L’Évangile selon l’instant présent. Le Message (du) présent. Le syncrétisme de Thoreau se confirme. Apparaîtra bientôt une nouvelle fontaine des Muses. 

Même celui qui a peu lu Thoreau sait qu’il est l’homme de la célébration du matin, de l’éveil (il admet dans son texte marcher plutôt, dans l’après-midi - le matin étant en partie voué à la ...lecture) et du printemps.(13) Thoreau est l’homme de «la pure joie matinale (pure morning joy)». Le coq (animal assez peu nomade...) est son emblème vivant : levé avant tout le monde, il nous devance. En avance, «il a conservé son avance, pour être là où il est, au bon moment, à l’extrême pointe du temps (He has not fallen astern; he has got up early and kept up early, and to be where he is is to be in season, in the foremost rank of time).» (j'ai souligné) Avec vigueur et sans jamais se plaindre (la nostalgie n'est pas son fort - on devine cependant que chez Thoreau exista une tentation mélancolique à laquelle il s'opposa toujours), le coq plein de santé claironne qu’il faut aller vers le présent, être le présent, celui de l’Ouest qui s'aligne sur l'ouest fondamental, celui de l'élan, du wild et délaisser le passé, cet Est à jamais dépassé. Sans bouger ou presque, le coq est en avant, il est en avance, il pousse vers l’avant du Temps comme la marche privée de Thoreau et celle du monde mènent naturellement vers l’ouest et la liberté : Pierre a trahi Jésus au son du coq ? «Qui n'a pas trahi son maître depuis qu'il a enfin entendu cette note? Who has not betrayed his master many times since last he heard that note?» Plus politique, plus près du présent, de son présent, il ajoute  : «Là où il vit , on n'a voté aucune loi sur les esclaves.» Se balader non loin de Concord, écrire sur la marche dans ses environs c'est claironner (dans un discours par exemple) les vertus de l'éveil (le réveil surtout, en tout cas pour les meilleurs) à la Nature, à la liberté absolue et à la vie sauvage.

 

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Encore quelques pas.

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  En guise de conclusion Thoreau nous offre une nouvelle scène et évoque un remarquable crépuscule d’un jour de la fin novembre (We had a remarkable sunset one day last November). Tout prépare à une marche vers un mythe mobilisateur : une prairie, la source d’un petit ruisseau.

  Le jour était gris jusqu’alors quand, soudain, de façon totalement inattendue, avant de se coucher, le soleil «atteignit une strate claire dans l’horizon (reached a clear stratum in the horizon), et ce fut comme «la matinée la plus douce, la plus lumineuse (the softest, brightest morning sunlight).»  Aucun doute : «rien ne manquait pour faire de cette prairie un paradis ((...)nothing was wanting to make a paradise of that meadow).» Le mythe s’écrit toujours un peu plus. Curieusement Thoreau (avec son compagnon inconnu) prend conscience d’un fait qui étonne après son évocation du coq et de son chant toujours en avance. Cette percée lumineuse est certes unique mais elle pouvait survenir sans cesse un nombre infini de soirs. Il y a dans la nature de la répétition, non parfaitement exacte mais éternelle. Ce qui infléchit tout ce qui a été écrit auparavant. Au cœur du soir, une lumière matinale peut faire effraction. Au cœur de novembre une chaleur estivale peut survenir (the air also was so warm and serene). Les contraires s’associent.  Auparavant, le marais et les nuages nous y avaient préparés. La scène "mythique" progresse.

Thoreau tire toutes les leçons de ce moment lumineux (sans mist) qui touche aussi bien une prairie inhabitée que des villes ou même des endroits peu fréquentés et peu ragoûtants pour l'homme des cités (chouette [faucon] des marais  [busard](marsh hawk)), rat musqué (si peu aimé sauf de Thoreau), ruisseau serpentant au milieu du marécage (marsh) [encore et toujours] et contournant un tas d'ordures en décomposition (winding slowly round a decaying stump [ plutôt : une souche pourrissante] comme le propose Nicole Mallet)

L’expérience de novembre (un bain de lumière dorée) est unique et universelle (elle peut survenir n’importe où, même dans des endroits peu fréquentés car jugés à tort peu fréquentables) L’eau et la lumière ne font qu’une : I thought I had never bathed in such a golden flood, without a ripple or a murmur to it.

 La scène (allégorique, mythique, réconciliatrice de mythologies) peut s’achever : «Le versant ouest de chaque bois et chaque butte de terre chatoyaient comme l’orée de l’Élysée, et le soleil dans nos dos ressemblait à un gentil berger nous ramenant chez nous le soir (The west side of every wood and rising ground gleamed like the boundary of Elysium, and the sun on our backs seemed like a gentle herdsman driving us home at evening.)»

 

Proposée depuis longtemps l’image du marcheur (un marcheur très particulier, souvenez-vous de saunter et de son étymologie forcée) prend un autre sens, évidemment spirituel comme le suggérait dès le début la référence à un cheminement symbolique. So we saunter toward the Holy Land. Un jour, le soleil (de la pensée) illuminant esprits et cœurs, nous réveillant avec une grande lumière (with a great awakening light) nous ouvrira the Holy Land, mais bien plus que la seule Terre Sainte arrachée aux Infidèles. Thoreau termine son discours par la prophétie d'un Éveil au présent éternel. 

 

 

 

C'est sur un ton de prédicateur que Thoreau achève sa réflexion sur la marche et la marche de l'humanité. Le marcheur de Concord, le marcheur américain a la chance de tenir une direction unique : chance géographique et passablement politique (rappelonsAs a true patriot, I should be ashamed to think that Adam in paradise was more favorably situated on the whole than the backwoodsman in this country.) qui sans céder à l'insouciance et à la stupidité (but we are very liable from heedlessness and stupidity to take the wrong one.) de certaine orientation doit demeurer spirituelle grâce à une conjonction du sauvage et de l'élevé (la tentative australienne ne lui convenant pas). Sinon de mauvais jours (Let us improve our opportunities, then, before the evil days come). pourraient se dessiner comme Thoreau, rappelez-vous, ne craint pas de le prédire avec l'extension de la propriété privée et avec cette "agriculture intensive" qu'il voit venir à quelques signes :

«The very cows are driven to their country pastures before the end of May; though I have heard of one unnatural farmer who kept his cow in the barn and fed her on hay all the year round.»(j'ai souligné)

 

 

     Aussi faut-il sans doute ne pas vivre seulement dans un Occident absolu comme les Tartares de l'Orient vivent dans un Orient absolu...

The eastern Tartars think that there is nothing west beyond Thibet." The world ends there," say they; "beyond there is nothing but a shoreless sea." It is unmitigated East where they live.
 
    Le wild (cette sauvegarde) nous le garantirait. Thoreau fut-il compris? Ou la sauvagerie n'a-t-elle pas pris une forme qui l'aurait désespéré?(14) Enfin, pourquoi, lui l'homme des confins, le maraudeur [moss-trooper, maraudeurs du XVIIIème, qui se cachaient dans les tourbières indique notre traducteur], l'amateur de tourbe et marécages n'a-t-il jamais trouvé à suivre un feu follet à travers d'inimaginables fondrières et pourquoi lune ni luciole ne lui en a indiqué le chemin? (15)
 

Rossini, le 9 octobre 2017

 

NOTES

 

(1)Il existe une autre bonne édition de Walking (Marcher) traduite par Nicole Mallet et présentée de façon excellente par un spécialiste de Thoreau, Michel Granger (éditions Le Mot et le Reste). Nous tiendrons compte des deux traductions quand c'est nécessaire.

 On constate entre les deux éditions un désaccord sur le titre de la conférence de 1851. Michel Granger explique la tension que tout lecteur constate dans cet essai par le titre initial, selon lui, de cette première conférence : alors que Thierry Gillybœuf, le traducteur et postfacier de notre édition affirme qu'elle s'intitulait The Wild (le centre apparent de la conférence), Granger avance que le premier titre était Walking or the Wild que Thoreau sépara l'année suivante en dissociant les deux thèmes (Walking, The Wild) mais qu'il reprit  ensuite sans les fondre.  Granger  précise encore : « Le manuscrit préparé avant sa mort rassemble les deux parties.»

(2)Un chapitre important de Walden est consacré à ses lectures.

(3)Ici, comme souvent, on retrouve la passion de Thoreau pour  l'étymologie (plus ou moins exacte (sauvage?)).

(4)Pour connaître le marcheur Thoreau on doit lire aussi ses grands textes descriptifs et narratifs comme Promenade en hiver ou une semaine sur les rivières Concord et Merrimack ou encore Les forêts du Maine (Rivages poche) proposant aussi Une excursion au Wachusett et La succession des arbres en forêt.

(5) Homme du wild et de la nature, Thoreau n'est jamais loin du calcul (pour s'en convaincre on se reportera au chapitre Économie de Walden) : dans Walking on relève ce passage significatif : Il y  a en fait une sorte d'harmonie qui se peut découvrir entre les possibilités du paysage, à l'intérieur d'un cercle d'un rayon de dix miles, en d'autres termes les limites d'un après-midi de marche, et les quelques soixante - dix années d'une existence humaine. Cela ne vous deviendra jamais [complètement] chose familière.

There is in fact a sort of harmony discoverable between the capabilities of the landscape within a circle of ten miles' radius, or the limits of an afternoon walk, and the threescore years and ten of human life. It will never become quite familiar to you(Je souligne dans les deux cas)

(6)Faut-il insister sur la dimension analytique de cette préférence?

(7)Il n'ignore pourtant pas la fascinante Amazonie mais d'autres raisons (historiques et politiques) le rendent méfiant à l'égard du Sud.

(8)Sympathie, mot très en faveur à l'époque médiévale et qui reviendra plus loin à un moment déterminant.

(9)On nous accordera que l'enthousiasme de Thoreau ne le met pas à l'abri de contradictions...

(10)Reconnaissons que ces trois mots posent de grands problèmes de traduction et gardent, malgré leur apparente simplicité, une large part d'intraductibilité. 

(11)Que nous dit le TLF ?Supplanter qqn. Faire perdre à quelqu'un, par des manœuvres qui le desservent, son crédit, sa faveur, sa place, afin d'en profiter soi-même et de l'éliminer à son profit ; se mettre à la place de quelqu'un dans l'esprit, le cœur de quelqu'un d'autre. Synon. évincer, prendre la place de.

(12) On trouvera difficilement parmi les contemporains de Thoreau quelqu’un qui ait consacré autant de temps et d’attention aux Amérindiens. Sur eux, il a beaucoup lu et beaucoup recopié pour écrire près de 3000 pages (appelées Indians Notebooks) : il projetait de rédiger un opus qui aurait été un travail d’ethnologue avant l’heure, même si l’enjeu exact du livre reste débattu. Dans ses autres livres l'Indien apparaît souvent (pensons aux Forêts du Maine où en peu de pages on passe des Indiens tombés dans la déchéance forcée à une noble personnage avançant dans un canoë en écorce (page 146/7), sorte de figure idéale du primitivisme). Il est facile aujourd'hui de faire le procès de Thoreau (ethnocentrisme, racisme (pour lequel il faut prendre en compte ce qu'il nomme la différence entre tous les hommes, quelle que soit leur "race"), colonialisme etc.) : sur cette question de la culture indienne, nous nous contentons de pointer les contradictions (ou hésitations) de son discours. Contradictions qui ne vont pas sans des conséquences qu'il faudrait analyser de façon plus ample et avec patience.

(13)On peut se reporter aux pages 104 et sq de Walden (éditions Gallimard, l'Imaginaire, traduction Fabulet) où il cite les Védas. Un chapitre entier est consacré au printemps : « Si chaque saison à son tour nous semble la meilleure, l'arrivée du printemps est comme la création du Cosmos sorti du Chaos, et la réalisation de l'Âge d'Or
(14) Ne désespérons pas. Thoreau estime qu'il y a encore un autre Léthé, celui du Pacifique..., trois fois plus large....Toutefois, est-ce plus rassurant?
(15) «Unto a life which I call natural I would gladly follow even a will-o'-the-wisp through bogs and sloughs unimaginable, but no moon nor firefly has shown me the causeway to it

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26 juillet 2017 3 26 /07 /juillet /2017 11:00

  « Je marche, je marche, c'est tout ce que je sais faire.»

 

              Slavomir Rawicz (1915/2004), ancien officier de cavalerie polonais, publia en Grande-Bretagne (1956), The long Way, récit de son arrestation, de sa déportation au goulag (région d'Irkoutsk) et de son évasion (avril 1941) qui le mena, lui et quelques compagnons, en Inde en passant par le lac Baïkal, la Mongolie, le désert de Gobi, le Tibet et l’Himalaya. Le livre eut un succès immense mais il fut très vite contesté et même accusé d’être une escroquerie littéraire.

     À l'âge de quinze ans, Sylvain Tesson (né en 1972) avait lu avec passion la traduction française, À Marche forcée, publiée dans les années soixante. Au début des années 2000, il décide de partir d'un ancien goulag de Iakoutie et de suivre, sinon le même chemin, du moins d’aller dans la même direction que Rawicz  - celle du loup, la seule créature dans cette région à aller non vers l'est mais vers le sud, l'axe cardinal de la liberté. Sa marche durera de mai à décembre. Il s'était engagé à ne voyager que by fair means, autrement dit d'éviter les moyens mécaniques de transports - il y aura de rares exceptions bien excusables.

 Sans jamais vouloir tenir le rôle de procureur ou d’avocat, sans jamais prétendre à une reconstitution in situ, Tesson se lança dans une quête qu'il refusa de transformer en enquête. Il souhaitait avant tout célébrer l’esprit d’évasion qui anima «Moines orthodoxes, prêtres bouddhistes, dissidents politiques, zeks soldats perdus, Mongols, Juifs, Bouriates, Tibétains, ils ont été nombreux les candidats à la liberté qui se sont échappés de Sibérie sur un itinéraire comparable à celui de Rawicz»).Chaque fois que son parcours le permettra, il cherchera des témoignages (directs ou indirects) de toutes sortes d'évasion ayant eu lieu dans ces régions. Ce qui le mènera aussi vers d'autres marcheurs, d'autres clochards célestes.     Pour donner le la à son expédition, en passant par Berlin pour se rendre en Russie, il visitera le musée du Mur et sera impressionné par tous les moyens employés alors pour passer à l'Ouest.

  Le récit nous apprend tardivement que le voyageur sera rejoint provisoirement à Oulan-Bator par son cousin Nicolas Millet (un documentariste) puis par le photographe Thomas Goisque qui repartira après l'expérience de l'étroite bande sablonneuse de Gobi.  S.Tesson va aussi à la rencontre de Priscilla Telmon avec laquelle en 1999 il avait traversé montagnes et steppes du Turkestan ex-soviétique et qui, elle, remonte du Vietnam afin de «déceler si les chemins qu'emprunta Alexandra David-Néel recèlent encore, en quelques secrets recreux la trace du passage de l'antique pionnière, quatre-vingts ans plus tard.» À partir de Lhassa (et en passant par le monastère de Lachen) ils chemineront ensemble jusqu'à Darjeeling où leurs routes se sépareront à nouveau. 

 

Quand commence un tel voyage?  

          «Je me sens vagabond du monde occidental»(page 52)

   Le moment de la décision est moins précisé que les raisons. On connaît les préparatifs matériels que révèlent l'inventaire de son sac à dos et sa fouille à la frontière mongole : les cartes russes, américaines, allemandes y tiennent une place éminente. Il y a aussi tout le trajet qui le mène de son appartement parisien à Marka, soixantième parallèle de latitude nord, rive gauche sur le bord de la Lena.

 Intellectuellement, spirituellement c'est plus délicat à déterminer. Au moment où il part sur les pas de S. Rawicz, Tesson a derrière lui douze ans de voyages (déjà accompagnés de lectures - les grands textes religieux dans son tour du monde à vélo) et tous ont contribué (autant que sa vie entre temps sédentaire) à façonner son rapport au monde, ses exigences, ses refus, à renforcer ses attentes et à le préparer à toutes les surprises. Il a appris (sans toujours en tenir compte) la sûreté du geste, les défenses vitales, la patience, le déplacement mesuré : «le seul moyen de triompher de l'espace immense est d'aller lentement, sans répit, en comptant sur la valeur de la durée plus que sur celle de la vitesse.» Auparavant, il y a eu les études de géographe et on comprend très vite que chez lui la réflexion sur les rapports de l'espace et de l'Histoire est primordiale. S'y ajoutent les rencontres et, principalement, les lectures. On sait la place que le livre de Rawicz tient dans son projet comme dans son déplacement (dans un moment extrême, il lui arrive de rêver d'un passage tragique, la mort d'un compagnon de Rawicz, le  Lithuanien) et, plus profondément, quel rôle, depuis son adolescence, il a joué dans son imaginaire puisqu'il fut le premier à occuper ses nuits juste avant Céline, Lawrence, London, Hamsun et des romanciers russes, auxquels il ajoute plus loin, H. Hesse.  D'autres lectures ont orienté secrètement et depuis longtemps ses 6000 kilomètres de quête : on les devine ou il nous les confie. Il a en lui l'histoire de la Mongolie, de la Chine, du Tibet, l'histoire de la Russie et de l'URSS (et pas uniquement la question du goulag), toute la littérature des grands voyageurs explorateurs qui ne furent pas a priori des évadés (Rubrouck, Marco Polo, Prjelvalski, Hedin, Roerich, Flemming, Maillart), de tous les initiés (Alexandra David Néel par exemple) ou initiateurs, de toute la littérature de l'évasion (Tesson renvoie à celle rapportée par Joseph Martin Bauer dans Aussi loin que mes pas me portent), sans négliger la littérature des vagabonds (il se compare à un moment donné à un personnage de Kerouac («ma fonction, ma nature, ma raison d'être et d'être en paix, c'est le mouvement»)), y compris les vagabonds japonais, ceux de la tradition zen. Il rappelle aussi les pèlerins romantiques européens de la fin du XIXème que les Knulp et Golmund de Hesse représentent magnifiquement. Sans occulter ce qui dans les livres n'a aucun rapport (si on veut) avec le voyage, comme ces poésies que Tesson se récite grâce à l'anthologie embarquée.  Est-ce à dire que dès le départ, le pas du marcheur a la lourdeur d'une pyramide renversée ou d'une bibliothèque? C'est seulement dire qu'un pas (comme une phrase) est le produit d'une vie qui sera, du même coup, transformée. Et qu'on n'en a jamais fini avec pareil voyage comme d'autres œuvres de Tesson le prouveront assez.  À nous de tenter de rejoindre son pas.

 

Un"idéal"

 

  Sans jamais quitter l'axe du loup Tesson pousse ses pas dans beaucoup de directions imprévues : rien ne le rebute et quand il y a rejet c'est après expérience. À deux occasions, parmi bien des descriptions enthousiastes, il réfléchit à un rapport à l'espace qui a peut-être valeur de mythe personnel mobilisateur. Ayant débusqué deux cerfs il nous rappelle que son épaule s'orne d'un tatouage représentant un cerf à la course qui ornait une fibule d'or retrouvée dans le bassin d'expansion des Scythes royaux, en Ukraine méridionale. Il énumère alors les raisons de ce choix. Quelques-unes nous retiennent : le peuple scythe «savait mieux que tout autre maîtriser l'espace» (je souligne) ; sa technique d'orfèvre le fascine «pour leur science de la minutie développée devant la nécessité de déguerpir à la moindre alerte en étant capable de serrer dans un seul coffre de cuir la totalité de leur patrimoine artistique et de l'expression de leur génie.» (Je souligne) (1). Plus loin, dans le Gobi, au plus dur de la traversée, dans un campement où il passe la nuit, s'impose ce constat : "La lune, la yourte, la bête, la nuit : tout est en ordre. Le pastoralisme est la meilleure illustration de l'équilibre entre les hommes et le monde. Harmonie fragile, vie sur le fil, le nomadisme est un funambulisme.» (Je souligne, on verra vite pourquoi.»)

 

Un mot

 

   On vient de le lire. Plutôt rarement employé mais d'autant plus significatif car visiblement aimé : le fil. Le mot dit tantôt le lien (le fil de la piste, le fil de mon tracé), tantôt la ligne de crête (le fil de la vague de sable, le fil de la passe, le fil d'une montagne), tantôt le risque d'un équilibre instable, d'une situation compliquée dont l'issue peut être dangereuse (harmonie fragile, vie sur le fil). Le fil du rasoir. Le lien et le coupant. 

  Le long parcours qui attend le lecteur sera passé par des climats (incendies en Bouriatie, chaleur du Gobi, aridité de la Mongolie chinoise, terrible vent froid du Tibet), des espaces (boue absorbante de Iakoutie, horizontalité abrutissante de la steppe, hauteurs du Tibet), des situations (solitude, monotonie, menaces, rares moments dépressifs, sottise d'État, vide, beautés) extrêmes. Pendant quelques jours, le marcheur craindra même devoir rompre le fil de son voyage (à cause de son genou).

Avec ce fil, beaucoup se joue.

 

Lexique

 

  Comment Tesson parle-t-il de sa marche ? Peu de mots servent à dire l'ampleur du chemin parcouru : à vélo, arracher les cols de l'Himalaya à la pesanteur ; à pied, abattre ou enlever les kilomètres, les avaler (dans le Gobi c'est indispensable sinon c'est lui qui vous avale). Plus rarement : reprendre sa croix....

 

 Récit

           «Je tiens le cap au sud» (page 120)

 

  La présentation est simple, évidemment chronologique (les mois comme repères, quelques dates) mais elle respecte des rythmes spécifiques : un ou deux chapitres pour chaque étape majeure, de la Iakoutie aux jungles du Bengale puis en direction de Calcutta en suivant globalement l'axe du loup mais sans obéir à la ligne droite. Ne cédant jamais à l'encyclopédisme pédant ni au didactisme pesant, quel que soit le champ "scientifique", le lexique spécialisé est précis avec parfois l'apport d'une note éclairante. Chaque séquence possède une dominante (par exemple, la Sibérie comme espace de l'impossible élaboration durable, le Tibet comme terre de l'énergie, la descente vers Darjeeling comme retour à la vie) et, simultanément, nous sont rapportées les thématiques climatique (euphorie de l'été, fournaise du Gobi, rigueur de décembre dans l'Himalaya), géographique (avec un souci principal : suivre fleuves et rivières tantôt piégeurs (tels affluents de la Lena) tantôt salvateurs (la Selena pourtant accablée elle-même de chaleur), géologique (quelques explications sont aussi nécessaires que lumineuses - ainsi la formation de l'Himalaya), naturaliste. Les frontières entre écosystèmes sont parfaitement décrites. On retient de pertinentes remarques ethnologiques, de justes descriptions des types d'habitation (de la yourte nomade joliment définie («foetus de feutre, monde recréé, replié sur lui-même, avec pour seule ouverture le tunduk, cet orifice percé à la clé de voûte, ce nombril de l'œuf, cette fontanelle, par laquelle nos rêves s'échappent vers le ciel pour regagner la nuit.») au béton stalinien (la déception d'Oulan-Bator) ou chinois (à Lhassa) en passant par «le monastère de Siligotsang, ghompa du vertige, mont Athos du bouddhisme, nid d'aigle de la foi, symbole de l'architecture de la lévitation accroché à une paroi de 100 mètres de haut, surplombant la vallée comme un poste de haute garde destiné à des sentinelles de l'âme.» Nous sont confiés ses principaux moyens de déplacement (marche, vélo, cheval, exceptionnellement un GTT, un waz, le train (à cause d'un contournement forcé), une jeep à l'occasion), les régimes alimentaires adaptés aux espaces (ainsi les vivres steppiques : fromages et viandes séchés), les innombrables obstacles (même les brouillards (posés sur les marais de la Selena qui [lui] coûteront une journée d'errance dans une dépression de terrain plantée d'herbes coupantes)), les reliefs si contrastés (le passage de l'horizontal interminable à la verticalité vertigineuse), la nature des sols (marais menaçants, galets qu'il déteste, sol brûlé de Bouratie, étais des rails des trains), le déchaînement des éléments ou de la sottise humaine (la bureaucratie pour l'emprunt de la rive orientale du Baïkal, la Tartarie buzzatienne à la frontière sino-mongole). 

 Respectant l'orientation qu'on sait, le voyageur ne s'interdit aucune improvisation ni aucun détour : pensons à l'île de Manar sur le lac Kokotel et à l'irrationnelle envie née à l'écoute d'un Lituanien, à demi fou et totalement soûl ; pensons encore à la ruine d'église que Sacha lui indiqua à la limite de la Mongolie, un de ces lieux où l'on sent l'âme qui monte à la peau. À l'inverse, il évite parfois des lieux plus que tentants : ainsi Dunhuang et ses merveilles bouddhistes dénaturées par les Chinois.

 De séquence en séquence il souligne les éléments de transition (ou leur absence : « Le rideau de bouleaux et de pins s'ouvre brutalement sur les grandes steppes : en Eurasie la géographie ne s'embarrasse pas de transitions. Ici pas de nuances. Les frontières entre les écosystèmes sont comme les caractères des hommes et les coups de l'Histoire : tranchés.»), les seuils bioclimatiques, les zones franches et leurs populations mêlées, les indices cultuels («Je lance un dernier regard au clocher de Kiahkta, cette manifestation érectile du vieux monothéisme européen, dressée à l'orée du monde nomade. Les Mongols eux, fils des plaines, fidèles à l'horizontalité, ne savent élever rien d'autre vers le ciel que le filet de fumée qui s'échappe de l'ouverture de leur yourte.») Sont ainsi notés les signes de ce qui disparaît (lentement ou brutalement (le passage de la lisière méridionale du Gobi au Gansu si typique de la vieille Chine agricole!)) et les signes de ce qui vient (à Datsan, principal monastère bouddhiste de Bouriatie (...) Après les bulbes: des pagodes sur la terre sibérienne). Et, avant Lhassa, nous nous plions à son attente volontairement prolongée.

  Cet immense parcours est l'occasion d'une centaine de rencontres  plus ou moins longues (fortement arrosées de vodka en Russie, surtout le jour de la fête de... l'eau) -  souvent autant de destins des boutés hors de la grande Histoire, celle des vainqueurs. Soit des "locaux" qui surgissent sur son chemin (avec le plus souvent un sens étonnant (perdu pour nous) de l'hospitalité), soit des témoins dont on lui a parlé en chemin (on partage son regret d'avoir manqué le rendez-vous avec Tserendoulam (elle fut une évadée âgée de cinq ans) à Oulan-Bator), soit d'autres voyageurs (des Américains sur le Baïkal qui le prennent pour... un vagabond échappé du goulag, des Suisses), des pénitents qu'il rejoint en direction de Lhassa. Même une pause forcée est une chance de découvertes et d'échanges improvisés. 

  Le récit est toujours enrichi par l'image : en peu de mots, Tesson sait capter et restituer parfaitement la sensation d'un lieu et d'un être. Songeons à la région médiane de la Selenga et à son échappéeIl y a dans le paysage, par un triple effet de l'immensité du ciel, de la pureté de l'air et de l'uniformité du socle, une illusion de basculement du panorama vers le lointain. En Sibérie, le paysage aussi s'échappe par ses lignes de fuite.» ) comme à l'image de la herse (ou de la haie d'honneur) attribuée à l'Himalaya ou encore à l'impression de chute du décor aux abords du Sikkim (un potager perché).

 Si le descriptif et le narratif dominent ces pages on remarque aussi  un grand sens de la scène comique (le comptage des cochons, les conséquences de l'entretien avec un chaman mongol, ses combats contre taons et moustiques, bien d'autres) autant qu'un goût pour l'humour (son regard sur les Anglais, justement), l'ironie (des situations - dans cette quête de la liberté il se retrouve souvent placé sous la protection de... Staline et de Mao et il passe même par l'état indien à la plus forte coloration communiste (le Bengale)) et, parfois, l'autodérision. 

Traversées

 Le trajet choisi par Tesson lui permet deux types de traversées souvent indissociables aussi bien à grande échelle comme dans son cas qu'à l'échelle plus réduite d'une ville : la traversée spatiale (douloureuse, monotone, illuminante) qu'il décrit avec talent (l'enfer de Gobi, le paradis de Darjeeling) mais aussi la traversée temporelle d'époques très différentes qui se juxtaposent et se télescopent. Au Tibet (qu'il considère comme éternel), le pélerinage dévolu au Karmapa (près du Lac Nam) lui semble comme la procession continue d'une tribu du début du monde qui se mettrait en branle vers les âges nouveaux. Dans la solitude sibérienne, si l'on a vécu les déchaînements du ciel sur la rive d'un fleuve, on ressent un peu de ce préhistorique effroi de l'âme devant la nature. Dans la steppe, les chiens nommés mastiffs, proches du loup, quand ils chassent poussent des aboiements catarrheux venus du fond des âges et des tripes.  Auprès des descendants mongols (fils du vent), sur la base de ses lectures et de ses connaissances, il se remémore l'une des forces impériales les plus sanguinaires de toute l'histoire de l'humanité et constate avec tristesse l'agonie du nomadisme. Dans la séquence russe, son point de départ correspondait aux restes d'un camp (Aldan) mais plus loin, il trouvera des traces de travaux datant des pionniers défricheurs de taïga, envoyés par les tsars soucieux de conquérir la Sibérie, et  découvrira même un village qu'un certain Vladimir reconstruit à l'identique d'une ville du XVIIIe : il attend le jour de l'édification du "bulbe". En plus d'un point il tombe sur de lointains descendants de décembristes déportés en Sibérie, amoureux de leur terrain d'exil et dont il trouve de nombreuses traces «dans l'élégance d'une maison, dans la silhouette d'une église dressée au milieu d'une clairière, dans la présence d'une bibliothèque au milieu d'un hameau.» Il est partout accablé par le lourdement symbolique béton stalinien ou brejnevien avec parfois la surprise des reliquats de la nomenklatura comme cette base touristique du «genre de celles qu'on trouvait en Europe de l'Ouest dans les années 1930 avec jeunes filles à chapeau, dames à porte-cigarette et messieurs buvant du vermouth. Sauf que là, c'est de la vodka.» Au Tibet, il éprouve le besoin de nous raconter la victoire des Anglais (en 1904) qui leur offrit Lhassa là où les espions, les diplomates, les aventuriers et les géographes avaient échoué. Il ne se laisse pas tromper par les reconstructions (politiques) à l'identique des monastères détruits par la révolution culturelle chinoise : les mystiques ancestrales (dont il ne sous-estime pas la dimension durement théocratiquene s'éliminent pas facilement. 

  Ces traversées successives montrent dans tous les cas la sensibilité aiguë et vigilante que Tesson manifeste à l'égard de l'État et de ses modes et moyens d'appropriation (simultanément expropriation et appropriation) de l'espace et à leurs conséquences sur l'existence des populations. Quelle que soit sa forme, quel que soit son degré, la colonisation le rend particulièrement virulent.

 

Écrire 
 
 
   Écriture et marche sont indissociables, en particulier chez Tesson. À la fin du livre, avant les remerciements, dans l'inventaire du matériel "embarqué", on repère la présence d'«un cahier en papier de riz népalais et un stylo.» Une photo du cahier central montre le voyageur écrivant à la bougie dans une yourte devant deux Mongols (dont un enfant) : la légende parle de «souvenirs et de récit fixé en temps réel» (je souligne). Au cours de son récit, le rédacteur confie ses notes du mercredi 18 juin (ce qu'il a vu et entendu, ce qu'il a fait, la nature qu'il a traversée, la distance qu'il a parcourue) et, plus tard, dans la steppe mongole il fait allusion à son cahier en papier de riz et décrit son cheval Slavomir «arrachant des bouquets de myosotis et de cytise à grands coups d'encolure.» Pendant le terrible épisode du désert de Gobi, expérience de vide, de solitude et de monotonie, il ne peut résister qu'à l'aide d'idées et il lui faut tenir pendant neuf jours, entre chaque puits, un journal afin de ne pas se perdre dans la mêlée des images confuses qui l'assaillent et qui pourraient égarer ou dissoudre ses souvenirs. Journal (où la parataxe domine) d'une grande précision (géologique notamment) qui donne une certaine idée des autres soirées du voyage où convergent selon les cas, informations, notations captant l'instant, mémoire des sensations, dialogues, portraits, descriptions méditatives, scènes, plus rarement, souvenirs. Dans son épilogue, Tesson nous confie :«Dans la barque de bois qui m'amenait à Calcutta, puis au cours de ma traversée de l'Inde à moto, jusqu'à Bombay, sur une Royal Enfield 500, je griffonnais quelques réflexions dont l'ensemble pourrait s'intituler "notes sur l'Impossible" et que je livre ici, tel quel.»(J'ai souligné) - réflexions que nous avons déjà lues en partie dans des passages antérieurs.
   Mesurant combien l'écriture compte dans sa vie et ses voyages, on voudrait savoir ce qui s'écrit entre le moment de la marche (pendant lequel on sait qu'il se récite souvent (sur tous les tons) des poèmes) et le moment du cahier. Au rythme (ô combien) varié des pas, y a-t-il une écriture mentale? Que se passe-t-il entre le pas et le signe? Quelle distance peut exister (si elle existe) entre le cahier et le livre achevé, quelle part prend la réécriture? Prolongement, accomplissement, retour à l'élan du pas comme dans l'ajout qui lui vient au retour («Je me souviens d'une soirée lugubre passée à 5000 mètres de haut...(...). Ce fut ma nuit sur l'Acropole.») ? En compliquant singulièrement la question il nous pousse à interroger le temps réel de l'écriture.
 
 
 

 

 

  

Écrire, marcher : marchant dans le sillage des mots de tellement de voyageurs écrivains, écrivant au plus près de ses pas, Tesson retrouve toute la puissance confondue des deux gestes.
 

N'écrit-il pas «(...) et [je] redescends pour continuer à tracer sur la route les lignes de la longue lettre d'amour que j'écris à l'Eurasie depuis que je suis parti de Iakoutie.»?

 
À sa manière, l'écriture est aussi fil. (2)
 
 

Chiffres, nombres et lettres

    «J'escalade les pentes du dernier col avant Lhassa et bivouaque la nuit venue juste au dessous de l'isotope 4000 après une étape  de soixante-cinq kilomètres.» (je souligne) 

 

     Au milieu des noms de lieux, assez vite leur présence impressionne le lecteur. Les dates exactes du voyage ne sont pas envahissantes : la saison et le mois suffisent. Parfois un bilan s'impose (le sixième mois, le cent cinquantième jour). Le voyageur indique plutôt des heures de la journée, des degrés (température, situation (tel jour, au 44ème parallèle de latitude nord) ou orientation), des durées (du trajet, du sommeil (quand il dort dix-sept heures de suite), des distances franchies (précieuse aide de son GPS), avalées d’une traite (souvent sidérantes) ou parfois très lentement (au bord du Baïkal «Il me faut une heure et demie pour franchir le kilomètre que la falaise occupe. L'un des plus durs kilomètres de ma vie.»). Distances parcourues aussi par d'autres comme ces pénitents qui en un jour vont à Lhassa en rampant sur cinq à sept kilomètres. Chiffres de l'absurde contournement, chiffres des altitudes (pour leurs effets), des quantités de calories (avec un éloge de la tsampa) 225 (3), des anti-inflammatoires (2,5 grammes), des calculs indispensables pour l'eau:«Le secret de la traversée que j'entreprends réside là : dans l'absolue nécessité de ne pas manquer un seul puits. Mes propres réserves d'eau me mettent à l'abri de la soif pendant trois jours mais mon cheval, aussi adapté soit-il  à la sécheresse, ne peut se passer de boire pendant plus de trente-six heures. Ce qui réduit à un jour et demi la période de temps vivable entre deux points d'eau.» On saisit l'importance des cartes et on comprend ses colères devant l'inexactitude de certaines cartes allemandes. 

 Pourquoi autant de précisions? La suspicion généralisée, signe de notre époque, les imposerait-elle au voyageur d’aujourd’hui? Ce n'est pas l'explication et seuls certains de ses hôtes de hasard doutent parfois de lui. Par fierté (légitime)? Pourquoi pas mais c'est douteux, Tesson ne cherchant pas l'occasion de se grandir : en tout cas, autant de mesures du temps, de l'espace franchi et des températures servent  incontestablement au lecteur qui peut se représenter mentalement ce que signifie réellement tel passage (parmi cent autres): « À force de ne rien faire d'autre qu'avancer d'une seule jambe, je viens quand même chaque jour à bout de trente à quarante kilomètres : et ce sont des kilomètres de grande importance car ils sont volés à une route alignée comme un fil à plomb sur le 180e degré de la rose du vent maudit

   C'est la proximité du récit avec le genre du journal (nous avons vu sa nécessité dans le Gobi, ajoutons le moment de sa convalescence pour reposer et soigner son genou) qui l'explique un peu mieux : il y revient avec Dans les forêts de Sibérie (qui est lui, à proprement parler, un journal) : « J'écris un journal intime pour lutter contre l'oubli, offrir un supplétif à la mémoire. Si l'on ne tient pas le greffe de ses faits et gestes, à quoi bon vivre : les heures coulent, chaque jour s'efface et le néant triomphe.» Une remarque nous mène plus loin, elle se situe lors de sa blessure au genou : «Entre les cols, je m'allonge sur le glacis, bras en croix, protégé du vent par mon sac et m'endors quelques minutes avant de reprendre le long dénombrement de mes pas. Car j'en suis à compter mes foulées pour tuer le temps. Quand vient le chiffre mille, je crie "un" dans le vent. Au chiffre "10", je sais que j'ai fait huit kilomètres  et m'autorise à dormir cinq minutes (Je compte 120 pas pour cent mètres). Tout marcheur au long cours sait que l'algèbre peut venir à sa rescousse et a tenu un jour dans sa vie ce genre d'arithmétique salutaire.» Nous sommes loin de l'idéal qu'il dessinait au début de son itinéraire : «Je veux mesurer pas à pas en lenteur et solitude, ce qu'il en coûtait aux naufragés du siècle rouge, aux bannis des années d'acier de naviguer sur les grandes terres centre-asiatiques pour gagner les côtes de la liberté.» (j'ai souligné). Un épisode nous éclaire encore mieux :«À l'aube, je suis victime du tour que me joue mon inconscient (à moi qui me targue de ne pas en avoir !). Par cinq fois , je me lève et me prépare à partir jusqu'au moment où je m'aperçois en sursautant  que ce n'était qu'un rêve cinq fois recommencé. Je suis en réalité si assommé de fatigue que mon psychisme invente ce stratagème pour calmer ma volonté qui, elle, hurle de s'en aller, de s'arracher au confort du bivouac.» (j'ai souligné)

  Quelques remarques autocritiques indiquées ici et là Dans les forêts de Sibérie s'expliquent mieux. Le double luxe vanté dans L'AXE (être seul et pas pressé) était parfois dilapidé. L'avancée n'apportait pas toujours la paix. Il y eut par moments de l'avancée pour l'avancée, quoi qu'il advienne. Parfois les heures de la marche finirent par ne plus ralentir les heures et une frénésie s'emparait de lui : «Je me souviens de mes voyages à pied dans l'Himalaya, à cheval dans les monts Célestes, à vélo, il y a trois ans dans le désert de l'Oustiourt. Cette joie, alors, de triompher d'un col. La rage carnassière à abattre les kilomètres. L'envie de mourir d'avancer. Parfois, j'allais tel un possédé, marchant jusqu'au délire, à l'épuisement. Dans le Gobi, je m'arrêtais pour passer la nuit, là, m'écroulant sous moi à l'endroit de mon dernier pas et repartais le lendemain, sitôt l'œil ouvert, machinalement. Je jouais au loup (...). J'étais enchaîné à l'obsession du mouvement, drogué d'espace. Je courais après le temps. Je croyais qu'il se cachait au fond des horizons.» (l'italique est de l'auteur)

  Le souci d'exactitude répond surtout à une conviction : les plus hauts  saisissements de la beauté et de la spiritualité sont inséparables de la plus lourde matérialité : « Je trouve parfois inepte cette marche imposée, mais j'efface vite ces doutes. Il me suffit de constater que pendant ces heures d'effort stériles, il n'y a pas d'espace pour une onde de bassesse. Pas de turpitude. Pas le moindre gramme de la boue du monde. Pas d'interstice pour une pensée néfaste. Il n'y a place que pour l'effort pur, fourni dans un décor de premier matin, pour la contemplation et pour l'obstination. La grandeur des jours nomades, c'est qu'ils sont clairs comme le cristal. Sur la montagne, Nietzsche célèbre la grande Santé. Dans le Tsaidam, je vis la grande Pureté.»

 
 

ÉPICITÉ

  Le combat de l'homme avec les éléments est un des aspects traditionnels de l'épopée. Si l'on oublie une seconde les suspicions qui pèsent sur le témoignage de Rawicz on se convainc vite que ce parcours des indomptables relève en bien des endroits de l'épique et Tesson emploie lui-même le mot d'épopée à ce propos et il l'applique encore à des faits avérés «Certaines épopées d'évasion (comme celle de Clemens Forell ou bien celle des vingt et un vieux-croyants qui sont parvenus à Calcutta venant de l'Altaï) sont d'incontestables pages de l'Histoire que personne ne peut nier.» C'est avec l'émotion et l'admiration qui était déjà celle de l'adolescent qu'il était à la première lecture qu'il résume le Gobi, ce sommet mystique de l'évasion de Rawicz, si discuté justement. 

  Est-ce pour autant que Tesson adopte lui aussi ce registre? Certes, on vient de voir qu'il ne cache pas ses difficultés et ses souffrances. Parmi les éléments, si l'eau n'a pas toujours ses faveurs (il déteste la pluie et voit en l'eau une passivité qu'il rejette), si le feu le fascine, l'air sous la forme du vent déchaîné déclenche en lui des images de combat épique qu'il généralise vite pour ne pas se grandir : «(...) tête baissée, je me lance dans ma charge contre le vent. On est toujours perdant à ce genre de tournoi. Non content de vous ralentir, le vent (pour peu qu'il soit contraire) est un fluide délétère qui rampe dans l'âme et la vide de son énergie, il s'immisce dans l'esprit pour en devenir l'unique préoccupation, il caresse le corps entier, indifférent à la haine que lui vouent chacune des cellules de la peau, il sape l'élan vital de celui qui l'affronte. C'est le pire ennemi, le plus constant, suprêmement invisible.» (4) Cependant, il ne fait pas dans le dolorisme et n'entonne jamais pour lui les trompettes réservées aux "vrais" héros, les explorateurs du passé, les ouvriers sacrifiés aux grands travaux chinois (comparés à des titans et des damnés), les pénitents qui rampent jusqu'à Lhassa qui savent comme tous les croqueurs d'horizon que l'immensité spatiale finit toujours par capituler devant l'obstination.» et, naturellement, tous les évadés, connus ou inconnus. Il n'est dans certains moments d'épuisement qu'un fantôme qui court après d'autres fantômes. 

 De façon fréquente mais assez singulière c'est souvent au cœur des descriptions géographiques que Tesson place l'affrontement épique. Ainsi des «déserts de Sérinde [qui] ne veulent pas mourir. Vers le sud, pourtant, ils seront contraints de s'effacer pour laisser le rempart des hautes montagnes défendre le plateau tibétain. Le désert luttera jusqu'au bout. Il lancera des assauts perdus d'avance contre les versants.»(j'ai souligné). Le combat épique est alors dans le regard du voyageur revivant d'archaïques déchaînements géologiques. C'est au présent de vérité générale qu'il raconte le Sikkim: «Quant à descendre du Tibet pour s'enfoncer dans la forêt sempervirente, c'est entrer dans l'Éden après la traversée du désert. La jungle se lance à l'assaut de la montagne avec la vigueur d'une vague mordant le récif. Elle se maintient jusqu'à 3000 mètres d'altitude et capitule au-delà pour laisser la place aux cédraies.» Ce présent vaut pour tous les décors effrayants que traversèrent les fugitifs. 

 

"LE PANTHÉON DE MON CŒUR"

                       "Ici on vit comme des oubliés" (page 63)

 

  Ce panthéon est vaste : Tesson voulait refaire dans des conditions voisines le trajet épuisant de Slavomir Rawicz et de ses compagnons d'évasion. En même temps, en suivant cet itinéraire, il chercha les témoignages d'autres évadés du système soviétique qui auraient pu emprunter l'axe du loup  : beaucoup de familles anonymes cherchèrent le sud pour échapper à la collectivisation forcée de 1924 ; en Mongolie, des moines ont fui les purges de 1937 ; plus tard, des croyants ont cherché à échapper au système chinois colonisant le Tibet : «De nombreux Tibétains, religieux, paysans, citadins, simples citoyens, femmes et enfants continuent à fuir le communisme. Ils gagnent le Népal à travers des hauts cols enlacés (...). Beaucoup perdent leurs mains ou leurs pieds pendant la traversée.» Il nous apprend même le trajet en sens inverse d'un alpiniste allemand, Heinrich Harrer, qui remonta vers le nord pour échapper à un camp militaire des Indes britanniques en 1939 et demeura sept ans à Lhassa.

 De façon plus large il est ému par tous les naufragés du siècle rouge, par tous les anonymes marqués par le siècle (comme ce pauvre 194 à qui manque une phalange, et donc, le quatrième chiffre, celui de la date de son emprisonnement). Autant qu'aux évadés dont il recherche la trace, son intérêt le pousse à évoquer les anciens détenus devenus libres (certains ont même la nostalgie de ce statut), les vieux-croyants réprimés et dans l'ensemble tous ceux qui n'ont pas laissé de traces, tous les négligés du progrès, tous ces sacrifiés comme les zeks qui ont construit sous le knout d'immenses routes ou des voies ferrées et qui ne furent jamais réhabilités. Il retrouve au Tibet des ouvriers chinois qui ont les mêmes silhouettes : «Mêmes efforts et même peine en Russie et au Tibet pour recréer les montagnes d'après une autre volonté. Même prolétariat se mesurant à la nature à la seule force de ses mains, corvéable à mort et dont l'inépuisable effectif justifie qu'on n'en prenne pas grand soin.» On constate sa curiosité fraternelle pour toutes les constructions abandonnées (isbas, églises, kolkhozes) ou négligées (ce qu'il reste des travaux si élégants des décembristes), sa tendresse pour les fonctionnaires envoyés dans ces régions austères qui vivent dans un isolement extrême (comme au bord du Baïkal) et cèdent au charme consolant de la boisson ; son intérêt pour les "prisonniers" volontaires (comme les chercheurs d'or) ou pour ce couple (Vera et Sacha) qui vit seul dans la taïga. Sans parler du cas qu'on lui rapporte, ce soldat de Vlassov qui tirait sur ses poursuivants en ne touchant que leur casquette et qui survécut dans les forêts de la Mongolie pour n'en sortir que sous Gorbatchev, en 1986. 

 Dans sa recherche de l'homme évadé, l'oublié, l'abandonné, le délaissé, le vaincu qui ne demandait rien retiennent conjointement  Tesson. L'évasion apparaît d'autant mieux comme l'axe de son livre : évasion au sens étroit, évidemment plus tangible, entendue comme arrachement périlleux aux contraintes d'un système répressif ; mais aussi, plus généralement, comme mode d'être. Au Tibet, il annexe même à l'évasion, aussi bien les trois pénitents avec qui il chemina un temps, vers Lhassa («Il me semble côtoyer trois âmes pures en résidence provisoire dans trois corps. Ils me font penser à des évadés. Comme les fugitifs, ils n'ont que le ciel pour toit, ils méprisent les contingences, ils titubent dans leurs haillons, ils s'en remettent au ciel, ils sont tendus vers le but telles des flèches que rien ne pourrait faire dévier, ils s'estiment chez eux là où ils ont décidé de faire halte. Un évadé c'est une Volonté en marche. Eux c'est la Foi en mouvement.»)  que la vénération rituelle pour le jeune guide spirituel, le Karmapa à laquelle il assiste vers le lac Nam («Aussi ai-je beaucoup de mal à m'empêcher de voir dans ce pèlerinage consacré à la vénération d'un jeune fugitif autre chose qu'un hommage rendu à l'évasion») ou encore, après le Tibet,  que deux saddhus shivaïtes qu'il considère comme évadés du monde tangible en quête de la liberté de l'âme.

 Aux côtés de ceux dont les mots ont gardé la mémoire, son panthéon accueille tous ceux dont l'élan (grand ou réduit) est demeuré à jamais sans traces.

 Enfin, de façon très symbolique, au cœur de la beauté des Qinghai, il repense à un personnage qui le fascine doublement : Ferdinand Ossendowski, auteur du célèbre  Bêtes, hommes et dieux. Ce géologue polonais traqué par les rouges dans les années 20 (il parcourut des espaces qu'a pu emprunter plus tard Rawicz) aura connu deux évasions : celle qui lui permit d'échapper aux bolcheviks et surtout celle qui fit de ce savant rationaliste un initié à l'occultisme.(5)  

Évasion physique et surtout évasions intellectuelle et spirituelle, sauts audacieux qui comptent avant tout comme arrachement à tous les conforts, à toutes les habitudes, à toutes les certitudes sclérosantes. Ce n'est pas un hasard (Tesson multiplie les signes d'un sérieux doute envers le hasard) si Priscilla et lui passeront vers «le monastère de Lachen, non loin duquel Alexandra David-Néel séjourna pendant trois ans, réfugiée dans une grotte, s'initiant à la mystique bouddhiste.»

 

 Impossible ?  

 

   «Ils l'ont fait parce qu'ils ne savaient pas que c'était possible.» Mark Twain (p.266)

 

  Au départ, il s'agissait de suivre la direction empruntée par Rawicz : jamais le voyageur ne perd l'occasion d'y renvoyer. Avec honnêteté, dans la mesure où il ne cherche jamais à se mettre en avant et souligne au contraire les privilèges (très relatifs tout de même) de sa situation de marcheur qui a choisi son parcours et ses contraintes sans être traqué par personne. Avec lucidité et bienveillance : il ne ferme jamais les yeux sur les anomalies, les erreurs et approximations de l'évadé (à propos du Gobi, de l'"oubli" de la bande de Gansu, du couple de yétis). Dans son récit comme dans son épilogue il défend l'idée d'impossible possible pour des marcheurs (habitués à souffrir comme personne) pris entre deux types de mort et il tente d'expliquer les "erreurs" de Rawicz par les conditions d'écriture (il dicta son livre à un journaliste, Ronald Downing) et par le moment historique. Il considère que les absences de traces (il les constate dans le Sikkim et même en poussant jusqu'à Calcutta pour consulter des archives) ne prouvent rien. Trop de cas semblables dont on a les témoignages attestent d'une possibilité plausible. Tesson avait alors envie d'y croire par une affection naturelle pour les conquérants de l'impossible : trop d'entre eux ont repoussé les limites de l'impossible.(6)

  Cette marche fut donc aussi l'occasion d'une célébration de l'évasion qui mena au panthéon que nous venons de visiter. Évasions de toutes sortes dans un espace, «une terre immense où sont rendues possibles aux cœurs aventureux et aux âmes sauvages des destinées que n'autorisent pas les structures corsetées de notre Europe occidentale méticuleusement anthropisée».

 

   Enfin, cette descente le long de l'axe du loup nous laisse approcher du pas de Tesson. Elle confirme ses réticences, ses détestations, ses rejets (parfois violents (les Han, la phallocratie indienne)), mais révèle en lui avant tout des essais de soi qui prennent des proportions inédites dans sa vie de marcheur. Tôt, vers la Bargousine, il part sur des bases modestes : « Je découvre un nouveau sens à ma vie : marcher tout le jour durant, boire l'eau du lac, suivre la course des hérons au ras de sa surface, pêcher un poisson et passer de longues minutes à la préparer puis chercher un endroit où jeter mon bivouac. Et le sens de la nuit c'est de se reposer de cette belle vie-là.» Ce qui l'attendait était d'une autre dimension : expérience physique (souvent) exténuante (la fatigue abrutissante dans le bagne du Gobi ou dans le vent affamant du Tibet)) ou (plus rarement) gratifiante (comme par exemple la saisissante beauté minérale des Qinghai), parfois de façon simultanée comme ici dans un dédoublement : «mon corps meurtri par les coups de boutoir de la route cahoteuse la morsure des insectes  continue d'avancer pendant que mon esprit ; indifférent à la peine que j'endure, sort de son oothèque et vague, parfaitement étranger à l'enveloppe qui l'abritait jusqu'alors. Cet égarement dure pendant deux ou trois minutes au cours desquelles je ne perds pas ma lucidité mais, au contraire, me force à rester concentré pour que ne se rompe pas le fragile état de grâce, ce flottement ténu qui, s'il perdurait, me permettrait d'aller plus loin encore et sans souffrir sur le chemin.» ; expérience morale (la pureté  dans le Tsaidam et partout, fondamentalement, la Volonté), fulgurances intellectuelles (7) (ainsi le projet soviétique qu'il comprend soudain en direction de Macha :« mille races, une terre, un même but et toutes les forces fraternellement unies, toutes les énergies ensemble cotisées, tous les gens et toutes les Lioubov - Russes blonds et Asiates graciles - rassemblés pour bâtir.»), expérience spirituelle (Lhassa était l'un des buts les plus désirés de sa vie, royaume de l'énergie, noeud cosmogonique, tellurique et géomantique) qu'il ne développe guère sinon obliquement avec les pénitents (ils sont en marche depuis cinq mois) qu'il accompagne dix jours ou, bien avant, quand il parle de l'euphorie qui le prend un jour au bord du Baïkal: «Je pleure, je ris, j'avance, je lance au lac des versets poétiques. Je sens monter en moi l'impassibilité des vagabonds japonais de la tradition zen. Il s'agit pour eux de laisser les sensations leur traverser le corps sans s'y fixer jamais et d'accéder à l'imperméabilité, à l'image du martin - pêcheur qui réussit à plonger dans l'eau et à en ressortir sec. Ainsi seulement peut naître en l'âme l'apaisement final. L'acceptation totale du monde. Non pas une acceptation passive mais impassible. Réconciliée.» La phrase suivante amusante et profonde dit bien que son expérience n'est que passagère : «Peut-être le léger état de sous-alimentation dans laquelle je me trouve depuis quelques jours explique-t-il ces sensations aériennes qui montent de l'âme, sans crier gare.»...

  

 

   Essais de soi poussés aux limites sans jamais que soit atteinte (ni même recherchée) une unité mystique d'un soi fondamental ou son élimination - sinon par le sommeil («Au bout du quatrième jour, je n'éprouve de bien-être que dans l'annulation de moi-même par le sommeil.»)...

 

  Essais de soi à partir d'expériences hétérogènes discontinues et souvent sur le fil que seule la volonté rend possible et que le fil de l'écriture restitue dans leur souveraine variété.

 

  Initiation interminable que cette autre expérience (apparemment antithétique) de la cabane au bord du Baïkal n'annule pas mais complète heureusement en mettant en avant la dimension contemplative.

 

UN AUTRE MOT

 

 Presque aussi rare que fil, tout aussi symbolique, le mot royaume revient parfois sous la "plume" de S. Tesson. Il l'emploie au sens propre (« Les Chinois sont en train de porter le coup de grâce au Tibet qui n'est déjà plus que l'ombre de l'ancien royaume qu'il fut.») ; il s'en sert comme image (En Mongolie :«Cette année, le ciel s'épanche. Les orages sont à la mesure des steppes : titanesques. Ici, les nuages ont la taille de royaumes.» ou «La Russie est l'empire du bringuebalant»). Mais il y a plus frappant : « Je suis arrivé au bout de la terre russe. En face, à moins de quinze mètres, inaccessible : la Mongolie. Je vis en ces quelques secondes l'un de ces bonheurs qui justifient des mois de voyage  : celui d'avoir atteint les portes d'un royaume, le bord des falaises de marbre, les rives des îles de corail ...».

  Sous les pas, dans une évasion permanente dont on n'a jamais le dernier mot, le seul royaume qui compte.

 

  À Darjeeling, «à la demande du constable du pipe band de la compagnie de police armée du Bengale [il] sonne devant la silhouette du Kanchenjunga quelques airs de cornemuse. Il [lui] plaît de croire que c'est en l'honneur des évadés politiques que [leurs] laments s'élèvent, par-dessus la colline.» L'axe du loup n'aura pas été en reste...

 

Rossini, le 23 août 2017

 

NOTES

(1)On peut penser que Tesson néglige certains aspects de leur histoire.

(2)Dans une œuvre plus récente, Dans les forêts de Sibérie, en regardant les dessins de la glace, de façon très large, il s'inscrit dans une longue tradition, celle d'une écriture de la nature

(3) Avec Dans les forêts de Sibérie il reviendra sur la notion d'énergie grise.

(4)En une phrase nous tenons les plus grandes catégories de Tesson. Son axiologie.

(5) Ossendovski rencontra le terrible baron von Unger-Sternberg dont parle Tesson en passant par la Mongolie.

(6) Depuis la parution du livre de Tesson, une hypothèse est apparue :  Rawicz se serait contenté d'exploiter le témoignage d'un compatriote qu'il aurait romancé. Cette hypothèse est elle aussi contestée.

(7) Prouesses intellectuelles qu'interdit, selon lui, le vélo.

 

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