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13 juin 2017 2 13 /06 /juin /2017 06:02

 « Je sais combien peu ce qu'on appelle monde me concerne, et comme ce que j'appelle silencieusement le monde, moi, me paraît grand et exaltant. (...) Tout est beaucoup pour moi, même les choses les plus infimes.» (page 173)

 

         Robert Walser qui, après une vie d'errance en Suisse et en Allemagne, entra à l'asile de Waldau (1929/1933) puis à celui de Herisau (jusqu'à sa mort en 1956), est l'auteur d'une des œuvres  les plus singulières du XXème siècle. Parmi des centaines de textes (sans compter les "microgrammes" heureusement décryptés), trois romans, écrits assez tôt, très vite et de façon rapprochée, sont un peu plus connus : Les Enfants Tanner en 1906, Le Commis en 1907 et L'Institut Benjamenta (le titre allemand étant Jakob von Gunten) publié en 1908 et que nous allons tenter de lire. (1) 

 

Un conte ?

 

   «Mon dieu, il m'arrive parfois de ressentir tout mon séjour ici comme un rêve incompréhensible.»

   «Notre enseignement comporte deux parties, l'une théorique, l'autre pratique. mais aujourd'hui encore, ces deux sections m'apparaissent comme un rêve, comme un conte de fées absurde et plein de sens tout à la fois.»

 

    Marthe Robert (qui traduit le texte) le rappelait dans sa préface : W. Benjamin a noté (2) qu'il y avait chez Walser des éléments de conte («Bien entendu, leurs personnages ne sont pas semblables à ceux de Walser,  ils luttent encore pour se libérer de la souffrance. Walser commence là où s'arrêtent les contes.») Formellement, dans L'Institut Benjamenta on retrouve comme une structure malmenée avec des éléments classiques du conte et même une l'allusion à un royaume idéal et, à deux reprises, une comparaison avec les paysans de chez Grimm.

 En dehors du narrateur et de ses camarades comparés aux gnomes des récits populaires, deux personnages semblent orienter l'"aventure" et préparer le héros (Jakob) à des épreuves (la  toute première, prosaïque, ayant trait à ...l'argent) : Benjamenta, le directeur (tour à tour irascible, violent et soudain amical) qui se donne pour une sorte de roi détrôné et fait souvent figure d'ogre (ou de tigre affamé) et Lise, sa sœur, une jeune damela fée bienfaisante, la princesse délicate, la créature supérieure qui parfois fait penser au passage d'un esprit. Son portrait, d'une grande complexité souligne tout à la fois sa beauté, son mystère (« (...) ces yeux paraissent tout à la fois ne rien dire et exprimer l'inexprimable, tant ils donnent l'impression d'être connus et inconnus en même temps»), sa souffrance injuste et les craintes qu'elle fait naître («Ces yeux ! Les regarde-t-on une fois on plonge dans quelque chose de profond, quelque chose qui provoque l'angoisse de l'abîme.» mais encore : «En regardant les joues de mademoiselle Benjamenta, ON PERD L'ENVIE DE VIVRE, ON A LE SENTIMENT QUE LA VIE NE PEUT ÊTRE QU'UN GROUILLEMENT INFERNAL OÙ SE CÔTOIENT LES BRUTALITÉS LES PLUS VILES. Quelque chose d'aussi délicat vous ouvre presque impérieusement des perspectives dures, menaçantes.»)(j'ai souligné)

 

  Dans la première partie, le narrateur héros évoquant son intégration rapporte ce qui se passe dans l'Institut, indique son mode de fonctionnement (de dysfonctionnements plutôt). Sa quête paraît modeste : après s'être adapté aux rites étranges de cet internat il lui faudra trouver un emploi de valet ou de serviteur - disons d'inférieur. Cet internat possédant en principe le Gotha dans sa clientèle (le doute est assez vite permis), il s'agit pour l'impétrant de s'endurcir (de façon stoïcienne, un grand mot) avant d'entrer dans le monde et de se former à l'exigence du renoncement et de la soumission la plus basse. Devant cette quête régressive (au mieux, stagnante), notre horizon d'attente devient vite celui d'une réussite passablement problématique. Au cœur d'un quotidien qui ne réserve guère de surprises le héros semble se diriger vers une quête mineure dont l'objet tient dans les appartements privés de l'Institut qui, finalement, n'auront rien d'exceptionnel ni de magique et se résumeront à deux poissons rouges et un ameublement du dernier bourgeois....

  La narration prend peu à peu une orientation imprévue car les deux dirigeants se rapprochent nettement du héros qui parvient à pénétrer les "secrets" de ce duo (le secret fascine le héros walserien). Les contrôleurs formateurs de cet univers perdent peu à peu de leur aura pour des raisons différentes : Benjamenta, tout en restant parfois menaçant et féroce, veut garder le jeune homme auprès de lui et dès lors lui réserve, malgré les coups violents, un traitement de faveur car il éprouve pour lui une inclination étrange et lui révèle ainsi son point faible - un fruit défendu se glisse entre eux. Lise, baguette blanche en main, l'initie à une sorte de connaissance globale des composantes du monde en lui faisant vivre une expérience unique où le concret et l'abstrait échangent leurs attributs : sous forme allégorique on découvre même des concepts-paysages. Mais toute cette puissante révélation le pousse à embrasser avec ferveur la Nécessité, à «entrer bravement dans l'inévitable.» et à admettre en tout le renoncement et l'abnégation. Une initiation étourdissante qui mène à un contentement réduit à très peu. L'avenir qu'elle lui prédit n'a rien d'exceptionnel. Et la princesse qui n'en était pas une, pleure beaucoup sur son sort (y compris au milieu d'une "leçon") et, surtout, meurt assez vite.

 

   Autrement dit, voilà un emploi bien particulier du conte : la dimension "réaliste" poussée parfois jusqu'au grotesque et d'une rare force critique comme on verra (l'enfermement dans l'inertie, les sévices, l'attente presque sans objet) relève plutôt du roman désenchanteur et définit d'avance la réalité d'un monde sans espoir de salut, dominé par la phrase, le mensonge et la vanité (je souligne) ; d'autre part, nous assistons au déclin (voire à la mort, celle de Lise) des deux figures tutélaires, le héros devenant un surprenant adjuvant pour le soi-disant Maître de ce microcosme léthargique. Qu'on songe à la volonté du nouveau au moment de son installation :«pénétrer le secret des Benjamenta. Les secrets laissent pressentir un enchantement intolérable, ils répandent l'odeur de quelque chose d'indiciblement beau.» Nous en sommes loin.

  Complétons : l'originalité du traitement walserien du conte réside enfin dans la liberté donnée au jeu instable des polarités prises dans des mouvements affolants. Aucune n'y échappe : le chaud / le froid, le propre / le figuré, la nature / la ville, la bonté / la beauté, la culture / l'inculture, la richesse / la pauvreté,  la nouveauté / le répétitif ( ce qu'il recèle - l'analyse en est très fine), la sottise / l'intelligence, le plaisir / le désagrément etc.. Voilà aussi un conte test pour nous, lecteurs.

 

  À la fin, ces lambeaux hantés d'éléments du conte s'achèvent sur un puissant rêve et sur un départ apparemment plein de promesses. Restons-en là pour l'instant et voyons pourquoi ce texte est à ce point complexe. Examinons une difficulté fondatrice.

 

 

L'énoncé

 

  «(...) ce que je ne souhaite pas, tout en le souhaitant malgré tout » (page 64)

 

 «Pour Walser la forme du travail est si peu secondaire que tout ce qu'il a à dire est totalement éclipsé par l'importance de l'acte d'écrire lui-même, on dirait presque que cela est balayé dans l'acte d'écrire » Walter Benjamin (ibid)

 

  Quelques lignes suffisent pour s'en assurer : très tôt, la lecture de Walser se révèle problématique. Pour toutes les raisons possibles : narrative, thématique, générique, “philosophique” (penser ou pas étant un objet cardinal de méditation). Mais ce qui impose le plus (et le plus vite) la sensation d’épreuve de lecture et qui entraîne à sa suite tous les autres aspects, c’est la phrase walserienne.

 Non que sa phrase soit agrammaticale mais, au sein d’un paragraphe, dans la logique attendue, elle bloque la lecture ou, au moins, la surprend et la suspend. A-t-on bien lu? Que penser de ce paragraphe :«Il faut absolument que je fasse encore une frasque aujourd'hui. Autrement je mourrais de joie, je mourrais de rire. Mais Mademoiselle pleure ? Qu'est-ce que cela veut dire? Suis-je fou?»? Et du sourire des femmes qui exprime deux choses à la fois : une habitude niaise et un morceau d'histoire mondiale.»? Le choix que le rédacteur vous laisse est souvent curieux : «Suis-je dans une maison des morts ou dans un palais de célestes délices?» Il lui arrive de remettre en cause ses affirmations : « Je ne me développe pas. J'affirme cela comme ça, en l'air.». Il a de fréquentes hésitations : «Qu'est-ce qui m'arrive? Parfois je me fais un peu peur mais pas longtemps. Non, non, j'ai confiance en moi. Mais n'est-ce pas vraiment comiqueCertains énoncés laissent pantois. Benjamenta le renvoie dans la classe auprès de Kraus. Une sensation s'impose soudain : «Je restai longtemps ainsi, car il y avait quelque chose, un quelque chose que je ne comprenais pas tout à fait. C'était comme si je me retrouvais chez moi. Non, comme si je n'étais pas encore né, comme si je flottais dans un élément d'avant la naissance !

 

 Lire Walser, c’est s'arrêter, revenir en arrière, de quelques lignes, de quelques pages. C’est le relire inévitablement. C’est buter sur une contradiction, se heurter à l’impression d’inconséquence et pas seulement dans les  beaux passages où l’imagination se fait vision (ainsi la foule «où les tramways ressemblent à des voûtes bourrées de mannequins» et «les omnibus clopinent comme de grands coléoptères lourdauds.»). Il est rare que ce qu’on croit acquis le soit longtemps : Jakob ne veut surtout pas voir son frère Johan ? Il le rencontre au moins deux fois. Il est rare qu’une affirmation ne soit pas rectifiée, remise en question. Le chroniqueur pousse très loin l'épanorthose. Pensons aux allusions à Dieu. Pensons à la comparaison avec Crésus qu'il est et n'est pas dans la même page. La palinodie pratiquée à des dizaines de pages de distance ne peut échapper qu'aux étourdis. 

 

  Affirmer est vital chez Walser. Le dire importe autant et peut-être plus que le dit. Oui, il faut le relire mais en sachant que chaque énoncé dans son instantMaintenant, c'est à M. Benjamenta que je pense. Mais je veux penser à autre chose, ou plutôt, je n'ai plus envie de penser du tout.») doit avoir une chance égale dans la nuit. Instant de l'énoncé (du oui gros d'un non, du non cryptant un oui - «Oui, oui, je l'avoue, j'aime bien être opprimé. Certes. Non, pas toujours certes. Que M. Certes disparaissent de ma vue.»), instant de la profération chez des héros qui, comme le note M.-L. Audiberti dans son beau livre (LE PROMENEUR IMMOBILE) «discourent plus qu'ils ne parlent.» 

 

Justesse de Walter Benjamin Dès qu'il prend la plume, c'est l'état d'esprit du desperado qui s'empare de lui ; tout lui paraît désespéré, un flot de paroles se déverse, chaque phrase n'ayant qu'un seul but, faire oublier la précédente.» 

 

 Ce constat, pas plus que les prophéties et les déroutantes chutes de paragraphe (ainsi « Un élève de l'Institut Benjamenta, par exemple, c'est quand il ne sait pas qu'il est sage qu'il l'est. Le sait-il, toute sa grâce et sa sagesse inconscientes sont parties, et il commet une faute quelconque. J'aime bien descendre les escaliers quatre à quatre. Quel verbiage!») - elles mériteraient une étude particulière), ne doit pas décourager, au contraire. Commençons par ce qui paraît à peu près incontestable. 

 

 Journal 

 

  «Un jour je recevrai un coup, l'un de ces coups qui vous anéantissent complètement, et tout sera fini, tout ce chaos, ce désir, cette ignorance, tout cela, cette reconnaissance et cette ingratitude, ces mensonges et ces illusions sur soi-même, ce croire-savoir et ce pourtant-je-ne-sais-jamais-rien. Mais je désire vivre, peu importe comment.» (page 148) 

 

   Ce roman jouant avec des débris du conte emprunte aussi au genre du journal (sans date). Dans ces confidences écrites le soir (parfois avec exaltation ou, vers la fin, avec précipitation) sur la grande table de classe et dont l'énoncé est, comme on a vu, parfois problématique, le narrateur raconte son quotidien dans l’Institut Benjamenta (rejoint au sortir du lycée) qui a perdu de sa bonne réputation (l'ameublement témoigne de lésine et la chambre de Jakob a quelque chose du trou à rats ou de la niche à chien) et dont la clientèle se réduit incontestablement. Nous suivons ainsi les étapes de l'installation du nouveau: il fut rétif à l'entrée (il refusa la chambre qu'on lui avait attribuée ; il s'amusa assez tôt à ne pas respecter certaines interdictions) mais s'adapta à sa manière en se faisant remarquer par les Benjamenta. Il décrit le bizarre fonctionnement de cette "machine" de formation-déformation-conformation qui n'enseigne rien et repose sur un formalisme extrême - coquille produisant du vide.

 

                 

                   

 

 

 

           

 

                    l'Institut Benjamenta (un nom opportun pour dresser les benjamins à vie et de la vie) selon l'analyse de Jakob qui croit pouvoir y apprendre par lui-même...

 

                   Un principe : “ peu, mais à fond”. «Apprendre peu mais toujours rabâcher la même chose!» Apprendre seulement le règlement en vigueur ou lire le manuel intitulé : “Quel est le but de l’école de garçons Benjamenta?” Il n’y a aucune autre matière (il est pourtant question d'un professeur de français, d'histoire naturelle, d'histoire romaine, d'un pasteur) que le cours qui se répète continuellement : “Comment un garçon doit-il se conduire?” Les devoirs sont rares. Accéder à la moindre connaissance est banni. Il arrive au chroniqueur de marquer de l’aigreur : «Nous nous trouvons toujours dans les griffes de fer des innombrables règlements et nous nous livrons toujours à nos répétitions sentencieuses et monotones

                  Sa clientèle  : le directeur soupçonne (à juste titre) de l'insolence dans la déclaration de son "disciple" préféré :« Vous recevez les patrons les plus distingués, des gens qui portent une couronne au revers de leur manteau, des officiers traîneurs de sabres tranchants, des dames dont la traîne s'approche avec un bruissement de vagues ricanantes, des femmes d'un certain âge pourvues d'une fortune énorme, des vieillards qui paient d'un demi-sourire d'un million, des gens de qualité, mais sans esprit, des gens qui roulent en automobile, en un mot, monsieur le Directeur, le monde vient chez vous.»

 

                      Son but déclaré : placer les élèves dans des maisons où ils seront serviteurs, valets ou autres variétés atténuées de l’esclavage. Pour ce faire, il faut les habituer à la soumission «notre honneur consiste tout au plus à être brimé et tenu en tutelle. Être dressé, voilà ce qui est honorable pour nous, c’est clair comme le jour.» Seuls comptent l’obéissance confiante, la dépendance la plus zélée, l’apprentissage de la privation et plus fondamentalement de la perte. Le résultat idéal? «Ce qu’est un élève de l’Institut Benjamenta, je le sais, cela saute aux yeux. Un pareil élève est un brave zéro tout rond, rien de plus.» (je souligne)

 

                  Ses moyens : sous le commandement des deux figures majeures et avec la collaboration d’"enseignants" peu respectés qui dorment la plupart du temps en "cours" (ont-ils oublié leur profession? Font-ils grève? Existent-ils  ?demande même le narrateur) s’effectue, en dehors des longues heures d’oisiveté (la moitié de la journée parfois) et en commençant par un rite d'attente tendue (jugé comique), un dressage du corps paré d’un uniforme (les passages sur nez, bouche (fermée férocement), yeux (dans l’idéal il faudrait les en priver), oreilles sont mémorables de vérité caricaturale) et de l’esprit qui doit savoir attendre, toujours attendre (ce qui n'est pas sans effet : «Ici on attend toujours quelque chose, et finalement cela vous affaiblit. Et d'un autre côté, on s'interdit d'écouter et d'attendre, parce que c'est inadmissible.») L'élève doit s’adapter à l’infériorité et à l’ennui, s’habituer au vide et à ne pas penser, à ne rien espérer tout en restant serein et gai. Le système est d'une rude perversité et sa dénonciation ici d'une grande intelligence : «La loi qui commande, la contrainte qui oblige, et les innombrables règlements impitoyables qui donnent le ton et nous montrent le  chemin : voilà ce qui est grand, et non pas nous autres élèves. Or chacun de nous sent, et moi le premier, que nous ne sommes que de pauvres petits nains sans indépendance, contraints à une obéissance perpétuelle. Et c'est bien ainsi que nous nous conduisons : humblement mais avec une extrême confiance. Nous sommes tous sans exception un peu énergiques, car la médiocrité et la misère dans laquelle nous vivons nous donnent sujet de croire fermement aux quelques conquêtes que nous avons pu faire. Notre foi en nous-mêmes est notre modestie. Si nous ne croyions à rien, nous ne saurions pas que nous sommes insignifiants.»(je souligne) 

Cette éducation passe nécessairement par l’inertie mais aussi, de façon plus surprenante, par l’activité voire la suractivité (leçons de danse, de maintien, de gymnastique dans une théâtralité supposée initier à la vie publique (dans la foule, à l’armée, dans des salons, l’église, partout)) ou tout simplement dans de petites pièces de théâtre. Le chroniqueur ne manque pas d'humour quand il suppose que dans ce cadre, même la sottise se développe...

 

 

   Le diariste évoque aussi ses principaux camarades dont il fait le portrait (physique, moral, intellectuel) détaillé (certains sont extraordinaires) ; il présente à tour de rôle les professeurs visiblement recrutés pour leur intelligence limitée : quelqu'un comme Bur, si génial, n'est pas à sa place dans cet élevage de marmottes. Jakob fait le récit de son (pauvre et rude) "apprentissage" et  rapporte de menus épisodes : il sort souvent dans la ville (notamment pour faire une photo d’identité à mettre dans son CV) et en éprouve un grande volupté  ; il rencontre son frère Johan qui l'enfonce dans sa nullité et complète ainsi son éducation benjamentienne d'abaissement («Reste pauvre et méprisé» «(...) le plus beau, le plus triomphal est d'être un pauvre diable»). Il détaille les étapes de son installation (il croit à un piège au départ), transcrit ses échanges toujours plus fréquents avec Benjamenta et Lise (la violence devenue aveu de faiblesse de l'un ; le déclin visible de l'autre après une initiation à la fois enchantée et désenchantante) et enfin l'effondrement de l'orgueilleux Institut où tout se réduit à rien. Il rapporte quelques-uns de ses rêves dont un, frôlant la folie, jugé par lui terrible, franchement sadique (et assez politique) mais à l'exact opposé des normes et de l'idéal benjamentin qu'il soutient ailleurs : il y agit comme un de ces maîtres qui attendent les purs produits de Benjamenta pour les exploiter ou en abuser. 

 Il revient sur des éléments de son passé (son père et sa mère, l'anecdote du valet Fehlman traitée de façon "politique" mais qui semble paradigmatique au plan psychique), consacre de longs passages à des distinctions (l'insolence du parvenu et la sienne; les variétés de sottise), à des réflexions générales ambitieuses et souvent contradictoires comme on a comprisIl aime à digresser (en reconnaissant son bavardage par pur remplissage comme il l'écrit), il réfléchit beaucoup par antithèses. Il lui arrive de développer ses rêveries : ce qu’il ferait s’il était riche (aucun achat, aucun voyage lointain, des promenades dans le brouillard ou la neige, des rencontres d'infortunés à qui il ferait des dons ou encore des festins orgiaques pour une dépense affolante qui le ruinerait et ferait venir sa mère auprès de lui) ; ce qu'il croit avoir été après l'an 1400 avec ses officiers, un grand capitaine habitué aux pires horreurs mais capable en même temps de générosité avec un traître et d'abandon de tous les avantages que sa victoire lui avait conférés - inutile de souligner un évident complexe de sabotage, un souverain désir d'échec ; ce qu'il ferait en grognard de Napoléon marchant interminablement en pleine Russie et devenant fou à l'évocation de son pays natal mais qui avancerait coûte que coûte parce que «la discipline et la patience militaires auraient fait de moi une masse compacte, solide, impénétrable (...). «Je ne serais plus un homme, mais une petite pièce de la machine travaillant à la grande entreprise» (idéal que reproduisait l'Institut Benjamenta, à sa façon)

 

 Ainsi, dans la même page, Jakob parle d'événements majeurs (à ses yeux) et d'autres, cocasses, singuliers qui pourraient sembler de peu d'importance mais où le réel et le fantasmatique se distinguent à peine, pas plus que le grave du futile et sont fréquemment traversés par des manifestations étranges (le rire) ou des réflexions lancinantes qui se contredisent ou plutôt qui s'ignorent. 

 

   Voilà donc un journal qui révèle une volonté de témoignage (il y a du chroniqueur chez Jakob - il est la bonne et fraîche mémoire de l'Institut comme le lui affirme le directeur Benjamenta) et d'auto-observation : pour quelle raison ? Parce que «depuis qu' [il est] à l'Institut Benjamenta, [il a] déjà  réussi à devenir une énigme pour [lui-même].» 

 

  Ses confidences opèrent ainsi comme un miroir, un miroir brisé, un miroir en train de se briser au fur et à mesure qu'il se construit.

 

 

 Auto-portrait

 

 

     Jakob von Gunten déclare dans son peu réglementaire curriculum vitae «n'espérer rien de la vie» mais reconnaît qu'en lui «une étrange énergie le pousse à connaître la vie à fond» : «J'ai une envie irrésistible de talonner êtres et choses pour qu'ils se révèlent à moi.» On comprend au détour de certains récits qu'il est le benjamin d’une vieille famille de guerriers, jadis, de négociants et de notables aujourd’hui (son père est Grand Conseiller, il a chevaux, voitures, laquais, les murs de sa maison respiraient le tact ; la mère avait une loge au théâtre !).  Il a vécu dans une toute petite capitale provinciale (vingt-huit mille habitants) mais a su se déprendre vite (en huit jours...) de l’attraction de la province et apprendre le goût de la vie urbaine dont il donne un puissant (et contradictoire) aperçu, parlant, là encore, de «l'impression de vivre un conte de fées, où tout serait sens dessus dessous »(je souligne) : selon lui, «la grande ville éduque car la vie y gagne un souffle plus délicieux Dans son tourbillon et son bouillonnement, elle est bien à l'opposé de l'Institut...mais ce n'est pas elle qu'il choisira pour finir. 

 

  Héritier (le mot rejeton revient de façon obsédante) de certaines qualités ancestrales (trop féodales) qu’il veut détourner de façon “moderne”, il a peu de rapports avec ses parents tendrement vénérés (il ne leur écrit jamais (c'est un des différences avec Kraus) car il ne veut pas en dépendre : ils devraient s’habituer à ne plus avoir de fils. On a vu qu'il a un frère Johann (une sorte d'artiste, bien installé, plutôt mondain (son analyse de la mondanité et du goût pour le nouveau est lumineuse), logé et meublé dans le goût des Gunten) aussi froidement réfléchi et calculateur que [lui] et tous les Gunten. Jakob veut renier complètement toute tradition orgueilleuse et rejette, en principe, une vie soumise aux principes héréditaires (dont il garde pourtant grandement la trace, justement, quand il rend visite à son frère). Avocat de la subordination, ses origines en font tout de même un rebelle (il s'intègre mal dans les premiers temps car il demeure vaniteux et fier) ; le directeur Benjamenta devine sa tendance à l'insolence (et même, au moment de son déclin, l'encourage, ce dont il ne se prive pas !) 

  Ses rêves, ses fantasmes révèlent une sourde violence. Il s'avoue parfois capable du pire : il a rossé un des ses "professeurs" et menace de descendre dans la rue pour tuer, anticipant sur les surréalistes (lui semble marqué par Ravachol) ; il est un indompté qui garde de la fierté mais qui ne veut qu’être dompté et soumis et met son honneur à ne pas avoir d'honneur ; il n'a pour fierté que celle d'être un homme ordinaire et, en même temps, il lui semble que dégénérer semble servir à régénérer : «J'ai changé d'orgueil et d'honneur. Comment en suis-je venu si jeune à dégénérer? Mais est-ce là dégénérer? En un sens oui, d'un autre côté c'est une façon de maintenir la race. Disparu, perdu quelque part dans la vie, je resterai peut-être plus vraiment, plus fièrement un von Gunten qu'à dépérir, à me décourager et à me dessécher à la maison, en frappant du doigt sur mon arbre généalogique.» (j'ai souligné)

 On connaît son but fidèlement benjamentien, déclaré à plusieurs reprises, non sans contradiction évidemment : «Les parvenus sont des messieurs, et moi, rejeton de ma race ou je ne sais quoi, je servirai un monsieur de ce genre, un monsieur peut-être arrogant, et je le ferai honnêtement, fidèlement, je serai un serviteur  à qui on peut se fier, solide, absolument sans pensée, absolument indifférent à tout avantage personnel, car ce n'est qu'ainsi, avec une correction absolue, que je pourrai servir quelqu'un, et je constate maintenant que je ressemble à Kraus en cela, et j'en ai presque honte.» Et il le ferait avec gaieté et rougirait de bonheur quand on lui dirait étourdiment merci. Toutefois, il est difficile de ne pas prendre en compte d'autres remarques. Certes, il déclare vouloir être un zéro, jouer les rôles de dixième ordre dans la vie, servir, servir, seulement servir. Et pourtant, l'existence de ce journal, ce vagabondage de la pensée, son comportement irrespectueux, ses provocations, son obsession à garder son sang-froid, son art de la feinte et de la comédie («"Es-tu toujours sincèrement zélé, Jakob" lui demande Lise») prouvent qu'il est loin d'atteindre à la perfection de Kraus, le "saint" sot.

                        Kraus• 

   Ressemblant à première vue à un singe, il est le disciple parfait de l'Institut, l'incarnation de la fidélité, du dévouement désintéressé et discret. Il ne désire que le juste et le bon et ses yeux sont d'une bonté effrayante. Il travaille à perdre toute conscience et œuvre si parfaitement qu'on ne remarque pas son action pourtant irréprochable.

Kraus est la négation de soi poussée à son paroxysme et le parfait représentant de la Loi benjamentienne (il est bien supérieur aux fondateurs, paradoxe typiquement walserien) que Jakob pousse à bout. Avant de quitter l'Institut, Kraus dresse le portrait de Jakob : selon luiil «vit tranquillement et insolemment dans l'impudeur, le défi, l'arrogance, la souriante nonchalance, la raillerie et toutes les inconvenances

    Ce personnage est-il vraiment l'objet d'un éloge ou d'un contre-éloge relevant de la seule caricature? Aucun doute n'est possible : il permet de mieux situer Jakob dont il est à la fois le double idéal et la cible privilégiée. En fait, pour se situer, le mémorialiste de l'Institut a plus besoin des deux pôles de Kraus que de l'autorité déclinante de Benjamenta. 

 

       En Jakob on croit deviner une sorte d'esclave hégelien guidé par une conviction : le faible, l'innocent possèdent une capacité d'affaiblir le fort. Ce que confirme Benjamenta à son sujet : «Oui, tu provoques positivement le laisser-aller, le relâchement, l'abandon de toute dignité.» Sans parler de sa propre remarque sur Kraus :  «(...) l'insignifiance de sa personne a quelque chose d'invisiblement dominateur.»(je souligne)  Il y a dans certaines déclarations de Jakob, sinon un désir d'être Kraus, du moins de prétendre servir comme lui (auto-négation masochiste, selon le principe "qui peut le plus vil peut le meilleur"), et, dans le même mouvement, de le contredire. L'important étant de jouer, en conscience, la comédie de la dépendance.  Toute autorité le fascine (il a besoin de la Loi) et le menace ; toute autorité lui commande un rôle de respect feint et de défi. D'où ses caprices, ses incartades, son irrespect, ses provocations. Comment trouver sa Loi? 

 

 

   S’il ne parle pas souvent de son père et de sa mère (il contemple d'elle une photo précieusement conservée (à un moment capital - il est menacé par l'ogre Benjamenta qui se rabaisse au rang d'adjudant), ils sont, en tant qu'instances, plus que présents dans son psychisme comme le prouvent dans ses réflexions son obsession du patriarcal il y a quelque chose de patriarcal dans [les] semonces de Kraus.» - n'oublions pas que la venue de Jakob dans l'Institut dépend, à l'origine, de la fuite de la perfection étouffante de son père (rien à voir avec la biographie de Walser, au contraire)) et le rêve d'agression violente qu’il a eu au sujet de sa mère dont les colères étaient redoutables. Ses fantasmes de sauvage chef de guerre, maître de l'Europe peu après 1400, ses renvois à la race des seigneurs qu'il veut pourtant abandonner ou détourner, ses accès maniaques de toute-puissance («oh! j'ai parfois l'impression qu'il est en mon pouvoir de jouer à mon gré avec la terre et toutes les choses qui sont dessus.»), comme ses conduites d'échec ou son rapport ambivalent à Benjamenta attestent que dans son rapport au symbolique tout est instable, friable, labile, contradictoirequ'on me jette nu dans une rue glaciale, et peut-être m'imaginerai-je être le bon Dieu tout-puissant »...) et on devine qu'avec l'écriture il joue forcément à qui perd gagne quand les dominants ne savent pas qu'ils jouent à qui gagne perd.

 

 Avec ce rêve d'affirmation (réactive) au cœur de la subordination s'explique mieux la difficulté que propose l'énoncé walserien, cette espèce de tourniquet qui pourrait ne jamais finir. 

 

 

Fin

 

    Au moment où l'Institut est vide (tous les élèves sont partis, ne restent que Jakob et Benjamenta), le roman s'achève en trois temps.  1 - La mort de Lise, 2 - un rêve de grande ampleur qui voit le duo (Benjamenta (devenu chevalier, armure d'un noir scintillant, noble et grave), Jakob, écuyer) arpenter dans un temps condensé les grandes régions de l'Orient (le désert, l'Arabie, l'Inde) - le commencement ; enfin 3 - la décision du départ est prise : ils partiront tous les deux pour le désert («Je verrai s'il n'y a pas moyen de vivre aussi au désert, de respirer, d'être, de vouloir sincèrement le bien et de le faire, de dormir la nuit et de rêver.»). Ce qui s'esquisse alors c'est l'abandon (pour très longtemps) de l'Europe et de sa culture (et sa tendance à l'interprétation). Le risque est mince, paraît-il : un zéro comme Jakob (il se définit ainsi «Et si je me brise et me perds, qu'est-ce qui sera perdu? Un zéro. Moi, individu, je ne suis qu'un zéro.») n'a rien à craindre. Mais cette attente représente fondamentalement un adieu à la pensée (procès commencé très tôt, par éclairs, dans le récit), aux mots, à l'écriture («Mais au diable maintenant la plume ! Au diable la pensée»; «Maintenant je ne veux plus penser à rien.») 

 

    Que veut dire cette expérience du zéro, du vide, du Bien dans le désert? Que signifie cet adieu à l'Institut ? La victoire du héros (Benjamenta ne sera jamais plus qu'un chevalier fantoche) ou la réussite parfaite du système Benjamenta, un reniement de soi absolu au service du fantoche? L'adieu au conte ou un retour à son illusion consolante (exotique voire mystique)?

 

 

         Roman d'apprentissage parfaitement paradoxal empruntant au journal et au conte, passant de la caricature au poème en prose (ou à la vignette de missel), de l'utopie fraternelle à la satire la plus féroce, L'Institut Benjamenta est la traversée douloureuse d'un écrivain qui, malgré un finale louant le silence, n'en aura jamais fini avec la phrase.(3)

 

 

                             

 

                                      «LA COUR EST LÀ, COMME UNE ÉTERNITÉ CARRÉE....» (page 114)

 

 

Rossini, le 5 juillet 2017

 

 

 

NOTES 

 

(1) Un quatrième roman bien plus tardif Le Brigand, écrit au milieu des années vingt, sera publié de façon posthume : dans un article sublime,  W.G.Sebald (in Séjours à la campagne, ACTES SUD) le met plus haut que tout. Trois autres romans ont été perdus ou égarés.

 

(2) Walter Benjamin, Œuvres II folio essais.

 

(3) Sur l'originalité stylistique de Walser qu'une traduction ne peut rendre on consultera le livre de M.-L. Audiberti et l'article de Sebald que nous avons déjà signalés.

 

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9 janvier 2017 1 09 /01 /janvier /2017 09:56

 

MINGBU ZHENG; YAN BU SHUN (chinois). Si le nom est incorrect, les mots ne peuvent pas être appropriés.  

 

                    Comment dire vite, sans faire de phrase : être engourdi d'être resté assis trop longtemps dans la même position ? Le tchèque dit presezny. Échapper à la pluie en courant ? À Hawaï on dira 'alo'alo kiki (la météo locale y étant pour beaucoup).

  Pour formuler des sensations ou des impressions qu’aucun mot ne parvient à cerner précisément nous avons vu récemment (avant - dernière chronique) que l’auteur de Miscellanées, Ben Schott, avait conçu le projet de passer par la langue allemande avec le résultat que l’on sait, intitulé SCHOTTENFREUDE.
   Bien avant lui, en 2005 (pour l’Angleterre), Adam Jacot de Boinod (1) partait d’une intuition voisine mais se lançait dans une direction plus encyclopédique et avec une plus grande confiance en l'invention des hommes. Il nous offrait alors TINGO, drôles de mots, drôles de mondes…, le pluriel de monde retenant évidemment l’attention.(2)


Avant-propos


    L’auteur raconte l’origine de son projet. Il travaillait pour un jeu télévisé quand il constata que l’albanais n’avait pas moins de vingt-sept mots pour désigner les moustaches (depuis mustaqe madh (broussailleuse) jusqu’à mustaqe posht (qui pend à ses extrémités)…). Poussé par une passion dévorante, il fouilla des bibliothèques pour découvrir dans le plus grand nombre possible de langues, les propositions que des hommes avaient construites pour dire de façon condensée les nuances les plus subtiles de notre quotidien.

 

Présentation


  Ce délicieux livre se présente selon un classement général qui n’a rien de contraignant : par exemple, si nous le lisons linéairement nous commençons (naturellement) avec Salutations distinguées (qui va jusqu’aux tabous de quelques langues) pour finir par l’origine des noms (ou leur ambiguïté) en passant par des formules qui concernent le Boire et le manger (nusarat, en persan désigne les miettes tombées de la table qui sont ramassées et mangées en acte de piété) ou La pluie et le beau temps (tojji en Inde évoquant sobrement l’écume de l’eau agrégée sous forme de bulles).


  Chaque rubrique est illustrée de dessins malicieux  (celui de la couverture renvoie au kaengurustylte danois (échasse de kangourou)) et voit son titre accompagné d’une formule générale (proche du dicton) : ainsi Se déplacer est orné du chinois


Dalu tongtian, ge zou yi bian traduit par c’est de la bouche que sort la grand-route.

On appréciera une autre expression chinoise

Bu yin, bu long, bu cheng gu gong.

Entendons : À moins de faire semblant d'être idiot ou sourd , il est bien difficile d'être une belle-mère ou un beau-père...


   Dans tous les cas, la traduction (qui est aussi une adaptation) de J.-B. Dupin sait à merveille rejoindre l’humour de l’auteur.

 

 

Sans les mots


          Avant d'en venir aux mots, Tingo s’intéresse aux gestes. Il avertit : attention au contexte et au pays ! Le pouce levé à l’américaine doit être utilisé avec prudence au Moyen-Orient et en Sardaigne. De même, il faut savoir qu’au Brésil l’index replié sur le pouce n’est pas du tout l’équivalent du passe-partout  ok  et que le V churchillien renversé n’est pas bien accueilli en Italie.
       Très localisé (dans la petite île montagneuse de La Gomera (archipel des Canaries)) mais réellement fascinant, le silbo gomero permet de communiquer grâce à une grande variété de sifflements qui l’apparentent au chant des oiseaux. Depuis 1999, il est devenu matière obligatoire dans les écoles de La Gomera. L’auteur nous rend aussi désireux de connaître la façon de siffler des Indiens matazèque au Mexique. Fait étonnant, AJDT semble ignorer l'originalité de l'ethnie chinoise des Dong
  : les chants leur permettent de s'adapter à toutes les surprises du quotidien.

 

Entre sons et sens

 C'est le fait le plus connu parce que nous le découvrons à l'école avec l'apprentissage de la première langue étrangère : l'étonnement devant la différence des cris animaux, le cocorico français, proche du cocoroco portugais étant moins aigu que le chicchirichi italien, loin du cock-a-doodle-doo anglais ou du ake-e-ake-ake thaï. On constate la relativité de chaque tentative de sonorité imitative mais aussi l'attention prêtée par certaines langues à ce phénomène comme le japonais (susu (air passant de façon continue au travers d'une petite ouverture); sooay sooay (son d'un poisson en train de nager) qui va jusqu'à imiter des impressions (non les causes mais les effets) : gatcha gatcha dit l'irritation à l'écoute d'un bruit.

 

• À la lettre

Si l'on trouve des lieux dont le nom n'est fait que d'une lettre comme  A (au Danemark, en Norvège et en Suède) et Y, en Alaska et en France, en samoan, U désigne un grand escargot, en brésilien, il dit manger de la salade  mais en birman on saura qu'on a affaire à un homme de plus de quarante-cinq ans. I est la dent en coréen, m un ours, un esprit ancestral en yakoute.

 

• Mots métamorphosés


     AJTD est attentif aux emprunts, aux détournements, aux transformations d’une langue à l’autre. On se convainc de la célébrité d'un personnage populaire comme Chaplin avec l'espagnol d'Amérique centrale : achaplinarse montrant l'hésitation puis la fuite familière au personnage de Charlot.

  Il arrive qu'un mot change de forme ou de sens. Le pants anglais devient survêtement en espagnol, farmer devient jean en hongrois. On peut rêver longtemps sur l’évolution à la Barbade du “tissu utilisé comme doublure des vêtements d’homme” et devenu domestic ...Intéressant est aussi le cas de sebiro en japonais : costume de coupe élégante, le mot provient de la prononciation approximative de Savile Row, la rue de Londres célèbre pour ses tailleurs. AJTD n’omet pas le pidgin même si la question mériterait plus d’exemples et, par ailleurs, une longue réflexion sur l'immense processus de créolisation.

 

Richesse  


  L'éblouissement du lecteur naît très vite : dans l’invention des langues (car elles ont toutes une contribution significative), on prend la mesure de la pertinence de ces mots qui n’existent pas (par exemple en français) et attirent d'autant l’attention sur cette absence qui retentit en nous en rappelant parfois des instants de désarroi quand manque le mot qui nommerait de façon sûre. Ces mots peuvent dire un détail, évoquer une séquence modeste du monde mais, incontestablement, ils élargissent le nôtre.

Les mots nous manquaient ou bien leurs mots font naître une sensation inédite. Avouez que le bakhu-shan  japonais (une femme qui a l'air jolie vue de dos se révèle moins agréable de face) crée en nous une scène visuelle assez réussie. Ce qui ne veut surtout pas dire que nous devons renoncer aux images, aux périphrases et au plaisir des incertitudes et des approximations qui utilisent fortement les points de suspension.  Mais comment ne pas apprécier l'efficacité et la beauté des apports de toutes les langues?(3)

 

Économie


 Il faut admettre qu’un principe d’économie règne dans un grand nombre de langues et fait envie à beaucoup autres.


    Certes, il existe des cas largement contraires : on a vu le principe générateur de Schott (la méthode des wagons qu’on accroche) et on retrouve dans ces pages des exemples éloquents nullement inventés (comme Backpfeifengesicht) et AJTD lui-même met l’accent sur huit  qui se dit ningayuneng arvinelegh en ona (peuple indien de la Terre de Feu) et montre un grand intérêt pour les langues polysynthétiques : il se plaît à citer quelques cas étonnants comme le ngabanmarneyyawoyhwarrgahganjgenjeng mayali (je leur ai encore cuisiné la mauvaise viande), ou le décourageant arbejdsloshedsunderstottelse danois mis pour allocations chômages ou encore l’ironique precipitevolissimevolmente qui voulant dire le plus vite possible met un rude coup à toute hypothèse de mimétisme cratylien...(4) On lira avec étonnement ce qu'évoque littéralement Krung Thep (notre Bangkok) pour un Thaïlandais ou, pour un gallois, le nom du village de  Lianfairpwgwyngyllgogerychwryrndrobwilllantysiligogogoch dont on se demande si sa traversée prend plus de temps que la lecture de son panneau annonceur. Sans rien dire de sa localisation forcément spatiophage sur les cartes....


 

  Mais, à l'inverse, on apprécie la brièveté du purik indonésien qui signifie (avec fermeté) "retourner chez ses parents en signe de protestation contre son mari" et celle du biras malais qui exprime la relation entre les femmes de deux frères ou les maris de deux sœurs. On doit reconnaître l'efficace polyvalence du mot cinghalais ayu-bowan qui dira, selon le moment, non seulement "bonjour", mais aussi "bon après-midi", "bonne nuit" et "au revoir", fait qui se retrouve dans l'emploi d'adieu en français (dans quelques régions seulement). On devine  l'importance constante de la connaissance situationnelle comme pour kal en hindi qui, suivant le verbe, dira hier ou demain. On sourit avec envie au mot inuit iktsuarpok (sortir régulièrement pour voir si quelqu'un arrive) ou à l'écoute du mot russe dozvonit'sya qui ne signifie pas seulement sonner à la porte mais le faire jusqu'à ce que quelqu'un vienne ouvrir ...Là encore, le mot exprime assez bien la scène....

 

  La richesse peut passer par la quantité : le yiddish, semble-t-il, sait multiplier les insultes (un idiot ne serait pas seulement un shmutte ou un schlump, mais aussi un nar, un tam, un tipesh, un bulvan, un shoyte, un peusi, un kuni leme, un lekish , ou même un shmenge... - autant de mots, autant de distinctions fines) mais il faut concéder (sans lui faire reproche) que notre auteur n’a pas assez pioché certains domaines, ne serait-ce que dans notre langue verte (ou d’une autre couleur dans d’autres pays) : il suffit de mesurer l’inventivité des malédictions pour le deviner (par exemple en espagnol asi te tragues un pavo y todas las plumasse conviertan en cuchillas de afeitar soit puisses-tu avaler une dinde et que toutes ses plumes se changent en lames de rasoir!)

 La caractérisation sert parfois à fortement préciser. Ainsi, comme nous le disions avant, gloire à l’albanais qui se soucie beaucoup de la pilosité et recourt à vingt-sept termes pour visualiser la forme de la moustache (posht sera la moustache dont pendent les extrémités, kacadre, la moustache aux extrémités relevées). On ne s’étonnera pas d’apprendre que les sourcils ont droit à un aussi grand nombre d’adjectifs....


 C’est le souci de la nuance qui fascine le plus : dans l’interlocution, on admire la subtilité vietnamienne qui possède dix-huit mots équivalents du YOU anglais. Leur usage dépend de la personne à qui l’on s’adresse, qu’il s’agisse d’un enfant ou d’un vieillard, qu’on le fasse de façon formelle ou informelle. De même pour l’emploi du nous en jiwarli, une langue aborigène de l’Australie, il y a quatre mots pour le dire : ngali signifie «nous deux, toi et moi»; ngaliju, «nous deux, sans toi» ; nganthurru, «nous tous, toi compris» ; et nganthuraju, «nous tous, sans toi». On nous concédera que ces distinctions, en français, ne passent qu'avec le secours de gestes ou de longues explications qui font aussi le bonheur du nous....

 

Drôles de mondes


   Chacun de ces mots exprime une culture singulière avec ses codes, ses rites, ses manières de table, ses façons de se vêtir (la semaine thaï intrigue), de parler, son rapport au corps, aux couleurs (que de surprises, même dans le nombre de celles qui forment l'arc-en-ciel !), ses manières de faire art (wabi, en japonais, met l'accent sur un détail imparfait qui accroît l'élégance d'une œuvre dans son ensemble...), ses rapports intersubjectifs, ses modes d'échanges, et, forcément, ses forces et limites de traduction.

   Qu’on songe au traitement des repères spatiaux et temporels. Nous n’avons pas retrouvé dans Tingo la solution de certains Indiens qui consiste à calculer une distance selon le temps mis à fumer un cigare (avec l’inconvénient de l'incertitude due au choix de la taille du cigare...) mais on apprend qu’en yakoute, kiosses représente une distance calculée sur la durée nécessaire pour cuire un morceau de viande... Le calendrier chinois est avant tout attentif au thé, l’inuit est d’une belle précision et dépend du phoque comme du caribou (et de son poil) et on ne peut que recommander le calendrier micmac (sucre d’érable disant littéralement le mois de mars). Derrière chaque mot on voit pointer aussi bien des conditions économiques (ujut'a en quechua pour telles sandales taillées dans du pneu) que des principes moraux. La langue est une merveilleuse introduction à un ensemble qui s'offre soudain à nous et que l'ethnographie met plus profondément à notre portée.

  On devine que la polygamie crée fatalement des subtilités efficaces comme en inuit (areodjarekput: faire l'échange de femmes pour quelques jours seulement, en accordant au mari des droit sexuels sur son épouse pendant cette période) et que l’amitié tahitienne n’est pas sans conséquence sur le vocabulaire. Difficile de ne pas être surpris par l’extraordinaire langue des  Saamis, peuple du nord de la Scandinavie, qui excelle dans la désignation des membres  de la famille et de leurs relations. Goaski désigne les grandes sœurs de la mère, sivjot, le mari de sa sœur aînée, muotta, les sœurs cadettes de sa mère, siessa, celles de son père, eanu, les frères de sa mère, ipmi, leurs femmes et mangi, la femme de son frère. Le voisin suédois n'est pas en reste quand il s'agit d'évoquer les grands-parents : farfar est le père du père, morfar, la mère du père, farmor, le père de la mère, et mormor, la mère de la mère. Et comment ne pas admirer le mot kamilaroi (Australie) nganuwaay qui désigne la fille d'un cousin croisé de la mère, soit par exemple la fille de la fille de la sœur du père de la mère, la fille de la fille  du frère de la mère de la mère ou encore la fille du fils du frère de la mère de la mère ?

 

       C'est incontestable : chaque langue ajoute au monde, le sonde et le déploie autrement en multipliant les angles sensibles ou abstraits et elle s'enrichit à considérer (et respecter) les autres langues.

 

 


          Ce petit livre sans prétention présente plusieurs mérites :

1- Il est un bel exemple de défense des langues, de toutes les langues, dans leur singularité et c'est à juste titre qu'il rappelait en 2005 combien avaient alors disparu ou étaient en voie d’extinction : hélas ! la liste qu'il dressait impressionnait déjà.

2- Ce livre dit en creux et la richesse de la babelisation et la beauté de la littérature avec l'invention de tous les styles qui permettent de restituer (ou d'inventer) le monde dans son infinie diversité.  

3- Enfin, dans sa légèreté et son côté autodidacte, comme on a vu, il donne à penser sur bien des points. On retiendra la question complexe et fondamentale du nom et du prénom (au delà de la simple curiosité, certains font clairement allusion aux conditions de l'engendrement ou de la naissance) que la philosophie, la psychanalyse ou l'ethnographie n’ont jamais négligée. «En massaï, le nom d’un enfant, d’une femme ou d’un guerrier défunts ne doit plus être prononcé. À Madagascar, les Sakalavas, ne communiquent pas leur nom ni celui de leur village. Au sud de l’Inde, les Todas répugnent à prononcer leur propre nom, et si on le leur demande, ils chargent quelqu’un de le faire à leur place.»

Et si cette amusante encyclopédie pointe les limites de notre langue, l'"absence" de certains mots chez d'autres populations ne peut que donner à réfléchir : en moso (Chine), il n'y a pas de mot pour "père", la traduction la plus proche pour une figure parentale masculine est axia, qui signifie ami ou amant, et tandis qu'un enfant n'a qu'une seule mère, il peut être en revanche lié à toute une série d'axia. Chez les Mosos il n'y a ni père, ni mari, ni mariage.
 

           On peut lire linéairement ce livre mais on peut aussi le feuilleter comme on fait bouger des volumes dans l'étal d'un bouquiniste. Le hasard fécond vous guide et il n'est pas grave de céder au pana po'o hawaïen, se gratter la tête pour essayer de se rappeler quelque chose qu'on a oublié

 

Rossini le 15 janvier 2017

 

NOTES

(1)Désormais AJDT.

(2)Tingo signifie en rapa nui (île de Pâques) emprunter une à une les affaires d'un ami jusqu'à ce qu'il  ne reste plus rien chez lui. C'est exactement le contraire du projet de notre auteur qui voudrait découvrir toujours plus de mots et de langues pour les mieux faire connaître!

(3)Sur ce plan, l'évocation de la neige par les Inuits est magnifique dans sa diversité (forme, densité, utilité, position sur êtres et choses...).

(4)Parmi des centaines d'exemples de longueur étrange on s'étonnera de la façon de dire onze et demie : ainsi en dagaari dioula au Burkina Faso ce sera baguo gbelleng pie ne yeni par miti lezare ne pie tandis que le hollandais half twaalf (demie de douze) dit curieusement la demie de onze...

 

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19 décembre 2016 1 19 /12 /décembre /2016 15:49

 

               Depuis les années 2000, sur votre table de chevet se tient pour toujours l'indispensable Miscellanées de Mr. Schott : vous savez donc ce que cette somme de listes peut avoir de rassurant et de perturbant. Ben Schott ne pouvait se contenter d'un seul chef-d'œuvre. Il vient de s'attaquer à un autre immense chantier où vous pourriez avoir votre mot à dire :

                       SCHOTTENFREUDE

                SCHOTTENFREUDE

                        IL Y A UN MOT POUR TOUT    

 

Avouez ...

  Ne vous est-il jamais arrivé d'éprouver l'envie irrépressible de vérifier si une peinture signalée comme "fraîche " est bel et bien encore fraîche ?  Ou encore, n'êtes - vous pas fréquemment tenté de tâter anxieusement vos poches pour localiser un document vital que vous aviez entre les mains un instant plus tôt ? Si oui, ce livre est pour vous.

 

Un fait universel

    Chacun a au moins une fois dans sa vie éprouvé l’impression de ne pas posséder le mot ou l’expression qui nommerait une sensation ou un sentiment pourtant évident. Non pas que le mot soit sur le bout de la langue mais que, tout simplement, la langue manque de ce mot qui cernerait quelque chose qui attend pour être enfin dit sans approximation ni périphrase.
    Cette lacune dans la langue, Ben Schott a trouvé le moyen de la combler en choisissant la langue qui se prête selon lui le mieux à une sorte de lego bien pratique : l’allemand où il est aisé d’attacher un mot à un autre puis à un autre (autant qu’il en faut) pour cerner l’intuition et abolir l’indéfini.(1)


Apparence


   Voici comment se présente ce beau volume proposé par les Éditions

        du sous-

                    sol


      Sur la page de droite, précédé d’un chiffre, un mot écrit en gothique (Fraktur) sur un fond ressemblant à une portée de partition fantaisiste. Au dessous, une transcription phonétique peu scientifique mais parlante. Puis, en rouge, la définition (en français pour nous) du mot allemand ainsi construit. Pour finir, la traduction mot à mot des pièces qui ont été accrochées ensemble pour donner le mot nouveau qui manquait gravement, ce que Schott appelle dé-composition-du-mot-allemand. (2)


    Ce qui donne pour le premier mot proposé :

                      Herbstlaubtrittvergnügen

    Donner un coup de pied dans un tas de feuilles d’automne.
             Automne-Feuillage-coup de pied-goût


    Sur la page de gauche, trois colonnes (un festival de caractères et de polices (la loupe est souvent utile, notamment pour les sigles qui hiérarchisent les notes en bas de page)) qui accueillent des notices explicatives renvoyant à un grand nombre de livres et de citations, notes donnant lieu elles-mêmes à d’autres citations (ou à d’autres notices) et ainsi de suite quand la nécessité s’impose. Parfois intervient une (indispensable) précision sur le choix du mot. Ainsi pour

                Verschniedlichung,

     il est utile de savoir que Verniedlichung signifie “dénigrement”, mais pour attribuer un diminutif mignon; Schniedel est un mot d’argot pour désigner le membre viril. Il est d'autres aides précieuses : pour 

                    Dielennustagamus

supposé exprimer saisir et éviter convulsivement le regard de personnes qui, par exemple, vous êtes amené à croiser dans un long couloir, il est bon de connaître  que “le nystagmus entraîne des mouvements de l’œil rapides et incontrôlables”. Encore plus ésotérique et générationnel : nous devons 

                       Clashsyndrom

moment de perplexité eu égard à la bienséance quand il n’y a pas moyen de se comporter selon les convenances à une chanson du groupe de musique Clash “Should  I Stay or Should I Go?”.

Un peu d'aide de biographie philosophique est nécessaire pour saisir Zeuxisgelächter le fou rire si prolongé qu'il provoque une douleur physique.

  Certains mots se passent de note, par exemple

                       Schubladenbrief

               La lettre qu’on écrit mais n’envoie jamais,

d’autres peuvent occuper une page entière comme pour la belle  réussite

                       Betttrug

[(Bett (“lit”); Trug (“faux”), Betrug (“fraude” ou “tromper”)], sensation fugace de désorientation quand on se réveille dans un lit inconnu que les Proustiens ne seront pas les seuls à reconnaître.

   Vous rencontrerez des notices plus sobres voire austères  fondées par exemple sur un peu de géométrie (minimale) quand il s'agit de 

                  DREIRKSUNGGLEICHUNG

  Quand le lien noué entre deux amis que vous avez présentés l'un à l'autre vous exclut.

 On pourrait intituler cette séquence "les mésaventures du triangle qui n'a pas que de bons côtés".

 


 Listes

 

     On sait depuis les Miscellanées de Mr Schott que la liste est sa passion, son art, notre plaisir. En ouvrant le livre sous-titré mots allemands pour la condition humaine (rien moins...) nous voilà donc devant une liste de 120 mots qui donnent forcément lieu à des notices explicatives  illustrées par des allusions ou citations empruntées à des poètes, des romanciers, des psychologues connus - ou pas.(3)

 

Revenons au premier mot de la liste,

                        Herbstlaubtrittvergnügen

Donner un coup de pied dans un tas de feuilles d’automne.

ainsi qu'à la première notice qui retient tout de suite l’attention par sa précision et, comme on le vérifiera pour toutes les autres, par son humour:


I Le “coup de pied dans des feuilles, du sable, des galets, etc.” est classé au rang #174 sur l’”échelle des faits plaisants” - ”un auto-inventaire comportemental évaluant la fréquence d’un certain nombre d’actions réputées satisfaisantes et le plaisir subjectif qu’elles procurent”, conçu en 1972 par les psychologues D.J.Mac Phillamy et P.M. Lewinsohn (4).

Parmi les 320 autres faits cités sur cette échelle, l’on compte (4 bis):


#18 Déambuler nu


#26 Respirer de l’air pur


#185 Sentir la présence du Seigneur dans sa vie (4 ter)

 

 On conseillera aux fanatiques de Schott de se jeter sans attendre sur la liste correspondant à

                        Gesprächsgemetzl

         Moments pendant lesquels, sans raison valable, une conversation part à vau-l'eau.

 Sans oublier Bähgriff (Bähgriff) qui donne lieu à une des meilleures listes du livre et explique peut-être le succès du mot begriff en philosophie....

 

 

Quotidien ou le romanesque des sensations et des impressions

 

     Schott nous invite à reconnaître (vous approuvez en les retrouvant) ou connaître  (jusque là vous n’y aviez pas songé) des sensations ou des impressions  qui peuvent être communes ou rares. Ou bien le mot produit une sensation restée latente et vous la révèle ou bien votre impression trouve enfin son expression adéquate.


   Certaines sont bien connues comme le dimanche après-midi et sa dépression ( Sonnstagsleerung construit à partir de la levée des courriers le dimanche - heureux pays, malheureux employés !)) qui parle à tout le monde et rappelle le livre de Robert Benchley ou la chanson de Charlélie Couture à propos de Nancy - même des psychanalyses de renom y ont réfléchi. Également connue est la déception ou la surprise éprouvée devant la taille de la maison de l’enfance ou de la première école, ce qui donne en allemand schottien

               Dreikäsehochregression, le français  préférant les trois pommes aux trois fromages...

   Schott nous rend sensible à toutes les pensées confuses qui nous viennent sans trouver leur juste formulation et qui pourtant enrichissent la journée la plus banale : du réveil (soit la tentative (d’ordinaire vaine) de retrouver l’état d’un rêve une fois éveillé trouvant avec lui la formulation

                   Traumneustartversuch)

au coucher (avec la délicate comédie baptisée (ici de façon misogyne)

                  DORNHÖSCHENSCHLAF

(Feindre de dormir pour échapper à une relation sexuelle non désirée - une sorte de catleyas inversés, osons le catleyawn).

 Ce qui n’exclut pas le plaisir qui ne revient qu’une fois par an que résume le peu digeste

                   EXTRAWURSTTAGSGEFÜHL.

 

      Combien de flashes dans notre journée ! Schott évoque de petits tracas (celui de l’escalator en panne (avec ROLLSCHLEPPE), sans oublier le classique LEERTRETUNG, poser son pied sur une marche qui n'existe pas ou encore PLAUSCHPLAGE le tourment de devoir papoter avec une personne avec laquelle on est en contact chaque jour), des blocages (KÜHLSCHRANKEBLOCKADE contempler, tenaillé par la faim, le réfrigérateur mais ne pas savoir quoi manger - on pourrait oser en français Buridamné), des petits plaisirs, des tentations bénignes (BAGGERSPION, le besoin de jeter un œil à travers les clôtures d'un site en construction), des attirances honteuses, des souvenirs ou des angoisses, des moments d’effroi ou de mélancolie quand ce n’est pas une querelle de couple qui vous met dans l’embarras.

  Que de scénettes quotidiennes qui d'un mot dorénavant passeraient dans la langue ! Zeitungsdünkel la consternation provoquée par des personnes lisant un journal que vous désapprouvez fait aussi songer à notre gêne quand nous sommes aperçus avec un journal d'un bord opposé à nos convictions. Tout aussi fréquent MAHLNEID qui revient à convoiter le plat commandé par votre voisin de table au restaurant. Y compris dans un modeste Restauroute !

 

  L’intime n’est pas délaissé (ainsi le déjà évoqué VERSCHNIEDLICHUNG (il suffit de lire les lettres de Joyce) et POPELPLAISIR (pudiquement défini comme moments intimes de l’entretien de soi (Tati dans PLAY TIME le montrait plus crûment)) devient un peu le paradigme d’actions qui ont droit évidemment à une liste drôlatique.


  Schott va plus loin et pointe certaines faiblesses humaines en ne cachant pas des penchants plus ou moins avouables pour le sale, le désagréable, le morbide.(5)

  Poussant la connaissance de nos abîmes au plus profond, d'un seul mot,  EIGENNAMENHASS, il nous ouvre à un phénomène d'une grande importance qui mériterait un traité :  Être embarrassé, ennuyé, voire détester son nom. Plus largement : qui se reconnaît toujours à l'énoncé de son propre nom?

   Mais ne gâchons pas votre plaisir de la découverte :  à vous de goûter la finesse d'observation de Schott qui parfois offre  des remarques critiques dignes d'Adorno et qui, à force de condensation, rejoint les grands moralistes sans tomber dans la moraline.

 

 

 

                     Si, parfois, on peut regretter le choix du gothique (qui, comme notre Old London donne l’impression de creuser le mot dans le marbre alors que l’intuition avait la légèreté du nuage) et si certains assemblages semblent très artificiels (on songe parfois à un train qui mêlerait wagon de marchandises et Orient Express), tout de même, on ne peut qu’être reconnaissant à Schott pour ce dernier opus. Comment ne pas célébrer l'humour de ses notices, son érudition malicieuse, ses nombreuses réussites (comme AMTSANGST sentiments irrationnels de culpabilité dont souffre l’innocent irréductible), la qualité et l’étendue de ses observations qui prouvent combien notre quotidien est traversé d’intuitions qui attendent - ou pas - une forme : à nous de trouver un mot et pas seulement en allemand ou, au contraire, de préférer l'approximation silencieuse du for intérieur. Sans oublier la réflexion philosophique qu'il inspire et la méditation esthétique qu’il déclenche : ne fait-il pas aussi indirectement l’éloge de la littérature qui nous mène si près de la vérité de la sensation, même si ce n’est pas immédiatement et avec un seul mot?

    Lisons le dernier mot de la série schottienne:

                         Kissenkühllelabsal

                    Kissenkühlelabsal

  le bonheur indicible, le réconfort immédiat, d'un oreiller douillet que Goethe et Proust ont évoqué sans le résumer à un nom.

 

     Magnanime, Schott aura ainsi prouvé qu'il est parfois des mots de trop.

 

Rossini le 25 décembre 2016

 

NOTES

 

(1) Impossible de ne pas renvoyer à Tingo Drôles de mots, drôles de mondes (10/18) d'Adam Jacot de Boinod  qui, sur d'autres bases, livrait une recension aussi précieuse et mériterait bien une chronique.

(2) D'autres langues ont d'authentiques réussites : Schott n'oublie pas le réaliste ENNAMI dans une liste particulièrement brillante. Le mot-valise se révélant  souvent d'une grande efficacité.

(3) Il n'est pas interdit au lecteur de se demander si certaines contraintes oulipiennes ne seraient pas à l'œuvre.

(4) En note, une croix nous attriste : elle porte à notre connaissance la disparition de ce savant dont nous venions à peine de découvrir l'existence. Schott nous doit un nouveau mot pour dire notre sentiment.

      (4 bis) L'ordre n'est pas sans laisser perplexe....En tout cas, la sociologie (du déclin) des religions y gagne certainement.

      (4 ter) Nous laissons au lecteur la joie de découvrir la suite de la note  : y  figurent rien moins que Virgile, Dante, Shelley, Milton (lui même commenté par John Conington (qui aurait mérité une notule)).

(5) On peut toutefois préférer rubbernecking à Schwiegermutterkurvenlangahals : la pulsion morbide de ralentir pour observer un accident de la route. Même si la longueur du mot dit bien la lenteur recherchée.

 

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22 juin 2014 7 22 /06 /juin /2014 09:57

 

 

  « Mes souvenirs (leur violence parfois) ne peuvent me contenter, j'ai besoin d'ordonner les faits (de les dater).» (page192)


 

  «J'aimerais», dit Gaston «avoir le talent d'un romancier pour décrire ce que je vois ici.» (page 238)

 

                                      •••

 

      Le traitement de l’Histoire par le roman a donné de très grands livres et certaines innovations formelles lui sont redevables. Alain Frontier nous offre une œuvre singulière qui retient l’attention pour de nombreuses raisons.

  Ce texte repose sur des témoignages qui ne se pensaient pas comme tels et qui permettent de repenser le témoin involontaire (toujours invité par l’historien qui pratique souvent à son sujet la dénégation balancée). Il propose une traversée des temps avec un tempo de lecture toujours surprenant. Le présent domine.


  L'ouverture donne le la. Des souvenirs privés et publics, des photos décrites (une photo hante le premier paragraphe, d'autres, les dernières pages), une présentation de personnages, une situation historique, une méditation sur la mort inutilement monumentalisée.

 

 De vieilles et inévitables questions s'inviteront dans le cours de notre lecture:pourquoi écrit-on? À qui écrit-on? Plus spécifique:à qui s'adresse-t-on en premier (y a-t-il un destinataire? Un premier destinataire?)? Écrit-on à des morts? Qui enjoint d'écrire? Des morts enjoignent-ils d'écrire? Enfin, plus étonnantes: comment des lettres pensées comme informatives deviennent-elles un autoportrait?  Comment devenir destinataire d'une lettre (raturée) qui ne fut pas envoyée et qui s'adressait à un autre, le père?Qu'est-ce que copier, recopier des pages privées et, que conserve une copie?


Une histoire de secret(s) - en est-il d'autres?


 

Un fils, le narrateur lecteur, a parcouru avec minutie des archives familiales “méthodiquement classées dans de grands dossiers gris” qu’il a pu emporter avec l’accord de sa mère (Odette). Il se prénomme Alain, ses frères sont Serge et Jean-Pierre.


Tout commence par une lettre d’aveu (incompréhensible à première lecture) du père (Gaston) à la mère (Odette) après sept ans de mariage. Gaston aime les jeunes gens, un en particulier, et n’en fait l’aveu que tardivement à sa femme. Personne d’autre de la famille  n'aura partagé ce secret jusqu’à la lecture d'Alain.
Avec les documents qu’il a emportés le narrateur a pu découvrir la vie de son père, en particulier pendant la drôle de guerre mais aussi pendant la résistance et au moment de la libération des camps de prisonniers en Allemagne….Sans oublier ses emplois d’avant et d’après-guerre ni sa “retraite”, sa “fuite” à Crépol (Drôme).


Ce que nous lisons est à la fois un ensemble de pages des années trente et quarante (et au-delà, dans certains cas) et le témoignage du fils qui, plus de soixante ans après, décida de recopier et de “monter” ces écrits divers et de refaire une partie du parcours de son père en compagnie d’une amie photographe à qui revient, significativement, le dernier paragraphe consacré à sa pratique de prises de vues, toutes en fragments, en angles, en arrêtes et en plans. 


Un texte qu’il aura lu à sa mère en 2011 mais elle confondait alors mari (père) et fils....


 

Textes


 

 Ce qui frappe, perturbe et engage toujours plus la lecture c’est le feuilletage des types de pages que nous parcourons.


L’originalité tient premièrement à l’hybridation des textes et à la greffe des genres:une archive (des dossiers, des lettres, un récit au dos d'une lettre et résumant le séjour de Gaston en Allemagne, des MÉMOIRES d’Odette, des brouillons, une note dans du papier kraft  recoupée par une scène pénible de ces MÉMOIRES, des notes de services, d’autres administratives, des rapports de stage;un curriculum vitae tardif (1969?) rédigé par Gaston, des articles, des carnets scolaires;de nombreuses photographies décrites (Gaston prisonnier par exemple)) mais aussi des citations de politiques (Pétain, Chirac), des renvois à des penseurs (Aristote, Platon, Sartre) ou à des écrivains (Madame de La Fayette, Gracq, Stendhal, Céline (Rigodon), Proust, Aragon, Vercors, Perec), des précisions didactiques dignes d’une encyclopédie
ou d’un guide historique, des remarques de rhétoricien (malicieux parfois comme avec « Quelques semaines plus tard je vois Gaston(...) ...»(p.153), pudique quand il décode une figure qui tient de la périphrase et de la litote), de grammairien, de lexicographe, une attention vive à l'emploi daté des mots. Aussi bien un discours stratégique d'un général stupide qu'une lettre d’un homme qui a été un peu connu (Flicourt) et qui répondait par lettre à Alain....Mais avant tout, des lettres qui, pour leur beauté, méritaient la levée de tous les secrets.


 Ce qui entraîne typographiquement de nombreuses ruptures, des décrochages dans l’espace de la page, des blancs, des sauts à la ligne, des italiques, des parenthèses, des crochets (1), des ... pour les coupures....

 

Un texte très visuel qui conjoint discontinuité et fluidité;une mosaïque qui n'appartient à aucun genre en les traversant tous. Pour les parasiter, les brouiller, il emprunte à ce qu'on nomme romans de formation, d'apprentissage, d'initiation.

 

 

Un texte qui refuse radicalement tout ce qui ressemble à la forme dominante, envahissante du discours.


 

Un narrateur lecteur, copiste, enquêteur, organisateur, commentateur….



  Méthodique, patient, scrupuleux, obsessionnel (2).  Minutieux dans le nombre des lettres, leur rythme, dans l’exactitude des dates ( "Un ultime ordre de mission émanant du Supreme Headquaters Allied Expeditionary Force (et toujours aussi restricted que les précédents) m'apprend la date de retour en France: 25 juin 1945 (un lundi)"(3), des heures, de la dimension des feuilles de lettres…. Précis dans les adresses, dans les noms des éditeurs, le nombre de pages des livres consultés, les distances en kilomètres et en temps passé dans un train, dans l’explication rigoureuse des acronymes, dans l'emploi du temps d'un prisonnier comme dans ses rations, dans les vérifications, dans l’exploitation d’un GUIDE DES MÉTIERS pour situer le père dans la hiérarchie sociale des années cinquante, dans la restitution d'un exemplaire d'une lettre type de prisonnier en Allemagne.


 À juste titre, il parle de filature.
Une vie mode d’emploi avec des contraintes immanentes qui s’imposent en toute nécessité.(4)  


 

        Que garde une copie? Que sauvent une date, un chiffre? Qu'est-ce que lire, recopier un texte qui ne nous est pas destiné? Copier, est-ce se défendre contre une certaine violence?

 

 

 

N’inventant rien, le narrateur fournit également des informations sur ce que Gaston ne pouvait connaître (accords de Montoire)) ou sur ce que le lecteur ne connaît pas ou peu (la convention de Genève, celle de La Haye;le sens strict des mots occupation et ligne de démarcation;qui étaient Bertrand Flornoy, G. Flicourt, Johnny Hess de Charly et Johnny...tant d’autres…).

Il lui faut déchiffrer, recouper, supputer, résumer sans trahir. Expliquer les mensonges complices, traduire approximativement de l’anglais, contredire une légende noire sur Freudenstadt, admettre une lacune, avouer un doute ou une incertitude («été 1942?»), restituer tout ce qui pourrait passer pour effets de réel et qui fait exploser cette catégorie barthésienne (auteur cité avec admiration pour une de ses MYTHOLOGIES, Harcourt):le moine, les timbres d'alors, «l’école en bois»….
  

 

Tout vérifier. Consulter des sites, interroger des résidants anciens des villages traversés par Gaston. Dire son ignorance. Ne rien cacher:les positions politiques du père, son «racisme», son attachement (très nuancé) à Pétain, sa réaction à la bombe atomique. Ne pas broder.

 

Suivre au plus près les aveux, commenter avec finesse certaines lettres de 1943. Le chapitre LE DIALOGUE est admirable.

 

Recopier. Recopier pour savoir ce qui se cache derrière des raisons évidentes:«Je me fais un devoir de recopier ce précieux document avec la plus grande exactitude, avant que la dégradation du support ne s'aggrave et qu'il ne disparaisse à jamais:(...).»
Recopier totalement, partiellement, sans rien dire sur le geste même de recopier. 

 

 

Joindre quelques modestes éléments de la mémoire familiale et de sa propre mémoire, non par complaisance (même le mot d’enfant retrouvé dans un film de Duras) mais pour compléter modestement.

 

 

Un narrateur (mais le mot convient-il encore?) à la fois proche et distant. Une émotion rarement dite (ou à un moment étonnant et à propos d'un quasi-inconnu), seulement devinable.... Des micro-récits, des faits et des opinions qu’il faut restituer. Peu de comparaisons entre ce qu’était le père construit par la vie d’Alain et le père créé par ses lettres et tous les documents. Aucun jugement au nom du surplomb factice de ceux qui viennent après et connaissent la suite.

 

Une fidélité absolue à l'autre (du) père.

 

Aucune emphase, aucun lyrisme facile, aucune célébration en mots mais, avec ce livre qui est un acte avant d’être des mots, un contre-don à l’infini et inépuisable don d’Odette. 




 

   Héros?(5) «Qu'en est-il de l'être de Henri Gaston F, mort à Crépol (Drôme), le 18 septembre 1983? »

 

Gaston étonne à chaque page. Chez cet actif, suractif, hyperactif capable manuellement, techniquement et intellectuellement, on admire la culture, la qualité d’écriture, la finesse d’analyse (même dans ses erreurs), sa lucidité sur les élites (et pas seulement dans l’armée, les gros), sa curiosité (le théâtre, le piano), ses efforts pour penser les rapports sociaux, sa générosité, son idéalisme sur les pouvoirs de la musique, sa résistance à la folie….
 
  En suivant les «aventures gastonnières» (la drôle de guerre (rendue parfaitement dans sa vacance, avec ses activités de substitution,  l'incurie des chefs,  l’obsession des permissions et des horaires de train, l’ineptie des ordres et des contre-ordres), le stalag, la libération avec de faux papiers, le retour à Paris encore occupé, les activités clandestines, les envois aux prisonniers, les activités secrètes avant la chute finale de l’Allemagne nazie), on comprend que la catégorie de héros est, au mieux, à repenser, et, à vrai dire, à abandonner parce que trop générale, trop facile, sans vérité particulière. C’est pourquoi le narrateur refuse d’en faire trop, il ignore les grands mots, les nobles valeurs qu’on pose sur un être pour l’étouffer sous des généralités.

 

Pas de discours.

 

Il suggère, ne claironne pas, ignore la symphonie bruyante. On le sait, mais jamais trop:seule la littérature dit la singularité. Ici, elle s’éprouve de soi à soi, de soi à l’autre et, par le don d’Odette, de soi aux lecteurs imprévus.


 On devine ce qu’en ferait un sociologue: les catégories sont prêtes à servir comme les classifications qui arrachent le singulier et n’en font qu’un reflet. Les contradictions des êtres sociaux (l’antiparlementarisme d’avant la guerre, les pulsions anarchistes chez un être si méthodique, le penchant socialisant, le durable gaullisme) sont facilement déterminables….


 Le fils refuse à tout prix la synthèse (bonne pour les historiens), cultive les angles, les détails obsédants, les cadres qui isolent en rattachant:Alain Frontier laisse leur place à l’insu, aux blancs, aux silences, aux compromis dans un couple, dans l'Histoire et au compromis de soi à Soi. Une histoire de sacrifices.


  On reste sidéré par le personnage “solaire” d’Odette qui n’aura peut-être jamais su qu’elle était digne d’un grand roman épistolaire du dix-septième ou du dix-huitième siècle. 

 

  La fuite  

 

Tel est le titre du dernier chapitre. Le texte commençait par une «fuite» du fils. Ne nous y trompons pas:ce n’est pas seulement un éloignement, une retraite à la fin d’une vie (où restaurer une chapelle n'est pas sans portée) mais tout l’être de Gaston qui se dessine - invisiblement. Son secret.



  Pas de discours, pas de momument. Un tombeau.

 

 

  «Tu te souviens que nous sommes encore tes parents?»

 

 

 

 

  Rossini, le 29 juin 2014

 

 

 

 

 

NOTES

 

(1)Rien à voir toutefois avec les expériences cryptées de Derrida ou Danielewski. 

 

(2)Parfois ironique. Pensons à la page consacrée au peu mémorable Chauvineau (page 53). 

 

(3)Dates concernant aussi bien Gaston que les déplacements du fils dans les années 2000.

 

(4)Aucun hasard:Perec apparaît pour une pièce décisive (page 79).

 

(5)«Il écrira plus tard (mai 1945): «Je ne veux pas poser au héros car je n'en suis pas un.» Plus bas :«J'en connais d'autres qui n'avaient ni femmes ni enfants et qui n'ont été des héros qu'en écoutant les cloches de la Libération de Paris. Aux yeux de ceux-la, nous passons pour des fous et des inconscients

 

 

   

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23 août 2013 5 23 /08 /août /2013 05:53



 
  C’est à une découverte étrange que nous convie ce texte hybride qui obtint en 2012 le Pulitzer et le National Book Award. Son auteur, Stephen Greenblatt, professeur de littérature anglaise à Harward est  présenté par son éditeur comme "le spécialiste incontesté de Shakespeare"....
 On ne sait exactement de quel genre et de quelle discipline relève QUATTROCENTO, intitulé en anglais, de façon plus lucrétienne, THE SWERVE. Il contient le résumé d’une grande œuvre, des fiches encyclopédiques; il tient tout à la fois d’un cours d’histoire, d’un parcours biographique, d’une réflexion historique.
Travaillant aussi attentivement le détail que le panorama, cet ensemble composite nous laisse au bord... du roman.


 Le fil directeur est narratif: nous suivons (de façon zigzagante mais bien composée) la biographie de Poggio Bracciolini, dit le Pogge, une figure représentative de l’humanisme initié par Pétraque:même si elle est moins connue que d’autres, on lui doit une découverte que Greenblatt juge décisive.
Cet homme qui connaîtra une carrière riche et parfois romanesque, cet épistolier infatigable, ce conteur talentueux, cet ami de Niccolo Niccoli, cet ennemi de Lorenzo Valla était d’origine modeste:
grâce à son intelligence et à son génie calligraphique, il connaîtra une carrière étonnante qui le verra clerc apostolique puis secrétaire apostolique de Jean XXIII (qui fut déposé au concile de Constance) avant d’être, peu ou prou, au service de sept autres papes. Doué d’immenses qualités, il aurait pu se contenter de faire carrière au milieu des innombrables intrigues de la curie (qu'il maîtrisait parfaitement). Au risque de se perdre. Greenblatt, de façon un peu trop psychologisante, estime que c’est sa passion bibliophilique qui le sauva de certaines tentations. Il finira sa carrière parfois risquée comme chancelier de Florence. L'évocation de sa traversée du milieu papal, le regard porté par Greenblatt sur ses querelles, ses subtilités, ses frasques, son stupre, sa corruption, son pouvoir réel n’est pas neuf mais efficace.


 C’est la recherche de manuscrits antiques par Le Pogge qui ouvre le récit et qui permet à l’auteur de nous livrer une enquête excitante sur les monastères du XVème siècle, sur l’histoire du " livre" (ses formes, ses supports, ses transmissions (1)), sur l’état des connaissances qu’avaient du passé païen les humanistes et quel sort on réservait aux textes anciens soudain redécouverts.


 Mais Greenblatt veut surtout nous mener à LA découverte du Pogge, celle de 1417, à l’abbaye allemande de Fulda. Non pas la consultation de Silius Italicus  ou de Manilius ou encore d’Ammien Marcellin mais celle “d’un long texte écrit autour de l’an 50 avant Jésus-Christ par un poète et philosophe nommé Titus Lucretius Carus. Son titre, De rerum natura (…).”


  Forts ce point de départ, nous suivrons le récit d’un long trajet dont le Pogge sera le relais "miraculeux": nous irons de l’espace de réception du texte de Lucrèce et de la pensée d'Épicure que révélèrent en particulier les fouilles assez récentes d’Herculanum et d’une villa dont on constate toutes les heureuses fonctions jusqu'au bouleversement qu’apporta la diffusion du poème selon Greenblatt qui construit tout son livre autour d'une thèse fréquemment assénée: la transmission du poème de Lucrèce aurait créé un écart (swerve) générant rien moins que toute notre modernité.


 

   L'aventure du texte de Lucrèce provoque bien des étonnements et des émerveillements. Le profane ne peut qu'apprécier le caractète didactique de nombreuses explications (avec certaines parenthèses parfois un peu lourdes) et il loue les comparaisons avec notre quotidien quand il s'agit de faits si éloignés dans le temps (ainsi du Tipp-ex ou d'un Bechstein).

  Naturellement les spécialistes diront si les très fréquents modalisateurs de l'auteur ne sont pas avant tout rhétoriques et s'ils le mettent vraiment à l'abri d'erreurs. Ils nous diront  ce que vaut sa description du christianisme vainqueur, accommodateur ou liquidateur, si la chasse à l’épicurisme a pris les formes décrites et  ils diront surtout ce que vaut sa thèse majeure (hantée par l’analogie avec Freud apportant la psychanalyse aux Etats-Unis) et si elle ne surestime pas la puissance d’un texte, fût-il génial (2).



     Devant certaines limites de ce livre, le lecteur que nous sommes ne peut que regretter le refus d'ignorer les pouvoirs du roman : imaginons un instant ce qu'en auraient fait, par exemple, Yourcenar ou le roué Eco....(3)



Rossini, le 26 août 2013



NOTES

(1) On n’ignore rien de la vie comme du travail des monastères, de l’organisation des scriptora (ses règles, son code de signes), les buts religieux de ces exercices de copie.


(2) Une théorie de la diffusion (intégrant elle-même, pourquoi pas, la catégorie de la déclinaison - comprise avec subtilité) serait sans doute à reprendre de plus près pour éviter de tomber dans un catalogue que n'évite pas souvent Greenblatt: il suffit de penser à ce qui attendait l'œuvre de Spinoza pour mesurer l'ampleur d'une telle tâche. 

 

(3) Peut-on conseiller au lecteur de ne pas lire d'abord la (décevante) préface de Greenblatt?

 

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21 février 2013 4 21 /02 /février /2013 15:44

 

Imaginez une confrérie d'écrivains singuliers dont les réunions n'auraient lieu que sur une étagère de votre bibliothèque et dans votre imagination: comptez parmi eux Schulz, Pessoa, Beckett et, le moins connu, Tozzi.

 

BÊTES.BESTIE.

 

  Rédigés entre 1915 et 1917, des textes de petite taille. Deux lignes, trois pages au grand maximum.

Des notations serrées, peu datables mais attentives aux saisons.  Et aux saisons de l'âme. Des moments de mémoires. Du mémoré rarement mémorable mais qui insiste. Un radeau de la mémoire avec épaves qui flottent avant de sombrer à jamais.

 

L'enfance revient souvent parce que le narrateur ne l'a jamais vraiment quittée. Toujours proche, la mère.


Des vignettes comme écrites au dos de timbres de lettres qu'on n'enverra jamais ou, de fait, rendues illisibles.

 

Des timbres auquels il a arraché des dents...

 

Des plages minuscules de texte qui pourraient promettre de beaux poèmes en prose calmes et rassurants. Et pourtant ces petits paragraphes sont menaçants. Ils disent l’écrasement, l’étouffement et vous étouffent à leur tour en racontant un quotidien infime gorgé de peurs, d'angoisses et de cruautés étonnantes et repoussantes.

 

Un élément les réunit, extérieurement et intérieurement. Principalement vers sa fin, chaque texte nomme un animal, petite ponctuation faussement mécanique qui vous arrête, vous saisit, vous pousse à en chercher la nécessité. Quelle cause? Quelle fin? Expression d’une consolation? D'une désillusion comme avec ce rat qui le fait redescendre d'une extase mystique ou  comme avec le hanneton mort qui vient attaquer les fausses certitudes d'un printemps? De désespoir avec le grillon invisible? D’une rage comme avec le paon? Projection secrète en ce papillon blessé qui permettrait d'éviter les hommes ? Association de sensation entre une abeille et l'odeur de figues mûres? Dans ce bestiaire inédit, la variété, les fonctions de ces apparitions sont immenses et ne cessent de vous solliciter.

 

Petit à petit vous vous surprenez à attendre la venue d'un animal (rarement une espèce-toujours un lézard, ce jars etc.) et, à chaque fois, son irruption étonne, surprend, détone, dérange.

 

Tozzi, un écrivain de la capture. Mais n'attendez pas de grands fauves. Ce qui n'exclut pas la cruauté.

 

 

 Où sommes-nous? 

 

À Sienne: “mon âme a crû dans l'ombre silencieuse de Sienne, à l'écart, sans amitiés, trompée à chaque fois qu'elle a demandé à être connue."


Sienne, sa Basilique, sa via Cavour honnie, sa place boiteuse de San Donato, Figlie di Maria, ses pentes, ses tours, ses rues “comme enfermées sous des cloches de verre”, ses grilles fermées sur on ne sait quoi. Sienne et (depuis) ses environs. Il évoque aussi une propriété avec une aire de battage qu’il dut vendre, son champ au milieu des vignes:un décor urbain obsédant mais au gré de sa mémoire nous ne sommes jamais loin de la campagne.... et toujours près des cyprès et des oliviers dont il dit l’essence passagère d’un moment. Il parle même de vacances (d'"ensauvagement") avec sa mère de juillet à octobre de chaque année.


Sienne où son âme n’a jamais voulu rester et dont il ne se tint jamais loin. Ville fermée, ville de l’enserrement, de l'étouffement, de l’ennui."D'avoir dû vivre à Sienne, mon âme sera triste pour toujours: elle pleure, même si j'ai oublié les places où le soleil est pire que l'eau d'un puits, et où on se tourmente jusqu'au désespoir." Sienne torturante, bavarde, le soir en particulier. La ville au "ciel méchant". Un hors-cadre qu'il faut avoir en tête à chaque "tableau".

 

Une “âme” (ce mot revient sans cesse, il n'est pas aussi daté qu'on pourrait le croire) qui a des exaltations mystiques à Saint-François et des dépressions exaltées elles aussi, qui éprouve des sensations multiples avec une dominante, le regard. Le narrateur est souvent à la fenêtre ou en train de marcher. Ou alors il se souvient qu’il marchait ou qu’il se tenait à une fenêtre. Ou encore il écrit qu’il se souvient qu’il était à la fenêtre ou en train de marcher. Dans le jour enflammé, dans la nuit, dans l’ombre qui l’adopte souvent. Tozzi dit comme peu l'ombre.

 

Une âme capable de connaître de rares phases maniaques (il est le maître), de brefs moments de joie mais qui est souvent obscurcie par la tristesse (avec des nuances subtiles; une âme qui a pleuré toutes sa (brève) vie (37 ans), qui connaît surtout la solitude dont le plaisir l’épouvante. La voix de deux ivrognes  pouvait devenir comme un long sanglot désespéré, une tristesse qui l’emplissait d’horreur. Rauque et triste aussi la voix du cordonnier voisin chantant et s'accompagnant à la guitare.

 

Une âme qui se sait faite pour l'envol, la dilatation, la dispersion, le dissémination, l'extase mystique ou la communion (elle veut soutenir un arbre, elle parle avec une route; sa jeunesse se confondait au temps) et qui vit trop souvent dans la contraction, le repli déçu, hargneux, blessé

 

Cette âme n'est pas animée d'un vrai désir de vivre. L’envie de mourir guette le narrateur à tout moment. Pour des dettes, pour le son de certaines cloches produisant une harmonie dissonante. Pour rien. Un jour il sent l’appel de la mort et la vue d’une araignée le “sauve”. Il donne parfois le sentiment d’être un enterré vivantbien des fois le froid de son cadavre lui tient lieu d'âme. Il cherche et aime l’arbre qui fera son cercueil et pourrira avec lui. Il sait dans quel fauteuil il mourra. 

 

Être étoile ou sol : "Tandis que, si je regarde les paysans travailler, je me ferais ouvrir le cœur par leurs socs, pour leur donner la joie de pouvoir être moi aussi une terre ensemençable." Être.

 

 


Que fai(sai)t-il ce narrateur à l'âme mélancolique? Il se souvient, il anticipe, il imagine à partir d'une voix au corps invisible,
cherche pendant des heures et des jours à deviner qui habite une maison voisine. Il peut être pris de stupeur au coin d'une rue et offert aux sensations. Il peut ressentir la fuite de toutes choses.

Avant tout, quand il ne rêve pas (par exemple à l'amour qui dévasterait son âme), n'imagine pas, il regarde (parfois la peur de regarder le saisit): les arbres (la résine des pins), les prés, les nuages, un charretier qui peint des roues de char, une marche (vraiment) funèbre. Quand il n’est pas en chemin, il se poste le plus souvent à sa fenêtre: tantôt fermée "(...) de l'autre côté "(...) les choses semblaient plus belles, comme si elles étaient trop lointaines ou appartenant à un passé commémoratif."; tantôt ouverte mais ce n’est pas sans risque: les toits partant du bord de sa fenêtre semblent vouloir "le précipiter dans l'obscurité silencieuse et glacée de la campagne." Le corbillard passé, il ronge le bois de sa persienne... Comme il a devant sa fenêtre deux meules de paille identiques  entre lesquelles l’on ne voit rien, il consacre beaucoup de temps à garder les yeux fixes ou a jouer avec cet espace, à le regarder la tête renversée et à apprécier toute une dramaturgie des nuages. Ici encore il se sent sur le point de mourir.


 

  BÊTES ou l'empire du il semble.


 

Il y a bien la lune, les étoiles (l'Ourse qu'on lui a flanquée sait-on pourquoi ) mais ne vous attendez pas à une cosmologie : nul besoin d'espaces infinis pour s'angoisser, se torturer. Sous la loupe tozzienne des sensations, préparez-vous à beaucoup de micro-surprises de toute nature. Chaque expérience est limitée tout en offrant plus qu'elle : l'eau de telle fontaine lui donne tout le printemps. Et, alors là, quelle expérience : "(...) et , sur ce parfum, mon âme se dilatait, je la sentais jusque dans mes yeux."

 

  Dans la ville ou à la campagne, sous la domination du vent obsédant, tout est occasion de notations de sensations (frissons, silence fou, émotion, tendresse, idiotie, douceur). Cependant il faut bien mesurer quel espace nous est soumis et quel vertige nous attend. Tant pis pour le mot usé comme une chaussure de Van Gogh mais il y a de la vision dans cet espace halluciné qui est saturé d'anthropomorphismes et de personnifications: parfois les toits ont la patience de rester là, mais ils donnent aussi l'impression de pouvoir tomber;son champ semble emporté par le vent;la beauté du soir veut s’engouffrer pas sa porte et les étoiles peuvent percer ;les murs de sa chambre se font plus étroits; un miroir peut tout dévorer;les routes se font tout à coup redoutables et l'une d'elles veut lui sauter dessus. Telle ombre semble avoir du poids. Le son se colle aux cloches.  Les puits le terrorisent. Il connaît des malaises vertigineux. S'il arrive que les nuages soient carrés, dans l’ensemble, l’orthogonal, le fixe, le stable ne sont pas son quotidien. Des gens servent de contrepoids aux maisons.... On touche parfois à la lithographie expressionniste. 

 

 

 

   Dans ce monde en perpétuelle voie de transformations pernicieuses, d’altérations menaçantes, de modifications troubles, quelle place tiennent les autres humains pour cette âme qui raffole des marionnettes

Nous rencontrons beaucoup des corps malades, vieillis, infirmes. Beaucoup de rancœurs. Parmi le désordre de ces souvenirs plaqués comme de faux accords émergent des paysans à qui il voulut parler sans aller plus loin. On voit aussi, en passant, le père et les frères qu’il ne retrouvait pas souvent. Règnait entre eux une haine réciproque à cause de l’argent:ils se battaient, lui leur lançait des malédictions et attendait avec rage l’heure de leur mort qu’il voulait toujours plus proche; dans certaines lignes, il se fait prophète de mort pour finir par sangloter sur le cadavre d’un lézard sans vie. De sa famille il est peu question sinon de la tante Betta à laquelle il consacre un portrait sculpté au couteau.
Son rapport aux femmes est pour le moins problématique (il fut un peu amoureux de nombreuses jeunes filles, écrit-il au moment d’évoquer l’église de sa paroisse, sa première communion et sa haine envers deux vieilles femmes; par amour pour Clémentina il s’interdit longtemps de regarder d’autres femmes) et si la joie ne s’en dégage pas beaucoup (là aussi, on retrouve un nœud de haines, de dégoûts, d'idéalisation, d'hallucinations, de masochisme), la vignette à l’hirondelle est d’une beauté poignante: on se dit que bien des textes cherchent une destinataire qui ne sera jamais venue. 

 

BESTIE dit les moyens les plus extravagants de communion, de fusion, de communication et la solitude absolue.


Il évoque un jour le besoin d’un ami pour lui parler ou simplement l’écouter. Il célèbre son désir d’amitiées rêvées et étoufféees. Mais sa solitude est telle…. Humour noir? Il dit avoir manqué de temps pour aimer quelqu’un.
P
révisible, une figure domine : la mère. Celle qui soignait l’enfant, qui vient à la fin du volume, celle avec laquelle il veut apprendre à vivre..alors qu’elle est morte depuis vingt ans.


Avec ses rêves, ses brèves notations, ses évocations, il nous dit ce que sont les autres pour lui et nous parle surtout de lui. Dans tous les cas dominent une hypersensibilité extrême, une instabilité sidérante et une farouche cruauté.

 

En effet cet amoureux pétrarquisant, amateur délicat de la nature, de l’herbe et des prés ne cache aucun des accès qui le saisissent souvent. Certes la violence familiale a sans doute favorisé ses colères, ses haines, ses fureurs. Observer le jars parmi les poules eut peut-être son effet. En outre, des rencontres ont pu le conditionner : on songe au lecteur du Tasse qui est capable de torturer des dizaines de crapauds - pour le plaisir. Mais lui-même dès l’enfance a aimé initier d’autres enfants au mal, au vol, aux coups. Il a adoré agrandir une fissure de l’église. Il s'est délecté à voir ou à faire souffrir tel animal (grenouille, papillon, canari écrasé du talon); il s'est disputé durement avec sa femme et, s’il aime sa mère, il lui est arrivé de se moquer de son illettrisme. Et imaginer  qu'elle achète des pigeons et leur coupe les ailes dit beaucoup sur lui et elle...,sur leur couple.

 

 

    Une prose enserrée dans de petits textes où rien ne se passe vraiment mais où s'agitent bien des affects et des violences  infrapsychiques. Des textes-cadres qui réservent des prises et des surprises et ouvrent, à voix basse, sur un dehors et un dedans terribles. Les bêtes généralement en fin de texte feignent d'en aspirer le sens qui ne se donne pourtant pas aisément et rarement de façon simplement allégorique comme l'alouette qui ouvre et clôt le volume. Le petit texte nous mène vers la bête mais la bête nous mène toujours différemment. Nous nous cognons aux arrêtes des paragraphes.

Le mot ennui apparaît mais n’est jamais thématisé, pas plus que celui d'absurde: le jeu, les jouets viennent couronner le livre; on y parle de souffrance sans cause. Ici, le livre est dit comme un pampre. Plus loin, tel pampre est arraché.... La source vient à la fin.


  L’incarnation (ses (rares) plaisirs, ses maléfices insupportables), peut être torturante pour certains. Personne ne l'avait dit ainsi avant Tozzi.(1)


 

Rossini, le 27 février 2013


 

NOTE

 

(1) Le postface du traducteur est précieuse, en particulier pour la question du style de Tozzi.

Signalons une autre traduction chez Rivages, celle de Nathalie Castagné.

 

 

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18 décembre 2012 2 18 /12 /décembre /2012 15:13

"Je suis un philosophe qui ne pense pas. Je suis un philosophe qui ressent."
 

 

"Je suis la vie."  

 

 

"Moi aussi je suis écrivain(...)"   Lettre à Jan Reszke

 

                                               CAHIERS.  S.Nijinski

 

   Il a 29 ans. Il n’est déjà plus le danseur immense qui frappa durablement les esprits. À partir de 1917 il se repose en Suisse dans la villa Guardamunt  à Saint-Moritz (Engadine, non loin de ...Sils-maria…): il est en compagnie de sa femme Romola et de sa petite fille Kyra. Il est suivi (en bien des sens) par le docteur Fränkel, amant de sa femme.


  Durant sa jeune vie, Vaslav  Nijinski a travaillé comme un fou ses gestes, ses figures, les a répétés pour trouver de l'inconnu. Il fut, écrit-il, "le martyr de la danse". Il a voulu (le vouloir est chez lui tenace, acharné, féroce, sans doute auto-destructeur) tout contrôler pour tout sentir et faire sentir. Son corps, son cerveau devaient obéir. Il se corrigeait sans cesse: la correction le travaillait. 

 

LE COMMENCEMENT DE LA FIN

 

  Après un dernier ballet pour une représentation de charité (19 janvier 1919), usé, trahi, relégué, brisé, Nijinski cherche encore un équilibre en écrivant des phrases et des phrases qui, en même temps, conjurent et accusent le désordre qu'il ressent. Il sait que l'asile l'attend tôt ou tard. Son frère est en asile psychiatrique. À la fin des lignes que nous lisons, il doit partir vers Zurich (vers Bleuler). Mais il se souvient : il tomba dans un précipice et un arbre le sauva ; un jour son père le jeta dans la Néva et sans savoir nager, il s'en sortit. Alors il écrit.

  Il aime, il aime tout le monde, se méfie de quelques-uns, les sent tout de même. Sous cet amour presque universel, on devine une violence sourde, contenue à peine. Violence en lui, contre lui. Venue de l'intérieur, de l'extérieur. Des deux à la fois. Nijinski se domine comme il peut. Il se contraint, il se contient. Il jette son alliance devant sa femme (il fera pire pire : il la frappera, la poussera dans un escalier). Il court dans la neige. Plus nous tournons les pages, plus il écrit qu'il "montre les dents" (un infirmier le surveille). Il trouve la jouissance, le désir affreux. Il lui faut aimer.

 

  Parfois l'interdit est oublié, la répression intime (intimée) délaissée. Alors il n'est plus "un homme mais une bête féroce et un fauve". Il veut soudain aller aimer les cocottes qu'à Paris lui reprochait rudement  Diaghilev le jaloux. Doit-il aller à Zurich qu'il est prêt à se livrer à des abominations (faire du spiritisme! dévorer ceux qui lui tomberont sous la main). Il le confesse : il a été débauché et a débauché sa femme à Vienne ; partout il désira trop les femmes. En contradiction avec ce qu'il répète inlassablement, il écrit : "Je suis un homme méchant. Je veux du mal à tout le monde et du bien pour moi-même". Il l'affirme ici et là : il est méchant mais en réalité joue au méchant pour faire le bien dans une longue guerre avec les méchants qu'il aime après tout...Nijinski est en guerre contre beaucoup, contre lui. Contre une partie de lui-même. Pour Dieu.

 

  Le plus longtemps possible, comme on dit, il prend sur lui..Qui, lui?

 

 

NIJINSKI ÉCRIT


 Grâce à cette nouvelle et enfin sérieuse édition due à Dumais-Lvowski et Pogojeva nous lisons des cahiers qui ont beaucoup circulé (1) et ont été largement commentés par tous les psys de la terre. Ces cahiers ont longtemps été trafiqués et publiés sous le titre LE JOURNAL DE NIJINSKI. Il les rédigea au crayon de papier au début puis avec un  foutain pen  dont il se plaint invariablement et pour lequel il rêvait d’inventer un meilleur design et une meilleure technologie....

 

  Dans ces textes rarement datés (sinon à la fin du deuxième cahier et au début du troisième (27 février 1919), les lettres du quatrième ne l'étant pas), intitulés successivement  VIE, VIE, MORT, il parle de tout, sans hiérarchie, sans ordre déclaré. Au gré de... quoi? De ses  pauvres jours vides et, plus profondément, de ses obsessions. Nijinski écrit en boucle des centaines de pages où s’enclenche systématiquement la même structure énonciative.


 En effet, d’emblée, quelque chose frappe : le caractère limité de son vocabulaire et de sa phrase. On comprend un peu pourquoi son initiateur Diaghilev le traitait  durement de "gamin". Nijinski  écrivant d'ailleurs :"JE SUIS UN ENFANT." Les plans paradigmatique et syntagmatique sont minimaux et se ramènent à des propositions aisément substituables et qui, de mois en mois, reviennent identiques ou légèrement modifiées. À partir de quelques rares énoncés matriciels s’engendrent toutes les phrases. Nulle image, nulle métaphore, aucune construction vraiment complexe et parfois l'énoncé est simple rythme à base de parataxe ("Je regardais la lampe et je voyais du verre. Je regradais l'espace et je voyais le vide. Je pleurais. J'étais triste. Je ne savais pas quoi faire. J'ai voulu consoler ma femme, mais Dieu me l'a interdit. Je voulais rire car je sentais le rire, mais j'ai compris la mort et je me suis arrêté. J'entendais parler de moi.")

 

  La cellule de base ressemble à ceci : j'aime le monde car j'aime la vie et je veux le bien de tous - quitte (comme on a vu) à faire du mal (ou peur) pour soigner ceux qui sont dans l'erreur. Je n'aime pas tout ce qui ressemble à la mort (l'intelligence c'est la mort, l'alcool c'est la mort, le commerce c'est la mort, le musée c'est la mort, la critique c'est la mort, etc.), je veux sauver tout le monde mais beaucoup refusent mon aide.

 

  Cette cellule sémantique et syntaxique peut produire des énoncés contradictoires à peu de distance ( "Je ne veux pas de discours bêtes. J'aime Lloyd George car il est intelligent. Je ne l'aime pas, car il est bête.") ou au milieu d'un "raisonnement" quelques affirmations font trou ( [Il donne des conseils au président Wilson]:"Je lui dirai ce qu'il doit faire pour se protéger. Je connais un moyen de protection. JE SENS UN REGARD FIXE DERRIÈRE MOI. JE SUIS UN CHAT. Je veux qu'on fasse un essai sur moi, et on verra que j'ai raison."(j'ai souligné)

 

 

 

   Ajoutez à cela une conviction radicale, entêtée, entêtante, lancinante, écrite  de toutes les façons et à propos de tous les sujets: je sens, je ressens, entendons, je sais la vérité d'une situation, d'un être, de tout - Dieu aidant. Sentir n'est pas penser. Le sentir ne relève pas de l'intelligence qui est, on vient de le voir, du côté de la mort. Ressentir c'est aimer. Donner. À fonds, à corps perdus. Comme danser LE SACRE, JEUX ou le  FAUNE. Surtout il ne faut pas comprendre. Nijinski préfère parler de "transe de sentiment". Et s'il lui arrive de ne pas sentir, il se voit devenir ce qui l'effraie : une bête. Il lui faut d'urgence se réprimer.

 

 

  Il convient de l’admettre : l’homme du multiple, l’homme multiple, l’homme possédé par ses rôles, l’homme labile  nous parle comme s’il cherchait en tout la figure du simple. Incontestablement L'IDIOT de Dostoievski l'aura marqué en profondeur comme certaines pages le prouvent.

 

  Nijinski veut dire le simple en repassant par les mêmes motifs (l'habitude, le machinal, l'argent, le corps (les nerfs), la viande, la guerre, la politique, l'économie, la danse, les bêtes (le singe, le cheval maltraité), la terre, le charbon, les riches etc...) et dans ce tourniquet se placent les contradictions, les énoncés incompatibles, le simple jamais simple ou jamais compris simplement par ceux qui ne ressentent pas.

 

 
  Dans cette structure circulaire étouffante, étranglante qui se veut construction (on le voit édifier un escalier en colimaçon puis l'abandonner pour un autre, revenir au premier, en commencer un troisième...etc.),  selon ses humeurs et les circonstances, il attrape 
des souvenirs (sa mère, la pauvreté de la famille,  son enfance (dans le cahier deux)), des informations données par les journaux (souvent datées), de petits incidents du quotidien, grossis démesurément, mais dans  ces  volutes de mots s’insinuent de micro-ruptures puis des éléments d’aggravation et, de plus en plus, des virages, des dérapages. On s'alarme de le voir enlever de sa chambre ses  œuvres dessinées (qu'on voudrait voir dans ce beau livre - faut-il séparer écriture et dessin?)  et ce sont les poèmes qui condensent peu à peu le déréglement psychique. Désormais  les  phrases  vont toujours plus allitérer et assonner sans autre souci que sonore. Paradoxalement, la dissociation s'affirme toujours par des associations de sons, de mots, d'idées.

 

 

 

LOSANGE

 

 

   Posons un quadrilatère obsédant qui règle l'écriture des cahiers, son rythme forcené. Premier, dernier, présent dans tous les énoncés : JE.

 
 Central, faussement central, centre qui s’affirme et se disperse en même temps. Je qui se croit fort au moment de la plus grande fragilité.
Je roc, je  fissuré, délité, je qui se parle, se dédouble, se tutoie, je autre.
Je qui (se) revient infatigablement, s'écrit pour dire : je suis (je ne suis pas), je veux (et ne veux pas), j’aime (et je n’aime pas): j'aime la vie, j'aime la mort, j’écris. Je sais. Surtout, on l’a dit. JE SENS.


  Par bribes donc, on découvre son enfance, son milieu polonais, sa mère (grande danseuse qui renonça à son art) qui louait des chambres pour vivre, son statut de pupille impérial à l'instruction limitée, ses nombreuses lectures (il s’associe, associe son destin à de grands écrivains comme  Tolstoï - tout en leur  reprochant  d’avoir peur de la vie), sa sexualité (l’obsession de sa semence, l'onanisme coupable, les cocottes à Paris pour aiguiser  les reproches de Diaghilev), sa hantise de la pauvreté; il revient sur son mariage (qui joua un si grand rôle dans la rupture avec Diaghilev), sa première déception (il sentit la mort), son martyr dans sa belle-famille. On  apprend sa solitude à Petersbourg, à cause des jalousies des autres danseurs, sa liaison avec Llov qui le "cède" à Diaghilev;on comprend  son travail acharné pour la danse, son surmenage, ses tracas avec Diaghilev pour le FAUNE et JEUX, ses problèmes de mise au point de ballets  dans l'urgence (comme au Metropolitan), ses  blessures, ses accidents  (sa cheville), son rapport aux critiques, ses efforts pour son nouveau système de notation (FAUNE)et, évidemment, l’importance de son corps (lui qui se dit un "bœuf" parle de son rejet obsessionnel de la viande) pour la danse comme pour la marche qui le mène parfois jusqu’à l’épuisement autour de Saint-Moritz.
 

JE, JE, JE. JE SUIS.

 

Qui JE? Quel JE dans le JE? Celui dont on retrouve les éléments biographiques précédents; celui qui se raconte mais aussi et surtout celui qui, ressentant tout, peut être aussi bien Apis, l’arbre de Tolstoï, un dindon aux plumes de dieu, un homme en un million, l’homme et la femme réunis, la chair (mais pas l’amour charnel), l’amour de l’homme. Il  est aussi la Russie, un poème, une colombe, un moujik, l'empereur. Nous verrons sous peu qu'il est Dieu dans le corps  et, tout simplement, Dieu ou même la mort.

 

 

 Comment ne pas être troublé, ému par les "derniers mots" écrits par Nijinski sur la "dernière" page (381): "je me suis, je suis, je suis"? Que d'abîmes dans ce "je me suis"!

 

 

 

   Deuxième pôle mobile des cahiers. Proches, lointains, intimes, étrangers, amis, ennemis de Nijinski, il y a les autres  qui rôdent, et qu'il évoque ou invoque partout dans ses cahiers et pour qui s’impose souvent le grand mot de "manigances".

  Sa femme tout d'abord pour qui il éprouve un sentiment pour le moins ambivalent (on comprend aussi que la réciproque ait été vraie...). Il l’aime mais voit ses défauts, ses intrigues, ses intérêts (pour les cahiers en particulier), il entend ses critiques (elle le traita même jadis de “barbare russe”) et comprend ses relations avec Fränkel sans pourtant les noircir. Quand il parle d'elle, avec une certaine douceur, on devine immanquablement, en creux, sa propre violence à lui : il suffit de lire le passage de son errance autour de Saint-Moritz. Il parle peu de sa fille Kyra (un seul moment délirant à son encontre dans les cahiers) et s’appesantit plus sur sa belle -famille hongroise avec laquelle il a des conflits et qui est associée à son internement à Budapest. On voit passer en ombre chinoise l’omniprésent docteur Fränkel : il nous faut "sentir" ce que Nijinski  tait ou néglige.
   Il est loin, ils ne se sont pas vus depuis
longtemps mais Diaghilev revient fréquemment torturer Nijinski  : le danseur est sévère avec l’homme des Ballets russes et il est évident que sa rupture avec lui (après cinq ans de vie commune) a joué un rôle  majeur dans son désastre psychique. Diaghilev l’initiateur sexuel, l’interdicteur, l’exploiteur dont il veut déformer le nom avec une faute d'orthographe.... Stravinski n’est pas mieux traité, pour d'autres raisons.
  Plus éloignés dans l’espace, deux hommes politiques partagent l’univers manichéen de Nijinski (on ne dira jamais assez le rôle destructeur de la guerre de 14 dans l'univers mental de Nijinski): le méchant, l’abominable Lloyd George qu’il accable de tous ses mots et le généreux Wilson avec, dans une moindre mesure, Clemenceau. Des dizaines de pages sont consacrées à ces deux pôles psychiques qui en synthétisent bien d'autres et condensent sûrement le plus secret et le plus mortel.

    Fondamentalement l’autre pour Nijinski possède ou ne possède pas d’argent, a ou n'a pas de pouvoir. Il se souvient de son enfance, déteste les riches et a toujours tendresse et indulgence pour les pauvres. Il soutient par exemple les domestiques contre les caprices ou la violence de sa belle-mère. L’argent qu’il déteste le préoccupe : il rêve de gratuité pour tout mais a conscience de l’importance de l’argent dont il voudrait se débarrasser. Il veut entrer dans le système pour faire le bien…et le démolir au nom du bien.

    Trois attitudes résument ses rapports aux autres:l’amour proclamé (montrer les dents est un masque de son amour), la suspicion (sauf pour de  rares  exceptions) et les pleurs dans l’âme.

 
    Dans les cercles impitoyables qui l’oppressent, le font parler, plier, (comme ils l'ont fait danser), Dieu occupe une place considérable (et réellement toutes les places). C’est Lui qui lui commande d’écrire et qui le guide dans tous ses choix (Dieu veut, Dieu lui dit):ses décisions comme ses souffrances viennent de Dieu et, dans sa "logique", il est rare qu’il désobéisse. Certains passages affirment une théologie audacieuse puisqu’il peut  associer bite et Dieu.
    Ses affirmations oscillent entre la modestie (relative) et la manie: il sent Dieu (pas celui des savants, des philosophes…), Dieu le cherche parfois; il est avec Dieu, il est le projet de Dieu, il est dieu dans le corps, en l’homme; il est un
homme-dieu, il est en Dieu  et enfin comme Tolstoi et Beethoven (mais pas Bach!!), souvent, il est Dieu.

 

            "Je suis un homme. Je suis Dieu. Je suis un homme en dieu."


  On ne s'étonne pas de la présence du Christ et de la Croix dans ces pages (il tient qu'il a plus souffert que le Christ). Le dernier poème qui s'achève comme on sait sur JE SUIS est voué AU GÉSU...


        En dehors de Dieu (mais Nijinski est rarement en dehors de Dieu), pour se dire et pour dire les autres, il y a son confesseur, son porte-voix dans le désert, son secret (espionné, découvert (il avait l’intention, un jour, de tuer qui le toucherait)), son arme du Bien, le cahier.

    Le papier (pour lequel il dit avoir pitié), la plume, l’encre, la taille de ses lettres le préoccupent  à longueur de pages. Il veut écrire, écrire, vite, de plus en plus vite mais il a souvent le bras bloqué par la fatigue et Dieu. Par moments il voudrait dicter ses pensées et faire autre chose. Mais il ne sait plus qu'écrire.
    Il souhaite  éditer son "Œuvre" en Suisse puis en France et  envisage sa gratuité (pour les pauvres) mais il sait que c’est impossible. Il n’aime pas l’imprimerie : il désire qu’on photographie son manuscrit parce que l’écriture manuelle est vivante et installe la plus grande proximité avec le lecteur.
    Rarement cahiers ont pu avoir un tel rôle apotropaïque et destructeur. Les répétitions, les cercles des démonstrations l’épuisent et les lettres du quatrième cahier (parfois rédigées en "français") montrent  son entrée dans la répétition pure d’atomes sonores.

 


    Pourquoi lire ces cahiers? Qu’est-ce que lire les cahiers de Nijinski? Est-ce encore lire? Ces questions fondamentales et ingénues vous viendront sans doute avec d'autres.  Œuvre ou simple témoignage d’un génie de la danse qui allait se taire jusqu'à sa mort en 1950? Un document qui éclaire son Art?  Un "exemple" d'Art brut? Aucune réponse ne convient. Ce que nous retenons : les mots d'un être étouffé, étranglé par les interdits et qui en fit une économie (il voulait tout garder, conserver, à commencer par sa semence) et trouva, un temps, dans  son art et l'écriture, la dépense la plus intense, la plus folle.

 

          JE SUIS DANSE POUR VOUS EN DIEUX (2) (3)

 

 

 

Rossini, le 19 décembre 2012

 

 

NOTES

 

(1) La préface de cette édition est précieuse sur ce point comme sur beaucoup d'autres.

(2) Lettre à Rawlins Cottenet, rédigée en français.

(3) Complément 2016/2017. Mis en scène par Robert Wilson, Mikhaïl Barychnikov interpréta à Paris LETTER TO A MAN sur une chorégraphie de Lucinda Childs.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
 

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21 novembre 2012 3 21 /11 /novembre /2012 05:46




    Même s’il n’avait pas écrit UNE MORT DANS LA FAMILLE, LA VEILLÉE DU MATIN, et LOUONS MAINTENANT LES GRANDS HOMMES, James Agee mériterait notre admiration pour ce tout petit texte BROOKLIN IS (BROOKLYN EXISTE, Sud-est de l’île : carnet de route), inédit en France, écrit en 1939,  commandé puis refusé par la revue FORTUNE et que nous offre Christian Bourgois dans son irremplaçable collection TITRES avec une belle préface de J.C. Bailly qui parle justement de "poème-enquête".

  

  Comment dire une ville, une partie de ville aussi grande qu’un ville? En France, on connaît les propositions des réalistes et des naturalistes. Les romanciers et les poètes américains (oet bien d'autres) ont renouvelé les moyens d’approche. Pour sa part, Agee nous offre à la fois une ville, Brooklyn qui existe (si proche et si loin de Manhattan) et un art de dire la ville, inédit et bouleversant qui ne se veut pas maîtrise et surplomb mais ne déteste pas les coups de griffe…

  Ce volume minuscule  et immense est composé de quatre parties d’inégales longueurs:une ouverture qui cherche à dégager l’originalité morale et physique de Brooklyn (qui possède alors deux millions d’habitants) en lui opposant sa voisine à l’énergie incroyable. À proximité de l’aimant, de l’électrique, de la verticale, de la suractive et vantarde Manhattan, Brooklyn a un côté provincial et monotone, amorphe, a-centré qu’on raille souvent - même si l’esthétique de Mannhatan mord déjà sur Park Slope. Vient ensuite l’extraordinaire parcours sensible et mental ponctué par l’anaphore OU et qui interdira à jamais la moquerie à l'encontre de Brooklyn. Au regard d’un jeune journaliste s’ajoutera une courte visite à une  famille de grande bourgeoisie résidant à  Brooklyn  Heights (le crépuscule des Dieux). Enfin, avec la tombée de nuit, des instantanés du zoo nous saisissent.

 

       Comment dire une ville, son apparence, sa respiration, son élan, sa mobilité, sa ”masse prodigieuse et palpitante de gelées et de tissus cellulaires à peine distincts”?


   Comment, sinon tout montrer, du moins tout faire deviner sans prétendre ordonner, classer, fixer, figer quand tout bouge et en tenant compte de la limite de la langue qui suit un ordre linéaire qu’il est difficile de bousculer?

 

 

   Comment Agee légende-t-il Brooklyn?

  Une ville en mouvement, des mouvements dans la ville, les mouvements de l’observateur et de ses observations. Le mouvement du texte. Brooklyn is.Brooklyn is.

 

   On peut en effet manquer Brooklyn. Pour faire comprendre des formes de  méconnaissance de la ville, Agge offre deux points de vue: l'un extérieur, l'autre apparemment intérieur. Il donne la parole à un jeune journaliste bien né, frais sorti de Harvard et seulement de passage, méprisant, condescendant, haineux, anti-sémite puis à une grande bourgeoisie repliée sur ses préjugés, ses rejets, ses crispations. Ils ont chacun leur Brooklyn sans jamais la voir, sans la vivre totalement.
  Brooklyn n’est pas dans l’œil du passager pressé ou dans celui de la vieille famille. Brooklyn est dans les carnets du promeneur rôdeur..
..

 

  Agee a le désir de capter le présent diffracté d’une ville.  Lisons ce simple instantané : "(...)et plus au nord, l'ombre lente et laborieuse d'un paquebot de ligne en partance, tel un trait au crayon; au loin, jailli des eaux de l'océan, un sifflement et un léger glas; (...)."

  Formellement, Agee va choisir d’isoler des moments, des lieux, des silhouettes, des quartiers dans un rythme porté par l’anaphore, l’énumération, l’accumulation (1), tout en exigeant du lecteur qu’il garde en  son cerveau sensible toutes les autres parties co-présentes comme dans un kaléidoscope aux figures mobiles qui n’auraient rien de géométrique ni de mécanique. Ainsi, comme lui  et avec lui, passerez-vous par les mêmes lieux, jamais identiques à eux-mêmes.
  Agee a bien pesé le problème de la forme, de l’optique dans les mots : à un moment il parle d’"une culture sur une lame de microscope". Mais à aucun moment il ne privilégie le seul visuel. Il capte une couleur, un sentiment, une information, un détail sonore, des mots à la craie, une odeur de cette ville une et fractionnée. Brooklyn is.

 

 

      Quand il dessine chaque partie de ce puzzle qui n’a pas de tableau final, Agee dit comme personne les odeurs (“partout, l’étrange odeur de gaz brûlé de la démocratie irlando-américaine” ou “la puanteur des laisses de vase”), les sons, les couleurs (un nuancier subtil), les matériaux, les tailles, les masses, les formes, les styles qui se côtoient (”demeures guindées des marins scandinaves”, style Tudor “style nordique teinté d’auto-dérision”, le style 19è). Mais en restituant de façon aiguë chaque instant découpant un angle de sensations dans la métropole, en cassant les perspectives, en jouant des plans qui s'ajointent par surprise ou se détachent, Agee ne cherche pas à proposer un manifeste esthétique, fût-il incroyablement réussi. Pour embrasser ce lieu de toutes les façons, il  recourt à deux moyens : le signe et l’analogie.

  Refusant la description pour la description, Agee dégage de chaque ensemble des reflets provisoires, des emblèmes qu'on dirait de hasard, des signaux qu'on croirait indéfinis mais qui font signe(s).


 
Avec lui, on lit à vif des éléments de micro-sociologie : Brooklyn, le lieu de la propriété, de l’épargne, de la famille, de la peur de l’échec. Au cœur de chaque notation, tous sens sollicités, percent des éléments politiques, sociaux (le logement aux USA), géo-économiques, historiques (les docks, le port, l'immigration): rien n’est délaissé mais rien ne pèse dans l'agitation de la phrase. La brique jaune dit la pauvreté, le chêne doré est plus sophistiqué et le principe est formulé :"(...)la certitude qui s'impose à nous, bon gré mal gré, à savoir que la force et la qualité de tout art inspiré par la rue et la vie domestique sont proportionnelles au degré de pauvereté et au préjudice dû aux origines." Dans le même mouvement, dans la contiguité des propositions, la sensation, l'intuition, la réflexion. Dans le toucher pointilliste, la touche infime saisie pour elle-même et prise dans l'ensemble éphémère. Une passion du divers, du mêlé comme de l'isolé, de l'écarté, de l'oublié. Les noces des sens et du sens.

 

Ce qui n'exclut pas, entre l'humour (les deux directions à la sortie du métro Manhattan / Brooklyn) et la rage (libérée contre les sottises du jeune journaliste, les préventions de la bourgeoise des Heights; mais surtout retenue quand, fraternellement, il perçoit l'immensité de certaines soumissions ou d'incommensurables solitures), la satire.


 

    Le style d'Agee propose un autre versant. Pour dire le  présent singulier et fragmenté,  sa phrase aura massivement recours à l’analogie, et passera par des renvois inventifs toujours  surprenants et éclairants qui facilitent la sensation comme l’interprétation, la compréhension sensible.
Pour certains aspects de Brooklyn il fera appel aux plaines du Kansas, aux perspectives de Chicago ou Paris. Pour telle cendrée de course à pied il parlera à la fois de Grèce antique et de Léningrad. Mais il faudrait recopier tant  et tant de passages vraiment  sidérants. Ainsi :

         ”(…); dans certaines rues il y a un inexplicable mélange de “classes”, et de “catégories”d’habitations, une famille d’Europe centrale, des Noirs dans une maison à la charpente délabrée, en face d’Anglo-Saxons dopés aux laxatifs; ou encore, à peine explicable, une rue habitée par une classe ouvrière compacte, un alignement de porches surélevés, où un hévéa prend l’air, où sont étendus les draps tachés d’un bébé, où une femme peigne et caresse au soleil sa longue chevelure ivoire désordonnée de fantôme, son visage apparu en embuscade m’évoquant le regard fixe d’un cadavre de noyé, et les garçons lancent le ballon plus fort et l’un dit, à peine audible, à propos de deux enfants qui passent, la démarche légère: “...tu sais: en bas de l’escalier de derrière. L’escalier de  derrière. Tu sais…(…).” Dans le même mouvement, placés sur un même plan, sans hiérarchie, des remarques générales, synthétiques, certaines même drôles (dopés aux laxatifs, tellement parlant) et des flashes sur des éléments isolés et cet inattendu et poignant “regard fixe d’un cadavre de noyé.”


    Son évocation est parfois presque de l’ordre de la "voyance" sans surnaturel ou surréel:

        “(…)au milieu d’un terrain vague, un Noir assis sur une caisse de saindoux qui mange dans un journal: les odeurs d’acajou du café torréfié: la proue du Tai Yin, Ionsberg, noire comme un meurtre prémédité sur un tas d’ordures: et aussi, les proues lugubrement rouillées du Dundrum Castle et de l’Ohio: si peu de Grover Whalen dans la tenue des fonctionnaires de douane d’un port de marchandises; le travail si détendu ici en comparaison des docks de Manhattan, et rappelant la quiétude alanguie sous le soleil de la Nouvelle-Orléans: un énorme Diesel réparé hissé sur un camion de Williamsburg, évoquant un cœur arraché au milieu de la rue : (…).”(j'ai osé souligner...)
   Accordez-moi encore deux citations :”(…); les bâtiments récents de cette université urbaine illuminée par les joies de l’étude, style grégorien sans éclats, évoquant un dortoir de Harvard atteint d’éléphantiasis(…).” La traversée du zoo, à la fin du jour donne la chair de poule que provoque l’admiration. Allez-y voir. Courez vers ces petits faons inoubliables:”(…): ils sont aussi saisis de part en part, dans le cœur et dans le corps, par cette extase mystique à vous couper le souffle que le crépuscule éveille en eux et chez les chevreaux. Leurs yeux sont innocents, empreints de sainteté, comme ceux des boucs démoniaques. Ils se déplacent avec des mouvements tendres et délicats de la tête et du corps qui évoquent des petits poissons: une rupture brutale, et s’ils s’élancent dans la terre meuble, le sabot affûté, le pas souple, bondissant, aussi précis qu’un burin ou qu’un air de Mozart (…).” Un burin ou un air de Mozart.

 

 

 

  Sans aller jusqu'à Carnosie, on trouvera la saloperie de la vie et les souffrances des êtres de poussière (2). Cependant le rôdeur aura saisi et nous aura offert la beauté fragile de cet endroit si peu connu, même de ses habitants.

 

Il y a la Delft de Vermeer; la plaine de San Isidoro; "la" Sainte-Victoire de Cézanne; la Grande Jatte de Seurat. Il y a le Brooklyn d'Agee.

 

Agee is.

 

 

 

Rossini le 23 novembre 2012

 

 

 

NOTES

 

(1) Sur le rythme de ces pages, l’essentiel est dit et bien dit par J.C.Bailly dans sa préface.

 

(2) Le vocabulaire dominant bien qu'épars : l'obsolète, l'abandonné, le démantelé, le délabré, le détruit, le "nettoyé" etc..

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14 novembre 2012 3 14 /11 /novembre /2012 16:32



Bien sûr l’histoire est toujours une devinette" W. Cuppy

 

"Carthage était gouvernée par les riches, c'était donc une ploutocratie. Rome aussi était gouvernée par les riches, c'était donc une république." W. Cuppy

 

 

 

 

 

 

             Clairement ou pas, honnêtement ou non, les historiens choisissent un camp : il y a les lyriques de la frise, les romantiques du quotidien, les maniaco-digressifs, les emphatiques de l'alcôve, les globaux épiques, les micro-historiens myopes, les géographes inconsolables, les cachés derrière des archives, les stylistes, les hagiographes, les marxistes, les libéraux, les crypto-marxistes, les libéraux cachant leur passé marxiste, les mandarins shootés aux recherches de leurs élèves, les médiatiques prophétiques, que sais-je encore? Will Cuppy est du genre de ceux qui la ramènent (1) et nous ramènent à une histoire bien vivante. Il prend l’Histoire à bras-le-corps, il prend parti (2) et vous prend à partie ou à témoin ou par la main (3). L’Histoire neutre, supposée objective, il ne connaît pas et la vérité chez lui est obtenue à coup de notes souvent polémiques (Gibbon passe de mauvais quarts d’heure) et, vous l’avouerez bientôt, inimitables.


   Cuppy éclaire magiquement notre lanterne et on comprend que pour lui l’histoire des hommes n’est pas un procès sans sujet mais une histoire pleine de sujets humains, très humains (trop humains parfois (4)). À propos de lanterne, il ne cherche pas comme d'autres un homme, il en  trouve à chaque coin d’histoire et sous chaque parchemin.

 

  Vous tenez avec Cuppy une histoire faite à hauteur d’hommes et qui est proprement pascalienne si on prend au sérieux comme  le provincial le nez de Cléopatre (5). Mais après tout, l'’école des Annales n’interdit pas Montaillou et ses épouilleurs du dimanche (ou du lundi - vous vérifierez). Il faut vous précipiter, si ce n'est fait, sur ce recueil en projet depuis les années 30 et inachevé pour notre malheur, si l'on en croit préface et postface.

 

  Pourquoi lire Cuppy?

 

 

    Parce que ses vertus sont immenses au point de défier l’éloge! Il faut le reconnaître : il a des pics d’omniscience et d’érudition qui font pâlir ses rivaux, si l’on excepte Alexandre Vialatte dont la notoriété montera jusqu'à la plus haute postérité.
  Il est incollable sur les goûts d’Elisabeth d’Angleterre (“les cadeaux, les compliments, la danse, les jurons, la prévarication, les combats d’ours, la soupe à la chicorée, l’ale, la bière, et les Grands Écuyers.”), sur ses blessures d’enfance (“enfant, elle n’avait presque pas de robes de rechange”);il slalome comme personne parmi les dynasties égyptiennes ou les nombreux Frédéric de Prusse ou d’ailleurs (avec indulgence, il comprend les difficultés des historiographes qui ont un peu de mal à  se retrouver avec les George anglais); il sait le gaélique, vous révèle que Catherine de Russie avait peur dans le noir (ce qui explique beaucoup de choses) et que son Pierre de mari joua à la poupée jusqu’à sa mort (6)? Lui seul restitue les causes de la fâcherie entre Voltaire et Frédéric (une histoire d’infinitif mal prononcé par le Prussien (7)), lui seul vous dit sans peine pourquoi la demi-sœur de Pierre le Grand tricota toute la fin de sa vie des chapkas de laine.. et il est le premier à parler du régime d’Henri VIII (“Il aimait passionnément les sucreries. Il mangeait également volontiers de l’outarde rôtie, du marsouin à la broche, des confitures de coing et de la carpe bouillie.”)
Avec QUELQUES ESTOMACS ROYAUX Cuppy introduisait  une histoire des manières de table (Elisabeth mettait sa serviette sous son menton; George IV avait des goûts bourgeois...; quel bonheur de découvrir le dilligrout ou l'art de Louis XV dans le découpage de l'œuf), une histoire sociétale dont on connaît depuis l'important essor (que de savoir sur les types de saucisses importées par les Hanovre!). 


    Ses enquêtes sont solides. Il a visité certains lieux : à Zaandam, il peut vous montrer du doigt où vécut Pierre le Grand lors de sa grande tournée européenne. Il s'intéresse toujours et partout à la littérature : sa méditation sur le lien entre elle et les voyelles, à propos des Phéniciens aurait bouleversé Blanchot. Lumineuses  sont ses
  remarques sur la Trève de Dieu remise en vigueur par Guillaume le Conquérant (les meurtres n’étant permis que le mercredi, le samedi et le dimanche, ce qui, avouez-le, fait remonter loin les racines de l’humanisme).

    Tous ces résultats éblouissants sont dus à une grande intransigeance dans la recherche  : Cuppy est précis (pensons à la fabrication de l’hydromel ou à l’origine des fonds qui envoyèrent Colomb découvrir l’Amérique ou encore aux salles de sudation chez les Aztèques); quand c’est nécessaire, il peut faire preuve de méfiance ou de scepticisme (envers Colomb (même sur son nom!) ou au sujet de la réputation de la jeune paysanne lithuanienne Marthe qui tournait autour de Menchikov); par scrupule, il laisse ouvertes les hypothèses sur la mort d’Attila ou sur l’apparence de Léofric ou la myopie de Lady Godiva. Pragmatique , il rejette les questions futiles comme celle du bain des enfants de George III  :”Ils eurent quinze enfants, que l’on baignait, suivant les ordres stricts de la reine Charlotte, un lundi sur deux. Les historiens se sont disputés aigrement sur la sagesse ou non de cet arrangement domestique. Certains se demandent s’il n’aurait pas été mieux de baigner un enfant par jour pendant quatorze jours consécutifs, et l’enfant supplémentaire un samedi soir sur deux? Ou bien par groupes de cinq le lundi, le vendredi et le vendredi suivant? De telles questions sont frivoles.” 

 

    Cuppy se veut équitable. Malgré la dureté de Pierre le Grand dont il rapporte sans frémir les traces de cruauté, notre historien concède que le csar "proclama que les gens n'avaient pas besoin d'ôter leur chapeau en passant devant le palais pendant l'hiver."(8) Pour Lucrèce Borgia, il charge largement sa famille et soutient qu’elle était plus cultivée qu’on ne l’a prétendu : aucun de ses poètes amis n'est mort empoisonné, c'est dire. De même, il ne cède pas à la folie des grands chiffres quand il s'agit d'estimer le nombre d'amants de Catherine II: en grand comparatiste, il rappelle qu'au regard de la population russe d'alors c'est tout de même assez peu. Il est statistiquement indulgent avec Henri VIII et rappelle opportunément, sans vouloir l'excuser, qu'en dépit de ses frasques, Néron parlait latin couramment.

    Inégalables demeurent ses restitutions de certaines scènes : à l’évocation de la mort d’Attila le lecteur a l’impression d’être aux côtés de cette pauvre Ildico qui bredouillent des h aspirés(9). On peut aller jusqu’à parler de voyance devant  le rendu de dialogues qu’on croyait perdus jusqu’à l’éternité : que dire du désormais mémorable “Pour l’amour de Dieu, Godiva, grandis un peu, veux-tu!” ? Du même Léofric, vous lirez, en live :”Très bien, faites-en à votre tête! Je vais supprimer l’impôt, mais à une seule condition, et écoutez-moi bien, car je n’ai qu’une parole.Je vais supprimer l’impôt si vous traversez la place du marché de Coventry, toute nue, à midi tapant, sur le dos de votre veille jument. Bonne journée madame.” Et surtout cette clausule qui ne s’invente pas : ”vous pouvez manger mon dessert, je n’en veux plus!.” Soulignons la grande qualité de la traduction de Chris Marker qui rend justice à ce moment d'une intense authenticité.

  En un mot on dira que Cuffy réinvente l’hypotypose bien négligée depuis longtemps par nos grands historiens....Mais un historien qui n'excelle pas dans l'hypotypose, peut-il prétendre être grand?


  On hésitera sans doute à nous suivre mais ses vues synthétiques sont vertigineuses et on envie les jeunes Américains d’apprendre au contact de livres aussi synoptiques:”Le règne de George III vit le début de l’âge de la machine. Stepenso inventa la locomotive, Watt la machine à vapeur, et Hargreaves sa machine à tisser. Le docteur Johnson prit du poil de la bête et Adam Smith proféra des choses sur le laisser faire”. Son analyse elliptiquement radicale de l’arrivée de Jacques 1er sur le trône ( “Tout était prêt pour la conspiration des poudres, le jour de Guy Fawkes, la guerre de Trente ans, la version autorisée de la Bible, la colonie de la Virginie, les cigarettes, la radio, la publicité et les poubelles de table.”) laisse pantois.

   Inutile de se le cacher : Cuppy est relativiste. Ainsi on doit lui concéder que seuls les Allemands sont capables de comprendre pourquoi il y avait des empereurs allemands alors que l’Allemagne n’existait pas.
   Son honnêteté est patente:quand il ne sait pas, il ne sait pas  et il n'ira pas jusqu'à inventer le nom de celui qui réveillait le valet de chambre qui avait l'insigne mission de réveiller Louis XIV.

  Parfois cruel avec ses confrères qu’il gourmande et rectifie (il préfère Polybe aux savants récents quand il s'agit du nombre des éléphants d'Hannibal et pose ce postulat :"les éléphants n'existent pas en chiffres ronds"), on comprend surtout qu’il est fondamentalement généreux:il suggère des pistes d’études inédites  sur la sottise ("On pourrait écrire un livre entier sur les hommes célèbres qui ont été stupides dans leur jeunesse et le sont restés tout au long de leur existence. Nous ne pouvons pas nous y mettre maintenant.”) ou encore sur le regard krafft-ebingien qu’on pourrait porter sur Guillaume le Conquérant et Mathilde. Pour ne rien dire de cette recherche qui devrait passionner dans les facs: qu’est devenu le sifflet d’Henri VIII?(10)


  Mieux encore : Cuppy pose des questions bouleversantes au bord de la métaphysique sans fond:
pourquoi Zatoff est-il passé de professeur à bouffon de cour (11) ? Pourquoi ne peut-on  rien apprendre sur les Lettons si l'on n'est pas Letton? Que seraient les Américains sans Colomb? 


 

              Faut-il  le répéter? En réinventant l'histoire, Cuppy a aussi créé un art et une éthique de la note infra-paginale qui pouvaient faire date et a donné des réponses aux questions qu'on n'osait plus poser ou qui, jusqu'à lui, ne se posaient pas encore.

 


 

  Tout de même il a emporté un secret qui laisse le lecteur ému et amer: pourquoi Cuppy était-il aussi irritable à propos des Sumériens?

 

 

  Rossini, le 17 novembre 2012

 

 

NOTES

 

(1)Certains prétendent qu’il avait du mal avec les notions heideggeriennes sur l’histoire: on ne peut que s’inscrire en faux, évidemment. Ces soupçons déshonorent leurs auteurs.


(2)Il ne se gêne pas pour traiter le célèbre Robert Courteheuse de "rat"- tout de même.


(3)Comme dans le cas des amants de Catherine II où il nous demande en une bien didactique et amicale parenthèse:("Vous êtes sûrs que vous suivez bien tout ça"?)

 

(4)Lui même est la bonté même, on en a bien des preuves : ainsi par égard pour leurs lointains descendants, il a peur de révéler que tous les enfants de Guillaume le Conquérant  ne  sont pas les siens. Quelle délicatesse! 

 

(5)Et comment faire autrement? Pensez à ce que dit Cuppy sur le rôle du système endocrinien d'Elisabeth d'Angleterre !

 

 (6)Mort qui n’a rien à voir avec les coliques hémorroïdales déclarées par l’impératrice.


(7)On savait vivre en ce temps là et se fâcher pour de justes raisons!

 

(8)On voit combien il évitait les pièges du manichéisme.


(9)Pour ne rien dire  des jeux amoureux d'Antoine et Cléopatre!

 

(10)Le lecteur attentif comme le chercheur avide auront bien repéré qu'il a jeté les bases d'une sérieuse étude sur la place de la flûte (ou du hareng) dans l’Histoire.


(11)Question largement actualisable.

 

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17 janvier 2012 2 17 /01 /janvier /2012 16:07

  "Mais j'écris, je me casse la tête afin de tenir ma promesse: introduire dans ce monde une chose, une notion et un être qui ne font pas partie de son organisation merdique."(p116)

 

 

 

 

    Dans la longue tradition des voyages en Orient, qui ne rêve de la Mongolie extérieure? À une époque où rien ne se fait sans guide, on se dit qu’un Guide de Mongolie (en serbe Mongolski bedecker) peut tout de même servir un peu.

    Avec Basara à la table d’orientation et à la boussole, on ne saurait être déçu. D’autant qu’on apprend assez vite que "circuler c’est fuir le lieu du crime"....Disons-le d’emblée pour ceux qui ne l’ont pas encore fréquenté, chez Basara, ça chahute beaucoup, l’enthymème fait la pirouette sur un fil de fer, le syllogisme tient assez du triple salto arrière-avant avec réception sur le crâne et le parcours est bousculé comme dans un train de la mort à la fête foraine de la vie produite par hologramme. C’est que nous sommes dans le Kali-yuga.

           Basara est supposé être parti en Mongolie l’année du dragon de fer (dans la mythologie chinoise) pour remplacer dans ce périple un ami suicidé qui le lui avait demandé par courrier juste avant de mourir. Nous ne sommes  pas à une époque tranquille : la Serbie va vers la guerre ethnique et la Mongolie est encore largement soviétisée.   

 

 

    Un guide de la Mongolie?

        Quelques chiffres qu’on trouve partout (superficie, nombre d’habitants, régime politique), une anecdote étonnante sur un brassard jaune avec étoile de David, les raisons de l’adaptation aisée de l’empire soviétique alors encore parfaitement dominateur, l’importance de la météo (et ses risques (de mort) pour ceux qui doivent la prédire), une économie surprenante (tout est à cinq marks), le bûcher (avec graisse de buffle) pour les sorcières, la prostitution à Oulan Bator (au fond des poissonneries, avec la médiation d’un eunuque...): c’est à peu près tout. Le guide n’est pas curieux ou bien il y a peu à voir et à vivre en Mongolie.
          Certes le touriste enquêteur fait quelques belles rencontres : il aperçoit Charlotte Rampling buvant du cappuccino et lisant le TIMES; il côtoie l'américain Chuck accusé de communisme et qui de fait le devint en réaction mais fut sauvé par les Libéraux et envoyé comme correspondant à Oulan Bator; il dialogue volontiers avec l’évêque Van den Garten venu d’Amsterdam ou avec un mort qui parle d’outre-tombe (M. Mercier qui joua dans EMMANUELLE...) et fait de belles révélations métaphysiques sur le Temps, avec un  colonel soviétique devenu lama à épaulettes militaires et enfin le docteur Andréoti, psychanalyste tendance Jung....Faut-il préciser que tous s’adonnent à l’alcool fort?

        Vers le milieu du guide (en dépit des apparences, ce livre est finalement construit...) nous apprenons que cette Mongolie est le pur produit d’un rêve dont ne savons plus exactement qui en est le rêveur....

 

 

     Un guide de Baïna- Batcha?   

 

 

   Si le guide conclut de façon malhonnête (car forcément peu documentée) que la Mongolie est un pays «merdique», il faut reconnaître que son rédacteur se présente comme un expert. En effet le guide de la Mongolie imaginaire est hanté par la boue, les bourbiers, le merdique et sa ville natale, voisine de la Bosnie, Baïna-Batcha, dont une des rues devrait porter un jour le nom (prédiction qui ne le flatte pas), manquait singulièrement de pittoresque malgré la proximité de la Drina, quelques croyances qui ont bercé son enfance et surtout un terrain vague qui méritait de retenir l’attention («Sur un terrain vague attenant, les cirques en tournée montaient leur chapiteau, là se tenaient les réunions des membres de la Société des charmeurs de serpents, là se réunissaient les vendeurs de moulins à vent en feuilles de maïs et les tailleurs le flûtes en bois de sureau - tous membres de corporatlons qui disparaissaient les unes après les autre devant la marche conquérante des adorateurs de l'énergie électrique, du fer et de l'aluminium.»). Cependant il va jusqu’à affirmer qu’elle devint pour les titistes une ville Potemkine et que les rares charmes qu’elle avait en vérité ont été éliminés par les communistes. Dans ce paradis pour nihilistes il a connu de trop loin une jeune fille à sa fenêtre dont des textes retouvés bien plus tard prouvent qu’elle avait un talent précoce bien proche de celui de ....Basara.

 

     Un guide pour Basara 

 

   En réalité Basara ne parle que de Basara. Il est le Mercator de Basara. En pélérinage dans son passé comme dans son présent, il nous découvre les arcanes de son cerveau, de son cœur et (osons le mot) de son âme. Un Mercator en trois D. En passant par la Mongolie, lieu où s’interpénètre le rêve et la réalité, il se cherche. Il nous expose quelques jalons de son passé (merdique comme il se doit), ses excentricités précoces, sa quête platonique d’amour, ses croyances (il fut animiste), ses fantasmes, ses phobies, ses rejets (le communisme, le postmodernisme, le féminisme, les maires de Belgrade),  ses pouvoirs étranges (marcher au plafond, ne pas respirer pendant une durée considérable), sa paranoïa (dont heureusement (selon lui) il ne s’affranchit jamais) et  sa théorie du complot qui ne vise pas que le Communisme et le Vatican mais finalement toute la composition de ce monde.

 

 

    Dans ce livre, comme dans d’autres, Basara est partout, derrière tous ses personnages, tous les masques, tous les dialogues, toutes les doctrines, en particulier la belle théorie des trois temps intérieurs. Un moment essentiel du GUIDE se situe vers la fin quand justement le roman se replie sur lui-même, quand le vrai devient faux et le faux plus vrai que le supposé vrai : il est alors question de miroirs présents chez son grand-père, miroirs déréglés, devenus introvertis, subjectifs et qui contenaient tout ce qu’il vivra et écrira ensuite faisant de lui un faussaire ou un voyant. Ce GUIDE est lui-même écrit en miroir et renvoie aux autres œuvres de Basara, à d’autres personnages, masques de masques.

    Il y a du gnostique chez cet orthodoxe singulier qui voit la destruction programmée de tout, y compris  des rêves, constate la marche au néant du monde, sa babelisation (au moyen des techniques sophistiquées dont le communisme n’était que la préfiguration), qu’il dénonce en la sachant irréversible.

   
    On peut détester certains auteurs qui font les fous sans risque et cabriolent en retombant tout de même sur leurs jambes. La gratuité les guette. Ce n’est pas exactement le cas de Basara. Au-delà de sa Foi et de son obsession du Mal, au-delà du sentiment d'étouffement, d'encerclement, d'incarcération qui domine ses pages bien peu exotiques, il y a chez lui une foi devenue rare en une activité sans doute caduque : l’écriture. Ecriture qui cherche, qui cherche à savoir ce qu’elle cherche mais qui à force de piéger les commissaires de la Pensée et de la Culture veut se croire encore subversive et capable d’ouvrir une simple brèche «dans l’abjection où nous végétons».



 

 

Rossini.

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