Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
25 août 2014 1 25 /08 /août /2014 08:34




 

      «Durant la nuit de noces, il [ Sand Sebolt ] aurait été submergé par un sentiment d'inanité profonde. Vois, aurait-il dit à son épouse, toujours d'après la légende, aujourd'hui nos corps sont parés, demain ils seront la proie des vers. Et il prit la fuite avant le point du jour (...).»      

                             LES ANNEAUX DE SATURNE (page 117)

 

 

    «Les excursions de Southwold à Dunwich, à travers les champs de roseaux ployant sous le vent, la vue dégagée sur l'immense désert d'eau lui [Algernon Swinburne] tenaient lieu de sédatifs. L'autodissolution progressive de la vie constitue le sujet d'un long poème intitulé By the North Sea. Like ashes the low cliffs crumble and the banks drop down into dust.» (j'ai souligné)                   

                              LES ANNEAUX DE SATURNE (page 209)


    

                                                                          •••

 

Vous n’avez pas lu Aristote et tous ses commentateurs grecs, arabes, médiévaux;malgré Panofsky, la gravure de Dürer vous échappe encore un peu;Freud,Hassoun,Kristeva vous découragent; vous avez manqué l’exposition dirigée par J.Clair:pourtant la mélancolie vous intrigue ou vous connaît. En priorité, lisez, relisez à intervalles réguliers, circulez dans les ANNEAUX DE SATURNE de  W.G. Sebald. Quelque chose d'autre que le savoir (ou un savoir autre) s'y joue.



Au début on se demande ce qu’on est en train de lire. Journal de (petite) route? Essai à dimension autobiographique? Encyclopédie des régularités et des exceptions? D'autres questions surgissent. Quel peut être le lien entre l'effroyable sac du jardin enchanté Yuanmingyan à Pékin au XIXème siècle, le destin de Roger Casement (et, partiellement, de Joseph Conrad), le tableau de Rembrandt La leçon d’anatomie du Dr Nicolas Tulp, le hareng dans tous ses états, la vie bien étrange d’Algernon Swinburne, l’histoire de la sériculture et la question théologique que posent les cochons et les Gadaréniens? Que viennent faire ces photos grises et sans art qui  accompagnent le texte?

 
 On croit d'abord à un texte écrit «à sauts et à gambades», suivant des associations de hasards, d’idées ou de mots, de souvenirs ou de rêves. Ainsi se demande-t-on encore au chapitre IV pourquoi on nous fait passer du rappel d’une bataille navale entre Anglais et Hollandais en 1672 à un séjour en Hollande puis à l’évocation du saint patron Sand Sebolt (un saint gravé deux fois par...Dürer…) pour passer ensuite à un vol au-dessus d’une des régions les plus peuplées d’Europe, pour en venir à un press-book de la guerre de 14 et pour finir sur les macabres exécutions opérées par les Oustachis pendant la seconde guerre mondiale….Avec comme point d’orgue...Kurt Waldheim….


 

   Chemin faisant, assez vite, une double certitude s'impose à nous:Sebalt invente un genre et offre une composition admirable menée selon une logique complexe et unique qui donne à ressentir et penser de façon absolument inédite.  

 

  À condition de s’abandonner activement à sa phrase ample et scrupuleuse, à sa façon de passer et repasser par des motifs voués à des variations subtiles:les anneaux de la mélancolie, le hasard, Thomas Browne, la sériculture,  le sable, le vide, la fumée et la cendre, les nuages, le point de vue en Histoire....Tellement d'autres encore.

  À condition de bien regarder les photos montrant souvent l'entre terre et mer, des bords de falaises, beaucoup de brume, de ruines.


  Suivez ces marches-rêveries aux nombreux arrêts sur les confins: des lieux, des cas, des points extrêmes (songeons à la traduction des quatrains de Khayyâm par FitzGerald ”vers anglais ciselés (…) [qui] renvoient à un point invisible où l’Orient médiéval et l’Occident en voie d’extinction peuvent se rencontrer hors du cours funeste de l’histoire.”), des frontières arbitraires, parfois scandaleuses alors que dans l'ensemble nombre d'entre elles sont aussi mobiles que difficilement décidables.
 

 

Exergues


  Rarement citations auront été aussi judicieusement choisies. Milton (où diable et dieu grandissent ensemble, presque inséparablement…), Conrad (pardon aux âmes pérégrinantes qui ne comprennent pas «l’horreur de la lutte et le profond désespoir des vaincus»..), une encyclopédie selon laquelle les anneaux de Saturne sont constitués des fragments d’une lune plus ancienne.

Deux écrivains, une encyclopédie. Des bandes circulaires. Inséparables, désolantes et admirables dans leur progression, la croissance, la destruction, la disparition, l’absorption, la dissipation, la transformation,l'élimination, la concomitance, l’incompréhension...

 

 

Ouverture


   En quelques lignes nous passons d’août 1992 à août 1993, vers la fin du signe du Chien. L’anneau d’une année.


 Avant quelques autres, quelques motifs s'insinuent:ils donneront son rythme au livre.


 On apprend la joie qu’éprouva Sebald lors de marches dans le comté de Suffolk (des terres inhabitées, en retrait du bord de mer)) mais aussi les risques qu’il découvrit à solliciter corps ou esprit sous le signe du Chien:dans ces régions désertées, il constata avec «horreur paralysante» que la destruction par l’homme remonte aussi haut que l’humanité. Et, c’est un an exactement après qu’il fut frappé de paralysie provisoire:conduit à l’hôpital de Norwich, il commença la rédaction de ce livre avec la sensation de perte de la réalité et un sentiment d’étrangeté (il se surprit à ressembler à Gregor Samsa quand il chercha à regarder depuis la fenêtre de son huitième étage (regarder depuis des hauteurs est une position souvent méditée dans le livre) et de rétraction de l’espace qu’il avait parcouru dans le Suffolk, un an avant. Ce qu’il croit voir pendant cette nuit annonce les paysages qui nous attendent dans de nombreuses pages: falaise, décombres.
 Cette ouverture se prolonge par l’évocation de la mort (un an encore après) inexplicable d’un ami, Michael Parkinson, spécialiste  passionné de Ramuz et homme d’une humanité rare. Un être «qui avait trouvé le bonheur à sa manière, dans une forme de modestie devenue de nos jours presque impensable.» Un homme qui n'achetait pratiquement jamais rien et passait pour excentrique. Dès l’annonce de la nouvelle tragique, il songea à une brillante romaniste, Janine Dakyns, amie du défunt (elle mourra elle aussi peu de temps après…), spécialiste de Flaubert chez qui elle avait repéré l’obsession du sable et de la poussière. Il nous décrit l’appartement de cette chercheuse comme un paysage:des montagnes de notes, des empilements qui avaient tout envahi et où elle travaillait avec sûreté et pouvant retrouver facilement une page qu’elle aurait cherchée dans ces strates. Ordre, désordre, construction, passion de la recherche, études qui passeraient aux yeux de beaucoup pour inanes. On est à peine surpris de lire la comparaison qui vient sous la plume de Sebald : “elle ressemblait, au beau milieu de ses papiers, à l’ange de la mélancolie tel que Dürer l’a représenté, immobile parmi les instruments de la destruction(…)»(j'ai souligné) Enfin c’est  grâce à elle et à un des ses amis que Sebald put approfondir sa connaissance de Thomas Browne, une figure (fascinante) qui reviendra souvent dans le livre et, en particulier, à la fin (après des remarques sur le noir du deuil, le ver à soie, autres leitmotiv) pour une citation dont Sebald dit n’avoir pas retrouvé le passage. Browne apparaissant bien avant aussi (au chapitre III) dans une citation d’un célébrissime texte de...J.L. Borges...qui se faufile dans bien des pages pour les hanter.

 

Empathie

  Restons encore un peu dans ce chapitre I et avec ce Thomas Browne dont le père était négociant en...soiries.  Dans les méandres de ses remarques sur Browne, on note que Sebald modifie notre regard sur le tableau de Rembrandt (La leçon d’anatomie du docteur Tulp) qui n’aurait absolument rien de réaliste. Outre qu’il se dit persuadé que Brown (comme Descartes?) assista à la démonstration du célèbre docteur, il nous suggère une empathie du peintre pour le supplicié Aris Kindt dont Tulp ouvre la main pour la science sans doute mais surtout pour venger la société. Sebald n’hésite pas à écrire: « C’est avec lui, avec la victime, et non avec la guilde des chirurgiens qui lui a passé commande du tableau que le peintre S’IDENTIFIE.»(j’ai souligné).


 Nous ne sommes pas loin de l’attitude de Sebald envers Browne et bien d’autres. Résidant à Norwich, il s’intéressa à ce personnage qui représente si bien Les anneaux. Médecin, naturaliste, collectionneur vivant au XVIIème siècle, polygraphe au style labyrinthique poussant à la lévitation du lecteur, c’est son crâne erratique qui retint tout d’abord l’attention de Sebald. Il donne une idée de ses recherches multiples (son passage sur la structure en quinconce repérable partout est étourdissant) sur les régularités de la nature tout en concédant que Browne estimait que “c’est avec prédilection que notre œil se fixe sur les créatures qui se distinguent par leur forme abstruses ou par leur comportement aberrant.» Le lecteur tient (comme dans tout Sebald) un motif-miroir (convexe ou concave) de sa propre recherche: les écarts, les pathologies, les anomalies réelles ou imaginaires les retiennent tous deux comme les régularités plausibles ou folles. Sans forcément le rejoindre, Sebald montre que Browne va très loin dans ses lois d’avant l’Apocalypse: tout vivant (être, espèce, humanité) connaît une phase ascendante avant de plonger dans l’obscurité. Stimulé par une découverte archéologique alors récente, Browne se pencha aussi sur la crémation (le feu, la cendre...) chez les peuples d’avant le christianisme. Son Mémoire est saturé d’inventaires, d’énumérations, d’accumulations qui sont aussi le plaisir de Sebald et le nôtre à le lire. L’éphémère est pour Browne une certitude du vivant matériel mais il veut croire en l’éternité indestructible de l’âme ce qui le poussera aussi vers la transmigration qu’il étudia chez chenilles et papillons-qui seront présents dans le dernier chapitre de Sebald….Swinburne en bombyx mori sera apparu un peu avant....

 

 Sebald définit la mélancolie dans l'un des derniers anneaux de son premier chapitre...:«Et parce que la plus lourde pierre de la mélancolie est la peur de la fin ineluctable de notre propre nature...(...)...» 


Un moment parmi d’autres


   Habituons-nous au rythme de Sebald qui suit la modalité de la synecdoque dont il nous confierait le développement aléatoire et personnel....

  En 1972, il séjourna une première fois à Orford (Nord-est de l'Angleterre) sans visiter l’ïle située au large du port. Quelques années plus tard, il décida de s’y rendre pour voir ce qui restait d’un centre de recherches militaires désaffecté qui avait tellement intrigué les habitants voisins. Aidé par un passeur, il se retrouve seul sur «un territoire blème» et «dans un pays inexploré.» Il connaît une étrange sensation de liberté et d’anxiété:en lui et autour de lui, le vide dominait. Un moment le marqua à jamais et lui resta inchangé en mémoire. Surpris par un lièvre, il le voit avec une dimension humaine dans sa terreur tandis que lui-même se voit “devenu lui”. Plus loin, ce qui avait été constructions pour abriter des recherches en armement “se présentaient de loin, sans doute à cause de leur forme conique, comme des tertres funéraires abritant les dépouilles de puissants souverains inhumés là en des temps immémoriaux avec tous leurs objets familiers, leur argent et leur or. L’impression que je me trouvais sur une aire dont la destination dépassait les fins profanes était encore renforcée du fait de l’existence de plusieurs bâtisses en forme de temples ou de pagodes que je n’arrivais tout simplement pas à me représenter comme des installations militaires. Cependant, plus je m’approchais des ruines, plus se dissipait l’image d’une mystérieuse île des morts et plus je me crus au beau milieu des vestiges de notre propre civilisation anéantie au cours d’une catastrophe future.”(j'ai souligné)


  Une île qui a connu son heure de gloire et d’effroi grâce à la modernité conquérante;un lieu abandonné, oublié, n’attirant plus personne («devant moi, tout n'était que dévastation»); une impression singulière (entre homme et animal) qui se transforme en vision apocalyptique ...Sebald reconnaît au moment d’écrire:”«En quel lieu et en quel temps je me suis trouvé réellement ce jour-là, à Orfordness, aujourd’hui encore, à l’instant où j’écris cela, je ne saurais le dire.» Attendant le passeur pour le retour, il eut l’impression d’avoir été chez lui jadis, en face, à Orford.


Les strates du temps, de la mémoire et de l’espace intime sont au cœur de la narration sebaldienne. Un moment qui renvoie à tous les autres. Si nous prenons le pas du promeneur.

 

Sebald

 

  Ce n’est pas leur but mais ces pages nous éclairent sur l'auteur. Grand marcheur, il aime arpenter des régions rarement fréquentées: par curiosité ou pour y retrouver des connaissances. Quel touriste se rend dans le comté de Suffolk, à Harleston, dans les Saints, dans la région d’Orford, quel promeneur va de Norwich à Lowestoft ou comme une autre fois au pied des Slieve Bloom Mountains? Que de ruines découvertes, que de lieux vides, vidés, donnant l'impression d'être insituables!

Chaque étape est documentée, patiemment préparée à l'aide de nombreuses lectures et un simple pont rencontré (chapitre VI) nous promène dans le temps et l’espace (par exemple en Chine pendant la colonisation anglaise). Il nous confie quelques rêves significatifs (l’un ressemble assez à une scène primitive);il nous livre des impressions mémorables pour leur intensité (sensation de vide, de silence absolus, de bonheur (pourtant dans un hôpital)) ou leur étrangeté (chez l’écrivain allemand Michael Hamburger il a l’impression d’avoir déjà résidé dans sa maison; dans une sieste sur la plage de Scheweningen il a également la sensation d’être chez lui). Il perd tous ses repères chez les Asburry, cette famille dont l'espace vital se rétrécit comme chez Beckett;ailleurs il sent le sol qui se dérobe sous ses pieds ou encore dans le lit d’hopital que nécessita sa paralysie provisoire, après une nuit presque comateuse, il remarque «un ruban de condensation  s’étirer en oblique, comme de son propre mouvement». Il connaît des flashes d’éternité (entre Lowestoft et Southwold, sur une rive silencieuse,«on avait l'impression de contempler l'éternité» ; phénomène voisin:dans un quartier hollandais devant des chaussures qui indiquent une mosquée; lors de l’apparition (qu’il peut décrire de la façon la plus extrême) de canards dans une nuit d’orage).

 


Parfois ironique, rarement agressif (il n'aime pas la Belgique coloniale ni le lion de Waterloo), Sebald est toujours à l’écoute :son voisin Farrar lui raconte longuement son enfance à Lowestoft, il partage une soirée des Asburry autour d'un film. On le voit curieux de tout, attentif aux détails, aux écarts, aux anneaux des répétitions et des coïncidences (il se rend compte, là encore avec Hamburger, qu’ils ont, à deux décennies de distance, parcouru le même chemin et fréquenté le même Stanley Kerry; il s’arrête sur un maître et son serviteur, prénommés tous deux William qui chez les Asburry moururent le même jour 285). Son finale, dûment daté (le 13 avril 1995), dresse une liste de faits ayant eu lieu le même jour et dans tous les domaines:on croit lire un vieil almanach. On n’est plus tellement étonné d’apprendre qu’il aime garder les choses sans valeur ni qu’il vénère les Mémoires de Sully…
 
Mais plus que ces confidences, c’est tout le livre, son objet et son ton qui disent Sebald.


 

Destruction/ désolation

Si l’on ne tient pas compte de l’exergue, le tour de cet anneau de Saturne est le plus impressionnant. Que ce soit dans et par la nature (l’érodé, l’ensablé, le délité (que de falaises !), l’effondré, le noyé (telle petite ville progressivement ensevelie par la mer), le balayé (par les tempêtes qu’il a connues et raconte, celle de 1987 par exemple avec  dans ce cas aussi l'accès à un état second), la destruction virale (les ormes détruits par une maladie venue de Hollande)) ou que ce soit sous l’action (ou l'inaction) des hommes (le délaissé (cimetière de bateaux vers Lowestoft), le détruit (le château de FitzGerald à Boulge), le ruiné, l’abandonné à la désertification  ou à la reconquête par la végétation exubérante ou par un long travail de sape): la patiente œuvre de la mort dans la vie est montrée à longueur de pages.


Avec, hélas !, un net avantage, si on peut dire, aux hommes: il suffit de penser aux morts des expéditions coloniales qu’il évoque en racontant une partie de la vie de Conrad et de cet être exceptionnel, Roger Casement. Ou aux guerres de succession en Chine et la célèbre auto-destruction des Taiping vers 1850/60 qui coûta des millions de vie sous toutes les formes. Ou encore
dans les Balkans aux massacres des Oustachis croates qui firent même frémir les nazis, ce qui lui permet de parler de Kurt Waldheim criminel devenu tardivement notoire et (significativement) responsable de l’enregistrement de cette sonde destinée à entrer en communication avec «d’éventuels habitants extraterrestres de l’univers»….

 

 

 

Propagation


  Sebald est sidéré par les phénomènes de multiplication, d’expansion massive et, plus généralement, par les phénomènes de propagation naturelle ou humaine. Sa longue évocation de la reproduction des harengs est presque paradigmatique:la femelle pond 70000 œufs (qui «s’ils se développaient tous, représenteraient bientôt, selon un calcul de Buffon, une masse de poissons d’un volume équivalent à vingt fois celui de la terre.»), d’autres éléments marins les mangent et les hommes les capturent de façon massive et brutale, non sans avoir tenté des expériences qui revenaient à les mutiler. Plus étonnant à ce sujet, il constate qu’il est arrivé que la nature frôle l'asphyxie  «par sa propre surabondance».


 Du côté des hommes, la  croissance le retient encore plus et on ne compte pas les exemples grands ou modestes qu'il nous soumet:ainsi s’attarde-t-il sur un phénomène oublié (mais Sebald nous pousse à en trouver d'autres dans notre mémoire ou nos observations), celui de l’extension de la propriété privée et de l’élevage de faisans par milliers qui saisit la bourgeoisie anglaise soucieuse de reconnaissance vers Orford et qui ruina une région entière. Les hunting parties chassèrent surtout les populations rurales et provoquèrent l’avancée de la misère.


  Ce qui retient Sebald, ce sont aussi et surtout les emballements (mimétiques) incompréhensibles et ce qu’ils deviennent quand ils sont dépassés, délaissés. On peut lire à ce sujet tout le beau et subtil chapitre II consacré, entre autres, au manoir de Somerleyton qui, un temps, fut presque le centre du (grand) monde grâce à Morton Peto, lequel fit aussi de Lowestoft une station balnéaire réputée alors qu’elle n'est plus qu'un lieu de misère et de chômage.

 
 Sans qu’il en fasse jamais un grand discours revendicatif (il a trop à voir et fait trop peu confiance aux mots), on comprend que la multiplication correspond le plus souvent à des phases expansives en économie, en progrès scientifiques et militaires qui tournent à la catastrophe lente ou brutale-manifestations qu’il ne prend pas dans le présent mais dans dans un passé parfois assez lointain et dont il fait mesurer la marche inexorable.... Même à propos du hareng, il constate que l’indestructible nature ne paraît plus indestructible et, après d’autres, il affirme que “les machines conçues par nous ont, comme nos corps et comme notre nostalgie, un cœur qui se consume lentement. TOUTE LA CIVILISATION HUMAINE N’A JAMAIS ÉTÉ RIEN D’AUTRE QU’UN PHÉNOMÈNE D’IGNITION PLUS INTENSE D’UNE HEURE À L’AUTRE ET DONT PERSONNE NE SAIT JUSQU’OÙ IL PEUT CROÎTRE NI À PARTIR DE QUAND IL COMMENCERA À DÉCLINER.”( je souligne)


Avec le progrès, progresse la destruction. Une telle certitude est  pourtant rare:on se souvient du choix de l'exergue emprunté à Milton.

 

Avers et revers

En effet, les catastrophes n’empêchent pas Sebald d’admirer parfois le résultat d’entreprises dont il sait mieux que quiconque qu’elles coutèrent cher en terme de vies (fait exceptionnel, à ce propos, il a une proposition très générale : «nous ne pouvons nous maintenir qu’entravés dans des machines inventées par nous »): l  célèbre ainsi les étoffes fabriquées à Norwich à la fin du XVIIIème siècle. De nombreuses pages sont consacrées à la soie, au travail étourdissant, vertigineux d’inventivité, d’habileté sans qu’il néglige jamais de rappeler le prix que payèrent les tisserands d’alors (il leur adjoint «lettrés et autres scribes»), «exposés à la mélancolie et à tous les maux qui en découlent.» De la même façon, il fait remarquer que nous entrons au Mauritshuis sans savoir ce que son fondateur fit au Brésil et ce que signifiait la venue des Indiens le jour de l’inauguration…C’est en discutant avec un Hollandais qu’il prit vraiment conscience du rapport entre le sucre et le «mécénat», entre les dynasties esclavagistes et la promotion de l’art. Il reconnaît que  les arbres qu’il aime tant et qu’il voit disparaître avec regret ont souvent été plantés dans des parcs au détriment des paysans de l’endroit....
Mais il reste qu’un progrès qui paraît pour l’heure inarrêtable (heureusement, il y a encore de l’inexpliqué:l’ombre, la nuit seront un (triste) jour vaincues-au grand désespoir de Sebald qui n'a rien, faut-il le préciser? d'un obscurantiste) et qui nous semble «positif»  entraîne nécessairement une destruction et multiplie les oubliés, des rejetés, des délaissés de toute nature….ceux que nous rencontrons souvent dans le récit de ses pérégrinations. Ce qui fut vanté, célébré, ce qui attira, devint à la mode, ce qui fit enfler les affaires, ce qui entraîna des foules se révèle dépassé et donne partout des ruines et du vide qui l'attirent partout dans les campagnes comme dans les villes....

 
Écarts


 Ce qui progresse en masse laisse, comme la vague se retirant, tous les débris, les objets ou les êtres brisés. L’Histoire a bien des poubelles, des fosses communes que personne ne consulte, Sebald excepté.

Dans un autre mouvement, Sebald se penche avec intérêt aussi sur la progression (souvent sous l’effet de l’isolement (choisi ou non)) d’entreprises étranges, farfelues, folles, excentriques, désarmantes. À la poussée qui entraîne des populations entières (au détriment d’autres désormais condamnées) correspond chez quelques-uns un élan intime, sans autre norme que lui-même:un élan qu’on pourrait dire à la fois créateur et stagnant-profondément mélancolique. Exemplaire est ce Hazel (par ailleurs jardinier à Somerleyton, manoir célèbre, un temps magnifiquement fréquenté, mué en une sorte de brocante) obsédé par l’aviation alliée qui sous ses yeux partait bombarder l’Allemagne dont il apprit la carte avec précision:dès lors il devint presque un spécialiste du pays agresseur devenu victime auquel il consacra sa curiosité passionnée.


Voués en principe à l’oubli éternel apparaissent ainsi dans les promenades de Sebald ceux qu'il rend inoubliables:les marginaux, les insondables, les grains de sable négligés des statistiques. L'anneau des mémorables.

 

Un jour, dans ce qui sera un destin (les pages sur Chateaubriand (un écrivain lui aussi des ruines) sont à ce titre passionnantes), quelque chose prend. On ne sait pas pourquoi. Il faut raconter parce que tout mérite attention. Comment oublier les amis évoqués au premier chapitre, chercheurs fervents, mobilisés par la seule passion d'un savoir qui ne détruit rien; et ce Le Strange (le bien nommé) qui congédia tout son personnel de (grande) maison, vécut plus que modestement avec seulement sa brave gouvernante à laquelle il légua toute sa fortune? Comment ne pas repenser souvent à FitzGerald, cet autre mélancolique qui lisait un grand nombre de langues, rédigea un dictionnaire de lieux communs, compila en «vue de la composition d’un glossaire complet de la navigation », adorait se plonger dans les correspondances du passé (il savait par cœur celle de Mme de Sévigné), traduisit génialement Kayyâm, aima follement en toute innocence William Browne et se replia de plus en plus dans la solitude à la mort du jeune homme adoré:il se détacha de la vie, mourut tranquillement après s’être senti comme un ange en allant rendre visite à G. Crabbe, son ami pasteur. Comment ne pas se précipiter pour en savoir encore plus sur Swinburne l'exalté, sur ses visions, ses pouvoirs insensés?

 

Sebald nous émerveille et nous émeut devant l’acharnement de certains à préserver le devenu inutile:ainsi ce musée martime (son lieu favori pour reprendre des notes et contempler «la mer tempétueuse se jeter à l'assaut de la promenade.») presque toujours vide avec quelques anciens navigateurs qui passent le temps, jouent au billard. Plus troublante encore, la préservation altérée qui se mue en des actions aux finalités troubles. Ainsi les Ashbury, rejetés d'une guerre, enfermés dans leur domaine et qui vivent en marge de tout:il logea chez eux quelques jours : «Même les repas, ils les prenaient le plus souvent debout. Il n'y avait ni plan ni dessein dans les tâches qu'ils accomplissaient, si bien qu'elles paraissaient être moins l'expression d'une quotidienneté toute naturelle que celle d'une obsession étrange, voire d'une perturbation profonde devenue chronique.» Pour ne rien dire des constructions suivies de leur immédiate déconstruction:les trois filles Ashbury sont des Pénélope qui défont chaque jour toute la couture admirable dont elles sont capables.


 On reste éberlué par la passion de l’inutile, de l’inachevable dont témoigne ici et là Sebald. Allez voir Alec Garrard, cet agriculteur anglais qui depuis des décennies abandonne chaque année un peu plus ses champs comme ses machines et ses bêtes pour consacrer le plus de temps possible à sa tentative de construction en maquette sur 10 m2 du Temple de Jérusalem:activité qui se veut la plus fidèle possible mais qui est insensée dans son projet (les experts sont divisés sur bien des points), dans l’énergie qu’elle suppose et dans les destructions et reconstruction qu’elle entraîne, répétant ainsi le destin de l’édifice sacré. Et cette entreprise est significative pour Sebald:folie aux yeux de beaucoup, elle a été repérée par lord Rothschild  et une secte évangélique qui voudrait construire «en vrai» le Temple dans un désert du Nevada. Non seulement cette reconnaissance renforce la passion de Garrad mais pourrait provoquer l’institutionnalisation de ce qu’on moquait au début....


 Quelques figures de résistance apparaissent également : l’inconsciente (les pécheurs qui en bord de mer tournent le plus souvent possible le dos au monde et tous ceux qui ont mélancolisé leur expulsion (sourde ou violente)) et les très conscientes comme celle des parents de Joseph Conrad qui connurent l’exil et une vie bien écourtée;celle encore de Roger Casement qui dénonça la quasi-extermination des populations noires lors de l’aménagement et l’exploitation du Congo ou des populations indigènes en Amérique du Sud et qui, par compassion, épousa la cause Irlandaise, prit des risques insensés et fut exécuté.

 

 



  Les anneaux de Saturne est un livre rare. Une enquête qui regrette la fuite en avant vers la lumière d’un savoir omnipotent qui néglige une seule ombre, celle des vaincus, des  délaissés, des sacrifiés. Une encyclopédie des propagations (qui programment leur destruction) et des dissolutions qui n’épargnent jamais les faibles. Des promenades qui nous défendent contre l’idée de totalité. Une phénoménologie du vide, de la dissolution. Une anthropologie qui ignore les concepts, les catégories. Une poétique hypnotique qui ruine la noble poétique des ruines. Un art admirable qui vous met devant des faits, des cas négligés, oubliés, qui réveille en vous d’autres figures et vous engage vers d’autres ensevelis par le Temps et la fausse Histoire que seuls l’écrit et la réflexion mélancoliques peuvent assurer d’une mue silencieuse, durable et qui ignorera toujours le sens du vain mot victoire.



À quoi bon?


 

Malgré tout, le mélancolique retourne le sablier.

 

 

 

 

 

 

            «À peine s'il [le père de Joseph Conrad] parvient encore à se consacrer à l'instruction de son fils que tant d'infortune oppresse. Son propre travail, il l'a pratiquement abandonné. Tout au plus s'il revient encore de loin en loin sur une ligne de sa traduction des Travailleurs de la mer. Ce livre infiniment ennuyeux lui apparaît comme le miroir de sa propre vie. C'est un livre sur les destinées dépaysées, dit-il un jour à Konrad, sur les individus expulsés et perdus, sur les éliminés du sort, un livre sur ceux qui sont seuls et évités.» (page 143)

 

 

Rossini, le 3 septembre 2014

 

 

 

Repost 0
22 septembre 2013 7 22 /09 /septembre /2013 06:20


  "Non, décidément, entre l'écriture et moi, il y a je ne sais quel divorce fondamental."(Bout n°13)

 

   "Je n'ai pas l'angoisse de la page blanche, j'ai la terreur des pages noircies."(idem)

 

  

   Botul: on n'en a jamais assez dit sur ce penseur majeur, sur ce chaînon qui ne manque à rien ni à personne et que l’on croit, à tort, de trop.



  Même un spinoziste pourrait céder un jour à l’envie. En effet, comment ne pas envier ceux qui, à l’occasion d’une des mémorables “Botulades”, découvrirent en juillet 1996, dans la maison du Maître audois, ces “bouts” qui sont enfin recueillis dans une édition scientifique  renvoyant, il faut le reconnaître, la Pléiade dans la cour des tout petits.

    Comme pour d'autres publications du même auteur (LANDRU, PRÉCURSEUR DU FÉMINISME ou bien LA VIE SEXUELLE D'EMMANUEL KANT) tout est exemplaire:une présentation scrupuleuse de l’éditeur (les conditions de la découverte, l'état des documents en 1996, le choix de la présentation des liasses, l’évocation des supports variés ayant servi à recueillir les fulgurances de l’auteur (“papier gris pour emballer les légumes, dessous de bock, buvard usagé, etc.”)), une biographie densément laconique, des repères bibliographiques décisifs.

 

    On ne peut que s'incliner devant la rigueur de l’appareil critique: les notes en bas de page sont un modèle de précision et de style (1) et une vraie fraternité règne parmi les chercheurs qui, loin des querelles des éditeurs de Pascal, se plaisent à renvoyer à d’autres classements que les leurs:Jacques Gaillard, Frédéric Pagès, Clerc-Rothé aiment à se citer entre eux, respectueux qu’ils sont des autres hypothèses, ce qui n’est pas mollesse (au sens non botulien) mais fidélité au “penseur” Botul, le plus ouvert qui soit. N’empêche: la survenue d’un Martineau n’est pas à exclure, tellement les bouts de Botul (attention tout de même ! le boutulisme se démarque nettement et radicalement de la pratique plus connue et plus fréquentée du fragment) stimulent l’investigation (2). En tout cas, Botul qui n'était pas un veinard aura eu au moins une chance posthume: des admirateurs servent sa non œuvre avec amour et talent et il a trouvé son Bollack et son Mesnard réunis en la personne de Jacques Gaillard dont la post-face est admirable de profondeur et de virtuosité empathique.


  Lire Botul est un bonheur rare: on peut suivre une “pensée” éro-thanatographique donc vivante, qui se cherche, se perd, s’oublie, doute, hésite, se relance, mène de front une méditation sur le Mou (qui a même une portée historique- le bout n°25 est proprement inspiré) et sur la valise à roulettes (là, reconnaissons que, pour une fois, ses dons de prémonition sont en défaut), s'éparpille, ne décolle pas, piétine, s’éclaire soudain comme dans les conséquences de la visite au Chabanais, s’enlise à nouveau, cafarde, s’auto-déconstruit, se frôle (comment a-t-il pu manquer la gelée chez Proust? Un des grands mystères de notre temps), s’aporise. Bref, vous tenez là une phénoménologie (parfois tripoteuse (bout n°18) (3)) qui se met (d’) elle-même entre parenthèse.

 

   Lire Botul c’est percevoir une parole qui s’inscrit en se désécrivant. Gaillard a dit, d’un coup, l’essentiel : "Pour lui, et cette censure est admirable, l'écriture présuppose donc le refus d'écrire et l'illustre à chaque ligne. En fin de compte, de la pensée de Botul, l'écrit ne restitue que des coutures momentanées, syncopées, disjointes. De la subtile dialectique des "bouts" et des "trous" se déduit, par soustraction, l'affirmation positive d'une expression philosophique impensable autrement que comme projet néantisé."(je n'ai rien souligné)

 

  Parce qu’il écrivait vite, provisoirement, sans souci du marbre de la postérité, comme en équilibre entre  trou et  trou, on retrouve, dans ces foudroiements même, quelques aspects de la rhétorique classique : des confidences qui captivent l’attention (son succès à la Loterie nationale et ses conséquences; sa génération mal préparée à la science), des portraits (émouvant Bachelard; Merleau-Ponty négrier; Sartre et le Castor cramponnés à leur carnet de moleskine), des études concrètes (la courgette, la sortie du Chabanais (4), le sein de Zoe, le beurre malaxé etc.) Tout confirme sa curiosité intellectuelle (Hésiode, les mystiques allemands (5)), sa compréhension lucide de l’Histoire en marche (au pas de l’oie), vers 1937.

 

  Avec cette édition on prend encore un peu plus la mesure de l’influence souterraine de Botul sur Sartre qui n’a pas pondu par hasard sa théorie (ultra-défensive) sur la mauvaise foi d'autant qu'on assiste, comme en direct, avec surprise et émerveillement médusant, à l'entrée en scène philosophique du fameux garçon de café (bout n°25).

   Bien des révélations attendent le lecteur qui  deviendra  à son tour un chercheur zélé et rejoindra les premiers déchiffreurs du corpus botulien. Les éditions scientifiques comme celle-ci ou des essais originaux sont inévitables car le domaine botulien est vaste. Des surprises sont encore possibles. Y-a-t-il d'autres odes que celle évoquée dans le bout n°10? Osera-t-on mettre en relation son prénom Jean-Baptiste et sa pratique du reste et de la restance? Ne peut-on deviner une influence sourde (à la médiation bien mystérieuse, avouons-le) de Botul sur Perec (6) ou encore sur Blanchot qui aurait fait, très tôt, on doit l’admettre, un magistral contre-sens sur des mots lâchés par Botul dans une promenade (pas encore assez) légendaire sur le chemin dit "de Nietzsche" qui mène à Èze? Enfin, comme le prouvent les dernières pages de ce volume, l’horizon du nulle part est parfaitement cohobé par ce trans-concept nommé alorquoitisme, une des plus belles audaces du penseur de Lairière.(7) 

 

   Prévenons le lecteur fragile: il y a aussi du désespoir dans ces pages retrouvées mais gardons en mémoire l'infinie chance de penser que nous offre l'immortelle proposition: " Ce qui est, est; le reste, faut voir."

 


 

  Tout de même, qu'attendent les éditeurs pour nous offrir la publication en fac-similés?(9)(10)

 

 

Rossini, le 23 septembre 2013

 

 

NOTES


 (1) Il faudrait toutes les citer (en particulier celles qui se départissent avec courage d'un fausse objectivité consensuelle (voir sur Malraux la note 58)). Relevons la note 31 de la page 41: "VILLEFRANCHE-DE -ROUERGUE, ville franche située dans le Rouergue (Aveyron)". Et que dire de la confusion évitée sur "Ginette" (n°27 )?


(2) On pardonnera peut-être notre audace mais le boutul numéroté 29 dans cette édition nous semble poser de bien plus graves problèmes classificatoires qu’il n’y paraît.

 

(3) Lisons:"(...) le tripotage est une saisie de l'Être qui engage la volonté du sujet tripotant et peut chambouler son continuum psychologique."

 

(4) Voir note 49 page 56.

 

(5) Et que dire de ce passage du bout n° 23 ("À Lyon se mange, selon Bréville, un saucisson que l'on nomme"jésus". Preuve, s'il en fallait une, que le christianisme c'est le monothéisme plus la charcuterie"), sinon que Botul savait par cœur les POÉSIES de Lautréamont et pratiquait aisément la réécriture générative, pas forcément léniniste?

 

(6) "Je me souviens du placenta, si spongieux, dans la piscine bien chauffée dont je n'eusse jamais voulu sortir.

  Je me souviens des couchers de soleil sur les hautes-Corbières, à la fin de l'été, quand le ciel s'embrasait du côté de Limoux.

  Je me souviens de Reda Caire, que nous sommes allés écouter, Tatie Jeanne et moi, à l'Alcazar de Marseille , en 1934."


(7) Qui ne doit rien, mais rien du tout, malgré l’apparence, à une influence calvino-romande, comme l'atteste la note percutante de l’ultime proposition des CINQ PIÈCES FACILES éditées en annexe. Celle qui contient son célèbre MÉMORIAL. Il n’a pas fini de faire couler encre et alcool.

 

(8) Dans le travail d'irrigation du champ intellectuel de la seconde partie du siècle précédent, on ne nous ôtera pas de l'idée que la part de Botul est immense: pour leur portée séminale, le mou et le dur (en leur "dialectique ouverte") ne méritaient-ils pas un hommage, même crypté, dans LE CRU ET LE CUIT?

 

(9) Faut-il aller jusqu'à une visite googlelisée des archives et de la maison de Lairière?

 

(10) Échangerais bien MONTRES MOLLES contre un exemplaire du volume 2 des CAHIERS DE L'ENCLUME, revue annuelle de l'Association des Amis de J-B Botul, Éditions de l'Atelier du Gué.

Repost 0
1 août 2013 4 01 /08 /août /2013 05:22

 

 

   " Elle est pour nous ZÉROPOLIS, la non-ville qui est la toute première ville, comme le zéro est le tout premier des nombres. Le nul qui compte, le néant du néon. Ville du degré zéro de l'urbanité, de l'architecture et de la culture, ville du degré zéro de la sociabilité, de l'art et de la pensée. Ville quelconque où tout recommence à zéro, toucher le fond et remonter à la surface, en accumulant les zéros sur un écran. Ville du vacant, du rien et de l'absence qui fait pourtant ville. Ville du trop qui devient sans, de l'excès qui se mue en défaut, de la profusion qui tourne en privation."  (page 23)

 

 
    Vous rentrez de Las Vegas, vous projetez d’y aller, vous refusez d’y mettre jamais les pieds, ce livre déjà ancien (2002) est pour vous. Aussi bien écrit qu’une MYTHOLOGIE de R. Barthes, aussi percutant qu’un texte de Baudrillard, il est encore temps de lire ce beau petit livre (bravo aussi aux éditions ALLIA) pour savoir où en est la planète devenue satellite d'un champignon du désert.


   Avec patience, finesse et autorité, Bégout cerne au plus près la ville-spectacle qui explosa au moment où le nucléaire s’imposait dans les parages.  Il prend au sérieux la ville d'où le sérieux est banni.


  Il justifie à plusieurs reprises son titre ZÉROPOLIS pour rejeter les autres propositions des urbanistes et pour “affirmer par là où se situe l’essence même de l’urbanité à venir qui s’élabore à Las Vegas: la nullité qui fait nombre.

  Descriptif et analytique, Bégout sait nous convaincre que cette ville est quasiment sans dehors (auto-référencée) et qu’elle impose un monde unidimensionnel, plat, superficiel, en nous plongeant dans la pure manifestation sans substance. Un monstre vide qui fait la chasse au vide. Ville du jeu, du conditionnement pour le jeu (il retrouve des propositions d’autres chercheurs ou écrivains sur le  désir de perte qui hante le joueur), elle est la ville de l’argent omniprésent comme signe mais absent comme réalité.

 

  Parlant de techno-démocratie végassienne, Bégout nous convainc qu’il y a à Vegas une évidente politique à l'œuvre. Une politique du fun, du vide, du refus de la distance critique, de la dépendance satisfaite, de l’aliénation heureuse qui se fonde sur une utopie accomplie (éliminant les contradictions sous le jeu des apparences) selon les deux faces de tout système utopique: “Las Vegas figure ainsi l’utopie sous ses deux formes essentielles: la ralisation du désir personnel par la rationalisation des relations sociales. Elle est, à la fois, la ville où tous les désirs peuvent s’accomplir et celle où une stricte réglementation de l’espace confère à cette satisfaction une totale assurance de ne pas être dérangée ni interrompue.”

  Au cœur de cette utopie réalisée, Bégout place donc le fun (1) comme principe et alibi d’une société du contrôle permanent des moindres faits et gestes. Las Vegas est l'espace de la libération simulée, de la fantaisie mise en formules, où le moindre écart est interdit, où tout est observé, contrôlé, codifié “en dépit de l’apparence folle d’une Babylone sans règle ni convention.”(2)
  Circulant fluidemment, le citoyen végassien est infantilisé, placé en pleine régression puérile, se vouant au plaisir conventionnel, aliéné et voyant “son désir originel domestiqué par le ludique coercitif”. En termes qui se souviennent de Bataille:”Il n’est donc pas point surprenant de constater qu’évasion et réclusion s’y combinent en un espace où le désir se mystifie lui-même en abandonnant la part maudite du risque qui le constitue, pour passer aussitôt un contrat bon marché avec les standards des envies calibrées et du bonheur sous protection militaire. Las Vegas associe en somme, avec un talent consommé pour les faux plaisirs, passion et régulation, opulence et normalisation, pays de cocagne et univers totalitaire.”

 

La politique de Las Vegas est indissociable d’une esthétique.

 

 Prenant appui sur de grandes thèses philosophiques qu'on n'attend pas forcément dans ces parages et, avançant quelques rapprochements audacieux (avec le gothique et le baroque), Bégout montre comment la ville s’attaque radicalement à la perception: son étude de la sensation au Cæsar's Palace donne tout leur relief aux notions de désorientation, de continuum égarant, de surexcitation, de saturation par des "formes grossies, exagérées, surlignées". Au bout, l’effet est flagrant: une exténuation qui vous soumet toujours plus, une soumission à l’impulsion qui abolit le sens de la durée.


  Dans son chapitre urbanité psychotrope, Bégout va plus loin encore en posant que Las Vegas réussit où la génération hippie a échoué:elle offre une puissance hallucinatrice sans équivalent, elle jette dans des sensations extrêmes mais obtenues par des moyens légaux, sûrs et inoffensifs. À l’aide de “sa continuelle drogue électrochimique”, Las Vegas vous aide à franchir les portes de la perception mais les transgressions à la Leary sont proprement recyclées par l’entertainement, confirmant encore la politique de surintégration au détriment de la contestation risquée.

  Ce n’est pas tout:Bégout voit dans Las Vegas un champ d’expérimentation culturelle et civilisationnelle.
 Toujours au plan de l’esthétique, il affirme que la ville non seulement condamne bien des aspects encore vivants comme le show mais qu’elle se situe et nous mène au-delà du beau et du laid, du goût, et qu’abolissant l’idée ancienne de divertissement qui n’est plus une échappatoire, un détournement, plaçant le ludique partout (au travail comme dans la consommation), elle révolutionne la culture en sapant les bases de l'ancienne et en nous soumettant à la seule logique manichéenne fondée sur l’alternative du boring ou du fun....



 

  On l'a compris:le livre de Bégout est riche et nous rend sensibles à des aspects omniprésents dans notre quotidien pourtant bien éloigné du Nevada. Quelques citations l'ont fait deviner:ce livre est bien écrit avec des formules tranchantes qui marquent durablement ("atome de ville et ville atomique"; "à Las Vegas "il faut en être plutôt qu'être"; "l'expérience des limites dans les limites de l'expérience, voilà la combinaison subtile concoctée par l'industrie du spectacle";"Las Vegas a traduit les paradis artificiels en éden de l'artifice" etc.). Son ironie, ses propositions sur le style googie, ses remarques sur la nausée végassienne, la péroraison VEGAS VICKIE prouvent que nous avons affaire à un écrivain.

 

 

  Comme ses prédictions provocatrices abondent (la muséification de Las Vegas serait bien en route) et qu'il peut sembler que la "végassisation" fatale du monde soit en chemin, il convient de relire Bégout au moins chaque décennie: pour le plaisir et pour savoir si le modèle de la ville du Nevada reste unique et offensif ou s'il a été rattrapé voire dépassé par d'autres monstres comme Dubaï.





  Rossini, le 2 août 2013

 

 

 

 

 

 NOTES

 

(1) Bien que Bégout prétende que ce mot soit  indéfinissable, parler "d'exagération hystérique et de mollesse affective", "d'exaltation soudaine et de passivité qui ne porte pas à conséquence" ou encore mieux "d'investissement total qui ne laisse aucun souvenir" est amplement suffisant.


(2) Sans paradoxe aucun, Bégout insiste, ici et là, sur la violence diffuse de cette ville: il parle de "sauvagerie".

 

 

Repost 0
15 juillet 2013 1 15 /07 /juillet /2013 06:08

"Pas de symbole ni de métaphore
    une expérience d
     e plus Qui se tient"
                   ( page 49)


"Qu'est-ce qu'un texte? La course d'un dé pipé."

                   (page 29)

 

 

                                           ***


 

   Nicole Caligaris et Pierre Le Pillouër nous offrent un livre étrangement intitulé L'EXPÉRIENCE D

 

 

 

 

D
eux voix - au moins. L'une ne dit-elle pas : "j'ai coutume de voir double"? L'autre, au plus près de la lettre, ne dit-elle pas le dire double?


D
eux voix.
L’une (pas forcément une) plutôt narrative, méditative. Prose de poème en prose. Parlant d’autres, de beaucoup d’autres (connus, inconnus), d’ailleurs. De son ici.

L’autre sérieusement ludique, plus torturée, moins linéaire. Vers de poèmes éclatés. Touchant aux mots, les désossant, les démantelant. Les coupant. Leur donnant une autre vie, une autre chance. On pense parfois au dernier Leiris mais en plus rageur. Démocrite qu’on n'attendait pas là. Langue atomisée. Langue performative souvent, langue qui produit le clinamen infini : “vivant le Corps, l’Esprit desvie”, la lettre plutôt....

Extension du domaine des rhétoriqueurs (suivez donc les chances des proches air/aire/erre/ère).
Condensation, éclats de pensée. D/éflagrations. Avec, surprise, l’amorce d’un récit, vite désamorcé.


    Il est parfois question de jazz, de Lateef, d’Ellington, de Monk- mais à quoi pensait-il, que faisait Monk quand Miles le rappela un jour au groupe, au commun?

    Disons : deux voix qui comme dans une session, jouent,  l'une près de l'autre, l'autre prêt de l'autre, l’une après l’autre, l’une avec l’autre, l’autre envers l’une. 


 L'une doublant la langue ; l’autre cherchant le point de fuite dans  la langue. Peut-être.


  Entre deux. Entre eux deux. Intervalle. Expérience de D/éséquilibre.

            L’enfant demande
            Comment dessiner l’entre
            (entre l’autre et l’antre)


Monk encore: "Chaque note jouée est une origine dont la suivante ne sort pas à terme.


  Chaque événement est comme ça l'appel de l'événement à venir, qui pourrait, actif avant d'être advenu, préfère ne pas, puis tombe, jamais tout à fait pile."

 
 Expérience qui, sans s'attarder, dit à la fois l'abondance du peu et l'inévitable de la perte.



    EXPÉRIENCE


Empr. au lat. class. experientia « essai, épreuve, tentative ».

Essai.

Traversée risquée, problématique. L'avant-dire :"Nous nous sommes avancés à l'intérieur d'une aire de jeu qui nous dispense des réserves, des protections et des inhibitions dont notre être social ne se départit pas sans crainte."

Chance.

Il est souvent question de marche, "d'idiote de la marche", de marche entrâvée par des béquilles, de marcheur "de sa liberté, délié de soi", "des continents écartés du gros des routes navigables."


 Attention toutefois “aux gâchis de départs peu entiers.”


 Épreuve où personne n’a à faire ses preuves.

EXPERIENCED?

accomplished, accustomed, adept, been around, been there, broken in, capable, competent, cultivated, dynamite, expert, familiar, having something on the ball, in the know, instructed, knowing one's stuff, knowing the score, mature, matured, old, old hand, practical, practiced, pro, professional, qualified, rounded, seasoned, skillful, sophisticated, sport, tested, the right stuff, trained, tried, versed, vet, veteran, well-versed, wise, worldly, worldly-wise ?

 

 Sûrement pas.


 

 
 DES LIGNES  en abondance, des fils mais aussi

 sautes

et voltes
coupures

Ailleurs, radical:


interruption et
perte de la primauté donnée à l’être sur le signe



   En effet, il est beaucoup question de fil(s) (cordon, de ganses, de ligne du jugement de certains fils), sans sombrer dans l’illusion du lié dans laquelle tombe le croyant.

  Le fil de l’enfance, du souvenir. Expérience d/enfance : quand on étaient petits. La religieuse. La salle de classe. Les bulles, la bassine entre les jambes. Cependant, “revenir n’est pas de mon ressort”.

 

"Je cherche la traversée, les voies libres, une trouée, chaque pensée accrochée au blanc, indivise, le voilà, le vide (...)."(Je souligne).

 

D/eux expériences de la langue. De l'hétérogène.


 

 

LE POINT 

 

Une des voix tourne autour de l’élan, du moment qui va commencer, qui “à lui tout seul (…) annule la chute”, instant de l’”encore immobile” de la tension du cerf "qui va bondir", de Lateef qui va jouer.


Des mots s'imposent : la seconde, parfois la minute immense (la baronne Panonica) mais fondamentalement l'expression sur le point de ...(1)
 Ce qui ne rend pas inattentif à ce qui ne passe pas ("Ni l'heure, ni l'air ne passent, ni sous les ponts, ce qui nous abandonne par distraction:nos souvenirs.") ou bien à l’accompli ou à l’en train de s’accomplir, au moment du passage, à ce qui passe dans le passage, ce qui passe dans la voix, "comme la respiration de l’oubli.”

 

 Et, entre deux, ce moment nommé : "Entre le moment où le bistrot ferme et le moment où il est fermé, il reste une table en terrasse, c'est la dernière, j'ai les coudes posés dessus, le verre mousse, mes jambes arrêtent de trépider, ça y est. C'est le moment du petit infini, gardé par par le garçon de café."

 

Entre deux battements du majeur sur la peau.



 

Autant de lectures, autant de fois le dé lancé: six faces? Non, sept. À vous de lire. "Jamais tout à fait pile." Jamais déjà-là.


 

Rossini le 23 juillet 2013

 

 

 

NOTE

 

 

(1)"J'écoute Lateef sur le point de jouer (page 12);"Lire (...) est-ce suivre le fil d'un mouvement sur le point de s'évanouir?";"(...) avec ce sourire sur le point de s'ouvrir(...)"(page 44); "(...) les ailes amenées, sur le point de fondre."(page 45)


L'autre voix n'est pas en reste au-dessus du blanc vide:

 

"Comment savoir si l'on n'est pas sur le point de

s'avoir?"(page 41)

 

 

Repost 0