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21 janvier 2017 6 21 /01 /janvier /2017 08:21

 

                 Claude Lévi-Strauss n’est encore connu que des spécialistes quand il publie dans les TEMPS MODERNES (mars 1952) cette petite étude (1) au titre étonnant, LE PÈRE NOËL SUPPLICIÉ. En 2013, Maurice Olender la publia en tête du volume posthume, Nous sommes tous des cannibales, recueil de textes dans lequel l'anthropologue montre comment, en pensant les structures, on peut éclairer réciproquement le passé et le présent.

 

Autour de Noël 1951


       Pendant les mois précédant les fêtes de Noël en France une polémique prend forme. «Les autorités ecclésiastiques, par la bouche de certains prélats, avaient exprimé leur désapprobation de l’importance croissante accordée par les familles et les commerçants au personnage du Père Noël.» Lévi-Strauss cite un article (France-Soir) qui rend compte de façon très fine du moment fort de ce conflit d’opinions. En effet à Dijon, le 24 décembre, un Père Noël a été pendu et brûlé (point capital) sur le parvis de la cathédrale, devant les enfants des patronages.


         L’affaire prend une dimension nationale et les deux camps se définissent parfaitement : pour les uns, cette fête ne doit être que la fête saluant la naissance du Sauveur et elle ne doit en rien être parasitée par une fête païenne qui sert avant tout les profits du commerce. Pour les autres, la majorité, cette superstition n’engage à rien et fait plaisir aux enfants.

     Pourquoi l'ethnologue intervient-il à propos de cette polémique? Un paradoxe l'intrigue dans la mesure où ce sont les "religieux" qui luttent pour une vérité et les rationalistes qui se retrouvent défenseurs d’une superstition. Mais quel est son but? Il avance l'enjeu de sa recherche : «Pourquoi le personnage du Père Noël se développe-t-il, et pourquoi l’Église observe-t-elle ce développement avec inquiétude?» Plus largement : pourquoi les adultes ont-ils inventé le Père Noël?
  

  L'occasion

 

  Cette «naïve affaire recouvre des réalités plus profondes.» Et c'est une chance pour l'ethnologue : «Ce n'est pas tous les jours que l'ethnologue trouve ainsi l'occasion d'observer, dans sa propre société, la croissance subite d'un rite, et même d'un culte ; d'en rechercher les causes et d'en étudier l'impact sur les autres formes de la vie religieuse ; enfin d'essayer de comprendre à quelles transformations d'ensemble, à la fois mentales et sociales, se rattachent des manifestations visibles sur lesquelles l'Église - forte d'une expérience traditionnelle en ces matières - ne s'est pas trompée, au moins dans la mesure où elle se bornait à leur attribuer une valeur significative.» Pourtant Lévi-Strauss pose très vite les limites de cet avantage : « Mais il est plus facile et plus difficile à la fois de raisonner sur des faits qui se déroulent sous nos yeux et dont notre propre société est le théâtre. Plus facile, puisque la continuité de l'expérience est sauvegardée, avec tous ses moments et chacune de ses nuances ; plus difficile aussi, car c'est dans de telles et trop rares occasions qu'on s'aperçoit de l'extrême complexité des transformations sociales, même les plus ténues ; et parce que les raisons apparentes que nous prêtons aux événements dont nous sommes les acteurs sont fort différentes des causes réelles qui nous y assignent un rôle.»

 

Contexte et histoire : «la renaissance de Noël»


  Lévi-Strauss situe sociologiquement l’affaire de Dijon : il pose que la France est largement incroyante (ce qui alors méritait tout de même vérification et explication) mais que depuis la Libération on mesure un retour sinon de la foi du moins d’une tolérance comme le prouve le rôle politique tenu par le MRP.

  Sur le point précis de Noël, il constate que les États-Unis ont importé en Europe et en France bien des éléments (sapins, illuminations, Pères Noël de magasin ou de carrefour) que nous ne connaissions guère avant 1940.(2)
Il souligne les moyens évidents de la diffusion (le cinéma, le plan Marshall) de l’american way of life qu’il ne veut pas surestimer (alors qu'elle semble incontestable (3)) et qu’il examine avec la théorie de Kroeber (stimulus diffusion), laquelle connaît aujourd’hui une extension qui rend amusant et dérisoire l’exemple qu’il donne de la ménagère et du papier d’emballage.
    Sans apporter de preuve tangible, Lévi-Strauss soutient  pourtant qu’en France et en Europe la fête du Père Noël était tout de même en progrès tout en étant  un phénomène récent «
malgré la multiplicité des caractères archaïsants.» Le sapin n’apparaît qu’au XIXe en France et la citation qu’il donne de Littré est amusante. Cependant, il n’y a pas de doute pour lui : des fêtes convergent sur des siècles mais n’ont pas une source commune malgré l’existence d’indiscutables manifestations anciennes qu’il attribue à une alternance (inexpliquée) d’apogées et déclins. Pour lui, l’influence américaine a présidé au plus récent des avatars du Père Noël. Sans plus. La dimension de plus en plus commerciale ne le retient pas.


  Le phénomène serait donc composite. Si, à propos du sapin, l’ethnologue penche pour une solution syncrétique d’éléments préexistants, pour le personnage de Père Noël il est sûr qu’il est de création récente (en particulier sa résidence au Groenland). Sa conclusion : «De très vieux éléments sont donc brassés et rebrassés, d’autres sont introduits, on trouve des formules inédites pour perpétuer, transformer ou revivifier des usages anciens

   Il  lui faut alors démontrer pourquoi l'épisode de Dijon a pu avoir lieu (avec un tel retentissement) autour d'un phénomène moderne qui ne représente pourtant rien de neuf. Un détour pratique et théorique s'impose.
 

 

Analyse synchronique et diachronique


 Lévi-Strauss en vient au personnage du Père Noël et cherche à déterminer à quelle typologie religieuse appartient cet être surnaturel et immuable, qui n’a qu’une fonction exclusive et une apparition limitée dans le temps.


 Il dit d’abord ce qu’il n’est pas :


    1)en aucun cas un être mythique (aucun mythe ne rend compte de ses origines et fonctions);
  2)pas plus un être légendaire (aucun récit semi-historique ne lui est attaché - ce qui  n'est pas le cas de saint Nicolas, né vers 270).


 Qu'est-il alors? Il appartient plutôt à la famille des divinités. Il est réservé aux seuls enfants qui lui adressent lettres et prières en adaptant leur comportement mais, fait cardinal, il est une divinité à laquelle ne croient pas les adultes qui font beaucoup d’efforts pour entretenir l’illusion de son existence.

L'ethnologue entame alors une analyse qu'il appelle synchronique et que soutient un postulat capital. On comprend vite que, sur la base de critères autrement plus stricts et originaux, il entend rapporter le Père Noël aux rites de passage et d’initiation qu'étudia Van Gennep.


 Et pour nous convaincre il va directement à un rite des Indiens Pueblo du sud ouest des États-Unis. Il nous présente les katchina. Qu’il décrit ainsi : «Ces personnages costumés et masqués incarnent les dieux et les ancêtres ; ils reviennent périodiquement visiter leur village pour y danser, et pour y punir ou récompenser les enfants, car on s’arrange pour que ceux-ci ne reconnaissent pas leurs parents ou familiers sous le déguisement traditionnel.» Aucun doute pour Lévi-Strauss: malgré (ou à cause de) l'éloignement géographique «le Père Noël appartient certainement à la même famille


En passant, l’ethnologue règle (sèchement) une question théorique. Il concède que les rites d’initiation pourraient avoir une fonction pratique : «ils aident les aînés à maintenir leurs cadets dans l’ordre de l’obéissance» et, dans le cas du Père Noël, le rite aurait pour fonction d’imposer un comportement sage en concentrant sur un espace de temps limité l’attente des cadeaux. Ainsi il servirait «à discipliner les revendications enfantines, à réduire à une courte période le moment où ils ont vraiment droit à exiger des cadeaux.»

Cette hypothèse utilitaire ne tient pas selon Lévi-Strauss : pour lui, il s’agit du «résultat d’une transaction fort onéreuse entre les deux générations.» La complexité exige une autre théorie.

 

    Qu'il va avancer en revenant aux katchina : sous le patent du rite, il décèle un enjeu plus important que le mythe d’origine explicite (on a vu au contraire que le Père Noël n'a pas de mythe de cette sorte) : «les katchina sont les âmes des premiers enfants indigènes, dramatiquement noyés dans une rivière à l’époque des migrations ancestrales.» Lévi-Strauss en tire immédiatement une double conséquence à très longue portée.« Les katchina sont donc à la fois, preuve de la mort et témoignage de la vie après la mort. Mais il y a plus : quand les ancêtres des Indiens actuels se furent enfin fixés dans leur village, le mythe rapporte que les katchina venaient chaque année leur rendre visite et qu’en partant elles emportaient les enfants. Les indigènes, désespérés de perdre leur progéniture, obtinrent des katchina qu’elles restassent dans l’au-delà, en échange de la promesse de les représenter chaque année au moyen de masques et de danses.»(je souligne) En fonction de cet échange, la conclusion s’impose : «Si les enfants sont exclus du mystère des katchina, ce n’est donc pas, d’abord ni surtout, pour les intimider. Je dirais volontiers que c’est pour la raison inverse : c’est parce qu’ils sont les katchina. Ils sont tenus en dehors de la mystification, parce qu’ils représentent la réalité avec laquelle la mystification constitue une sorte de compromis. Leur place est ailleurs : non pas avec les masques et avec les vivants, mais avec les dieux et avec les morts ; avec les dieux qui sont les morts. Et les morts sont les enfants.»(j'ai souligné)
   À partir de ce rite et de ce mythe très riche et en quelques lignes aussi elliptiques qu’audacieuses, Levi-Strauss livre une interprétation qu’il croit pouvoir étendre à «
tous les rites d’initiation et même à toutes les occasions où la société se divise en deux groupes.» Sans vouloir développer sa proposition (qui n'exclut pas des réciprocités et des jeux en miroir), il conclut provisoirement que «rites et croyances liés au Père Noël relèvent d'une sociologie initiatique (et cela n'est pas douteux), ils mettent en évidence, derrière l'opposition entre enfants et adultes, une opposition plus profonde entre morts et vivants.»

        Ce postulat obtenu par une analyse synchronique peut être rejoint par une analyse diachronique.

  S’appuyant sur les folkloristes et les spécialistes des religions, Lévi-Strauss fait remonter le Père Noël à toutes les fêtes s’inscrivant en décembre, aux Saturnales romaines, fêtes des larvae (morts par violence ou laissés sans sépulture), fêtes de Saturne dévoreur d’enfants mais aussi à l’Abbé de Liesse (4) (on peut parler aussi du Pape des Sots (Abbas Stultorum), de la Déraison, de la Malgouverné). Il est persuadé, avec d'autres, que l’Église a choisi (au IVè siècle) le 25 décembre comme date de la nativité pour «substituer sa commémoration aux fêtes païennes qui se déroulaient primitivement le 17 décembre mais, qui, à la fin de l’Empire, s’étendaient sur sept jours, c’est-à-dire jusqu’au 24.»  Et on sait que le calendrier chrétien emprunte généreusement aux fêtes de l'Antiquité. Ce qui autorise Lévi-Strauss à induire que les fêtes de décembre, de Rome au Moyen-Âge, présentent des points à la fois communs et opposés :


a) pendant cette période, les différences sociales s’atténuent,

et,  pourtant,


b) la jeunesse prend de grandes libertés en élisant son souverain qui autorise des violences extrêmes.

 La similitude ne fait pas de doute : «Pendant la Noël comme pendant les Saturnales, la société fonctionne selon un double rythme de solidarité accrue et d’antagonisme exacerbé et ces deux caractères sont donnés comme un couple d’oppositions corrélatives.» Ce qui permet à Levi-Strauss de voir «dans le personnage de l’Abbé de Liesse une sorte de médiation entre ces deux aspects.»

Il reste à comprendre la proximité entre les deux personnages, en termes structuraux plutôt qu'historiques. On observera que Lévi-Strauss considère l'Abbé de Liesse comme un personnage réel.


  Historiquement, sur la foi de certains signes (cheminées, chaussures), l’ethnologue considère le Père Noël comme un déplacement récent de la fête de Saint-Nicolas (dont il dit peu) avec tout de même de solides modifications entre le médiateur Abbé de Liesse et le vieillard barbu : le jeune abbé est devenu très âgé, «un personnage réel est devenu un personnage mythique, une émanation de la jeunesse, symbolisant son antagonisme par rapport aux adultes, s’est changée en symbole de l’âge mûr dont il traduit les dispositions bienveillantes envers la jeunesse ; l’apôtre de l’inconduite est chargé de sanctionner la bonne conduite.»


Autrement dit : la violence des jeunes s'est muée en générosité de parents déguisés. «Le médiateur imaginaire [le Père Noël] remplace le médiateur réel [réel dans un jeu, un théâtre circonscrit, l’Abbé de Liesse], et en même temps qu’il change de nature,  il se met à fonctionner dans l’autre sens.»

Lévi-Strauss prend en considération l’évolution de la société du début des années cinquante : il n’y a plus que deux classes d’âge (il admet que les choses peuvent encore changer): adultes et enfants. «La “déraison” a perdu son point d’appui» et, là encore, il y a eu déplacement. Les adultes ont la nuit de la Saint-Sylvestre pour s’y abandonner....

Mais les enfants? On se souvient de l’importance que l’ethnologue donna aux katchina. Jadis, les enfants étaient nommés en vieux français “guisarts” lorsqu’ils se déguisaient et formaient des bandes qui allaient «de maison en maison chanter et présenter leurs vœux, recevant en échange des fruits et des gâteaux.» S’appuyant sur un seul couplet écossais, il ajoute qu’ils «évoquent la mort pour faire valoir leur créance.»  
Pour étayer sa thèse il s’appuie sur des travaux étudiant les quêtes d’enfants. Elles se situent à l’automne, moment du triomphe de la nuit sur le jour et du harcèlement des morts sur les vivants. Il fait allusion à la première quête de la fin d'année, celle de Hallow-Even (Halloween), mieux connue en Europe aujourd’hui et pendant laquelle «
les enfants costumés en fantômes et en squelettes persécutent les adultes à moins que ceux-ci ne rédiment leur repos au moyen de menus présents.» L’automne est donc une séquence qui commence par le retour des morts persécuteurs, après quoi s’élabore un «modus vivendi avec les vivants fait d’un échange de services et de présents». Le tout s’achevant par le «triomphe de la vie quand, à la Noël, les morts comblés de cadeaux quittent les vivants pour les laisser en paix jusqu’au prochain automne.»

 La conclusion s'impose. Pendant trois mois, les morts sont venus harceler les vivants. Pour le dernier jour, on peut encore leur «fournir une dernière occasion de se manifester librement(…)» Les étrangers, les esclaves, les enfants sont les mieux à même de représenter les morts et Levi-Strauss assure que les exemples scandinaves et slaves sont «innombrables».

Il reste que la transformation (dont les étapes sont finalement peu prises en compte, au nom des invariants de la structure) du Père Noël est profonde. Elle prouverait un changement significatif dans notre rapport à la mort (changement dont on ne saura rien ici). Ce qui se traduit par un renforcement du personnage qui justement en atténue la menace. La mort angoissante est toujours là mais la mystification de Noël atteste qu’en nous (les parents) demeure un désir de faire un don aux morts et à l’au-delà.  Et, «par ce moyen, les cadeaux de Noël restent un sacrifice véritable à la douceur de vivre, laquelle consiste d’abord à ne pas mourir


      Comme tout l'article qu'elle conclut, la chute est plus que malicieuse : le paganisme du Père Noël n’est pas discutable et les autorités religieuses peuvent s’en émouvoir - Lévi-Strauss se demandant si l’homme moderne n’a pas le droit lui aussi d’être païen. Mais surtout, en remontant, grâce à Frazer, à un «trait essentiel du roi des Saturnales sacrifié chaque année sur l’autel du dieu », il souligne le fait que "le sacrifice" de Dijon restitue complètement et rappelle la pérennité d’«une figure rituelle» longtemps délaissée....On n'en a jamais fini avec mythes et rites.

 

 

   S'il n'est pas sûr que l'étude virtuose de Lévi-Strauss ait vraiment éclairé les camps qui s'affrontèrent autour de l'affaire de Dijon, il est en revanche certain que la méthode de l'ethnologue (promise à un si grand succès dans les années 50-60) est inséparable d'une conviction qu'on retrouvera dans toute son œuvre :  (...) Nous sommes en présence, avec les rites de Noël, non pas seulement de vestiges historiques, mais de formes de pensée et de conduite qui relèvent des conditions les plus générales de la vie en société.»(j'ai souligné)

 

 

Rossini, le 25 janvier 2017

 

 

NOTES

 

(1)Peut-être à la demande de Simone de Beauvoir.

(2)Sur ce point, Lévi-Strauss insiste sur la rapidité d’acclimatation et demande à ce qu’on la prenne en compte dans d’autres domaines et pour d'autres questions.

(3)Pour beaucoup plus d'informations, il faut lire HISTOIRE DU PÈRE NOËL de Nadine Cretin (le Périgrinateur éditeur).

(4)On en trouve une survivance assez forte dans certaines régions (on doit dire aujourd'hui, provinces ou territoires...) de France.

 

 

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Published by calmeblog - dans ethnologie
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