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3 octobre 2012 3 03 /10 /octobre /2012 08:18




 

 

     Puissance de la petite forme!

 

 

   Comment ne pas admirer ce minuscule roman épistolaire paru en 1949, écrit par Inoué, écrivain japonais également réputé pour LE MAÎTRE DE THÉ, LA MORT DE MA MÈRE et bien d'autres chefs-d'œuvre? Très vite l'image du jeu japonais rapportée par Proust s'impose :«comme dans ce jeu où les Japonais s’amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d’eau, de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés s’étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables Voilà une œuvre qui n'en finit pas de grandir en nous.

 

  Dès son préambule Inoué nous avertit dans une remarque à double entente:"Un historien commentant les inscriptions gravées sur le monument de Taishan déclara qu’elles ressemblaient aux clairs rayons du soleil après les averses de l’automne finissant (...). Nous ignorons la beauté véritable et le style des inscriptions de Taischan, parce que les pierres du monument sont tombées en ruine et qu’il n’en subsiste pas même un moulage, mais il est permis de les imaginer.” Vous devinez la tâche du lecteur d'Inoué.


   
    Au commencement dans un jeu narratif digne des LIAISONS DANGEREUSES et des jeux de publication du XVIIIème siècle européen, le narrateur nous raconte l’envoi d’un de ses poèmes, LE FUSIL DE CHASSE, à l’équivalent japonais de la VIE DU CHASSEUR, un poème qui lui paraît, après publication, tout à fait inapproprié mais heureusement lu par personne. Pourtant quelques mois après, il reçoit une lettre magnifiquement calligraphiée dans laquelle le correspondant avoue s’être reconnu dans les mots et images du poème....: fusil sur l’épaule, pipe, attitude contemplative ou encore cet énoncé :"un lit asséché de torrent, blanc et blème". Ce chasseur nommé Josuke Misogi lui annonce qu’il va lui adresser trois lettres de correspondantes différentes dont il était le destinataire. C'est l'objet du livre. De notre lecture.

 
LA SITUATION

    Une femme (Saiko) est morte de maladie mais aussi de poison avalé pour se libérer de la souffrance. Peut-être pour une autre raison encore. Avant de mourir, elle a confié un Journal intime à sa fille Shoko afin qu’elle le brûle au moment de sa mort prochaine. Ce qu’elle fera mais après l’avoir lu et avoir découvert le secret de sa mère. Au moment du décès, l’amie de la mère et de la fille, Midori, est venue pleurer Saiko en compagnie de son mari Josuke.
    Quand nous ouvrons le livre, après le préambule de l’auteur, nous comprenons que Josuke, l'homme au fusil de chasse, était depuis treize ans l’amant de celle qui vient de mourir.   

 

JOSUKE, LE DESTINATAIRE

  Qui est ce personnage qui se reconnaît dans un poème et qui est le point de perspective de toutes les lignes que nous lisons?
  C’est visiblement un homme d’affaires (il voyage beaucoup)visé par l’épuration d’après-guerre et, sinon un intellectuel, du moins un amateur d’art, et, en tout cas, un homme à la calligraphie très belle selon le narrateur.
   Il a aimé Saiko pendant treize ans (elle lui dit a plusieurs reprises qu’elle a été heureuse d’être aimée de lui), a “supporté” silencieusement les provocations libertines de sa femme et s’est occupé avec zèle de toutes les démarches concernant la disparue comme en témoigne le début de la lettre de Shoko.
   Son épouse Midori (qui frôla la folie à cause de la jalousie) est très sévère (elle est
aussi impitoyable avec ses amants et se détache des hommes et de leur odeur) tout en restant attirée par lui comme au début de leur relation : il ne comprend rien aux femmes, il n’a jamais été solitaire (ce qui n’est plus vrai à la fin du livre...précisément), jamais vraiment contrarié; sûr de lui, toujours  certain d’avoir raison, pragmatique, il trouve toujours une solution....Toutes les femme le considèrent comme difficile à vivre et bien peu ont envie de se mettre en frais pour lui sauf à vouloir le faire chanceler....Midori le compare à une citadelle imprenable et, dans la froideur de leur rapport, il transforma leur couple en deux citadelles contiguës. Il avait sur elle un regard de mépris, de déplaisir, d’ennui alors qu’il aurait suffi d’un autre regard pour tout changer. Sa maîtresse Saiko affirme être la seule à lui avoir connu un regard triste et la lecture de sa lettre posthume aura provoqué sans doute pareil regard (le narrateur qui a le dernier mot (plus que troublant) dans le livre parle de l"'insupportable tristesse" qu'exprime l'écriture de Josuke). Le regard le plus difficile à cerner étant celui qu’il eut au bout de cinq ans de mariage : de retour de voyage, il se mit à viser sa femme avec son fusil. Cette scène est d’une densité et d’une complexité qui affolent même la logique.(1) 

 

  Le poème en prose de l'auteur qui ouvre le roman et dans lequel Josuke se reconnut parle "d'un homme indifférent à ôter la vie à des créatures" dont le fusil

 

  "Pesant de tout son poids sur le corps solitaire,

 

   Sur l'âme solitaire d'un homme entre deux âges,

 

   Irradie une étrange et sévère beauté,

 

   Qu'il ne montra jamais,

 

   Quand il était pointé contre une créature."

 

 

QUE LISONS-NOUS?

 
    Trois lettres écrites par trois rédactrices différentes adressées au seul Josuke, ami, époux, amant. Une fille atterrée par le secret de sa mère;une épouse de 33 ans qui savait tout depuis le début ou presque... ; une maîtresse qui dans une lettre posthume se révèle (à elle-même comme à son amant) sous un jour nouveau.


    Trois aveux : la fille dit à l’amant de sa mère décédée qu'elle connaît depuis peu la vérité sur leur couple caché; une épouse avoue à son mari les raisons qui l’ont poussée à agir de façon libertine; peu avant de disparaître, la moribonde avoue qu’elle a fait une découverte sur elle-même qui éclaire durement leur relation.


    Trois ruptures : Shoko, la fille  ne veut plus  entendre parler de Josuke, amant de sa mère; Midori, l’épouse de Josuke demande le divorce - ou plutôt exige de son mari qu’il demande le divorce; Saiko, la mourante part pour toujours avec l’aide d’un poison et ne laisse aucune chance de réponse. Trois prises de distance. Avec une progression dans le tragique pour Josuke.

 

   Trois regards sur les mêmes instants (sur le moment du mourir), sur les mêmes objets, trois façons d’écrire le monde et de se dire. Pensons au HAORI (2) aux chardons brillants qu’évoquent les trois rédactrices mais qu’elles ne décrivent pas exactement de la même façon ni pour les mêmes raisons: haori de soie orné de chardons brillants, mauves, énormes, acheté par Josuke à Moto city, un cadeau donc.
  Ce vêtement est hautement significatif dans la trajectoire des destins : c’est celui que portait Saiko quand elle était avec Josuke au bord de la mer et qu’elle fut surprise au loin par l’épouse qui ne dira mot. Ce haori symbolise le début de l’aventure des amants et plus tard la mère l’avait confié à sa fille et relégué dans un coffre. Au moment de mourir, Saiko le revêtit à nouveau, le jour même de la visite de Midori pendant laquelle celle-ci lui avoua avec cruauté qu’elle savait tout de leur liaison.Téléscopage inouï des temps qu'Inoué suggère sans avoir l'air de rien.
   Le haori est l’occasion pour l’épouse Midori de régler ses comptes le jour de sa dernière visite: elle dit clairement à la maîtresse de son mari qu’elle sait tout depuis le jour où précisément Saiko portait ce vêtement sous les fenêtre de l’hôtel Atami. Révéler ce détail est une vraie jubilation pour Midori. Saiko le note : “Son visage était étonnamment pâle et grave, et sa voix était aussi tranchante qu’une lame dont elle eût voulu me transpercer.” Joie aussi cruelle que le soleil était éblouissant ce jour-là tandis que Saiko devient raide comme un automate.

  Cependant l’effet de cette révélation n’est pas sans surprise et va jouer un rôle dans l’introspection ultime et presque involontaire de Saiko. La comparaison entre les deux versions est éclairante: Saiko qui pendant dix ans craignit de devoir se tuer au cas où Midori apprendrait la liaison de son mari se trouve au contraire soulagée,tranquille,délivrée, au comble du ravissement. L’erreur d’interprétaion est flagrante :Midori la croit écœurée, ce qui n'est pas le cas. Midori croit aussi que Saiko détourne le regard : nullement. Elle est comme ailleurs, absente.


    Trois façons d’être, trois réactions: surtout trois voix très différentes, trois styles, trois tons, trois façons d’écrire:Shoko,la fille, profondément triste, gênée surtout moralement dans sa représentation de l’amour et ferme dans ses souhaits de rupture : il lui faut écrire coûte que coûte ; l’épouse aux goûts européens qui a été  très libre en amour et continue à trouver attirant son mari avance de façon reptilienne vers la morsure venimeuse de la chute de sa lettre (la citadelle du bureau prise d’assaut); Saïko, la maîtresse qui tient à dire la vérité et la révélation qu’elle a eue très récemment et qui sûrement atteint son amant plus durement qu’un coup de fusil.

 

 

  INSTANT(S)


  Dans ce petit livre, Inoué met son talent au service de l’expression d’un sentiment intense  : il est fasciné et nous rend sensibles à notre tour aux instants qui dans une existence décident de tout et
créent un destin. Les ondes de l’instant nous déterminent et nous hantent.

  Pour la fille de Shoko tout bascule à la lecture du Journal de sa mère : son innocence, sa conception de l’amour sont souillées à jamais.
  Pour Midori treize années de vie commune et de silences meublés de provocations ont été possibles à cause d’un regard jeté sur un couple dont la femme portait un haori aux chardons brillants et parce qu'au lieu d'aller vers eux en direction de la plage, elle choisit d'aller vers la gare.
  Pour Saiko tout se joua en une seconde : un jour qu’elle venait pour rompre avec Josuke c’est une phrase de lui qui la fit changer d’avis pour toujours.
  Plus tragique pour Josuke, treize années de bonheur dans le péché affirmé, revendiqué s’achèvent sur une révélation: sa maîtresse qui fut incontestablement heureuse lui confie quelle part d’elle-même a émergé soudain juste un peu avant sa mort - quand on lui apprit que son mari s'était remarié.

 

  Inoué nous laisse imaginer les instants qui accompagnèrent la lecture des trois lettres....

 

 

 
    Un immense roman saturé de détails symboliques choisis avec une grâce presque perverse (les photos des parents dans l’album par exemple), rendant manifeste une cruauté discrètement extrême (l’incendie et le naufrage d’une barque avec des pêcheurs à bord président aux amours des amants qui se projettent sur l’accident et en apprécie la beauté;la nuit du romancier sur laquelle s’achève le texte); un roman admirablement ténu qui montre en profondeur, par résonance, la vérité de chacun et les moyens de chacun d’arriver à une vérité; un  échange épistolaire qui épouse les méandres secrets du serpent vivant en chacun et qui en détecte la morsure; une œuvre de l’infime, du presque rien qui engagea tant de destins qu'une confidence ultime annula soudain. Roman qui vous pousse à lire les traces  parfois gommées comme pour le temple de Taischan.
 

  Dans un livre fondamental sur le passif et l’actif, quel poids a alors ce dessin isolé de la jeune fille disgrâcieuse qui ne voulait qu’aimer et pas seulement être aimée!

 

 

  Rossini, le dimanche 7 octobre 2012

 

 

NOTES

 

(1)Et peut-être les traducteurs....

 

(2)Pris sur la Toile:"Le "Haori" est une veste, en soie ou laine (pas en coton) portée sur le kimono lorsque l'on sort à l'extérieur. Il se porte traditionnellement non croisé et sans ceinture, les bords tombant au droit du cou. Pour les femmes la manche est ouverte comme pour les kimono. Le haori féminin est souvent très coloré sur les deux faces, il termine avec élégance une tenue occidentale mais peut se porter en veste d'intérieur."
(3)Les symboles sont nombreux dans ce livre : il serait bon de savoir ce que le chardon peut signifier dans la civilisation japonaise. Le serpent en est-il loin?

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22 septembre 2012 6 22 /09 /septembre /2012 06:08

 

  "Les êtres qui s'aiment ainsi appellent sur eux des dangers infinis, mais ils sont à l'abri des risques médiocres qui ont fait s'effilocher, s'effriter tant de grands commencements de passion. Comme ils ne cessent de rêver l'un pour l'autre et d'attendre l'un de l'autre l'illimité, aucun des deux ne peut léser l'autre en le bornant; au contraire, ils ne cessent de produire l'un pour l'autre de l'espace, de l'étendue, de la liberté (...)."  Rilke. Lettre à E. Schenk.

 


 

     Avec une économie de moyens rarissime les éditions Gallimard et leur collection ARCADES nous ont permis de connaître quelques lettres que Rilke adressa entre 1907 et 1912 à une amie vénitienne : aucune préface, aucun renseignement sinon, sur la quatrième de couverture, de très vagues informations où l‘on apprend que ces lettres sont inédites y compris en Allemagne (seule une édition limitée avait eu lieu pendant la guerre en Italie)(1). Nous ne saurons rien sur cette correspondante italienne, sa famille, son milieu, son activité - on devine que le frère travaille dans l'art.
   Fort de cet avantage considérable, il nous est ainsi plus facile de lire ces quelques lettres pour elles seules. Après tout, cette édition ne nous convie-t-elle pas à l’essentiel

 

  D'une distance certes passionnée mais désirée fondamentalement, une passion dans la distance, une passion pour la distance, une distance qui dure trop longtemps, entretenue accidentellement et savamment et ne devient que distance amicale vite perdue dans un silence qu'on voudrait à la fois comprendre et respecter. Les mots qui resteront à jamais les derniers? "J'espère avec vous."


    Que lisons - nous de Rilke dans ces envois souvent brefs (2) (le plus long, un plaidoyer pour une certaine libération de la jeune femme vénitienne, se lit en annexe et s’adressait à... son frère...(3), parfois très espacés dans le temps (des mois sans une ligne), passablement répétitifs mais admirables dans l’éclairage qu'il donne sur leur auteur et sur ce qui le fait survivre à la vie.
  Nous prenons connaissance de quelques-unes des nombreuses étapes d’une vie qui ne se fixe pas («ma vie errante» qui a commencé bien avant) : Rilke vient de faire une tournée de conférence à Vienne et, malgré le froid vénitien, il a plaisir à répondre à l’invitation de Pietro Romanelli dont l’admiration le touche; il quitte Venise au moment de sa première lettre à Mimi, se rend en Allemagne, aux environs de Cologne (à Oberneuland près de Breme où il retrouve sa femme et sa fille Ruth), va faire une conférence à Hanovre, se retrouve à Capri (en mars 1908) mais doit fuir assez vite, séjourne plus longtemps à Paris (il est secrétaire de Rodin), "ville immense et protectrice", mais aussi y affronte encore un déménagement intra muros;
en novembre 1908, il fréquente une ville d’eau en Forêt-Noire dont il s’échappe au bout de quinze jours, profite d’un séjour à Avignon (4), part pour un hiver à Tolède..... Enfin, non loin de Venise, grâce à Marie de Tour et Taxis, il séjourne plus durablement à Duino (en Autriche alors), dans un pays "résigné" mais dans un château à la bibliothèque «splendide».

    Dans ses périples, il voit rarement Mimi Romanelli (plutôt à Paris (elle y vient pour l’hiver), très peu à Venise).
    Nous devinons à peine qui elle fut, ce qu’elle fait (et, parfois, mal ce qu’elle représente pour lui): sa beauté est proclamée souvent par Rilke comme son attachement à la Maison rose qu’elle habite à Venise et qu’elle quittera à regret en 1911; on suppose un deuil à un moment donné, puis l’appendicite de sa sœur Anna mais rien ou presque de son quotidien. Il est question une fois de son "Art" sans que Rilke y revienne jamais. Une lettre de crise, la seule : celle du 11 mai 1910. Mais c'est encore du côté de Rilke.
    Dans leurs échanges s’inscrivent, de temps en temps, de petits cadeaux:elle lui envoie des violettes, il lit avec passion les FIORETTI de saint François qu’Anna lui interpréta, il fait à Mimi cadeau d’un fermoir, il veut lui remettre LA PORTE ETROITE qu’il a "chez lui", rue de Varenne, lui prête un livre où il est question de Padoue et son exemplaire de L’AMOUR DE MADELEINE (que sa traduction sauvera de l’oubli).

 

        Comment apparaît Rilke dans cette correspondance ? Comme le devinent ses lecteurs fidèles, comme le découvriront vite les nouveaux lecteurs sans doute un peu étonnés.
   Il se plaint souvent:au quotidien, il se débat au milieu «des difficultés banales, des soucis agaçants».Il est toujours malade:rares sont les lettres qui ne le voient pas se plaindre (des insomnies, des nerfs (ses cures ne servent à rien), d'une influenza qui affecte «le corps et l’âme, infiniment», le livre à «toutes les angoisses du sang et du cerveau»; il est surmené, son cœur en particulier; il  évoque  un malaise (lettre du 21 févr.1909), parle de détresse. Parfois, il est tellement fatigué qu’il refuse de voir qui que ce soit.
    Cependant il ne faut pas oublier que, très vite, il a avancé une de ses convictions :

«Enfin je sais (depuis quel temps) qu'il faut avoir assez d'amour pour aimer encore la souffrance et surtout elle


  Il se sent en exil partout et se demande s’il est possible qu’il trouve quelque part son «foyer intrinsèque». Il paraît assez vite que Duino lui convient dans son austère solitude. Dans ce lieu isolé, privé de presque tout, il a l'impression de tout pouvoir.

 

   La souffrance aimée, la souffrance nécessaire, la souffrance alibi, il est parfois difficile et peu utile de les démêler.

 

 

 

  Quelle place est-elle réservée à Mimi, cette «chère», «cette chère amie», «infiniment chère» dans cette correspondance très discontinue où il promet toujours d’écrire sans vraiment tenir ses promesses?

     C’est souvent très difficile et très pénible à dire pour un lecteur qui découvre Rilke : la correspondance s’ouvre sur la contemplation nocturne du portrait de la jeune femme et l’éloge de sa beauté née visiblement de dures épreuves. Il lui dit son amour et curieusement, symptomatiquement, il parle tout de suite de proximité et de lointain à propos de solitude:

«(...) il est bien naturel que je vous aime. Il faut restituer ce mot dans son ancienne grandeur: c‘est pour cela que je le prononce; de loin: parce que j'ai pris sur moi toute ma solitude ; de près: parce que ceux que j'aime m'aident, infiniment à la supporter.-»
    Tôt encore, il parle de sa beauté comme d’un suprême  devoir qui s’impose à lui et, fidèle à sa thématique intime, il parle de son «ÂME» à elle, qui sera dans l’Univers, de Dieu et des Anges (redoutables majuscules). Tout aussi tôt, après avoir recouru encore au lexique mystique (mais c'est trop peu et mal dire), il pose vite que la communication avec les êtres qui comptent ne peut passer que par l’œuvre :
     «Je vois plus clairement toujours que c’est seulement par mon travail que je devrai communiquer avec ceux que je voudrais aider-.» Et ce lundi de décembre 1907, il précise bien qu’il n’aspire qu’à la solitude et au travail. Certes il croit en elle comme il le lui écrit, certes ils se rencontrent à Paris et même ils ont presque un projet en commun dont il ne parle qu’une fois mais qui, après coup (ou tout de suite), a dû paraître bien cruel à sa correspondante: étudier ensemble le livre de Gaspara Stampa (1523/1554) qu’il compare à la Religieuse portugaise et qui est une sorte de journal en poésie sur des amours vite douloureuses...En réalité ce serait pour servir à sa recherche sur quelques femmes admirables dont l’amour étaient trop grand pour les hommes : il en ferait un livre....(5) Peu avant l’évocation de ce projet il lui écrit :

    «Oui, je viendrai un jour à Venise pour y travailler. Vous me donnerez une chambre et vous garderez ma tranquillité et mes labeurs. Vous serez l'Ange de la Porte et le silence autour de mon cœur. Mais d'abord je dois finir ici mon livre prochain -.» (j’ai souligné : ici étant alors Paris)...
   On pourra croire tenir la dimension défensive non de l’Ange de la Porte mais de la notion d’Ange tout court pourtant si essentielle pour ce qu’il faut bien appeler sa "mystique" et sa poétique. Il faut aussi noter que Rilke ne soucie jamais de l'avis de Mimi, ne lui livre jamais de réflexion sur son œuvre, sur ses lectures (pourtant, à un moment donné, il est dans Dostoievski);s’il donne des nouvelles de Rodin c'est sans dire un mot du livre auquel il songe à propos du sculpteur. Dans des envois contemporains à Marie de Tour et Taxis Rilke développe plus, raconte plus, informe plus sa correspondante.

    Et puis il y a la crise du 11 mai 1910, le séjour de la première amertume car Mimi «lui fait de la violence».  

   Rilke explose : il y a eu faute.

  «Il y a un seul tort mortel que nous pourrions nous faire, c'est de nous attacher l'un à l'autre, même pour un instant. S'il est vrai que je suis capable de vous porter du secours, ce n'est pas en m'épuisant que vous en recevez. Combien ma vie ces derniers jours aurait été autre, si vous vous étiez engagée à protéger ma solitude, dont j’avais tant besoin. Je pars distrait, fatigué de reproches envers moi-même. Est-ce juste? Et comme est-ce que je vous laisse-? Croyez-moi, l’influence et le réconfort que mon âme pourrait transmettre à la vôtre, ne dépendent point du temps que nous passons ensemble ni de la force avec laquelle nous nous retenons: c’est un fluide auquel il faut laisser toute liberté pour qu’il puisse agir.»(J'ai souligné)

 

  Si elles peuvent gêner, ces affirmations ne détonent pas parmi d'autres très nombreuses de Rilke qui ne croit pas en la fusion amoureuse mais en l'échange rare, austère, sévère de deux solitudes.


 La suite paraîtra pourtant (à tort) encore plus accablante (de mépris inconscient(6) :

«Je m'exprime mal, mais je crois, vous devez être vous-même si près de ces clartés, que vous me comprendrez même malgré votre volonté. Il est si naturel que dès le commencement il y avait cette faute dans nos relations : mais il suffit, je crois, de la reconnaître une fois distinctement pour pouvoir l'éviter de toute force.»(j'ai souligné)

C’est à la fin de cette lettre, après un «adieu» troublant, qu’il a cette exigence incroyable en post scriptum  :


«Mettez au feu ces pages, je vous prie: en étant conservées, elles deviennent moins vraies»....


    Rilke croyait-il vraiment que Mimi pourrait se contenter de sentir son âme à lui, qui souvent voltigerait autour d’elle et de leurs chers souvenirs? Sa stratégie défensive met l'accent sur le
corps souffrant, ce qui permet de (se) garder (de) l'autre - à distance. Avec amour.

 



  En réalité Rilke n’a qu’un souci, qu’une obsession proclamés dans chaque lettre: le travail (7) et sa condition fondamentale, la solitude (8). Et c'est là qu'est le prix de cette correspondance.
  Il ne désire qu’accomplir sa «rude bonne besogne intérieure» et son œuvre à faire.« C’est le travail que je veux, toujours le même, le travail long, sans fin, sans sort : enfin, le travail.» (Lettre du 7 décembre 1907). Il va répéter ce mot, ce vœu en des termes qui impliquent toujours l'espace:«Une fois encore je me dis que je ne dois aimer que mon travail; là seulement mon sentiment devient victorieux et prend son essor malgré tout et se multiplie, tel qu'une forêt qui naît de ce grain de mon cœur que le vent de Dieu emporte loin de tous les hommes et de leurs jardins paisiblement domestiques.»

  Les images qu’il emploie pour définir son labeur sont précieuses : quand il ne travaille pas, il est comme "suspendu". Il veut «l’attirer», ce travail. Il lui destine «tous [ses] soins et [ses] efforts suprêmes». Il parle d’un chemin vers le noyau de son labeur. Rilke cherche le centre et, pour lui seul, est prêt à tout. Dans cet espace inouï, il y a de l’aventure, de l’audace, une sorte d'expérience vertigineuse, une course à l’abîme où il s’agit rien moins que de se défaire du hasard:
«Quant à moi: je suis descendu plus loin que jamais dans mon travail. Vous comprendrez mon silence. Je suis comme au fond de la mer et la pression de toutes les eaux et de tous les cieux est sur moi. Mais je sens quand même qu'il y a autour de moi dans les ténèbres d'innombrables richesses et des êtres non encore trouvés d'innombrables.
 Et je continue de toute force.»
    Le corps au travail quand il jouit de la solitude peut tout supporter, hormis cette fatigue qu’il maudit parce qu’elle le prive de cette lutte enivrante. Le corps malade le rend faible mais le corps mis au service unique de la création est fort : il y faut la concentration folle et non la dispersion - de lettres à écrire par exemple...
  Dans le travail ininterrompu l’âme se finit (conviction farouche inscrite partout sous sa plume: l'œuvre est l'œuvre de soi) et les contraires se marient comme le savent les lecteurs familiers de Rilke :

«Renan l'a exprimé (travailler cela repose) et Rodin l'a accompli avec quelques rares de ses pairs; et je sais qu'on n'est qu'un mauvais disciple si on n'arrive pas au seuil de ce labeur ininterrompu qui contient tout: l'effort et le repos, le sommeil concentré et la multiple vigilance, l'amour et la mort. Et c'est cela qui m'attriste parfois, qui m'accable, qui me menace, de n'avancer que lentement vers ce progrès, d'être comme tout le monde distrait, faible, inconstant, d'être quelqu'un et le dernier et celui qui passera sans avoir fini son Âme-

  Dans ces conditions, dans cette avancée vers l’inconnu et l’élémentaire que la lettre du 25 août 1908 définit en ayant recours aux figures fabuleuses ou mythique du monstre, du dragon et de l’Ange, l’autre est présent(e), jamais oubliée, elle est aide capitale mais elle doit patienter, elle risque toujours de le priver de cette Force qu’il recherche toujours et qui l’effraie parfois.

 


 

   

 

  Cet échange bref complète la très riche correspondance de Rilke. Doit-on s'attendre un jour à un roman post-moderne où Mimi dirait son fait à Rilke... ? Faut-il juger moralement l'échange d'un poète avec lui-même (et l'autre en lui-même) devant témoin aimé? Qui peut dire la vérité des traces du chemin d'hier dans l'éternité d'une élégie ou ailleurs? 


 

  Rossini, le 26 septembre 2012

 

 

 

NOTES

 

(1) Ce qui n'est plus vrai : ces lettres ont été depuis traduites et éditées en Allemagne avec une préface de J.M. Maulpoix qui les situe dans une longue tradition lyrique, celle de "l'amour de loin".

 

(2)Une lettre dit beaucoup en quelques lignes et condense toute la correspondance:


Jeudi matin.

 Non, je ne vous écrirai pas ce matin: les malles, caisses et paniers de voyage qu'on a mis dans ma chambre à coucher m'inquiètent et des pensées longues que j’ai poursuivies pendant une nuit sans sommeil me tourmentent davantage. Aussi me dis-je que les moments que je vous donnerais maintenant, je devrais vous les retirer cet après-midi quand vous serez là. Et je désire vous causer longuement et tranquillement et vous voir sans penser à autre chose. Vous serez ici, je le dis à ma chambre, surtout au grand fauteuil qui aime devenir plus vaste autour de vous et qui est fier infiniment d'être presque touché par une Âme;car il sait qu’il n’y a qu’un peu de corps délicieux qui le sépare de la vôtre. Au revoir, Chère, à très bientôt.
                                R.M. Rilke
Rilke écrit pour dire qu'il n'écrira pas. Il calcule son temps disponible. Causer semble primordial. La visiteuse est une Âme et le fauteuil comme Rilke ont tendance à tenir pour obstacle négligeable un corps dont la beauté est certaine...

 

(3) Il est peut-être bon de commencer par cette annexe.

 

(4) A la même époque, il adresse une lettre à Lou Andréas-Salomé, autrement plus longue sur les Baux en particulier, mais, il est vrai, pour une raison anecdotique.

 

(5) Et il est de fait que pour Rilke, d'Héloïse à Elisabeth Browning en passant par Louise Labbé et la Religieuse portugaise (il ne savait pas qu'elle est était l'œuvre d'un homme), Mlle de Lespinasse, la femme a sauvé l'amour.

 

(6) Comment ne pas songer à ce passage DES LETTRES A UN JEUNE POETE à propos de l'amour ? "Dans le profond tout est loi. Et pour ceux qui vivent mal ce mystère [de l'amour], qui se fourvoient- c'est le plus grand nombre-le mystère n'est perdu que pour eux-mêmes. Ils ne le transmettent pas moins aux autres, comme une lettre scellée, sans rien en connaître."

 

(7) Faut-il rappeler sa phrase adressée à Rodin "Je sens que travailler, c'est vivre sans mourir."? N'oublions pas non plus que pour Rilke l'amour aussi est travail....

 

(8) Affirmations depuis longtemps présentes dans les textes de Rilke en particulier dans les LETTRES A UN JEUNE POETE (écrite entre 1903 et 1908) mais qui ne seront connues que de façon posthume.


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13 février 2012 1 13 /02 /février /2012 11:54

 

 

    "JE ME SUIS REVENUE" (P.82)

 

 

 

        Une jeune femme inconnue, agrégée de Lettres, amie de René Crevel entre autres, meurt en sanatorium à Davos en 1934 : elle a trente-quatre ans. En 1929 dans un rude hiver, elle avait dû soigner une pleurésie dans l’Ain. En 1930, elle rédigea cette «correspondance» qui sera éditée en 1933 (163 exemplaires hors commerce) et seulement réservée à ses  amis. Son vrai titre est COMMENTAIRE et c’est plus tard que LAISSEZ-MOI fut choisi pour le remplacer ou le compléter. Une préface de Charles Du Bos à la deuxième édition attirera l’attention de quelques autres lecteurs. Depuis ont lieu des rééditions qui sans être toujours des succès augmentent tout de même peu à peu son lectorat : aujourd’hui des actrices donnent des lectures voire jouent la belle partition d’une œuvre demeurée, unique, en bien des sens.

 

 

                   Situation

    Une jeune femme est partie pour Tenay-Hauteville, (tristement) célèbre alors pour son sanatorium: elle doit y soigner une pleurésie qui aggrave sa tuberculose. Elle rédige quelques lettres destinées à son amant : la première est datée du 7 novembre 1930 (1). Elle revient sur son départ de la veille au soir et leurs dernières semaines ensemble («un peu de bonheur»). Elle le tutoie exceptionnellement mais tout en répétant sans cesse une phrase qu’il lui a dite («Tu vois là une preuve d’amour, n’est-ce pas?»- la répétition de ses phrases à lui va être une clé de ce texte), elle en vient à relire de façon lucide et critique des événements passés, notamment l’agacement qu’il montrait quand il venait la rejoindre à la campagne : il voulait rester à Paris à cause d’une autre femme. Sa certitude est faite: il ne l’aime plus. Il ne s’est engagé sur rien. Pourtant, dans la solitude du sanatorium, elle a besoin de se bercer de l’illusion de la veille au soir.
    Une première lettre (ou une première partie de lettre) tendue, scandée par une phrase qui en remplace une autre («je vous aime») qu’il se garda bien de prononcer et écartelée entre «je sais que tu ne m’aimes plus» et un «je t’aime» final qui n’est plus sûr d’être vraiment entendu.

 

 

          La lettre

    Une lettre de lui est arrivée le 10 décembre 1930. Avant de l’ouvrir, dans une page qui tient du journal intime, Marcelle réfléchit aux lettres qu’elle a reçues récemment. Elles sont décevantes et inquiétantes. Elle croit qu’il ne l’aime plus - peut-être en raison des nombreuses absences causées par la maladie.
    Elle fait un rapide examen de conscience: elle ne sait pas exprimer un sentiment. Quelque chose vient doubler son sentiment, elle se méfie d’elle-même, de ses mots. Immédiatement, par manque de confiance en elle, elle devient ironique, elle semble se trahir et se contente d’une pirouette verbale. «Je voudrais qu’on me devinât». L’autre doit entendre son amour, son «je t’aime» informulé. Le filigrane de ses mots rieurs, moqueurs. Il doit comprendre.
    Tout de même elle espère une lettre douce: la jalousie de son amant perçait dans ses dernières lettres....

    Elle a ouvert la lettre construite autour de cette révélation : «Je me marie..Notre amitié...demeure...» Le journal épistolaire, la lettre-journal-commentaire commence vraiment.


         L’instant

 

   Se prétendant pauvre dans l’expression des sentiments, la rédactrice rend pourtant admirablement le coup reçu à l’occasion de ces mots : le mouvement de la pièce autour d’elle, sa douleur au cœur, proche du poumon malade, la métamorphose instantanée de tout comme en un film du passé qui transforme tout en pantin et les bobines du futur tout en blanc ou plutôt en noir. Demain viendra  l’agression des souvenirs avec des accalmies, des relances, la jalousie, la révolte, l’évidence de l’abandon. Avec l'écriture feront effraction les souvenirs d'autres instants qui éclaireront cette cassure qui avait commencé il y a longtemps. Dans une phrase sobre, sèche, classique, elle restitue les affres nés de l’instant qui en ressuscite d'autres à jamais douloureux. Songeons à la scène où elle évoqua une rivale et où elle a eu l'impression qu'il voulait la tuer en lui. Chez elle, malgré des larmes, pas d’abandon au flux de conscience qui commençait déjà à être une facilité pour beaucoup d’écrivains.  

   Au bout de la correspondance, en guise d’adieu, au bord du silence, un autre instant au sanatorium: non le coup de couteau qui fit tourner la chambre autour d'elle le 10 décembre mais le mouvement du monde qui trouve un centre dans la poitrine, celui d’une danse qui n’est pas de mort mais de vie, un soir de Noël. Elle écrit : «Danser, c’est le rythme de vie le plus heureux; danser quand on croyait ne plus le faire, c’est une victoire gagnée». Surtout : «Quand le corps se meut sur un autre rythme, une autre vie s’élève; le monde se transforme pour prendre comme centre cet endroit précis, au milieu de la poitrine, où semblent converger les rythmes sonores des instruments et les oscillations souples des chevilles.»
    Sera-t-on surpris de lire qu’elle parle d’abandon intelligent à la danse?

 

 

         Lui


    Qui est-il cet homme qu’elle surnomme Bébé (2)? «Un jeune homme pâle, vêtu de noir. II avait de beaux cheveux à reflets bleus et de grosses lunettes derrière lesquelles de petits yeux bruns regardaient avec insistance. lis voulaient être insolents : réellement ils étaient timides et semblaient se donner. Bébé ne paraissait pas appartenir à un «monde ». On aurait dit qu'il avait poussé là en dehors de tout groupe. Il avait beaucoup de systèmes et de théories; mais les uns et les autres disparaissaient et se créaient rapidement au gré des jours: c'était comme s'il n'en avait pas eu. Il avait conservé tous les préjugés, mais il paraissait ne leur attribuer aucune valeur: il les avait gardés seulement pour être capable de comprendre ceux qui les observaient encore et ceux qui s’en étaient affranchis».
    On saura beaucoup sur ses limites, ses défauts (par exemple, il est fat), ses petitesses, sa mesquinerie (travers aimés selon elle), sa lâcheté mais peu sur lui socialement sinon qu’il parle d’art avec facilité et de façon sommairement critique. Visiblement il a des succès féminins («Vous aviez beaucoup d’amies: je ne vous les reprochais pas»): ce qui le condamne c’est un choix apparu lentement mais éclate avec les mots du 10 décembre: celui de la médiocrité...mot répété pour faire mal. Il a peur de plus grand que lui; il rabaisse: il ne juge pas il démonte  tout d'un mot pour garder l'autorité.
   Une comparaison réitérée elle aussi cherche à caractériser mais ne peut que blesser : en bien des actions ou réflexions, il est semblable à un petit commerçant, à un petit marchand. Il choisit l’ordre, la tranquillité, la vie faite d’habitudes. Il veut reprendre sa position stable.
    Bref, il est commun. Plutôt: il a choisi d’être commun.   

 

 

     Elle («je ne suis pas sentimentale»(55))

 

 

   Nous la connaissons par ce qu’elle dit (l’ensemble du COMMENTAIRE) et par ce qu’elle dit d’elle.
      Nous avons vu qu’elle regrette son apparente légèreté de façade qui la rend moqueuse et ironique et entretient des malentendus. Elle ne sait pas exprimer ses sentiments. Il y a en elle un manque de confiance qui la pousse à se moquer d’elle, à se dénigrer, à rire de ses élans et enthousiasmes. Au point de ne retenir personne: elle comprend qu’on puisse la quitter (mais pas comme il l’a fait).

    Nous savons aussi (un peu) comment il la voyait, du moins au bout d’un certain temps (après quoi, il ne voyait que ses défauts) : il la trouvait orgueilleuse, égoïste et faisant preuve de mauvais caractère.

     L’orgueil? Nous découvrons surtout qu’il y a chez elle une exigence intellectuelle peu commune, avec au cœur de toutes les actions et sensations une volonté de conscience (mieux vaut dire une volonté tout court, Corneille et Descartes ne sont pas loin mais la grandeur de ce texte est de bannir les références). Elle veut en toute chose «un petit coin de conscience qui toujours sait ce qui se passe, qui, parce qu’il sait, permet à tout l’être intellectuel et raisonnable d’avoir aussi à chaque seconde quelque chose du bonheur qui arrive»: elle demande : «avoir ce petit coin de conscience qui apprécie lentement l’évolution de la joie, la suit jusqu’à ses fins, n’est-ce pas du bonheur?». La fin est capitale : «Je veux bien perdre la tête mais je veux saisir le moment où je perds la tête et pousser la connaissance au plus loin de la conscience qui abdique. IL NE FAUT PAS ÊTRE ABSENT DE SON BONHEUR.»(je souligne).
    Voilà une originalité qui mène à des altitudes que peu recherchent et peu acceptent: elle veut tout à la fois abandon et conscience, abandon en conscience, conscience de l’abandon, conscience dans l’abandon, abandon sans jamais abandon de conscience : sa conception élevée, coupante comme un diamant, intransigeante de l’amour n’est guère faite pour le commun. Pour elle l’extase seule est inachèvement. L’amour selon elle résiste à la connaissance de l’autre et de soi, à la lucidité  : mieux il s’en enrichit. Richesse que son amant si commun lui reprocha («Or vous avez agi comme tout le monde»).
    Ce qu’il appelle égoïsme, c’est au contraire un accroissement de l’être qu’elle recherchait avec lui. Pour elle, pour lui. Seulement elle voulait avoir un appui en cas de malheur et cet appui c’est elle: «Dans la détresse, c’est parce que je me sens, que j’ai la force de continuer. Si tout change, si tout me fait mal, je suis moi avec moi-même. Pour que je me sois perdue, il aurait fallu que je fusse sûre de n’avoir plus besoin de moi»...(3)


    Lui, l’homme, les (autres) femmes

    La rédactrice a parfois quelques généralisations : son amant veule et médiocre est un homme qui représente tous les hommes. L’homme veut qu’on l’admire et se trouve satisfait du bonheur de la femme qui n’existe que par lui. Elle a des pages qui ont encore beaucoup d’effets aujourd’hui dans un contexte pourtant différent et Clara Malraux ne s’y est pas trompée comme elle le raconte dans LE BRUIT DE NOS PAS.
    La rédactrice raille l’amant soudain soucieux du qu’«en dira-t-on" qui transforme les qualités de sa maîtresse en défauts dès qu’il pense en termes de morale sociale, de «mentalité» moyenne.
    Elle emploie le mot de «féminisme» et il est vrai que sur deux pages elle examine avec ironie et justesse une expression («mon mari... mon mari m’a dit») qui en dit long sur son refus de la dépendance, de la soumission.
   Elle parle aussi de «sentiment très profond d’amour-propre féminin» à l’idée que son amant  puisse «arranger» une explication à sa (future) femme si elle devait tomber sur une photo d’elle. Elle rapporte un épisode ancien où il venait de rompre avec une autre. Évoquant en une comparaison humiliante (propos de sortie de table) ses mots à lui, elle rappelle qu’elle ne veut pas être traitée comme une autre. Elle ne veut rien avoir en commun avec d’autres: elle pense donc qu’elle serait traitée de façon commune par lui...
   

        COMMENTAIRE(4) 

   Il faut revenir sur le titre véritable. Il dit parfaitement ce qu’accomplit la rédactrice dans ces quelques lettres : en même temps qu’elle réfléchit sur le passé, elle consacre la majeure partie de ses lignes à analyser la tactique épistolaire plus ou moins consciente de son ancien amant et à commenter le choix de ses mots et expressions. Elle met systématiquement en morceaux cet envoi, ce qui ne va sûrement pas sans douleur.

    Elle réserve un sort particulier au mot amitié qu’il a présenté par veulerie comme plus pur que l’amour: en fait il ne veut pas partir brutalement alors, en petit commerçant, il trouve ce mot subterfuge comme monnaie d’échange.
    Comme un chat (elle se compare à l’animal) avec sa proie, elle va tourner et retourner le mot amitié dans tous les sens. Elle lui rappelle que naguère il ne voulait pas en entendre parler. Elle lui dit aussi qu’il emploie amitié pour amour mais que l’amour qu’il attend est sacrificiel pour elle et très commode pour lui. Il s’en sert en le galvaudant et elle démontre que l’amitié est plus exigeante que l’amour et que son amitié ne vaut rien : elle finira en cartes de vœux ou postales.

    Le choix des mots et des sentiments est passé au crible: «Vous que j’ai tant aimé...»; «Je n’aurais pas pu vous donner le bonheur..» Simplement repris, répétés, même sans son commentaire, les mots sonnent faux.
    Elle cerne ses pauvres habiletés d'amant indélicat, lui fait un commentaire proprement stylistique de son évocation de sa future femme; elle a le guillemet assassin («arrangerez»); elle dissèque son expression «pis-aller» qu’elle montre comme une trace de fausse humilité qui masque mal sa fatuité. Elle lui prouve à chaque page qu’elle trouve sa retraite tactique bien trop transparente : il ose lui faire croire qu’il n’a pas voulu peiner sa future femme ce qui revient à dire qu’il aime la rédactrice...qui lui fait comprendre le vrai sens de son mensonge : il l’aime l’autre depuis bien longtemps.


    On s’étonne qu’il ait pu lui écrire encore après cet envoi.


        Elle


    Face à qui se défile, louvoie, tergiverse, un œil toujours ouvert sur le grand comme le petit, une intelligence toujours en éveil, une attention continue à tout (gestes, mots, silences), un esprit d’observation et d’analyse jamais en repos, un rejet indéfectible de la fixité (quelques lignes à ce sujet sont bouleversantes), de l’enlisement, de l’endormissement dans la croupissante habitude, une volonté inflexible de développement et d’accroissement de soi avec et grâce à l’autre qui, sûrement, pense à autre chose, est déjà ailleurs.

    L’ailleurs, le vrai, elle le voulait, elle qui n’était que volonté tendue vers leur monde «en dehors du monde», vers un être né de leur amour : «Et ce qui me fait souffrir, ce n’est pas tant la mort d’un amour que CELLE D’UN ÊTRE VRAIMENT VIVANT que nous avions crée l’un et l’autre, QUE PEUT-ÊTRE MOI J’AVAIS CRÉE SEULE...Cet être était une union de vous et de moi, tel que nous nous voulions l’un et l’autre.»( je souligne). Plus loin :«(...) je pouvais me laisser aller au désordre ... Ce désordre lyrique et inattendu où tous les instincts se livrent en paroles et en cris pour ensuite permettre aux sûres directions de l’âme de retrouver la route et de continuer». Une route forcément ascendante où il est hors de question de faire une pause, d’atermoyer ou de rebrousser chemin sans trahir l’élan et l’enthousiasme amoureux demeuré lucide. Un amour solaire qui ne supporte que ses ombres.

    Cassure: laissez-moi

    Face à la trahison, non d’elle-même, mais de l’amour, cette femme incapable de résignation ne peut choisir la demi-mesure consolante. Les belles lettres, bien construites, bien calculées pour amadouer ajoutent au chagrin et confirment l’irrémédiable de la cassure. Il pouvait en aimer une autre et le soir du départ en train lui avouer. Il a choisi le moment de l’éloignement au sanatorium («ce coin du monde») pour l’en avertir avec des propos qu’il croyait faits pour chloroformer la souffrance et ainsi ne plus «déranger l’ordonnance journalière de [ses] habitudes».

    Il a cassé sans avoir la franchise de la cassure. Elle lui donne un dernier commentaire toujours autour du mot amitié: «Je pensais que j’étais pour vous une amie plus intime qu’un homme, qu’une maîtresse qu’une femme. Il me semblait que notre affection était assez rare pour qu’elle pût comporter un aveu complet et progressif de l’évolution d’un autre amour dans votre âme. Or vous avez agi comme tout le monde».
    Ses dernières pages sont un hymne à la volonté, à la solitude reconquise, à la lutte pour continuer de toutes ses forces contre la mort.

    Elle le quitte de deux façons en deux lettres. La première avec la répétition de l’impératif («laissez-moi): reprenant sans doute une phrase qui était un rite entre eux, elle ajoute « Ne me demandez pas de vous regarder par-dessus l’épaule et ne m’accompagnez pas plus loin. Laissez-moi». La seconde fois dans la lettre de Noël où elle évoque sa danse de vie avec un compagnon de tuberculose, son abandon intelligent, en entrant dans la nuit et le linceul du silence définitif: «Légèrement grisée par ce rythme, près de mon danseur d’un soir, qui demain aura oublié cette veille, je suis montée lentement jusqu’à ma porte ; et nous nous sommes quittés après un baiser sans rien nous dire».

    Pages (du) sublime(s) d’une femme faite pour les sommets qui ne la sauvèrent pas.(5)
   


Rossini

 

 

(1) Ne connaissant pas l’édition originale, j’avoue ne pas savoir à qui est dû l’espacement vierge qui rythme, de l’intérieur, les lettres et le commentaire. Je veux croire à un choix (esthétique) de Marcelle Sauvageot car ce texte est particulièrement construit (Valéry l'avait bien dit) et médité.... Ainsi la première lettre semble rédigée à un moment du trajet ferroviaire. Plus loin, après bien des blancs, on lit que la rédactrice est arrivée à Tenay. Elle dit sa souffrance devant le sanatorium et tout ce qui l’attend. Le talisman du souvenir d’hier, le beau rêve est en morceaux, «un mirage qui se casse». Une évidence s’impose : « (...) quand on est ici, rien n’est plus possible : tu ne peux pas continuer à m’aimer.»

(2) Choix toute de même étrange quand on sait que lui l’appelait «ma grande»... 

(3) En annexe de l’édition PHÉBUS, on lira les belles pages de Charles Du Bos sur l’amour de compréhension.

(4) Lisons le TLF :1675 « addition que l'on fait à une histoire » (J. H. WIDERHOLD, Nouv. dict. fr.-all. et all.-fr., Bâle). Empr. au lat. class. commentarium « recueil de notes, mémoire, compte rendu » (Caesaris commentarii) et « interprétation, notes sur des écrits ».
(5)Dans une édition de leur collection LIBRETTO, PHÉBUS, en reprenant  les éléments avec  lesquels nous avons lu ce "récit", a publié une préface de l'actrice Elsa Zylberstein qui "joua" ce texte dans les années 2000.

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