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24 octobre 2014 5 24 /10 /octobre /2014 10:05


   «La cocaïne est une valeur refuge. La cocaïne est un bien anticyclique.... La cocaïne est le bien qui ne craint ni l'épuisement des ressources ni l'inflation.» (page 99)

 

    «Je voudrais crier haut et fort, afin que ça se sache et qu'on essaie d'en prévoir les conséquences.» (page 303)

 

         

                                                                         ∇∆∇


        Voici un livre qui vous vient avec une couverture particulièrement éloquente:sur un fond de nuit, de la poudre blanche  explose comme une étoile de mort. Vous entrez dans une cosmogonie particulière.

 

     On connaît Roberto Saviano pour son célèbre livre Gomorra qui lui vaut de vivre encore caché et protégé par des gardes du corps. Huit ans après, avec EXTRA PURE, il s’attaque à des pieuvres encore plus grandes, encore plus redoutables, celles qui comptent dans le trafic de cocaïne sur tous les continents.

  La coke, la drogue de la modernité qui aurait pour les clients un immense avantage sur les autres, celui de se sentir omnipotent sans avoir l’impression d’être drogué….


  Ce «voyage dans l'économie de la cocaïne» est construit sur l’alternance de deux types de partie:la première (avec comme marqueur un #) est une suite de courts chapitres consacrés par exemple à une méditation haletante sur l’effet de la coke, sur les mots pour la nommer (#4), sur l’incapacité qu’il y a à calculer ce qui est écoulé, sur la façon de commander un gramme en plein cœur du capitalisme londonien...; la seconde est une série de bilans de l’état des forces des narco-trafiquants qui ont le pouvoir dans le monde.


   Un choix désoriente un peu:voulant coller à l’actualité tout en faisant un historique des trois dernières décennies, Saviano part de ce qu’il appelle le Big Bang qui est plutôt la fin d’une longue transformation qu’il racontera en remontant dans le temps (la Colombie, la Calabre, la Russie d'après 89).

  Quelques axes s’imposent dans ce livre qui souhaite témoigner de la “rationalité du mal” et où le TU à beaucoup de référents:              

 

                                                                               •l’enquête journalistique

 C’est la partie la plus nourrie qui offre à la fois des repères spatio-temporels, des masses d’informations précises et quelques «success stories» qui viennent illustrer des cas méritant d’être connus.

  Saviano est soucieux d'exactitude dans les informations sur la drogue elle-même (les lieux d’exploitation, le travail des sols, les variétés (de la pire à la plus courue)), sur ses tarifs ici et là, sur ses effets à court et long termes. Il décrit (de façon trop éparpillée mais détaillée) toutes les étapes de la production, du transport (tout est possible (mêmes les voiliers, les sous-marins)) et les contenants utilisés pour les pains de coke (ainsi que leurs sigles) sont examinés dans un long inventaire (le poulet rôti, le marbre, le thon, les bananes, les requins, les fleurs de la Saint-Valentin, des portes, des couches-culottes... tant d'autres!) qui prouve que, là au moins, l’imagination est au pouvoir; il raconte les alliances (fragiles, provisoires, un rapport de force contenant en germe des éliminations toujours prévisibles), les secrets de la diffusion et ses différents relais (une psycho-sociologie du dealer est esquissée comme sont rappelées les règles auxquelles il doit strictement se soumettre).


   On est médusé par les principes d’organisation,
parfois archaïques il est vrai dans certaines régions mais  généralement engagés vers toujours plus de modernisme. Le sous-titre du livre est judicieux (l'économie de la cocaïne) car on se trouve souvent devant un organigramme minutieux quoique visible nulle part, avec les paysans exploités et terrorisés, les recruteurs de mulets (volontaires ou pas), les chimistes (les Français semblent appréciés), les logisticiens, les ambassadeurs-recruteurs-incitateurs, les négociateurs (de la blanche contre de l’héroïne ou pour acheter des armes etc.), des hommes de main, des polices privées aux multiples tâches, parfois un ensemble militaire (caché ou non sous le titre trompeur de guérilla) dont la violence donne la nausée au lecteur. Parler de terrorisme n'est pas exagéré.
  On reconnaît dans ces éléments une ensemble de multinationales du toxique qui tendent à s’aligner sur les structures d’État (il s'agit  même parfois d'un état dans l’état voire d'un état remplaçant un état faible) et sur les techniques du business. Les techniques de la com’ se servent de youtube sans scrupules….


  Dans cette chaîne de commandement,
au même titre que celui de logisticien (au travail si complexe et si long qu'il reçoit une paye digne de riches professions libérales), un  rôle est devenu majeur: celui d’investigateur pour le blanchiment d’argent. Il y faut des compétences, des connaissances, des intuitions, de l’entregent:la tâche est souvent facilitée par l’achat de banques elles-mêmes qui sont ainsi à même d’œuvrer plus facilement. Mais tout peut servir : les banques très connues (américaines, anglaises, suisses), la vente des chevaux, le commerce de l’art, le sport, les jeux, le bois et même les pompes funèbres (spécialité russe). L'expérience impose une rude leçon:la peine qui sanctionne une banque aveugle à dessein est toujours (largement) inférieure aux gains....

 

   Il faut le concéder: emporté dans ce maelström de chiffres (sommes d’argent, nombres de morts, statistiques, pourcentages), le lecteur est comme un boxeur groggy et il a du mal à rester les yeux ouverts et l’esprit disponible. Même si tout est vrai, même si le nombre a valeur de preuve, les chiffres, à force, se banalisent.

   Nous le disions d'emblée: la volonté de marquer les étapes dans l’évolution des méthodes mais surtout des prises de pouvoir a donné lieu à une construction un peu déroutante:plus on avance dans le livre, plus on s'éloigne des lieux les mieux connus ou les plus fréquentés par l’auteur. Et en passant du Mexique à la Colombie nous remontons dans le temps. Saviano voulait commencer en frappant fort si bien que l’urgence (qui n’est pas un principe de l’historien) l'entraîne à des raccords un peu discutables. 

 

 


   Il reste que malgré des récits souvent redondants, la géo-politique de la drogue est assez bien rendue et on lui est reconnaissant de  pointer les séquences majeures, les radicalisations d’un univers en perpétuelle adaptation.

 

  Même dans un ordre discutable, il cerne parfaitement «l'âge d'or» de la Colombie qu’il appelle la matrice de notre nouveau siècle (il se livre à une lecture "marxiste" un peu sommaire), il s’applique à définir l’originalité (dans le trafic, dans la violence et dans le mode de vie des chefs) de chacun des pôles dominants du trafic (les Calabrais, les Russes), indique (rapidement) quel avenir attend  l’Afrique et insiste beaucoup sur ce qu’il appelle emphatiquement le Big Bang, le triomphe relativement récent des gangs mexicains. Avec eux la cocaïne est entrée dans la modernité et nous voyons se dessiner en peu de temps de nouvelles méthodes, de nouvelles alliances et une expansion qu'on comprend inarrêtable.

                                     • un lanceur d’alerte

   Les limites de son entreprise s’expliquent sans doute par sa situation et par son ambition première:devant l’écho réduit donné par d’autres journalistes au moment des arrestations (ou, à l’inverse,  devant l’écho exagéré (le sensationnel) transmis de façon éphémère), devant l’ignorance entretenue du public (luttant contre les stéréotypes (Le Mexicain, le Russe…) il lui arrive d’y céder aussi), face à la lenteur de la justice ou à la surdité, l’incompréhension, l’amateurisme ou les calculs des politiques, il a choisi de crier fort pour faire savoir ce que signifient ces trafics et combien le blanchiment joue déjà un rôle de poids dans l’économie mondiale comme il l’affirme avec le renflouement de grandes banques anglaises, américaines lors de la crise de 2008.


Si l’un des TU de ce livre consiste à nous tirer fortement par la manche, un autre est plus personnel.

                                  • une dimension autobiographique

  Par à-coups, Saviano qui se dit l’homme des égouts de la planète se livre un peu au lecteur. Il parle de ce qui lui manque, de l’époque où il était libre, en particulier de la mer associée souvent à l’enfance et à la ville
, Naples, qui le rejette désormais farouchement en lui disant que «c’est bien fait pour lui», «qu’il a tout ce qu’il mérite», «qu’il n’avait qu’à pas commencer avec GOMORRA».


  Il veut
moins expliquer ce qu’est devenue sa vie au quotidien que  rendre au mieux l’obsession qui le fait courir:il renvoie au capitaine Achab et évoque comment par projection mimétique sur de grands et petits trafiquants il a acquis le don de seconde vue (au risque de perdre de vue tout ce qui n'est pas le monde de la drogue). Il reconnaît qu’il se consume de l’intérieur et que ce qui le pousse dans les cercles de l'enfer c’est la volonté folle de comprendre (1) qui tourne à la dépendance et ressemble à une fuite en avant. Il voudrait rencontrer en prison tel grand magnat de la drogue pour l’interroger, pour entrer dans la médiocrité assassine de certains ou, pour d’autres, dans leur réelle intelligence (cruelle) des situations.


   Pour parler de sa quête, il recourt aux cas d’autres enquêteurs (tués ou sombrant dans la drogue ou l’alcool et qui sont un peu ses doubles) et surtout à l’image (facile) de l’addiction:les histoires se ressemblent mais les détails sont toujours singuliers et il les collige de façon frénétique, jusqu’à l'écœurement. Les récits de drogue seraient sa drogue. Il en veut toujours plus, il souhaite les raconter. Il serait devenu un «monstre» seulement réactif à toutes les données de la cocaïne et seulement à elles (pour lui, tout devient signal, signe, flux lisibles) et, pire peut-être, soupçonneux de tous et chacun. Un paranoïaque entouré seulement d’ennemis et de parasites (2) qui n’a plus d’estime pour lui-même tout en voyant qu’il ne lui était pas possible d’emprunter un autre chemin.

 

Avant de se déclarer nettement, son plus grand regret affleure à tous les chapitres.

                                             •Être écrivain


                    «Et si j'avais fait autrement? Si j'avais choisi une route plus droite, celle de l'art. La vie d'un écrivain, par exemple, que certains définiraient pur, avec ses névroses, ses angoisses, sa normalité. Raconter des histoires inspirées. Se passionner pour l'écriture, la narration. Je n'en ai pas été capable. La vie qui m'est échue est une vie de fuyard, de coureur d'histoires, de multiplicateurs de récits.» (3)


   Certains de ses chapitres (#coke), quelques-unes de ses images indiquent un talent qui se trouve bridé par le caractère hybride de sa tentative. Emporté par une conviction qu’il veut absolument faire  partager, écartelé entre les synthèses superficielles mais efficaces et les portraits répétitifs mais surprenants par quelques détails, il laisse le lecteur insatisfait. Dans ce livre, il y a bien une cinquantaine de destins (parrains connus (le Russe surnommé Brainy Don mérite, hélas! de le devenir)), marchands, bimbo colombienne, conférencière anti-drogue dont le mari est un spécialiste du blanchiment, brokers, Maria, conseillère d’investissement surdouée qui travaille pour un cartel  mais en réalité pour
la DEA (l’anti-drogue américain), dealers, victimes) qui, chacun, aurait donné lieu à un roman. On sait ce qu’un le Carré (un exemple parmi cinquante) a déjà fait dans ce domaine et on devine ce qu’il en aurait fait. À trop vouloir faire autorité (ce que certains désormais lui contestent), il délaisse trop la forme.

 

 

 

 

  EXTRA PURE n’est ni un rapport de l’ONU ou de la Commission européenne sur la drogue; ce n’est pas une analyse complète de ses effets économique, politique, idéologique; ce n’est pas un roman qui condenserait avec art ce qui est ici suite impressionnante de chiffres et de portraits. C’est, porté par un homme courageux, un document sur l’imagination perverse des hommes et un appel à une prise de conscience. C'est déjà beaucoup.

 

 

Rossini, le 28 octobre 2014

 

 

NOTES

 

(1)«Se plonger dans les histoires de drogue est l'unique point de vue qui m'ait permis de comprendre vraiment les choses

 

(2)À la fin du volume, la longue liste des remerciements prouve qu’il a des rémissions, heureusement.

 

 

(3)On voit combien sa conception de la littérature est datée et réduite. Mais, après tout, qu'importe?

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18 janvier 2014 6 18 /01 /janvier /2014 06:24


   
"Ce qu'il y a de terrible au bagne, ce ne sont pas les chefs, ce sont les réglements."

 

"(Je ne me lance pas dans la description n'ayant jamais rien compris à la botanique. Si c'est beau, c'est suffisant. Tout ce qui est joli n'a pas besoin de nom.)"

 

                                          ♦♦♦


       Après un voyage de vingt et un jours commencé à Saint-Nazaire et comportant une escale à Trinidad, Albert Londres débarqua du Biskra à Cayenne (port abominable, à peine quelques bâtisses). Il allait rester 
un mois dans "le cercle à tourments" et y rédiger une série d’articles pour LE PETIT PARISIEN (août et septembre 1923) qu'il publia ensuite en livre (1924, Albin MICHEL) demeuré légitimement célèbre.(1)

 Le plan du livre correspond
évidemment aux étapes de sa visite  mais aussi à une progression: comme on verra, son journalisme d’information sera tout autant d’instigation et d'initiation.

 

  C’est tout d’abord Cayenne qui n'est plus exactement alors le lieu du bagne mais demeure sa capitale. Il visite le camp, puis l'île au pain de sucre où vivent M. Duez et son ex-épouse; ce sont ensuite les restes de l'ancien camp, la pointe Marcouria, la mairie puis, au kilomètre 24, le bagne pour une centaine d'hommes malades qui crèvent debout en ayant pour mission de faire la route qui n'a aucune chance d'avancer.

  Dans la deuxième partie, Londres nous fait découvrir les trois îles du Salut (il propose de les débaptiser et de bannir ce mot): l'île Saint-Joseph, l'île Royale, l'île du Diable (connue pour les cinq années qu'y passa Dreyfus). Enfin c’est Saint-Laurent-du-Maroni, le "royaume de l'administration pénitentiaire,(...)la capitale du crime." avec ses deux camps, celui des relégués, celui des transportés. Dans un itinéraire qui n'en manque pas c'est sans doute l'étape de l'horreur absolue avec encore le camp Charvein, celui des incos, des indomptables, sans oublier l'île des lépreux.

 

 

  On l'a compris: Londres est curieux de tout et ne ferme les yeux sur rien. Il verra aussi les dernières bagnardes et entreprendra une sortie en forêt profonde pour constater que la France a manqué l'exploitation d'un bois qui pouvait créer beaucoup de richesse. Dans la brousse, bien guidé, il tombe sur six évadés égarés qui meurent de faim (ce qui nous vaut des remarques presque ethnologiques) et qui viendront se rendre au camp d'où ils venaient.

 

  Pour finir, il nous fait vivre l’accostage du Duala, cargo-cage qui livre son contingent (son "troupeau") de nouveaux bagnards dont des impotents et des malades condamnés à une mort prochaine.

 

  Mis à part l'île du Diable, tristement célèbre, Cayenne est un nom et rien d'autre pour le lecteur d'alors. Londres lui offre un cheminement précis et riche dans des espaces inconnus et parmi des corps malmenés. Ce sont les âmes qui le marqueront.

 

 

TOUT COMPTE

 

  Une première caractéristique d'une enquête de Londres: les lieux traversés comme les personnes rencontrées sont variés et nombreux. Ses déplacements (souvent dangereux, il ne le dit qu'incidemment) imposent une mobilité qui, très vite, caractérise son écriture même. Ne voulant rien manquer, il cherche partout et nous fait passer d’un portrait à un dialogue, d’un espace singulier (laid ou charmant comme Saint-Laurent qui le surprend) à une réflexion. Son texte est vif, tendu, strié de nombreux blancs et de phrases isolées. Londres ne traîne pas et frappe sèchement. Une formule dit tout: "Sur la grand-route on n'est jamais blasé. Plus les étonnements succèdent aux étonnements, plus ils sont vifs." (2). En même temps on éprouve le désir de prendre le temps qu’il a mis à observer, à écouter. Des vies sont là, tragiques. Chacune nous retient.


 

INFORMATION


  Évidemment, Londres donne à son lecteur (qu’il tutoie souvent - il semble tutoyer facilement) quantité d’informations et corrige les nombreuses erreurs que rendaient possible la distance géographique, le désintérêt des Français et une forme de censure:ainsi on a déjà vu que Cayenne n’est pas exactement le lieu du bagne et ne correspondait pas à ce qu’on croyait en savoir en métropole.
  Il décrit toujours succinctement et avec talent les différents lieux (les rares jolis coins; le village chinois de Saint-Laurent ; le marché de Cayenne et sa puanteur), précise la météo de la Guyanne, sa végétation, ses reliefs, sa faune, et, en mer, les inconvénients du doucin. Il évoque le seul moyen de transport terrestre (carosse à quatre roues minuscules qu'il faut pousser sur des rails pendant des kilomètres...). Il se rend au théâtre, au cinéma (fréquenté seulement par les noirs et les bagnards libérés (3). Nous le suivons au tribunal maritime (autre théâtre) qui siège tous les six mois.

 

  Souvent seul, parfois accompagné (un docteur, un pasteur, un commandant supérieur, un homme d'encadrement), il va donc partout, relate tout sans abuser des chiffres : il ne garde que les plus choquants. Voulez-vous une date? En juillet 1923 sont arrivés les médicaments commandés par la pharmacie en 1921...

INITIATION


  Aidé dans son exploration, Londres devient notre guide dans cet enfer fabriqué par les hommes et leurs institutions. Il nous  instruit en traduisant le lexique spécifique du bagne : doublage, sec, quatrième-première, bambous, pied-de-biche, guillotine sèche, les incos, les pilons, les relégués, les transportés, les garçons de famille, la manille, la camelote, rien ne sera laissé dans l’ombre. On découvre les rites du bagne (par exemple le condamné apprend son exécution par un chant des autres prisonniers), on assiste presque à une évasion en direct, on devine les effets sexués de la promiscuité des nuits, on comprend les odieux rapports de force entre les bagnards, on apprend l’obsession des purges, la cachette secrète de l’argent gagné ou volé. Le bagne est une économie et une industrie du pousse-au-crime.
  Des faits, des êtres que quelqu’un regarde et écoute enfin. Un souci de tout et du détail. Un cas à chaque page et, à chaque cas, un destin qui nous explose à la figure.

DESTINS

  Londres restitue admirablement des destins qui sont tous extraordinaires. Le bagnard, à de rares exceptions près, veut parler : il a besoin de dire son crime, sa vie d’avant, sa misère depuis ou l’injustice dont il est victime. On se dit que le récit qu'ils ont en eux est le seul moyen de tenir en même temps qu'il les mine. Londres fait connaître des êtres qui nous étonnent beaucoup. Le plus sidérant, reconnaissons-le:la qualité de langue de ses interlocuteurs qui n’ont pas perdu dans ce lieu horrible leurs capacités. Ils parlent comme certains journalistes d’aujourd’hui n’écrivent pas:le forçat Marcheras qui sert d’infirmier a des formules qui nous  bouleversent. Les plus instruits écrivent:Londres publiera en annexe une lettre de ce Marcheras qui témoigne de l’enfer kafkaïen qu'est Cayenne et explique pourquoi le bagne l’oblige à s’évader pour la cinquième fois; au chapitre XII, il publie également une belle lettre de Roussenq l’incorrigible (“vingt-trois ans de vie et quinze d’enfer”) qui fait tout pour être toujours puni et qui, un jour, jette l’éponge et demande un isolement qui l’empêchera de provoquer les représentants de l’autorité. Dans l'échange qu’il a avec Londres on est saisi par ses premiers mots (il l'interpelle:“un homme”) et par la qualité de ses phrases. Il a une formule qui va à l'essentiel:" Je ne puis plus me souffrir moi-même. Le bagne est entré en moi. Je ne suis plus un homme, je suis un bagne".
     Si la vérité sensible du bagne était sous ses yeux, c’est auprès de Marcheras et de quelques autres que Londres apprendra la vérité intellectuelle du camp qu'il compare avec la version américaine (qu'il connaît par ses évasions): nous avons droit à une lucide et percutante critique économique de la bêtise instituée que représente le bagne.
   Dans ces conditions, il est impossible d'oublier les personnages que Londres évoque avec art et humanité : Hespel-le-chacal qui fut bourreau là-bas et devint en fait témoin idéal de l’injustice au bagne; Ulbach le réhabilité; Ullmo, quinze ans de bagne, huit ans de solitude et qui s’en sort grâce au père Fabre:converti fervent, il est privé d’argent par sa famille à cause de sa conversion. On lui a tout refusé et sa lucidité mélancolique est émouvante (4). Il y a aussi Dieudonné de la bande à Bonnot, il y a Marius,  Manda, oui, l'anarchiste de la bande à Manda, devenu infirmier au bagne et dont la protestation est mémorable. Tellement d'autres.

JOURNALISME D’INSTIGATION

 

  Londres a vu la crasse, ressenti la puanteur, la persécution des moustiques, constaté l'entretien de la souffrance, l'animalisation des êtres, les trafics, économie de survie qui arrange tout le monde pénitentiaire, l'absurdité des réglements que tous les témoignages confirment. Il ne se contente jamais de simplement rapporter l'inhumanité des traitements, ce qui est déjà beaucoup : il dénonce.

 

  Il ne suffit pas en effet de montrer le sort incompréhensible réservé aux fous et aux lépreux défigurés ou l'état des cages à bagnards: il faut montrer les incohérences de la loi, expliquer l'idiotie perverse du phénomène du doublage. Un condamné qui a fait ses sept ans par exemple ne peut rentrer en France. Il est libre-mais seulement de demeurer encore sept ans en Guyanne où il y a peu à faire et où on souffre plus de faim qu'au camp. Pour ceux qui ont pris plus long, il ne sera pas question de quitter la Guyanne... Le condamné libéré "doit rester toute sa vie sur le Maroni" ou pire partir en brousse. Au départ il s'agissait de coloniser la Guyanne et de donner au libéré une concession. Au moment où il se promène dans les rues il sait que 2448 "hommes avilis rôdent par les rues indifférentes et cruelles de Saint-Laurent-du Maroni". Des concessions, on en compte sept ou huit....Qui n'ont assuré aucune richesse à qui que ce soit. Des emplois en ville? Très peu. Londres l'avoue: à leur place, il ferait comme eux; il volerait. Oui, comment oublier ce libéré qui réclame la ciguë? L'après-bagne est pire que le bagne.

 

 Ils ont payé mais ils paieront jusqu'au bambou (cimetière). Manda qui a payé pour "son socialisme, son anarchisme, son apachisme" veut rentrer et il sait qu'il travaillera et bien. Impensable. Et on saisit alors la pertinence de l'analyse d'un des bagnards. Cayenne est une machine à produire du vide. On n'y fait rien, on tente de vider les êtres de leur humanité. On les pousse à la boisson. On "vous plonge tout vivant dans la crapule." On programme presque leur seule survie par la mendicité et le crime.

 

 Ce procès sous forme d'article débouchera sur une campagne de lettres très argumentées au ministre des Colonies, Albert Sarraut. Très vite, sous la pression née de l'émotion, le bagne sera quelque peu amélioré. Il ne sera fermé qu'après la mort de Londres...

 

 

 

  Cette victoire assez rapide est le résultat de la qualité d'enquête de Londres. Mais cet aspect indiscutable ne peut être séparé de la force  stylistique de ses articles. Son écriture refuse le pathos et ébranle d’autant plus. Il émeut (“Et il s’immobilisa, les yeux baissés comme un mort debout. C’est un spectre sur fond noir qui me poursuit encore”), rend parfaitement l'insupportable (tel lépreux), le pitoyable mais sa phrase interdit d’en rester à la pitié toujours passagère comme on sait.
 On ne peut qu'admirer son aptitude à poser un décor (chez Bel-Ami par exemple), son sens de la comédie dans un contexte qui ne s’y prête guère (Mme Péronnet), ses portraits expéditifs mais définitifs, sa saisie rapide  de détails accablants, touchants, légers, insupportables, comme à l’inverse son emploi fréquent des énumérations généralisantes (“à côté, il y a les autres, les non-pistonés, les antipathiques, les rebelles, les “pas de chance”; ailleurs: “ce que je vois, c’est que l’on a tout mis ensemble, sans triage:les mauvais,les pourris, les égarés, les primaires et les récidivistes, ce qui est perdu et ce qui peut être sauvé, les jeunes et les vieux, le vice et j’allais dire l’innocence, et je me comprends. Ce n’est même pas le marché de la Villette. On ne les a ni pesés ni tâtés.”) Il peut avoir de l’ humour (la statue de Schoelcher à Cayenne qui attend une compagnie), il a des mouvements de pudeur et certaines ellipses sont éloquentes. Ses nombreux traits d'ironie font mouche à tout coup (il pratique souvent l’antiphrase), et on est touché par son sens des formules dont la vivacité est une rhétorique qui congédie l’emphase habituelle des défenseurs de nobles causes. Il fait bref pour déchirer: “L’île Saint-Joseph n’est pas plus grande qu’une pochette de dame. Les locaux disciplinaires et le silence l’écrasent.. Ici morts vivants, dans des cercueils-je veux dire dans des cellules-des hommes expient, solitairement.” Il aime le parallélisme :”Le médecin voit l’homme. L’administration voit le condamné. Pris entre ces deux visions, le condamné voit la mort.” Il est cinglant dans ses images qui ont valeur d'analyse:”Le bagne n’est pas une machine à châtiment bien définie, réglée, invariable. C’est une usine à malheur qui travaille sans plan ni matrice. On y chercherait vainement le gabarit qui sert à façonner le forçat. Elle les broie, c’est tout, et les morceaux vont où ils peuvent.”  Il écrit aussi :

 

Les travaux forcés? Oui.
  La maladie forcée? Non.


  Il ajoute : “Le bagne est un déchet. Ces deux camps sont le déchet du bagne.

 

 

   Infatigable, Londres repartira sur d'autres terrains, vers d'autres combats. En 1924 encore, un reportage aussi célèbre DANTE N'AVAIT RIEN VU lui permettra de faire réduire l'inhumanité de Biribi. Il s'attaqua ensuite aux asiles de fous.


 

  Pourquoi Londres n'est-il pas lu dans nos petites et grandes écoles?

 


 

 

Rossini, le 24 janvier 2014

 

 

 

 

  NOTES

 

(1)De Pierre Assouline on doit lire l'indispensable, ALBERT LONDRES, Vie et mort d'un grand reporter (1884-1932).

 

(2)Il vient de rencontrer une Hindoue au bagne.

 

(3)On observe que dans ces pages Londres ne tient pas compte de la question coloniale alors qu'il en parlera ailleurs.

 

(4)Assouline complète heureusement notre information biographique sur ce personnage hors du commun, "traître et renégat". 

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22 octobre 2013 2 22 /10 /octobre /2013 05:20


 

 

 

  "Les réactions des gens sont tellement différentes. Dix ans ont passé, déjà, et ils mesurent tout à l'aune de la guerre. La guerre, elle, n'a duré que quatre ans... Comptez que cela fait plus de deux guerres. Je vais vous énumérer les réactions typiques: "Tout est derrière nous", "Cela va s'arranger", "Après dix ans, ce n'est plus aussi terrifiant", "Nous allons tous mourir ! Ça ne va pas tarder!", "Je veux partir à l'étranger", "Je m'en fous! Il faut continuer à vivre!" Je crois avoir énuméré l'essentiel." 

 

 

 

 

   "Le 26 avril... Cela a duré deux jours." "Cela s'est passé dans la nuit du vendredi au samedi....Au matin, personne ne soupçonnait rien."

 

  LA SUPPLICATION, Tchernobyl, chroniques du monde après l'Apocalypse fut publié en 1997(1). Après un prélude bouleversant  consacré au récit de la mort d’un pompier de Tchernobyl, récit fait par sa femme qui perdra l’enfant dont elle était enceinte, Svetlana Alexievitch propose une auto-interview où elle définit exactement la théorie et la méthode de son livre.


  Elle considère que tout a été dit sur la catastrophe (“les faits, les noms, les chiffres”) et, qu’en outre, les gens ont l'envie (légitime) d’oublier (même si c'est impossible) cette tragédie.

 
 Mais elle veut écouter et faire entendre les témoins de cette catastrophe inédite dans l'histoire humaine. Elle ne prétend pas faire œuvre d’historienne au sens strict: elle considère qu’elle ouvre un nouveau domaine historique. Celui “des sensations, des sentiments des individus qui ont touché à l’inconnu. Au mystère. Tchernobyl est un mystère qu’il nous faut encore élucider. C’est peut-être une tâche pour le XXIème siècle. Un défi pour ce nouveau siècle. Ce que l’homme a appris, deviné, découvert sur lui-même et dans son attitude envers le monde. Reconstituer les sentiments et non les événements.”
  La question de la restitution se pose alors et elle la pose justement. ”Il s’est produit un événement pour lequel nous n’avons ni système de représentation, ni analogies, ni expérience.Un événement auquel ne sont adaptés ni nos yeux, ni nos oreilles, ni même notre vocabulaire. Tous nos instruments intérieurs sont accordés pour voir, entendre ou toucher. Rien de cela n’est possible. Pour comprendre, l’homme doit dépasser ses limites. Une nouvelle histoire des sens vient de commencer.”

  Son ambition est presque métaphysique (2). Elle veut parler de la souffrance (“notre culte”), du “sens de la vie humaine, de notre existence sur terre.” Elle refuse l’indicible: elle cherche un moyen de dire l’inconnu. Même si pour certains, parler c’est trahir les morts en les traitant comme des objets, des étrangers.



  Sa méthode: dix ans après, écouter, noter, recueillir pendant trois ans tous les témoignages oraux et écrits possibles de toutes provenances et sans en négliger aucun, quitte à prendre le risque des répétitions. Tous ont été empoisonnés “en leur for intérieur” par cette explosion. Ils nous révèlent inévitablement un peu plus sur l’homme ("L'homme s'est révélé un être encore plus infâme que je ne pensais." déclare une femme interrogée).
  Elle ordonne alors ces récits, les classe de façon thématique mais sans les forcer, sans les solliciter abusivement. En respectant la singularité de chacun, même celle d’un village (Belyï Bereg) qui parle en chœur. Ici, l’incohérence; là, la rupture et l’association d’idées ou de mots; ailleurs, le choc des retours d’images. Des témoignages troublants (le cadreur), des insupportables, des admirables (Sobolev, tellement d'autres). Souvent, au détour d’un monologue, une faille, une obsession, un t o c verbal (les animaux sont souvent des fixations)….Dans les restitutions orales, elle joint les didascalies.


   Surtout pas de synthèse, tel est son refus. Même si on devine une orientation.


  Elle a l’honnêteté de donner la parole à ceux qui disent rudement leur refus de parler et il est impossible d’oublier le cri de cet assistant médecin qui ne veut pas "faire commerce de leur malheur.Ou philosopher là-dessus. Bonne gens, laissez-moi! C’est à nous de rester vivre ici.

 

 

            "-Tchernobyl... C'est une guerre au-dessus des guerres. L'homme ne trouve son salut nulle part. Ni sur la terre, ni dans l'eau, ni dans le ciel."

 

 

 "le 26 avril 1986, à une heure 23, une série d’explosions détruit le réacteur et le bâtiment de la quatrième tranche de la centrale de Tchernobyl.”


 Un monde qui s’effondre. Des mondes soudain juxtaposés. Des mondes en morceaux. Pas d’oiseaux. Aucun son. Des maisons vides. Les odeurs disparues. La mort dans l’air, dans la poussière (3). Sensible et insensible. "Qu'est-ce que c'est que cette radiation? On ne l'entend pas, on ne la voit pas...."

 
  Le réel irradié; le présent irradié, l’imaginaire irradié à jamais. Ils porteront à vie Tchernobyl en eux.

 

 

        "J'ai vu, à une exposition de dessins d'enfants, une cigogne qui se promenait dans un champ noir avec comme légende:" Personne n'a rien dit à la cigogne.""

 

 

   Personne n'a rien dit aux futures victimes. Que faire? Penser au 1er mai. S’interroger. Se conformer. Douter. S’aveugler. Courir après l’iode. Se sauver. Truander. Ne pas y croire. S’en moquer. Obéir. Sauver la patrie. Mentir. Manipuler. Trahir. Aider.

 

   Une catastrophe politique, idéologique, morale.... Humaine.

 

  Le lecteur s'efforce de recevoir chaque témoignage et de les percevoir dans leur concomitance. Celui qui dormit en plein champ irradié, avec la tête couverte d’un gilet molletonné; le spécialiste du combustible nucléaire qu’on envoya à l’usine ce jour-là en chemisette et qui en rit encore bien qu’invalide aujourd’hui au deuxième degré; les journaux qui écrivaient: “au-dessus du réacteur, l’air est pur”; celui qui vint auprès de la centrale plutôt que de subir les brimades des anciens de son régiment; ceux qui enterrèrent leurs bijoux; ceux qui craignaient pour leur samovar ou leur machine Singer; celui qui, comme beaucoup d’autres, reçut des diplômes avec Marx, Engels, Lénine et les drapeaux rouges; les paysans qui voulaient continuer à travailler la terre; le cuistot qui  se cachait, fut pris, ne monta qu’une fois sur le réacteur et qui est invalide; ceux qui mettaient des slips de plomb; les prostituées qui étaient restées; ceux qui travaillèrent sur le réacteur et qui en gardent un sentiment de “grandiose”, de "fantastique"...; celui qui s’est mis soudain  à photographier à partir de ce moment-là; ceux qui, fiers de leur pays et de ses immenses réalisations, se demandaient, seulement en passant, pourquoi ils n’avaient pas de dosimètres, pourquoi on ne leur donnait pas de comprimés par prophylaxie...; ces journalistes soucieux de faire de belles photos ; celui qui voulait tout mémoriser, qui a compilé tous les documents mais qui ne sait pas bien écrire, paralysé par l’émotion; celui qui entra dans une église abandonnée et qui eut envie de prier; ceux qui avaient pour mission "d'enterrer la terre"; le communiste qui ne voulait pas (et ne veut toujours pas) qu’on mette le communisme en cause parce que l’événement dépassait tout et que personne ne comprenait... (avec son idéal, il fit son travail au prix de la maladie); ces militaires qui traitaient en ennemis les paysans qui continuaient à ramasser leur bois ou à arracher des tomates encore vertes; celle de Minsk qui ferma sa porte à sa sœur irradiée; ceux qui devaient évacuer leur village huit jours après et qui, en attendant vivaient comme si de rien n’était; ceux qui se marièrent sur place et servirent ainsi la propagande; celui se lança vers le réacteur dans une sorte de folie sacrificielle; celui qui transportait de la terre radioactive pour cinquante roubles; ceux qui posèrent un parquet en bois irradié; ceux qui avaient ordre de détruire les photos de la centrale; le scientifique qui a tout fait pour secouer les autorités, qui multiplia les alertes et qu’on menaça d’asile psychiatrique; ceux qui se baignaient dans le Pripiat sous le nuage radioactif; celui qui était venu se repentir d’un méfait grave; celle qui voyait la Souffrance comme épreuve et comme vérité; ces ambulanciers qui ne se déplacèrent pas pour un irradié; cette mamie qui pleurait humains et arbres; cette épouse amoureuse qui veut cacher les miroirs pour que son mari ne voit pas la monstrueuse transformation de son visage; celui qui devint un héros parce que sa femme le trompait; ceux qui marchèrent sur le combustible mou !!!; celui qui devint fou devant l’abattage des chats siamois qui se vendaient si cher; ceux qui transportaient les objets qu’on allait désactiver…et qui seraient volés avant; celle qui se prit de haine pour une couverture irradiée; l’ivrogne invétéré qui sauva des enfants; ceux qui revenaient "bronzés atomique"....

 

 

       “Nous avons énoncé un aphorisme: la pelle, la meilleure arme antinucléaire.

  Dans une majorité des récits éclate l'immense part de responsabilité de l’État et de tous ses relais: devant l’inconnu, l’inédit absolu, en pleine glasnost, demeurent l’obsession du secret, la volonté de taire la vérité, le réflexe de propagande par les politiques, les savants (les radiologues), les journalistes. Il fallait absolument contrer les radios suédoises et Radio Liberty. Faire taire, nier, faire peur pour éviter la peur panique. La militarisation de l’ensemble est frappante sans être surprenante: la milice (chantage, pression, offres, désinformation) a joué un grand rôle dans la folie de sauvetages dont les conséquences étaient minorées ou même niées. On a forcé ou incité des milliers de personne à œuvrer dans des conditions mortelles quand les supérieurs (tel chef du kolkhose) se protégeaient eux et les leurs. Sous prétexte de lutte commune, le chacun pour soi dominait en haut. On bitumait trois fois la route empruntée par l’homme de pouvoir de passage. On mentait sur la durée du séjour des gens poussés près de la centrale. On y allait pour de l’argent (la somme gagnée se calculait en fonction de la proximité avec l’explosion),  pour des diplômes,  pour la Patrie, parfois pour rien.
 Pour tenir, il fallait une foi (n’importe laquelle), un aveuglement volontaire, un intérêt (rationnellement incompréhensible) et beaucoup, beaucoup de vodka (pour les cas désespérés, on injectait la vodka à la place de la drogue...), des solvants, du Nitkhinol. “Un travail de fou. Si nous ne nous étions pas soûlés à mort toutes les nuits, je doute que nous eussions pu supporter cela. L’équilibre psychique était rompu.”

En tout domine l’impression d’incompétence, de négligence (à commencer par la construction de la centrale)), d’impéritie, d’ignorance entretenue  (ces enfants de Pripiat qui le 26 avril font du vélo entre la centrale et leur immeuble; “le soir tout le monde était au balcon.”), d’inconséquences dans les décisions (pousser les animaux qui soulèvent la poussière). Le sauve-qui-peut, le pouvoir ravageurs des rumeurs.
 Ce qui ne peut faire oublier l’héroïsme, la générosité simple, la solidarité sauvage, le don absolu, les dévouements sacrificiels qui vous arrêtent à chaque page. Parmi des centaines, le colonel Iarochouk, chimiste-dosimétriste "qui marchait dans la zone en déterminant les limites des points de plus forte contamination. En d'autres termes, on l'employait comme UN ROBOT BIOLOGIQUE DANS LE VRAI SENS DU TERME" (j'ai souligné). Et les 340 000 hommes qui ont nettoyé le toit sans être protégés...Une minute trente, un diplôme et cent roubles....

 

 

“le bordel russe “

 Dix ans après cet événement sans équivalent dans l’histoire, les rescapés cherchent des explications générales. Certains se tournèrent très tôt vers la foi et s’en remettent désormais à l’explication théologique voire cosmique....Le plus souvent, les mêmes mots reviennent: la fatalisme russe, l’emprise du souvenir de la guerre et du stalinisme sur les mémoires (les films ont joué un grand rôle dans l’imaginaire de guerre alors qu'il ne s'agissait justement pas de guerre), le soviétisme honni dans la plupart des cas ou célébré encore par certains acteurs ("nous étions un grand pays"; songeons à
ce nostalgique de l’URSS qui croit encore que Gorby (Gorbatchev) était aux ordres des USA et que la centrale a été détruite par la CIA).

 

 

"On n'a même pas idée de ce qui s'est passé."

 

  Mais les plus pertinents, sans mépriser les explications spontanées, rejettent ces grilles d’interprétation. Ils veulent laisser retentir l’impression de radicale nouveauté de cet événement qui transforme la notion même d’événement:”Tout le monde parlait d’abord de la catastrophe, puis d’une guerre nucléaire. J’ai lu des ouvrages sur Hiroshima et Nagasaki, j’ai vu des documentaires. C’est horrible, mais compréhensible: une guerre atomique, le rayon de l’explosion… Tout cela, je peux bien me le représenter. Mais ce qui s’est passé ici n’entre pas dans ma conscience. Nous nous en allons...Je sens qu’une chose totalement inconnue de moi détruit tout mon monde antérieur, rampe, se glisse à l’intérieur de moi-même.

 

  Une autre: "Mais maintenant, après Tchernobyl, tout à changé. Le monde a changé, il ne semble plus éternel, comme avant. Soudain, la terre est devenure petite. Nous avons été privés de l'immortalité: voilà ce qui nous est arrivé.(...) Nous autres, Biélorusses, nous n'avons jamais eu d'éternité. Nous n'avons même pas de territoire historique.(...) Notre éternité, c'est Tchernobyl..."

 

 

 

  Le lecteur est bouleversé par tout ce qu'il lit : par le destin des enfants condamnés à court terme, par l'égarement des vieilles paysannes, par les gestes fous d'humanité, par le sentiment qu'ont les Biélorusses d'être mis en quarantaine, de connaître à jamais un sédentarisme tragique et d'être devenus des cobayes pour le monde entier. Il comprend la place obligatoire du rire dans une catastrophe pareille: il fallait la vodka et les "blagues" pour échapper au noir absolu. Il est aussi sidéré par la qualité des témoignages, leur finesse, leur tenue.

 

 

  Après la stupéfaction (elle demeure), il nous reste encore et toujours à penser pareil événement qui, comme d'autres mais autrement, échappe à toutes nos catégories et à toutes nos représentations. Ces récits nous y aident. Mais qui est prêt au pire, à l'imprévisible et à l'incalculable? Nos sociétés démocratiques comme on dit nous ont-elles préparés au pire?

 

 

 

   Tchernobyl attire les scientifiques ("Nous sommes des cobayes pour des expériences scientifiques. Un laboratoire international (...). C'est un gigantesque laboratoire du diable... On vient chez nous de partout...On écrit des thèses...De Moscou à Saint-Petersbourg, du Japon, d'Allemagne, d'Autriche...Ils préparent l'avenir...") mais aussi les touristes. En 1996, une agence de voyages de Kiev invitait à visiter La Mecque du nucléaire....*

 

 

* Ce 8 octobre 2015, S. Alexievitch a obtenu le prix Nobel. Choix (profondément politique) qui honore non un écrivain de fiction mais un art de l'écoute, du montage et de la restitution. À condition que les témoignages n'aient pas été dénaturés voire inventés....

 

 

 

 

Rossini, le 3 novembre 2013.

 

 

 

 

NOTES


(1) Citons le  TLF:

 

    " SUPPLICATION, subst. fém.
A.  Prière instante et humble. Synon. adjuration, imploration, supplique.
B.  Spéc., au plur.
1. ANTIQ. ROMAINE. ,,Prières publiques ordonnées par le Sénat dans les circonstances graves`` (Ac. 1935).
2. HIST. [Sous l'Ancien Régime] ,,Remontrances de vive voix que le Parlement faisait au roi en certaines occasions`` (Ac.)"


 Le titre qui a une dimension incontestablement religieuse renvoie à la dernière phrase du dernier témoignage du livre.

 

(2) "Plus d'une fois, j'ai eu l'impression de noter le futur." J'avoue ne pas exactement comprendre cette dernière phrase du Prologue.

 

(3) Un jour, Sakharov, le grand Sakharov, dit à un écrivain biélorusse: "Savez-vous (...) qu'après une explosion atomique, il y a une fraîche odeur d'ozone, qui sent si bon?"

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5 août 2013 1 05 /08 /août /2013 08:28



Je me creuse les tombent qui me plaisent (…).”

 

 

"Se souvenir de Horatio Alger."


 

"À Las Vegas, on achève bien les faibles et les marteaux."

 

 


    Hunter S. Thompson (1937/2005) est célèbre pour avoir promu le journalisme Gonzo, en particulier grâce à son reportage Hell’s Angels. En 1972, il publie ce texte qui raconte les épisodes d’un reportage consacré en principe à une course de motards à Las Vegas, “du pur journalisme à la Gonzo”: FEAR AND LOATHING IN LAS VEGAS. Il a tenu de façon désordonnée un carnet dont il tire ce récit;on a droit parfois à la retranscription d'enregistrements au magnétophone. Quelques passages du livre sont courageusement caviardés sur les conseils des avocats de son éditeur.
    Alors qu’il se trouve à Los Angeles, dans le Polo Lounge du Beverly Hills Hotel, le narrateur, Raoul Duke, est invité à rendre compte pour les pages sportives d’un magazine de luxe, du “fantastique Mint 400”, une course hors-circuit de motos et buggies dans le désert (1). À bord d’une Great Red Shark, une décapotable, il part en compagnie de son avocat, un Samoen de 140 kilos, qui ne le quitte (presque) jamais:ils doivent retrouver un photographe portugais du nom de Lacerda. Comme le sous-titre du livre l’indique, il est décidé à plonger “au cœur du rêve américain” au moment où les années soixante sont finies avec les morts des Kennedy, le déclin de Cassius-Ali, le règne de ce fatal Nixon….La San Francisco de 1965, sa belle fulguration, est morte. En 1971, dans la voiture, se trouve un arsenal de drogues dont le livre se plaît à nous détailler les effets selon les étapes et les prises.


    “Horatio Alger(2) rendu fou par les drogues à Las Vegas.


      En même temps que quelques anecdotes surgies de la mémoire (la visite au docteur x dans ...Road, San Francisco en 1965, un voyage au Pérou, la réussite d’un patron de Las Vegas, emblème du rêve américain), le récit nous rapporte de nombreuses péripéties advenues au cours de ce séjour proposé comme une héroïque dinguerie:rouler vite sur autoroute, déstabiliser un jeune auto-stoppeur, poireauter dans une file d’attente, tenter de se défaire d’une jeune fille artiste monomaniaque (vouant un culte à Barbra Steisand) en phase mystico-psychique, violée et droguée par l’avocat, se payer la tête d’un flic venu de Georgie, faire gonfler ses pneus au-delà du raisonnable, proposer de l’héroïne, depuis sa voiture, en plein Vegas, tenter d’adopter un singe, terroriser une femme de chambre etc.. Des rebondissements aussi haletants que ceux d’un club des cinq légèrement speedé.


    
Qu’est-ce qu’on fichait ici? Quelle était la signification de tout ce voyage? Est-ce que vraiment j’avais une grosse décapotable rouge stationnée dans la rue? Étais-je simplement en train d’errer sur les escaliers mécaniques de l’hôtel Mint en plein dans je ne sais quelle frénésie de drogues, ou bien étais-je réellement venu à Las Vegas pour travailler sur une histoire?”

 

    Et la course de moto? Oubliée, délaissée: trop de poussière, on ne voit rien. En plus, elle va dégénérer en une “violence inouïe orgie de violence absurde déclenchée par des voyous ivres refusant de se soumettre aux règlements.”


    Il faut donc plus de cocasserie. ROLLING STONE est là pour ça. Le magazine demande à Raoul de couvrir la Conférence Nationale des Procureurs sur Narcotiques et Drogues dangereuses qui se tient à Las Vegas. Le journaliste hésite:eux, les drogués à temps presque plein, eux, le scandale incarné, eux, la Menace en personne, doivent-ils céder au plaisir de la provocation loufoque au risque d’en prendre pour perpétuité ou doivent-ils plutôt rentrer à Los Angeles? Collant à on ne sait quel karma, ils optent pour le colloque-quelques heures qui donnent lieu à quelques blagues presque drôles. Non sans avoir opté pour une Cadillac blanche…dite "la Baleine".

 

 

 

    Las Vegas dans tout ça? Si on fait une escapade intéressante dans Vegas Nord et si on découvre son rôle dans la Répression, on n’apprend pas grand-chose sur la ville elle-même: rien sur le jeu et les joueurs, à peine sur l'architecture, le conditionnement sensible, le matraquage visuel: nous visitons bien vite le Derby-Inn, le Circus-Circus, nous jouons un dollar sur la Roue mais trop fois rien:les deux compères passent leur temps en voiture ou dans leur chambre d'hôtel et, brièvemenent, au fameux Colloque. La ville qu'il décrit rapidement comme protégée par de faux joueurs-espions et une armée de biceps loués représente un état d’esprit bien trop arriéré (c'est la ville des vieux, des momies, de Sinatra, un haut  lieu de la régression), tandis que lui lit avidement les nouvelles sportives et les échos de la guerre du Vietnam où il est question de... drogues.

 

 

   En revanche on apprend beaucoup sur Thompson/Duke et l'éthique Gonzo en même temps que sur la drogue et la paranoïa.

     Raoul se plaît parmi les VIP, aime les marques et, en dehors de la drogue, de la bouffe, de la bière et du pamplemousse, ne parle que d'argent. Il est obsédé par Manson, se méfie des "mongoliens nerveux".

     L'autre pour lui est rarement intéressant: c'est un larbin, une femme soumise à tous les sévices (la moindre serveuse ressemble à une vieille racoleuse); c'est une menace, un flic dans la tête, un électeur de Nixon et d'Agnew, un inférieur, un vieux con, un salaud de naissance. L'ensemble formant un troupeau de cochons. D'Américains qui rêvent. Rien ne le trompe:il sait reconnaître un baptiste mesquin et hystérique à ses yeux…Tout Allemand est un nazi.



      Lui plane:la drogue ou plutôt les drogues sont le cœur du récit. Dans sa thérie Gonzo de l'Histoire, Thompson fait le partage entre deux types de drogues. Les siennes sont l'herbe, la mescaline, l'acide-buvard, la coke renforcées par la tequila, le rhum, l'éther. Ils donnent ici et là une description assez sobre et précise des effets de chacun de ces dopants. Et des soixante-dix heures sans sommeil. Vibrations positives ou intolérables.

       Comme le titre américain le dit bien, Vegas, dans ces conditions très particulières, donne peut-être la nausée mais surtout la peur (fear and loathing) et accélère la paranoïa, ce que précise mieux le titre français. Thompson raconte les signes avertisseurs, les éclairs persécuteurs, les accès de terreur (la case Carson City), les lourds moments de fatigue, ses obsessions du procès, de la condamnation. Sans oublier ses mises en cause de Dieu, coupable de tout. Le Gonzo a horreur du thétique. Ce qui ne l'empêche pas d'affirmer à tout bout de phrase....

 

      Tout dans ce texte est à fond: la musique, les cris, les saisissements, les hyperboles shootées, les superlatifs mécaniques, les insultes. Tout est "terrible", "terrifiant", "limite", "infernal", "à un demi-millimètre de l'accès psychotique grave"....Le livre résonne comme une bande-son assourdissante et son absence recherchée de style ne le hisse évidemment pas au côtés de Michaux ou même de Wolfe par exemple. Le cadet de ses soucis.

 

 

 

  "J'avais porté atteinte à chacune des règles selon lesquelles Vegas vivait-j'avais marché sur les plates bandes des autochtones, injurié les touristes, terrifié la main-d'œuvre."


 

  Mais dans son subjectivisme paranocentré, le gonzo n'hésite pas à se contredire. Ainsi il lui semble que Las Vegas est trop psychédélique en elle-même pour attirer le junky et finalement sa paranoïa ne se justifie guère:Vegas a tellement de dingues que la drogue n'y pose pas de problème même avec en prime un colloque de flics....Plus c’est balaize plus ça passe....


 

      "Ça arrive comme ça, de temps à autre, qu'il y ait des jours où tout est vain... une journée qui ne vaut pas tripette du lever au coucher; et si vous savez ce qui est bon pour vous, ces jours-là vous vous planquez dans un coin tranquille, et vous vous contentez de voir venir. Et peut-être de réfléchir un petit coup."

 

 

 

 

   Au sortir de pareil texte qui se présente comme "une équipée sauvage au cœur du rêve américain", on se demande parfois si la défonce ne fait pas aussi partie du rêve américain qu'il s'agissait moins de railler que d'étendre encore plus....Finalement non. Gonzo n'est pas Ken Kesey. Thompson ne tombe jamais dans les certitudes d'un Leary qu'il dénonce (ainsi que les Beatles tombant dans les trucs du Maharashi) vers la fin, dans la partie la plus réfléchie du livre. "Pas de Lumière au bout du tunnel." Le lien n'est pas son fort.

 

 

    "J'avais l'impression d'être une réincarnation monstrueuse de Horation Alger...un Homme en Marche, juste assez malade pour avoir confiance en tout."

 

L'exergue emprunté au Dr Johnson suggérant sans doute le fond du fond de l'aventure d'une vie :

 


      "Celui qui se fait bête se débarrasse de la douleur d'être homme."

 

 

 

 

Rossini, le 9 août 2013

 

 

NOTES

 

(1)"Dans certains milieux, le Mint 400 vaut beaucoup plus que le Super Bowl, le Kentucky Derby et les Lower Oakland Roller Finals réunis."(page 57)

 

(2) Note du traducteur:" H. Alger (1834/1899), romancier et chantre de la réussite sociale exemplaire et rêve américain dans son expression la plus naïvement optimiste."


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6 septembre 2011 2 06 /09 /septembre /2011 05:05


        Il est beaucoup question de silence(s) dans le livre de Virginie Linhart paru en mars 2008. De silences, de non-dits au cœur du bruit, du désordre, des chants militants, des débats révolutionnaires, des engueulades des acteurs de mai 1968 et du début de la décennie suivante. De silence quand on lui parle de politique aujourd’hui, malgré des études politiques. Du silence qui s’est installé dans les familles après le renoncement au militantisme. Du silence paternel qui la pousse à faire parler ses pairs. Du silence qu’elle réclame pour finir comme pour abolir les effractions dont elle a été capable auparavant («A présent, je sais pourquoi mon père a choisi de se taire. Alors silence.»).
        Il est aussi beaucoup question de place : à définir, à prendre, perdue, introuvable.

        Dans un livre qui aurait pu s’intituler LES JOURS Où MON PÈRE S’EST TU.


      Son père, Robert Linhart, est connu pour deux livres restés célèbres: L’ÉTABLI (1976) et la LE SUCRE ET LA FAIM(1980) aux éditions de Minuit. On sait aussi qu’il fut un leader maoïste influent qui, par aveuglement théorique, passa tout simplement à côté de mai 1968 : après une hospitalisation d’urgence jusqu’en septembre 68 pour dépression, par fidélité à ses engagements, il s’établit un jour chez Citroën: autrement dit, il alla travailler en usine alors qu’il n’était pas du tout un ouvrier: ce qu’évoque précisément L’ÉTABLI.
        Sa fille Virginie, documentariste, née en 1966, au moment du plus grand activisme de son père, a déjà travaillé sur ceux qui comme son père se sont établis. Mais un point de la biographie de son père -qui est avant tout un point de sa vie- l’interroge depuis longtemps: en avril 1981, un peu avant que la gauche revienne au pouvoir, Robert Linhart tente de se suicider et, sauvé de justesse, passe vingt-quatre ans dans un mutisme presque complet. Silence qui suit son dernier combat : la défense de Louis Althusser pour obtenir son non-lieu dans l’affaire de la mort de la femme du philosophe marxiste. Silence dont il ne sort momentanément qu’à l’occasion d’une chute en 2006 qui lui casse bras et avant-bras, juste au moment où sa fille se soucie de son silence (le chapitre HIBERNATUS clôt le volume). Sortie qui le voit devenu bavard et retrouvant même l’écriture: en réalité, Robert Lihart entre encore dans une terrible phase maniaque.

        C’est donc de ce long silence du père que la fille veut partir pour l’enquête qui sera son livre au finale surprenant.

          Silence qui fut un temps recouvert par le silence du reste de la famille, des parents: on faisait silence chez les Linhart sur le mutisme du fils devenu fantôme. Silence bavard aussi chez les anciens proches du militant : chacun dresse à Virginie le même portrait de son père (intelligence, fascination qu’il exerçait sur tous, dureté, théorrisme, élitisme). Elle n’apprend rien de nouveau auprès d’eux. Elle décide alors de rencontrer, d'écouter les enfants de ceux qui ont été peu ou prou les "maos" : ces enfants qu’elle a connus ou simplement aperçus et vaguement côtoyés sans les avoir revus depuis longtemps. Les enfants de Benny Lévy, de Raoul Castro, d’Henri Weber, de J-A et Judith Miller etc....Les enfants qui ont eu à faire avec des parents libres et fréquemment absents.

 


       L’entreprise était paradoxale : Virginie Linhart partait du retrait de son père pour savoir comment ont vécu ses pairs, les enfants des acteurs importants de la «génération» qui «a fait mai 68» et ses sillages et quels rapports ils ont à ce passé peut-être commun. Et en particulier pour les interroger sur l’influence qu’ils ont ressentie dans l’éducation de leurs propres enfants, les petits-enfants des «maos». Virginie Linhart comptait remonter du mutisme de son père à la question de l’absence des pères et des mères chez leurs descendants. Les parents étaient en communautés de partage et souvent ils étaient dehors. Les enfants passaient après la politique. Virginie enfant, malgré d’agréables séjours dans les Cévennes, se sentait reléguée, sans place, délaissée au point que les soirs où ses parents s’absentaient elle tentait de téléphoner à des interlocuteurs de hasard. Partant du silence paternel, la fille tentait d’écouter la parole des enfants.


         Même si les jugements sur l’intelligence supérieure que chacun des acteurs de 68 décerne à tous les autres sont sujets à caution, c’est un livre honnête qui ne fait pas le procès devenu commun de 1968, qui ne cache rien des contradictions de ces petits-bourgeois révolutionnaires (on lira avec attention le double-bind chez les Sainte-Marie) qui, pour certains, ont fait une belle carrière et qui, tous, étaient capables de tout contester mais avaient l’obsession de donner une brillante scolarité à leurs enfants tandis qu’ils préparaient, sans le savoir, la destruction lente de l’école républicaine qu’ils respectaient tant. Ils avaient beau négliger les biens, les décors, l’été, ils se retrouvaient plutôt en Provence ....




       C’est un livre honnête qui reconnaît ses lacunes, ses ignorances (que de témoins interrogés qui disent "je n'en sais rien","je ne comprends pas"), son impuissance à saisir bien des choses et qui en suggèrent beaucoup tout de même, en particulier sur le vol d’enfance ou sur le lien entre la judéité des principaux acteurs et l’histoire des parents rescapés qui n’étaient que des survivants.

  

      C’est surtout un livre précieux en ce qu'il offre des points de vue totalement opposés parfois et qui a la grandeur de multiplier les questions plutôt que de fournir des réponses consolantes mais inexactes. Les interrogations les plus importantes touchent à la complexité (souvent inextricable) de la transmission qui a souvent nécessité une analyse, qui en a brisé plus d’un et globalement elles mettent en avant l’inanalysable question du legs. L’avant-dernier chapitre s’intitule HÉRITAGE:Virginie Linhart tient au nous, au commun, elle est choquée par quelques lignes de Jean Birnbaum mais ses pages laissent aussi parler ceux qui ne croient pas en cet héritage, en tout héritage et surtout son dernier chapitre laisse deviner dans le nouveau silence de son père, choisi selon elle, qu’il n’est de legs qu’emmietté, que singulier. Il faut faire son deuil d’un héritage calculable.

        Il nous reste un souhait : que, selon des styles inanticipables,  des romans, même s’il en existe déjà quelques-uns, disent aussi le bruit et les silences de ce moment historique. Le legs possible et impossible des silences dans les mots, dans les corps, les idées.

J.-M. R.

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