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16 mars 2016 3 16 /03 /mars /2016 05:50

 

 

«(...) on parle tout le temps de l'empereur, mais qui c'est, on n'en sait rien. Des fois que ce ne serait que des paroles...

(...)

-Il existe, souffla soudain le vieux à l'oreille du jeune, seulement on en a mis un autre à sa place.»

 

 

 

        Connu comme un des grands formalistes russes, salué  pour quelques romans (certains biographiques) c'est à une nouvelle que Iouri Tynianov doit surtout sa célébrité. Avec quelques autres grands textes Le Lieutenant Kijé (1927) fait partie des œuvres les plus drôles et les plus efficaces consacrées à l'arbitraire.

 


 Paul 1er


  Nous sommes à Saint-Pétersbourg sous l’empereur Paul Ier, vite surnommé le Père Camard. Chacun sait que cet autre «père de la patrie» est le fils de Catherine II (moins appelée ici la grande que l’usurpatrice) et, peut-être, de Pierre III  (ce «crétin allemand») qui mourut officiellement d’une crise d’hémorroïdes mais plus exactement (et de façon aussi douloureuse) de coups de fourchettes auxquels sa femme n’était pas vraiment étrangère….
  Élevé dans la méfiance et la suspicion, Paul Ier s’est débarrassé des personnages malfaisants de l’entourage de sa mère (gouverneurs, généraux  dont il fit «des papillottes » et surtout Potemkine («il avait brisé l'esprit de Potemkine, comme autrefois Ivan le Terrible celui des boïars. Il avait éparpillé les os de Potemkine aux quatre vents et rasé son tombeau.») Il n'oublia pas d'
éliminer les traces de sa mère, de son goût : « Le goût de l’usurpatrice! L’or, les chambres tendues de soie des Indes et ornées de porcelaine chinoise, avec leurs poêles hollandais, et la chambre de verre bleu - une tabatière. Étalage de foire! Ces médailles grecques et romaines dont elle était fière! Il les avait fait fondre pour dorer son palais.»


  Entouré comme il se doit par toute une cour de ministres et de généraux, il était en réalité solitaire : il avait fait le vide autour de lui au point d’être apeuré par toutes les menaces qui le guettaient. Il ressentait la Russie comme une mer qui pouvait le noyer d’un instant à l’autre. De ce fait, il avait renforcé sa protection personnelle : «Et il avait donné l'ordre d'entourer son palais de Saint-Pétersbourg de fossés et d'avant-postes, et de remonter sur leurs chaînes les ponts-levis. Mais les chaînes n'étaient pas assez sûres : on les faisait garder par des factionnaires.» Quand on le consultait dans ses appartements il était installé derrière un paravent de verre. Doué d’un flair infaillible et d’une oreille fine «il connaissait la démarche de ses familiers. Le dos tourné, il reconnaissait le pas traînant des gens assurés, le sautillement des flatteurs et les pas légers, aériens de ceux qu’habitait la peur. De démarche franche, il n’en entendait jamais.»

 Ne changeant rien à la forte tradition reconduite par sa mère (le seul legs qu’il appréciât), il avait renforcé la terreur en matière de «ponctualité et de soumission absolues». Sous son règne il ne faisait pas bon commettre la plus petite erreur (mais sous un tyran la distinction entre grand et petit a-t-elle encore un sens?) ou manifester un infime irrespect. L'étiquette était aussi un moyen de défense et de contrôle.

  De temps en temps, les plus proches des appartements de Paul devinaient l'apparition d'un moment redoutable.  Un jour pouvait éclater une colère impériale au redoutable crescendo que seules jaugaient précisément les oreilles exercées :«C'est pourquoi lorsqu'on entendait résonner dans la chambre de l'empereur un bruit de pas tour à tour menus et traînants, coupés de trébuchements, tout le monde s'entre-regardait avec accablement et rares étaient ceux qui souraient.») Les spécialistes distinguaient de la colère simple la colère suprême devenant fatalement suprême terreur qui, peu à peu, le temps passant et la tempête faiblissant, se muait «lentement mais sûrement, en pitié de soi et attendrissement

 

 On l'a compris : sous Paul Ier, le bourreau ne chômait pas et la Sibérie était déjà une direction privilégiée.

 

Vie et mort sous Paul Ier

 

   Cependant il arrive que de minuscules circonstances créent d'étonnantes situations dans la mécanique la mieux réglée. Des événements presque concomitants constituent la trame de cette nouvelle implacable de drôlerie.


 D’une part, un jeune scribe débutant devait recopier l’ordre du jour destiné à l'auguste signature de l’empereur. Tremblant de mal faire il commit deux erreurs qui ne furent pas sans effet: «dans la première [copie], il avait fait deux fautes : il avait porté la mention décédé après le nom du lieutenant Sinioukhaïev au lieu de celui du major Sokolov qui venait à la suite et était le vrai mort; ensuite il avait écrit une pure ineptie :  au lieu de  poroutchiki-jé (quant aux lieutenants) Stiven, Rybine et Azantcheiev, ils sont nommés …», obligé de saluer au garde-à-vous un officier de passage, il avait malencontreusement écrit poroutchik Kijé (Le lieutenant Kijé).

 
 Comme il devait en même temps corriger des erreurs de vocabulaire dans la rédaction d’un rapport, il en oublia l’ordre du jour: on porta donc à la connaissance de l'empereur Paul la mort de Sinioukhaïev (pourtant bien vivant encore) et l’empereur à la lecture de l’ordre du jour voulut apporter sa touche personnelle (comme il se doit dans un régime où caprice et ordre ne se différencient plus): il nomma le lieutenant Kijé au service de garde.... En une minute, d’un trait de plume naissait un lieutenant dont personne ne pouvait  connaître l’existence et mourait un Sinioukhaïev qui donnait pourtant encore tous les signes d’une vie heureuse (le hautbois d’amour et la pipe tenant une grande place dans son quotidien routinier) et parfaitement réglementaire….


  Ajoutons un autre fait d'importance qui va se lier aux erreurs du jeune scribe: sous les fenêtres de l’empereur quelqu’un avait crié “au secours”. Il fut impératif de savoir qui avait pu jeter un trouble pareil au cœur de la grande Russie. Par un jeu délicat et secret de mensonges improvisés et d’inventions indispensables pour complaire à l’empereur on en vint à induire qu’il s’agissait du lieutenant Kijé (il est déjà facile de se servir des morts, alors les non vivants!) : Paul, toujours conséquent, l’expédia sans ménagement de sa garde récemment attribuée vers la  Sibérie après l’avoir fait punir publiquement de la plus rude des manières. À peine né, Kijé allait tâter de la villégiature punitive.

 On devine l’embarras des soldats qui escortaient un espace vide entre eux («Le vide qui cheminait patiemment entre eux changeait, tantôt fait de vent, tantôt de poussière, tantôt de la lasse, de la trébuchante chaleur de l’été finissant.») mais comme sur la route Vladimir personne ne semblait s’étonner qu’on pût accompagner un être pour le moins invisible, l’indifférence des uns et la fierté des autres fit que ce voyage répressif se déroula sans encombre.
Pendant ce temps, ses supérieurs faisant comme s'il n'avait jamais existé,  Siniou
khaïev commença à voir d'un autre œil la vie qu’il avait perdue et peu à peu s’éloigna de tous et même quitta Saint-Pétersbourg.

 

 

    À partir de là, la machine narrative est en marche et le lecteur assiste à l’errance de feu Sinioukhaïev (demi-feu devrait-on écrire)  qui, cercle après cercle, le ramènera vers Saint-Pétersbourg où il tournera encore et encore comme une marionnette infernale («Une année s’écoula de la sorte, jusqu’à ce que le cercle se réduisît à un point et que Sinioukhaïev rentrât dans Saint-Pétersbourg. Une fois rentré, il en refit le tour complet.
Puis il se mit à tourner en rond dans la ville ; il lui arriva de décrire des semaines entière le même cercle.
Il marchait vite, et toujours de la même démarche martiale, désarticulée, où ses bras et ses jambes semblaient avoir été accrochés là exprès, par des ficelles.
»)

  Pendant ce temps se développera la vie d’un être qui n’a jamais existé mais qui par la grâce d’un rire de l’empereur («(...)un rire aboyant, canin, rauque, saccadé, à croire qu'il cherchait à semer l'épouvante.») n’ira pas jusqu'en Sibérie, se verra «octroyé un domaine de mille âmes », connaîtra toujours plus rapidement des promotions militaires, rejoindra le grand lit de la dame d’honneur, remplacé heureusement et avantageusement par des lieutenants, des capitaines voire ...un civil. Il deviendra général et Paul voulut en faire son seul ami. Hélas ! on verra que des comploteurs (autour de son fils Alexandre) ne pouvaient tolérer qu’on remplisse le vide créé par l’empereur avec un vide incorporel dont on ne savait rien mais dont les pouvoirs étaient imprévisibles....

 

     Dans sa bonhomie et sa limpidité cette tresse de deux destins en forme de superbe chiasme est un chef-d'œuvre digne de Gogol. On sourit à la satire d'une société figée et à la logique absurdité d'un autoritarisme sans frein ; on applaudit aux rebondissements d'une intrigue qui mène souverainement des pantins dont le plus célèbre n'était fait que pour dormir ou pour se cacher sous la table quand il entendait parler de sa mère. 

    On se demande vraiment comment ce conte sur l'aveuglement consenti ou volontaire a pu venir à l'esprit d'un écrivain soviétique dans les années vingt....(1)

 

 

Rossini le 21 mars 2016

 

 

NOTE

 

(1) Les mélomanes savent que Prokofiev écrivit en 1933 une suite d'orchestre (opus 60) pour accompagner le film d'Alexandre Feinzimmer.

 

 

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29 décembre 2015 2 29 /12 /décembre /2015 05:00

 

                    Fliegt der erste Morgenstrahl

                      Durch das stille Nebeltal,

                      Rauscht erwachend Wald und Hügel :

                      Wer da fliegen kann, nimmt Flügel!

  

                                          AUS DEM LEBEN EINES TAUGENICHTS (page 108)                       

 

 

 

               Joseph von Eichendorff publia en 1826 cette œuvre qui restera sa plus célèbre. Mélange de poésies, d’aventures picaresques, de merveilleux, de fantastique, d’onirisme, ce récit allègre placé sous les symboles de la flèche et de la ronde (la danse) illustre parfaitement un jeu délicieux avec certaines traditions du conte et du roman. Comme le héros, son lecteur est souvent dupé avec plaisir. 

 

  En dix chapitres d'inégales longueurs, un narrateur se remémore un grand moment de son passé de jeune homme naïf et enthousiaste : le premier duvet sur ses joues d’alors est bien loin. Il était peu instruit (il croyait encore vivants Vinci et  Guido Reni) mais prêt à beaucoup découvrir. Sa mère l’avait bercé avec des histoires de brigands et son grand rêve était de connaître Rome : l'idée qu'il s'en faisait alors était approximative («(...) et je m'imaginais Rome semblable aux nuages qui passaient là-haut, avec des monts et des gouffres splendides sur la mer bleue, avec des portes d'or, en haut desquelles chantaient des anges en robes dorées.»).

 En guise d’auto-portrait, le héros se comparera fréquemment, avec justesse, à un oiseau léger («J'étais comme l'oiseau dans l'air sans que j'eusse besoin de voler»). D'ailleurs, dans tous les paysages traversés, il sera sensible à la présence des oiseaux. Parfois, il arrivera aussi que dans ses moments de bonheur tout vole autour de lui : «Moi, je m'étais assis tout en avant, à la pointe du bateau, et je m'amusais à balancer mes jambes au-dessus de l'eau et à regarder les lointains bleus, tandis que le navire poursuivait son vol et que les vagues frémissaient et écumaient à mes pieds.» (j'ai souligné)

 

 

Tableau vivant

 

 

   Une scène pourrait orienter la lecture : à Rome, dans un petite buvette champêtre, deux femmes (l'une chante et l'autre joue de la guitare) sont sous la direction d'un chef d'orchestre. On apprend que cette scène soudainement interrompue est la reproduction vivante d'une description d'Hoffmann dans une nouvelle intitulée FERMATE que mit en peinture Hummel en 1814. Une description, un tableau, un tableau vivant reproduisant ce tableau...On saisit l'indice. Au cours de la lecture on en viendra à se demander si le conte n'est pas une traversée de situations de romans (avec personnages complices et récurrents) dont le héros n'a pas conscience et qu'il joue à son insu. On lui dira d'ailleurs : « (...) "- au fait, tu n'as sans doute pas encore lu de roman?" Je répondis que non. "Eh bien! tu as du moins, joué ton rôle dans un roman."» Mais n'allons pas trop vite.

 

 

En route

 

 

    Un beau matin de printemps, poussé par un père meunier las de nourrir un paresseux, notre propre-à-rien (croyant en Dieu auquel se recommande son âme quand c'est nécessaire) quitte sa petite patrie en n’emportant avec lui que ses chansons, sa pipe, son violon, et quelques dictons à usage universel. Il part au hasard (croit-il) vers cette Italie rêvée dont il sait à peu près rien (un portier lui dira «qu'en Italie les grains de raisin sucré vous poussent jusque dans la bouche.»...)

   Le petit livre narre les étapes du voyage où derrière le hasard  bienveillant se cachent bien des acteurs complices. Un voyage «fait de regret mais aussi d'exubérante gaieté»

  Comme dans un conte d'apprentissage, le héros y subit des épreuves (l'une étant la tentation de l'arrêt définitif qui ferait l'économie du beau voyage: à la première étape le bon-à-rien faillit se satisfaire du poste de receveur), rencontre des opposants (jusqu'à un perroquet!) et des adjuvants (les rôles pouvant s'échanger) et, au-delà de l'Italie, l'objet de sa quête est une jeune femme rencontrée très tôt. Viendront rapidement dans un ensemble assez peu soucieux de vraisemblance et sur un rythme enlevé, outre ce que dit l'un des personnages, M. Léonard («révélations, repentir, réconciliation»), rendez-vous impromptus, brèves menaces, égarements fâcheux, déguisements, substitutions, confusions, méprises, déceptions provisoires, rencontres décisives, rebondissements euphorisants et, finalement, retrouvailles prévisibles même pour le lecteur, qui, longtemps, se demande qui est qui .... Autant dire que le séjour à Rome sera de brève durée.

 

 

Joie

 


   Il arrive que notre voyageur connaisse de temps en temps des échecs, éprouve des déceptions, subisse des désillusions amoureuses, pleure sur sa solitude (toujours passagère:«Chacun a son petit coin bien à lui sur terre, son poêle chaud, sa tasse de café, sa femme et son verre de vin le soir et tout à souhait! (...) Mais moi, je ne me plais nulle part. Il semble que j'arrive toujours trop tard et je n'ai nulle place en ce vaste monde.»(1)) La mélancolie lui vient souvent comme perce la nostalgie «de la fraîche et verte Allemagne, là-bas, derrière les monts!»

 Mais ce n’est pas ce que retient le lecteur. Ce livre est celui de la joie : tout est y allant, élan (l’image de la flêche s’impose souvent), envol, exaltation, exultation. Dans la traduction, les mots les plus fréquents sont bond, comble et cœur.

  Le plaisir est aussi bien dans l’endormissement soudain (combien d’heureuses siestes!) que dans le plaisir du réveil. Tout fait battre le cœur, tout est motif à sauter de joie. Tout est éveil, tout est printemps. Un moment de doute? Un coup d’archet et la danse de la vie reprend. L'allegro domine : parfois même le presto s'impose comme cette course folle au sud de la Lombardie qui file sans que le voyageur maîtrise rien des cochers (il se retrouve à Rome sans vraiment savoir comment). Et, quand l'adagio survient avec une lettre de la belle, le lecteur feint d'oublier de se demander comment on a pu trouver le héros dans un château si vieux et tellement reculé au fond des forêts...

 

  Ces bonds et rebonds, cet hymne à l'énergie, au désir, ce bonheur du corps et de l’esprit s’inscrivent dans un décor favorable.

 

 

Nature

 

 

   Certes, le héros traverse des forêts angoissantes et  découvre des replis menaçants mais, dans l’ensemble, cette nature n’est ni panique ni sauvage et l’idéal proposé est celui d’une campagne parfaitement cultivée (avec beaucoup de vignes) et de sages villages qui enrichissent la beauté du décor.

 Quelques points frappent dans le témoignage du propre-à- rien. Tout d’abord son goût pour une position spatialement dominante : confirmant son goût pour le vol ou l’envol et ses vertus aériennes, il aime surplomber les panoramas et grimpe très souvent (pieds ballants ou non) dans toutes sortes d’arbres. Ainsi «(…) par un après-midi de lourde chaleur, j’étais perché à la cime d’un grand arbre qui se dressait au flanc d’une montagne et je me balançais sur les branches qui dominaient la vallée profonde.»

 D’autre part, son regard est extraordinairement sensible à l’harmonie des espaces qu’il traverse : tout concourt à aiguiser ses sensations (visuelles, auditives (musique et bruits s’allient souvent), gustatives sans oublier son goût pour les parfums). Lit-il une missive surprise de la bien aimée? Alors « les rayons du soleil, tamisés par le feuillage, dansaient si capricieusement sur les lettres qu’elles se mêlaient sous mes regards en un papillotement de pétales dorés, vert tendre, ou rouges.» En toutes occasions la lumière (lunaire comme solaire) orchestre l’instant qu’il se plaît à décrire : «Les rayons du couchant étincelaient à travers la vigne, éclairant tantôt les bouteilles de vin et les fruits dont la table était garnie, tantôt les épaules rondes, pleines, éblouissantes, de la dame à la guitare.» La contemplation exclut rarement le désir….

 Dans cette nature dominée par le château et l’église, organisée en parcs sillonnés de belles allées sablées, constituée d’espaces accueillants avec fontaines, étangs (et inévitables cygnes), avec gloriettes charmantes, jolis pavillons, avec jardins soignés et fructueux (le héros est un temps jardinier), émerge ce qui ressemble à un idéal de société (plutôt autarcique) soumise à une économie et une "politique” très particulières: on voit rarement quelqu’un travailler - on mettra cet oubli sur le compte du regard inattentif du bon-à-rien....Un idéal patriarcal avec châtelains généreux (la promise du héros lui révèle que le comte leur a fait cadeau «du petit château qui brille là-bas au clair de lune (...) ainsi que du jardin et des vignobles»), nobliaux oisifs, serviteurs zélés, employés obéissants : on aurait du mal à deviner la plus légère contestation chez notre fils de meunier. Cet idéal repose sur le rêve d’un échange permanent entre les maîtres et serviteurs ou les employés. Il passe souvent par la fête comme, dès le début du récit, cette sérénade offerte à leur jeune maître par les domestiques. De nombreux passages festifs viennent célébrer une unanimité heureuse où le partage domine (la boisson («Le gobelet ([de vin] repassa à la ronde, l’ecclésiastique eut à cette occasion pour chacun un mot aimable et il se gagna ainsi tous les cœurs. Tous finirent par converser en un joyeux brouhaha»), les mets, fussent-ils modestes («Deux des musiciens retirèrent du feu un petit pot contenant du café et aussi du lait, sortirent du pain des poches de leurs manteaux, firent trempette et burent à tour de rôle à même le pot.»), la musique (même un air du Freischütz!), les histoires : voilà le conte de l’abondance, du don et de l’échange. Comme symbole la danse de la ronde (tantôt ouverte, tantôt fermée) revient fréquemment et trouve vers la fin sa forme initiatique la plus symboliquement accomplie. Dans sa belle homélie, le seigneur Léonard n’hésite pas à parler d’Arcadie.

 

 

           Ce conte souvent inventif (2), construit comme un rêve à la fois dynamique et nostalgique, riche en surprises et en rencontres vite fraternelles représente-t-il vraiment un art de voyager? On peut en douter : dès son départ, le propre-à-rien sait qu'il reviendra et il est rare que, même au cœur de ses accès d'enthousiasme, sa «patrie» ne lui manque pas. Inutile de souligner la force de ses «Vivat Östreich». Et, quand il est de retour, il constate avec plaisir que rien n'a bougé et que le même bruant «qui, jadis, ne manquait jamais de saluer le soleil couchant de sa sérénade, chantait encore comme si, depuis lors, rien dans l'univers n'eût changé.»

  Il dit vouloir apprendre mais quelles leçons retient-il  vraiment en dehors de sa fréquentation des étudiants pragois? En réalité, grâce à la générosité de son seigneur, il a gagné ses galons sociaux et c'est «embourgeoisé» qu'il repartira un jour pour voir (peut-être) enfin Rome.

         Voilà un Candide qui n'a pas besoin de Pangloss pour louer l'ordre et la beauté d'un monde qui lui épargne maux et vraie négativité. Propre à raconter le meilleur moment de sa vie, le propre-à-rien est propre à la Joie, ce qui est presque tout.

 

            « (...) - und es war alles, alles gut!»

 

 

Rossini le 7 janvier 2016

 

 

NOTES

 

(1)On mesure l'"ampleur" de sa philosophie de vie....

 

(2)On appréciera ses remarques amusantes sur la forme de certains chiffres, son sens des formules et de la caricature.

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20 décembre 2014 6 20 /12 /décembre /2014 06:15


«Vraiment pour un homme qui ne s'y était pas exercé depuis tant d'années, il avait un rire splendide, un rire absolument magnifique. Le père d'une longue lignée de rires éclatants.» (page 138)

 


 

    Conçu à Manchester en octobre 1843 et achevé vers novembre pour être publié (avec gravures et eaux-fortes) avant Noël 1843, ce conte d’apprentissage (pour le héros et le lecteur) fut écrit par Charles Dickens et, devenant rapidement célèbre, fonda un genre à lui seul.

 


 

 

 

      Londres. Au XIXè siècle, en plein hiver, sans électricité et avec un brouillard intense qui passe par fenêtres et trous de serrures. Il fait nuit à trois heures de l’après-midi et même, on y voit moins qu’en pleine nuit. Au cours de l’aventure, nous visiterons Londres dans tous ses quartiers (y compris les plus sordides («Les rues y étaient étroites et sales, les boutiques et les maisons misérables, les gens à demi nus, laids, ivres et traînant la savate. Les impasses et les voûtes, comme autant d'égoûts, dégorgeaient leurs immondices, leurs odeurs, leurs créatures répugnantes dans les rues tortueuses. Et de tout ce quartier montaient les relents du crime, de l'ordure et de la misère.»)) et irons même en direction d’une mine dans une lande peu éloignée.


  Dans cette ville vit et travaille un personnage bien peu sympathique:Ebenezer Scrooge, un être «secret, renfermé et aussi solitaire qu’une huître» et tellement insensible aux variations de climat qu’il ne craint ni le caniculaire ni le sibérien.... Bien connu vers la Bourse, il travaille dans un sombre magasin avec un seul commis qu’il exploite sans scrupule. Son associé Marley est mort depuis sept ans.


  Pour le dire vite, Scrooge est du genre scrogneugneu, replié sur lui-même, profondément inamical parce que misanthrope incapable de céder à la plus légère tentation de pitié. La mère de son commis dit ce que tout le monde pense: «Il faut que ce soit le jour de Noël, en effet, dit-elle, pour que nous buvions à la santé d’un homme aussi odieux, aussi pingre, aussi dur et aussi insensible que M. Scrooge
  Son plus grand défaut ? L’avarice: il lésine sur tout (la lumière, le charbon, la rétribution de son commis), il n’est pas un domaine où il ne fait pas des économies de bouts de chandelles et ne sait pas du tout ce qu’est la charité, surtout au moment de Noël, époque redoutable avec tous ces quémandeurs avides de faire le bien des malheureux. Sa vie est méthodiquement mesquine, étroite, régulière comme une horloge et la joie, le sentiment, l’amitié et encore moins l’amour n’y ont la moindre place. Sa demeure est lugubre et froide (ce qui ne le dérange en rien) mais immense, on se demande pourquoi alors que tant de Londoniens se contentent d’étroits taudis. Sa devise:l’obscurité ne coûte pas cher.


 Pourtant un soir de Noël… il aura la visite d’un spectre généreux, celui de son ancien associé, Jacob Marley, qui erre (malgré l’énorme chaîne qu’il doit supporter («elle était longue et se déroulait comme une queue; et elle était faite(...)de coffres-forts, de clefs, de cadenas, de Grands Livres, d’exploits, et de pesantes bourses forgées dans l’acier»)), torturé de remords et qui veut lui éviter le triste sort qui est le sien. Il lui annonce trois visites prochaines.

 Ainsi, sur la base classique des trois chances offertes d’ouvrir yeux et cœur commence un conte merveilleux d’invention simple avec de délicieux portraits et d’émouvantes rencontres.


 Le premier visiteur sera l’Esprit du Noël d’enfance (une sorte d’anamnèse), le deuxième celui du Noël du jour (joyeux géant gourmand et partageur) le troisième, sinistre, celui du Noël qui prophétise le pire et prépare à la mort.
 
 Livre des apparitions et disparitions, des métamorphoses (lieux, choses, êtres (tel ce spectre redevenant colonne de lit) dont notre animisme refoulé se délecte à satiété, livre des pouvoirs qui n’effraient pas l’enfant, des remontées dans le Temps et des prolepses menaçantes, il est surtout livre de l’abondance à portée de main et de bouche par la célébration d’un jour qui doit éclairer tous les autres. Cocagne du pauvre dans une ville où domine la misère. Corne parfois modeste qui se mue en allégresse, en expansion et relie tous les malades, les défavorisés, les menacés, les abandonnés, les négligés, les exilés, les oubliés.


 Voilà, avec certaines lenteurs qui sont un don du XIXème siècle aux modernes usés par l’ellipse et le court-circuit, voilà mêlé d’humour et d’ironie jamais cruelle, un hymne à l’utopie des petits riens, des gestes presque invisibles, des partages qui font lien sans qu’on le sache.

 

 

 

         Comme dans LA VIE EST BELLE de Capra, trop de familialisme, trop de misérabilisme, trop de larmoyant, trop d’irréelle moraline, trop de chantage aux bons sentiments? Pas assez de distanciation?


    Sans doute.

 

  Mais vous regarderez et traverserez autrement le brouillard (asile-enfer des fantômes qui ont échoué dans leur rachat d’un destin…) et, surtout, vous saurez pourquoi, malgré tous les Scrooge de la terre, la mémoire du cœur ne bat pas toujours en vain.(1)

 

 

Rossini, le 20 décembre 2014

 

 

   
(1) Si sous sommes sages nous lirons l’an prochain LE GRILLON DU FOYER.

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1 janvier 2013 2 01 /01 /janvier /2013 06:18




            Eugène Green nous offre un conte satirique qui a pour époque et arrière-plan la période allant des années soixante à la première décennie du troisième millénaire.

 Partant de l’opposition très ancienne des atticistes et des asianistes qui fit plus récemment le succès de l’Immortel Fumaroli, Green veut nous faire le tableau plaisant d’une longue guerre entre les défenseurs de la Tradition française et ceux de la révolution dans les têtes, les sexes, dans et par les œuvres.

 Si certains personnages sont reconnaissables, d’autres se veulent de synthèse, empruntant tel trait connu à tel intellectuel de gauche ou de droite et, à tous, le sens de l’opportunisme et de la palinodie.

 Quelques passages font sourire, quelques portraits sont enlevés. Certaines situations sont burlesques et  la pique du satiriste vise souvent juste.

 Les fervent(e)s sémiologues et les ardents défenseurs de la France “de toujours” méritaient-ils un conte inspiré de Voltaire? Fallait-il ajouter quelques  noms propres lourdement soulignés à une dénonciation aussi vieille au moins que l’ÉCCLÉSIASTE? Était-il nécessaire d’en passer par une banlieue aussi vraisemblable que l’Eldorado pour se sauver de l’ennui et de l’essoufflement? Pourquoi s’attarder sur pantins et bouffons s’ils ne furent que si peu? N’y avait-il alors pas quelques “Gilles”?

  Ne reprochons pas à Green de ne pas être Dos Passos pour une période qui le mériterait pourtant. Il reste qu’à le lire on regrette d’en venir à se demander si le jugement de Voltaire sur ses propres contes n’était pas fondé. 

  Pour ceux qui ont vécu cette période cette pochade stylée laisse au moins un goût de cendre.

 

 

  Rossini, le premier janvier 2013

 

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