Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
30 avril 2017 7 30 /04 /avril /2017 07:13

 

      C'est au hasard de la découverte en 1849 d'un manuscrit que l'on doit la lecture de ces Six récits au fil inconstant des jours qui ne fut publié qu'en 1877 et obtint tout de suite un succès inattendu. Son auteur, Shen Fu (surnommé Sanbai), nous invite à découvrir la vie chinoise sous Qianlong puis Jiaquing : vie privée, vie familiale, vie administrative et parfois commerciale, sujets assez rares dans une littérature qui alors ne faisait pas une grande place à l'autobiographie. (1) (2)

     Ce texte sans ambition est à la fois le tombeau d'une femme aimée   et la célébration d'un idéal de vie. Un texte tendu à quelques amis inconnus.

 

  Titre

 

  En partant du littéral Six notices sur une vie à la dérive, d'autres traductions ont été données. L'édition de Jacques Reclus proposa Récits d'une vie fugitive (Mémoires d'un lettré pauvre). Simon Leys préféra LE FIL INCONSTANT DES JOURS en révélant que ce titre est emprunté à un texte de Li BAI : «L'univers n'est que l'auberge des créatures, et le temps, l'hôte provisoire de l'éternité ; au fil inconstant des jours, notre vie n'est qu'un songe, et nos joies fugaces...»

    Le ton est donné. Une vie, presque rien, un songe fait de joies fugaces. Un passage. Un temps discontinu qui mêle le pire et le meilleur dont le récit fera la recension scrupuleuse, comme à contre-temps. 

    

 

 

   Composition

 

  De ce recueil de récits il ne reste que quatre parties sur six. Celles qui ont disparu semblent avoir été consacrées, pour l'une, à un voyage (en 1807) aux îles Ryu-Kyu (Okinawa) et, pour l'autre, à une sorte de bilan de sa vie qui dégageait la sagesse qu'il en tirait. Celles que nous pouvons lire n’obéissent pas à une chronologie rigoureuse mais sont  chacune fondées sur une thématique dominante. La première s’intitule Félicité conjugale : elle s’achève sur la nouvelle de la mort de sa femme dont nous vivrons les derniers moments plus loin dans une autre partie. À l'inverse, une bienfaisante sortie au moment de la Fête des Morts pouvait être placée dans la quatrième. La suivante isole Les petits agréments de l’existence et définit tout un idéal de vie. Viennent ensuite Les souvenirs amers : les épreuves et il faut reconnaître qu’ils sont nombreux : vie misérable (le froid, les créanciers, les vols), querelle d'héritage, maladie et mort de sa femme, du père, du fils Fengsen - mais des pertes tragiques seront évoquées ailleurs (comme celle de son frère juré mort à 22 ans et à jamais son meilleur ami). Enfin, ce sont les Souvenirs allègres : les insouciantes excursions que les trente années qu'il passa au service de diverses administrations ou dans ses compagnonnages lui permirent d'accomplir imparfaitement («(...) et comme il me fallait suivre mes supérieurs, je n'ai fait le plus souvent qu'entrevoir les plus beaux paysages à la manière des nuages qu'on regarde passer : je n'en gardais qu'une image fugitive, sans pouvoir m'enfoncer à loisir au sein de leurs lointaines et exquises retraites.») On verra combien sa mémoire était bonne et que son souvenir d’un site était souvent associé à quelqu’un, à quelque chose d’autre que le lieu. Malgré le choix thématique, rien n'est isolé, tout est tissé dans un ensemble dominé qui devait sûrement mener vers la partie finale.

  Cette construction a tout de même une conséquence : sans en avoir toujours conscience, nous passons à plusieurs reprises par les mêmes dates et les mêmes événements mais l'évocation change selon la thématique du chapitre.

 

Shen Fu

                       "Par nature, je suis simple et sans façons."

 

 Né en novembre (décembre en calendrier solaire) 1863 à Suzhou (Sou-tcheou), ville qui ne déteste pas un certain fasteil appartient à une famille plutôt "aisée" (il y aura toujours des domestiques chez ses parents comme chez lui, en dépit de la misère de son couple). Lettré de qualité (quoi qu’il dise - il cite sans cesse (et à propos) les poètes, connaît l'histoire de son pays et une curiosité culturelle l'anime toujours), il dut à regret arrêter ses études pour rejoindre (par obéissance) l’administration qu’il détestera toujours : «Mon séjour à Jixi m'avait donné l'occasion de contempler sur le vif toutes les incroyables bassesses qui ont cours dans les milieux administratifs» et, avec ses amis «discuter des promotions et des avancements de la Carrière Administrative» était proscrit. Il se tournera parfois vers le commerce (y compris de livres), sans grand succès, et tentera de vivre de ses peintures (il apprit auprès de l'excellent portraitiste Yang Bufan comme de quelques autres). Heureusement, dans les pires moments il fut engagé par des amis qui l'invitèrent à les suivre et à les épauler dans différentes tâches. Souvent dépendant il ne fut jamais quémandeur et sut toujours être reconnaissant. 

  Le texte révèle un homme de qualité dont la volonté de simplicité ne masque pas une vraie complexité. Dès l'enfance, il y a en lui un profond désir de contemplation que, plus tard, ses activités administratives contrarieront souvent : il songea par trois fois à s’isoler dans un ermitage et on le voit souvent bénir silence et solitude. Il apprécie d'autant la visite de quelques endroits qu'ils lui paraissent enviables pour une retraite. (3)

  Au plan intellectuel il aime la rigueur, l'analyse et on constate que dans ses remarques sur les plantes et dans ses descriptions de lieu il recherche la précision et possède le sens du classement et de la hiérarchisation. En même temps, il peut avoir d'étonnantes impulsions  comme pendant son séjour, sur les terres de Yongtai : « (...) quant à moi, n'étant plus retenu par aucune contrainte, je m'abandonnais à toutes les inspirations d'une fantaisie encore plus débridée : tantôt, je chantais à tue-tête, juché sur le dos d'un buffle, ou bien dans mon ivresse, j'allais danser le long des grèves.» 

 Il sera un homme amoureux qui ne souhaita pas vraiment la concubine que voulait lui offrir son épouse et il fréquenta peu les courtisanes  - une à Canton, Xier : très jeune, elle ressemble à sa femme Yun et tenta de se suicider à son départ. Cette idylle de quatre mois rapportée de façon pudique est présentée comme douce et presque fraternelle. À l'inverse de son compagnon Xiufeng il n'acheta pas la jeune fille comme concubine.

  Ami sincère et dévoué, il aime rien tant que célébrer la fraternité («Je suis d'un naturel fort sociable, et j'aime à recevoir des amis chez moi (...).», fût-ce dans la plus pénible misère. Toutes les occasions qu'offraient fêtes et retrouvailles le montrent bon vivant : il ne cache pas son penchant pour l'alcool à tel point qu'on comprend sa déception de n'avoir pu visiter le Palais des Orchidées si célèbre en Chine pour la réunion qui s'y tint en l'an 353 et que Simon Leys présente comme un retentissant manifeste éthique et esthétique de communion avec l'univers naturel.

 

 On retient encore de Shen Fu qu'il avait horreur des conventions "mondaines" et que s'il était très respectueux des traditions sociales (que de dictons toujours prêts à servir !) et religieuses (il honore des parents qui ne furent pas tendres avec lui (il recueille les objets qui appartinrent à son père), il croit au surnaturel, aux revenants, en la réincarnation (malgré des incertitudes), il est parfois hanté par un sentiment de faute tout en concédant que ses malheurs venaient plutôt de sa franche spontanéité), il prônait une certaine liberté dans les usages. S'il accomplit avec fidélité les rites funéraires pour son père et pour Yun, il transgressera pourtant (par folie reconnaît-il) une coutume pendant le deuil de sa femme.

  Cet homme ne rêvait que d'une existence humble : il fut heureux de partager la sienne avec Yun, comme des dieux égarés sur terre. Un temps, ils vécurent tous deux dans une maison justement baptisée "La Tour de la Souriante Simplicité". À son évocation de Yongtai, on devine chez lui une idéalisation de la civilisation agraire où «l'on vivait au rythme de la Nature, dans une candeur semblable à celle des Premiers âges » et son goût pour les jardins miniatures est très symbolique. Il n’attendait de la vie que des plaisirs modestes  : soin (artistique) des fleurs, repas entre amis, jeux littéraires parfois sophistiqués (surtout pas de cartes ni de jeux de hasard !), création artistique (peinture et poésie), visites des lieux sacrés (connus ou méconnus) et vie familiale équilibrée en compagnie d’une femme dont on verra qu’elle était exceptionnelle.

  Avec un fatalisme peu surprenant il reconnaît qu'il ne fut pas toujours comblé. Mais, soumis à une emprise idéologique puissante parce que multi-séculaire que son récit démontre abondamment et malgré des aléas souvent douloureux, il nous touche en suggérant comment il a pu (parfois) atteindre un idéal de vie que rendait possible un discret art de vivre. Ce n'est pas par hasard si de son côté Yun fait allusion au Récit de le Source des Fleurs de Pêcher au moment où elle est recueillie par Madame Hua.

 

   Avant de le connaître encore mieux grâce à ses excursions et ses goûts, isolons pour l'instant un trait qui a des conséquences sur l'ensemble du récit. Incontestablement, Shen Fu était un contemplatif capable aussi de grande activité. Cette dimension contemplative (attention passionnée qui a peu à voir avec celle d'un Occidental) lui a fait acquérir la consolante mémoire (des  lieux, des faits, des paroles, des sensations) qui nourrit son texte.

 

 

 Famille 

 

  Les éléments ethnographiques ne sont évidemment pas notre principal intérêt de lecture mais ces récits sont d’une grande richesse pour qui veut comprendre ce qu’était l’existence au quotidien d’un (pauvre) lettré chinois et de sa famille à la fin du XVIIIème et au début du XIX.  Notons que le narrateur est le premier à constater la diversité extrême des régions de la Chine (qu'il considère comme le monde entier) : en certains endroits, il lui semble être dans un autre pays et Canton le surprend beaucoup. Simon Leys signale qu'en quelques occasions le narrateur se comporte alors comme un voyageur occidental....

 

     Malgré le sens du respect et de la nuance dont use le narrateur on mesure la toute-puissance de la famille (souvent large). Elle est une étouffante machine fondée sur des préceptes excessivement normatifs et productrice de commérages (la réputation comptant beaucoup), de conflits et de répression  : le père, l'honorable Jiafu , gaspilleur (parfois généreux) a tout pouvoir dans ses désirs (les concubines) comme dans le commandement. Ainsi Shen Fu, encore enfant, fut marié à une fille qui mourut à l'âge de huit ans ; plus tard à peine marié, il devra partir trois mois pour suivre son père ; à 25 ans, il doit encore demander la permission de ses parents pour certaines initiatives. Il subira toujours les menaces violentes et les colères du père qui, de manière inique, expulsera le couple à un moment donné. Le père chinois avait même le pouvoir de vie et de mort sur les siens : notre narrateur faillit en faire les frais.

    Il y a pire que la soumission d'un fils : la domination que subissent les femmes reléguées, maltraitées (les pieds torturés) et ayant rarement un mot à dire dans la vente des enfants au plus offrant. On constate à chaque page des négociations pour les mariages, le concubinage ou la vente des filles pour la prostitution (comme Xier à Canton - leurs conditions sont parfaitement rapportées dans cet épisode). Le sort de Yun, si cultivée et si libre à sa façon, est symptomatique comme nous verrons bientôt : une fille de famille aisée se devait à cette époque d'être ignorante et seules les courtisanes et les femmes libres pouvaient être lettrées.

   Au rythme du couple nous vivons leur quotidien avec les heurs et malheurs de ceux qui partageant longtemps le toit d'une nombreuse famille : sous-entendus malveillants, malentendus, querelles interminables, rancœurs cuites et recuites. Quand ils sont enfin chez eux ce sont d'autres tracas qui les accablent. C'est sur ce fond que se détache ce couple admirable. 

 

UN PORTRAIT MÉMORABLE

                  «Ma vie est amère

 

  Bien que contrainte rudement par la société chinoise (elle ne peut sortir librement ni se rendre à certaines fêtes et dit un jour rêver d'entrevoir une fois le monde extérieur) et, qui plus est, sous un règne très pudibond, l’épouse du narrateur, Yun, est un personnage étonnant de liberté qui parvient tout de même à respecter scrupuleusement l'étiquette familiale, religieuse (elle pratique souvent les offrandes) et sociale...puisqu'elle est «aussi formaliste qu'un vieux pédant confucéen». Elle cite d'ailleurs facilement les Entretiens...

  Son intelligence et sa culture firent l'admiration de Shen Fu. Elle apprit à lire toute seule, composa tôt des vers, participa aux jeux littéraires de son mari et de ses amis, aima toujours vieux livres et peintures délabrées qu'elle sauvait et collectionnait.

  Certes, au sein de cette société si peu libérale, Yun se doit d’être toujours active dans un couple qui vit de très peu mais son mari loue surtout son habileté pratique et pas uniquement en broderie (où elle excelle comme le prouve l'épisode du Soûtra du Cœur) : elle est savante dans l'aménagement de l'espace, astucieuse dans ses calculs d'économie, ingénieuse dans les solutions de fortune (l'anecdote du réchaud). Plus largement, même si elle commet quelques erreurs (une lettre fâcheuse par exemple), elle est d'une grande lucidité sur les êtres. C'est elle qui, dans un petit séjour d'été, dessine l'espace idéal de vie qui aurait convenu à tous deux. Et, sur les sujets qui le passionnent le plus, l'esprit et les arts, le narrateur se plaît à reconnaître en elle une égale - voire mieux - dans ses réparties spirituelles d'une grande finesse (ainsi le don de la perle liée au Yin, l'échange sur le jasmin et la citronnelle, tant d'autres) - finesse qui va parfois jusqu'à la cruauté. Tout chez elle prend valeur symbolique et tout lieu, tout moment renvoie à des œuvres littéraires, attestation de sa large et profonde connaissance poétique. Plus notable encore : ses goûts et ses préférences en littérature (elle vénère plus Li Bai (l'auteur des mots qui donnèrent le titre) que Du Fu (le classique)) prouvent son indépendance face à son mari : en art comme en tout, elle aime le sensible, le singulier, l'inspiré plus que le codé, le normé, le forcé. C'est par la littérature que la plus grande liberté passait alors.

 

 Toutefois, il reste incontestable que la plupart de ses actes (sinon tous) obéissent à une logique du sacrifice dont il faudrait pouvoir démêler l'origine sociale et religieuse de la part personnelle, en particulier dans l'étonnante insistance (4) qu'elle met à offrir une concubine à son mari qui n'en veut pas. Elle supporte les injustices de ses beaux-parents, s'accommode de la vie précaire de son couple et des fréquentes absences du narrateur. Gravement malade pendant huit années (d'importantes pertes de sang qui l’affaiblissent), elle se passe de médicaments et de médecin, tolère les pires conditions climatiques, accepte toutes les privations. Sans jamais se plaindre, sans se mettre en valeur, elle se conduit avec héroïsme, persuadée d'avoir connu un bonheur qu'elle trouve « surnaturel». Dans le bilan des  vingt-trois ans de leur vie commune qu'elle dresse avant de mourir elle ne se détache pas de l'idée d'un Ordre qui les punit pour le déséquilibre que leur excès passionnel a introduit :«Notre audace a dû offenser le Créateur qui, en châtiment, nous a accablés de tous les maux qui guettent les amants (...).» Ce que confirme l'auteur de ce tombeau littéraire dans un accès de moraline sans doute sincère mais qui n'occulte pas la vraie grandeur d'une union qui connut l'audace sans aller jusqu'à l'impensable révolte. (5)

 

 Un art de vivre

 

       «Tout souci vulgaire était aboli, nous nous sentions légers et libres

 

    L'instabilité (forcée) du narrateur et de son couple est frappante :  on a vu que Shen Fu a longtemps suivi son père dans ses fonctions auprès de préfets, qu'il a connu différentes missions de fonctionnaire (il fut chargé d'aménager la résidence de voyage de l'Empereur à Nandouyu en 1784), sans oublier ses tentatives dans le commerce et ses voyages d'accompagnement d'amis assez haut placés (comme Zhuotang). En outre, en raison de querelles intestines, Yun et son mari durent quitter le foyer des parents et trouvèrent des abris momentanés grâce à la bienveillance d'amis.

  Malgré toutes ces contraintes et grâce à ces errances qui furent aussi une chance, le narrateur eut le loisir de se ménager de plaisants moments au contact de la nature perçue avec une culture exigeante. Un emploi loin de chez lui offrait toujours l'occasion de visiter des lieux connus ou délaissés. Rien ne le rebutait ; tout l'attirait, tout le poussait à marcher, à escalader (parfois dangereusement), à braver la neige comme l'extrême chaleur. En tout lieu, il garda une inépuisable capacité d'émerveillement (qu'on songe à sa découverte exaltée du Fleuve Bleu). 

 Ses réflexions sur les plantes et le récit de ses pérégrinations  complètent au mieux l'auto-portrait du rédacteur et révèlent encore plus ses aspirations profondes. Retenons toujours que dans cette civilisation l'important se joue aussi dans le minuscule et que la partie n'y est jamais isolable en tant que telle. Dans l'humble, le réduit, le peu perceptible se manifeste la grandeur de cette culture.

 

  Ainsi la deuxième partie se transforme peu à peu en leçons de choses et en guide pratique dominé par une esthétique façonnée par des centaines de générations : nous savons tout sur ses fleurs préférées (à Canton il est étonné d'en découvrir d'inconnues), sur l’art de tailler, de planter, de composer un bouquet (picturalement mais sans excès de recherche)  - il en pose toujours un sur sa table. Le moindre geste semble l'aboutissement d'un millénaire. Sa conception du jardin est animée par un souci d’espacement, de rythme, de variation : «En fait, tout le secret tient en ces quelques principes  : créer de petits espaces clos au sein de vastes étendues ; donner une illusion d'étendue quand l'espace est réduit; donner de la densité aux vides en matérialisant l'irréel ; ouvrir les espaces denses en irréalisant le réel ; alterner le mystère et l'évidence, les approches faciles et les retraites profondes.» Rarement comme dans cet art des jardins (qui éclaire d'avance toutes les descriptions de la quatrième partie) auront été aussi bien et aussi simplement mises en scène ces polarités (non excluantes) comme le petit / le grand, l'ouvert / le barré, le droit / le courbe, le rocailleux / le végétal etc.) fondées sur le mobile paradigme du Vide et du Plein (6).

    Sur cette base, car tout se tient, c’est dans son esthétique (qui  passe nécessairement dans le texte chinois et que seuls perçoivent les sinologues (7)), qu'en dépit de ce qui pesait alors sur un Chinois et une Chinoise, l’on comprend un art de vivre finalement choisi qu'il décline parfaitement sans faire la leçon à qui que ce soit.

    Curieux impénitent (y compris des bâtiments de défense à Canton  - d'évidence il a un penchant pour la technique et les grands travaux (forteresses et canalisation)), Shen Fu révèle une volonté d'exactitude qui transparaît en de nombreuses et solides descriptions : l'itinéraire, l'approche du lieu, l'orientation, les repères spatiaux, les fleurs de la saison  lui importent beaucoup. On apprécie l'étendue de sa mémoire : il est capable de décrire précisément les quatre vieux cyprès situés non loin du Mont Dengwei et datant de l'époque des Han mais il est vrai qu'il lui arrivait de dessiner ou peindre sur des feuillets. Il corrige fièrement des erreurs commises par d'autres visiteurs ou dénonce des légendes qu'on reproduit à tort (pourtant il semble croire à l'anecdote de Huang Chao s'attaquant au miroir de pierre....). Non sans humour, il s'interroge plaisamment sur les conditions de pêche de l'ermite Yan Guang. Il s'en voudrait d'inventer et dit avec franchise les paysages qu'il manqua (le Mont Jiaoshan qu'il vit sans l'escalader, le temple sur une île du Fleuve Bleu, le lit des Immortels (selon des porteurs), le mirage marin de Dengzhou, la résidence de Song Yu, et pour cause, il n'y a plus rien). Il reconnaît avec honnêteté des déceptions dues à des saisons défavorables ; il admet son erreur au sujet de la Grotte du Soleil Pourpre et encourage le visiteur à plus de perspicacité. On trouve dans ces pages les conseils avisés d'un marcheur soucieux de rendre service : quelle distance il faut franchir, à quel moment il faut se trouver dans tel lieu (la Tour des Brumes est encore plus belle sous la lune), et comment il convient de regarder les Monts Jinshan et Jiaoshan (le premier gagne à être vu de loin, et le second  de près). Dans chacune de ses évocations se mêlent le solide, le permanent et la touche de l'instant unique, cette tonalité singulière (une couleur, un bruit) qui offre une impression dominante personnelle et laisse le futur visiteur libre de trouver, dans une actualisation inédite, son moment parfait. Et qui, probablement, consolide la mémoire et sa résistance au temps.

  Une autre ambition retient notre attention : comme il respecta avec passion les choix poétiques de Yun, il insiste sur son propre souci d'autonomie dans l'expression du goût. Il refuse d'être influencé et les lieux cotés ne l'impressionnent en aucun cas : il ne se gêne pas pour dire que la Grotte de la Maison de Pierre n'a rien de bien remarquable ou que, parmi de nombreux autres cas, le site «baptisé"Le Soleil Levant sur les Collines du Sichuan" n'offre que des banalités » telles que l'on peut s'en passer.

 Son seul grand critère d’appréciation? En tout lieu (agreste de préférence) et sur tout sujet, le naturel. Notion parfaitement culturelle....

 Tout ce qui fausse la nature (le manque de sobriété, l’artifice, le postiche, le trop recherché) lui déplait. Ainsi tel jardin condense-t-il bien des défauts que Shen Fu déteste et, en creux, dévoile ses préférences : «[il] avait été aménagé grâce à la générosité d'un négociant en produits occidentaux, s'étendait sur un immense espace, mais il ne présentait qu'une accumulation désordonnée de détails et d'ornements sans aucune conception d'ensemble ; et les collines artificielles et les rocailles, qui en formaient le fond, étaient mal balancées et dépourvues de rythme.» On comprend peu à peu que son lieu idéal suppose des montagnes qui ferment le décor et que relève la présence d'un lac révélé soudain par l'échancrure de roches. Toutefois, il n’est pas intolérant et trouve même du plaisir dans les constructions qui osent l’artifice. Au sujet des Jardins de Pingshan il loue «la fantaisie inspirée et l’imagination de l’architecte qui ont réussi à concurrencer si heureusement les effets de la Nature, que même les bassins et les palais des contes de fées n’en sauraient surpasser la splendeur.» Plus loin, il parle encore du génie de l’architecte et de son intuition divine. Ailleurs, il est admiratif devant l'invention architecturale qui présida à la construction du jardin de Monsieur Wang  ce qui confirme bien la délectation que lui procurent les jeux avec l'illusion et l'irréel. 

  L'art des plantes et celui des jardins convergent parce qu'ils obéissent, quelle que soit l'échelle, aux mêmes principes du Vide et du Plein, de l'ouvert et du fermé, du réel et de l'irréel, du mobile et du stable. Même si, non sans assimilation fautive de notre part, on devine chez Shen Fu une certaine admiration pour ce qu'on nomme à la même époque en Europe le sublime (l'Océan le fascine), il importe de saisir que la dimension miniature qu'il aime agencer (dans un bouquet) et admirer dans un modeste jardin de monastère  aide  à comprendre combien l'esthétique qu'il apprécie dépend de composantes qui sont toujours plus ou moins les mêmes et de la combinatoire choisie, toutes deux inséparables du moment qui est la note profonde qui décide de la qualité de la contemplation (active, tendue, vivante comme on sait). Rien que le déplacement, le mouvement vers le temple ou la grotte font aussi partie de l'art de voir, de sentir.

 

        Ce n'est pas parce que les sinologues trouvent des joies et des richesses qui échappent au lecteur commun que nous sommes qu'il faut négliger un texte si sobrement dense. Sur un fond pesant de contraintes dues à une très longue histoire, deux figures attachantes émergent et illustrent une façon d'y échapper en tirant le plus grand profit des chances qu'offre cette puissante civilisation millénaire.  

    Il nous manque la partie dans laquelle Shen Fu exposait la sagesse qu'il devait au fil inconstant de sa vie. Le hasard nous a donc donné la possibilité originale de lire aussi ces récits en fonction de ce vide.

 

Rossini, le 17 mai 2017 

 

NOTES

1) Il existe deux traductions en français. Nullement sinologue, nous avons choisi celle de Pierre Ryckmans / Simon Leys dont la fluidité est incontestable. Ses notes (moins nombreuses que celles de l'édition de Jacques Reclus chez Gallimard) sont remarquables. 

2) Shen Fu donne son âge (46 ans) au moment de la rédaction d'un passage de la quatrième partie.

3)Il faut admettre qu'à l'occasion de ses excursions vers des pavillons reculés il offre des images contradictoires de l'érémitisme : il laisse entendre que certains moines se livrent à la macération de corps et cœur  mais force est de reconnaître que les moines qui l'accueillent sont le plus souvent de joyeux fêtards et de solides mangeurs et buveurs sans parler des moines mondains qu'il apercevait dans sa ville natale. Parmi d'autres, on retiendra la belle figure de l'Ermite des Bambous. 

(4) Doit-on parler de sororité trouble? En tout cas, le narrateur ne craint pas de dire que la défection forcée de Hanyuan «contribua finalement à hâter la mort de Yun.»

(5) Notons qu'en une occasion, à l'instigation de son mari Yun eut aussi l'audace de se déguiser en homme. Ce fut de courte durée.

(6) À ce sujet, on lira avec profit la puissante note n°13 de notre édition.

(7) Sur la notion de paysage en Chine on peut se reporter au livre récent (2014) de F. JulienVivre de paysage ou l'impensé de la raison (Gallimard).

 

Repost 0
5 juillet 2016 2 05 /07 /juillet /2016 07:25

                                                               

 

     «Il concluait son récit en disant que, après tout, chez nous c'était mieux que n'importe où ailleurs.» (pp168/9)

 

      «Parfois elles chantaient la chanson du mineur qui revient de la mine, ou celle de la maison de l'aimé qui n'est que pierres et toiles d'araignée mais qui aux yeus de l'aimée, est un palais avec des rideaux brodés.» (page 153)

 

                                     •••

 

            Un petit village de la Vénétie, collé à la montagne et entouré de hameaux. On nomme cet espace le haut Plateau.

 

      OUVERTURE «Le silence et la pénombre étaient remplis de souvenirs qui semblaient demander la parole


    Un jour d’automne, le narrateur (dans le récit apparaît souvent un Mario et on passe parfois devant la boutique des Stern ; enfant il aimait écrire) se rend dans un des hameaux : tout est mort, abandonné. Portes et volets sont clos. La nature a repris sa liberté et envahit tout. Beaucoup de temps a passé.


  C’est comme un lever de rideau. La chronique, toute de retenue, évoquera lentement les personnages qui vivaient  autrefois dans cet endroit après avoir connu, lors de la Grande Guerre, les violents combats entre Austro-Hongrois et Italiens

 

 Que s’est-il passé?  Pourquoi ce vide, cet abandon? C’est ce que nous raconte Mario Rigoni Stern dans un texte simplement profond publié en 1995. Un texte au bout duquel se trouve aussi une isba abandonnée.

 

          GIACOMO

 

 

    Né en 1920, enfant de ce pays âpre, vivant entre mère, grand-mère et sœur aînée (Giovanni, le père, est allé travailler trois ans en Lorraine, il ira aussi dans la région de Chambéry, plus loin encore, en Afrique, à la fin des années 30) avant de se rapprocher d’Irène, sa petite amie, Giacomo réussit bien à l’école et avec un corps très athlétique, court dans les alpages, s’amuse aux rythmes de la nature, profite de la mode naissante du ski. Il y a là de quoi faire une vie simple, riche, alerte, fraternelle. Ce ne sera qu’un destin tragique qui s’achèvera vers l’âge de 20 ans.


         SAISONS

 

    Le mot saison revient souvent à l’attaque des chapitres et le narrateur éprouve le besoin de donner à chacune sa couleur unique, son odeur précise, sa touche particulière. Ainsi juin c’est l’odeur du foin coupé. La chasse en automne apporte d’autres bonnes sensations. Chaque moment de l’année est associé à des fruits, à des fleurs, à des oiseaux : ceux qu’on capture, ceux dont le chant traverse l’espace et parle du temps qui revient. Grives «qui à l’automne, remplissaient les filets des tenderies», alouettes du printemps, coucous d’avril. Un autre repère dans le récit  : les fêtes qui scandent l’année (surtout la Saint-Matthieu, fête patronale avec «sa splendeur dans les rues et sur les places du chef-lieu» et avec  la venue  «d’alpagistes, bergers, récupérateurs, charretiers, bûcherons» qui se retrouvent «pour passer un peu de temps ensemble entre amis, boire un verre et manger la soupe aux tripes en y trempant leur pain.»
  On se croirait dans une société close où dominent répétitions et rites. Ce n’est pas si simple : ainsi, par exemple, l’hiver rigoureux apporte de plus en plus de skieurs qui, avec bien d’autres modifications beaucoup plus radicales, changent l’économie de la région.

 

UN VILLAGE APRÈS LA GRANDE GUERRE

 

  On le découvre en suivant son quotidien et celui de la famille de Giacomo. Le décor est sublime : jusqu’alors le travail des hommes l’embellissait encore («Au mois d'avril, avec l'arrivée du coucou, les travaux achevés apparaissaient si bien ordonnés, précis et harmonieux que le paysage s'en trouvait  agrémenté et, pour ceux qui montaient vers le Peraeitle, ils étaient si beaux à regarder que le lieu était appelé les "jardins".») Dans cette montagne que l'on ne quittait presque jamais (1) (la grand-mère ne connaîtra de voyage qu'une fois vers  Vicenza et quand Giacomo et Irène vont faire une balade en vélo aux limites de leur petite région ils ont l'impression de contempler un monde inconnu),  la vie est très pauvre et le repas du dimanche est une belle exception («la polenta sur le tailloir, du saucisson de couenne, de la choucroute et du petit salé attendaient Giacomo.») On ne se plaint pas et on se dit qu'il y a plus misérable que soi : ainsi Giacomo découvre-t-il dans quelles conditions la famille d'Irène vivait en 1916 (une quasi étable)).

  Mais toujours plus, il faut tout calculer (vendre une vache, un champ, planter tôt, travailler les terrains indivis) car l'autarcie relative ne paie plus malgré les (minces) envois du père de Giacomo. Il est souvent nécessaire de recourir au troc. 

  Pendant un temps, on a le sentiment que le narrateur nous fait vivre dans l’infra-historique. Les tâches sont réparties : semailles et entretien pour les femmes, récupération des métaux pour les hommes, "loisirs" utiles pour les enfants. On a dit l'importance des fêtes ; les usages antiques demeurent ; les enfants ramassent le bois ;  les règles non écrites sont respectées et la tradition fait que le village se soulève quand on veut lui imposer une nouvelle race de taureaux. On se dit que ce sont des rites venus de loin qui animent la petite communauté des villageois à la solidarité si précieuse. L'évocation de la réinstallation des cloches à l'attaque de la chronique est hautement symbolique : leurs prénoms reconduits, leurs fonctions respectées (le Matio pour les feux d'incendie, pour écarter les orages, pour réunir le conseil municipal; la Maria pour l'Angélus;  le Toni tout seul pour le glas des hommes; la Giovanna toute seule pour le glas des femmes et les deux ensemble sonnaient le glas pour l'enterrement.»), leur alliage embelli par les dons des hommes et des femmes en bagues et boucles d'oreilles et colliers. Mais dans le regard mélancolique du narrateur on ne devine aucun regret d'une Terre mythique (et pourtant quel geste d'Irène parmi les narcisses!) ou d'une Tradition toute-puissante et irrécusable : seulement la conscience de variations qui construisent un Temps dont l'homme n'est pas brutalement exclu et où chacun se connaît (les noms des personnes s'accumulent et résonnent dans le livre de façon étonnante).

 

 L’Histoire

 

  Elle n’a jamais été absente, il s’en faut. Il y a peu alors, la Grande Guerre est passée : on verra qu'elle est encore là, comme un spectre. (2)  On a vu que dans la montagne ont été livrées de furieuses attaques entre Italiens et Autrichiens. Des légendes se répètent et surtout demeurent, à peine ensevelis, des restes des combats. Giacomo et ses amis vont y faire de la récupération de munitions afin de vendre le cuivre et le plomb. Pour Giacomo une place de cinéma (un Tom Mix) est à ce prix.

 

  La crise économique vient jusque dans la montagne : le père a déjà émigré à deux reprises, Olga, la sœur aînée se marie avant de partir en Australie avec son fiancé. Les apprentis ne sont pas payés. «À l'époque il y avait des gens qui ne pouvaient même pas s'acheter de quoi accompagner la polenta et tous les trois, quatre jours, dans l'attente de pouvoir vendre ce qu'ils trouveraient en creusant, ils prenaient du sang au cou de la vache qu'ils avaient dans leur étable et ils le mangeaient cuit avec de l'oignon.(...) Beaucoup d'enfants attrapaient les oiseaux dans la glu ou avec une fronde, c'était là, pour certaines familles, le seul plat de viande.» Devant le peu d’offres de travail, la récupération  deviendra une activité majeure malgré des prix dérisoires mais salvateurs à force de fouilles et en dépit des risques : nombreux sont ceux qui en sortent mutilés ou qui en meurent. On entre à nouveau dans l'interminable et froide saison de l'Histoire.

 Par petites touches, par quelques quelques faits encore mineurs, l’invasion sournoise mais massive du fascisme apparaît dans le quotidien de la région : on dépossède, on exproprie, ce qui revient à liquider l’économie précédente. Commence alors en quelques années la deuxième guerre de la région, guerre idéologique dans un premier temps : l’école (pour le temps long de l'appropriation et de la réécriture du passé - la sagacité des anciens ne suffit pas à les contrecarrer) et, plus tard quand viendra l'électricité, la radio (pour le temps court de la propagande, comme lors de la déclaration de guerre à l'Abyssinie (si riche «en or,  pétrole, fer café, terres fertiles à exploiter»!)) diffusée sur la place devant la mairie) jouent un grand rôle.

 La crise de 29 et la réévaluation de la lire aidant, le chômage et l'austérité progressent dans l'économie "modernisée" de la région. Il faut alors instaurer un régime de plus en plus oppressif voire répressif.

 Avec méthode, on embrigade la jeunesse avec le sport et avec les camps. Ainsi en août 31 on installe un rassemblement pour les enfants des Italiens qui sont à l’étranger : le père de Giacomo y travaillera deux mois et profitera du gâchis des cuisines pour nourrir mieux les siens.  Des personnages fascites de relative importance viendront visiter le camp. On enrégimente («balilla, avant-gardistes, jeunes fascistes, miliciens, Petitres Italiennes, Jeunes Italiennes, femmes fascistes» - les majuscules pullulent et grossissent). On normalise le vocabulaire (gare à ne pas employer camarades au lieu de compagnon !). On encadre, on encourage la surveillance des voisins, la délation, on recrute pour le parti, ce qui donne de beaux avantages (en termes de places et de pouvoir). De plus en plus, la société fasciste mobilise à tout-va en ne tenant aucun compte du savoir né de l'expérience séculaire (ainsi l'épisode de la race des taureaux). Parmi les jeunes, les moins convaincus cherchent une fonction qui les mettrait à l'abri de l'émigration ou de la guerre. Pour masquer les échecs intérieurs on joue l'union en vantant la guerre lointaine et la colonisation qui doit tellement rapporter. Il y a longtemps que sous le fascisme la mendicité est interdite. Signe que la pauvreté (visible) a disparu....

 On conditionne aussi par les travaux, évidemment gigantesques : on connaît l'idéal fasciste de l'architecture écrasante (un jour, Giovanni sera perdu dans la nouvelle gare de Milan). Dans la montagne, un aéroport militaire est programmé (le souvenir de D'Annunzio est encore dans les mémoires) : il privera les locaux de ressources agricoles évidentes. Plus édifiant encore, plus grandiloquent : on a entrepris pour quelques années (l’hiver interdisant les travaux), en face du hameau,  sur les collines des Laiten qui servaient de terrain de jeu aux enfants, un chantier lourdement symbolique : un colossal ossuaire tout de ciment et marbre sans défaut qui sera inauguré en juillet 1938 par le roi (d’Italie et d’Albanie, empereur d’Éthiopie…) et visité par le Duce lui-même. Pour ce triomphe du minéral et du monumental fascistes on alla aussi bien déterrer des cadavres (dont ceux du champ de bataille et des fosses communes) que désinhumer des cimetières de la région : «Ainsi furent détruits bien des cimetières tranquilles au milieu des près et des bois, remplacés par ce grand arc de style impérial...» Sous le fascime on mobilise même les morts....


  Une fois cette construction achevée, la crise locale se renforça.

 

  Qu'on ne se méprenne pas. Cette chronique évoque l'Histoire mais sans prétendre à la synthèse. Par quelques faits, elle se contente d'aider à comprendre concrètement ce qu'il advint et de saisir de l'intérieur la logique de l'élimination d'une forme de socialité.

 

CONTRE-HISTOIRE

 

  «Le Colonel fou est comme ces types qui croient qu'ils ont raison: ce qu'ils font est toujours juste. Comme le Duce.»

 

  Si beaucoup adoptent le fascisme par conviction ou par intérêt et opportunisme, la chronique montre bien que l’adhésion n’est pas unanime. Peu éduquée pourtant, la grand-mère de Giacomo sait toujours rectifier ce que la propagande diffuse. Giovanni a beaucoup appris de sa guerre dans le Bataillon Bassano, 6è régiment de chasseurs alpins. Il a une connaissance précise de ce qui s’est réellement passé (les révoltes pacifistes qu’on liquida par les armes, la solidarité provisoire avec l’ennemi pour des raisons humaines qui dépassent la notion de camp). Ici et là, on parle du socialisme à voix basse ; certains rêvent de la solution soviétique («Il faut espérer dans la Russie, c'est les Russes qui tiendront tête aux Allemands. Le peuple allemand se laisse influencer par les capitalistes fabricants d'armes, mais en Russie la classe ouvrière est au pouvoir. On en a assez, nous, de la faim, de la misère, de l'émigration et de la guerre. Il serait temps de se réveiller.») ; on parodie avec talent le Duce et le père de Giacomo le critique parfois. Pendant le chantier de l'ossuaire, quelques mains écrivent au charbon “le DUCE AU POTEAU” ou encore “À BAS LE FASCISME ! MUSSOLINI SALAUD” “VIVE L’INTERNATIONALE ! VIVE LÉNINE". Comme il y avait du retard dans le paiement des travaux de ce bâtiment manifeste, un jour, une grève prit forme spontanément. Convoqué, Giacomo, qui y participa, s'en sortit par une excuse inventée et un impeccable salut à la romaine. Il ne céda pas à l'invitation d'espionner les ouvriers pour le bien du Duce.

 

 Plus tard on apprendra que deux frères cordonniers de profession distribuent (en habit fasciste) «des feuilles de propagande antifasciste qui sont lues et cachées sous les tas de bois.» Sur l’Abyssinie, comme quelques amis, le père de Giacomo est d’une grande lucidité mais il lui faudra aussi partir pour faire vivre les siens. Au moment de la déclaration de guerre Nin Sech maudit le fascisme et la maison de Savoie ; peu avant, il avait eu des mots qui condensent tout le livre :

 

«Pensez un peu, disait Nin, d'abord tirer pour tuer les hommes et maintenant aller à la recherche des obus pour pouvoir manger!» Et tuer encore, faut-il ajouter.

 

 

LA RÉCUPÉRATION

 

    Cette activité aux formes multiples domine la chronique. Stern n’en fait pas un symbole mais l’occupation de tous condense la dérision tragique de ce moment de l’Histoire. Les combats ont fait là-bas des milliers de morts (Italiens, Autrichiens, Anglais, un peu plus haut dans la montagne). Ceux qui, sans en tirer un profit militaire ou civil, ont survécu à la guerre savent bien son inutilité profonde et le détournement cyniques des héroïsmes. Elle n’a rien changé au sort des miséreux et pour survivre dans une économie fragile et sabotée par le fascisme il faut exploiter ce qui est resté enfoui dans la terre. Et, au bout du compte, ce qui n’était qu’une pratique de survie deviendra une recherche presque à temps plein, les restes de la première guerre (qui tuent encore ceux qui prospectent sans prendre de précautions) servant à l’armement de la suivante. Au lieu de cultiver au mieux la terre, on la fouille pour augmenter une culture de la mort. Certains obus servaient de vases pour les tombes: ils serviront à la conquête de l’Éthiopie.
    Emblème de l’absurde, la récupération a une autre fonction : pour les combattants de 1916 et leurs descendants la fréquentation des galeries et des tranchées où gisent encore des morts et leurs armes se transforme en une véritable leçon d’humanité et d'histoire. Dans ces fouilles, on comprend, outre la folie des ordres («Mais regarde un peu ces pauvres bersagliers. Leurs bicyclettes sur l'épaule grimpant cette pente où on a du mal à tenir debout sur ses jambes. Où voulaient-ils aller? À Trente à bicyclette en passant par les montagnes? Il faut vraiment dire que les commandants étaient fous!»), les réactions des combattants, leur courage, leurs faiblesses inévitables comme leur besoin de solidarité avec un "ennemi" jeté dans la même tourmente pour des raisons qui ne peuvent que dépasser tout homme sensible. Le père de Giacomo tirera la rude leçon de l'Histoire :« Pour savoir comment les choses se sont passées, les commandants devraient venir apprendre chez les récupérateurs et non pas lire les histoires dans les livres.» Mais resteraient-ils des commandants?

 

 

«Je suis mon destin»

 

 

   «Des fois le temps va vite, des fois il va lentement. Comme tu vois, ils m'ont mis dans l'infanterie. Je suis mon destin.»


  Quand il voulut trouver une place qui ne le compromettrait pas trop, Giacomo chercha une fonction proche de ses passions, l'inspection des forêts (il savait si bien la classification des arbres et des plantes). Quelque chose s'y opposait. Excellent skieur, il ne fut même pas chasseur alpin : placé dans l'infanterie, on le ballotta de poste en poste pour finir par l’envoyer sur le front russe. Dans la société fasciste il y a toujours une archive prête à servir.

 

 

 

          Sans grands mots, sans célébration factice, sans voix forcée, ce beau livre parvient à dire une tragédie commune alors, hélas. Malgré la pudeur du narrateur le cœur se serre quand on lit la dernière rencontre de Mario et de Giacomo sur un quai de gare et l'ouverture de la chronique se comprend d'autant mieux. On voudrait tellement que Giacomo ait eu la possibilité de rendre Michel Strogoff qu'il devait à Mario.

 

        Que reste-t-il de Giacomo ? Ce modeste tombeau à l'abri de toutes les emphases, le souvenir de quelques gestes simples mais inoubliables (comme ces cadeaux si noblement pauvres qui parsèment le récit et soudent une humanité) et, gravés en nous, à jamais vivants, les mots écrits (au temps présent) avec un morceau de charbon dans une isba abandonnée.

 

 

Rossini le 11 juillet 2016                      ... à Beppe...

 

 

NOTES

 

(1) En dehors de l'émigration provisoire pour le travail ou définitive («Maintenant dans les familles et dans les hameaux ils étaient habitués à voir partir les parents et les voisins; la France, la Suisse, l'Australie, l'Amérique, l'Afrique étaient des lieux lointains mais familiers également, car tout le monde avait un proche dans un pays ou dans un autre.»)

(2) Au chapitre 17, on lira le troublant récit de Nando de l'Ecchele.

 

Repost 0
Published by calmeblog - dans chronique
commenter cet article
21 février 2014 5 21 /02 /février /2014 17:32



   


  "Oh! L'infini du possible!" (page 80)

 

  "Où se trouvait la source de l'invisible joie?" (page 173)

 

  "Symbole et signe, que le mot. Charme qui aspire les êtres, les paysages, les usines et les Chinois. Ainsi, l'objet se transforme en mot, le mot crée à nouveau l'objet. Mais intriqué, fondu, tissé dans une forme fantastique." (page 23)

 

 

                                   ☛☚

 

 

     Après la Grande Crise, un quartier, une rue de Monterey (Californie-la ville de Steinbeck), dont nous découvrons, chapitre après chapitre, quelques habitants. Le domaine des conserveries. Cannery row. Le titre original de ce roman publié en 1945.


 Pas loin, l’océan, ses marées, la baie. La rue quand les affaires commerciales de la journée ont pris fin:le chemin des poulets, un terrain vague ("encombrés de vieilles chaudières, de tuyaux rouillés, de bois de charpente, et d’un amoncellement de gros bidons"), des rails, la boutique de Lee Chong (il est à l’ouverture du livre), un hangar qui est devenu “le Palais des Coups” (lieu de vie de Mack et de sa bande), un claque très digne, LE DRAPEAU DE L’OURS (chez Dora), son laboratoire Biologique de l’Ouest (l'empire de Doc), l’usine Hediondo et, partout, des chats gavés de poissons. Sur la colline, une église. Bien plus loin, la “fameuse montée du Carmel”.
  
  Une chronique peu chronologique, parfois précisément datée (la prohibition ou 1937), plutôt fondée sur des analepses insituables dans le temps mais d’une époque relativement récente par rapport à la publication du livre.

  Le conteur se souvient et, au gré de sa mémoire et de ses réflexions (il aime le gnomique), il nous parle de ce qu’il connaît bien et de ce qu’il apprécie dans cet espace réduit qui contient tout un univers....
  Grâce à lui on voit passer ou vivre des actifs, des inactifs, des solitaires (comme Doc), des hommes qui ne peuvent vivre qu’en groupe (comme les amis de Mack)…. Naturellement il y a les filles de chez Dora, quelques épouses et quelques maîtresses de passage mais c’est surtout un monde masculin. On apprend même des éléments de la biographie de Stevenson et surtout d’un auteur peu connu, Josh Billings, gloire de Monterey. Avant Steinbeck.
 
  En de courts chapitres, des anecdotes s’ajoutent les unes aux autres. Un seul épisode est longuement préparé et prend plus de place:la fête à Doc. Elle aura lieu deux fois.

  De ce chapelet de récits émergent soudain puis disparaissent (provisoirement ou à jamais) de petits personnages saisis sur le vif. Notre humanité s’enrichit à l’évocation du peintre Henry aux manières changeantes et au bateau inachevable, au contact d’Hazel qui aime rien tant que les questions et le rythme des mots plutôt que leur sens, à la fréquentation du génie de la mécanique Gay, à l’écoute des moments dépressifs de Mack….Central et marginal, solitaire, ouvert et réservé, voici Doc, le spécialiste des animaux et de la mer, l’amateur de musique (Scarlatti, Monteverdi, Bach), le seul que nous voyons s'éloigner un jour pour aller pêcher plus au sud, à la Jolla, au moment de la marée à laquelle il "adhère"....
 Grâce au conteur, nous frôlons leur destin et leur secret (un poème sanscrit éclaire tout sur Doc), nous captons le commun si peu ordinaire de ces êtres de rien.


 Techniquement, on pense à un cabinet de curiosités dont les hommes seraient non les objets mais les sujets. Stylistiquement, l’énumération et l’accumulation dominent (1). Le détail est grossi et, ce qui fascine, ce sont les convergences d’un instant, les séries qui  s'agrègent et prennent de l’expansion:pour le pire, le nuage noir, Pentecôte de la déveine; pour le meilleur, la fête, le cœur battant des chroniques.

 

 La nature que l’on croit païenne au début (2) en ses métamorphoses, en ses beautés, en sa logique prédatrice sert une logique des possibles qu’il faut tous entendre comme Grâce. Modestement, attentif au délaissé, au rebut, à l'inaperçu, au latent, Steinbeck nous offre le livre de l’émerveillement, de l’enthousiasme, de la générosité (les filles du claque soignent les malades de l’épidémie d’influenza), du partage spontané, du pardon (de Doc à Mack). Du don.


 Steinbeck ne nie pas la violence en tout (même l’anémone...), la malchance (même pour un écureuil-fouisseur),
les failles de chacun (Mack, les fantômes du peintre, le désespoir de Tom Talbot), les malheurs , les crimes, le Mal.  Il ne passe pas sous silence les suicidés (comme William ou un sans travail), il avoue beaucoup dans la découverte de la fille morte sur la plage et, symboliquement, "les serpents enroulés [qui] reposaient, fixant l'espace de leurs méchants yeux sans regard" ont le dernier mot du livre.

 

                     Mais c'est un jour de grande marée....

 

 

 

 Comme dans d'autres œuvres (jugées mineures (3)), Steinbeck croit devoir honorer ses dettes de bonheurs. Saint François revient dans le roman dans des contextes inattendus parce que le romancier tient à célèbrer une grâce originale: grâce infuse, diffuse, éparpillée, disséminée qu’aucun nuage noir ne peut dissimuler longtemps. Mack et les gars de sa bande “sont les Vertus, les Grâces et les beautés de Monterey décrépit, de Monterey en folie, d'un Monterey cosmique où la faim et la peur détraquent les entrailles des hommes qui bataillent pour la pitance, où les hommes affamés d'amour anéantissent les choses dignes d'amour autour d'eux."


 
Trop fade cet hymne aux simples et aux savants, à la vie, au vivant, à la vitalité ? Trop naïve cette économie dont les grenouilles seraient la monnaie d’échange ? Trop invraisemblable ce gardien de prison qui laisse sortir Gay pour qu'il aille fêter un soir son ami Doc?

 Idéaliste, sentimentale, trop unanimiste, trop chrétienne, trop peu tragique cette utopie sise en chaque instant, en chaque reflet, en chaque lever du jour?


Tout cela sent la vie, la richesse, la digestion, la mort, le vieillissement et la naissance.” 

 

 Trop facile, trop pittoresque cette écriture? Sans se prendre pour Saint Thomas, Steinbeck nous apprend simplement à voir:"Le mouvement d'une marée est peu sensible à l'œil. Les galets se découvrent, comme s'ils se dressaient; en reculant, l'océan laissait derrière lui des flaques, des algues, de la mousse, des éponges, des taches irisées, des bruns, des bleus, du vermillon. Tout son rebut: coquillages vides, miettes de squelettes, griffes, cimetière fantastique, au-dessus duquel la vie se bouscule."

 

 

Rossini, le 24 févrirer 2014


NOTES

 

(1) Le proème de CANNERY ROW suggère toute l'esthétique de l'œuvre:"Mais...le poème, le vacarme, la puanteur, l'irisation, la routine, le rêve, comment les saisir sur le vif?

 Si vous collectionnez les animaux marins, il vous arrive de rencontrer certains vers plats, si délicats, que nul ne peut les capturer entiers, car ils se cassent à peine touchés. Laissez-les grouiller à leur gré, tendez-leur la lame d'un couteau, puis, tout doucement, soulevez-les et plongez-les dans une bouteille remplie d'eau de mer." Vous avez et l'échelle et le mouvement.

 

(2) Mais très (trop) tôt apparaît un Pater Noster: "Notre Père qui travaillez à même la Nature, vous qui avez donné le don de survie au rat d'égout et au coyote, à la mouche, à la mite et au rouge-gorge, vous devez être éperdu d'amour pour les voyous et les salauds, et pour Mack et ses gars. Vous aimez les vertus, les grâces, la fantaisie et la paresse. Notre Père, qui travaillez à même la Nature."

 

(3) Il semble que l'œuvre entier ait beaucoup perdu de son prestige.
 

 

 

 

 

 

Repost 0
Published by calmeblog - dans chronique
commenter cet article
4 mai 2013 6 04 /05 /mai /2013 17:01

________________
"Qu'est-ce qu'un littérateur de café? Un homme qui a le temps de réfléchir dans un bistrot à ce que les autres, qui sont à l'extérieur, n'ont pas vécu."

                                    Anton Kuh

 

 

        Que de force et de courage il fallut à Anton Kuh pour vivre et écrire pendant l’époque bouleversée qu’il traversa, de la fin de l’Empire austro-hongrois à l’Anschluss qui fit de l'Autriche l'Ostmark, une province de la Grande Allemagne! Né en 1890 d’une famille juive originaire de Prague, il devint comme le dit le préfacier ”journaliste, bohème, conférencier, comédien”, fréquenta Brod, Kafka, Meyrink, Werfel, Kokoschka, connut la Vienne des grands et petits événements et celle des cafés où il parlait avec brio. On le baptisa le PARLEUR.
    Des éditeurs ont fouillé les archives des journaux (ses papiers ont en grande partie disparu) pour nous offrir une anthologie de ses chroniques publiées dans les journaux et les revues. C’est ce que nous lisons dans cet immensément talentueux et douloureux (1) CAFÉ DE L’EUROPE.

 

 

  TITRE

 

   Son choix est judicieux. Avec l'église voisine, ce célèbre café viennois "était la caractéristique, la particularité, la spécialité, le destin" non pas seulement du café mais de la ville. Lieu d'agitation perpétuelle, de passages incessants, espace de "la lumière rayonnante du demi-monde et de l'activité face aux contours de l'obscurité historique, le bavardage et le silence en un même lieu." Il était l'Europe à Vienne et plaçait Vienne au cœur de l'Europe. Quand, en 1918, Kuh rédige ce texte, le café est fermé et destiné à devenir une banque :"N'est-ce pas pour Vienne significatif de son avenir: l'ex-capitale germano-autrichienne rétrécie d'un État de plusieurs peuples réunis dans des cafés? N'est-ce pas symbolique de son retour à la position d'une petite ville d'honnêtes mangeurs de knödel et de gens actifs et sérieux? La Vienne allemande nettoyée de ses composantes slaves et magyares se lance avec témérité à la hauteur de Linz."....

 

 

 

  PETITE FORME

    Ce recueil est un feu d’artifice générique. Ayant choisi journaux et revues, Kuh excelle dans le petit texte (le feuilleton) que ce soit avec un portrait (un von Stroheim génialement cerné), un dialogue (ainsi le dilemme autour du café-crème que les Viennois nomment mélange), un conte allégorique (la barbe de l’Empereur), le journal (délicieux diarisme dans un sanatorium), la prophétie, la nouvelle, l’anecdote historique (les deux journées de juillet (1927/34) qui décidèrent du sort de l’Autriche), la confession (d’un monocle par exemple), la saynette (REICHSTAG), le fait divers (PELOUSE INTERDITE, et, plus grave, JAKUBOWSKI, victime d'une erreur judiciaire), l’instantané sociologique (les cafés de Vienne ou les vraies et fausses guinguettes), le discours ou l'entretien apocryphe (d'Hitler), l’aphorisme (on le dit trop facilement le rival de Kraus), les mémoires (J'AI QUITTÉ LA SOURICIÈRE, publié en 1938 à New York, et d'une lucidité noire).

   L’Autriche est en mille morceaux. Il les cerne sous toutes les coupures possibles. Il aime tellement “les mille réfractions de l’humain”.

VIENNE

      Bien qu’originaire de Prague avec laquelle il prit ses distances (il lui consacre une chronique d'une grande subtilité), c’est Vienne qu’il défend, loue et en particulier ce qu’il appelle l’esprit viennois qui n’a rien à voir avec les stéréotypes qui sont les nôtres encore aujourd’hui.

   Vienne la cosmopolite (jamais nationaliste et surtout pas allemande…(2)), présentée (avec (peut-être) cette tendance au rose typiquement viennoise... ainsi qu'il l'écrit lui-même...) comme un idéal de charité, de finesse, de tolérance et de nuance - ce que ses nombreux ennemis haineux nomment "mollesse", “tiédeur”, “veulerie”. “Vienne, tête de dix peuples, a vécu son absence d’esprit national, aussi bien féodale que domestique, mais en tout cas née lorsqu’elle était adulte, comme un esprit, un art et une Weltanschauung. Elle a apporté sa lumineuse contribution à l’univers allemand par sa non-germanité.”

    La Vienne des deux cent mille juifs "qui formaient une des couches sociales les plus distinguées de la terre (...). Il est inutile d'énumérer les noms d'artistes, de scientifiques, d'industriels célèbres dont ce petit groupe (...) a fait cadeau au monde."

    La Vienne des journaux qui survit à peine quand ils sont en grève, celle des cafés qu'il raconte tellement bien dans tous leurs aspects, toutes leurs coteries, tous leurs rites et audaces. Comment oublier ses ombres nommées Altenberg, Polgar, Otto Gross, Weininger, Krzyzanowsky?

     Quand même pas la Vienne des valses? Bien sûr que oui mais pas celles que l'on croit et qui ont été défigurées et volées par la bourgeoisie.

   Bref, Vienne sur Danube et surtout pas ce qu'elle devenait, Wean-village ou Wien am Gebirge...


      Kuh a incontestablement une nostalgie de la Vienne d'avant 1914 et d'avant l'explosion de l'Autriche-Hongrie de 1918, ce qui ne le rend nullement indulgent envers les errements et les ridicules du régime ni envers ses fonctionnaires qu'ils raillent en de nombreux textes (GRÈVE DES FONCTIONNAIRES). Son obsession est le risque de germanisation de Vienne. Au fil des périls (Kuh aura vécu l'après 14-18, les troubles du nouveau régime, la journée du 15 juillet 1927, l'assassinat de Dolfuss, la montée de l'hitlérisme, avant d'être forcé à l'exil à New York), l'alibi de l'anschluss revient de plus en plus souvent dans ses chroniques, alibi toujours étayé par des considérations sociales et politiques fallacieuses.

 

  La "fin" de Vienne est magistralement illustrée par le mystère des nombreuses gares de cette ville:"Jusqu'au jour de l'effondrement, on ne savait pas pourquoi il y avait autant de gares à Vienne (...) Les soldats rentraient chez eux. Vienne ne serait plus qu'une station de correspondance...."Texte extraordinaire d'ironie mélancolique. Lui-même, en 1938,  dut miraculeusement la vie sauve à un train (le dernier) dans une gare de Vienne....Il lui permettrait l'exil.

 

 

LANGUE
        Le style de Kuh est unique. Son aptitude à rendre en peu de mots (il rencontra nécessairement la forme de l’aphorisme) une situation politique complexe ou un modeste travers ou encore à fixer un portrait stylisé (celui de Mussolini (“fulmineur de balcon”, ”apprenti garçon de café d’Hitler”) aurait ravi Gadda lui-même) le rend sensible à la force du langage et aux pouvoirs des langues. Il se moque des Américains et des Anglais (il est injuste avec l'Angleterre) et de leur langue, il sait ce que cachent les formules figées, les redondance, les phrases creuses, les mots truqués, les silences falsifiés, les statistiques (si chères aux Allemands d’alors) des journalistes et des politiques. Sans oublier l'endoctrinement des livres d'école (LE LIVRE DE LECTURE, réécrit évidemment en 1918 mais qui ne change rien). Quand il entreprend, pour la liquider, l’inusable comparaison entre Napoléon et Hitler c’est d’abord leur livre qu’il prend comme critère d’examen. Et que dire de son évocation de la  langue d’Hitler et de son accent autrichien qu’il désavouait :”Un Allemand qui parle comme une femme de ménage de Hanovre s’imagine que parle un voyageur de commerce munichois qui aurait quitté Eger dans les Sudètes pour s’installer à Vienne; somme toute:un fonctionnaire subalterne qui aurait englouti toutes les phrases embrouillées du style autrichien avant de dire dans son berceau “maman” pour la première fois.” Sa parodie du discours hitlérien sur l’art est cinglante et irrésistible comme est lumineuse sa dénonciation de la récupération de Nietzsche par les nazis.

  Décrypter les discours, désempiéger la langue. Kuh est également un analyste étonnant des photos prises pour l’Histoire. Vous verrez ce qu’en quarante il disait du gouvernement de Pétain à Vichy à partir de sa seule photographie (D’OÙ PROVIENNENT CES TÊTES?) ou bien des rites de pactes qui fleurissaient en Europe (SIGNATURES) avec des signataires entre "VEUVE CLIQUOT et veuve Clio"...Encore deux chefs-d'œuvre.


   Pour un "parleur", Kuh avait tout de même des yeux et des oreilles d'une incroyable sensibilité que nous ne pouvons qu'admirer comme il savait reconnaître la dignité d'une phrase de Schuschnigg (3) piégé par Hitler.

 

 

RAISON

 

       La culture de Kuh est impressionnante (par exemple il parvient à expliquer l’ordre de perception des agissements d’Hitler autour de l’Anschluss à partir de la dramaturgie d’Ibsen…) et l’on devine qu’elle n’est pas pour rien dans sa sagacité (L’ASPHALTE ET LA GLÈBE donne encore à penser aujourd’hui) et dans la maîtrise d’un tour rhétorique (l’opposition - son paradigme étant sans aucun doute celle de l’avant et de l’après) qu’il affectionne - tout en sachant que cette figure peut aussi servir le convenu d’une pensée fatiguée comme il le rappelle dans l’opposition usée et inepte entre Hitler et Napoléon. Il excelle par exemple dans l’opposition des deux cafés qui se disputaient l’élite viennoise, le Central et le Herrenhof comme il sait, en une esquisse, présenter la même scène de banc public le soir à Vienne, Prague, Munich et au Tiergarten de Berlin.

   Mais ce qui frappe le plus chez ce chroniqueur souvent ironique et toujours profond c’est sa capacité à classer, à ordonner, à catégoriser avec une rigueur et une précision laconiques. Tout est motif à classement (les conseils au conférencier, les clients d’hôtel (les ronfleurs), les types d’écrivains, les philistins, les nuances de bourgeois, les espèces de parvenus, les types sociaux et politiques), ce qui lui permet de mieux voir, de mieux distinguer, de mieux faire comprendre. Dans un monde devenu fou il aura gardé jusqu'au bout la raison qui se voulait éclairante. 


      Anton Kuh était un écrivain rare:en peu de mots, avec malice, avec rigueur, avec causticité, avec rage, avec effroi (il savait, lui, ce qu'étaient les fantômes qui rôdaient dans Vienne ou ailleurs), il constatait, dénonçait, prévoyait le pire. Qu’il devait être lourd et douloureux d’avoir autant de talent et de perspicacité parmi les myopes et les aveugles plus ou moins volontaires! Avons-nous aujourd'hui des Kuh?

 

 

Rossini, le 7 mai 2013

 

 

NOTES:


(1) Le dernier texte choisi (le plus long) est le récit de ses derniers jours à Vienne, de sa dernière (et après tout, la première) tentative politique et de sa fuite miraculeuse vers la Tchécoslovaquie.

 

(2)"Vienne a été un creuset de diverses nations, une ville qui parlait allemand, et non pas une ville nationale-allemande."

 

(3)"Hitler le regarda et dit avec insistance:"Vous allez voyager, mais dans ma voiture. Schuschnigg lui demanda avec une grande dignité : "Suis-je déjà votre prisonnier?"

 

 

 

 

 

 

 

 

 



 

Repost 0
Published by calmeblog - dans chronique
commenter cet article