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10 avril 2017 1 10 /04 /avril /2017 05:07

       

  « "J'me plains pas" dira-t-il plus tard en 1960. Il parlait comme un homme qui savait dans son sang ce que peu admettaient : qu'aucun homme n'était son propre maître.»(page 155)

 

         Qui, en dépit d'innombrables films, romans ou témoignages, aurait encore des illusions sur la boxe professionnelle devrait passer son chemin et oublier ce livre de Nick Tosches publié en 2000 et qui s’inscrit dans la longue liste de biographies qui ont fait sa notoriété.

 Mais qui voudrait retrouver le regard de cet auteur (romancier par ailleurs), mis au service du destin pitoyable d’un champion poids lourd doit se précipiter sur ce récit d’une grande densité humaine. 

 

  Objectivité?

 

  Le lecteur doit être prévenu : le récit se veut objectif dans les faits (en sachant bien qu'un fait est aussi une construction) mais il est largement subjectif (et offensif) dans l'appréciation de ces faits. Il ne faut compter sur aucune neutralité dans le compte-rendu : Tosches veut cerner chaque épisode d'une vie de descendant d'esclaves et, grattant sous mythe, manipulation, invention, désinformation, combat idéologique, il souhaite établir sa vérité sur le destin d'un homme, fût-il un "ours" comme l'appela son plus célèbre adversaire. 

 Tosches ne cache rien de ses rejets et de son animosité à l'égard de quelques-uns : d'emblée, il prend violemment position contre le "Summer of love" et les hippies, il s'en prend à LeRoi Jones (et même à Aristote!), il dit sa détestation des écrivains qui s'emballèrent sur Clay/Ali (Mailer, Capote) et, à le lire, on devine assez vite que sans renoncer à la nuance il ne fait pas dans le compromis.

 

Night Train

  Le titre de la version française ne correspond pas à l'original qui était The Devil And Sonny Liston  : il renvoyait à une phrase prononcée par Cassius Clay devant l'écrivain Mark Kram (en 1983) qui traitait Liston de «diable». Entendons : dans la société du Spectacle, Liston avait un seul rôle à jouer, celui du plouc, de la brute épaisse, du méchant, du corrompu, du looser repoussant - du diable.

 Toutefois cette option dans la traduction du titre n'est pas malvenue. Elle renvoie à une chanson qui joua un grand rôle dans la carrière de Liston. Créé en 1952 par le saxophoniste ténor Jimmy Forrest, ce morceau décalqué d'un air de Duke Ellington allait connaître un grand succès avec Louis Prima et surtout James Brown et ses Famous Flames (1961).(1)

Ce morceau «oppressant au rythme puissant» entendu alors que Sonny Liston était en prison devint son disque préféré. Cet air l'accompagna toute sa vie, et particulièrement, toute sa vie de boxeur. Il passait en boucle à l'entraînement et résonnait en lui quand il avançait sur son adversaire.

       «Cette musique séduisante qui s'élevait au loin était celle de son âme, cet endroit rarement visité et rarement exploré au fond de lui-même, et c'était aussi celle de son corps lacéré. Il voyageait dans ce train de nuit depuis sa naissance. Et à présent, enfin libre de rêver à des lendemains qui chantent, il était sur le point de plonger dans le plus sombre des tunnels

      Un succès, un plagiat, un vol. Un air abandonné à un moment fâcheux. Vous êtes déjà dans l'univers de Liston.

    Ce choix de titre annonce aussi ce qui caractérise l'écriture de Toshes, son rythme.

 

 

Méthode 

 

          Pour qui a lu Dino ou d’autres biographes américains la méthode ne saurait étonner, pas plus que son efficacité portée par un style peu académique. En revanche, comme on l'a compris, ce qui le différencie de bien d’autres c'est la dimension de procès à charge (avec beaucoup d'accusés) et à décharge - sans aveuglement - en faveur du boxeur le plus mal aimé qui ait été. La neutralité n'est pas de mise.

    Sa précision est toujours étonnante : en particulier, sur le nom de Liston (sans doute venu d’Irlande), sur une généalogie complexe puisqu’elle passe par trois continents pour finir (et commencer) dans le Mississipi puis l’Arkansas, les premiers pas significatifs de la carrière de boxeur se situant à Saint Louis (avant Chicago). Il ne manque rien, surtout pas les chiffres : ni celui des spectateurs autour du ring ou devant les télévisions (par rapport à aujourd'hui, la fréquence dans une semaine est étonnante), ni les cotes des bookmakers, ni le montant des recettes, ni les gains du boxeur et des managers sans parler du pourcentage de leurs parasites.

   Quand le biographe a des doutes (l’origine du surnom Sonny ou sa date de naissance) il donne plusieurs versions et propose la plus plausible. D’ailleurs, il revient souvent sur la question de l’âge parce que c’est un puissant symbole qui résume à lui seul, dès l'origine, la misère d'un milieu et le handicap d'un être obligé d'inventer, selon les circonstances, des repères flottants.(2) 

   Tosches sait aussi rapporter le faux, le légendaire, et pour bien restituer ce qui courait à telle ou telle époque, avant de la rectifier, il confie la version "officielle" des agents de Liston toujours doués dans l'invention.

  Il y a de l'enquête policière dans cette recherche biographique : Tosches sillonne son pays, écoute aussi bien d’humbles témoins que des personnages qui ont compté dans l'aventure. Tout interlocuteur a sa part de vérité et on devine quel plaisir le biographe prend à écouter la plus petite anecdote (il aime à raconter les circonstances de ses entrevues). Il compare, recoupe, trie. Liston (193?- 1970) étant presque son contemporain, l'enquêteur (qui a huit ans au moment du titre mondial de 1962) a pu retrouver des parents, des proches, des témoins de l’enfance (voisins), de la prison (le prêtre qui joua un grand rôle dans le lancement de la carrière)puis les fréquentations (parfois sulfureuses) qui accompagnèrent la progression vers le succès.

  À chaque étape, il consulte les journaux de l’époque (locaux ou nationaux), déterre de vieilles photos (sa première publicité de boxeur en passe de devenir célèbre, sa visite en héros à la prison qui fut la sienne), il fouille les archives (on a même des notes de Hoover !), compulse d'innombrables rapports de police (dès sa première arrestation qui lui vaudra cinq ans - il aura une réduction de peine quand on s’apercevra que ses poings pouvaient amasser beaucoup d'or. Tosches ne cache pas les frasques, les moments J & B, les fréquents excès de vitesse ni les nombreux arrangements avec la loi quand il y avait désordre sexuel. Il raconte encore le courageux et inlassable travail des procureurs  qui doivent faire face à un empire tout-puissant qui s’auto-régénère avec ruse et célérité.

  Il faut l’admettre, le sommet c'est la lecture des comptes-rendus d’audience devant juges ou procureurs. Non qu’on y apprenne quoi que ce soit mais on y entend les procédés rhétoriques enseignés par les avocats richement payés. L’effet sinistrement comique est garanti : ah! le cinquième amendement !

     C'est en refusant de mythologiser ce personnage oublié (ou méprisé à jamais par les "spécialistes") que Nick Tosches jette un éclairage cru qui donne à réfléchir. L'impression de combat permanent (et loyal) pour une vérité complexe ne nous quitte jamais. Les moments essentiels de son investigation se situant dans les deux matches entre Liston et Cassius Clay (devenu Mohamed Ali), matches truqués selon lui (en passant, il explique parfaitement toutes les nuances recouvertes par ce mot trop approximatif) puis autour de la mort du boxeur pour laquelle il offre toutes les possibilités d'interprétation sans pouvoir conclure.

 

Composition 

 

  Les étapes de pareille biographie sont prévisibles : les origines (ici, d'une grande précision), l’enfance, la prison (comme souvent dans la vie des boxeurs), les rapports violents à la police, les débuts dans la boxe (Golden Gloves), les premiers contrats et les succès prometteurs, l’esquisse de la fabrication d’une carrière, l'ascension, le succès (éphémère) puis la dégringolade. 

  Cependant le récit de Toshes n’est pas toujours linéaire. Il lui faut parvenir à nous raconter la série des matches gagnés qui s’égrènent de mois en mois (avec, parfois, de longues périodes d'inactivité) et, en parallèle, à nous faire pénétrer dans l’envers du décor des soirées de plus en plus  médiatisées. Ainsi avance-t-on dans le domaine sportif puis revient-on en arrière pour mieux comprendre les conditions (parfois louches) de la progression du boxeur vers la notoriété. De telle sorte que nous aurons connaissance, de façon un peu trop séparée, des démêlés de Sonny avec la police et la justice (le boxeur étant, on l'a compris, un objet entre les mains d'une organisation très ramifiée dont il ne connaît pas lui-même tous les relais) aussi bien que, par exemple, des longues tractations du clan du champion du monde de l’époque, Floyd Patterson, qui, ayant saisi le danger que représentait ce challenger, fait tout pour repousser l’échéance d’un affrontement qui ressemble d'avance au glas d'une belle carrière.

 Reconnaissons-le : c'est la faiblesse du livre. On se dit qu'un récit choral (façon Ellroy) aurait été mieux venu et plus efficace. Les zigzags dans le temps et les milieux auraient été plus compréhensibles sans rien perdre en densité ni en vérité....

 

Le milieu 

 

  Plus que dans d'autres sports, ce qui est probablement une erreur, on attend l'entrée en scène de la pègre. 

 Trois temps retiennent le lecteur :  le premier correspond au début de la carrière de Liston jusqu’à la première notoriété. Tosches discerne bien les rouages de la soumission, explique parfaitement les emplois confiés à Sonny (y compris ceux de basses manœuvres (briseur de jambes) dans le milieu du travail et des syndicats - nous croiserons plus tard Jimmy Hoffa). Il peint d'éloquents portraits d’Italo-américains (Paul John Carbo dit Mr Gray (que d’hétéronymes!, que de crimes aussi) promoteur de boxe rangé (officiellement) des rings qui travailla longtemps dans l’ombre (et même à l’ombre d’une prison (Riker's Island) d’où il passait ses ordres (et paris), aidé qu'il était d'un puissant et efficace système de chantage), John Joseph Vitale (un maître à Saint Louis, avant-poste de Chicago), Frank Blinky Palermo (manager accrédité puis clandestin - entre autres, en 1947, il gagna beaucoup grâce à un match truqué accepté par Jake LaMotta.), Barney Baker. Tant d’autres. Portraits en gris et rouge sanglant avec vie tranquille et confortable, fuites, procès, hommes de paille, avocats complaisants, masque cachant d’autres masques ....On suit l’avancée de la pieuvre et l'emprise de ses étouffants tentacules.

 Le deuxième temps correspond à la tentation de l’honnêteté : ses vistoires expéditives mirent Liston en position de se rapprocher de combats où il pouvait espérer gagner beaucoup plus d’argent. En même temps, devant toutes les poursuites qui menacaient ses amis racketteurs (la prison va bientôt s'ouvrir pour Carbo et Vitale) et face aux suspicions qui pesaient sur lui (jeux d’argent) comme sur d’autres champions qui se mettaient à parler une fois leur carrière achevée (Jake LaMotta joua volontiers les balances), Sonny décida de s’en remettre au sénateur Kefauver qui présidait " la commission d’enquête spéciale sur des activités inter-étatiques du crime organisé". Il alla jusqu'à lui demander de lui trouver un homme probe parce qu'il était impatient de combattre contre Patterson qui, comme sait, faisait tout pour retarder l’échéance. Il passa un contrat avec l’irréprochable G. Katz dont hélas ! il se défit trop vite : après le titre remporté contre Patterson puis le succès dans la revanche, il retomba dans les amicales pressions de ses anciens maîtres auxquels s’ajoutèrent d’autres plus puissants, le point de jonction s’appelant Las Vegas ...rarement un gage d'honnêteté.

 Pour les deux défaites surprenantes de Liston face à Cassius Clay (devenu Mohamed Ali entre les deux matches), Toshes n’a aucun doute : il a été contraint à l’abandon. Le seul mystère concernant le commanditaire exact des deux simulacres de combat.

  Sonny Liston aura beau poursuivre sa carrière, il ne retrouvera plus les sommets et l’argent se faisant rare il disparut peu à peu de l’actualité autre que policière. Sur sa mort pleine de bizarreries, Tosches est là encore honnête : meurtre (une histoire de contrat secret avec Ali)? Overdose (mais comment pouvait-il goûter à la morphine alors qu’il avait la phobie des seringues?)? Malgré de longues recherches, il avoue ne pas savoir exactement. Inutile de céder au légendaire honni dans tout le livre.

 

 Charles L. Liston 

 

  Que retient-on de ce portrait honnête et partial (honnête dans sa partialité affichée) d'un analphabète au poing gauche surpuissant qui connut une célébrité éphémère sans jamais accéder à la gloire d'un Joe Louis, d'un Patterson ou d'un Ali ?

  On retient une tentative d'évasion du monde de la violence grâce à la violence codifiée et ritualisée sur un ring. Violence familiale (les coups du père - Sonny voulant dire fiston...(mais on ignore d'où lui vint ce surnom) (3)), violence sociale (la misère, le racisme, l'inculture entretenue (que personne n'en sorte!), alors que bien des répliques de Liston montrent une finesse incontestable), violence idéologique (se retrouver l'enjeu de conflits activés par le Spectacle et vivre doublement suspect (être Noir dans une société qui, en plus, fait le tri entre les bons Noirs (ce qu'était alors Floyd Patterson - sa défaite fut un déchire-cœur même pour un James Baldwin !) des méchants Noirs rabaissés au rang de bêtes dangereuses et juste dignes des champs de coton.

  Violences qui prolongent l'esclavage en vouant à deux ou trois soumissions (le sexe, le J&B, les belles voitures) des êtres que des parasites entourent avec attention pour multiplier les dépendances visibles et invisibles et rappeler, quand il le faut, que l'horizon est bouché comme est limitée l'initiative personnelle.

  Choisir le ring, son enfermement pour s'imposer, telle était l'illusion pour beaucoup. Mais le ring n'est pas isolé de la société, il en est le miroir grossissant. Dans une société où tous les coups sont permis.

 

    

             Grâce à Nick Tosches, la trajectoire de Liston demeure à la fois une évidence et un mystère :«En fin de compte, la vraie raison de la mort de Sonny Liston est le mystère qui résidait en lui. Il déboula de nulle part dans un train noir lancé à toute vitesse qui le jeta par-dessus bord en ralentissant au bout de la ligne.»

    On ne peut que partager l'avis de Hubert Selby Jr: «Un livre fantastique sur une vie commencée dans les ténèbres et n'a cessé de s'y enfoncer jusqu'à ce que la mort devienne la seule lumière possible.»

 

         Sans doute est-il trop tard mais quel livre Tosches aurait pu nous livrer sur Mohamed Ali ! (4)

                                              

      À R. R.

 

Rossini le 15 avril 2017

 

NOTES:

(1) On trouve même sur You Tube une version de...Count Basie....!

(2) «Et c'est ainsi qu'en 1953 la date de naissance de Charles Liston fut fixée au 8 mai 1932, par un "certificat de naissance rétroactif" déposé au bureau des statistiques démographiques de l'Arkansas ; et voilà comment Sonny Liston, qui avait vingt-deux ans en janvier 1950 et vingt ans en juin de la même année, en eut de nouveau vingt au printemps 1952.»

(3) Tous les témoignages convergent : Sonny ne fut jamais heureux qu'auprès des enfants.

 

(4) Pour une version irénique de la boxe et de son milieu on peut consulter le livre du philosophe A. Philonenko qui hegelianise son histoire (Ali incarnant le Savoir absolu!) et méprise comme il se doit et Liston (un voyou, un méchant, un mauvais, qui «était vraiment aux yeux de l'Amérique le plus sale produit de l'Amérique» (page 391)) et même ! l'incomparable Ray Sugar Robinson....(un personnage qui d'après lui sonne creux! ne possédant aucune dimension historique et humaine ! (page 380) - entendez : n'entrant pas dans sa téléologie fumeuse.)

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4 mars 2013 1 04 /03 /mars /2013 06:22

 

 

"Il s'en foutait, tout simplement."

 

" Il a toujours aimé le vide. "


 

   Les générations passant, il ne restera bientôt plus grand-chose de Dean Martin si l’on excepte Rio Bravo et quelques chansons. Il fut pourtant célèbre, aimé, adulé et Nick Toshes écrivain, biographe, spécialiste de certains mouvements musicaux, connu pour son style et son goût pour les vies tordues choisit dans les années 90 d'en faire le "héros" du récit d'une vie commencée en 1917 et achevée en 1995. 

 

  Un biographe qui découvre le secret du personnage : son secret étant qu'il n'en a pas. Mais toute sa biographie tendant à trouver le sens plein de ce secret vide.

 

  Sans qu’on sache très bien ce que signifie biographie à l’estonienne ou à la prussienne ou encore à l’albanaise, il est admis que tout le monde comprend ce que veut dire biographie à l’américaine: c’est du lourd, du compact, du concret, des chiffres, des listes, des dates, des entretiens contradictoires, des notes de bar, d’hôtel et de blanchisserie, de dettes. Sur ce plan, Tosches est fidèle à cette image (les sources données à la fin du volume sont impressionnantes). Rien ne lui échappe : on a droit à tous les faits, méfaits, échos, ragots restitués en nombre avec une précision étonnante. De page en page, les noms de boîtes, d’hôtels, d’émissions, de maîtresses défilent à grande vitesse tandis que peu à peu les zéros s’accumulent devant le symbole absolu, $. Ainsi il vous sera loisible de savoir où fut installé le premier climatiseur de la ville natale de Dino (Steubenville), d’ou vient le mot crooner, quelle était la puissance en watts d’un émetteur de NBC dans les années 20; vous apprendrez le nom du night-club le plus célèbre des E-U dans les années 40 et vous en connaîtrez même l’historique comme celui de Las Vegas d'ailleurs; le nombre de versions de VOLARE au printemps 58 ne vous sera pas dissimulé pas plus que la date du premier téléthon présidé par Martin et Lewis ou encore le nom de la vraie Bettu Boop !!! etc.. Vous l’avez compris: vous n’ignorerez rien de ce qui concerne Dean Martin : Tosches a le sens des masses et du détail, dès l’évocation de l’enfance à Steubenville (la famille, les ritals venus des Abruzzes, Dino le prématuré, le calvaire des études). Aucun nom des rues, des écoles, des tripots, des arrières-boutiques (avec loterie, poker etc.), des gymnases pour la boxe ne vous sera épargné.
 Toutes les premières fois de Dino sont dûment rapportées et datées: ses premiers salaires, son premier passage en radio nationale, sa première liaison durable (Betty); la date de sortie de son premier disque, ses débuts côte ouest, ses premiers pas au cinéma, son premier contrat, son premier écho national dans VARIETY, sa première rencontre avec Jerry Lewis, ses premières amitiés avec de bons et solides mafieux, sa première première place au Billboard, son premier club personnel, son premier film sans chanson, sa première rencontre avec Kennedy; la première fois que Sinatra le rejoignit sur scène. Sans négliger toutes ses dernières fois:dernier film avec Lewis, dernier disque, dernier concert au RIVIERA, dernière maîtresse....

 C'est une mine indéniable qui pourrait assez vite lasser si le livre n'avait pas d'autres qualités.

 

Sa plus grande:le biographe ne se cache pas derrière des montagnes de faits et d’anecdotes, il veut dire quelque chose sur l’époque et la société que traversa Martin et qui n’est plus la nôtre tout en l'ayant préparée.
Le sous-titre définit bien l’angle de vue de même que l'épigraphe de Salluste: Dean, enfant d’émigrés italiens promis à l’anonymat dans une ville de l'acier comme Steubenville a connu la belle vie  ou ce qui se nomme ainsi (argent, luxe, renommée, liberté, conquêtes) dans la sale (dirty) industrie du rêve préfabriqué qui prit un tournant décisif dans les années 40/50 avec l’extension de l’empire d’Hollywood, la toute-puissance de la radio, l’émergence de la télévision et des shows de vedettes, l’explosion d’une ville comme Las Vegas, l’arrivée du vinyle.
 Tosches a un rapport ambivalent à cette industrie qui ne se prend pas pour un art : elle produit du vide, du kitsch, du laid, du n’importe quoi et profondément de la manipulation à haute échelle des désirs et des rêves (il aime comparer les chiffres de fréquentation et de bénéfices des films lamentables de Dean avec ceux des œuvres plus estimables (1)) et, en même temps, en épousant souvent les supposées “pensées” de Dean, il donne parfois le sentiment d’être attaché à cette “culture” populaire qui ne se prend pas au sérieux. En réalité il a l’ambition de traiter de la culture en régime démocratique.

    Tosches a un style et un point de vue. La plupart des passages sont en noir et blanc (il faut dire que chaque page est l’amorce d’un polar (2)), d’autres sont en scope mais avec des couleurs qui chantent volontairement faux. Dans les deux cas, il affirme un ton, une voix qui renvoient aussi à une certaine littérature de l'époque. Il ne se tient pas en retrait comme un biographe qui ferait dans la (fausse) neutralité. Il affirme, il cogne avec des formules parfois lourdes, répétitives (le leitmotiv "et puis merde"), le plus souvent réussies, en particulier dans la (relative) déchéance de Dino. Il a des goûts et des préjugés:il déteste Kérouac, il se moque d’Hemingway ou de Miller, il a une vision de Sinatra qui ne correspond pas à celle qu’on peut avoir en Europe, il hait le clan Kennedy (Bobby en particulier), méprise J.Carter, il rejette le fatras idéologique des années 60 où il voit (curieusement) un retour masqué de la censure; il a parfois, malgré une grande lucidité sur ses formes de pouvoir, une certaine indulgence pour quelques mafieux amis de Martin et, de toute évidence, il a choisi le crooner Dean Martin comme astre vide pouvant accueillir ses propres projections sur ce monde salement beau.
  De fait, Tosches ne laisse aucune illusion sur cette industrie qui tuent les rêves en les fabriquant à la chaîne et qui blanchit l’argent pour formater notre imaginaire.
  Il donne une image terrible du monde du spectacle rendu presque de l’intérieur : les contrats, les ruptures de contrats, les contrats parallèles, les procès interminables et coûteux, les hasards d’un engagement dans un film ou une maison de disques, la “revente” d’une actrice de manager à manager, les chantages opérés pour faire un film, les montages obscurs et douteux, les escroqueries en tout genre, l’omniprésence de la mafia, la recherche effrénée du pouvoir, du fric, du sexe, (la pression sur les actrices semble une des lois du milieu), l'alcoolisme et les médicaments-drogues…On en vient parfois à se demander comment tout cela tient et fonctionne aussi bien et l’idée d’art cinématographique en prend un coup: telle star aimée et reconnue avait-t-elle vraiment du talent? Et si on lui en prêtait, était-ce à tort? Le seul art dans ce milieu n’est-il pas de faire croire au talent d’acteurs et d’actrices qui n’en ont guère? La notion facile et usée de don suffit-elle à expliquer certains succès? Sur Dean par exemple les avis sont divergents:des témoins le disent très (secrètement) travailleurs, d’autres affirment qu’il ne répète guère (il affirmait ne se préoccuper que de la craie dessinant les mouvements d'une scène...). Dans la chanson, à partir d’une certaine époque, il se laisse aller et ne finit plus aucune chanson sur scène…Négligence, mépris, incitation à la lucidité?

 

 

Ce livre est donc un tour de force : il parvient à nous intéresser à un gars certes gentil (pas vraiment avec ses épouses), décontracté (cool, le mot semble inventé pour lui), nonchalant, charitable (on ne peut compter ses concerts philanthropiques), difficile à cerner comme le prouvent les nombreux entretiens avec ses proches et ceux qui le côtoyèrent partout (du lit au billard ou sur la scène et les coulisses) mais presque illettré, ne réagissant qu’à l’intuition et aux préjugés, n’aimant que le jeu, le golf et l’alcool, détestant toute réflexion, se méfiant comme de la peste des intellectuels (Brando semble un repoussoir), un homme fondamentalement seul entourés pourtant de soi-disant amis et ayant toutes les femmes à ses pieds... bref un être vide qui fascine par son vide même.
  Dino retient Tosches : il est le pseudo-héros d'une époque qui trafique la notion même de héros : fils d'Italien porté par une sagesse secrète, celle du lontano, “comme disaient les mafiosi: à distance, sagement et prudemment à l’écart”, il est un vainqueur conscient de la vanité de tout et du caractère indu et éphémère de son triomphe. Tosches a cette formule, une de celles qui font le prix de la biographie : “La lueur dans son œil était désarmante, à la fois si captivante et effrayante, telle la lumière d’une lanterne qui luit en pleine mer, la nuit:le minuscule et faible scintillement si gai, si engageant, trompeur pendant un instant, illuminait ensuite une immensité obscure et froide, invisible, en dessous, au-delà. Le secret enfoui dans ses profondeurs semblait être le plus horrible de tous: à savoir qu’il n’y avait aucun secret, aucun mystère autre que ce qui réside dans le néant lui-même, non pas comme une énigme à résoudre ou une révélation à découvrir, mais comme une immanence inhabitée, dans le vide lui-même.


  Tel est le “héros” du livre. Une certitude l’habite (tout est vain et tout ce que je fais (même bien, avec application, avec professionnalisme) est de la merde), une volonté le pousse: faire selon son désir sans jamais se prendre au jeu de l’illusion dont il peut être, momentanément, un maître.

  On comprend alors que Dean est à la fois le symbole d’une société “culturelle” de masse (Tosches parle tout de même du magazine TIME comme ”déjà et toujours à la pointe de la médiocrité lumpen-américaine”) qui a gagné (la critique de Tosches est aussi virulente que désabusée) et, en partie,  le porte-voix de Tosches qui meuble ce vide dinomartinien. Il apprécie ce personnage qui ne s'est jamais trompé sur ses vrais-faux "amis", son rôle, son talent, ses limites. Mais une question se pose alors: à quelles conditions Dean Martin a-t-il pu connaître "la belle vie", du moins celle que vante la manipulation de masse? Grâce à des compromissions souriantes (en oubliant le masque des victimes) et de conformisme blagueur qui se donne comme anti-conformiste léger et vulgaire par provocation fatiguée.

 

 

     Voilà un livre qui peut encore plaire aux nostalgiques de cette époque et aux fans de Dino, s’il en reste. Il est bien plus qu’une biographie (3) : il livre des éléments intéressants sur l'organisation capitaliste de la culture de masse. S'il n'est pas question de lui reprocher ces critères très subjectifs (anarchisants, pour le dire vite), il reste que cette accumulation de chiffres, de noms, de dates, de détails ne va pas assez loin dans l’étude critique: pendant que l'industrie culturelle produisait LE TROUILLARD DU FAR-WEST n'y avait-il pas, dans le cinéma comme dans d'autres arts, des ferments d'analyse tout aussi éclairants ou cède-t-on à un intellectualisme que déteste visiblement autant l'auteur que son "héros"?


 

À  A.R.

 

 

Rossini, le 7 mars 2013

 

 

 

NOTES

 

(1)L'immortel" INCONNU DE LAS VEGAS se classa neuvième sur une liste des plus gros succès commerciaux de l'année, derrière des films formidables comme PSYCHOSE, SPARTACUS, EXODUS, LA DOLCE VITA, LA VÉNUS AU VISON et LA GARÇONNIÈRE."

 

(2) Il a lui-même écrit des polars et il donne, en passant, sa version de la mort de Marylin.

 

(3) Biographie qui en tant que telle aurait mérité une rigueur synthétique : pourquoi interroger autant de personnes disant toutes la même chose, au mot près ?

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