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26 mai 2015 2 26 /05 /mai /2015 06:04

«Le mépris, le ridicule, la calomnie, l'exécration universelle, tout m'est égal

                                               LE DÉSESPÉRÉ

 

 «Il suffira d'en citer deux articles pour donner l'idée de cette œuvre de haute justice et de magnifique fureur qui n'allait à rien moins qu'à faire dérailler le train des opinions contemporaines (...).»

                                              LE DÉSESPÉRÉ

 

 

 

            Bien que la bibliographie bloyenne soit déjà d’une grande richesse, à qui voudrait s’initier à cet illustre méconnu, BLOY OU LA FUREUR DU JUSTE s’impose en refusant aussi bien l’hagiographie que la tentation réductrice qui fait souvent de Bloy «un Tartarin de sacristie» ou un «freak catholique» quand ce n'est pas un dément.

 

  Sur la couverture, une photographie vous saisit. Dans un décor de feuilles et de branches, droit comme un point d'exclamation, les mains encadrant un livre sur une table, les yeux illuminés, fixant un invisible point d’absolu, Bloy se tient prêt. Comme toujours.(1)

 

  Mettant parfaitement en relation la fureur et la justice (2), F. Angelier, dans un style digne de son sujet, nous fait parcourir les moments essentiels d’une biographie spirituelle tourmentée dans laquelle le quotidien doit être pensé sur un fond de suractualité transcendante. Il cite abondamment de beaux passages de ce styliste chu d'un désastre obscur sans jamais négliger le corps de sa singulière théologie.

 

Repères

 

   Angelier donne une idée très juste du milieu d’origine du périgourdin Bloy (né en 1846), de son père («petit-bourgeois crispé» (selon Le Désespéré (3)), franc-maçon brutal dans l’éducation de ses nombreux enfants), de sa mère surtout, dévote et vouée au sacrifice pour ses enfants et qui aura une influence décisive sur la religion de son fils Léon, lequel, pourtant, ne reviendra à la foi que dans les années 1868/9 (1870 selon Bloy dans Le Désespéré). On comprend que sa scolarité fut interrompue à cause de la maltraitance de ses condisciples qui, d'un coup, le poussa vers une indiscipline violente. Le choix paternel de l’architecture industrielle mènera le futur commis vers La ville, Paris et ses environs (quelques-uns baptisés Cochons-sur-Marne), qu’il ne quittera guère, passant de cloaques en galetas. Elle sera pour lui le lieu de la reconnaissance impossible (désirée, refoulée, refusée) et l'espace des errances, des misères, des déceptions, des solitudes que peu pouvaient supporter. Un chapitre est consacré aux demeures de Bloy:«À la différence d’un Huysmans, douillettement lové dans son home d’antiquaire, ou d’un Claudel, déambulant dans son parc de Chatelain-poète, Bloy ne réside pas, il s’héberge, déménage près de quinze fois dans toute sa vie, expulsé par le manque d’argent, chassé par les noires hantises, délogé par la destruction immobilière.» Il sera «le paria de Paris, un banni de l’intérieur.» Angelier dit à raison qu'il n'y a pas un Paris de Bloy comme on connaît celui de Baudelaire, Huysmans, Apollinaire, Fargue ou Aragon.

 

   L’évocation de la rencontre de Barbey d’Aurevilly et de son l’influence («un précepteur sublime, tout à la fois détonateur, accoucheur et formateur») est d’une grande beauté. Plus loin, après les échanges avec Blanc de Saint-Bonnet, ce seront les rares amitiés qui ont compté (Hello (son antithèse stylistique), Tardif de Moidrey avec qui il fera le pèlerinage décisif de La Salette (apparition mariale en Dauphiné), sorte d’événement-texte qui «sera le cœur théologique de la piété bloyenne, dont elle a nourri les grandes thématiques:dévotion à Notre-Dame des Sept-Douleurs, celle du Calvaire et du Stabat Mater; punition imminente de la France déchristianisée et surtout de son clergé; communication d’un secret prophétique engageant l’avenir d’une société pécheresse. On peut affirmer que La Salette a fourni à Bloy un cadre théologique pour épanouir son dolorisme et incarner son catastrophisme historique.» Plus tard encore, il fraternisera avec Villiers de l’Isle-Adam.

 

   On sait comment Bloy a parlé de l’amour dans ses romans:Angelier donne de beaux portraits des trois femmes qui, avec quelques autres, partagèrent son existence. Anne-Marie Roulé en premier lieu qui, avant de finir démente (et «dans la Maison du Bon-Sauveur de Caen, établissement où finiront également leur vie Brummell et le chevalier des Touches, tous chers à Barbey, ainsi que le père de Thérèse de Lisieux.») deviendra mystique et prophétesse et l’initiera à un secret qui provoquera des ondes de choc jusqu’au bout de sa vie. Elle le fâchera avec à peu près tout le monde, lui qui n’avait déjà besoin de personne pour rompre avec la terre entière. Il y aura aussi Berthe Dumont «rencontrée dans la rue alors qu’elle mendiait pieds nus» et qui meurt d’une crise foudroyante de tétanos. Enfin, Jeanne Molbech (ils auront deux filles et deux garçons) qui, en l’épousant, épousa sa vie de banni misérable: ils souffriront ensemble de la mort de leur fils André et connaîtront «la peine de l’homme [peine qui] appartient au monde invisible.» Après la mort de Bloy, elle œuvrera à la publication des inédits.

 

  Au plan religieux, l’auteur dessine avec pertinence la situation de l’Église dans la France d’alors et, avec son sens de la formule, il écrit que “ à la différence d’un Claudel, d’un Mauriac, voire d’un Bernanos, qui furent, par leurs œuvres et leurs propos, des acteurs  politiques et des consciences sociales du catholicisme, Bloy fut un catholique dans son siècle mais pas de son siècle.» Il ajoute: «Marchenoir est un amoureux du Calvaire, non un lecteur de La CroixAvec Angelier et grâce au Désespéré, on comprend les deux échecs de la tentative d’intégration à la Grande Trappe et on devine vite que la volonté de se plier au militantisme catholique ne pouvait tenir longtemps et que ses attaques foudroyantes, sa haine des tièdes qui se veulent respectables ne pouvaient que l’isoler. Il a rompu, dit Angelier, avec «le journalisme pieusard»:son passage au CHAT NOIR n’épargne personne et sa collaboration avec le FIGAROjournal pituiteux à immense portée») ne put être qu’éphémère! Il entreprendra seul (évidemment) l’aventure du PAL (quatre numéros) qui est «une sarabande au bord du gouffre», un massacre contre lequel «se met en place “cette conspiration du silence” qui, loin d’être un mythe, ceignit Bloy d’un définitif cordon sanitaire-vraie camisole de force littéraire apte à maîtriser le forcené. Dorénavant, Bloy n’existe plus. Détenu dans une chambre sourde, il peut vociférer tout son soûl et hurler à plus soif:ses cris sont avalés par le néant. Il prophétisera à blanc. Vox clamens in deserto.»(4) Toutefois il publiera encore dans le Gil Blas (en 1888/9) des contes qui donneront Sueurs de sang, d’autres qui formeront ses Histoires désobligeantes et, dans La Plume (1890/92) où, entre autres, il propose un beau texte sur Lautréamont (célébré aussi dans Le Désespéré) et LA LAMENTATION DE L’ÉPÉE. Il combattra au moment de l’affaire Dreyfus non pas tant pour le capitaine que contre Drumont et, de fait, pour le peuple juif, intégré à une vision théologique et une rhétorique très particulières puisque l’antisémitisme y semble évident au lecteur pressé ou peu aguerri au renversement argumentatif bloyen. Angelier dit à raison que «LE SALUT PAR LES JUIFS contribua (et contribue toujours) à brouiller l’image de Bloy, vu comme un antisémite radical ou un philosémite absurde.»(5)

 

 

 

Motifs

 

 La deuxième partie du livre, inséparable de la première (chez Bloy tout est un), permet de mieux comprendre le cadre de pensée de cette vie d'accablé tonitruant et de dégager les grandes certitudes de la théologie bloyenne qui, faut-il s'en étonner?, avait peu à voir avec la scolastique. Autant d’entrées qui supposent les autres et qui s’éclairent réciproquement. En peu de mots («mots-balises, mots-torches» parmi lesquels Marie, Attente, Avènement, Paradis retrouvé (6)), Angelier nous propose le parcours spirituel le plus imprévisible du XIXème siècle.

 

 Rappelant, après celle, initiale, de Maistre, l’influence de Barbey et de Blanc de Saint-Bonnet aussi bien que la place éminente du Calvaire, Angelier met en avant la Douleur comme lumière indispensable à la compréhension de la vie de Bloy comme de toute vie («Toute chose terrestre était ordonnée pour la Douleur.») mais aussi de l’histoire récente de la France. En signalant la réévaluation d’Ève, il complète son étude avec le culte marial, clé de tout ce qui importe à Bloy (dans la figure de Jeanne d'Arc comme dans celle de Mélanie de La Salette) et qu’il mettra tellement en scène dans les figures féminines de ses romans.
 Pour penser l’Histoire à sa façon, Bloy aura longtemps médité sur la Chute dans le Temps et l’enfoncement dans l’espace après le renvoi de l’Eden, expulsion qui produisit l’avenir et toutes les souffrances. Mais évidemment il y a la Promesse de la Rédemption et le secret (d’une réelle proximité) qu’il entend de La Salette et que lui révèle Anne-Marie Roulé. Dès lors, l’Attente sera l’acte bloyen par excellence (attentes mineures, attente du grandiose Paraclet ultime) tandis que, loin de l’histoire documentaire et positiviste, Bloy «en quête du Sens divin, affamé de questionnements historiques» en viendra «à interroger, cinquante ans durant, l’histoire divino-humaine. D’Adam à Guillaume II, sans doute peut-on constituer, par livres et fragments de textes, une histoire universelle selon Léon Bloy. «Si rien ne donne Sens, tout fait signe, de l’anodin menu fait quotidien au fracassant coup de tonnerre historique (bataille, épidémie, catastrophe naturelle), du lieu commun bourgeois à la Parole inspirée. Entre le “on ne sait rien” de la créature aveuglée et la vision prophétique, Bloy énonce une interminable phrase historique dont on repère la ponctuation sans savoir où placer les majuscules.» Comme son héros Marchenoir (auteur du Symbolisme de l’histoire «c’est-à-dire l’hiérographie providentielle, enfin déchiffrée dans le plus intérieur arcane des faits et dans la kabbale des dates, le sens absolu des signes chroniques, tels que Pharasale, Théodoric, Cromwell ou l’insurrection du 18 mars, par exemple, et l’orthographe conditionnelle de leurs infinies combinaisons», il se veut «le Champollion des événements historiques envisagés comme les hiéroglyphes divins d’une révélation par les symboles, corroborative de l’autre
Révélation.» Bloy veut lire l’Histoire comme un immense texte crypté qui ne suppose aucun hasard.(7) Guetteur fébrile des signes transcendants qui fendillent ou trouent le Présent, il est aussi l’ausculteur des grands moments (le Moyen Âge et Byzance) ou des héros du passé (Colomb (perçu comme la victime des colonisateurs...), Napoléon (son livre est proprement sidérant)) qu’il loue inlassablement. Sous l’influence aussi bien de Joachim de Flore que de Marie Roulé, de Mélanie et d’un millénarisme envahissant, il croit repérer un peu partout (son journal en témoigne-le Titanic retient son attention) les préfigurations brutales d’une sortie définitive du Temps, sortie dont il serait contemporain. Il en est convaincu:le Temps est prêt, le Temps vient, le Changement radical arrive, la Fin comme commencement déflagrant sera l’Avènement indéfinissable, irreprésentable mais fatalement, violemment ascendant.


Une sorte d’anthologie 

 

   Même dans un volume aux dimensions réduites, plus que pour d’autres écrivains, la citation s’impose quand on écrit sur Bloy:qu’elle vienne de ses romans, de sa correspondance, de son Journal, de ses textes polémiques;qu’elle concerne des descriptions (ses lieux de vie et de passage (ses «tanières» aux odeurs infectes)), des portraits ravageurs (Veuillot, Renan, Bourget etc.) ou qu’elle célèbre des rencontres ou des héros selon l’Esprit, qu’elle illustre des raccourcis théologiques époustouflants, Angelier, dans le moindre de ses choix, a su faire retentir cette voix sans équivalent et nous faire désirer la lire ou la relire.
   Peu d’écrivains seulement cités vous arrêtent, vous saisissent aussi longtemps que Bloy.

  

   En outre, la finesse de l’analyse d’Angelier est portée par un style qui, lui aussi, retient:on admire son sens de la comparaison (entre Bloy et d’autres écrivains catholiques), son sens de la nuance («l’expérience vivifiante de la douleur ne se confond pas avec un pur devoir de conformité, avec l’adhésion soumise à une discipline morale(…)»), son sens de la formule («l’écriture bloyenne se veut donc passionnée, enthousiaste, indécente et sans maître, vigoureuse, affirmative, conclusive.» ou, à propos de Barbey, «Un mixte flamboyant d'inquisiteur et de drag-queen.»), son inscription dans la phrase bloyenne (ainsi ce porche «Car il s’agit là, en effet, moins d’hygiène que de mystique, moins de fosse sceptique que d’abîme malin; l’horreur sanieuse qui se délove dans l’endroit est plus une hantise diabolique qu’une émanation putride. C’est le serpent de l’Éden sous la forme immatérielle d’un harcèlement odorifère» qui ouvre directement sur une autre citation grandiose), la qualité de sa définition («Mais Bloy n’est pas une bombarde mercenaire, un lance-flamme à tant la journée. L’écrivain n’écrit ce qu’il écrit que parce que le croyant croit ce qu’il croit: pas de disjonction entre verbe et foi. Chez Bloy, le feu est le fruit de la foi. L’écriture est portée par la prière et la sert. L’écrit sort du croire comme le feu du volcan.».

  Enfin, on lui est reconnaissant d’avoir écouté le style offensif de Bloy («S’y cumulent montées au créneau ou assauts en piqué, visions cosmiques et immersions dans la fosse, fond d’or et eau de vidange.») et, surtout, d’avoir mis en valeur le «véritable horizon d’écriture de Bloy: écrire le cri du Christ sur la Croix, déchaîner l’apocalypse de la langue.») en dégageant l’ambition «"pentescostale" du langage, faisant de l’écriture une véritable Pentecôte doloriste de la langue où mots et phrases seraient parcourus et embrasés par une descente de l’Esprit (…)».

 

 

   Grâce à François Angelier, Bloy côtoie dorénavant dans la collection SAGESSES Maître Eckart, François d’Assise, Catherine de Sienne, Jean de la Croix et bien d’autres….Ce texte qui a tant de mérites présente aussi celui d'affirmer «que Bloy est l’une des plumes les plus insoutenablement drôles de la littérature française, tous siècles et catégories confondues.»

 

 

Rossini, le 29 mai 2015

 

 

NOTES

 

(1)Sur les yeux de Bloy, le début du Désespéré est précieux. Plus loin, on lit aussi :«(...)il avait le genre d'yeux qu'il fallait et il eût été un gardien exquis pour des aliénés.»

 

(2)On mesure la complexité de la question au simple énoncé de cet extrait du Désespéré:«(...) il se persuadait qu'une Justice incapable d'erreur s'était exercée, ici et là, comme toujours, dans d'irrépréhensibles arrêts, quoiqu'il se proclamât sans intelligence pour en pénétrer les indéchiffrables considérants.»

 

(3) On ne peut que conseiller la remarquable édition de P. Glaudes chez GF.

 

(4)Sur son isolement:même romancé, son témoignage dans Le Désespéré est éloquent.

 

(5)Il reste que beaucoup de pages de Bloy (dans ce texte ou ailleurs (par exemple dans Le Déraciné)) sont et seront toujours insupportables, contexte ou pas contexte. Comment ce parfait exégète des lieux communs a-t-il pu céder aux stéréotypes antisémites?

 

(6)Angelier délaisse peut-être trop la question de l'Intercession et de la Réversibilité. En tout cas, en soulignant que l'écriture bloyenne «voit le Pauvre» («toujours vaincu, bafoué, souffleté, violé, maudit, coupé en morceaux mais ne mourant pas (...)»), sans cesse, il nous pousse à nous interroger sur le fossé (c'est peu dire) qui sépare Bloy du Peuple.

 

(7)On peut se reporter aux chapitres XXXIV et XXXV du Déraciné.

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