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23 août 2015 7 23 /08 /août /2015 08:14

 

           Frege, Cantor, Poincaré, Hilbert, Gödel, héros d’une bande dessinée avec comme fil directeur un narrateur-conférencier Bertrand Russell... qui l’eût dit? C’est le défi que relevèrent Apostolos Doxiadis, Christos Papadimitriou (théoricien de l’informatique, expert en logique mathématique), Alecos Papadatos, Annie di Donna qui, convaincus que la BD est «une forme parfaite pour les histoires de héros à la poursuite de grands objectifs» connurent un triomphe dès la parution de leur LOGICOMIX en 2009.
 

  Le succès n’était pas garanti:en effet, comment retenir l’attention d’un jeune public avec un récit dont la quête déclarée était, au départ, «d’acquérir une connaissance certaine du monde, connaissance qui puisse venir uniquement du monde»? Comment passionner avec des concepts et des notions comme ceux de raison, déraison, folie, sens du monde? Comment croire captiver avec le rêve de l’élimination de l’émotion, de l’instinct, de l’habitude au profit de la raison dans le sort des décisions humaines?

 

  La solution de nos quatre Grecs tint en une vaste composition dont les éléments constitutifs furent cette conférence de Bertrand Russell accompagnée d'un (amusant) making off de la BD et, à partir de la moitié du livre, la lente apparition d’une des grandes contributions de la Grèce à la civilisation, la Tragédie.

 

 

 Exposé biographique

 

 

      À moment capital de l’histoire du monde (le premier septembre 1939, Hitler envahit la Pologne), Bertrand Russell donne une conférence (il récuse ce terme) dans une université américaine sur “le rôle de la logique dans les affaires humaines”:des isolationnistes lui demandent d’y renoncer au nom de son célèbre pacifisme. Pour pouvoir répondre à son auditoire et bien saisir le contexte de la question, Russell souhaite qu’on écoute son récit dans lequel il raconte (en plongées et contre-plongées) son enfance, sa recherche sur ses parents disparus dont la vie choquait tellement la grand-mère qui l’élevait depuis leur mort, sa scolarité, ses études, sa confiance précoce en la raison, ses premières interrogations, son agacement devant les contradictions des philosophes, l’aide de son ami Moore et sa découverte de Leibniz puis de Boole.

  Il évoque aussi l’amitié déterminante (mais non sans trahison) de Whitehead, son  voyage en Europe (l'Allemagne, Paris) et ses rencontres avec les génies de l’époque (Frege, Cantor). On assiste à sa découverte (illustrée avec humour)  énoncée sous forme de paradoxe (celui dit du barbier ou, plus noblement, de Russell) qui sape les fondements de la logique et ravit certains tout en dérangeant beaucoup de ses confères. On le voit peiner à rédiger un grand livre avec Whitehead (et l’éditer sans gloire à compte d’auteur) et rencontrer Ludwig Wittgenstein, un de ses rares lecteurs, dont il devine le génie à la fois farouche et fragile:le jeune Autrichien (que Russell vit en partie comme un double) ravive en lui une autre crise qui fait remonter à la surface de vieilles angoisse. On apprend aussi comment une émotion orienta sa carrière morale qui ouvre la seconde partie du livre.

 

  Russell raconte alors son opposition active à la guerre de 14:il se bat au nom d’un pacifisme que ses contemporains, fous de nationalisme (lui aussi y céda un bref instant) apprécient peu et qui le mena en prison (six mois) ce qui lui permit de se concentrer sur LA PHILOSOPHIE DES MATHÉMATIQUES pendant que Wittgenstein de son côté engagé pour son pays fait de grands pas dans sa propre théorie tout en partageant les pires situations des tranchées. Les deux hommes se retrouveront après la guerre comme Russell rencontrera Gödel:il prendra la mesure de sa découverte majeure. Mais, le temps aidant, il voit certains des génies qu'il admire verser dans l'antisémitisme et adhérer au nazisme.


 À la fin de son exposé, fait, rappelons-le à une date capitale (la deuxième guerre mondiale a commencé) Bertrand Russell doit faire face à  nouveau à des questions pressantes de son auditoire américain:quel engagement prendre, que faire devant les agressions récentes de l’Allemagne nazie? Qu'apporte le récit de sa vie? Quelle est la part de la rationalité dans une décision aussi grave? Est-il d'autres valeurs que celles de la raison?

 

Making off, work in progress

 

   Le second fil de la tresse narrative met en scène, en planches plutôt, les artisans de cette BD. Le quatuor de créateurs intervient de temps en temps et nous avons la sensation d’assister à l'élaboration de ce que nous sommes en train de lire:on mesure ainsi les débats, les conflits, les incompréhensions qui naissent entre les concepteurs et qui font écho aux interrogations ou aux possibles difficultés de compréhension du lecteur. Dans la passion des échanges quelques vastes questions morales et philosophiques surgissent et donnent encore plus d'ampleur aux perspectives du récit de Russell.

 

 La tragédie

 

 Le dernier fil de ce roman graphique, le plus tardif, correspond à l'Orestie qui mène comme on sait de la vengeance à la délibération. Délibération qui rejoint celle que Russell proposait à chacun de ses auditeurs en comptant toujours sur la rationalité mais sans exclure l'émotion. Puisque "Il n'y a pas de voie royale de la vérité."

 

 

 

 

 

     Cette BD se veut une fable:elle propose le cheminement intellectuel et moral d’un être qui rêvait d’affranchir l’homme de l’instinct, de l'émotion, de l’habitude et qui tenta de réformer l’enseignement et la pédagogie sans jamais connaître le succès, à commencer par sa vie privée…. Russell avoue à chaque étape, avec honnêteté, humour et, souvent avec dépit, ses échecs (par rapport à ses attentes originelles) et les apories de son pacifisme. Mais la construction des concepteurs de la BD donne à penser que ses échecs sont plus probants qu'une victoire, et même, qu'ils sont à leur manière, dans la chaîne des contributions de quelques génies, une forme de succès. Et l'arrivée progressive de l'Orestie dans le récit prouve la convergence des grandes contributions humaines.

 

 

 

       Le lecteur (jeune ou moins jeune) découvrant ces débats scientifiques sera aidé par un dessin assez classique qui ne méprise pas l’emprunt (humoristique:par exemple à  Caspar David Friedrich), qui réussit bien dans le traitement de la nuit et de la solitude (mieux que les trop faciles moments de crise):une de ses réussites est dans la sensation de froid éprouvée par Wittgenstein quand il médite sur la possibilité d'un sens du monde. Évidemment tout est simplifié et certains stéréotypes sont plus renforcés que minimisés. Mais un dossier en annexe sert de complément pour chacun des «héros»:il corrige aussi certaines erreurs volontaires car plausibles (ainsi l’épisode parisien).

 

   Voilà un livre généreux qui s'achève sur l'image d'un ordinateur. Quelques planches auparavant, il était question de l'apport de Turing, apport inséparable des avancées rappelées par Russell et dont il était partie prenante. Ne mérite-t-il pas à lui seul une autre BD? (1)

 

 

Rossini, le 25 août 2015

 

 

NOTE

 

(1)Dans un livre aussi gaiement didactique, on regrette de tomber sur l'impayable omnibulé....

 

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Published by calmeblog - dans BD
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