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20 septembre 2011 2 20 /09 /septembre /2011 09:17




        Quelle que soit l’époque, le roman et la nouvelle ont toujours eu un certain rapport aux délaissés, aux réprouvés, aux déclassés, aux perdus, aux perdants. Après la massification et la normalisation techno-publicitaire, de nombreux écrivains ont encore plus rapporté ce qu’il en est de la dépossession urbaine et suburbaine. Lorie Moore (Américaine née en 1957 et qui fut un temps enseignante et obtint de nombreuses récompenses)) s’inscrit dans un mouvement de romanciers et nouvellistes qui ignorent héros et anti-héros pour s’intéresser à des êtres, parfois des anonymes (indiqués seulement par des chiffres: ainsi dans la première nouvelle, Garçon Numéro Un ou Deux) aux vies sans relief, abîmées, déglinguées. Avec son roman ANAGRAMMES et ses nouvelles DES HISTOIRES POUR RIEN, VIES CRUELLES (LIKE LIFE) est sans doute le recueil le plus connu d’elle dans lequel on parle sans cesse  du vrai, de la «vraie vie».

 

 

         Des «gens». Des inconnu(e)s, des hommes et des femmes qui pleurent souvent ; des "intellectuels" (un prof de religion, une prof d’histoire américaine qui côtoie un peu un prof de sciences politiques, un consultant en informatique), des artistes sans avenir, souvent sans talent (un écrivain de théâtre (élu «le troisième meilleur écrivain prometteur de théâtre de moins de trente ans» qui refuse les concessions et se fait berner par un homme de séries télévisées), une poétesse qui fait des lectures publiques dans la «cambrousse», un peintre qui ne vend pas), un candidat en politique, une chirurgienne, des couples, des êtres qui croisent des prostituées, des rosies, qui ont bien des chansons en tête, qui voudraient ou «se forcer à choisir l’amour comme une croyance, une foi, un endroit, une boîte contre laquelle son cœur irait battre comme un revenant dans la maison», ou  se libérer de l’amour, du désir ou bien encore, qui quittent celui ou celle qui pourrait leur convenir. Des maris qui vont bientôt se séparer de leur épouse(promis), des personnes qui s’inventent des aventures, qui  fixent beaucoup au travers des fenêtres et attendent tout du facteur. Une mère qui s’attache à un vague ami anglais de sa fille, lequel tient un registre de toutes les dingueries des Américains. Des gens tellement insignifiants qu’ils peuvent prendre l’avion sans risque : il se maintient en l’air grâce à leur insignifiance...     

 

 

   Noir et blanc radiographiques. En lisant Moore vous entrez dans une musique aux couleurs sombres. En basse continue, le morose, le sinistre, l’amer, le triste. Avec quelques variations soulagesques entre noir et noir, quand bien même (ou surtout quand) telle femme est toujours vêtue de blanc. Au mieux, quelques flaques de sang près d’un abattoir ou d’une chambre froide. Une image définit bien ce qui est visible dans ces pages radiographiques : «Le moniteur était en place et les intérieurs de Zoé apparurent sur l’écran dans tout leur vide gris et sinueux. Ils étaient marbrés dans les teintes de noir et de blanc les plus fines, comme la pierre dans une vieille église, ou bien une photographie de la lune».

        A peine. Sur ce fond nocturne, dans ce flux d’encre noire  émergent pour quelques instants, sur quelques pages,  des notes qui vous touchent avant de disparaître très vite. Notes de vies qui imposent un rythme inédit. Vous êtes arrêté, en suspens, devant une phrase. Vous croyez à une ouverture (ouvrir est un mot obsédant chez Moore), à l’esquisse sinon d’un blanc, au moins d’une touche lumineuse comme Mary qui se souvient de la collection Harlequin. «Un bout d’enfance (...) purificateur et revigorant». Par instant, une comparaison rend cet univers enfin presque respirable. Vous ne voulez plus avancer. Vous croyez au bonheur de la marche vers la Cinquantième rue, "qui fait s’ouvrir votre cœur et permet à toute la ville de s’y précipiter et d’y installer une petite ville». Vous croyez à l’oasis. Comme les personnages, vous croyez aux mots «purs», «innocents». Comme Mary vous croyez à l’élévation mystique née des choux.... Rien n’y fait. L’élan vous pousse. Like life. La bulle éclate. Le noir vous reprend, vous absorbe. Vous voilà comme John Spee tel que Millie se le représente : «Mais elle se prit à penser que John avait peut-être rêvé tellement longtemps et avec tellement de force à cet endroit, qu'il en avait annulé l'existence à force d'espérer. Il est probable qu'aucun endroit au monde ne pouvait résister à un tel assaut d'espoir».

 

 

      Rythme. Un flux donc, constitué d’une continuité de cassures. Une brisure que rien n’annonçait :

« Mary, qu'est-ce qui ne va pas?
Rien », répondit-elle, et elle essaya d'avaler sa salive. Une fois la tendresse disparue il y avait  une accalmie avant la haine, et les choses pouvaient s’y déverser. Il y avait tellement de choses à contenir, tellement de grattements dans le cerveau.»
 
 Des coupures. Des pleins, du vide, des creux («un creux vivant, permanent», le quartier des théâtre de New York), des répétitions. Des «tu ne peux pas comprendre». Des pleins qui suintent. Des satisfactions qui se lézardent vite, «tellement de choses à contenir». Dans une prose minimale, des mots étonnamment hyperboliques (terreur, merveilleux, horrifié). Des tentations, des tentatives, des replis, des surplaces. Des objets, des déchets, des morceaux de viande qui rappellent des ex, «des savoirs prématurés de fillette au cœur déjà criblé de balles».

 

 

         Violence. Quand elle colle les affiches de (son amant) Numéro Un « Mary agrafe parfois droit dans les yeux, comme un cadavre. Et pourtant il ne s’agit-it pas de vengeance». Zoé, confrontée au Midwest s'aperçoit qu'au bout de quatre ans elle a acquis "un pourtour dur, cassant et pointu". Ainsi cette violoniste qui se suicide. Ainsi Zoé qui pousse un peu son nouvel ami dans le vide du haut d'un haut immeuble: "c'était juste pour rire"...

 

Violence de la retenue du style; violence insupportable de la banalité des situations. Et pourtant jamais il n’est question de procès, d’accusation, de mise en cause. Ce qui en accroît la rudesse.

        Like life. Like. Les figures qui hantent cet univers: la métaphore, l’analogie, la comparaison. «Comme une vieille leçon», «semblable à une gare, entre deux trains», «comme si la nuit s’était vantée d’une note en bas de page», «son oreille(...) une créature marine, avec le vent de son baiser emprisonné à l’intérieur», «le visage d’Heffie était comme une lune(1) enneigée à cause de toutes ces choses jamais faites» etc.. On va de chose en chose. D’être en chose ou en lieu. Ou en idée. La nature, les oiseaux, les animaux sont là, échappées poétiques qui donnent à comprendre de façon parfois cruelles. De toute façon on ne sort pas. Le labyrinthe est sans issue. Pourtant un court instant quelque chose a brillé sans que la souffrance en soit levée pour autant.

LIKE LIFE. Comme (dans la magazine) LIFE? Ici et là, ironiquement,  surgit une suggestion quasi-gnostique : bien des êtres vivants seraient un imitateur, un plagiaire, un ventriloque en quête de l’image idéale, la vraie. Il est beaucoup question de cinéma ou de télévision dans ces pages et tous les hommes veulent une Heidi ("avec un décolleté"). Mais la vie n’est qu’un Halloween minable comme celui que vit  Zoé déguisée en os à moelle...

 

Moins qu'ailleurs, l'ironie est tout de même présente dans ces nouvelles. Faut-il aussi  l'entendre dans l'impératif like life ?

 

 

 

 

            N‘évitant pas toujours la grandiloquence du rien, l’a-peu près de la sensiblerie, le pathos du filigrane, Lorrie Moore offre une apocalypse au ras de la seule vie, la vraie dans un style acupunctique qui ne guérit pas mais au contraire aiguise la douleur. Apocalypse minimaliste, ralentie, patiente, dévoilant toutes les attentes, les mensonges, les illusions, les blessures, les violence sourdes, dans une prose qui se veut au plus près de la vie. Like life.

 

  Parions que, comme bien des personnages de cet univers, le lecteur aura tendance à garder longtemps son regard fixe...

 

 

(1) Parmi bien d'autres lieux, la lune occupe une place prépondérante et mystérieuse dans le réel de Lorrie Moore.

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15 septembre 2011 4 15 /09 /septembre /2011 10:13


        


            Des logiciels de lecture automatique permettent depuis quelque temps aux annonceurs de repérer certains mots de nos mails et de leur associer immédiatement des publicités en rapport avec leur contenu. Il n’est pas certain que Franzen l’obsolète (comme il se nomme souvent, écrivant même «l’obsolescence inéluctable est notre héritage») apprécie ce mode lecture à visée technoconsumériste. Il est possible aussi que pour ce recueil d’essais publié en 2002 sous le titre américain plus éloquent HOW TO BE ALONE? la lecture quasi-automatique d’une partie de la critique ait desservi certaines de ses affirmations mal comprises ou trop vite recyclées (il en parle dans son avant-propos et sait se mettre lui-même en cause). Surtout, rétrospectivement, on a chargé LES CORRECTIONS (2001) d’être la réponse calculée à ses analyses et à ses angoisses: une fiction n’est jamais une réponse, encore moins une réponse une.

   
    C’est pourtant un livre qui, traitant aussi bien de la maladie d’Alzheimer ou du postmodernisme de W. Gaddis que du procès fait aux grands cigarettiers, d’une manifestation anti-Bush en 2001 que de l’illusion paranoïaque des Américains devant le supposé viol de leur intimité,  est  absolument nécessaire à la compréhension du reste de son œuvre qui ne se veut pas Salut mais sauvetage..




     POURQUOI S’EN FAIRE? doit d’abord être lu comme un livre autonome très riche qui contient en soi un art de l’essai informé, sérieux et drôle, digressif et elliptique. Ainsi le texte initial LE CERVEAU DE MON PÈRE est tout à la fois récit douloureux et provocateur, traité sur la mémoire (sa chimie, son entretien, sa perte chez son père), témoignage des aléas de la propre mémoire de l'auteur et déclaration fondamentale sur l’art.

 

          Ce recueil est aussi précieux pour l’analyse (presque sartrienne) de la situation déprimante de l’écrivain depuis les années 80 aux Etats-Unis :POURQUOI SEN FAIRE?(plutôt COMMENT ËTRE SEUL?), RECUPERATION et M. DIFFICILE sont des essais majeurs qui prouvent une conscience aiguë et douloureuse de ce qu’il appelle la déliquescence culturelle américaine: les vieilles et justement inusables questions (pourquoi, pour qui, comment écrire?) ne sont pas ici des questions abstraites, théoriques mais des questions de survie ou de mort par abrutissement technologique ou solitude non conquise mais subie. On appréciera ses réflexions sur le postmodernisme et, selon lui, ses impasses (son rapport à l’œuvre de W. Gaddis pour discutable qu’il soit est examiné avec clarté, ironie, finesse et humilité) et la disparition du roman social qu’il défend malgré tout sans trop y croire. On pourra méditer sur son «réalisme tragique». Pour distinguer les attitudes des écrivains, on pourra tirer profit de sa catégorisation du Contrat (l’écrivain doit chercher à maintenir la confiance du lecteur sans perdre de vue son plaisir) et du Statut (l’écrivain est un héros et c’est au lecteur de s’adapter à ses exigences extrêmes). On verra son choix (-un peu provocateur- pour la littérature du Contrat) et la difficulté qui fut la sienne quand il se trouva aux prises avec le Système du Spectacle à l’occasion du tournage d’un petit reportage pour l’émission d’Oprah Winfrey raconté de façon drôle et étonnamment pathétique parfois dans MEET ME IN ST LOUIS. Les malentendus sur LES CORRECTIONS avaient commencé.

 

 

     Ces textes apparemment hétérogènes sont importants aussi par la confirmation de sa volonté de mise en cause de la notion de norme (sexuelle (dans UN LIVRE AU LIT, satire judicieuse des manuels de conseils sexuels qui sont autant de conditionnements relevant de la «narcose de la culture populaire»), ou autres comme la santé obtenue par surmédicalisation), critique entreprise de façon radicale parce que mise en fiction avec tellement de complexité dans LES CORRECTIONS.

 

     Mais dans ces essais où il est question de lui et seulement de lui mais sans narcissisme, la dimension autobiographique parfois plus touchante (et plus sévère pour le huis clos familial) que sa ZONE D’INCONFORT (pensons à la maison de ST. Louis qu'il ne veut pas revoir) ne saurait masquer la proposition profondément artistique que tous les textes contiennent mais surtout qui émerge du très beau texte intitulé  LE CERVEAU DE MON PERE (2001).

 

     Son père avait accepté de voir son cerveau analysé post mortem: Franzen reçut les résultats qui concernaient un être qui avait donc subi la maladie d’Alzheimer. Avec l’aide des lettres de sa mère, de l’une de son père et de ses propres souvenirs, il nous raconte alors l’évolution et le déclin de Earl Franzen tout en réfléchissant aux propositions des spécialistes de cette maladie (comme David  Schenk).

 

     Ce récit est plus qu’un récit: il révèle presque un "credo" .

    Lisons ce qui fait sa conviction :


«Les maladies ont des symptômes; les symptômes renvoient à la base organique de tout ce que nous sommes. Ils renvoient au cerveau comme viande. Et, tandis que je devrais reconnaître que, oui, le cerveau est de la viande, je semble au contraire maintenir une zone aveugle dans laquelle je peux interpoler des histoires qui mettent l'accent sur les aspects plus spirituels du moi. Voir mon père comme un ensemble de symptômes organiques m'inviterait à comprendre l'Earl Franzen en bonne santé (et moi-même) en termes symptomatiques aussi - à réduire nos personnalités adorées à des ensembles finis de coordonnées neurochimiques. Qui veut d’une pareille histoire de la vie?»(je souligne).

 

 

  On trouve là (et LES CORRECTIONS, comme fiction, comme exploration des profondeurs ne sont pas loin) la fascination pour les connexions, pour leur matérialité, pour la viande des corps et sa matérialité (la sarabande des étrons l’atteste) mais aussi le souci d’y chercher un sens (ni simple, ni forcément unique), même au sein de la démence. En se retournant sur les derniers mois d’Earl Franzen, il croit avoir deviné, malgré tout, une volonté en deçà à la fois de la conscience et de la mémoire. Il est presque sûr que dans la pire des extrémités son père a eu le Choix, qu’il a pris (dressé par son éducation rigide, quand on le croyait mort spirituellement), plus longtemps qu’on ne croit, le parti de la résistance et, plus tard, pris le parti de l’abandon («laisser filer») à la mort.

    Interpoler des histoires en considérant le point aveugle qui attend le romancier car nous «sommes plus vastes que notre biologie»:c’est là, au plus près du chimique et du social,  dans la métaphore, la métonymie, dans les jeux d’identifications, de projections, dans la micro-observation des mues insensibles, des retournements, dans les constructions savantes que se tient en grande partie l’art de Franzen. Ce que les réticents prennent pour du clinique. Un romancier américain connu reprocha récemment à Franzen de manipuler ses personnages  comme des marionnettes..

    Comment être seul? Vraiment seul? Sans se croire envahi dans son intimité, sans s’étaler, s’exhiber pour tenter d’exister, sans se dessécher dans une œuvre aride désertée de tous? Ce livre tente d’y répondre en ayant le souci de la forme autant que du contenu et en manifestant l’ambition d’articuler le singulier et le global, y compris dans l’erreur, la confusion, la contradiction..



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12 septembre 2011 1 12 /09 /septembre /2011 09:21


 

    Porté par la lecture des CORRECTIONS (2001, traduit en 2002), œuvre retentissante génératrice de bien des malentendus, le lecteur peut avoir la tentation un peu mécanique de connaître les liens de ce roman consacré à la dimension carcérale de la famille avec la vie du romancier. LA ZONE D’INCONFORT pourrait encourager ce réflexe mais, heureusement, il a d’autres intérêts.



LE GENRE


     Des pans d’autobiographie (l’éducateur Mutton le nommant Franzone, d’autres l’appelant plus exactement par son nom) qui ne  cherchent pas à restituer une vision rétrospective globale mais respecte malgré tout une certaine chronologie même si elle semble, à tort, discontinue voire confuse à première lecture. Assez classiquement,  il marque souvent ce qui eut lieu "la première fois"(mensonge, amour, texte etc.).
    Le texte, dédié à ses deux frères Bob et Tom, commence par  la vente de la maison familiale après la mort du père et celle plus récente de la mère. Puis on suit de façon libre la scolarité de Jon, sa vie à Webster Groves (à partir de l’âge de cinq ans car il est né à Chicago), ses problèmes d’émancipation, l’évolution de ses goûts musicaux, ses amours (soumises très longtemps à ce qu'il nomme principe de stagnation), son initiation littéraire (l’importance ambivalente de Rilke, Kafka et de Mann pour la littérature allemande), ses voyages, ses problèmes de couple(s). Vers la fin de la narration se dessine peu à peu le déclin des parents. La mort de la mère intervient au moment d’une phase du fils consacrée exclusivement à sa passion ornithologique.
    Franzen qui conserve beaucoup (les lettres en particulier) tient depuis longtemps des journaux personnels qu’il a largement consultés. Il ne parle pas ou très peu de ce qu’il ne connaît que de seconde main (l’enfance de ses frères par exemple). Il s’emploie à traiter en forme de tresses faussement digressives des éléments privés et des réflexions plus générales.   
    Des aspects d’une vie donc où transparaît souvent une volonté argumentative (ainsi la défense de la classe moyenne et son attaque contre la sociologie aveugle; ainsi encore son examen de la question de la charité manipulée par les Libéraux au moment de l'ouragan Katrina). Une mosaïque désajointée aux arrêtes encore tranchantes à laquelle manquent bien des tesselles. Dans POURQUOI S’EN FAIRE? (HOW TO BE ALONE ? (2002)) l’on pourra trouver d’autres morceaux isolés, parmi lesquels des observations plus critiques sur le huis clos que s'imposèrent ses parents qui furent ensemble tout sauf heureux.



LE TITRE

     s’explique facilement grâce à des reprises du mot inconfort et de son antonyme. La maison familiale fut une zone de confort, en particulier pour sa mère. Sa vente fut pour le fils la raison d’«un double  inconfort»: «avoir passé l'âge du roman dans lequel j’ai vécu heureux et me soucier comme d'une guigne du prix de vente final».  Le mot inconfort apparaît encore dans ses relations à sa préceptrice autrichienne. De façon apparemment plus dérisoire, l’expression zone de confort correspond à un arc du thermostat qui est la bonne chaleur hivernale de la maison pour le père mais guère pour la mère: les querelles à ce sujet sont fréquentes...Comme le sont d'autres pour des motifs bien différents que Franzen taît moins dans d'autres œuvres. C’est sans aucun doute l’enjeu de cette évocation biographique : le mélange de confort et d’inconfort, dans les mêmes zones, dans les mêmes joies et les mêmes disputes. Inconfort de la bataille de l'homme de quarante ans contre l'adolescent qui survit en lui. Inconfort qui saisit aussi parfois le lecteur.

 

 

LA MAISON

    Au cœur du livre qui s’achève sur un retour à New York (au coin de Lexington et de la 81ème rue) auprès de «la Californienne», une maison : celle de l’enfance qui n’a rien du carcéral des CORRECTIONS (encore que...). Elle est présentée comme le roman de la mère, véritable lieu construit comme un roman: «J’al commencé à me dire que cette maison était le roman de ma mère, l’histoire concrète qu’elle avait racontée sur elle-même.». De cette maison vendue à la demande de la mère,  les fils gardent peu : Jon souffrant en imaginant de la liquidation de certains objets...Un point est à noter : dans son recueil d’essais POURQUOI S’EN FAIRE ?(2002), sous le titre MEET ME À ST LOUIS, l’évocation de cette maison est beaucoup plus pathétique, ce qui surprend chez Franzen. Les bonheurs connus dans cette maison familiale (sur lesquels il ne s’épanche guère) ne l’empêchent pas de rêver d’une autre maison où il aurait aimé grandir, «oasis d’accomplissement personnel» celle d’Avery, son professeur d’allemand à la fac.

    En comparaison et même si New York semble lui convenir parfaitement, il faut reconnaître qu’un certaine mobilité se dégage de ces pages en particulier avec sa femme et sa maîtresse, la Californienne: «Un changement de ville nous rendrait peut-être le bonheur? Nous allâmes voir San Francisco, Oakland, Portland, Santa Fe, Seattle, Boulder, Chicago, Utica, Albany, Syracuse et Kingston, dans l'État de New York; chacune de ces villes avait ses défauts. Ma femme revint vivre avec moi à Philadelphie, j'empruntai (contre intérêts) de l'argent à ma mère et louai une maison à trois niveaux et cinq chambres dans laquelle, dès la mi-1993, ni elle ni moi ne supportions de vivre. ]' ai sous-loué une chambre pour moi à Manhattan puis, par sentiment de culpabilité, je l'ai cédée à ma femme. Je suis retourné à Philadelphie où j'ai loué un troisième logement, convenant aussi bien au travail qu'au coucher, de sorte que ma femme pouvait avoir les cinq chambres de la maison pour elle toute seule si elle décidait de revenir en ville.  Notre hémorragie financière, fin 1993, ressemblait beaucoup à la politique énergétique du pays en 2005

  Rien n’est dit des lieux de l’écriture et de ses conditions. Mais beaucoup est suggéré sur sa passion de la construction (souvent manquée dans sa jeunesse alors que son père y excelle), sur l’obsession des calculs et des chiffres et sa patience dans l’observation (des oiseaux par exemple).

LE LIVRE DE LA MÈRE

    Le père n’est pas absent, il s’en faut. Protestant descendant de Scandinaves qui l’ont «abreuvé d'interdits, d'exigences et de critiques pendant cinquante ans», homme qui riait fort peu, était gauche, susceptible, il passa sa vie à travailler selon le désir de son propre père - à contrecœur ! «Mon père fut mal dans sa peau pour le restant de ses jours». Il aura été l’homme résigné en tout et dépressif profondément. C’est encore dans POURQUOI S’EN FAIRE ? que Franzen a livré nombre d'informations sur la dureté de l'enfance de son père, sur son incapacité à dire son amour à sa femme et offert le plus de détails et de réflexions sur la maladie d’Alzheimer qui l'attaqua dans sa vieillesse. Dans le dernier chapitre de ZONE D'INCONFORT surgit soudain chez Franzen un désir de paternité...
    Mais c’est la mère qui domine les récits comme le résume cette phrase :
«Il [son père] était mon allié rationnel et éclairé, le puissant ingénieur qui m'aidait à maîtriser les digues dressées contre l'envahissant océan maternel». Il ne la ménage pas (mais il est tout de même plus indulgent que dans certains passages de HOW TO BE ALONE?), raconte avec humour les tracas qu’elle lui causa avec les goûts vestimentaires qu’elle lui imposa pendant l’enfance et l’adolescence (Jon à Orlando, Jon et les épingles de nourrice sont des scènes vraiment drôles) et c’est à la fin de sa vie, au moment des plus grandes souffrances qu’il salue son courage, sa résistance à la douleur et reconnaît qu’il a tardé à l’aimer. 

 

 

EFFET MEURSAULT

    C’est que Franzen a choisi de ne pas donner une image embellie de lui-même (ce qui n’est pas sans calcul, évidemment).  Il insiste sur son physique peu flatteur, «sa voix de fausset, ses lunettes, ses biceps en fromage blanc». Il était un enfant venu tardivement et qui, dans l’enfance et l’adolescence, était toujours en retard dans ses apprentissages (amoureux en particulier) et maladroit. Il montre que tout ce qu’il entreprenait était voué à l’échec (la manifestation phallique du groupe DIOTI
(anagramme transparent) est désopilante). Il s’accuse aussi d’avoir été tout le temps inauthentique. Surtout il avoue des réactions qui le feraient condamner par des témoins pressés comme ceux du personnage de Camus : il en a fait même un principe d’écriture. Il pratique la juxtaposition de deux mots, de deux phrases, de deux paragraphes qui sont peu compatibles et il joue sur leur tension. C’est ainsi qu’il confie avoir donné la vente de la maison de la mère à la plus attirantes des vendeuses ; ailleurs il raconte en parallèle sa passion éphémère pour les oiseaux, ses aventures amoureuses et la maladie de sa mère (1); il ne néglige pas d’aiguiser ses propres contradictions (son procès de Clinton ne lui interdit pas de se mettre lui-même en cause).

     Ce sont des mémoires d’obsessionnel : il y a chez lui du cru, du cruel mais aussi un constant souci de réparation qu’il défie par d’autres provocations. Comme le pense Gregg qui s’occupe du tournage de l’émission sur l’auteur des CORRECTIONS dans POURQUOI S’EN FAIRE? «l’auteur n’est pas commode».

 

 

JEU

    Jouant avec le genre de l’autobiographie, Franzen livre, ça et là, de façon parcimonieuse (et beaucoup moins encore que dans POURQUOI S’EN FAIRE?), quelques confidences, quelques réflexions sur l’art, le biographique. Schulz, le père de Snoopy et Charlie Brown a droit a de longues pages, histoire d’égarer en disant bien qu’on égare pour murmurer l’essentiel. La contestation DIOTI dit beaucoup en sous-main. C’est pourtant dans le style même, la construction de certaines pages qu’éclate son esthétique réfléchie : ses parallélismes nombreux (par exemple entre les dépenses d’un couple et celles d’un état) ne sont pas que facilité rhétorique : il y a chez lui un souci  obsédant de lier le singulier et le global. Ce qui explique sans doute son succès et les malentendus de ce succès.

 

 

PRIS

    Pas tout à fait central, le chapitre SITUATION CENTRALE condense bien des informations et des indications capitales habilement dosées par Franzen. Le plaisir de groupe  que Franzen le solitaire a pris dans  CAMARADERIE est confirmé par sa participation à la  Fraternité dite de UNCLE rebaptisée DIOTI. L’ensemble des épisodes (sur quinze mois) est savoureux, burlesque mais laisse poindre bien des confidences. La maladresse de Jon, sa lâcheté, sa volonté réparatrice sont confirmées. La vocation scientifique que voulut lui imposer son père en réaction à la «nature romantique» de sa mère est précisée. L’écriture (vers de mirliton, quatrain, première publication, attente d’authenticité d’un journal intime, chansons réconfortant une fille provisoirement impotente etc.) dans la contestation en forme de rallye comique est, même raillée, une étape visiblement décisive (contestation et cadeau : voilà du nanan pour psychanalyste).

    Ce chapitre met en valeur à l’aide d’une majuscule ce Pris qui dit beaucoup sur l'auteur. Très jeune, être surpris par ses parents, même pour des pécadilles lui donnait cette sensation: «c'était semblable à l’ivresse que j'avais un jour ressentie en inhalant le gaz de quelques bombes de chantilly Reddi-wip avec Manley et Davis - la sensation vertigineuse et fluctuante d'être tout en surface, comme si mon être intérieur était tout à coup si fluctuant, si gigantesque qu'il aspirait l'air de mes poumons et le sang de ma tête.». Dans le jeu avec l’autorité (marque franzennienne revendiquée) que représente le groupe gentiment contestataire DIOTI contre le lycée et son proviseur Knight, cette angoisse du  PRIS s’éloigne un peu au profit d’une certitude artistique: «Au long lu parcours, cependant, M. Knight continue d'apparaître : M. Knight en Dieu, M. Knight en Histoire, M. Knight en gouvernement, en destin, en nature. Et le but de l’art, qui au début ne sert qu'à attirer l'attention de M. Knight, finit par être l’art en soi, que vous poursuivez avec un sérieux à la fois rédempteur et rédimé par son inutilité fondamentale

 

 

 

     Une œuvre qui en cache plus qu'elle n'en dit pourtant de façon habile, drôle, riche en auto-dérision mais qui suggère bien le creuset de l'ironie inimitable de Franzen et de son inconfort dans sa lutte romanesque (perdue d'avance) d'écrivain américain "originaire" du Midwest (Franzen ou la question du Milieu et du Moyen) contre le Système.


 

(1)A ce titre, le texte le plus riche en "effets Meursault" se trouve dans HOW TO BE ALONE? quand Franzen évoque son comportement aux  derniers instants de son père(p.48).    

  (1)

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12 septembre 2011 1 12 /09 /septembre /2011 05:23

«Si tu as besoin qu'on t'explique, cela veut dire qu'aucune explication ne pourra jamais te faire comprendre.»
Voilà l'un des leitmotiv du dernier roman de Haruki Murakami, et il a l'avantage de mieux annoncer la couleur que les quatrièmes de couverture racoleuses.

Oui, Haruki Murakami écrit de la fantasy, remettez-vous!

1Q84 relate le destin croisé d'une femme, Aomamé, et d'un homme, Tengo. Ce dernier est à peu près écrivain («Je ne fais qu'essayer d'écrire des romans», p. 210, tome 1), qui, par un concours de circonstances, va devenir «ghost writer» et réécrire le roman d'une adolescente, La Chrysalide de l'Air. Dans ce roman apparaissent des créatures d'un autre monde, dotées de pouvoirs, les Little People. Or, les Little People font partie de la réalité et vont commencer à agir sur la vie de Tengo.
Le terme même de réalité est sujet à caution. En effet, dès le premier chapitre, Aomamé devient une nouvelle Alice (sans compter le passage lui-même, pour le moins explicite, Aomamé se qualifie ensuite elle-même d'Alice à deux reprises), et, descendant un escalier de secours d'une voie d'autoroute, transforme la réalité, faisant passer de l'année 1984 à l'année 1Q84 dans laquelle deux lunes brillent au ciel.
Ou du moins le rapport de causes-conséquences semble être à peu près celui-là, à l'orée du Livre III et sans vouloir trop déflorer le récit.
Tengo, en tant qu'écrivain, laisse aussi apparaître des reflets fugaces de Murakami lui-même, en particulier lorsqu'il évoque de façon amusée le «réalisme magique», terme de littérature bien propre sur lui pour que le critique n'ait pas à parler de merveilleux, voire - horreur - de science-fiction.
Pour finir, l'année 1984 n'est bien sûr pas un choix anodin : l'oeuvre d'anticipation de G.Orwell est partout dans le roman. Mais Murakami ne s'attache pas aux aspects politiques circonstanciels de 1984. Ce qu'il retient, c'est la manipulation de la pensée, de la mémoire, de la vision du monde, toutes choses qui, recontextualisées dans notre monde médiatique contemporain, sont extrêmement porteuses de sens.

Des apparences trompeuses et des explications allusives

Si la réalité n'est pas réelle, cela n'est qu'un cadre dans lequel d'autres illusions et trompe-l'oeil s'inscrivent.
Le jeu le plus visible est celui sur les noms. Il est récurrent chez Murakami, mais véritablement exploré dans tous ses aspects dans cette oeuvre. Il faut dire que le japonais s'y prête particulièrement : Aomamé signifie «haricots de soja vert». S'ensuit dès le premier chapitre une liste d'autres types de haricots de soja, un jeu de mots dans le reste de l'oeuvre et une réflexion sur la différence entre l'idéogramme et la prononciation. C'est aussi le cas de 1Q84, nommé ainsi par Aomamé car l'idéogramme Q se prononce comme le chiffre 9. Cela sans parler des personnages dont le nom est occulté, différé, modifié. Dans cette dernière catégorie, le plus intéressant est sans nul doute celui de l'adolescente, Fukaéri. Il s'agit de son nom de plume, mais aussi de celui par lequel l'appelle le narrateur : il est composé de son nom, Fukada, et de son prénom, Eri. Or, Fukaéri ne trouve véritablement son sens et son existence qu'en tant qu'élément d'un couple. Elle est un tiret entre deux êtres, entre deux réalités, tout comme son nom n'est qu'une composition de deux éléments.
Ajoutons à cela que Fukaéri s'exprime peu et est dyslexique. Le mot, le nom, sans cesse échappe au sens qui devrait être le sien. Tout comme les actions ne deviennent plus signifiantes car accomplies par des personnages qui ne sont pas en pleine maîtrise des situations ; elles sont au contraire des actions symboliques, participant d'une direction donnée par la modification du monde.
Autant dire qu'il sera intéressant de voir les conséquences de l'imprévisible action d'Aomamé à la fin du deuxième Livre.
A cela s'ajoute la parabole de «La ville des chats». Qu'en dire ? Qu'en faire ? Oh, qu'il est frustrant de ne pas encore avoir le Livre III entre les mains pour avoir un regard complet sur l'oeuvre! Car si le récit de la ville des chats entre bien dans cette thématique des apparences trompeuses, sa portée symbolique ne peut encore être totalement évaluée.
Rappelons que «Si tu as besoin qu'on t'explique, cela veut dire qu'aucune explication ne pourra jamais te faire comprendre.» Si l'on se fie aux oeuvres précédentes de Murakami, il vaut mieux que le lecteur sache que cette phrase de Fukaéri s'adresse aussi à lui. Alors que l'illusion est toujours rationalisée, la magie se contente d'un «C'est magique !» sans appel. Murakami oscille entre les deux, donnant à son lecteur juste assez d'explications pour entretenir une sympathique confusion.

Du désir, des lobes d'oreilles et de la sexualité

Les oeuvres de Murakami sont toujours marquées par le désir, la sensualité et des femmes aux lobes d'oreilles superbes (objet de fantasme typiquement japonais ou bien personnel à Murakami ? Un peu des deux sans doute). Ce nouveau roman n'y manque pas non plus.
Dans 1Q84, il s'agit toutefois plus de sexualité que de sensualité. L'acte est ici ramené bien souvent à des fonctions primitives : l'accouplement (pendant du travail sur le nom de Fukaéri par exemple), la création (création de l'oeuvre La Chrysalide de l'air, création du monde 1Q84), l'instinct animal de satisfaction s'opposant à la romance sublimée et fantasmée.
Tout en revient à la création. Création du monde, création du roman (ou des romans si l'on choisit de voir des enchâssements), création des Little People à travers leur énonciation fictive par Fukaéri. Le Livre II s'achève toutefois sur un renoncement et une destruction.
Mais le temps, le passé, a des incidences sur le présent modifié et se modifie lui-même en retour, comme une rivière dont un bras se perdrait dans un méandre et des tourbillons. Or Murakami cite Orwell et Einstein et rappelle que le temps n'est qu'une conception de l'esprit pour donner sens à une expérience humaine. De là, tout peut encore se passer dans le Livre III.

Parce que passés mille mots il faut conclure

Dire que l'oeuvre est riche, c'est rester bien en-deçà de la réalité. C'est un bijou, une gourmandise, qui se dérobe et laisse entrevoir son sens comme une coquette avec jupe et éventail.
Le lecteur qui n'a jamais lu d'oeuvre de Murakami pourra commencer par celle-là s'il est prêt à abandonner son cartésianisme. Les lecteurs qui voudront plus de réalisme et se fichent de suivre les «événements éditoriaux», pourront toutefois entrer plus facilement dans l'univers de Murakami avec La Ballade de l'Impossible par exemple.

 

C. G.

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6 septembre 2011 2 06 /09 /septembre /2011 05:05


        Il est beaucoup question de silence(s) dans le livre de Virginie Linhart paru en mars 2008. De silences, de non-dits au cœur du bruit, du désordre, des chants militants, des débats révolutionnaires, des engueulades des acteurs de mai 1968 et du début de la décennie suivante. De silence quand on lui parle de politique aujourd’hui, malgré des études politiques. Du silence qui s’est installé dans les familles après le renoncement au militantisme. Du silence paternel qui la pousse à faire parler ses pairs. Du silence qu’elle réclame pour finir comme pour abolir les effractions dont elle a été capable auparavant («A présent, je sais pourquoi mon père a choisi de se taire. Alors silence.»).
        Il est aussi beaucoup question de place : à définir, à prendre, perdue, introuvable.

        Dans un livre qui aurait pu s’intituler LES JOURS Où MON PÈRE S’EST TU.


      Son père, Robert Linhart, est connu pour deux livres restés célèbres: L’ÉTABLI (1976) et la LE SUCRE ET LA FAIM(1980) aux éditions de Minuit. On sait aussi qu’il fut un leader maoïste influent qui, par aveuglement théorique, passa tout simplement à côté de mai 1968 : après une hospitalisation d’urgence jusqu’en septembre 68 pour dépression, par fidélité à ses engagements, il s’établit un jour chez Citroën: autrement dit, il alla travailler en usine alors qu’il n’était pas du tout un ouvrier: ce qu’évoque précisément L’ÉTABLI.
        Sa fille Virginie, documentariste, née en 1966, au moment du plus grand activisme de son père, a déjà travaillé sur ceux qui comme son père se sont établis. Mais un point de la biographie de son père -qui est avant tout un point de sa vie- l’interroge depuis longtemps: en avril 1981, un peu avant que la gauche revienne au pouvoir, Robert Linhart tente de se suicider et, sauvé de justesse, passe vingt-quatre ans dans un mutisme presque complet. Silence qui suit son dernier combat : la défense de Louis Althusser pour obtenir son non-lieu dans l’affaire de la mort de la femme du philosophe marxiste. Silence dont il ne sort momentanément qu’à l’occasion d’une chute en 2006 qui lui casse bras et avant-bras, juste au moment où sa fille se soucie de son silence (le chapitre HIBERNATUS clôt le volume). Sortie qui le voit devenu bavard et retrouvant même l’écriture: en réalité, Robert Lihart entre encore dans une terrible phase maniaque.

        C’est donc de ce long silence du père que la fille veut partir pour l’enquête qui sera son livre au finale surprenant.

          Silence qui fut un temps recouvert par le silence du reste de la famille, des parents: on faisait silence chez les Linhart sur le mutisme du fils devenu fantôme. Silence bavard aussi chez les anciens proches du militant : chacun dresse à Virginie le même portrait de son père (intelligence, fascination qu’il exerçait sur tous, dureté, théorrisme, élitisme). Elle n’apprend rien de nouveau auprès d’eux. Elle décide alors de rencontrer, d'écouter les enfants de ceux qui ont été peu ou prou les "maos" : ces enfants qu’elle a connus ou simplement aperçus et vaguement côtoyés sans les avoir revus depuis longtemps. Les enfants de Benny Lévy, de Raoul Castro, d’Henri Weber, de J-A et Judith Miller etc....Les enfants qui ont eu à faire avec des parents libres et fréquemment absents.

 


       L’entreprise était paradoxale : Virginie Linhart partait du retrait de son père pour savoir comment ont vécu ses pairs, les enfants des acteurs importants de la «génération» qui «a fait mai 68» et ses sillages et quels rapports ils ont à ce passé peut-être commun. Et en particulier pour les interroger sur l’influence qu’ils ont ressentie dans l’éducation de leurs propres enfants, les petits-enfants des «maos». Virginie Linhart comptait remonter du mutisme de son père à la question de l’absence des pères et des mères chez leurs descendants. Les parents étaient en communautés de partage et souvent ils étaient dehors. Les enfants passaient après la politique. Virginie enfant, malgré d’agréables séjours dans les Cévennes, se sentait reléguée, sans place, délaissée au point que les soirs où ses parents s’absentaient elle tentait de téléphoner à des interlocuteurs de hasard. Partant du silence paternel, la fille tentait d’écouter la parole des enfants.


         Même si les jugements sur l’intelligence supérieure que chacun des acteurs de 68 décerne à tous les autres sont sujets à caution, c’est un livre honnête qui ne fait pas le procès devenu commun de 1968, qui ne cache rien des contradictions de ces petits-bourgeois révolutionnaires (on lira avec attention le double-bind chez les Sainte-Marie) qui, pour certains, ont fait une belle carrière et qui, tous, étaient capables de tout contester mais avaient l’obsession de donner une brillante scolarité à leurs enfants tandis qu’ils préparaient, sans le savoir, la destruction lente de l’école républicaine qu’ils respectaient tant. Ils avaient beau négliger les biens, les décors, l’été, ils se retrouvaient plutôt en Provence ....




       C’est un livre honnête qui reconnaît ses lacunes, ses ignorances (que de témoins interrogés qui disent "je n'en sais rien","je ne comprends pas"), son impuissance à saisir bien des choses et qui en suggèrent beaucoup tout de même, en particulier sur le vol d’enfance ou sur le lien entre la judéité des principaux acteurs et l’histoire des parents rescapés qui n’étaient que des survivants.

  

      C’est surtout un livre précieux en ce qu'il offre des points de vue totalement opposés parfois et qui a la grandeur de multiplier les questions plutôt que de fournir des réponses consolantes mais inexactes. Les interrogations les plus importantes touchent à la complexité (souvent inextricable) de la transmission qui a souvent nécessité une analyse, qui en a brisé plus d’un et globalement elles mettent en avant l’inanalysable question du legs. L’avant-dernier chapitre s’intitule HÉRITAGE:Virginie Linhart tient au nous, au commun, elle est choquée par quelques lignes de Jean Birnbaum mais ses pages laissent aussi parler ceux qui ne croient pas en cet héritage, en tout héritage et surtout son dernier chapitre laisse deviner dans le nouveau silence de son père, choisi selon elle, qu’il n’est de legs qu’emmietté, que singulier. Il faut faire son deuil d’un héritage calculable.

        Il nous reste un souhait : que, selon des styles inanticipables,  des romans, même s’il en existe déjà quelques-uns, disent aussi le bruit et les silences de ce moment historique. Le legs possible et impossible des silences dans les mots, dans les corps, les idées.

J.-M. R.

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4 septembre 2011 7 04 /09 /septembre /2011 06:52



       Il faut en convenir : ce roman paru en 2004 aux Etats-Unis n’est pas un grand roman et il ne figurera jamais parmi les mémorables romans dits d’apprentissage (son héroïne étudiant pourtant LES ILLUSIONS PERDUES). Mais si on aime Wolfe on retrouvera ses qualités dans ce conte surdimensionné et on fera en sorte d’oublier ses limites.

    Une adolescente qui obtient des résultats scolaires remarquables, Charlotte Simmons, est venue de Sparta (petite ville de la Caroline du Nord, située au bout de la Route 21 et isolée de tout ou presque par des montagnes bleues redoutables) pour rejoindre la très réputée et très sélective université privée Dupont dont elle se faisait une haute idée. Rapidement, et malgré quelques professeurs de qualité, elle découvre que la vie de l’université est dominée par le basket, le sexe, l’alcool, la drogue et assez peu par la culture. Un coach inculte y importe plus qu’un prix Nobel qui y enseigne... On se rend à la bibliothèque pour repérer filles et garçons prêts pour une nuit sans lecture. Une affaire sexo-politique enrubannant le tout.

  

       Dans ce roman, Wolfe, égal à lui-même, abuse de certaines facilités. Comme toujours dans son œuvre les antithèses sont aussi attendues qu’abondantes:la péquenode chez les huppés; l’intellectuelle chez les basketeurs, la vierge chez les balèzes du sexe..... Les renversements, les péripéties ne surprennent jamais : ainsi, Laurie, la copine, devient ce que Charlotte aurait voulu devenir si elle n’avait pas trahi ses idéaux. Les étapes de ce conte initiatique fondés sur d’épais types et archétypes sont à la fois largement prévisibles (Charlotte trahit Adam, trop intellectuel, ne se soucie plus de son professeur au très grand renom, se raccroche à JoJo) et longuement et lourdement traitées: comme pour un film culte revu des dizaines de fois, on a envie de lui souffler la suite. Massives, les hyperboles font immanquablement penser au sculpteur qu’évoque Wolfe, Aimé-Jules Dalou qui a donné au Saint-Christophe de Dupont des pectoraux, des deltoïdes impressionnants. Ne cherchez pas une métaphore subtile digne d’Updike ou une image bien tordue, genre Franzen comme dirait un élève de Dupont. Il n’y en a pas. Les discours du Cénacle des amis d’Adam manquent de hauteur et ne sont que prétentieux. Les analyses psychologiques, malgré quelques éclairs n'ont pas une profondeur révolutionnaire et il abuse des notions à majuscules et des synonymes. Wolfe pratique essentiellement la répétition (des chapitres entiers tournent autour d’un seul mot ou d’une seule expression répétée à satiété (ÇA VA?)): dans sa recherche de rythmes obsédants, il lui arrive de ne pas avoir la subtilité d’un Max Roach ou d’un Roy Haynes: songeons au  matraquage du titre.

 

 

 

 

 

    Il reste que cette énorme pièce montée retient tout de même le lecteur qui ne peut abandonner Charlotte à son sort pourtant bien anticipable.

    Tout d’abord, comme nombre de romanciers américains, Wolfe  sait marquer les clivages sociaux (même dans le comté d’Alleghany), et les effets du politiquement correct (la diversité traduite en dispersité par ceux qui lui sont hostiles). Dans son observation des groupes, il a le sens des masses, des barrières, des détails qui imposent les différences.

     On note aussi la forte inscription de la recherche scientifique et la fascination pour la science du cerveau ou celle des comportements, ces rivales-complices du romancier : le conte s’achève tout de même sur la reprise d’une hypothèse philosophique (celle de Ryle, le «fantôme dans la machine»)....        


      On apprécie surtout sa dimension orale : Wolfe n’écrit pas, il fait parler, crier, injurier, interpeler, hurler, vocifèrer, il restitue la parole intérieure des personnages, le moment exact où le mot est un coup, un accès, une pulsion (le match de JoJo), un passage à l’acte: son livre est un forum où rien de pacifique ne dure longtemps et où tout tourne comme dans le tambour d'une machine à salir le linge propre en vitesse. La phrase faite d’injures, de mots grossiers (fuck est top one), de grognements fait penser à certaines bulles de BD qui exploseraient sous nos yeux à chaque ligne. Sa restitution du langage jeune est carnavalesque : il est capable d’épouser la difficulté de ces futurs adultes à parler et de rendre la petite lumière que cachent leurs bredouillis (parler est un geste, le mot vient d'un corps) : la cooooooolitude mérite une mention spéciale. Et que dire de cette analyse incontestable :

«Charlotte, elle, a découvert les infinies variations que ces jeunes demi-dieux pouvaient exécuter sur le mot « merde », depuis la description physique de la fonction défécatoire (« j'ai coulé une de ces merdes!») jusqu'à l'emploi le plus figuratif (« elle a complètement merdé ses exam' »), en passant par l'expression de l'anxiété ("dans une merde noire »), du mépris (« une sous-merde », «une merde sans nom »), de la méfiance (« un bâton merdeux »), de l'espoir (« on va se démerder pour »), du dépit (« merde alors!»), de la critique (« zique de merde», de l’arrogance (« je l’emmerde! »), et de l’indignation ou de la surprise(« Putain merde!»)»...? Une fucking classification, non?

     Enfin écrivain passionné par les scènes à faire, Wolfe a un sens profond du comique de situation : à côté de bien d'autres, la rencontre avec le coach de basket au moment où Jo-Jo se met à se passionner pour Socrate (mort du cyanure selon lui...-heureusement wikipédia restituera la ciguë), le retour en famille d'un ancien élève de Dupont  sont à mourir de rire...



    On l’a compris:l’initiation est ici surtout celle du lecteur français qui n’a pas eu la chance de fréquenter ces campus : peut-il espérer que le "discours matriciel" d’Adam et son Cénacle soit autre chose qu’une initiation au cynisme et, plus grave encore, a-t-il encore le droit de wwwaaahhoouuer à un dunk de Kobe ou de Lebron?

 

J.-M. R.

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30 août 2011 2 30 /08 /août /2011 07:53

        Les CORRECTIONS racontent en presque 700 pages quelques mois de la famille Lambert, famille du Midwest, de la Prairie,  résidant à Saint Jude (patron des causes désespérées), le dernier chapitre accélérant le tempo narratif et évoquant deux ans de la survie du père (dément, alzheimerien, parkinsonien) dans une maison de repos. Si le récit épouse globalement la durée qui va d’un voyage de la mère (Enid) et du père (Al(fred), l'autorité qui a perdu son autorité) à New York (avant une croisière mouvementée vers le nord du Canada) au «dernier» Noël en famille, il pratique de nombreuses et longues analepses pour chercher à cerner les parents aussi bien que les enfants, Gary (employé dans une grande banque, marié à Caroline et père de trois enfants)), Chip (professeur renvoyé de son université et un temps exploiteur de la misère de la Lithuanie) et Denise (cuisinière artiste qui se «libère» peu à peu non sans répéter sans cesse son mot blason, «désolée»).


      Dans le sillage du nouveau roman, du structuralisme et la déconstruction derridienne, certains romanciers ont pris l’habitude, par facilité, par conviction ou par ironie, d’offrir à leurs lecteurs un (ou plusieurs) mode d’emploi de leurs œuvres qui peut aussi être un leurre. Comment? Par des mises en abyme amplement surlignées par exemple ou bien par des métaphores convergentes. Par des titres éloquents.
       C’est le cas en 2001 de Jonathan Frantzen qui après deux succès d’estime (TWENTY-SEVEN CITY 1988 et STRONG MOTION 1992) connut un triomphe avec LES CORRECTIONS. Qui aurait pu s’intituler moins sobrement SIGNAUX, AVERTISSEMENTS ET CORRECTIONS.

        C’est un roman ample et ambitieux même si tout ce qui est évoqué ne touche en apparence que cette famille Lambert et si l’enjeu narratif semble simplement de savoir si tout le monde viendra ou non au Noël de Saint Jude et si l’on pourra d’ici là faire gagner de l’argent au père pour une invention dont il ne veut pas tirer profit. Une histoire de famille aux histoires rudes, cruelles, tordues. Jamais l’expression cellule familiale n’a eu autant de significations. L'ouverture magistrale du roman, sorte de big bang consacré à la maison des parents ne laisse guère d'illusions. Une guerre acharnée s'y livre quotidiennement. Une cellule de crise permanente.

   
      Et en effet le mot, la notion, le schème de correction toujours proches de l’idée de circuit (organique, neuronal, électrique, ferroviaire, psychique, social etc.) connaissent une belle déclinaison qui sert de boussole (et parfois de mirage) au lecteur. Tous les cas sont  présents à des moments très calculés.   

 

 

 

     Ainsi, évidemment, Chip, le professeur foucaldien corrigeait sans enthousiasme des copies, tâche rebutante. Il commit l’erreur de faire les devoirs à la place d’une élève avec laquelle il coucha. C’est pourquoi ce lecteur d’Adorno et de Baudrillard partit faire des «affaires» peu recommandables en Lituanie (laquelle ressemble peu ou prou à la Grèce de 2011 : l'ironie chez Franzen ne fait jamais de cadeau).

    De façon discontinue mais entêtante il s’agit
souvent aussi dans ce roman de la correction des enfants : par exemple, comment élever Chip sans le corriger sévèrement quand il ne veut boire que du lait et manger des biscuits (p.323)? Que doit faire Gary avec son jeune fils qui veut installer des caméras de surveillance dans la cuisine alors que lui jouait à peu près au même âge à la chaise électrique?

    La question sociale, plus que la politique apparaît également (encore que la correction libérale et son antithèse marxiste apparaissent à certains moments avec la famille de Robin, la maîtresse de Denise) avec les codes des antagonismes sociaux. Mais une question est lancinante : la prison (nœud fantasmatique essentiel du roman qui s’expose parfaitement dès le chapitre liminaire) corrige-t-elle les êtres? Nous croisons Foucault et Schopenhauer en bien des pages.

    Economiquement ou plutôt financièrement on comprend que tel cours en bourse doit être surveillé et corrigé. On parle de "puts de couverture", de "centaines de calls secs". Le voisin Chuck Meisner, Brian et Caroline Lambert boursicotent dans un marché qui se corrige sur le dos des pauvres ou les intègre de force  comme Al, l’employé modèle des chemins de fer du Midwest. Même Enid s’en sort finalement bien après la mort de son mari.

    Ou encore: dans la société américaine soucieuse de rendement, d’efficacité, de bonheur, l’individu peut-il, doit-il de lui-même se corriger? N’est-ce pas une priorité? C’est, avec l’obsession de la norme transmise consciemment et inconsciemment, l’enjeu (critique) du livre.

 

            Tel personnage, le père Al par exemple, semble rigidement et tyranniquement incorrigible (même s’il s’est promis de mieux élever sa fille que ses deux garçons et même si ses travaux scientifiques le font rêver à une évasion hors de la "prison du donné") et sa mort paraît représenter une libération finale, une chance de correction offerte à presque tous.
       Mais d’autres songent à se corriger en s'observant
en permanence : le plus obsédé, le plus torturé, le plus normatif dans ce domaine est Gary, le businessman qui se surveille sans cesse en contrôlant sa «chimie mentale» (l’attaque du chapitre Plus il y songeait, plus il était en rogne est mémorable comme méritent de le devenir ces lignes:«Diverses substances que des portes moléculaires avaient retenues tout l'après-midi firent irruption et inondèrent les circuits neuraux de Gary. Une chaîne de réactions provoquées par le Facteur 6 relâchèrent ses valves lacrymales expédièrent une vague de nausée le long de son nerf pneumogastrique (...)». De son côté, son épouse Caroline lit tous les livres qui parlent de gestion mentale pour éviter les erreurs de sa propre éducation. Parmi ses livres de chevet, Gary tombe sur SE SENTIR BIEN d’où émerge le concept d’ANHEDONIE qui va un temps le préoccuper. Entre les deux époux c’est la course à la santé mentale : Gary a pris trop de retard...

 

 

      Enfin il y a une industrie de la correction qui n’est pas pour rien dans les jeux boursiers : la médecine et l’industrie pharmaceutique. Avec l’exploitation éhontée d’une petite découverte du père Lambert, Axon promeut un médicament le CORECTOR qui doit traiter avantageusement bien des maladies et en particulier celle dite d’Alsheimer....
     Médicalisation, surmédicalisation qui touchent aussi la mère Enid quand elle se voit conseiller une pilule miracle (mais interdite aux EU), l’Aslan  sur le bateau de croisière : avec cet apport suggéré par le docteur Hibbard son regard sur la vie est corrigé...

 

 

    On l’aura compris : le modèle normatif qui hante les acteurs de ces pages rappelle l’analyse systémique qui avait même envahi les gazettes au début des années 1970 avec quelqu’un comme Joël de Rosnay. On voit affleurer à toutes les pages les niches, les écosystèmes mentaux, les feedback, les corrections dans  les circuits en tout genre.


    C’est là, au cœur de la prison que chacun a reçue et s’est crée, qu’intervient FRANZEN. Il nous livre des faits, des rêves, des fantasmes, des calculs qui naissent dans la cellule familiale, tournent autour d’elle, s'affrontent: mouvements centripètes et centrifuges, minimaux ou tempétueux. Mouvements qui se corrigent, qui corrigent leurs corrections. Avec une virtuosité rare (Frantzen est un Liszt des acquis littéraires du XXème siècle - on sait qu'il a de la réticence pour l'expérimentation formelle et la recherche novatrice à tout prix), le romancier montre le choc des affects en faisant semblant de fournir des causes qui s’entrechoquent et défient l’approche globale comme elles rendent impossible l’équilibre. Le jeu des identifications, des transferts des uns sur les autres, des substitutions, des querelles qui sont aussi des moyens de corrections homéostatiques, des legs cachés, invisibles, trop visibles, inconscients atteint chez lui une réelle profondeur. Tout ce qui se propage autour du fauteuil bleu d'Al (non loin d'un tapis au dessin bleu emprunté ironiquement au LIVRE DES MUTATIONS...) donne le vertige. 

 

 

     Parmi les mots les plus utilisés par Franzen, la part (ou la partie) favorise un des multiples parcours des CORRECTIONS: parties d’un être, d’un groupe, d’un lieu qui se battent, se contrarient, se soudent, se rejettent, se désaccordent dans un même élan. Ce qui étonne et séduit le lecteur c’est l’importance accordée à chaque partie de l’œuvre, à chaque détail qu’on voudrait croire de l’ordre de la synecdoque et de la fractale mais qui se divise à chaque relecture. Malgré ou à cause de la passion du décortiquage, du dépiautage analytique, la synthèse est interdite: le tout avance, se modifie, introduit du désordre que des corrections tentent d’étouffer. La cause avancée (la tyrannie du père par exemple) semble faire signe, devenir signal, appeler la prison d’une explication. Mais comme la météo de Saint Jude, il y a de l’imprévisible  infinitésimal malgré toutes les prisons de la correction et de la prévision mécanique. Dès l’ouverture, non loin de la table de ping-pong où tout paraît se passer, il y a «une colonie de grillons muets (...)qui s’égaillaient dans la pièce comme si on avait lâché une poignée de billes, certains ricochant selon des angles aberrants».

 

 

 


                   Franzen a réussi son coup: dans ce roman fondé sur la génération, l'engendrement, la dégénérescence,  comme beaucoup de ses illustres prédécesseurs du XXème siècle, il a su montrer l’immense étendue de l’ambivalence (qui peut aller jusqu’au morbide) et surtout il a imposé son univers romanesque qui, contrairement à l’affirmation d’un de ses personnages n’est décidément pas mécaniste comme l’est une boite à musique viennoise qui traîne dans la maison de Saint Jude.

 

J-M.R.

 

  On peut lire avec grand profit l'analyse suivante:


  http://www.google.fr/search?q=Franzen%2C+les+corrections&ie=utf-8&oe=utf-8&aq=t&rls=org.mozilla:fr:official&client=firefox-a#q=Franzen,+les+corrections&hl=fr&client=firefox-a&hs=B7N&rls=org.mozilla:fr:official&prmd=ivns&ei=_nVgTsn2NJKP4gTc7uFe&start=50&sa=N&bav=on.2,or.r_gc.r_pw.&fp=2243b9ce86ffa367&biw=1423&bih=920

 

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18 août 2011 4 18 /08 /août /2011 07:13

           

            Depuis des décennies et des décennies bien des générations ont lu Jean-Pierre Richard. Celle qui vivait de la phénoménologie mélée de Bachelard et Poulet, celle qui ne jurait que par le structuralisme ou Derrida ( ah ! LA DOUBLE SEANCE !), celle qui avait Genette ou Kristeva comme maître. Toutes l’ont lu en disant alors que ses lectures n’étaient pas rigoureuses, pas suffisantes, qu’elles fleuraient l’amateurisme. Que sa philosophie n’était pas correcte. La théorie n'aimait guère la lecture. Surtout celle d'un critique qui savait écrire....en tenant compte de tout et de tous, sans souci de polémique.

         Le temps a passé, les modes sont heureusement mortes. J-P Richard écrit toujours et lui seul saurait dire le charme de ceux qui permirent, souvent à leur insu, ces injustices envers ses propres  textes: avec élégance, finesse, perspicacité. Suavité, saveur, savoir. Avec cette curiosité incroyable et cet art dont tout lecteur ne peut être que jaloux et avide. Après avoir étudié les plus grands (Mallarmé, Flaubert, Stendhal, Proust, Céline etc.), il nous a éclairé aussi sur (ceux qu’on considère comme) les petits, les jeunes, les moins connus, les oubliés. Ici, c’est aussi bien un peu de Bosco ou Claudel ou Bonnefoy que Follain, Macé ou Audeguy. Comme ce fut, entre beaucoup d'autres, Quignard, avant qu'on ne le connaisse.

    Lire Richard c’est avoir le plaisir renouvelé de constater qu’il faut de toute urgence apprendre et désapprendre à lire. Avec lui et sans lui. Avec cette écriture sensuelle qui s’insinue dans les textes, les double fraternellement et qui, surtout, les grandit sans prétendre se grandir en nous/leur faisant la leçon.

Merci, Monsieur Richard. L’art de lire tient en votre œuvre un de ses plus beaux et pacifiques volumes.

 

J-M. R.

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15 août 2011 1 15 /08 /août /2011 09:00

 

Couverture


    Comme dans ce livre certains personnages sont longtemps prisonniers d’un film (hélas ! apocryphe) de 1948, LA SIRÈNE DE BABYLONE, nous aimerions bien être prisonniers d’un film d’actualités pour savoir exactement comment ce livre de Gore Vidal a été  vraiment reçu à sa publication. Même s’il est devenu aisé de deviner pourquoi il est devenu un roman fondateur. Un livre qui est en réalité double, de façon inévitable comme on verra. En 1968 paraissait MYRA BRECKINRIDGE chez LITTEL, BROWN suivi de MYRON chez  RAMDOM HOUSE en 1973.

 

 

         Le roman d'une lutte de soi contre soi, du masculin féminin contre le féminin masculin, du père peinard contre la rebelle ...d'une Amérique contre elle-même.


    Il y a tout et de tout dans ce roman dont le héros est tantôt Myron premier puis Myra puis Myron et Myra second(e)s, enfin Maria Montez hantée par Myra....Le dernier mot revenant ironiquement au très réactionnaire Myron, auto-promu porte-parole de la majorité silencieuse....Une sorte de Charlton Heston....


    Il y a de tout.


    Un peu de polar avec une chasse à l’homme/femme bien étrange dans la mesure où chasseur et chassé sont les mêmes, le/la même...On a affaire au FBI, à la CIA et on croise même le Watergate, «si astucieusement prédit par Preston Sturgess dans The Great Mcginty(1940)»....


    Un grand procès  philosophique du BANQUET de Platon. Une réécriture du mythe de la caverne. Une réflexion sur l’identité sexuelle. Du même au même, du même à l'autre, de l'autre comme même etc..


    Un grand roman historique et transhistorique, c’est bien le moins: l’époque dominant ce récit étant celle de l’empire du cinéma hollywoodien (surtout celui des années 1940) légèrement supplanté par la télévision. Et où il y va de son salut. Sauver la MÉTRO et le monde c’est un peu la même chose. Les sauver tous deux de l’abominable Peckinpah sans oublier THE MINIVER STORY. Nous découvrons ainsi que Maria Montez (la grande Maria...née ...Vidal!) aurait dû tourner BEN HUR... avant celui qu'écrivit (avec malice) pour Charlton Heston...Gore Vidal....Fait majeur s'il en est.

 
    C’est encore un manuel de révision de tous les classiques du cinéma : pas un regard, un geste, une mèche qui ne renvoie à ... Lana Turner, Deanna Durbin, Margaret Sullavan etc.. C’est aussi, en passant un traité de l’acteur (il s’agit d’être et non de jouer lit-on). On lira encore une variation largement anticipée et bien plus retorse de LA ROSE POURPRE DU CAIRE.


    C’est aussi, un manifeste joyeusement apocalyptique proposant un salut de l’espèce humaine. Rien moins. Malthus et Marcuse sont en bateau. Il faut s’attaquer à la Nature. Avec ciseaux et sécateurs...dans les mains de Myra.Lisons:


«Pour finir je compte réduire la population actuelle du globe en présentant à l'écran la métamorphose sexuelle de Red. Et je compte bien sur les mères américaines pour m'aider à vaincre les dernières résistances... En attendant, des banques de sperme seront instituées dans chaque localité où des garçons pré-transformés seront astreints à effectuer des dépôts mensuels de sperme afin que des amazones non-stérilisées (c'est-à-dire de sexe féminin) puissent être inséminées artificiellement, la population des Etats-Unis devant être réduite de deux tiers(...)»



     C’est surtout un mélange de tous les styles, de tous les registres : le pire chez Vidal n’est jamais tabou. Comment oublier ce passage "immortel": « Viendrait-il ce soir? J’avais peur qu’il ne vînt pas. J’ai beau être la créatrice du monde, je n'en suis pas moins femme. Une femme qui aspire à aimer et à être aimée. Il me semble que tout mon être frémit d'amour et de désir. Moi aussi je sais être tendre, vulnérable, fragile. Mais basta!») servant à une mise en branle de tout ce qui touche au double et au même, au faux et au vrai, au sosie (de Nixon en personne!), à la coupure, à la limite, à la répétition, à la réécriture. Voilà bien, comme il se doit, du transtextuel et du transfilmique .


    Un texte qui à chaque instant va, en épousant la forme d’anneaux de Mœbius lâchés sur le STRIP, de Myron à Myra (imitant aussi cet ahuri de Myron, sa voix comme vers la fin celle de Maria Montez) ou inversement et, stylistiquement, de Barbara Cartland (ou Jean Bruce mais au 36ème degré, évidemment) à d’Helzapoppin en passant par de belles innovations (celle du dictaphone) qui auraient plu aux CAHIERS DU CINÉMA avant leur stalinisme (celui des années 70) regretté dans ces pages absolument foutraques..


    C’est enfin et surtout, mais on l'aura compris, un hymne à Maria Montez et à Bruce Cabot, les irremplaçables...

 

*

 

     De petits chapitres en petits chapitres rédigés sur un cahier, Myra et Myron B notent, ses/leurs aventures et ses/leurs réflexions. Au départ, ces mots sont destinés au professeur Randolph Montag, psychanalyste réputé rencontré au Blue Oïl et qui, à mi-parcours  de cette quête, est séduit par le climat de la Californie au point de quitter son NYC aimé pour ajouter au triomphe de Disney.

    Nous découvrons ce journal en train de s’écrire : Myra est une belle femme née (qui se voudrait auto-créée "je suis ma propre création" dit-elle) d’une volonté d’échapper au destin de Myron, jeune homme qui mène une vie homosexuelle rangée, conformiste et qui n’aspire qu’à la tranquillité poussive et passive. Un peu de silicone, une opération à Copenhague, le sentiment extatique de perte du membre abhorré et Myron devint Myra bien décidée à récupérer un héritage (c’est un des aspects polar) à sauver le monde("la mort, la haine, la destruction, sont le triste apanage de la race humaineque Myra entend bien transcender de la plus divertissante des manières") par une seule action: le viol d’un macho qui dès lors bondira sur les femmes avec sadisme (pour le plus grand bonheur de Letitia) et se retrouvera, sur le tard, homosexuel. Seulement Myron n’est pas mort en Myra et, avec une nouvelle opération (incomplète), il réapparaît pour se glisser dans son corps et dans le texte même que nous lisons. Certains chapitres de la seconde partie (MYRON BRECKINRIDGE) offrent le combat permanent de l’un avec l’autre. Myra veut redevenir Myra contre Myron, «ce minable» et souhaite faire subir la même opération à un Indien qui n’en est pas un, Half-Cherokee qui fuit....Au bout Myra pense pouvoir imposer "son millénaire "!

      Cette guerre de l’un(e) contre l’un(e) et inversement prend donc un tour plus virulent dans le deuxième volume : Myra est alors prisonnière du fameux film LA SIRÈNE DE BABYLONE et cherche à en sortir par tous les moyens tout en voulant intervenir sur le destin des êtres de 1948 qu’elle côtoie et dont elle connaît  d'avance le destin (le fameux bain de Maria Montez qui la tuera!). C’est l’identification à Maria Montez qui servira son échappée : l'actrice mythique devenant alors Myron à 10 ans...

 

         La fin des notes de Myron, particulièrement confuses au plan de la chronologie, ajoute au désarroi jubilatoire du lecteur.

 

 

    Ce livre invraisemblable offre des monuments de confusions mégaloïdes et paranoïdes (volontaires) du plus saisissant effet.  L’humour de Gore fait tout accepter en mettant tout en trans(e)-. Y compris un peplum kitschissime auquel on voudrait donner un Oscar.

 

 

 

           Mais vous-même, avez-vous pris conscience d'appartenir à l'ére post-Myra ou choisi de rester au pré-Myra et savez-vous vraiment de quelle idée, de quelle sensation, de quelle idéologie, de quelle chanson, de quel film, de quel(s) corps vous êtes prisonnier(e)?

J-M. R.

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9 août 2011 2 09 /08 /août /2011 07:12

FEDERICO TAGLIATESTA : INSTRUCTIONS AUX ACADÉMIQUES (2005, préface de Pascal Engel;  éditeur: Christophe Chomant).


                 Dans ce petit traité posthume trouvé parmi les papiers d’un étudiant né évidemment dans le pays de MACHIAVEL  et mort tragiquement de façon accidentelle, il est beaucoup question de photocopies. Certains lecteurs de générations plutôt anciennes imagineront facilement cette suractivité fébrile complétée aujourd’hui voire supplantée par le copier-coller. Ils auront en mémoire l’image de cohortes d’étudiants qui vivaient courbés sur un flash vert plus ou moins masqué par un volet de plastique dégradé et  échangeaient feuilles de cours, dactylographies, papiers racornis, froissés, souillés moins pour combler une soif de savoir que pour s’épargner le moindre effort! Comment ne pas saluer alors l’éditeur de ce volume pour le remercier de nous donner,  avant même le plaisir de lire, la joie de voir, de toucher, de tâter un papier de qualité, phénomène devenu rare et coûteux.

    Avec un sens évident de la parodie,Tagliastesta reprend pour notre édification une très ancienne pratique, particulièrement prisée en France et en Europe au XVIIème et au XVIIIème siècles : celle de la Somme de conseils que des hommes de pouvoir (ayant réussi ou échoué) adressent à ceux qui dans un domaine ou un autre veulent s’imposer à tout prix. Le texte peut être sérieux ou critique à force d’ironie.



    Tagliatesta a pour objet d’étude la France, la France républicaine, pays de la probité, de l’égalité. La France, terre d’exceptions intellectuelle et culturelle. La France universitaire, normalienne, cnrsisée.

    Avec méthode et patience, il examine les lois de l’université française, ses différents corps, leurs modes de fonctionnement, leurs voies d’accès, de promotion, de sélection (mot tabou par ailleurs). Il conseille, suggère, recommande comme si tout allait de soi. Au total les mots qui viennent vite à l’esprit sont misère, paresse, incompétence, impéritie, vanité, vacuité. Isolons quelques impératifs et quelques SI dans cette chaîne de conseils, gages de beaux succès: «Si malgré tout cela l'on juge votre travail mauvais ou sans originalité (ce qui serait un scandale) dites-vous que tout bien considéré le métier d'enseignant que pourraient vous procurer vos études n’aurait guère rapporté, et que vous aurez au moins pendant ces années passé votre temps sans trop vous salir les mains ni vous fatiguer. Plaignez-vous sans cesse de l'absence de postes, même les années où les places à l'agrégation augmentent, et suggérez que c’est parce qu’il n’y a pas assez de postes que vous l'avez pas réussi.

    Si vous ratez vos études consolez-vous en pensant que vous aurez cependant acquis assez de métier dans la rédaction de notes de lectures et autres exercices rhétoriques pour devenir journaliste ou chroniqueur de radio dans le domaine des idées ou de la littérature, ou même éditeur.  Vous aurez ainsi le plaisir insigne de critiquer les livres des professeurs qui vous ont collé à vos examens, et de les voir venir ramper à vos pieds pour avoir une notule sur leurs ouvrages dans la presse ou sur les ondes ou un livre  accepté dans vos collections.  Vous pourrez ainsi vous venger aussi de vos petits camarades qui vous méprisaient sur les bancs de l’université et qui sont restés croupir dans la profession enseignante.».

    Tagliatesta venu étudier en France a observé, enregistré avec intelligence et ses conseils rédigés directement en français sont de première main. Le lecteur qui a un peu fréquenté les couloirs de l’Université française n’a plus qu’à faire appel à sa mémoire pour raconter mille destins qui sont en réserve dans cette prose lisse et douce. Et voilà bien l’originalité de Tagliatesta : il vous décrit avec légèreté et élégance, sans élever la voix, sans emphase, sans coup de menton, sans procès déclamé mais avec une ironie seulement insinuante, avec un cynisme qui passe pour le comble du naturel une machine qui fonctionne comme celles de Tinguely.

    Les réformes ont beau passer, le système est toujours en place, encore plus minable, sournois, pervers qu’avant. Avec son tempo, ses espaces (le bureau personnel, quel enjeu!), ses stratégies, sa comédie sinistre. Un accident automobile nous a privé d’un bel esprit et d’une voix qui promettaient. D’autres chapitres seraient venus sous son clavier: il aurait nécessairement complété ses conseils aux femmes et il serait venu tôt ou tard à étudier cette puissante tradition universitaire française du Chic Radical qui vous ouvre toutes les portes et toutes les tribunes.

    Un bel objet, une préface sobre et efficace de Pascal Engel, des conseils qui dépassent la seule université : écoutons Federico Tagliatesta.

 

___________

 

Sur le même sujet on peut lire aussi un texte plus personnel : LES SECRETS DE FAMILLE DE L'UNIVERSITÉ de Judith Lazar publié par LES EMPÊCHEURS DE PENSER EN ROND (2001).

 

J-M. R.

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