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18 août 2011 4 18 /08 /août /2011 07:13

           

            Depuis des décennies et des décennies bien des générations ont lu Jean-Pierre Richard. Celle qui vivait de la phénoménologie mélée de Bachelard et Poulet, celle qui ne jurait que par le structuralisme ou Derrida ( ah ! LA DOUBLE SEANCE !), celle qui avait Genette ou Kristeva comme maître. Toutes l’ont lu en disant alors que ses lectures n’étaient pas rigoureuses, pas suffisantes, qu’elles fleuraient l’amateurisme. Que sa philosophie n’était pas correcte. La théorie n'aimait guère la lecture. Surtout celle d'un critique qui savait écrire....en tenant compte de tout et de tous, sans souci de polémique.

         Le temps a passé, les modes sont heureusement mortes. J-P Richard écrit toujours et lui seul saurait dire le charme de ceux qui permirent, souvent à leur insu, ces injustices envers ses propres  textes: avec élégance, finesse, perspicacité. Suavité, saveur, savoir. Avec cette curiosité incroyable et cet art dont tout lecteur ne peut être que jaloux et avide. Après avoir étudié les plus grands (Mallarmé, Flaubert, Stendhal, Proust, Céline etc.), il nous a éclairé aussi sur (ceux qu’on considère comme) les petits, les jeunes, les moins connus, les oubliés. Ici, c’est aussi bien un peu de Bosco ou Claudel ou Bonnefoy que Follain, Macé ou Audeguy. Comme ce fut, entre beaucoup d'autres, Quignard, avant qu'on ne le connaisse.

    Lire Richard c’est avoir le plaisir renouvelé de constater qu’il faut de toute urgence apprendre et désapprendre à lire. Avec lui et sans lui. Avec cette écriture sensuelle qui s’insinue dans les textes, les double fraternellement et qui, surtout, les grandit sans prétendre se grandir en nous/leur faisant la leçon.

Merci, Monsieur Richard. L’art de lire tient en votre œuvre un de ses plus beaux et pacifiques volumes.

 

J-M. R.

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15 août 2011 1 15 /08 /août /2011 09:00

 

Couverture


    Comme dans ce livre certains personnages sont longtemps prisonniers d’un film (hélas ! apocryphe) de 1948, LA SIRÈNE DE BABYLONE, nous aimerions bien être prisonniers d’un film d’actualités pour savoir exactement comment ce livre de Gore Vidal a été  vraiment reçu à sa publication. Même s’il est devenu aisé de deviner pourquoi il est devenu un roman fondateur. Un livre qui est en réalité double, de façon inévitable comme on verra. En 1968 paraissait MYRA BRECKINRIDGE chez LITTEL, BROWN suivi de MYRON chez  RAMDOM HOUSE en 1973.

 

 

         Le roman d'une lutte de soi contre soi, du masculin féminin contre le féminin masculin, du père peinard contre la rebelle ...d'une Amérique contre elle-même.


    Il y a tout et de tout dans ce roman dont le héros est tantôt Myron premier puis Myra puis Myron et Myra second(e)s, enfin Maria Montez hantée par Myra....Le dernier mot revenant ironiquement au très réactionnaire Myron, auto-promu porte-parole de la majorité silencieuse....Une sorte de Charlton Heston....


    Il y a de tout.


    Un peu de polar avec une chasse à l’homme/femme bien étrange dans la mesure où chasseur et chassé sont les mêmes, le/la même...On a affaire au FBI, à la CIA et on croise même le Watergate, «si astucieusement prédit par Preston Sturgess dans The Great Mcginty(1940)»....


    Un grand procès  philosophique du BANQUET de Platon. Une réécriture du mythe de la caverne. Une réflexion sur l’identité sexuelle. Du même au même, du même à l'autre, de l'autre comme même etc..


    Un grand roman historique et transhistorique, c’est bien le moins: l’époque dominant ce récit étant celle de l’empire du cinéma hollywoodien (surtout celui des années 1940) légèrement supplanté par la télévision. Et où il y va de son salut. Sauver la MÉTRO et le monde c’est un peu la même chose. Les sauver tous deux de l’abominable Peckinpah sans oublier THE MINIVER STORY. Nous découvrons ainsi que Maria Montez (la grande Maria...née ...Vidal!) aurait dû tourner BEN HUR... avant celui qu'écrivit (avec malice) pour Charlton Heston...Gore Vidal....Fait majeur s'il en est.

 
    C’est encore un manuel de révision de tous les classiques du cinéma : pas un regard, un geste, une mèche qui ne renvoie à ... Lana Turner, Deanna Durbin, Margaret Sullavan etc.. C’est aussi, en passant un traité de l’acteur (il s’agit d’être et non de jouer lit-on). On lira encore une variation largement anticipée et bien plus retorse de LA ROSE POURPRE DU CAIRE.


    C’est aussi, un manifeste joyeusement apocalyptique proposant un salut de l’espèce humaine. Rien moins. Malthus et Marcuse sont en bateau. Il faut s’attaquer à la Nature. Avec ciseaux et sécateurs...dans les mains de Myra.Lisons:


«Pour finir je compte réduire la population actuelle du globe en présentant à l'écran la métamorphose sexuelle de Red. Et je compte bien sur les mères américaines pour m'aider à vaincre les dernières résistances... En attendant, des banques de sperme seront instituées dans chaque localité où des garçons pré-transformés seront astreints à effectuer des dépôts mensuels de sperme afin que des amazones non-stérilisées (c'est-à-dire de sexe féminin) puissent être inséminées artificiellement, la population des Etats-Unis devant être réduite de deux tiers(...)»



     C’est surtout un mélange de tous les styles, de tous les registres : le pire chez Vidal n’est jamais tabou. Comment oublier ce passage "immortel": « Viendrait-il ce soir? J’avais peur qu’il ne vînt pas. J’ai beau être la créatrice du monde, je n'en suis pas moins femme. Une femme qui aspire à aimer et à être aimée. Il me semble que tout mon être frémit d'amour et de désir. Moi aussi je sais être tendre, vulnérable, fragile. Mais basta!») servant à une mise en branle de tout ce qui touche au double et au même, au faux et au vrai, au sosie (de Nixon en personne!), à la coupure, à la limite, à la répétition, à la réécriture. Voilà bien, comme il se doit, du transtextuel et du transfilmique .


    Un texte qui à chaque instant va, en épousant la forme d’anneaux de Mœbius lâchés sur le STRIP, de Myron à Myra (imitant aussi cet ahuri de Myron, sa voix comme vers la fin celle de Maria Montez) ou inversement et, stylistiquement, de Barbara Cartland (ou Jean Bruce mais au 36ème degré, évidemment) à d’Helzapoppin en passant par de belles innovations (celle du dictaphone) qui auraient plu aux CAHIERS DU CINÉMA avant leur stalinisme (celui des années 70) regretté dans ces pages absolument foutraques..


    C’est enfin et surtout, mais on l'aura compris, un hymne à Maria Montez et à Bruce Cabot, les irremplaçables...

 

*

 

     De petits chapitres en petits chapitres rédigés sur un cahier, Myra et Myron B notent, ses/leurs aventures et ses/leurs réflexions. Au départ, ces mots sont destinés au professeur Randolph Montag, psychanalyste réputé rencontré au Blue Oïl et qui, à mi-parcours  de cette quête, est séduit par le climat de la Californie au point de quitter son NYC aimé pour ajouter au triomphe de Disney.

    Nous découvrons ce journal en train de s’écrire : Myra est une belle femme née (qui se voudrait auto-créée "je suis ma propre création" dit-elle) d’une volonté d’échapper au destin de Myron, jeune homme qui mène une vie homosexuelle rangée, conformiste et qui n’aspire qu’à la tranquillité poussive et passive. Un peu de silicone, une opération à Copenhague, le sentiment extatique de perte du membre abhorré et Myron devint Myra bien décidée à récupérer un héritage (c’est un des aspects polar) à sauver le monde("la mort, la haine, la destruction, sont le triste apanage de la race humaineque Myra entend bien transcender de la plus divertissante des manières") par une seule action: le viol d’un macho qui dès lors bondira sur les femmes avec sadisme (pour le plus grand bonheur de Letitia) et se retrouvera, sur le tard, homosexuel. Seulement Myron n’est pas mort en Myra et, avec une nouvelle opération (incomplète), il réapparaît pour se glisser dans son corps et dans le texte même que nous lisons. Certains chapitres de la seconde partie (MYRON BRECKINRIDGE) offrent le combat permanent de l’un avec l’autre. Myra veut redevenir Myra contre Myron, «ce minable» et souhaite faire subir la même opération à un Indien qui n’en est pas un, Half-Cherokee qui fuit....Au bout Myra pense pouvoir imposer "son millénaire "!

      Cette guerre de l’un(e) contre l’un(e) et inversement prend donc un tour plus virulent dans le deuxième volume : Myra est alors prisonnière du fameux film LA SIRÈNE DE BABYLONE et cherche à en sortir par tous les moyens tout en voulant intervenir sur le destin des êtres de 1948 qu’elle côtoie et dont elle connaît  d'avance le destin (le fameux bain de Maria Montez qui la tuera!). C’est l’identification à Maria Montez qui servira son échappée : l'actrice mythique devenant alors Myron à 10 ans...

 

         La fin des notes de Myron, particulièrement confuses au plan de la chronologie, ajoute au désarroi jubilatoire du lecteur.

 

 

    Ce livre invraisemblable offre des monuments de confusions mégaloïdes et paranoïdes (volontaires) du plus saisissant effet.  L’humour de Gore fait tout accepter en mettant tout en trans(e)-. Y compris un peplum kitschissime auquel on voudrait donner un Oscar.

 

 

 

           Mais vous-même, avez-vous pris conscience d'appartenir à l'ére post-Myra ou choisi de rester au pré-Myra et savez-vous vraiment de quelle idée, de quelle sensation, de quelle idéologie, de quelle chanson, de quel film, de quel(s) corps vous êtes prisonnier(e)?

J-M. R.

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9 août 2011 2 09 /08 /août /2011 07:12

FEDERICO TAGLIATESTA : INSTRUCTIONS AUX ACADÉMIQUES (2005, préface de Pascal Engel;  éditeur: Christophe Chomant).


                 Dans ce petit traité posthume trouvé parmi les papiers d’un étudiant né évidemment dans le pays de MACHIAVEL  et mort tragiquement de façon accidentelle, il est beaucoup question de photocopies. Certains lecteurs de générations plutôt anciennes imagineront facilement cette suractivité fébrile complétée aujourd’hui voire supplantée par le copier-coller. Ils auront en mémoire l’image de cohortes d’étudiants qui vivaient courbés sur un flash vert plus ou moins masqué par un volet de plastique dégradé et  échangeaient feuilles de cours, dactylographies, papiers racornis, froissés, souillés moins pour combler une soif de savoir que pour s’épargner le moindre effort! Comment ne pas saluer alors l’éditeur de ce volume pour le remercier de nous donner,  avant même le plaisir de lire, la joie de voir, de toucher, de tâter un papier de qualité, phénomène devenu rare et coûteux.

    Avec un sens évident de la parodie,Tagliastesta reprend pour notre édification une très ancienne pratique, particulièrement prisée en France et en Europe au XVIIème et au XVIIIème siècles : celle de la Somme de conseils que des hommes de pouvoir (ayant réussi ou échoué) adressent à ceux qui dans un domaine ou un autre veulent s’imposer à tout prix. Le texte peut être sérieux ou critique à force d’ironie.



    Tagliatesta a pour objet d’étude la France, la France républicaine, pays de la probité, de l’égalité. La France, terre d’exceptions intellectuelle et culturelle. La France universitaire, normalienne, cnrsisée.

    Avec méthode et patience, il examine les lois de l’université française, ses différents corps, leurs modes de fonctionnement, leurs voies d’accès, de promotion, de sélection (mot tabou par ailleurs). Il conseille, suggère, recommande comme si tout allait de soi. Au total les mots qui viennent vite à l’esprit sont misère, paresse, incompétence, impéritie, vanité, vacuité. Isolons quelques impératifs et quelques SI dans cette chaîne de conseils, gages de beaux succès: «Si malgré tout cela l'on juge votre travail mauvais ou sans originalité (ce qui serait un scandale) dites-vous que tout bien considéré le métier d'enseignant que pourraient vous procurer vos études n’aurait guère rapporté, et que vous aurez au moins pendant ces années passé votre temps sans trop vous salir les mains ni vous fatiguer. Plaignez-vous sans cesse de l'absence de postes, même les années où les places à l'agrégation augmentent, et suggérez que c’est parce qu’il n’y a pas assez de postes que vous l'avez pas réussi.

    Si vous ratez vos études consolez-vous en pensant que vous aurez cependant acquis assez de métier dans la rédaction de notes de lectures et autres exercices rhétoriques pour devenir journaliste ou chroniqueur de radio dans le domaine des idées ou de la littérature, ou même éditeur.  Vous aurez ainsi le plaisir insigne de critiquer les livres des professeurs qui vous ont collé à vos examens, et de les voir venir ramper à vos pieds pour avoir une notule sur leurs ouvrages dans la presse ou sur les ondes ou un livre  accepté dans vos collections.  Vous pourrez ainsi vous venger aussi de vos petits camarades qui vous méprisaient sur les bancs de l’université et qui sont restés croupir dans la profession enseignante.».

    Tagliatesta venu étudier en France a observé, enregistré avec intelligence et ses conseils rédigés directement en français sont de première main. Le lecteur qui a un peu fréquenté les couloirs de l’Université française n’a plus qu’à faire appel à sa mémoire pour raconter mille destins qui sont en réserve dans cette prose lisse et douce. Et voilà bien l’originalité de Tagliatesta : il vous décrit avec légèreté et élégance, sans élever la voix, sans emphase, sans coup de menton, sans procès déclamé mais avec une ironie seulement insinuante, avec un cynisme qui passe pour le comble du naturel une machine qui fonctionne comme celles de Tinguely.

    Les réformes ont beau passer, le système est toujours en place, encore plus minable, sournois, pervers qu’avant. Avec son tempo, ses espaces (le bureau personnel, quel enjeu!), ses stratégies, sa comédie sinistre. Un accident automobile nous a privé d’un bel esprit et d’une voix qui promettaient. D’autres chapitres seraient venus sous son clavier: il aurait nécessairement complété ses conseils aux femmes et il serait venu tôt ou tard à étudier cette puissante tradition universitaire française du Chic Radical qui vous ouvre toutes les portes et toutes les tribunes.

    Un bel objet, une préface sobre et efficace de Pascal Engel, des conseils qui dépassent la seule université : écoutons Federico Tagliatesta.

 

___________

 

Sur le même sujet on peut lire aussi un texte plus personnel : LES SECRETS DE FAMILLE DE L'UNIVERSITÉ de Judith Lazar publié par LES EMPÊCHEURS DE PENSER EN ROND (2001).

 

J-M. R.

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6 août 2011 6 06 /08 /août /2011 09:30


    Chez Tom Wolfe (1931-) l'un des plus célèbres néo-journalistes des années 60,  il y avait du pressé, de l’impatient. Il voulait capter l’air du temps, l’ère du temps qu’on nomme la mode, l’ére du vide (on ne peut pas ne pas songer à G. Lipowetzky). Même si dans sa prose on devine souvent le geste théâtral de celui qui veut d’un claquement de doigts attirer l’attention du plus grand nombre, Tom Wolfe était  surtout aux aguets et guignait, respirait les mues les plus éphémères qui risquaient de faire oublier, à son grand regret, les plus durables.

     Mobile, il était toujours et partout mobilisé. Il voulait tout voler, ne rien laisser échapper, ne rien oublier de ce qui se muerait, grâce à lui, en signes. Un périscope vivant, rarement arrêté, avec un côté content de lui, une nervosité passionnée jusqu’à l’indifférence.

 

    Son nouveau journalisme? Les réactions vives d’un sismographe qui rêvait d’ajouter à l’agitation qu’il reproduit. S’il est abusif d’en faire le seul néo-journaliste d’alors, on peut lui faire confiance quand il dit dans une figure de rhétorique qu’il chérit :«Personne n’en doute! En tant que journaliste, j’ai couvert un nombre incalculable de rencontres entre orthodontistes, théosophes, arracheurs de dents fiscaux, ostréiculteurs, mathématiciens, camionneurs, teinturiers, collectionneurs de timbres, Espérantistes, nudistes et propriétaires de journaux (...)».  Wolfe est tout entier dans cette juxtaposition: le bateau ne peut que tanguer.


    Réédité en poche en 2011, SAM ET CHARLIE VONT EN BATEAU parut en France pour la première fois chez Gallimard en 1985 dans la traduction française d’Anny Amberni. Il s’agit d’un choix (opéré par qui ?) de textes publiés dans différents recueils de Wolfe. Textes qui sont aussi bien des fictions que des reportages socio-journalistiques, genre que dynamita donc l’auteur avant d’en venir à des œuvres plus connues, plus ambitieuses comme LE BUCHER DES VANITÉS et, plus près de nous, MOI, CHARLOTTE SIMMONS...

 

 

    C’est un des charmes assez déstabilisants de ce recueil que d’avoir à se situer parmi des  textes aux genres souvent indéfinis et toujours volontairement instables : le comble revenant à la DÉCADE DU MOI (décade ou plutôt décennie?) qui passe sans vergogne de la scène burlesque de Moi et mes hémorroïdes à l’analyse socio-historique faite de raccourcis qui frôlent le dérapage heureusement contrôlé pour nous donner à comprendre le passage complexe des sixties aux seventies et les avatars du religieux omnimorphique (lisez Holy roll  consacré au retour d’un certain fondamentalisme religieux aux USA dans les années Carter). Mais écrire sur une époque du mélange impose un ton et surtout un mélange des tons. Wolfe aime faire grincer les catégories et la décennie 70, sample de la précédente, l’aide bien..

  Voilà incontestablement  une «œuvre» composite où l’on aura du mal à trouver, à première lecture, quelque chose de commun entre la célébration enthousiaste du dimanche à New York et les réflexions sur la montée des prises d’otage dans le monde de la fin au XXème siècle (LE CRIME PARFAIT) sans oublier le récit à la première personne ou la caustique analyse sociologique de l’hybride HOMME ATLANTIQUE qui mériterait d’entrer dans une classification d’un nouveau Linné  lecteur de Bourdieu..

  Ce recueil mêlé a bien d’autres charmes. Outre le style profondément oral qui vous alpague avec force répétitions (Wolfe vous interpelle, vous prend par l’idée et la sensation comme on prend par la manche
et ne vous lâche pas; il jure comme si nous étions dans un mixte de gospel et de pub), cette juxtaposition de textes permet au lecteur de traverser en peu de temps ce qui dans la société américaine d’alors justement fait mélange criard (par exemple le Chic Radical dans lequel la mode et la politique font, un temps, bon ménage licencieux) et, à l’opposé, ce qui bannit tout mélange, ce qui fait groupe au détriment des exclus. Peu d’écrivains ont comme Wolfe le sens de ce qui agrège, de ce qui normalise, hiérarchise, divise, classe, mimétise. On le croit futile, on s’agace de ses listes de vêtements ou d’adresses, de ce name droping des marques et des coûts de telle ou telle étoffe. Avec lui on a toujours le sentiment de lire une addition. Et le voilà soudain lâchant une théorie du jean qu’on peut à notre tour actualiser...L’on comprend mieux alors que la mode est «le langage codé des situations sociales» qui bougent vite...Dans CHAPERON ROUGE APPELLE DRACULA, comment ne pas sourire  à l’opposition entre New-Yorkais et Bostoniens à la plage...?


    Sur ce terrain nous touchons le geste wolfien par excellence: repérer et pointer en tout la contradiction qui anime et torture un être, un groupe, une classe, une société. En ouverture, il consacre un texte venimeux à un écrivain qui se veut radical et passe son temps à compter ses dollars et à les investir pour pouvoir se payer chaque été Martha’s Vineyard...; ailleurs ce sera le cas de femmes douées de trop grandes qualités et qui ne trouvent aucun homme digne d’elles. 
     Sans prendre son temps, Wolfe opère toujours à vif et vous ouvre d'un coup un psychisme ou un corps social en rendant bien sensible le nerf sciatique qui torture chacun.


      Le lecteur trouve alors ce qui fit de Wolfe, avec d’autres, l’œil et l’oreille des années 60: l’aptitude à rendre la dimension théâtrale et épique du microscopique (la nouvelle LA PUB fait comprendre la puissance de connaisance du comique) ainsi que l’aptitude (romanesque) à entrer, (non sans effraction et fascination pour sa propre violence) dans la crypte secrète de centaines d’êtres anonymes.

     Sur ce dernier point la «nouvelle» éponyme (SAM ET CHARLIE VONT EN BATEAU) est éclairante: Tom Wolfe est capable d’épouser le temps d’un éclair et dans un tempo fiévreux un destin sans aucun souci de morale politique...C’est la guerre du Vietnam, la défaite ne fait que s’esquisser et avec, là encore, un mélange de futurisme marinettien, de chevalerie archaïque de pacotille, de biblisme et de taoisme kitch, il vous colle dans un cokpit et freine pour vous sur le gril trépidant d'un pont de porte-avions.

    L’autre talent de Tom Wolfe, une de ses signatures : l’épique au sein du microscopique, du mineur. Avec Wolfe, l’infime a trouvé sa caisse de résonance, son amplificateur, son sonneur de cloches. Ça vole à tout va, ça se perd vite mais ça cogne. Dans les meilleurs passages, les italiques crèvent la partition.

 


           SAM ET CHARLIE VONT DANS UN BATEAU  est une œuvre mineure qui mine même les oppositions comme celle du mineur et du majeur. C’est aussi un archipel de textes hétéroclites qui mériterait une édition plus solide (quelques mots au moins sur le contexte, les moments et lieu de publication) mais qui rend le lecteur  impatient  de lire ou relire Tom Wolfe dans la forme longue d’une enquête ou d’un roman.

 

J-M. R.

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3 août 2011 3 03 /08 /août /2011 06:11

John-Updike-dead.jpg



    En 1998 (2002 pour la France), BECH AUX ABOIS (Bech at Bay)  clôt avec élégance, rage, facétie et humour la trilogie de Bech commencée avec BECH VOYAGE (BECH:A BOOK) et poursuivie  par BECH EST DE RETOUR (BECH IS BACK).


    Le lecteur des deux premiers «romans» sait que Bech est un écrivain américain juif inventé par Updike dont les aventures amoureuses, intellectuelles et artistiques courent sur une trentaine d’années qui vont de l’ére Nixon à celle de Clinton.Dans ce «quasi roman»(ironie post-derridienne, sans doute et jeu sur le genre qui mériterait un séminaire à l'ENS et un numéro spécial de la revue POÉTIQUE), Bech dépasse peu à peu la soixantaine en vivant à nouveau à New York (Crosby Street) aux côtés de Robin ("une post- juive" écrit Updike), spécialiste de l’informatique qui lui fera découvrir les joies de la paternité avec une fille, Golda qui, du haut de ses quelques mois, l’aidera à tenir son discours de Stockholm : en effet, à la surprise et au mécontentement de tous, Bech a obtenu le prix Nobel, sur un fond de calculs sordides que nous rapporte avec malice Updike.



    Nous avions laissé Bech aux prises avec un énorme succès de librairie, PENSEZ GRAND! (traduit ici par PENSEZ EN GROS!) qui devait beaucoup à la pression de son ex-femme Bea : depuis, notre auteur, ce «produit négociable d’échange culturel américain à l’étranger», a encore un peu voyagé (Prague) et a même publié sous Reagan ATTENDRE SON HEURE VERS LE SUD (1992) un roman qui le ramena à l’époque de la guerre de Corée.
    Bech est toujours l’écrivain paresseux (manipulé par un Updike parfois lui aussi quelque peu paresseux), dandy («un dandy littéraire, mais vêtu des guenilles bradées dans la friperie de l'idéation contemporaine» dit une de ses ennemis qui le paiera cher), égoïste, parfois cynique, souvent inconséquent et profondément haï de ses confrères et de la critique depuis son «chef-d’œuvre» honni, LES ÉLUS. Sa pensée réactionnaire, son sexisme de plus en plus militant aux yeux de ses détracteurs ne sont pas non plus pour rien dans l’unanime détestation qu’il provoque aux États Unis alors que dans la Prague d’avant la chute du Mur il représente encore quelque chose de grand pour quelques dissidents.


    Pourtant quelque chose a changé chez Bech et probablement chez Updike. Certes on le voit contre toute attente défendre avec virulence une sorte d’Académie artistique faite sur le modèle de l’Académie française alors qu’au départ il ne pense que pis que pendre de ce «congrès de fantômes» : les débats d’artistes vieillis et venimeux sont très drôles et le renversement final en forme de sabordage est de la plus cruelle ironie. La poudre Baine's a encore tué.
    Mais Bech et Updike (qui anime la marionnette en forme d’Arlequin au costume fait de miroirs) sont beaucoup plus agressifs que par le passé. On reconnaît encore les bons côtés du héros dans BECH PLAIDE COUPABLE où sa culpabilité profonde (attribut updikien s’il en est) le fait aimer en face d’un accusateur minable qu’il traita d’ «archi-filou». À cette occasion Updike dessine en quelques traits vifs une satire de la justice américaine qu’on peut lire avec plaisir et profit au moment où une affaire nationale et internationale agite les alentours de l’hôtel Sofitel à New York et enrichit la presse uniformément peopolisée - autrement dit définitivement dépolitisée. Au cœur de ce procès l’analyse sémantique du préfixe «archi» est inoubliable.


   Cependant une lame de fond faite de rancœur, de sourde vindication (ce mot mériterait d’exister) émerge souvent de ces pages trempées dans l’encre de l’amertume. Bech (et Updike) y règle quelques comptes de façon plus frontale que par le passé avec un milieu littéraire aussi sympathique que l’état de nature chez Hobbes....

    C’est ainsi que Bech dont le vocabulaire s’encrapule étonnamment devient un serial killer qui, avec des lettres empoisonnées et grâce à une habile intervention subliminale dans l’ordinateur d’un critique hargneux, liquide tous ceux qui ont osé dire du mal de ses œuvres. Ainsi Bech gomme-t-il de la surface du monde des Lettres qui le critiqua, lui, le personnage de papier.

    Cette méchanceté révèle beaucoup sur Updike qui ne fait pas que s’amuser pour nous distraire. Avec sa prestidigitation stylistique mais aussi malgré elle, bien des flèches au curare renvoient au créateur de Bech et si tout est tissé avec aisance la douleur polie affleure : Updike a le tact de ne pas en faire trop ou d’en faire trop avec un clin d’œil complice à peine visible. Affleurent délicatement mais fermement son rejet des minimalistes, son incrédulité devant les ateliers d’écriture (imagine-t-on un de ses auteurs favoris, Nabokov, apprendre à écrire dans un tel atelier?), son désespoir devant la victoire de la médiacratie sur le monde littéraire gutembergien. On l'aura compris:Updike aggrave son cas et compromet sa postérité.

    Mais la méchanceté amusée l'inspire incontestablement. Dans son œuvre, la cruauté était déjà bien présente (en particulier dans ce qui constitue une de ses plus beaux apports au roman, le dialogue (il faut relire COUPLES pour s’en convaincre) mais de façon homéopathique, digne des haikus que les critiques jugés malveillants rapprochent toujours de l’écriture de Bech pour la tenir comme négligeable. Ici pourtant le haïku est scorpionné (voir une des parenthèses précédentes).

     Autorisée par la jungle littéraire qui traite Bech d’esbroufeur, la rage souriante d’Updike éclate sans que sa prose arachnéenne en souffre pour autant. Mais on comprend mieux alors l’admiration de Updike pour le courage de certains Pragois.

 


    Au bout de ces voyages qui sont moins à l’étranger qu'en becherie, que retenir de ce Nobel surprenant?

    Qu’il est, avec le plus populaire Rabbit, une bonne entrée dans l’univers de Updike et dans le monde critique qui le refusa souvent malgré une immense popularité.Il vous rend durablement dépendant de nombre des aspects de son art et vous pousse vers de plus grandes œuvres de son créateur, le réactionnaire, le chauvin, le nationaliste, «le sexiste béat», le wasp qui sait si bien contribuer à sa propre caricature.

      Rares sont les écrivains capables de rendre avec une telle finesse le moment d’un son, la saisie d’un sourire ou d’un regard, l’agitation d’une lèvre, l’originalité d’un geste, la prestance d’une démarche comme les intentions secrètes d’un mot, d’une phrase, d'une intonation. Par exemple COUPLES n’est pas seulement un regard supposé moral sur l’AMÉRIQUE kennedyenne c’est une grande forme qui vous arrête et vous éblouit à chaque instant. Bech, avec la distance de l’ironie et de l’humour, est une façon de comprendre ce que n’entendent pas les lecteurs professionnels qui prennent Updike comme ils prennent son écrivain imaginaire : un poseur lassant avec sa «micrographie» «entortillée».

    Mais Bech n’est qu’une entrée : si Updike dit plus ailleurs et plus profondément (sans en avoir l’air), il montre surtout que dans le jeu littéraire, il est un maître : à côté de délicieux traits d’humour (dans le premier volume, proposer Nabokov à l’admiration des communistes...,faire faire l’éloge de PENSER GROS par Gore Vidal...,proposer Pynchon comme membre de l’Académie vermoulue de Miss Baines...ou évoquer tel poète de l’Ohio qui fait sextines et pantoums engagés), il faut non seulement avoir lu dans BECH PRÉSIDE le chef-d’œuvre de définition de l’œuvre si peu imaginaire d’Izzy Thornbush et la tartuferie virtuose de la lettre d’éloge dont se fend Bech mais surtout il est indispensable de reconnaître les pastiches qui parsèment BECH AUX ABOIS (ainsi ce tout petit passage qui épingle bien l’air du temps dominé par la pierre de Genette, le Champollion post-taxinomiste : «certaines publications universitaires décrivaient Bech comme un «pré-postmoderne », un «postréaliste» ou un «préminimaliste» comme s'il était un éphémère destiné à me vie brève, né pour s'accoupler et mourir en une semaine d'été»). Et que dire de cette  réécriture douce-amère de ce qu’on écrivit à peu près sur lui autant que sur Bech: « Il ne dit rien, absolument rien, mais avec un surprenant aplomb»,«trop édenté ou délicat pour mordre dans la viande saignante de la vie »,«jamais il n’enlèverait ses beaux atours en velours pour arrêter une suée », «la vulgarité sentimentale d'une carte de la Saint-Valentin pornographique »,«des arabesques en prose d'une phénoménale inconséquence »,"(...)mineur, plus mineur, très mineur»)?

    UPDIKE est un écrivain fasciné à la fois par le vide (cosmique) absolu et par les atomes déclinant leurs minuscules écarts - ce qui fait un style. Bech est un écran masquant le vide pour le bien dire. Et pour rappeler que personne n’y échappe.

 

***

Parlant dans une interview "mixée" pour en faire UNE SEULE ET GRANDE INTERVIEW, à la fin de LA VIE LITTÉRAIRE(Gallimard (1979) de la bibliographie imaginaire de Bech à la fin de BECH VOYAGE, Updike affirme qu'il y vit alors "un moyen de satisfaire certaines vieilles rancunes et de purger [s]on organisme"....

 

***

Pour mieux découvrir Updike on peut lire le petit volume que lui consacra Sylvie Mathé chez Belin  dans la collection VOIX AMÉRICAINES (2002).

 

J.M. R.

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27 juillet 2011 3 27 /07 /juillet /2011 11:18

    Bech est de retour: le titre de cette œuvre est aussi le mot d’ordre de la campagne de communication lancée à New York autour de la publication du roman si longtemps en chantier (un temps sous le titre ARGENT FACILE avant de s’appeler PENSER GRAND (qui sera traduit aussi par Michèle Hechter comme Grosse Pensée)) de l’écrivain Henry Bech, héros d’un précédent livre d’Updike, BECH VOYAGE. Le nouveau roman dont nous lisons des résumés ou des pages entières est lisiblement de piètre qualité mais obtient enfin un succès retentissant. On le lit même sur les plages...

    BECH est un écrivain américain juif qui a connu de beaux succès mais dont le roman LES ÉLUS a été unanimement massacré par la critique. Depuis, il s’est contenté d’exploiter sa notoriété en donnant des interviews, des conférences et en voyageant un peu partout dans le monde. Dans ce deuxième opus, Bech voyage encore beaucoup (dans le Tiers-Monde, en Australie et au Canada, en Terre-Sainte, en Écosse) mais il faut avouer que ce n’est pas dans ces chapitres que se tient le meilleur Updike, à quelques pépites et à quelques constructions habiles près.

    Le meilleur est, de façon éparse, dans certains passages d’une grande virtuosité (la ville isolée de tout par la neige donne lieu à une page éblouissante, certaines parties de l’Écosse sont rendues avec une allégresse inédite), dans quelques portraits (la réception chez un clone de Warhol et la rencontre de deux écrivains vedettes est mémorable (BLANC SUR BLANC), la reprise de contact avec son éditeur ou plutôt ses successeurs est d’une belle acidité), dans quelques observations satiriques et plus continûment dans le vaudeville qui résulte de la création du nouveau roman et dans les affres qui l’ont accompagnée (BECH ÉPOUX).

    En effet un événement de taille s’est produit : après avoir fréquenté les deux sœurs Latchett, Bea et Norma- la-volcanique déjà aperçues dans le premier volume, Bech, le vieux célibataire aux conquêtes souvent éphémères, a épousé Bea. Plus étonnant encore, il a quitté son célèbre appartement new-yorkais pour aller vivre auprès de sa femme et ses trois enfants à Ossining dans une Amérique proche mais qu’il découvre soudain comme s’il s’agissait d’un pays étranger. Poussé par Bea, il va peu à peu rédiger ce roman qui lui rapportera tellement l’argent. Les échanges qu’il a avec Bea, les esquisses et les canevas que nous découvrons peu à peu sont très instructifs et jouent avec les stéréotypes qui viennent spontanément au lecteur: on apprend en suivant la plume très rusée de Updike ce que vit tout créateur, les pressions, les analyses réductrices, les projections que lui font subir des proches qui se reconnaissent dans le texte (on pense à Cocteau ne comprenant rien à Proust en croyant reconnaître des modèles familiers derrière la duchesse ou Palamède).
    Pour qui a lu le premier volume des aventures de Bech, il retrouvera avec un plaisir choisi les pastiches et parodies d’Updike qui réécrit ce que les critiques littéraires sont supposés avoir écrit sur PENSER GRAND : une note toute spéciale est à attribuer à la prose de Georges Steiner imitée à la perfection par Updike.
    Mais vaudeville oblige, Bea verra sa sœur vouloir lui reprendre Bech qui en fin de compte se retrouvera heureusement seul et à nouveau New-Yorkais dans un minable deux-pièces de la 72è rue Ouest.

    Il reste que le grand Updike est tout entier dans le premier «chapitre» intitulé TROIS ILLUMINATIONS DANS LA VIE D’UN AUTEUR AMÉRICAIN. Updike est à l’égard de Bech d’une fraternelle cruauté qui rend hilare : sa fréquentation d’un collectionneur de son œuvre, ses efforts pour appliquer à son roman encore poussif la méthode d’Edgar Poe (traduite par Baudelaire sous le titre GENÈSE D’UN POÈME) et enfin son voyage aux Caraïbes offert pour lui permettre d’autographier ving-huit mille cinq cents feuillets à insérer dans une édition de luxe de son livre FRÈRE COCHON, en compagnie de Norma sont de vraies réussites. La chute de ces trois «illuminations» est un joyau.

    Ce labyrinthe de miroirs déformants laisse parfois insatisfait voire critique mais quelques formules surprenantes, quelques remarques de détails où l'auteur de COUPLES excelle toujours, certains textes nous réconcilient avec Updike.

 

  Rossini.

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10 juillet 2011 7 10 /07 /juillet /2011 08:42

  Après le succès de scandale de son grand roman COUPLES que nous relirons bientôt, John Updike crée (tout d’abord pour le New Yorker) un personnage, Henry Bech, écrivain célèbre pour deux œuvres VOYAGE SANS BAGAGES (qui sera traduit plus tard par Michèle Hechter par Voyager léger et qui était un livre "vaguement Beat", assez kérouacien...) et FRÈRE COCHON (autrement traduit FRÈRE POURCEAU) mais victime d’une critique féroce pour son ambitieux LES ÉLUS. Il lui consacrera encore deux opus, BECH EST DE RETOUR  et BECH AUX ABOIS.


    Bech est alors un écrivain américain juif qui approche de la cinquantaine, vivant de façon très casanière et douillette dans son vaste appartement délabré de la 99è Rue et de Riverside, à Manhattan. Il y est connu de tous («le voilà ce vieux Bech, disent-ils, encore vivant et déjà légendaire»). Comme il a besoin d’argent et dispose de beaucoup de temps (une de ses maîtresses lui dit qu’il ne touche la barre d’espacement [de sa machine à écrire ]qu’une fois par jour), il accepte des invitations à l’étranger ou dans des universités. Bech est l’écrivain d’une génération qui a lu Valéry, Joyce, Eliot, Rilke et a voulu supplanter celle des années 20. Chacun des chapitres est consacré à un voyage et ressemble en réalité à une nouvelle (avec chute souvent): l’un d’entre eux, «le voyage improvisé» évoquant ce qu’on appelait déjà un trip.

 

       Que fait un écrivain qui ne fait plus rien de bon? Quelles images offre-t-il à l'étranger ou dans les universités américaines? Quelles représentations de l'écrivain se font les différents publics qui le sollicitent, l'interrogent? Comment Bech déjoue-t-il le piège des attentes, aussi bien les siennes que celles de ses lecteurs?



    Les trois premiers récits racontent les visites dans les pays communistes d’alors (URSS, Roumanie, Bulgarie). Malgré quelques passages désopilants (ses esquisses de liaison ne sont jamais simples, ses maladresses, elles, sont irrésistibles (affirmer en URSS que Nabokov est le plus grand écrivain américain...)), ce ne sont pas les meilleurs. Bech devient passionnant dans ses dernières aventures. À l’occasion d’un voyage en Virginie pour rencontrer des élèves d’université, d’un autre à Londres UPDIKE évoque avec subtilité et ironie les crises de création et leurs effets sur sa pensée, son comportement, sa conversation, ses rêves (il dialogue même à cette occasion avec Paul Valéry), ses cauchemars. En Virginie il est pris de panique: face aux étudiantes de la «fertile Virginie», il se voit rongé par la mort. Comme souvent dans les œuvres d’Updike la dimension cosmique (le mot panique est judicieux) est présente et le pousse ici à faire regretter par son héros (comme un Cioran à la même époque) que le vide originel n’ait pas pu demeurer intact (120). Avec dureté, Updike prête à Bech des éléments d’une évidente dimension auto-critique et il s’ingénie à réécrire sur son personnage tout ce qu’on a écrit sur lui. C’est particulièrement frappant dans la nouvelle BECH PARMI LES LIONS où, au-delà de  l’anecdote d’une double  tromperie, éclate chez Updike un art de la réécriture qui est souverain et qu’il prolongera ailleurs (déjà son roman LE CENTAURE avait prouvé son brio dans ce domaine). Ici ce sont les avis des critiques dont il fait un montage dans une série de pastiches qui mènent même à  des extraits de journaux intimes de Bech, (Updike inventant encore une autre voix de Bech avec des notations tantôt sèches, tantôt plus développées, façon de montrer une auto-réécriture digne d’un écrivain français virtuose du XVIIIème siècle), et à une bibliographie fictive dont chaque titre fait sourire non sans suggérer une amertume mélancolique. L’avant-propos, d’une grande finesse intertextuelle, était déjà un signe précieux. Quelques  écrivains français l'ont imité sans le dire. Sans jamais approcher sa virtuosité.

    Surtout lisez et relisez  le dernier épisode : BECH ENTRE AU PARADIS. Une réussite parfaite où triomphe la  modestie sarcastique de Updike et un certain pathétique.

    Nous retrouverons Bech dans d’autres aventures. Retenons pour l’instant la fonction de ce détour par la fiction d’un double partiel, caricature exacerbée, moments projectifs et introjectifs, fragments d’un miroir brisé et dont le puzzle irréalisable dit bien des vérités. Rarement écrivain a usé d’autant de strates torturants et jubilatoires pour se perdre et se fuir-en vain. 

    Retenons enfin que, sciemment ou pas, Updike montrait que sa  postérité (sujet de son dernier texte)  était d’ores et déjà menacée: dans BECH PRIS DE PANIQUE le politiquement  correct lui demande déjà des comptes...

 

 

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DANS LE DERNIER TEXTE (UNE SEULE ET GRANDE INTERVIEW) DE LA VIE LITTÉRAIRE (GALLIMARD (1979), TRADUCTION JEAN MALIGNON), UPDIKE RACONTE COMMENT S'EST CONSTITUÉ CE VOLUME ET RÉFLÉCHIT AU  RÔLE ET AUX FONCTIONS DE BECH DANS SA CRÉATION.

 

J.-M. R.

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7 juillet 2011 4 07 /07 /juillet /2011 19:15

 

Présenter Le Seigneur des Anneaux est tâche malaisée : l'oeuvre est immense, riche et que dire qui n'ait été déjà dit ? Pourtant, la plupart des travaux de recherches sont mal connus, en raison d'un préjugé tenace : Le Seigneur des Anneaux, comme toute oeuvre de fantasy, ne mériterait pas une attention littéraire. Bien que l'envie m'en démange, je ne me lancerai pas dans un éloge du genre et je me contenterais de faire une rapide présentation des qualités de l'oeuvre de Tolkien.

 

Tolkien, comme on le sait, était professeur de Littérature Médiévale à Oxford. L'influence de son domaine est partout dans l'oeuvre.

 

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Tout d'abord, nous avons là un roman épique : la quête est son sens même. Rappelons brièvement l'intrigue : Sauron, seigneur mage malfaisant, oeuvre contre les Terres du Milieu. Or sa réussite ou son échec dépendent d'un anneau magique : l'anneau de puissance. Perdu, il a été retrouvé par un humble Hobbit qui va le confier à son neveu, Frodon. Ce dernier, accompagné par des compagnons de toutes races, devra cheminer au coeur des Ténèbres pour détruire l'anneau.

Lutte de la lumière contre l'obscurité, la quête se traduit par un cheminement, mis en image dans toute édition par une carte. Nous avons donc là notre premier lien à la littérature médiévale : tel certains chevaliers du cycle arthurien, Frodon avance donc à travers un milieu hostile, armé de son courage, pour rétablir la vertu.

Dès ce résumé, l'intertextualité apparaît de façon flagrante : les Terres du Milieu sont une évocation du Mitgard de la mythologie scandinave, l'anneau est à la fois celui des Nibelungen, mais aussi celui évoqué par Platon. Enfin, l'anneau apparaît bien souvent comme un fruit de l'arbre de la connaissance, fruit tentateur qui mène au mal. Tolkien touche aux mythes ; il fera ensuite entrer Le Seigneur des Anneaux dans une vaste fresque intitulée Le Silmarillion qui créé à son tour une mythologie aux Terres du Milieu.

 

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L'influence médiévale se retrouve également dans des passages annexes, souvent laissés de côté par les lecteurs, en particulier celui de Tom Bombadil. Tom Bombadil, ancienne déité liée à une rivière personnifiée, est un personnage primesautier, accompagnant son action de chansons. Il aide les Hobbits, leur offre le gîte et leur sauve la vie : son action est une geste, elle ne prend toutefois véritablement son sens qu'à la fin de l'oeuvre. Il en va de même du passage autour des Ents.

Ainsi, tout comme dans le cycle arthurien, les personnages merveilleux foisonnent : nains, Hobbits, elfes, arbres doués de raison et de mouvement, mages, créatures maléfiques nées du feu. Chacun possède ses attributs. C'est tout un univers que Tolkien a créé. Il pose ainsi le fondement de toute la fantasy contemporaine : la richesse du cadre de l'intrigue.

 

Là où Tolkien va s'éloigner du modèle médiéval c'est tout d'abord dans ce traitement des personnages.

La plupart des personnages sont d'une extraordinaire richesse, mais penchons-nous sur le couple formé par Frodon et Sam, son serviteur. Si Frodon semble pur, tel un Galaad, il est aussi un personnage blessé et touché par le mal dès le début de l'oeuvre. Porteur de l'anneau, il devra le laisser parfois à Sam. A priori, notre Frodon serait un anti-héros transformé à travers ses épreuves jusqu'à l'accomplissement de la quête. Et pourtant, à y regarder de plus près, l'équivalent de Galaad est en réalité Sam. En effet, Frodon échoue dans sa quête arrivé à la Montagne du Destin : l'anneau n'est détruit que parce qu'il est arraché de son doigt. Plutôt qu'un Galaad, Frodon est un Lancelot, soumis à la tentation et qui va faillir. Sam se démarque du héros épique arthurien : il est humble, effacé, entièrement au service de Frodon. Et pourtant il sera le héros raisonnable, celui qui accomplit, et celui sur lequel l'oeuvre se clôt. Le couple formé par Frodon et Sam est donc intéressant à plus d'un titre : d'abord parce qu'il modifie les personnages modèles, mais ensuite parce que ce n'est que par une action conjointe de ces personnages, dépendants l'un de l'autre, que la quête peut être réalisée.

Le lien entre les personnages et leurs actions est lui aussi fascinant car la variété est grande : personnages qui sont menés par l'action, ceux qui la transforment, ceux qui s'en tiennent en recul alors que leur influence est pourtant décisive. Ainsi il n'est pas anodin que celui qui donne son titre à l'oeuvre, Sauron, le Seigneur des Anneaux, n'apparaisse pas une seule fois dans l'oeuvre.

A travers le traitement des personnages et de l'action, c'est l'immense talent de conteur de Tolkien qui est visible. Le temps du récit s'emplit du conflit créé par un personnage absent et la narration repose sur les conséquences de ses désirs pour un monde entier d'autres personnages.

 

De plus, Le Seigneur des Anneaux est essentiellement une oeuvre de la mélancolie. Elle est la peinture d'un monde qui disparaît. Ainsi, une fois la quête accomplie, les Hobbits reviennent dans l'idyllique Comté, leur territoire d'origine. La Comté est une représentation de l'Angleterre rurale, dans ses rites, son architecture. Toutefois les Hobbits retrouvent un pays dévasté. En leur absence, le magicien Saroumane a effectué une oeuvre de destruction : l'utopie pastorale est devenue un enfer industriel avec ses maisons de brique, ses usines et ses travailleurs.

Tolkien tisse donc une oeuvre qui prend sa source dans le monde médiéval pour l'amener jusqu'à l'ère industrielle et à un monde dévasté par la guerre. Loin de célébrer le merveilleux, l'oeuvre s'achève en réalité un constat pessimiste sur la disparition du folklore rural dans l'Angleterre de la seconde moitié du XXè siècle. C'est alors tout naturellement que les héros liés au merveilleux se doivent de faire voile vers l'ouest et disparaître d'un monde qui est devenu celui des Hommes. (Le lecteur curieux pourra d'ailleurs lire American Gods, de Neil Gaiman qui est à plus d'un titre un prolongement de le réflexion de Tolkien sur le merveilleux et la mythologie.)

En effet, à l'issue de l'oeuvre, la quête initiale apparaît véritablement comme une simple toile de fond épique au moment de bascule de l'histoire qui voit les Hommes prendre le contrôle de leur environnement par des outils. Il n'est pas anodin que le dernier tome célèbre Aragorn par son titre, « Le Retour du Roi », et non pas les Hobbits qui ont détruit l'Anneau, ou Gandalf qui a vaincu Saroumane.

 

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Il me faut hélas passer sous silence nombre d'aspects (que dire du travail linguistique autour de l'alphabet elfique ?), nombre de personnages fascinants (Gandalf, mais aussi Aragorn, Galadriel, et tant d'autres), nombre d'aspects de réflexion (la place des femmes dans l'oeuvre est particulièrement intéressante). Mais l'oeuvre est trop vaste, mérite une dizaine de thèses (plus d'une centaine ont été écrites en fait sur le sujet) et les cris enthousiastes de ses hordes d'admirateurs.

 

Pourquoi Le Seigneur des Anneaux a-t-il donc connu un tel succès ? La réponse est multiple : la quête est palpitante pour les amateurs de récits d'aventure ; ceux qui recherchent l'évasion sont satisfaits dans cet univers merveilleux ; les personnages, loin de n'être qu'esquissés, sont tous complexes ; l'oeuvre est aussi d'une immense richesse qui permet, au-delà d'une simple lecture de distraction, d'y trouver une véritable satisfaction littéraire. Mais encore faut-il accepter de suspendre son attachement au réel le temps de la lecture !

 

C. G.

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16 juin 2011 4 16 /06 /juin /2011 09:44






    «Les adultes ne comprenaient rien à ce qui se passait dans la tête des enfants renchérit Max», Max le Hongrois bien sûr, un des personnages qui traversent la vie de Käztchen, le petit héros de ce merveilleux roman au tissage savant.

    Après les plus grands écrivains, Y. Hoffmann relève ce défi séculaire: comment épouser le regard, les sensations,  la conscience d’un très jeune enfant? Comment écrire à hauteur d’enfant, sans mièvrerie, sans artifice, sans affectation?

   
    Comment parler de Kätzchen, orphelin de mère et très vite éloigné de son père (krank, dit-on poliment), ballotté entre tante Oppenheim et oncle Arthur, sans oublier Max le Hongrois ou encore Abigaïl?

     Comment? Avec la plus profonde légèreté. Avec un conte écrit en suivant le troisième œil.

     En évoquant dans des décors à peine esquissés (il n’est question que de fauteuils, d’escaliers, de cadre de fenêtres, parfois de miroir et,plus tragiquement, de vitre), le plaisir d’un parfum, d’une musique ou d’une position dans l’espace (une sorte de perchoir), de l’étrangeté de certains objets (la canne aux oiseaux d’oncle Arthur qui donne l’envol à maints autres oiseaux), en rapportant une rêverie, une supposition, l’esquisse de comparaisons et d’antithèses, en énonçant en phrases sèches des intuitions, des inductions imparables (comment oublier celle de la marche et du cœur (p.34)?), une spéculation sur l’ombre des hommes (p.36) ou sur Gott (p.50), des hypothèses fantaisistes (la scène primitive réécrite peu à peu par l’enfant est inoubliable),d’autres vite abandonnées, en citant des chansons (hawa), des phrases de tel ou tel qui attirent des prolongements immédiats (qu’on pense au cri du marchand de journaux, à l’œil du cyclope qui oriente le livre ou au simple énoncé du nom de Chypre ou encore «au mort d’hier et de demain»(p.41)), des mots humbles en hébreu, en allemand, en arabe qui sont lumineux, des interrogations qui perdraient à n’être que théologiques (l’absence de dieu) ou philosophiques (Kätzen est-il immobile ?(p.54);tout est-il nécessaire?).

    Vous tenez entre vos mains de lecteur un livre minuscule, bordé de blancs dont le récit mène vers de la neige et une montagne barrée par de blancs nuages. Ces blancs rythment la lecture. Chaque paragraphe est une étape dans un temps et un espace que le père de Kätzchen a bien défini : «(...)le temps n’est pas rectiligne. L’espace n’est pas plan». Quelques encoches du temps dans une vie qui commençait à peine.

 

    Kätchen et ses proches ont souvent le nez en l’air. Le lecteur aussi. Chaque paragraphe l’arrête. Ce livre nous retient, nous sollicite sans en avoir l’air mais avec une force sidérante.

    Un enfant avance en tenant quelques mains amies. Ce qui nous est restitué, suggéré est infime et fondamental. Nous croyons sourire, comprendre, situer. Nous arrivons en sa compagnie au kibboutz auquel il va vite préférer une vache. Nous vivons avec lui le test de Rorschach. Nous suivons avec lui son père. Mais nos explications toutes faites sont suspendues. Le frôlé du sens demeure et retarde voire écarte à jamais une compréhension intellectuelle.


   On doute toujours de la phénoménologie. Toujours trop abstraite, quels que soient ses domaines. Nous tenons ici une phénoménologie des silences, des  accidents du sens, de l’entrée dans le monde sans que meurent les bribes du  monde premier où les limites du rêve et du défini ne sont pas encore posées.

    Un livre unique, un texte ajouré comme une dentelle de Margerete, un chef-d’œuvre  qui rend heureusement songeur.

 

 

 

 

 

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Si vous souhaitez connaître un peu mieux l'auteur allez voir cet article du MONDE

http://www.lemonde.fr/livres/article/2011/05/26/les-contes-zen-d-hoffmann_1527509_3260.html

 

J.-M. R.

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13 juin 2011 1 13 /06 /juin /2011 13:26

JOHN UPDIKE-LES LARMES DE MON PÈRE (SEUIL-2011), traduction MICHELE HECHTER.



     Sur la quatrième de couverture, le Seuil nous précise qu’il s’agit du dernier recueil de nouvelles rédigé par l’auteur du CENTAURE, entre 2000 et 2009, année de sa mort.

    Pour être franc, dans cette œuvre où il est beaucoup question de vieillesse (on a même une allusion au TEMPS RETROUVÉ de Proust) et de rites de vieillesse (lisez les accablantes étapes du coucher dans LE VERRE PLEIN (p.276)), de coups de mémoire et d’oublis, de vieilles photos, de voyages platement touristiques (Inde, Espagne, Paris), où bien des confidences autobiographiques affleurent en évoquant la ville d’Alton et ses environs, où la grande Dépression n’est jamais loin, tout n’est pas réussi, loin s’en faut (n’évoquons comme échecs que VARIÉTÉ DES EXPÉRIENCES RELIGIEUSES ou MAROC). Pourtant quelques textes ont le mérite de rappeler le talent d’Updike et son apport original à l’art de la nouvelle. À commencer par ses innovations dans la construction: qui a lu ses romans, COUPLES par exemple, sait que dans ce domaine il est un maître.



   

      Nulle surprise quant à ce qui le caractérisa toujours. Son souci de donner rapidement des aperçus sociologiques est bien au rendez-vous : les signes, les codes d’appartenance à une ville (ainsi le New Yorkais de l’Upper East Side (dans L’APPARITION)), à une obédience religieuse (unitarien, épiscopalien etc. ), à une région, à une génération, à une classe, à une civilisation (MAROC, avec ce repli détestable du touriste sur les préjugés), tout y est. Avec tout ce qui fait groupe et par contrecoup ce qui crée des rejets. La soudure entre les êtres, l’espace rempli ou vidé sont une hantise chez lui. Un nouvelle propose aussi le sentiment d’exil éprouvé par un homme qui revient dans sa ville après bien des années et ne la reconnaît plus (REVENIR CHEZ SOI): ce soi fragile comme le sont dans toutes ces pages les identités pourtant figées en apparence des personnages souvent en quête de profondeur dans toutes ces pages - malgré les dénégations du héros du VERRE PLEIN qui choisit un beau jour de ne se consacrer qu’aux ...parquets. En filigrane, court aussi un perpétuel sentiment de culpabilité chez des êtres que tout sépare en apparence.

    On retrouve encore, outre son attention aux manières de parler, aux accents, aux difficultés d’élocution si personnelles, sa passion stylistique pour les accumulations et les énumérations, une constante assurance de qualité chez lui. Que d’objets entassés, délaissés qui viennent faire effraction dans la mémoire de Lee (pp 64/65 par exemple) ou fasciner le petit Toby (p.234)! De belles pages opposent de loin en loin les connexions interminables qui relient les êtres sans les rendre proches (un héros s’égare sur des échangeurs) et le chaos des choses du passé juxtaposées par un hasard qui propose au souvenir la chance d’un sens. La circulation fluide entre les échecs, les accidents, les frustrations, les illusions et quelques bonheurs ne revenant qu'au style d'Updike.

 

    Mais ce qui retient surtout c’est, dans ses belles réussites, son habileté à traiter la nouvelle comme un art de l’instant qui absorbe, engage, retient tout et que le texte s’efforce de rendre. Paradigmatique peut être dite FRAGILES ÉPOUSES qui dépend entièrement d’une piqûre d’abeille. Ou encore, comme son titre l’indique, L’APPARITION.
     La nouvelle updikienne est construite autour d’un moment qui compte, a compté, aurait pu ou dû compter. On est saisi devant la découverte que fait Benjamin à la fin de LE RIRE DES DIEUX et qui lui donne soudain une autre image de son père. On sourit à l’évocation douce-amère de la balade oubliée avec ÉLIZANNE. On mesure la complot du temps contre les moments de plaisir d’une liaison qui ne peut reprendre après l’érosion de bien des années.(LIBRE). D’ailleurs, symboliquement, la dernière nouvelle qui parle de la mort que le narrateur ne craint plus (LE VERRE PLEIN) et qui est comme un art (et peut-être un testament) "poétique" de J. Updike (art fait de congestion, de séparations, de connexions secrètes) est consacrée à des moments (fréquemment moments de rien) qui ont compté dans sa vie, des "moments pleins" comme il dit.


  La plus réussie de ces nouvelles (malgré quelques plates sentences), celle qui illustre au mieux tout le talent d’Updike, son souci du temps et de l’espace inséparés dans des cartographies psychiques s’intitule ARCHÉOLOGIE PERSONNELLE. Le héros Craig se met à chercher les traces des anciens propriétaires de sa maison. Il médite sur un gant d’ouvrier, invente le destin d’une tasse de porcelaine longtemps enfouie. De plus en plus seul avec sa seconde femme, il est en même temps la proie de rêves qui font remonter des bribes de son passé bien lointain où le trac est un signe obsédant qui cherche sa vérité. Un va-et-vient entre les objets de son enfance et son présent bordé par la mort qui le mène vers des balles de golf perdues. «Le début de son ère» supposa-t-il...Toute l'ironie si originale d'Updike tient en ce mot.


    Une œuvre qui, à voix basse,  parle de la disparition des êtres et des choses, de la dispersion, de l’émiettement, de l’entropie et de quelques restes menacés d'oubli. Une petite somme qui balance entre la révélation de L’ACCÉLÉRATION DE L’EXPANSION DE L’UNIVERS et la consolation vaguement  épicurienne du VERRE PLEIN.


J-M. R.


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