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23 janvier 2012 1 23 /01 /janvier /2012 05:59





        En 1978, quand il publie cette biographie d’un lieu, Harry Crews a déjà un certain nombre d’œuvres à son actif (dont THE GOSPEL SINGER et THE FEAST OF SNAKES, entre autres) et sa réputation est déjà grande, même si sa publication en France dans la collection Noire a pu limiter son audience tout en lui trouvant un public. Il y raconte une petite partie de son enfance passée en Géorgie, dans la région de Bacon County, au moment de la Grande Dépression.

 

     Sauf recherches formelles (et encore), l’autobiographie est un genre balisé par sa tradition et ses visées presque inévitables : bien des données proposées au lecteur sont attendues ou prévisibles. Le portrait des parents (parfois leurs secrets), l’importance d’un(e) proche, les jeux, les découvertes, les lectures, les lieux aimés, les premières impressions, les sensations durables, les maladies ou accidents fondateurs, les scènes mémorables, les traumatismes. De ce point de vue, rien ne manque dans ce texte de H. Crews, pas même le regard sur de vieilles photos de famille gardées dans un carton à chaussures....

    En effet des figures passent, des personnages s’imposent : le «père» courageux, se tuant au travail et à l’alcool, la mère à la langue bien pendue, travailleuse, impatiente, volontaire, tenant à bout de bras une maisonnée vite itinérante, l’oncle Antie, initiateur sur bien des plans, la dévouée et généreuse Tatie (grand-mère de son copain) aux nombreuses terreurs, l’ami Willalee, l’homme de peine Willis réglé comme du papier à musique et d’un stoicisme sidérant. Bien d’autres encore.
   De belles scènes marquent notre mémoire: la visite du rebouteux, l’opossum cuisiné, la vache malade, le prêche improvisé du jeune héros, le jeu du claque-le-fouet, les serpents de Tatie, le rite du cochon, Willis arrachant à la tenaille une de ses dents, le poussin et l’épervier, la soirée avec Gandma, la pêche à la tâte, le coq au jabot bouché....

   Les jeux de l’imagination enfantine, créatrice avec des bouts de rien, sont magnifiquement célébrés avec le très symbolique catalogue Sears, Roebuck qui sert de support aux rêves inaccessibles aux parents et pour les petits à inventer des histoires et, en filigrane, à comprendre un monde lointain...sans oublier la réécriture des destins par Tatie qui devine combien sont efficaces les jeteurs de sort dans ce monde luxueux et qui veut se croire parfait. Sachez-le : un écrivain peut naître dans le CHASSEUR FRANçAIS ou dans le catalogue de LA REDOUTE....
    Les animaux peuplent toutes les pages (Daisy, la jument, le chien Sam qu’il faut tuer, les mulets qui donnent le titre français, une histoire d’amour (pourtant impossible) entre mule et mulet, les courses de chenilles) et, indirectement, en disent beaucoup sur cet univers misérable.
    Comme il se doit, le récit des premières fois est riche: le premier pamplemousse, le premier écureuil chassé, la première maison avec wc à l’intérieur et avec eau chaude, la première utilisation de électricité ; la première expérience sexuelle (avec bassine), la deuxième après un sermon de prêcheur maboule; l’initiation au vol (d’enjoliveurs). Plus profondément, à l’occasion de la venue de celui qu’on ne connaît que comme Le Juif, la prise de conscience, certes approximative, de l’antisémitisme et dans une réflexion d’une parente  l’apparition de ce qui n’avait jamais frappé l’enfant : des gens comme son meilleur copain sont noirs.  On ne dit pas "Mister Jones" mais "nigger Jones"....  

  D’autres douloureuses étapes sont racontées : il connaît pendant plusieurs semaines une paralysie des jambes; plus tard, il est ébouillanté à un très grand degré et perd sa peau par petites plaques. La scène du guérisseur qui ne parle qu’au feu est une grande réussite car elle condense bien des éléments de l’art de Crews. Plus loin, quand, au lieu de voler, il veut travailler chez un boucher il tombe sur un suicidaire qui se saisit d’un couteau: cet épisode joue un grand rôle dans sa formation.


        Comme de nombreux autobiographes, dans une interrogation devenue classique, Crews se pose la question de la vérité de ses souvenirs : c’est même l’objet de l’ouverture de son récit qui cite curieusement Sartre et LES MOTS. Et c’est là que se place l’originalité du livre que trahit le titre français: A CHILDHOOD: THE BIOGRAPHY OF A PLACE situe le véritable enjeu du texte. Certes il est question d’une enfance mais sur très peu d’années et c’est d’un lieu surtout dont il s’agit. Un lieu, une terre, des liens, des échanges.


        Par bien des aspects on serait tenté de parler d’ethnographie: on y voit les manières de travailler (la dureté, l’emprise des éléments (le soleil qu’on ne saurait maudire comme le fait Crews de retour des Marines), les risques de l’introduction du tabac), d’aimer (les mariages, les familles (le seul moyen d’avoir quelque chose...), les querelles intra-familiales, les groupes d’hommes et les groupes de femmes) et de haïr (un monde qui ne connaît que la violence), d’échanger (l’économie de la rareté, la location des hommes, le troc, la place de la charité, l’immense différence entre la vie à la ferme et la petite ville industrielle (Jacksonville)), de croire (la place de la Foi, des Évangélistes, des terreurs nées de la Bible). Nous sommes dans un monde clos, dur, triste, sans horizon, soumis à tous les aléas, à tous les revers, à toutes les infortunes : "Comme on vivait dans un endroit presque hermétiquement clos, coupés de tout et de tout le monde, l'invention nous faisait comme un mode de vie."

     Mais cette dimension qui pourrait décourager le lecteur ne vaut que par la façon qu’a Crews de la restituer en la transfigurant de façon originale: on retrouve dans sa langue (impossible à rendre, la traduction n’est pas en cause), une vérité qui ne doit rien au romanesque (cocasse ou épique) d’une certaine tradition ni au naturalisme qui veut faire «penser» et réagir. Crews vient bien après d’autres témoignages et surtout il réussit à rendre dans son phrasé ce qui passait dans les témoignages des hommes qui lui ont parlé de son père. Crews écrit à l'oreille. L’odieux de ces vies est là avec un style qui refuse l’effet hormis quelques formules qui font d'autant plus mouche (comme l’attaque du chapitre 4: «J’ai toujours eu l’impression de n’avoir pas tant été mis au monde que de m’être réveillé dedans»)....

    Non pas DES MULES ET DES HOMMES, titre facilement racoleur, mais UNE ENFANCE, UN LIEU et surtout, liant les deux, une voix sombre, rayée, balafrée, incicatrisable, une voix qui dit l’empire de la terre sur les sans terre qui, sans le savoir, sont des résistants à «l’état pas joli de la condition humaine»....(1)


Rossini.

 

  (1) Pour des raisons géographiques évidentes, la Georgie, grande  est la tentation de comparer Crews à Caldwell par exemple, même si les enjeux et surtout les registres sont éloignés : sans favoriser l'un au détriment de l'autre, chacun peut éclairer l'autre, c'est ce qu'on désignera comme le rôle (infini) d'une bibliothèque. Crews est bien moins visuel et sa phrase n'a rien à voir avec celle, circulaire, serpentine, d'un Jeeter Lester ou d'une Bessie Rice par exemple. Voyez notre petit commentaire sur LA ROUTE AU TABAC.

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17 janvier 2012 2 17 /01 /janvier /2012 16:07

  "Mais j'écris, je me casse la tête afin de tenir ma promesse: introduire dans ce monde une chose, une notion et un être qui ne font pas partie de son organisation merdique."(p116)

 

 

 

 

    Dans la longue tradition des voyages en Orient, qui ne rêve de la Mongolie extérieure? À une époque où rien ne se fait sans guide, on se dit qu’un Guide de Mongolie (en serbe Mongolski bedecker) peut tout de même servir un peu.

    Avec Basara à la table d’orientation et à la boussole, on ne saurait être déçu. D’autant qu’on apprend assez vite que "circuler c’est fuir le lieu du crime"....Disons-le d’emblée pour ceux qui ne l’ont pas encore fréquenté, chez Basara, ça chahute beaucoup, l’enthymème fait la pirouette sur un fil de fer, le syllogisme tient assez du triple salto arrière-avant avec réception sur le crâne et le parcours est bousculé comme dans un train de la mort à la fête foraine de la vie produite par hologramme. C’est que nous sommes dans le Kali-yuga.

           Basara est supposé être parti en Mongolie l’année du dragon de fer (dans la mythologie chinoise) pour remplacer dans ce périple un ami suicidé qui le lui avait demandé par courrier juste avant de mourir. Nous ne sommes  pas à une époque tranquille : la Serbie va vers la guerre ethnique et la Mongolie est encore largement soviétisée.   

 

 

    Un guide de la Mongolie?

        Quelques chiffres qu’on trouve partout (superficie, nombre d’habitants, régime politique), une anecdote étonnante sur un brassard jaune avec étoile de David, les raisons de l’adaptation aisée de l’empire soviétique alors encore parfaitement dominateur, l’importance de la météo (et ses risques (de mort) pour ceux qui doivent la prédire), une économie surprenante (tout est à cinq marks), le bûcher (avec graisse de buffle) pour les sorcières, la prostitution à Oulan Bator (au fond des poissonneries, avec la médiation d’un eunuque...): c’est à peu près tout. Le guide n’est pas curieux ou bien il y a peu à voir et à vivre en Mongolie.
          Certes le touriste enquêteur fait quelques belles rencontres : il aperçoit Charlotte Rampling buvant du cappuccino et lisant le TIMES; il côtoie l'américain Chuck accusé de communisme et qui de fait le devint en réaction mais fut sauvé par les Libéraux et envoyé comme correspondant à Oulan Bator; il dialogue volontiers avec l’évêque Van den Garten venu d’Amsterdam ou avec un mort qui parle d’outre-tombe (M. Mercier qui joua dans EMMANUELLE...) et fait de belles révélations métaphysiques sur le Temps, avec un  colonel soviétique devenu lama à épaulettes militaires et enfin le docteur Andréoti, psychanalyste tendance Jung....Faut-il préciser que tous s’adonnent à l’alcool fort?

        Vers le milieu du guide (en dépit des apparences, ce livre est finalement construit...) nous apprenons que cette Mongolie est le pur produit d’un rêve dont ne savons plus exactement qui en est le rêveur....

 

 

     Un guide de Baïna- Batcha?   

 

 

   Si le guide conclut de façon malhonnête (car forcément peu documentée) que la Mongolie est un pays «merdique», il faut reconnaître que son rédacteur se présente comme un expert. En effet le guide de la Mongolie imaginaire est hanté par la boue, les bourbiers, le merdique et sa ville natale, voisine de la Bosnie, Baïna-Batcha, dont une des rues devrait porter un jour le nom (prédiction qui ne le flatte pas), manquait singulièrement de pittoresque malgré la proximité de la Drina, quelques croyances qui ont bercé son enfance et surtout un terrain vague qui méritait de retenir l’attention («Sur un terrain vague attenant, les cirques en tournée montaient leur chapiteau, là se tenaient les réunions des membres de la Société des charmeurs de serpents, là se réunissaient les vendeurs de moulins à vent en feuilles de maïs et les tailleurs le flûtes en bois de sureau - tous membres de corporatlons qui disparaissaient les unes après les autre devant la marche conquérante des adorateurs de l'énergie électrique, du fer et de l'aluminium.»). Cependant il va jusqu’à affirmer qu’elle devint pour les titistes une ville Potemkine et que les rares charmes qu’elle avait en vérité ont été éliminés par les communistes. Dans ce paradis pour nihilistes il a connu de trop loin une jeune fille à sa fenêtre dont des textes retouvés bien plus tard prouvent qu’elle avait un talent précoce bien proche de celui de ....Basara.

 

     Un guide pour Basara 

 

   En réalité Basara ne parle que de Basara. Il est le Mercator de Basara. En pélérinage dans son passé comme dans son présent, il nous découvre les arcanes de son cerveau, de son cœur et (osons le mot) de son âme. Un Mercator en trois D. En passant par la Mongolie, lieu où s’interpénètre le rêve et la réalité, il se cherche. Il nous expose quelques jalons de son passé (merdique comme il se doit), ses excentricités précoces, sa quête platonique d’amour, ses croyances (il fut animiste), ses fantasmes, ses phobies, ses rejets (le communisme, le postmodernisme, le féminisme, les maires de Belgrade),  ses pouvoirs étranges (marcher au plafond, ne pas respirer pendant une durée considérable), sa paranoïa (dont heureusement (selon lui) il ne s’affranchit jamais) et  sa théorie du complot qui ne vise pas que le Communisme et le Vatican mais finalement toute la composition de ce monde.

 

 

    Dans ce livre, comme dans d’autres, Basara est partout, derrière tous ses personnages, tous les masques, tous les dialogues, toutes les doctrines, en particulier la belle théorie des trois temps intérieurs. Un moment essentiel du GUIDE se situe vers la fin quand justement le roman se replie sur lui-même, quand le vrai devient faux et le faux plus vrai que le supposé vrai : il est alors question de miroirs présents chez son grand-père, miroirs déréglés, devenus introvertis, subjectifs et qui contenaient tout ce qu’il vivra et écrira ensuite faisant de lui un faussaire ou un voyant. Ce GUIDE est lui-même écrit en miroir et renvoie aux autres œuvres de Basara, à d’autres personnages, masques de masques.

    Il y a du gnostique chez cet orthodoxe singulier qui voit la destruction programmée de tout, y compris  des rêves, constate la marche au néant du monde, sa babelisation (au moyen des techniques sophistiquées dont le communisme n’était que la préfiguration), qu’il dénonce en la sachant irréversible.

   
    On peut détester certains auteurs qui font les fous sans risque et cabriolent en retombant tout de même sur leurs jambes. La gratuité les guette. Ce n’est pas exactement le cas de Basara. Au-delà de sa Foi et de son obsession du Mal, au-delà du sentiment d'étouffement, d'encerclement, d'incarcération qui domine ses pages bien peu exotiques, il y a chez lui une foi devenue rare en une activité sans doute caduque : l’écriture. Ecriture qui cherche, qui cherche à savoir ce qu’elle cherche mais qui à force de piéger les commissaires de la Pensée et de la Culture veut se croire encore subversive et capable d’ouvrir une simple brèche «dans l’abjection où nous végétons».



 

 

Rossini.

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11 janvier 2012 3 11 /01 /janvier /2012 07:52


 

        Le lecteur qui a fréquenté les aventures de Tom le VÉRIFICATEUR aux prises avec la jolie famille des psy de l’Institut Krakower ou celles de Doug et sa famille maboule aux CENT FRÈRES se demande tôt ou tard ce qu’il en fut de la famille de l’auteur lui-même, Donald Antrim. La réponse nous est donnée dans cette évocation auto- et biographique de sa mère.

    On mesurera d’emblée l’importance de cette mère dans une de ses déclarations : «nous n’avons pas à nous soucier de ce que pensent les autres, Don»disait-elle. Et elle ajoutait: «nous ne collons pas avec eux.»Antrim explique alors:"Pendant des années ma mère avait eu l’habitude de proclamer, en public et en privé, qu’elle s’identifiait à moi. Elle croyait que nous nous comprenions l’un l’autre et que nous étions fondamentalement semblables dans notre aliénation du monde non créatif». Ajoutons encore, comme préambule, que sans qu’on puisse parler de hasard, sa mère lui apparaîtra comme s’envolant à l’instar du  psy du VÉRIFICATEUR.


    Cette méditation à dimension autobiographique ne présente aucun souci chronologique : les chapitres respectent une sorte de rhapsodie thématique (l'oncle, la robe kimono, le père et les livres etc.) qui pousse à de nombreux allers et retours dans le temps- aussi nombreux que les voyages nord-sud-sud-nord de la famille Antrim.... Ainsi le portrait de la mère est-il discontinu : on la découvre encore physiquement après plus d’une centaine de pages.

 

 

     Le lecteur familier d’Antrim retrouve son goût pour les rapprochements apparemment incongrus (la mort de la mère et l’achat problématique d’un lit), les digressions qui mènent savamment à l’essentiel. Il comprend mieux, au détour d’une réflexion, l’importance de certains lieux clos ou des coffres dans son existence et l’obsession de la maîtrise du monde représentée par des livres d’enfance qui ont compté dans sa formation intellectuelle (sa passion pour les maquettes n'étonne guère). Le rôle du père dans la découverte de la lecture mène à une réflexion sur l'objet livre, à une touchante peinture d'un Noël qui compta: sans oublier la place du désir dans le commerce de la littérature. On le découvre pudique dans le récit de certaines scènes (crises éthyliques de sa mère) que le romancier aurait sans doute développées: la scène dite du commencement du délitement, mélange de colère, de honte, de peur et d’absence de sensation exprime bien la technique de suggestion par l’évitement du grandiloquent.

 

 

      L’évocation se veut d’une grande honnêteté.  Antrim se montre tour à tour hésitant, incertain, dubitatif, exposant ses lacunes, soulignant ses approximations : il écrit souvent «je ne sais pas», «je suppose», «je suis incapable»(«de dire combien d’hospitalisation elle a subies -quatre? cinq?- avant d’être désintoxiquée»), «mais est-ce exact?(...)Mes souvenirs convergeaient-ils pour former un composite universel?»....Il s’interroge beaucoup sur lui-même prenant à témoin le lecteur dans des questions qui n’ont rien de rhétorique.
     La probité éclate surtout dans l’aveu de nombreuses réactions peu flatteuses. Il lira une lettre de la deuxième femme de son père, violant ainsi une correspondance intime. À la fin de la vie de sa mère et malgré des témoignages touchants de voyages faits en urgence pour aller lui rendre visite alors qu'elle se trouve en phase terminale d’un cancer, il admet qu’il n’a pas eu la force de lutter. Pire :vers la fin il appellera sa mère par son prénom, Louanne comme pour marquer une distance qu’il avait prise aussi en venant loger dans l’hôtel le plus chic de la ville où elle séjournait; il fera tout pour éviter un voyage avec elle, une sorte de lune de miel à peine masquée ("Je n'étais malheureusement pas emballé à l'idée de débarquer dans une chambre d'hôte ou un bungalow en bord de mer avec ma mère mourante, qui me ferait honte. Elle parlerait haut et fort au restaurant et rembarrait le serveur. Je me voyais déjà jetant des coups d'oeil à droite et à gauche, essayant de me faire tout petit, en vain, et présentant des excuses à tous les gens rencontrés.")...; enfin, à deux reprises, il confie avoir voulu la mort de sa mère qui représentait une forme d’(illusoire) libération. L’ambivalence règne naturellement dans cette union mère / fils et ce ne peut être une surprise: quand elle détourna un héritage qui revenait à lui et à sa sœur, il crie sa haine d'alors tout en trouvant assez vite sa réaction inepte. Même contradiction dans la bimbeloterie qu’il garda d’elle tout en ne parvenant pas à l'apprécier  ; même gêne devant la musique des Appalaches dont il avait horreur mais qui l’émut un beau jour parce que c'était sa musique à elle. Tout en étant peu sensible aux superstitions et aux croyances fumeuses (New Age) de sa mère, il reconnaît lui parler souvent comme il lui arriva aussi d'implorer son grand-père pourtant depuis longtemps défunt....

     Il reste que le portrait de la mère, tout en touches, retouches et repentirs successifs est d’une grande finesse et d’une grande beauté. La capacité d’analyse qui dans les romans d’Antrim est souvent contestée de l’intérieur, par choix esthétique, a ici toute sa force. Songeons à la demande de sa mère à propos de la dédicace du futur livre de son fils. À l’épisode du choix d’un lit, lié à la mort de cette femme aimée et crainte - il parle de consumérisme compulsif qu’il voit comme un matricide. Pensons encore à la part d’autodestruction qu’il découvre non seulement dans l’alcoolisme de sa mère mais encore dans son travail acharné de styliste. Le récit de la naissance de Donald donne lieu à une observation lourde de conséquences: elle lui raconte que sa mère à elle lui arracha l’enfant des bras pour rompre l’union d’un fils avec sa mère. Antrim réfléchit à la raison de cette confidence : sa mère voulait ordonner son avenir: «En me parlant d’un clivage survenu entre nous à ma naissance, ma mère m’explique que j’aurai toujours besoin d’elle, parce que pour moi elle ne mourra jamais». Ce que ce livre prouve sans cesse.

 

 

    Le moment le plus beau et le plus émouvant du livre concerne une œuvre de Louanne qui avait du talent, du savoir-faire et de la culture dans la confection des robes.
    Antrim décrit la fameuse robe kimono créée par sa mère et cherche à comprendre ce que dit, raconte, confie ce «Voyage de l’héroïne». Selon lui cette robe digne d’un prêtre paien reflète le supplice de la créatrice qu’était Louanne et transmet la vie à la personne qui la porte. Quel genre de vie? «Ni terrestre ni confinée dans le corps mortel, c’est une vie à la fois sacrée et profane, informe et formelle, jeune et vieille, innocente et expérimentée, ancienne et moderne, fugace et éternelle». Antrim explique que c’est l’enfant qu’elle était, innocente, naïve qu’elle avait transféré à la surface du kimono. Ce passage long, grave, retenu est le vrai tombeau de la mère.

 


    Pour l’amateur d’Antrim, pour celui qui reste forcément perplexe devant Tom le vérificateur ou Doug aux cent frères, au-delà de la belle évocation de la mère, un point retient encore l’attention. Le destin de son oncle Eldridge, le talent mal apprécié de Louanne et surtout l’étrange attitude de S., un ami de sa mère qui va chercher pendant 25 ans à prouver, contre toute évidence, qu’un tableau en sa possession a été peint par Vinci ou Church (!) indiquent combien la cristallisation des destins le fascine. Devant les aléas, les errances des vies, il cherche sinon à comprendre du moins à rendre le mystère demeurant mystère.

    LA VIE D’APRÈS. L’APRÈS-VIE. Pour Antrim, la vie d’après la mort de la mère. La vie des survivants privés de leurs parents. Hantés par des êtres aussi rares, aussi fragiles et endurants, aussi malades et aussi aimables que Louanne.

    «Ces dernières années, j'ai remarqué que les enfants survivants ont tendance à réévaluer leurs mères et leurs pères, à les trouver plus courageux, plus forts, plus généreux dans la mort que de leur vivant; et il n'est pas impossible que, le temps passant, après avoir pleuré leur décès, nous, les, enfants survivants, entretenions l’espoir qu’un jour nous connaîtrons enfin vraiment nos parents, et réciproquement».

     L’écriture, autobiographique ou pas, y contribue largement dans son cas.

 

      Il n'est de vie qu'après.


  Rossini

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8 janvier 2012 7 08 /01 /janvier /2012 04:43

 

 

        Pour qui a lu déjà LE VÉRIFICATEUR, ce CENT FRÈRES ne représentera pas un total dépaysement. Sinon que Kafka n'est pas au point de départ mais plutôt quelques passages de TOTEM ET TABOU ainsi que du DÉPEUPLEUR lus sous acide par Groucho Marx qui aurait fouillé dans les larges poches de son frère Harpo....La régie revenant à Buster Keaton, en particulier pour les scènes de masses en mouvement.

 

   Nous ne sommes pas dans une crêperie mais dans un immense château qui accueille (pour un repas léger et pour retrouver "l'urne des cendres du vieil enfoiré") ses propriétaires, les cent frères. Un vieux château battu par les vents d’automne, mal chauffé, très mal entretenu (les lattes de parquets sont minées, le boukhara est élimé, les têtes de caribous accrochées sont poussiéreuses, les ampoules des lustres rouillés clignotent, les chauves-souris dansent frénétiquement au-dessus des assiettes, de l’eau tombe par le plafond juste au-dessus de PHILOSOPHIE DE L’ESPRIT, le jardin est mort) mais abritant sous de hautes voûtes une grande bibliothèque rouge aux fenêtres à guillotine (souvent coincées), à la grande table en chêne (on y "servira" le repas), aux vitrines savantes, aux multiples départements (Sociologie et études urbaines ou Poèmes et théâtre de la Restauration ou encore Chants patriotiques, etc.(1)) et aux érotiques excitants pour certains des frères. Par la fenêtre on devine dans la nuit des tentes de sdf ...La neige tombera avant minuit. Un déluge patient envahira toutes les pièces. Pour se chauffer il faudra recourir aux accoudoirs et aux pieds des meubles....
    Avant d’aller plus loin disons quelques mots de la bande-son : règne dans ce lieu vaste aux échos multiples un bruit de charivari auquel s'ajoute l'attaque à la raquette par certains des frères (les triplés) d'un vol de chauves-souris et le hurlement quasi-ininterrompu de Gunner, un doberman agité qui se révélera un adjuvant précieux pour le Roi du Maïs avant sa danse du stéthoscope et de la seringue....Traversent aussi la pièce quelques questions métaphysiques justement en suspens...

 

   Une réunion de famille (de grande famille, pour sûr) où il n’est jamais question de mère(s), de femme(s) si ce n’est en dessins érotiques. Le père est mort mais il fait des apparitions quotidiennes : l’aîné Hiram, 93 ans se déplace avec un déambulateur. Les quatre-vingt-dix-neuf rejetons (George est énigmatique, on ne sait s’il est là et sous quelle forme) sont présentés dans les trois premières pages qui donnent le ton à l’ensemble de ce roman échevelé qui touche, de façon farouchement tordue, au mythe et perturberait probablement l'inébranlable René Girard....

 

   Chacun aura évidemment ses préférés: avouons notre admiration pour Benedict «qui a reçu une médaille d’honneur de l’Académie des sciences pour plus de vingt années de travaux sur la transmission chimique du langage sexuel chez onze espèces d’insectes vivant en colonies»......

    Il faut concéder que cette hyperfamille est croquignolette. Elle contient un nombre élevé de malades : des pathologies apparaissent à chaque page. On pourrait s'arrêter longuement sur le pauvre Virgil. Ne citons que Richard, victime de la maladie de Tourette en plus doux; Seamus a des crises de sommeil narcoleptique méditatif. Heureusement, un des fils, Barry, est docteur mais la soirée ne lui portera pas chance.
    Malades, les fils sont aussi très violents et ce, depuis l’enfance comme le prouvent certains souvenirs du narrateur. Dans cette soirée, l’accès à la boisson ou aux côtes de porc n’est pas aisé et fait naître bien des conflits: il suffit de voir comment le chef-d’œuvre du plan de table explose vite en petites rixes.

 

    Il reste que la violence intrafamiliale est synthétisée par le rite qui a lieu ce soir-là comme chaque année : la chasse sauvage au Roi du Maïs...joué par Doug, le narrateur qui doit à chaque fois revêtir un masque africain et courir presque nu pour échapper à la traque de ses frères...

 

   Arrêtons-nous un moment sur ce narrateur aux cheveux longs et au dos voûté qui a un passé correct de joueur de foot américain (dont il a besoin en cette soirée animée): le lecteur du VÉRIFICATEUR ne sera pas surpris de  retrouver un narrateur qui ne va pas mieux que celui de la crêperie en folie.

 

  Il a autant de contradictions, de variations d’humeur, d’ambivalences (haine/amour;  franchise / culpabilité, agression/ réparation:"j'aime mes frères et je les hais") que lui, autant de goût pour l’analyse subtile, pour le détail apparemment insignifiant (le bruit de la laitue sous un plateau en acier), pour la digression inattendue (ses méditations sur les grandes communautés comme sur la couleur d’une cravate), pour la confidence plus qu’intime (il se jette aux pieds de son frère Hiram et montre longuement combien est agréable la posture et le toucher du cuir noir; il prend un plaisir inouï à pisser ailleurs que dans les lieux réservés à cet effet - ce soir-là, il bat son record de longueur...) et si le psy vérificateur vole sans sourciller au plafond de la crêperie, Doug, lui, commande sans problème au chien Gunner qui comprend tout, bien mieux que le chat de Derrida....

 

    Doug est le généalogiste de la famille et souffre d’ailleurs de son prénom, attribué depuis longtemps dans la famille (dès 1729) à des enfants morts en bas-âge: il est le seul Doug parvenu à maturité....Il est en outre persuadé de descendre d’un lointain monarque insane. Il est surtout celui qui médite d’une façon follement sagace sur l’ontogenèse et la philogenèse, ce qui le pousse à se révolter puis à s’aplatir devant l’aîné Hiram qui « incarne fidèlement les rages et les pathologies diverses de la génération antérieure et, par extension, remonte encore dans le temps, de toutes celles qui l'ont précédée; personne n'est jamais vraiment à lui seul, quand il agit, la « racine même» des dilemmes inhérents à toute famille. Il serait mieux de voir dans cette « racine même» un ensemble de blessures psychologiques transmises à travers les âges à toute la descendance».


    Doug est surtout l’homme voué à incarner le Roi du Maïs dont la traque rituelle opérée par la meute de ses frères commencera tard dans la nuit : sous un masque africain mal choisi par Gunner il livrera bataille avec courage, presque nu et armé du stéthoscope et des seringues de Barry...Après avoir exécuté la danse du Roi du Maïs aux figures très libres (un peu perturbées par des éternuements) qui lui fera croire qu’il est devenu le Sauveur, il assistera aussi à l’apparition du Père (énorme) au plafond de la grande salle dont les plâtres inondés feront tomber en morceaux sur lui le dessin menaçant. Vous verrez comment cette soirée finit et quelle théorie Doug en induit sur le rapport des pères et des fils.

 

 

 

    L'urne contenant les cendres du Père aura-t-elle été retrouvée? Tel était, rappelons-le, l'objet de la quête de ce roman qui ne pouvait résonner que sur la terre américaine...


 
    Antrim est classé parmi les post-modernes, ce qui ne veut plus rien dire. Ce qu’on peut seulement avancer c’est que dans cette fable de toutes les hybridations inconscientes, on rit de bout en bout tout en ayant le sentiment de toucher quelque chose d’incroyablement profond. La division des êtres, les legs parentaux insoupçonnés, les mythologies refoulées, le néo-archaïsme tout nous traverse et fait mouche. Chez Antrim, il ne s’agit pas de forteresse vide mais d’une forteresse trop pleine.
 

 

  (1) Le système de rangement évoqué p 178 est du plus grand comique. On nous permettra d'aimer (et de recommander pour la bibliothèque de votre ville) le rayon Poètes cavaliers & Maîtres du distique.....

 

Rossini

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3 janvier 2012 2 03 /01 /janvier /2012 10:37

"Jane supporte mes théories ridicules sur...sur...tout ce qu'il y a sous le soleil!"

....

 

"Étais-je cinglé? Pourquoi mettre cela sur le tapis?"



    Il aurait pu se nommer Gregor Samsa: ce n’était que Tom, métapsychologue reconnu, spécialisé dans la célèbre branche de la Théorie de la Friction Moi/Autrui (son auteur étant, bien entendu, Lawrence Mandelbaum) et organisateur de l'inaugurale soirée crêpes pour analystes de l’Institut Krakower. Un jour d’avril. La saison de Pâques. Du côté sud de la ville. Une soirée de "succès monumental" pour la communauté de la santé mentale....
    Voilà la situation de départ du troisième roman de Donald Antrim, célèbre chroniqueur du New Yorker et proche (si c’est possible) de Pynchon qui aurait dit grand bien de ce VÉRIFICATEUR.

 

    Ce très savant et très torturé Tom va raconter de façon tortueuse cette soirée crêpes fondatrice au rythme de ses réflexions minutieuses, scrupuleuses  et denses. Il dira :"Je vais essayer de rester objectif"....

    Pour bien comprendre l’aventure il faut poser au moins deux ou trois choses : le décor a son importance. Dans la crêperie (PANCAKE HOUSE & BAR) compteront les box des consommateurs, la porte qui donne sur la cuisine, un certain faitout et des poêlons, la vitrine des confiseries et l’aquarium tropical. Bien savoir aussi qu’un hôpital rénové avec une belle tour pyramidale est proche et que le brouillard  tombera
vite sur la ville. On n’aura garde d’oublier le plafond de la crêperie...
    Autre point majeur : il faut arriver à se persuader que dans ce récit  tout est (presque) normal, que tout va bien ce soir-là, que tout est, comme le répète le narrateur, naturel. Il y aura bien, assez tard un épisode inventé, celui de la visite du lieu sacré de la bataille de Battlefield Grove...(qui,
en fait, n’eut jamais aucune importance dans la Révolution américaine) mais avec la plus grande honnêteté notre locuteur assurera toujours qu’il a inventé. Il est vrai qu’au bout d’un certain temps on ne sait plus...Et puis il y aura une lumière, une cascade de lumière venue de l’hôpital ....
    Enfin il convient d'admettre que si ce narrateur s’adresse à un vous sans jamais céder la parole à qui que ce soit, il est difficile de savoir quel est le destinataire de ce monologue aux méandres hypnotiques. Sans négliger que Tom est un théoricien de "la réalité et de sa dissolution dans la conversation polie".

 

 

         Ceci posé que raconte ce Tom? Apparemment une simple  crêpes party avec quelques épisodes minuscules passés à une loupe très grossissante. Dès le départ, le plus angoissant, le plus intimidant pour lui (il aura les mains froides, le souffle court) tient dans le choix  entre crêpes aux myrtilles et œuf Bénédicte. Ce qui, avouez-le, n’est pas facile. À partir de cette alternative digne de l’âne de Buridan, très logiquement (dans une logique passablement inconsciente (ici Tom pointerait lui-même une parenthèse s’interrogeant sur la logique et l’inconscient), Tom fera une confidence (ce n’est que la première) sur un dilemme conjugal: dans sa maison (il nous donne l’adresse page 18), une pièce du haut a besoin d’être repeinte et ferait un beau petit bureau mais les choses traînent en longueur et Tom se demande si derrière cette intervention qui tarde à venir ne se cache pas pour sa femme Jane  la question d’une chambre pour l’enfant qu’il n’ont pas encore eu.. et dont l’apparition aurait de vastes conséquences symbolico-psychiques (enfant ou pas? Fille ou garçon? Quelle couleur pour le papier peint? L'enfant est-il la fin de la virilité? N'introduit-il pas la mort ? etc.) qu’il s’emploie à décliner avant d’en revenir à son dilemme douloureux et inhibant (crêpe ou œuf?). Avec effort, il optera pour les crêpes à la satisfaction de la divine Rebecca, jeune serveuse que nous retouverons assez vite..

    Un autre micro-épisode (longuement analysé avec l’exactitude vétilleuse que vous commencez à intégrer) surviendra vite au moment où toute la noble communauté des analystes sera attablée devant des crêpes: l’incident du docteur Bernhardt (à la veste de sport rouge et l' indévissable panama). Il vient d’approuver le choix de Tom et de piocher sans gêne dans les assiettes des autres quand tout à coup chaque consommateur de crêpes a le sentiment que Richard Bernhard va s’étouffer avec une saucisse un peu trop goulûment avalée.... Pour prouver la complexité de la situation et le sérieux de la restitution, on nous permettra une longue citation belle comme un écusson moyenâgeux et révélatrice des subtiles capacités d’analyse de Tom. On nous autorisera aussi quelques interventions.




           «L’atmosphère était tendue. Des dynamiques de pouvoir complexes étaient à l'œuvre. Bernhardt, en menaçant de s'étrangler avec la nourriture d'autrui, avait pris le rôle de l'usurpateur, «capturant» non seulement ladite nourriture mais les sympathies de ses pairs. Malheureusement pour lui, il n'y avait pas assez de place dans le box pour que je lui entoure le corps de mes bras, les tende, si nécessaire, pour l’attraper et le presser fort [cette situation aura bientôt un prolongement dans le récit...]. L'estomac de Bernhardt appuyait contre le rebord de table. Il tenait un toast cannelle-raisins secs dans une main et sa serviette dans l'autre. Il fit un bruit de gorge, et ce bruit parut magnifique, désespéré, comme des cornemuses dans le lointain ou le vent dans les arbres. Comme en répons au son émis par Bernhardt, Maria se pencha en avant au-dessus du plateau de la table; elle se pencha vers le gros homme. On aurait dit qu'elle était au bord des larmes. Elle ne toucha pas Bernhardt;les mains de Maria n’allèrent pas jusqu’à toucher; elles flottèrent dans l'air, hésitantes, près du visage de Richard. Quels doigts magnifiques elle avait. Je me sentis, en regardant le visage de Maria et ces doigts, tel un intrus témoin de quelque chose de merveilleux et de mystérieux.
    De cette façon il devint clair - d'après le tableau composé par ces deux-là: l’homme luttant pour reprendre son souffle: la femme tendant le cou dans sa direction; et leur immobilité adorable tandis que, un instant, ils se regardaient l'un l'autre -, il devint clair, à la manière dont les choses le deviennent, dans un tel instant public, étrangement, inexplicablement clair pour les autres, que Maria et Bernhardt  couchaient ensemble.
    Ou bien était-il concevable que je ne fisse qu'imaginer ce scénario (le scénario et la perception que j’en avais), parce que j'avais en réalité perçu - par des voies que je ne comprenais pas et ne pouvais m'expliquer, ce soir devant des crêpes, du bacon et une salade - que Manuel [Escobar, un Européen], notre kleinien de l'autre côté de la table, couchait déjà avec ma femme?
    En d'autres termes, Manuel m'avait-il d'une certaine manière dit une vérité quant à sa liaison avec Jane, sans rien me dire du tout? Et n'était-il pas possible, voire probable, s'il en était ainsi, que tout le monde couchât avec tout le monde - y compris Bernardt et Maria? La question que je soulève est la suivante: ma croyance que mes collègues de l'Institut étaient amants venait-elle de l'observation et de la reconnaissance de signaux interpersonnels subtils, de communications inconscientes entre eux, ou venait-elle de l'intérieur de moi, de mes propres sentiments et prises de conscience à peine perceptibles, ces sentiments auxquels je ne prêtais pas, à l'époque, pleinement attention, sentiments concernant Manuel, concernant Jane, concernant les relations sexuelles et la rivalité sexuelle, concernant le caractère étrange et précaire des relations humaines, concernant les complications épouvantables de l'infidélité, de l'extase volée, et de la culpabilité?

«Avale. »».

 

   Avant de revenir aux scènes ô combien marquantes de cette épopée analytico-crépière, indiquons que cet extrait vous prépare parfaitement aux sinuosités rhétoriques d'un récit totalement dominé, saturé, cadenassé par les théories post-freudiennes.
     En effet vous aurez droit à un soliloque ininterrompu vous menant d’interrogations (que de questions à l’instar de celles de l’extrait précédent) en doutes (avec Rebecca, serait-il paternaliste?), d’excuses ou autocritiques («et je me fis aussitôt l’effet d’un manipulateur ou d’un imposteur»156) et de dénégations en concessions, de références (par exemple il approuve Winnicott sur un point) en suppositions, d’hypothèses en digressions (sur le rôle de la pression atmosphérique, sur le panama de Richard, sur la calvitie, sur le silence des sconces et des ratons laveurs (avant un orage-bien sûr!) etc.), de jugements tranchés (« il n’est pas inhabituel de donner voix, à titre de condition préalable à leur formulation consciente, à ses désirs naissants et souvent profonds, ses craintes, ses espoirs, ses inquiétudes, et ainsi de suite»- vous apprécierez le "et ainsi de suite) en paradoxes, de descriptions (il est un maître de l’évocation des corps et de leurs significations (un tel se balance, Peter Konwicki: il vous traduit ce geste en proxémique inconsciente mais inoubliable
surtout est le regard porté sur la nuque de Rebecca où il trouve le moyen de reconnaître dans un tableau de Bruegel l’Ancien un chien sur LE CHEMIN FORESTIER AVEC VOYAGEURS...)) en prédictions (Escobar ira chez Jane, sa femme), de précisions extrêmes (pourquoi sa chatte se nomme-t-elle Larry? Comment se déroula donc la bataille de Battlefield Grove?) en promesses («un jour je rédigerai un article sur la PIÉTÉ COMME EXPRESSION DU GROTESQUE156) ou en reformulations («je devrais plutôt dire...). Imaginez qu’ayant lu Freud et les reformulations de ses disciples, le narrateur de la RECHERCHE s’exprime en portant sur ses épaules un Kafka volontiers ventriloque.... 

 

    Mais alors en dehors de ces actes de parole, ne se passe-t-il rien dans ce récit? Au contraire. Il faut vous préparer à quelques surprises. En effet, à un moment donné, Bernhardt (celui qui manqua s’étouffer, celui qui sent la transpiration et l’après-rasage, celui qui a la peau couleur de saumon en boîte) va serrer dans ses bras notre narrateur Tom qui soudain se mettra à voler dans les airs de la crêperie (cela va de soi :il lui faut absolument éviter les poêles à crêpes suspendues) - il faillit même voir le plafond grandir pour lui donner plus d’espace (Pesez bien les termes de l’évocation, là encore, irrésistible:»


        «Les bras de Richard autour de ma poitrine se serrèrent plus étroitement. Sa respiration était haletante et il me soufflait fort sur le cou. Il était contrarié, et le résultat fut qu'une fois de plus je m'évadai de mon corps maltraité, m'envolai comme un oiseau pris au piège d'une maison, battant des ailes au-dessus des têtes et trop près des murs, incapable de me poser aux fenêtres qui, de toute façon, étaient pour la plupart fermées.
    Comme j'aurais souhaité pouvoir m'envoler par une fenêtre et regagner la maison. J’admets  que c’est là une idée faible et sentimentale;j'ai déjà reconnu le romantisme balourd qui s'exprimait dans ce genre de scénario tiré par les cheveux d'évasion par le vol, et je peux seulement dire à ce stade, pour ma défense, qu'il était bien approprié au temps chaud de l'année, et que les oiseaux chanteurs retournaient vers le nord pour pondre leurs œufs.» Suit alors, comme l’avez deviné, une indispensable digression sur le printemps, la nidification des colombes ...). Tom (à la fois faisant du rase-mottes (rase-box ou ou rase-crêpes plutôt) indoor sans cesser de subir les enlacements suspects de Richard Bernhardt) sera rejoint après bien des épisodes haletants par la divine Rebecca puis par Sherwin Lang agrippé à son tour par la jeune anglaise Leslie. Le tout sous le regard et les commentaires des analystes restés en bas autour de leurs crêpes et devenant témoins, sur la fin, de ce qu’il faut bien appeler une partouse aérienne du plus étrange effet.

 

 


 

       Ce roman d’Antrim est une grande réussite : il est désopilant de bout en bout (exception faite de la cascade de lumière à la fin mais la pyramide de l’hôpital en lévitation elle aussi  est un avertissement permanent) et la scène de débat sexuel entre Jane et Tom (retenu sur le trône par d’urgents besoins) reste mémorable. Il est virtuose : il parvient à nous raconter l’équivalent de la mort de Bonnie & Clyde au ralenti d’Arthur Penn en deux centaines de pages...Rarement le temps de l’action et  le temps de la narration ont été, à ce point, disjoints. Il est grave : comment une hallucination psychique peut-elle prendre à ce point? Il est roué : à force de ratiocination, le flux verbal de Tom cherche à boucler toutes les issues et à mener vers une explication de tout. Ainsi fournit-il, VÉRIFICATEUR de lui-même, en toute clarté, la vérité de son cas et sommes-nous tentés de lui emboîter le pas....

 

   Lequel d'entre nous (le vous du récit de Tom) peut entendre cet appel?

Rossini.

 

 

 

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29 décembre 2011 4 29 /12 /décembre /2011 04:46

 


                        "Le centre manque " Talking Heads (p.316).


   
    En Provence, dans le Luberon, à Lacoste, non loin des vestiges du château du marquis de Sade. Tel est le point de départ de ce qui deviendra la trilogie de Patrick Melrose. Tout sauf un hasard.
     Ces trois romans ont été publiés en 1994, 1996 puis 1997 par un écrivain qui, encore très jeune , prouvait déjà une grande maturité. Il leur adjoindra encore deux volumes dans les années 2000.


   Une prose le plus souvent serrée, contenue (loin des hyperboles de ses héros, loin de tout sentimentalisme (même dans la difficile scène de l'aveu devant Johny)(1) mais brillante (il a beaucoup lu, Proust en particulier, quitte à s'en démarquer ici ou là), sans cesse prête à dénoncer des comparaisons où pourtant elle excelle. À chaque épisode un mode de récit tres classique dans son cheminement. Globalement dit, une certaine unité de lieu, de temps (très resserré) et d'action - ou d’inaction. Un modèle de profondeur qui affecte de traiter tout en surface cet univers du luxe, du vide, du venin. Avec l'inarticulé comme hantise. Avec comme patron l'Héautontimorouménos.

 

 

 

  PEU IMPORTE (ou une journée dans l’enfance de Patrick Melrose)  narre la venue dans le Luberon d’un couple éphémère, celui du beau et riche (mais vieillissant) baronet Nicholas Pratt (qui a déjà épousé trois femmes (il y en aura au total six) et pourrait devenir le chroniqueur du "grand monde") et de la jeune et délicieuse Bridget très portée sur la fumette, ignare (pas vraiment le genre de femme passée par Oxford) et quasiment insortable, alors : ils se rendent chez David Melrose qui séjourne, avec sa femme Eleanore (une Américaine) et leur enfant de cinq ans, Patrick, non loin de leurs voisins le philosophe Victor Eisen et son amie Anne More (une autre Américaine).
    On y découvre en une seule journée les destins de deux familles : chez les Melrose règne en tyran sadique, le père David, pianiste promis à une grande carrière de virtuose qu’il dut abandonner pour rhumatismes et qui, en vieillissant, sombre toujours plus dans l’arrogance, la traîtrise et la cruauté pures : son fils est né d’un viol commis sur sa propre femme Eleanore qu’il persécute et qui n’a de refuge que dans l’alcool ; Patrick, le fils, est violé lui aussi par ce père qui se croit un bon éducateur spartiate au-dessus des normes faites pour le vulgus pecum. Viol qui se répétera. Dans le dîner assez vite étouffant, les propos philosophiques ou décalés fusent mais le malaise d’Eleanor est patent - c'est une mère qui ne sait aimer son fils mais fait des chèques pour les associations aidant les enfants.... David cherche à provoquer Bridget. Le couple d’Anne et Victor quitte la soirée assez vite et sort plus uni encore de cette soirée. Bridget voulut se sauver à pied mais dut revenir avec ses valises. Nous la retrouverons plus tard comtesse, mariée à Sonny et ayant franchi bien des échelons dans la haute société. Le premier volume s'achève sur les rêves du père violeur et de l'enfant violé.

 

  Seize ans ont passé:MAUVAISE NOUVELLE (Bad news)-titre passablement antiphrastique - raconte la venue de Patrick à New York pour l’incinération de son père ( il l'appellera plus tard "la virée funèbre"): ses errements dans la ville en quête de drogue, sa nuit de junky, ses conversations téléphoniques avec des amis londoniens, le retour vers les autres avec l’invitation de Georges Watford (celui qui lui annonça la mauvaise nouvelle), sa fuite lors de ce repas, ses retrouvailles avec l’envahissant voyageur de l’avion qui se trouve être le propriétaire de la plus puissante entreprise de Pompes Funèbres de la ville, la visite à la très raffinée famille Banks, le rapprochement avec leur fille, la ravissante Marianne avec laquelle il veut s’ensevelir...(mais le repas est manqué); son parcours avec les cendres de son père qu’il maltraite parfois, ses hallucinations, ses séances interminables de fixe (prise de drogue), son désir de paix, les soucis avec son œil, son désir de conquérir à tout prix une fille avant de reprendre le Concorde pour revenir à Londres: un échec évident avec une boulimique du chili et de banana split. La somme astronomique dépensée avec joie pendant le court séjour. L’oubli, réparé in extremis, de la boîte des cendres de son père. 

 

 

   Dans APRÈS TOUT, Patrick a trente ans, son père est mort huit ans auparavant. Il a décroché de la drogue, mange des grillades et boit de l’eau minérale. Il est assailli par mille questions, mélancolise, mais en même temps veut sincèrement changer et interrompre la dérive introspective et rétrospective. Il ne veut plus dépendre de son passé, de ces viols, de ce père auquel il risque finalement de ressembler.
    Père dont nous apprenons les dernières années d’enfermement misanthropique dans une forteresse fermée à l’extérieur et proche encore évidemment de Lacoste. Une fin de fou sauvé par l’orgueil et qui tenta de se rapprocher maladroitement des vivants qu’il avait trahis.

    Ce dernier volume est consacré à la soirée chez Gravesen pour l’anniversaire de Sonny qui a épousé Bridget. Ce doit être une réception unique en présence même de la princesse Margaret (P.M.). Las! En raison d’un talkie-walkie oublié par un agent de sécurité, Bridget comprend que Sonny veut se débarrasser d’elle. Aurora Donne confirmera l’information et il y aura de la violence dans le couple, ce qui mettra de l’animation dans les conversations. Heureusement pour Sonny son Poussin est enfin déclaré authentique...Mais c’est tout de même un faux..Et Bridget se sauvera en 4x4 avec sa mère longtemps méprisée et sa fille Belinda.


    Ce volet est plus choral, plus cinématographique, donnant la parole à un grand nombre d’inconnus ou de ralations que ne définissent que leurs mots, laissant libre cours à la satire mondaine, offrant un riche et spirituel kaléidoscope animé par la méchanceté (Aurora Donne est bien dans ce genre), les certitudes archaïques, les paradoxes, les perversions, les travers, les fausses ambitions de chacun, les avidités, les mensonges, les palinodies et comédies de tous.   L’apparition de la princesse Margaret (qui parle sans cesse de sa mère) est très réussie, à la fois drôle et critique (la princesse qui croit savoir, comme tous les snobs qui imitent l’accent cockney, ce qu’est le peuple!) : elle s’inscrit bien dans un flot de bavardages, elle met sur un même plan la venaison, la sauce infecte, les enfants maltraités, le souvenir du Blitz, le prix de l’immobilier et surtout elle donne lieu à une scène de quasi-crise diplomatique d’un grand comique : l’Ambassadeur français a taché la robe de la princesse et se voit convié à réparer les dégâts sous les piques spirituelles de l’offensée. Face à un manant spirituel et républicain comme Johny Hall, elle doit pourtant prendre la fuite.

 


    Dans cette soirée insupportable, cette «danse macabre» dira Anne Eisen , Patrick rencontre par hasard un homme, Bunny Warren qui lui avoue la reconnaissance qu’il aura toujours envers David Melrose, son père. Ce qui pousse Patrick à examiner autrement ce père haï depuis vingt-cinq ans : il admet son talent de compositeur et comprend que ses propres forces viennent de sa lutte contre son lui. Il se voit prisonnier d’une ambivalence destructrice : incapable de lui pardonner ses crimes, compréhensif à l’égard des malheurs qui avaient poussé David au pire....Seul dans une mansarde, il songe que son père l’aiderait à sortir du labyrinthe où il l’avait pourtant enfermé. C’est à Anne qu’il expliquera sa pensée: on apprendra que David Melrose a été lui aussi victime de pédophilie pendant la première guerre et de violences imposées par des garçons plus grands que lui. Belinda, la fille de Bridget, Anne qui fut témoin de la grande scène de l’escalier à Lacoste, vingt-cinq ans avant favorisent involontairement la venue d’une esquisse de libération pour Patrick qui découvre enfin que le monde extérieur existe...La mémoire involontaire proustienne, décriée auparavant fait retour....Dans la brume et la neige, au bord d’une pièce d’eau, entre cygnes indifférents et mouettes libres, Patrick quitte le roman «transporté d’une étrange joie.»Some hope....

 


 

   Cette trilogie dessine donc les étapes d'un itinéraire éprouvant, épuisant, celui de Patrick Melrose, enfant négligé, maltraité, abusé, pris tout à la fois dans le cercle d'une éducation sadique, jeune homme pris dans celui d'une tentative d'évasion à l'aide des fixes des drogues conjuguées ainsi que dans le cercle d'un milieu oppressant, asphyxiant, bref dans les entraves d'un legs combinant "une hérédité, une classe, une éducation"qu'il lui faut tenter, un jour ou l'autre, d'infléchir....

 

    Un incident devient vite le symbole du parcours : à Lacoste, le jour du viol, Patrick, qui a six ans, se propose de descendre au rez- de-chaussée une coupe de Champagne et, terrorisé par la présence proche de David Melrose, rêve dans l'escalier que le cadre d'un tableau s'enfonçe dans la poitrine de son père et qu'un autre coupa la tête de son ami invité Nicholas Pratt. Rien ne se passe comme désiré: c'est lui qui se blesse en cassant le verre. Bien des cicatrices, blessures, scarifications prendront le relai de sa paume blessée.

 

 

 

   Une lecture verticale est possible : St Aubryn lance une sonde allant de la plus haute snoberie (avec A BORE, tout est dit; merveilleux briefing de week-end qui dure ...huit jours...) à l’univers des junkies les plus mal en point de New York. La classe, la crasse. Avec vases communicants. Leurs cercles. Le cercle des mondains, le plus strict, le plus réservé, le plus intransigeant, le cercle des camés les plus riches comme les plus désarmés. Leurs rites, leurs inclusions, leurs exclusions, leurs tractations, leurs flashes respectifs (le bon mot comme éblouissement souillant), leurs possessions, leurs accumulations, leurs gaspillages, leurs quêtes de dépossession, leur hantise du vide, leur quête du vide absorbant... La haine du trop proche, du semblable, la fuite, la détestation de soi.

 

 

   Mais c'est la lecture linéaire qui retient. L’objet de la quête de Patrick, le fil rouge (rouge sang) de la trilogie est incontestablement la question (devenue assommante depuis, tant elle est galvaudée) de l’identité psychologique et celle de la souffrance. C’est un des champs de recherche de Victor Eisen (l’approche non psychologique de l’identité) qui finira par proposer un livre (ÊTRE, CONNAÎTRE, JUGER) qui fera autorité. Mais c’est surtout l’évolution de Patrick qui sert de grande arche à cette question traitée pourtant de façon  narrativement et discursivement discontinue. Son identité est éclatée, tiraillée entre haine et peur de devenir ce que le père a fait de lui au point de finir par lui ressembler ou de lui obéir profondément. L’autodestruction par la drogue se révélant une forme de conformisme. Et pourtant quelle vertigineuse course au néant et quelle minutie dans la description des affres du camé (les errances, les souffrances, les marchandages, les suspicions paranoïaques, les manques, les délires, les voix venues du corps), dans ses protocoles, ses dosages, ses mélanges et sa jouissance fleshy et flashy désidentifiante pour peu d’instants:il est toujours attaqué par un théâtre mental d’hallucinations qui le harcèlent de façon terrifiante. Banquo, son fantôme, n’est jamais absent. Loin de son ami Pierre qui fut capable pendant des années de se vivre comme un œuf et avec lequel il joua des scènes devant miroir, Patrick, fondamentalement, souffre d’une trop grande conscience, même au bout de l’abandon inconscient rêvé dans l’anéantissement de la drogue (il est parfois hors de lui) et ce n’est pas un hasard s’il souffre si fréquemment de l’œil. La paix (mot fréquent) dont il rêve ne vient pas. Dans la drogue, son intimité est violée et il est à la fois l’agent et le patient du viol.

 

Le troisième opus, le plus mondain en apparence laisse un peu d’espoir après avoir révélé ce qu’avait connu le père dans sa propre enfance puis avoir mis en formules très fines les solutions qui s’offraient à la quête de Patrick revenu de la drogue tout en regrettant son intensité et le théâtre de ses bouffons bavards et persécuteurs. La notion même d’identité est contestée par Patrick qui cherche une intelligence centrale régissant toutes les interprétations et rôles tenus par un sujet comme lui. C’est seul tout d’abord dans une mansarde puis avec Belinda et enfin Anne que Patrick approchera de la vérité de son destin et de son nouveau  rapport au père toujours balancé entre haine incomplète et pitié malsaine: il voudra croire avoir trouvé une force détachée de son origine impure (le legs psychique du père), un détachement qui ne serait pas oublieux. Une petite liberté.

 

 

 

 

      Cette trilogie est une gageure et c’est ce qui fait son prix, peut-être sa limite aux yeux de certains:  écrire un roman de longue désintégration dans une langue et un esprit d’analyse classiques où l’on attendrait plutôt une prose en mille morceaux dont on ne se relève pas. En montrant, sans pitié, tout ce que cache la surface des êtres de ce monde insensible, St Aubyn, jusqu’au bout, reste distingué. Il nous permet de rejoindre le passager d’Igy Pop si aimé de Patrick.

Get into the car, we'll be the passenger
We'll ride through the city tonight
We'll see the city's ripped backside


Rossini

 

 

(1) Sinon dans l'extrême fin du troisième volume (rôle de Belinda, apparition d'Anne etc...)

 

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19 décembre 2011 1 19 /12 /décembre /2011 16:20






    Il y a plus de "miraculeuses" rencontres dans la vie du jeune écrivain polonais Hubert Klimko que de consonnes dans tout Hamlet. Et pourtant dans ce roman autobiographique H.Klimko va, comme son titre le dit, à l’essentiel et rapidement. En 120 pages, une quarante d’années : de sa venue au monde à la mort de son psy viennois...Un record.

 

      Klimko remonte aux toutes premières choses :  il nous donne de sa naissance trois versions rêvées qui ont la vérité crue du rêve et du cauchemar et qui visiblement n’ont pas retenu le docteur Gruber dans son envol mortel....À pas de géant, nous faisons connaissance avec son enfance d’enfant unique (cet enfant unique qu’il lui fallut tuer en lui-même), avec ces dix ans (deux versions sont possibles, celle du jour ouvrable, celle du dimanche), avec sa première communion dans un endroit où il ne fait pas bon être sacristain.
    On l’a compris : H.Klimko écrit comme on glisse un doigt sur une vitre d’iphone. Et pour qu’on le lise comme on regarde un film en 3D: en voyant venir sur nous, pour nous frapper, nous surprendre, vous donner des hauts le cœur, nous émouvoir, une tête, une passion, une idée fixe, une odeur qui empeste (l'odorat, le sens des premières choses chez Klimko, de toute évidence) au détriment parfois de l'arrière-plan qui semble sans épaisseur.

 

 

      Peu de descriptions (à peine le cabinet du psy, pas même sa sublime moto allemande Simson) ou alors vraiment passe-partout, de très rares portraits physiques (certains personnages sont Elle ou LUI), aucune recherche de style (les métaphores tarabiscotées sont laissées en plant), nulle psychologie des profondeurs, des "caractères" taillés à la serpe (cette grand-mère rêva toute sa vie de devenir actrice, la tante est «une bombe sexuelle locale», c’est dit, l’oncle Lutek, infortuné mari de la précédente a trois passions (les cartes,les sapeurs-pompiers et la gelée de framboise)), des remarques volontairement plates, aucune analyse sophistiquée, peu de sentiments déclarés (le père était du genre fuyant, absent - voilà pour info)..surtout aucun misérabilisme sur une enfance pauvre dans un coin assez perdu. La richesse n’est pas là.
    Il caracole dans son passé, prend en stop le familier exotique, le farfelu, le troublant, le tordu, le bizarre, l’invérifiable (certains marins préfèrent les raies au sexe féminin) : non pour épater ou pour en imposer mais pour célébrer la folle inventivité du monde des vivants que ne perçoivent pas les victimes d’une rationalité pervertie. Emporté par la poussée avide du vif, il juxtapose des bouts de mémoire et ne cherche pas à recoudre le décousu. Il ajoute des éclats des vies comme d’autres collectionnent des objets morts. Il est sourcier des hasards féconds.

 

 

     Ce cabinet des curiosités euphorisantes, cette parade menée au galop que nous offrent-ils donc ? Des faits (une première érection dans un musée;un pommier sous lequel on a enterré un enfant devient soudain abondant: on crée une coopérative puis on se dit que la femme inféconde ne le sera plus : de fait, les enfants naissent enfin...; abandonné sur une place, Klimko reçoit les aumônes destinées au mendiant en faction); des actes (une perquisition des Allemands chez les grands-parents, une tentative de viol par un soldat de l’Armée rouge supposée libératrice, un suicide dans un bain de framboises...); des gestes (son oncle le vêt avec un costume gagné au poker et qui appartenait à un mort...;une femme qui après l’avoir hébergé lui glisse des marks au fond de son sac de roadeur), des instants pris au vol (le conducteur de Fiat polonaise ravi de passer les 100 et qui semble au bord de la folie extatique).Tout arrive. Tout est de l’ordre du surprenant.

    Klimko ne commente pas: il effleure l’Histoire (un sentiment de l’honneur passe dans la famille sans qu’on nous le précise); son propre cas d’auteur escroqué par son éditeur suffit à expliquer en quelques lignes la corruption d’État des pays socialistes et ex-socialistes; la fin des frontières de Schengen recouvre bien d’autres symboles; en venant vivre à Vienne, il devine chez un voisin un relent d’antisémitisme. La mobilité ne le rend pas aveugle.

 

   Pourtant c’est la générosité (de certains parents, d'anonymes rencontrés, d'employeurs anglais qui trichent avec la sécu ...) qui frappe dans cette course haletante: sans jamais tomber dans le sentimentalisme, mais sans s’interdire l’émotion (on pense à la bouteille pleine de sable), Klimko nous rend ce qui lui a été offert sans parcimonie. Nous avons envie de sauter dans son sillage pour connaître ces êtres pétris de bonté comme cet inoubliable Japonais Hiroshi.

    Klimko est l’écrivain qui aimante les cas, le paratonnerre qui attire toutes les foudres et tous les fous ; il est l’homme des faits rares, gros de mystère et d’humanité où se croisent en une dense et intense présence aspirante, l’impensable, le plausible et l'infiniment  vrai du cœur.

 

   Rossini

 


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15 décembre 2011 4 15 /12 /décembre /2011 07:46

 
   Tout aurait pu commencer par un rot retentissant poussé par les gaz d’une demi-douzaine de sablés au chocolat sonnant comme une rumeur de volcan.
  Ou par un jet de la fumée (parfois philosophique) de Burma Jones, personnage dont on ne connaît que la voix (surtout pour crier "oua-hooo!") et les lunettes noires.

    Ou dans le poussiéreux cabaret LES FOLLES NUITS avec le numéro de charme de Darlène (au nom de scène éloquent : Harlett O'Hara, LA VIERGE DE VIRGINIE...) et son cacatoès fripon.

  Ou avec un gros plan sur la très raillées planche motorisée d'exercices de Madame Levy.

   Ou par le jour de l'enterrement du chien Rex avec croix celtique et gamins du quartier...

   Ou sur la description d'une carte postale "pornographique" (nous sommes dans les années 60) avec une jeune femme nue au bord d'un bureau, la tête masquée par le couverture de LA CONSOLATION DE LA PHILOSOPHIE de Boèce...

 


  Non, tel ne fut pas le commencement de cette histoire très géométrique au bord d'un Mississipi honni....

 

 

 

    Au commencement était une casquette de chasse verte, à oreillettes vertes, à visière verte (à ne pas confondre, surtout, avec la casquette de celluloïd vert qui ne quitte pas Miss Trixie, l’employée des Pantalons Levy que la retraite guette depuis longtemps et qui vient parfois au bureau en chemise de nuit...). Une casquette verte (préservant de la pneumonie) sur des cheveux grassement gominés (aux exhalaisons suffocantes), des yeux jaune bleu; une moustache vaselinée avec la plus totale absence de discrétion. Une écharpe de la taille d’un plaid écossais et qui aurait appartenu à Churchill. Le tout protégeant Ignatius J. Reilly, le héros, une montagne de chair, un Moby Dick échouée à la Nouvelle-Orléans, un hippopotame parfois rose au bedon gros comme le rocher de Gibraltar, une sorte de Fatty Arbuckle ou de Charles Laughton qui grossira encore plus au cours de l'aventure à cause d'abus de Docteur NUT. Un corps plus encombrant qu'imposant qui dépend uniquement des réactions de son anneau pylorique rythmant les crises d'éruptions allergiques pour ne rien dire des rots pétaradants qui feraient taire les trompettes de Jéricho. Venue de dessous cette casquette inimitable, une logorrhée vindicative (mais très stylée) d’un jeune homme de trente ans qui consacra dix ans de son existence à l’université, se prit d’admiration pour le Moyen Âge et se mit à détester Renaissance et Lumières aussi bien que Romantisme et époque victorienne: sans oublier une forte tendance à critiquer certains des professeurs exécrables (tel ce professeur Talc, un escroc intellectuel comme on en fait encore (plus)) dans des lettres d’une virulente exactitude, signées Zorro.... Un jeune intellectuel "détruit" par un voyage à Baton Rouge, joueur de luth (que ses voisins incultes et enmarktwainés comme ce chœur tragique à elle seule de Miss Annie prennent pour un banjo!), amateur de Scarlatti, le dernier musicien digne de ce nom, croisé de la géométrie et de la théologie, graphomane rédacteur d’articles divers jamais publiés mais scrupuleusement consignés dans des carnets Big Chief, incollable sur les saints et leurs missions et, avant tout, spécialiste de Boèce qu'il fait lire au premier venu.

 

 

  Pour le dire autrement : un moraliste atrabilaire et sectaire, un hypocondriaque rageusement anti-humaniste, un bavard prompt à l’argutie et à la palinodie, un misanthrope rigoureusement sexiste, homophobe et raciste (encore que... ce n'est pas si simple), un sagace réformateur social (selon lui, il suffit d’arriver en retard d’une heure chaque matin pour faire plier les patrons...), un amateur de salles de cinéma où, à haute voix, il répand tout à la fois sur les spectateurs, ses invectives contre les films et les comédiens, ses postillons abondants et son pop corn, un dénonciateur de la mythologie du Mississipi, un être insupportable qui ne fréquente que des égaux mais qui n’en admet aucun, un vitupérateur de la classe moyenne qu’il songe à liquider, un lecteur de Conrad qui se prend pour Kurz, un peintre qui utilise un pinceau à aquarelle pour des murs, un papiste partisan d’un président américain qui défendrait le droit divin... bref un triangle des Bermudes à lui seul, un glandeur acharné (hormis dans l’écriture) et un paranoïaque aussi vite exaspérant qu'attachant pour sa weltanschauung jalousée parce qu’inédite et promise à un écho très relatif et qui longtemps ne quitta jamais ou presque son lit tout en prétendant avoir un magnétisme nouveau: tel est Ignatius J(acques). Reilly, fils d’Irène, mère et femme bien à la démesure (vocale et œnologique) du fiston qu'elle engendra après une séance de cinéma consacrée à RED DUST avec Clark Gable et Jean Harlow...et qui s’est soudain passionnée, juste après le commencement du livre, pour le bouling malgré une "arthurite" tenace. 

 


    Une casquette verte, même de chasse, voilà bien quelque chose de pacifique.

 

   C’est sans compter avec le policier Mancuso, Angelo de son prénom, aux yeux tristes brillants d’espoir. Incontestablement, un grand personnage de la littérature. Un looser à l’enfance malheureuse (il fut maltraité à l’école et jeté contre un tableau) qui rêva toujours de devenir un héros. Un guignon, un déveinard en Rambler blanche, un poissard au flair infaillible dans la mesure où il arrête qui est sans reproche et laisse filer qui est le plus menaçant. Ce jour-là, au commencement, sur Canal Street, au sortir des magasins Holmes, il demanda ses papiers à l’homme à la casquette verte: les conséquences fatales en seront dépliées dans tout le roman. Puni par ses supérieurs pour cette erreur manifeste, il dut accomplir les tâches les plus abracadabrantes en se déguisant chaque jour:ainsi, planqué avec fausse barbe et monocle dans les toilettes publiques de la gare routière, il attrapera la crève et deviendra claustrophobe. Plus tard, il sera père Noël avec casquette de base-ball. Son omniprésence à force d'évanescence obsédante de lecteur déprimé de Boèce et de fantôme rôdant en bermuda et fausse barbe va changer la donne peu à peu : on le prendra  pour un artiste de la planque, un medium de l’arrestation et Ig lui-même le croira machiavélique avant de déclarer que ce mongol est sa Némésis....De fait : au bout de l’avalanche déclenchée par l’arrestation injuste de l’homme à la casquette se placera la prouesse de Mancuso : le démantèlement d’un trafic de cartes postales d’une femme nue posant avec le visage masqué par le livre de Boèce, LA CONSOLATION DE LA PHILOSOPHIE.....

 

 

    Après une telle pichenette vous ne serez pas surpris de lire les aventures et mésaventures très rigoureusement et géométriquement désopilantes d’Ignatius soudain inhumainement obligé de travailler (à seulement trente ans !) par sa mère qui eut un accident coûteux avec sa Plymouth juste après (et incontestablement à cause de) la bévue du policier Mancuso. Ig, qui cherche des prolongements à son lit partout, se trouvera plutôt bien, tout d’abord, dans la fabrique de jeans Levy qui périclite sans heurt et dans laquelle il pratiquera un classement des dossiers par élimination sauvage mais discrète; il y connaîtra miss Trixie qui ne cessera de l’appeler Gloria et y jouera un rôle mal reconnu d’agitateur social et de semeur de tohu-bohu. Grâce à son génie de la roublardise et à une lettre d’insultes qui devait en principe coûter cher à M. Levy, il aura permis à son ancien patron un sursaut économique inattendu en lui offrant involontairement la chance de laisser le jean et faire fortune dans le bermuda pour ne rien dire du sursaut familial dans sa guerre avec sa femme....
   Devenant vite son premier client, Ig sera ensuite vendeur de hot dogs dans le Quartier Français, annexe des limbes dantesques selon lui, habillé en pirate avec épée en plastique, diamant à l'oreille et croisant évidemment un street car named Desire... Sa vente de saucisses parfumées à l’huile de moteur ne constituera pas le chiffre d’affaires de l’année pas plus que sa méthode publicitaire ne bouleversera ce noble domaine mais il aura le temps de saboter une exposition de peinture et surtout de se lancer dans un mouvement de subversion politique d’envergure qui devait donner, via l’Armée, le pouvoir aux sodomites pour lesquels, jusque-là, il n’affichait qu’un intérêt haineux : à cause d’un malentendu avec Dorian Green (un pseudo, tout de même) sur les projets de ce mouvement radical, la réunion politique prévue se transforma en Love Parade avant l’heure et sonna le glas des espoirs révolutionnaires de Ig.
  Malheureusement rien n’allait comme notre pragmatique idéaliste l'aurait voulu : ses projets paradoxalement anti-apocalypse avait tourné court et sa mère conseillée par une amie ne voyait de solution meilleure qu’une réclusion à la Charité pour le rendre inoffensif à coups d’électro-chocs. Après le fiasco de sa réunion en faveur des HOMMES DE BONNE VOLONTÉ, il se retrouva devant le bar des FOLLES NUITS où par un déchaînement implacable de causes toutes engendrées par une ROUE DE LA FORTUNE qui tardait vraiment à redevenir bonne fille, il s’évanouit sous les agressions du cacatoès amateur de boucle d’oreille masculine, juste au moment où Mancuso résolut de façon grandiose l’énigme de sa carrière....Résultat? Trois photographies de BOURBON STREET dans le journal local qui firent le tour de la ville et rendirent célèbres tous les participants de ce roman.

    Gardant précieusement un yo-yo de son enfance, Ig aura donc eu tout de même la joie de voir ce jouet finir par symboliser les rebonds soudainement favorables à tous. L’esprit confus de la sénile Trixie permit à Levy d’échapper à la ruine et de remporter la première victoire de sa vie sur sa femme et ses deux filles...; il récompensera Jones qui ne s’y attendait pas; Mancusio deviendra célèbre et, à quelques secondes près, Ig sera sauvé de l’asile psychiatrique que lui réservaient les conjurés réunis autour de sa mère par le retour de sa pasionaria à la longue natte, Myrna, qui l’emporta in extremis dans sa Renault, parmi les marais saumâtres.

Happy end?

  C’est à voir et à revoir de près. Il est indéniable que ce roman est hilarant comme peu le sont et que sa progression parfaitement mécanique et logique dans l’absurde réjouit tout lecteur. Avec ses accents transcrits, ses accrocs, ses niveaux de langue hétéroclites s’affrontant en grinçant, le livre est riche oralement mais aussi visuellement : les gags sont nombreux et déclenchent de vrais fous rires. Il reste que cette fin avec ses renversements miraculeux étonne. La conspiration des imbéciles qu’énonçait Swift et qui fait l’exergue du texte (Quand un vrai génie apparaît en ce bas monde, on le peut reconnaître à ce signe que les imbéciles sont tous ligués contre lui)) aurait-elle échoué?

 

 

  Il faut avouer que, pour finir de façon inespérée, le roman laisse des traces critiques profondes. Le rire ne masque jamais longtemps le nouement de gorge. Le portrait des femmes et surtout des mères (du matriarcat) est d’une incroyable violence : la mère de Ig le bat souvent, Mme Levi (son double bourgeois) est insupportable, Santa est une intrigante, Lana Lee est d’un autoritarisme effréné, les trois filles locataires de Dorian Green sont des harpies...Seule la péronnelle (copieusement insultée pendant 500 pages), la reichienne Myrna Minkoff viendra le sauver vers la fin en lui épargnant (pour combien de temps?) les ambulanciers .
    La dimension satirique  du roman est percutante, c’est indiscutable et son procès de la société de consommation et des classes moyennes est imparable: mais si ses attaques font souvent mouche, socialement, politiquement, pourquoi laissent-elles un malaise et sonnent-elles curieusement au moment où commençait à émerger le politiquement correct aux USA?
    C’est peut-être que les discours et les actions de Ig ne témoignent pas d’empathie pour les victimes qu’il défend à l'occasion (il y a chez lui du chorégraphe manipulateur plus que de l'agitateur sincère: la révolte chez les Pantalon Levy relève de Broadway revu par les Marx)) et c'est sûrement aussi que ses diatribes méprisantes ne sont qu'une rationalisation apparente: sa critique tient plus du réactif, du viscéral et de l’allergique que du réfléchi. La réflexion est chez lui un accomplissement de l’allergie. Dans sa raideur délirante, Ig n’est pas autonome : il est en procès permanent avec le premier venu et fondamentalement avec la belle Myrna qu’il cherche à contrecarrer dans toutes ses actions. S’il agit c’est par réaction à tel ou tel envoi de son égérie platonique.Toutes les étapes du livre sont nées d’une volonté de prouver quelque chose à Myrna : il faut donner une leçon à la fieffée péronnelle. En réalité Ig aurait voulu ne jamais quitter son lit ou sa baignoire dans la maison de poupée créée par sa mère et quadriller le monde comme le font ses cahiers Big Chief. Obligé de «travailler», il est parvenu un temps à reconstituer une niche  prolongement de sa chambre partout où il est obligé de passer. Même la Renault de la fin qui l’arrache aux infirmiers de LA CHARITÉ lui impose une position foetale.... Ig ne se bat que contre lui, contre son histoire.

 

  Les provocations d'Ignatius  sont un cri interminable poussé par un sale gamin humilié un jour lors d’une explosion en cours de chimie où il avait mouillé son pantalon et avait été délaissé de tous. Depuis lors il était devenu invisible.
    Sa vie aura été un long appel inouï d'un être invisible et trop visible.



    On connaît l’histoire de l’édition du roman: Kennedy Toole ne fut pas édité. Il se suicida. Bien après sa mort, le texte fut publié (1980), obtint le Pulitzer et un immense succès toujours confirmé 30 ans après.

    Dans le roman, les imbéciles n’avaient pas triomphé. Ou du moins était-on prié de le croire. Dans la vie de J. Kennedy Toole la conjuration avait obtenu sa peau. Ignatius, plutôt que Boèce, aurait mieux fait de lire Spinoza, "Benedictus"....


 .

 

Rossini

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10 décembre 2011 6 10 /12 /décembre /2011 05:01

 

    Est-il nécessaire de rappeler qui était D. Arasse? Il suffira de répéter qu’il nous manque toujours plus et que seuls ses livres nous consolent un peu de sa présence en allée.
    Avant de relire d’autres de ses volumes, ouvrons à nouveau son  Vermeer. Un ouvrage érudit, rigoureux, subtil, audacieux, porteur d’une thèse qui bouscule bien des stéréotypes et rend à Vermeer son originalité. En somme une étude intelligente qui ne cherche surtout pas à percer un secret mais plutôt une ambition et réussit à montrer "le visible qui est son absence" selon le mot de Snow.

 

 

 

 Érudition

    Arasse, comme il se doit (mais sans que tous les critiques se conforment à ce devoir), a tout lu de la littérature vermerienne publiée jusqu’alors. Chaque point examiné est nourri des observations de ses prédécesseurs : il les cite, les accompagne, dialogue avec eux, reconnaît ses dettes, s’en démarque avec respect ou radicalement. Ses notes sont une merveille de précision et de débat sans polémique. En outre, remontant à des jugements anciens,  il attache une grande importance à l’histoire des regards en peinture. Pour comprendre sa méthode on pourra se reporter, entre autres, à l’examen patient de LA FEMME À LA BALANCE et au tableau-dans-le-tableau, LE JUGEMENT DERNIER (pp 58/63) et ses réserves sur les impasses de la science iconographique dont il admire pourtant l’intelligence.
    Arasse tient compte des radiographies (tel Cupidon a disparu de LA LISEUSE) et ne néglige aucun apport avant de se livrer à l’examen du moindre détail. Il suffit de lire son étude de la carte  géographique (complétée de vues topographiques) placée en évidence au fond de L’ART DE LA PEINTURE (1665/6): allusion historique, point de vue nostalgique comme d''autres l'ont avancé? Non. Vous le suivrez en parcourant la grande craquelure avec laquelle Vermeer prouve qu’il traite cette carte non en historien du présent mais en peintre soucieux de l’ «incidence de la lumière» et de la nouvelle connaissance dont serait porteuse sa peinture. Connaissance faisant l’objet d’une belle analyse de la modernité du peintre de Delft pervertissant, de l’intérieur, la conception classique de la représentation. Le tout dans une allégorie que Daniel Arasse replace dans le système global du peintre en montrant qu’il va plus loin que ce seul acquis.

 


 

   Rigueur   

 

 

    Sans tomber dans les pièges de la simplification et de l’explication mécanique, Arasse reste attentif aux données biographiques : il rappelle que Vermeer est connu de son temps, cite des visiteurs qui ont négocié avec lui, met en lumière l’étonnante ruine de sa famille et le refus de vendre des tableaux, s’intéresse de près à la question de sa conversion à la religion catholique. Les conditions de sa pratique picturale sont parfaitement analysées dans ce qu’elles ont de déterminant. Ainsi, fait rarissime, Vermeer apparaît comme un peintre  qui ne cherche pas le profit par son art.
   Toutes les questions sont examinées minutieusement. Pourquoi autant de flou dans la peinture de Vermeer? Certains avancent une cause explicative : la camera obscura qu’il utilisait aurait été défectueuse. Après avoir fait l’historique de cette pratique et rappelé le sfumato léonardien
Arasse regarde de près LA DENTELLIÈRE et élimine cette explication en montrant l’importance du refus du dessin chez Vermeer et ses raisons fondamentales : «(...)il manifeste (picturalement) un invisible dans le visible».
    La rigueur d’Arasse éclate partout : mais en particulier dans la clarté pédagogique de ses comparaisons. Il décrit certains tableaux de Dou, de De Hooch, de Rembrandt, de Ter Borch, Metsu, Gumpp et les met en regard de Vermeer pour saisir l’absolue singularité de ce dernier.

 

 

    Subtilité

 

 

  La virtuosité d’Arasse dans le commentaire est délectable : ainsi on peut-on lire son analyse de L’ART DE LA PEINTURE et surtout le passage sur la présence du peintre dont on ne voit pas le visage. Les conséquences qu’il en retient sont capitales. On peut aussi admirer son étude des fils de la dentellière, tantôt flous, tantôt précis. Le sommet de la finesse est sans conteste dans l’examen du tableau peu apprécié des vermeeriens L’ALLÉGORIE DE LA FOI et de ce qu’il est supposé révéler du rapport de Vermeer à la religion. C’est le point de convergence de tout le livre qui repose sur une conjecture audacieuse mais convaincante. Dans un chiasme qui condense toute la logique de toute sa recherche, Arasse voit la sphère allégorique suspendue au plafond devenir aussi «comme un emblème de son art et de son rapport à l’art de peindre» au sein d’une pensée de Dieu qui lui convient parfaitement. Ce qui permet de laisser de côté l’idée d’un peintre qui serait seulement catholique et de proposer l’idée d’un «Vermeer invit[ant] celui qui regarde à partager l'inaccessible intimité de ses tableaux, au prix d'une énigmatique expérience: la présence d'un tableau de peinture.» Ce qui déploie complètement la grande thèse du livre.


   Cosa mentale

 Cette expression célèbre, abondamment répétée, cerne l'ambition de Vermeer. Lentement, au fur et à mesure de la progression magnifiquement pensée de son livre, avec l’étape majeure intitulée Vermeer et son lieu, Arasse déblaie toutes les lectures qui encombrent les regards, les faussent depuis longtemps, leur font écran - écran bien différent de ceux que Vermeer aime disposer dans l’espace de ses tableaux. Sa priorité : écarter la volonté (anachronique) de réalisme et de précision du détail. Malgré tout ce qui se dit sur lui depuis longtemps, Vermeer  n’a pas
à offrir au spectateur la volonté de connaissance par exemple d’un objet  mais il veut nous rendre témoin d’une présence et son ambition est de faire œuvre de peinture (naturellement il ne s’agit pas d’un adepte anachronique de l’art pour l’art), ce qui suppose des expériences, un système et une pensée (Arasse insiste largement sur la pensée dans L’ART DE LA PEINTURE) que le critique déploie de tableau en tableau dans le corpus de 34 ou 35 que nous possédons ..Et on comprend pourquoi il consacre un chapitre si argumenté à L’ART DE LA PEINTURE de Vienne où s’avance une nova descriptio inaperçue depuis des siècles parce que discrète, presque imperceptible.


 

 

    Voilà une œuvre critique qui pourrait sembler  datée parce qu’elle est au confluent de tous les acquis majeurs des années 60 et 70 (la critique littéraire autant que picturale) : il est vrai que Daniel Arasse demandait une histoire du regard à laquelle le sien ne saurait échapper. Mais son travail a surtout fait date en imposant des modes de déchiffrement, sophistiqués certes mais toujours portés par une énergie que chaque relecture confirme et approfondit. Laissons-lui la parole dans une de ses plus belles et de ses plus éclairantes pages:


«La «méthode Vermeer» fonde l'effet singulier qu'exerce sa peinture: ses tableaux ne se laissent pas « résoudre» par le spectateur. Il faut entendre ici le terme de « résolution» dans sa double acception optique et logique: le tableau résiste à sa résolulion visuelle et conceptuelle. Il fait écran à toute vision finement distincte et il ne se laisse pas davantage résoudre au registre de ses contenus; il ne se laisse pas élucider, transformer en autre chose que ce qu'il est, cette surface de couleurs présente là et qui représente quelque chose. Cette double limite des possibilités de «résolution» assure à la peinture de Vermeer son effet de présence, «entre le vu et le non-vu », c'est-à-dire, pour reprendre encore Vasari, la fiction d'une vie. Par là, Vermeer touche à ce qui, très traditionnellement, constitue la fin extrême de la peinture, son manque et ce qu'elle vise, «sa force tout à fait divine» (Alberti): re-présenter, rendre l'absent présent, vivante l'image. Mais ses tableaux sont construits de façon à ce que cette vie soit aussi présente qu'inaccessible, aussi proche qu'impénétrable. Ce qui s'y donne à voir n’est pas le secret d’une nature observée mais bien un mystère, intérieur au tableau lui-même et à la visibilité de ses figures». (1)(2)

 

 

Rossini

 

(1) Ce livre de D. Arasse nous permet aussi de lire en appendice des lignes étonnantes de J-L. Vaudoyer.

(2) Pour une analyse de la place et de la réception de Daniel Arasse on peut lire, en écho aux actes d'un colloque (intitulé, Daniel Arasse, historien de l'art (Paris, INHA / Éd. des cendres)) qui lui fut consacré le 8 juin 2006, l'article LA MANIÈRE DE DANIEL ARASSE de Sara Longo dans le numéro 775 de décembre 2011 de la revue CRITIQUE.

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6 décembre 2011 2 06 /12 /décembre /2011 15:24

 

     La pensée archi-néo-post libérale a au moins un avantage : dans sa langue de nickel, elle serine toujours le même refrain. Tout doit être géré comme une entreprise. La  Sécu, l’Hopital, l‘École, l'État même, pendant qu'on y est - du moins ce qu'il en reste (et on sait qu'il y en malheureusement toujours trop). C'est le seul moyen de donner à l'aliéné libre cette motivation qui déplace les montagnes au service de la main invisible du marché....

 

 

    Si l’on en croit l’incisive présentation de l’éditeur de ce livre, Julien Prévieux est un jeune artiste qui, à la fin des années 90, a dû chercher du travail et qui, devant la vanité et l’humiliation que représentait la violence sociale et symbolique de ce rite hypocrite qu’est la lettre dite de motivation, décida de rédiger des lettres de non-motivation clairement, longuement, implacablement explicitée à ses futurs non-employeurs. Il en envoya plus de mille en France et à l’étranger. Une sélection nous est proposée : d’une part des lettres qui eurent une réponse (souvent pré-écrite), d’autre part des lettres qui n’en eurent aucune.

 

     Plutôt qu'une lettre à la motivation calibrée, stéréotypée qui blesse le rédacteur en le dépossédant de ses propres mots, une lettre de démotivation qui attaque, qui dénonce, qui ridiculise, qui explose au nom de la vie et de la survie, loin des DRH....Ce livre en est, en quelque sorte, le press book joyeusement affirmatif...   

 

 

    Le talent de J. Prévieux est incontestable. Chacune de ses lettres trouve un angle, un style, un ton qui font exploser les niaiseries racoleuses des propositions arrogantes de ces petites ou grandes annonces de recrutement qui se veulent pleines de vie et d'entrain (à cet égard la couverture du livre est une belle réussite: c'est le catalogue du pêt-à-employer barré d'un rouge réjouissant). Au moment où l’on parle de flexibilité, de souplesse, d’adaptabilité pour en réalité mettre au pas les futurs employés ou conformer les anciens dans leur asservissement, c’est lui qui fait montre de finesse, de souplesse, d’élasticité....Il peut être taulard prétendant devenir caissier, jeune chômeur qui tutoie son anonyme interlocuteur, retraité qui veut reprendre du métier au bout de 15 ans. On voudrait tout citer.
    Ainsi l’EFFCAD s’adressait au moins de 26 ans qui avaient envie de réussir et leur proposait une formation payée à 65% du Smic. En bonne logique, Prévieux leur demanda par courrier quel était le rapport entre cette somme ridicule et le fait d’avoir envie de réussir. Il aura eu une réponse confondante à l’en-tête de FORMER POUR GAGNER...Une autre fois il voulut rappeler en toute innocence que dans l’enfance il excellait dans le décryptage des abréviations mais comme il avait perdu cette qualité il devait renonçer à postuler pour une entreprise dont il se sentait malheureusement incapable de deviner ce que  cachait  l’étonnant  K-TRON.

 

   Une des grandes spécialités de Prévieux : il réagit vivement aux photos (souvent minables) qui ornent les offres d’emplois. BICS-BANQUE POPULAIRE recherche des commerciaux débutants. Une photo de voilier est collée à la question suivante : VOUS NE VOUS VOYEZ PAS FAIRE CARRIÈRE DANS LA BANQUE? Non sans pertinence, il leur demande ce que vient faire un voilier dans le recrutement d’un commercial et leur répond tout de go : «non, je ne veux pas faire carrière dans la banque».... Il lui arrive aussi d’écrire pour savoir ce que veut dire telle photo de telle agence: le comble du fou-rire rageur est atteint par sa lettre à FRANCE QUATE INDUSTRIE où il émet quelques hypothèses sur le cliché affichant trois commerciaux courant comme des furieux malgré le pénible  handicap de leur attaché-case. Un autre jour, il sermonne comme il faut une entreprise qui cherche un façonneur de marbre motivé et souriant: "le travail c’est sérieux" leur écrit-il et demander du sourire risque d'être contre-productif. D’autant que l’entreprise est sise au Val-Joyeux...Je vous laisse lire sa réponse à NUMÉRICABLE NOOS : un de ses chefs-d’œuvre.

 

 

     Un autre, un de plus. La maison CHAMPION lui promet d’être un champion avant un an : il fait une lettre détaillée sur sa carrière de skate-boarder / frestyle commencée à Blagnac avec un run de mutant : switch stance flip 360°, impossible flip, kickflip nose manuel to flip 180° ...yeah !!! Old-style de tuerie (...).» Hélas non seulement la discipline a périclité mais, ce jour là, il n’avait pas été champion. La preuve qu’il ne le serait jamais. Il est obligé de leur écrire pour leur dire pourquoi, en toute franchise, il ne pouvait décemment pas  poser  sa candidature.
    Inoubliable encore sa lettre de protestation à Bouygues Telecom qui avait misé sur le mot bien usé mais toujours recyclable de GÉNÉRATION : sa lettre est une merveille de causticité et de lucidité. 

 

     Les réponses? Quand elles existent, elles sont automatiques et prouvent qu'un rédacteur de curriculum vitae n'a pas d'existence aux yeux de ces recruteurs humanistes ...Cependant c'est la lettre lettriste par excellence qui  lui fit obtenir un rendez-vous...

 

      Une autre exception encore: Prévieux s’en prend un jour violemment à Henkel France et explique  la raison pour laquelle il ne travaillera jamais pour eux : ils ont déversé du nitrate de sodium à Belvedère dans le Kent. Surprise :il reçoit quelques paragraphes d'une prose certes prévisible mais honnête. Cette lettre prouvant au moins que quelqu’un a fait l’effort de le lire et de lui répondre.

 

 

     Parce qu’il évite toute facilité et parce qu’il ne révèle aucun mépris pour les demandeurs d’emplois mais bien de l’agressivité critique envers les demandeurs d’employés auxquels il ne passe rien, ce livre est roboratif. En aucun cas il ne participe à l’entreprise de fatalisme du «c’est comme ça, on n’y peut rien» qui fait courber l’échine. Il suggère la perversité de bien des gestes et rituels quotidiens dans le travail, il fait comprendre l’anomie ambiante, il interroge sur la folie inhérente aux entretiens d'embauche mais, surtout, il rend du pouvoir aux mots. Il «motive»....


 

 

texte en cours de rédaction

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