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26 septembre 2012 3 26 /09 /septembre /2012 05:48

«So there was not an «I» any more-not a basis on which I could organize my self-respect-(...)»

    Vous souffrez d’insomnie et, peu à peu, nuit après nuit, comme au milieu d’un ouragan muet ou au cœur d’une tornade silencieuse qui vous ravage extérieurement et intérieurement, sous vos pieds, le sol vacille, se fendille, ouvrant des brèches qui avalent des morceaux de votre décor tout en en faisant saillir d’autres venus du dessous. Plus gravement, le je et son socle se craquèlent:la statue vivante sonne faux ou vide. Ça craque. Et pourtant tout a commencé bien avant l'effondrement.
    C’est ce qui arriva à Scott Fitzgerald qui en décrivit les étapes et les états en de petits textes confiés en 1934 puis 1936 au magazine ESQUIRE. Crack-up ici est traduit par l’effondrement ; d’autres ont proposé La Fêlure ou encore Craquer (1).

 

   Fitzgerald a des dettes, il n'a plus le succès de la décennie précédente, il boit beaucoup; Zelda penche vers la schizophrénie. C'est ce que tout préfacier raconte. Fitzgerald ne le dira pas, du moins pas directement. Gingrich, rédacteur en chef d’ESQUIRE, lui rend visite et lui réclame de la copie. Scott Fitzgerald lui répond :"Je vais écrire tout ce que je peux écrire sur le fait que je ne peux pas écrire."(2) C'est ce qui va s'appeler THE CRACK-UP.(3) L'écrivain  fera souvent référence à sa montre : c'est pour indiquer à quelle pression il doit obéir pour rendre "sa copie" à ESQUIRE. Jamais ici il ne tirera à la ligne.

 

    Comment écrire quand on n'en a plus ni la force, ni l'envie? L'auteur de GATSBY va écrire sur cette fissure qui s'élargit et qui, paradoxalement, ouvre encore (à) l'écriture comme le montra  Deleuze. Ecrire sans défaillir ; dire la faille, la décrire, écrire le long de cette faille qu’élargit encore un peu l’écriture.

 

 

   Ecrire son auto-portrait en assiette fêlée ou en chien devenu méchant.

 

 

 

 

  A première lecture, le premier texte (celui de 1934), SLEEPING AND WAKING est tout bonnement drôle et ne fait presque rien redouter, en tout cas au début : Fitzgerald pense que ses premières nuits d’insomnie sont dues à un combat contre un moustique dont il raconte l’épique poursuite, la stratégique contre-attaque puis la victoire à la Pyrrhus. Il narre aussi avec humour ses débuts de nuit, ses rites pour faire venir le sommeil, enfin son premier endormissement. Puis c’est l’éveil et s'ouvre «la véritable nuit»: « l’heure des ténèbres, est entamée.» Dès lors s'élaborent les tactiques défensives : aller faire un tour, éviter de lire, avaler du luminol, se raconter des histoires du passé, rêvasser pour revenir dans le sommeil...: à Princeton, on lui confie le poste de quaterback ; pendant la guerre, les Japonais ont envahi le... Minnesota et le capitaine Fitzgerald ...Non... ces scénarios (qui ont eu leur efficacité) sont usés. Lentement, cette usure va faire partie du crack up et prendra une importance qui ne sera sensible qu’à la fin de la dernière «chronique», HANDLE WITH CARE...Lentement, la fissure s'élargit. Au départ, dans l'enfance et l'adolescence, un gars de Baltimore s'imagine en statue vivante.
  Comme les rêveries ne fonctionnent plus, c’est alors l’acmé de l’insomnie, «l’éternel tremblement au bord d’un précipice ("abyss")»: comme s’il était déjà en Enfer, incapable de revenir à la vie, il subit l’assaut du «perdu», du «disparu», du «dissipé», de "l’irrécupérable», des remords, des reproches (avec cette phrase qui prépare inconsciemment les textes suivants : «Je n’aurais pas dû me briser moi-même en essayant de briser ce qui ne pouvait l’être.»). Viennent heureusement le sommeil et de beaux rêves souvenirs.

 
    Deux ans après, THE CRACK-UP proprement dit est publié en trois temps : en février, puis mars et enfin avril 1936. Il prolonge le texte précédent, l’approfondit, suit, poursuit la ligne de faille.
    L’attaque est célèbre, les traductions françaises mettent en valeur sa dimension implacable et irréfutable (Of course life is a process of breaking down(...)». On comprend que le mot process va s’appliquer aussi à son introspection.
  L’évocation prend dès lors un ton plus grave. Progrès du «process». Longtemps, dans le grand écart de la vie, il parvint à surmonter les contradictions. Il allait de l’avant, "comme une flèche lancée de néant en néant". Puis ce furent la fissure, la fêlure, enfin la faille qu’il écarte encore à mains et cœur nus. L’insomnie n’était qu’un aspect de la crise. Le moustique ne fait plus rire.
 

 Sans outrance, sans impudeur, fort de la conviction qui frappe l'incipit de THE CRACK-UP, Fitzgerald examine sobrement les coups extérieurs, les attaques de la vie (l’attente vaine de l’aubaine) mais profondément suit la ligne de fracture intime.

  Sous l’apparence d’une improvisation, il évoque logiquement les signes de la crise, la crise proprement dite puis la cassure qui l'attaque encore... Pour finir, une grimace d’adieu en forme d’appel au secours qui se sait sans écho.
 
  Sans insister Fitzgerald décline ses symptômes : un désir soudain de solitude et de silence, une sensation de fatigue, le refus de penser, la pratique de listes, la prise de conscience de la comédie sociale (du comme si). Tout lui pèse, lui coûte. Il devient amer, irritable, ne supporte plus grand-monde, ressent même de la haine ; il n’a que faire d’une comparaison avec le grand Canyon sous l’égide de Spinoza : Schopenhauer, mieux venu, ne l’aurait pas plus aidé.
  Autour de lui on a beau faire : la vitalité perdue ne revient pas sur commande.
 

  Il ne laisse pas d’illusions sur les solutions : il est inutile de penser à plus malheureux que soi : «Mais à trois heures du matin un paquet oublié acquiert la même importance tragique qu’une sentence de mort et le remède ne fait aucun effet- or lors d’une vraie nuit noire de l’âme il est toujours trois heures du matin, jour après jour.»(j'ai souligné) Inutile aussi de confondre dépression et découragement.
 

  Soudain, paradoxalement, au cœur d’une accalmie, c'est le moment du retour de souvenirs connus, vieux de quinze ou vingt ans qui en disent de plus en plus long: la petite strie de l’affaire du quaterback a pris une plus grande dimension et se transforme en la craquelure d'une maladie survenue pendant les études qui le prive de... médailles et d'aptitude à la domination personnelle. Un autre souvenir surgit des lézardes de sa mémoire : un histoire très personnelle où amour et argent se mêlent.
  C’est alors, dans le silence, l’effondrement, la crise. The crack-up. Tout ce qui le tenait debout, ce à quoi il croyait est balayé. Tout fuit. Il commence par son art : une certitude le détruit. Hollywood va asservir la littérature. Ensuite il examine tout ce qui a servi à construire la statue intérieure Fitzgerald, tous ces emprunts qui en ont édifié le socle. Au plan de la réflexion, il dépendait d’Edmund Wilson, il lui faisait confiance en tout ; dans la vie, un homme lui servait de modèle d’action ; il imitait un autre durant les pannes d’écriture ; un quatrième le guidait dans ses relations avec les autres ; en politique, après un long éloignement, il suivit les opinions d’un jeune homme. Une tête épuisée, vacante, comprend qu'elle n'est rien et qu'elle ne sait penser qu'à son lourd passif et à son passé d'illusions. C'est l'épreuve du vide.
 
  Réfugié dans un motel, il cherche à comprendre ce qui lui est arrivé et ce qu'il peut faire. Il rêve d’une rupture sans retour, un «clean break» sous forme de rejet de sa comédie sociale et morale, de repli cynique, de refus du gaspillage. Comédie pour comédie, il adopta un certain sourire (merveilleux passage où Fitzgerald nous dit qu'il sait toujours écrire:«Et puis le sourire - j'allais me confectionner un  sourire... J'y travaille toujours. Il s'agissait de réunir toutes les qualités d'un gérant d'hôtel, de la vieille fouine experte en relations sociales, d'un directeur d'école le jour des visites. d'un liftier de couleur, d’une tapette faisant des mines, d'un producteur achetant la marchandise à moitié prix, d'une infirmière diplômée prenant un nouveau poste, d'une prostituée sur sa première rotogravure, d’un figurant plein d’espoir passant près de la caméra, d’un danseur classique ayant un orteil infecté, sans oublier bien entendu le sourire épanoui de bonté commun à tous ceux qui, de Washington à Beverly Hills, n'existent que grâce à cette mine de clown difforme.»), il travailla sa voix pour faire bien entendre son indifférence aux autres. Un masque est tombé: il en fabrique un autre. La statue fracturée et vide s'est écrasée sur l'idéal : le passage est douloureux parce que naïf et infantile - Fitzgerald le sait bien qui fait justement une comparaison avec un enfant. Il n'a jamais été le héros complet dont il rêvait : "le vieux rêve d'être un homme complet dans la tradition de Goethe-Byron- Shaw, doté d'une opulente touche américaine, une sorte de combinaison de J.P. Morgan, Topham Beauclerck et saint François d'Assise, a été relégué dans le tas de vieilleries à jeter-épaulettes portées un jour sur le terrain de football à Princeton et casquettes de régiment jamais portées en Europe."....

 


    La fin est poignante sans emphase: entre ironie et auto-ironie, entre sarcasme et rabaissement de soi, il parle du bonheur enfui qui n’est qu’une exception et qu’il ne pouvait communiquer à personne mais le distillait en fragments au fil de petites lignes dans les livres..

 

 

 

    Pour frôler parfois des abîmes aux échos proches, Fitzgerald n’a rien d’un romantique : le noir chez lui ne se claironne pas en faisant traîner la note interminablement. Pour dire la souffrance, la nuit noire de l’âme, «la fuite» de «son enthousiasme et de sa vitalité», pas de symphonie. Un ton léger et grave, des changements soudains de registre. Des images prosaïques empruntées à l’économie (la fin des petits commerces), à la banque, au krach de 1929. Une façon de se minorer qui vous fait vous pencher pour écouter un texte immense sur l'évitement de la pensée, la fatigue du penser, sur les retards de la conscience, sur l'enfance indestructible, la futilité et le gaspillage et la seule passion, l'écriture qui, dans l'immolation de soi-même, est presque encore un bonheur....(4)

 

 

 

 

Rossini, le 30 septembre 2012

 

 

 

 

NOTES

(1)Rappelons l'anecdote que cite l'édition folio :" Arnold Gingrich, rédacteur en chef d’Esquire, a raconté à Sheilah Graham, qui le rapporte dans son livre, Beloved Infidel, comment Scott Fitzgerald a écrit La fêlure. “Je suis allé voir Scott à Baltimore, à la fin de 1935, pour lui demander pourquoi il ne nous envoyait plus d’articles.” Scott, malade, en proie à l’alcool, lui répondit : – C’est que je ne peux plus écrire. Arnold lui dit : – Scott, il me faut un manuscrit de vous. J’ai les administrateurs du journal sur le dos. Ils veulent savoir pourquoi nous vous payons. Même si vous remplissez une dizaine de pages, en recopiant “Je ne peux pas écrire, je ne peux pas écrire, je ne peux pas écrire”, cinq cents fois, je pourrai au moins dire qu’à telle date nous avons reçu un manuscrit de F. Scott Fitzgerald.– C’est bon, répondit Scott. Je vais écrire tout ce que je peux écrire sur le fait que je ne peux pas écrire. Ce fût La Fêlure. ” (La Fêlure, traduction D. Aubry et pour les nouvelles de S. Mayoux)." On a vu que S. Fitzgerald joue avec l'idée de commande pressante.


(2) Pierre Guglielmina dans UN LIVRE A SOI aux BELLES LETTRES (en 2011).

 

(3) Texte commenté jadis de façon étourdissante par G. Deleuze en appendice à LOGIQUE DU SENS.

 

(4) En 1936,  F. S. Fitzgerald fit deux tentatives de suicide.

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22 septembre 2012 6 22 /09 /septembre /2012 06:08

 

  "Les êtres qui s'aiment ainsi appellent sur eux des dangers infinis, mais ils sont à l'abri des risques médiocres qui ont fait s'effilocher, s'effriter tant de grands commencements de passion. Comme ils ne cessent de rêver l'un pour l'autre et d'attendre l'un de l'autre l'illimité, aucun des deux ne peut léser l'autre en le bornant; au contraire, ils ne cessent de produire l'un pour l'autre de l'espace, de l'étendue, de la liberté (...)."  Rilke. Lettre à E. Schenk.

 


 

     Avec une économie de moyens rarissime les éditions Gallimard et leur collection ARCADES nous ont permis de connaître quelques lettres que Rilke adressa entre 1907 et 1912 à une amie vénitienne : aucune préface, aucun renseignement sinon, sur la quatrième de couverture, de très vagues informations où l‘on apprend que ces lettres sont inédites y compris en Allemagne (seule une édition limitée avait eu lieu pendant la guerre en Italie)(1). Nous ne saurons rien sur cette correspondante italienne, sa famille, son milieu, son activité - on devine que le frère travaille dans l'art.
   Fort de cet avantage considérable, il nous est ainsi plus facile de lire ces quelques lettres pour elles seules. Après tout, cette édition ne nous convie-t-elle pas à l’essentiel

 

  D'une distance certes passionnée mais désirée fondamentalement, une passion dans la distance, une passion pour la distance, une distance qui dure trop longtemps, entretenue accidentellement et savamment et ne devient que distance amicale vite perdue dans un silence qu'on voudrait à la fois comprendre et respecter. Les mots qui resteront à jamais les derniers? "J'espère avec vous."


    Que lisons - nous de Rilke dans ces envois souvent brefs (2) (le plus long, un plaidoyer pour une certaine libération de la jeune femme vénitienne, se lit en annexe et s’adressait à... son frère...(3), parfois très espacés dans le temps (des mois sans une ligne), passablement répétitifs mais admirables dans l’éclairage qu'il donne sur leur auteur et sur ce qui le fait survivre à la vie.
  Nous prenons connaissance de quelques-unes des nombreuses étapes d’une vie qui ne se fixe pas («ma vie errante» qui a commencé bien avant) : Rilke vient de faire une tournée de conférence à Vienne et, malgré le froid vénitien, il a plaisir à répondre à l’invitation de Pietro Romanelli dont l’admiration le touche; il quitte Venise au moment de sa première lettre à Mimi, se rend en Allemagne, aux environs de Cologne (à Oberneuland près de Breme où il retrouve sa femme et sa fille Ruth), va faire une conférence à Hanovre, se retrouve à Capri (en mars 1908) mais doit fuir assez vite, séjourne plus longtemps à Paris (il est secrétaire de Rodin), "ville immense et protectrice", mais aussi y affronte encore un déménagement intra muros;
en novembre 1908, il fréquente une ville d’eau en Forêt-Noire dont il s’échappe au bout de quinze jours, profite d’un séjour à Avignon (4), part pour un hiver à Tolède..... Enfin, non loin de Venise, grâce à Marie de Tour et Taxis, il séjourne plus durablement à Duino (en Autriche alors), dans un pays "résigné" mais dans un château à la bibliothèque «splendide».

    Dans ses périples, il voit rarement Mimi Romanelli (plutôt à Paris (elle y vient pour l’hiver), très peu à Venise).
    Nous devinons à peine qui elle fut, ce qu’elle fait (et, parfois, mal ce qu’elle représente pour lui): sa beauté est proclamée souvent par Rilke comme son attachement à la Maison rose qu’elle habite à Venise et qu’elle quittera à regret en 1911; on suppose un deuil à un moment donné, puis l’appendicite de sa sœur Anna mais rien ou presque de son quotidien. Il est question une fois de son "Art" sans que Rilke y revienne jamais. Une lettre de crise, la seule : celle du 11 mai 1910. Mais c'est encore du côté de Rilke.
    Dans leurs échanges s’inscrivent, de temps en temps, de petits cadeaux:elle lui envoie des violettes, il lit avec passion les FIORETTI de saint François qu’Anna lui interpréta, il fait à Mimi cadeau d’un fermoir, il veut lui remettre LA PORTE ETROITE qu’il a "chez lui", rue de Varenne, lui prête un livre où il est question de Padoue et son exemplaire de L’AMOUR DE MADELEINE (que sa traduction sauvera de l’oubli).

 

        Comment apparaît Rilke dans cette correspondance ? Comme le devinent ses lecteurs fidèles, comme le découvriront vite les nouveaux lecteurs sans doute un peu étonnés.
   Il se plaint souvent:au quotidien, il se débat au milieu «des difficultés banales, des soucis agaçants».Il est toujours malade:rares sont les lettres qui ne le voient pas se plaindre (des insomnies, des nerfs (ses cures ne servent à rien), d'une influenza qui affecte «le corps et l’âme, infiniment», le livre à «toutes les angoisses du sang et du cerveau»; il est surmené, son cœur en particulier; il  évoque  un malaise (lettre du 21 févr.1909), parle de détresse. Parfois, il est tellement fatigué qu’il refuse de voir qui que ce soit.
    Cependant il ne faut pas oublier que, très vite, il a avancé une de ses convictions :

«Enfin je sais (depuis quel temps) qu'il faut avoir assez d'amour pour aimer encore la souffrance et surtout elle


  Il se sent en exil partout et se demande s’il est possible qu’il trouve quelque part son «foyer intrinsèque». Il paraît assez vite que Duino lui convient dans son austère solitude. Dans ce lieu isolé, privé de presque tout, il a l'impression de tout pouvoir.

 

   La souffrance aimée, la souffrance nécessaire, la souffrance alibi, il est parfois difficile et peu utile de les démêler.

 

 

 

  Quelle place est-elle réservée à Mimi, cette «chère», «cette chère amie», «infiniment chère» dans cette correspondance très discontinue où il promet toujours d’écrire sans vraiment tenir ses promesses?

     C’est souvent très difficile et très pénible à dire pour un lecteur qui découvre Rilke : la correspondance s’ouvre sur la contemplation nocturne du portrait de la jeune femme et l’éloge de sa beauté née visiblement de dures épreuves. Il lui dit son amour et curieusement, symptomatiquement, il parle tout de suite de proximité et de lointain à propos de solitude:

«(...) il est bien naturel que je vous aime. Il faut restituer ce mot dans son ancienne grandeur: c‘est pour cela que je le prononce; de loin: parce que j'ai pris sur moi toute ma solitude ; de près: parce que ceux que j'aime m'aident, infiniment à la supporter.-»
    Tôt encore, il parle de sa beauté comme d’un suprême  devoir qui s’impose à lui et, fidèle à sa thématique intime, il parle de son «ÂME» à elle, qui sera dans l’Univers, de Dieu et des Anges (redoutables majuscules). Tout aussi tôt, après avoir recouru encore au lexique mystique (mais c'est trop peu et mal dire), il pose vite que la communication avec les êtres qui comptent ne peut passer que par l’œuvre :
     «Je vois plus clairement toujours que c’est seulement par mon travail que je devrai communiquer avec ceux que je voudrais aider-.» Et ce lundi de décembre 1907, il précise bien qu’il n’aspire qu’à la solitude et au travail. Certes il croit en elle comme il le lui écrit, certes ils se rencontrent à Paris et même ils ont presque un projet en commun dont il ne parle qu’une fois mais qui, après coup (ou tout de suite), a dû paraître bien cruel à sa correspondante: étudier ensemble le livre de Gaspara Stampa (1523/1554) qu’il compare à la Religieuse portugaise et qui est une sorte de journal en poésie sur des amours vite douloureuses...En réalité ce serait pour servir à sa recherche sur quelques femmes admirables dont l’amour étaient trop grand pour les hommes : il en ferait un livre....(5) Peu avant l’évocation de ce projet il lui écrit :

    «Oui, je viendrai un jour à Venise pour y travailler. Vous me donnerez une chambre et vous garderez ma tranquillité et mes labeurs. Vous serez l'Ange de la Porte et le silence autour de mon cœur. Mais d'abord je dois finir ici mon livre prochain -.» (j’ai souligné : ici étant alors Paris)...
   On pourra croire tenir la dimension défensive non de l’Ange de la Porte mais de la notion d’Ange tout court pourtant si essentielle pour ce qu’il faut bien appeler sa "mystique" et sa poétique. Il faut aussi noter que Rilke ne soucie jamais de l'avis de Mimi, ne lui livre jamais de réflexion sur son œuvre, sur ses lectures (pourtant, à un moment donné, il est dans Dostoievski);s’il donne des nouvelles de Rodin c'est sans dire un mot du livre auquel il songe à propos du sculpteur. Dans des envois contemporains à Marie de Tour et Taxis Rilke développe plus, raconte plus, informe plus sa correspondante.

    Et puis il y a la crise du 11 mai 1910, le séjour de la première amertume car Mimi «lui fait de la violence».  

   Rilke explose : il y a eu faute.

  «Il y a un seul tort mortel que nous pourrions nous faire, c'est de nous attacher l'un à l'autre, même pour un instant. S'il est vrai que je suis capable de vous porter du secours, ce n'est pas en m'épuisant que vous en recevez. Combien ma vie ces derniers jours aurait été autre, si vous vous étiez engagée à protéger ma solitude, dont j’avais tant besoin. Je pars distrait, fatigué de reproches envers moi-même. Est-ce juste? Et comme est-ce que je vous laisse-? Croyez-moi, l’influence et le réconfort que mon âme pourrait transmettre à la vôtre, ne dépendent point du temps que nous passons ensemble ni de la force avec laquelle nous nous retenons: c’est un fluide auquel il faut laisser toute liberté pour qu’il puisse agir.»(J'ai souligné)

 

  Si elles peuvent gêner, ces affirmations ne détonent pas parmi d'autres très nombreuses de Rilke qui ne croit pas en la fusion amoureuse mais en l'échange rare, austère, sévère de deux solitudes.


 La suite paraîtra pourtant (à tort) encore plus accablante (de mépris inconscient(6) :

«Je m'exprime mal, mais je crois, vous devez être vous-même si près de ces clartés, que vous me comprendrez même malgré votre volonté. Il est si naturel que dès le commencement il y avait cette faute dans nos relations : mais il suffit, je crois, de la reconnaître une fois distinctement pour pouvoir l'éviter de toute force.»(j'ai souligné)

C’est à la fin de cette lettre, après un «adieu» troublant, qu’il a cette exigence incroyable en post scriptum  :


«Mettez au feu ces pages, je vous prie: en étant conservées, elles deviennent moins vraies»....


    Rilke croyait-il vraiment que Mimi pourrait se contenter de sentir son âme à lui, qui souvent voltigerait autour d’elle et de leurs chers souvenirs? Sa stratégie défensive met l'accent sur le
corps souffrant, ce qui permet de (se) garder (de) l'autre - à distance. Avec amour.

 



  En réalité Rilke n’a qu’un souci, qu’une obsession proclamés dans chaque lettre: le travail (7) et sa condition fondamentale, la solitude (8). Et c'est là qu'est le prix de cette correspondance.
  Il ne désire qu’accomplir sa «rude bonne besogne intérieure» et son œuvre à faire.« C’est le travail que je veux, toujours le même, le travail long, sans fin, sans sort : enfin, le travail.» (Lettre du 7 décembre 1907). Il va répéter ce mot, ce vœu en des termes qui impliquent toujours l'espace:«Une fois encore je me dis que je ne dois aimer que mon travail; là seulement mon sentiment devient victorieux et prend son essor malgré tout et se multiplie, tel qu'une forêt qui naît de ce grain de mon cœur que le vent de Dieu emporte loin de tous les hommes et de leurs jardins paisiblement domestiques.»

  Les images qu’il emploie pour définir son labeur sont précieuses : quand il ne travaille pas, il est comme "suspendu". Il veut «l’attirer», ce travail. Il lui destine «tous [ses] soins et [ses] efforts suprêmes». Il parle d’un chemin vers le noyau de son labeur. Rilke cherche le centre et, pour lui seul, est prêt à tout. Dans cet espace inouï, il y a de l’aventure, de l’audace, une sorte d'expérience vertigineuse, une course à l’abîme où il s’agit rien moins que de se défaire du hasard:
«Quant à moi: je suis descendu plus loin que jamais dans mon travail. Vous comprendrez mon silence. Je suis comme au fond de la mer et la pression de toutes les eaux et de tous les cieux est sur moi. Mais je sens quand même qu'il y a autour de moi dans les ténèbres d'innombrables richesses et des êtres non encore trouvés d'innombrables.
 Et je continue de toute force.»
    Le corps au travail quand il jouit de la solitude peut tout supporter, hormis cette fatigue qu’il maudit parce qu’elle le prive de cette lutte enivrante. Le corps malade le rend faible mais le corps mis au service unique de la création est fort : il y faut la concentration folle et non la dispersion - de lettres à écrire par exemple...
  Dans le travail ininterrompu l’âme se finit (conviction farouche inscrite partout sous sa plume: l'œuvre est l'œuvre de soi) et les contraires se marient comme le savent les lecteurs familiers de Rilke :

«Renan l'a exprimé (travailler cela repose) et Rodin l'a accompli avec quelques rares de ses pairs; et je sais qu'on n'est qu'un mauvais disciple si on n'arrive pas au seuil de ce labeur ininterrompu qui contient tout: l'effort et le repos, le sommeil concentré et la multiple vigilance, l'amour et la mort. Et c'est cela qui m'attriste parfois, qui m'accable, qui me menace, de n'avancer que lentement vers ce progrès, d'être comme tout le monde distrait, faible, inconstant, d'être quelqu'un et le dernier et celui qui passera sans avoir fini son Âme-

  Dans ces conditions, dans cette avancée vers l’inconnu et l’élémentaire que la lettre du 25 août 1908 définit en ayant recours aux figures fabuleuses ou mythique du monstre, du dragon et de l’Ange, l’autre est présent(e), jamais oubliée, elle est aide capitale mais elle doit patienter, elle risque toujours de le priver de cette Force qu’il recherche toujours et qui l’effraie parfois.

 


 

   

 

  Cet échange bref complète la très riche correspondance de Rilke. Doit-on s'attendre un jour à un roman post-moderne où Mimi dirait son fait à Rilke... ? Faut-il juger moralement l'échange d'un poète avec lui-même (et l'autre en lui-même) devant témoin aimé? Qui peut dire la vérité des traces du chemin d'hier dans l'éternité d'une élégie ou ailleurs? 


 

  Rossini, le 26 septembre 2012

 

 

 

NOTES

 

(1) Ce qui n'est plus vrai : ces lettres ont été depuis traduites et éditées en Allemagne avec une préface de J.M. Maulpoix qui les situe dans une longue tradition lyrique, celle de "l'amour de loin".

 

(2)Une lettre dit beaucoup en quelques lignes et condense toute la correspondance:


Jeudi matin.

 Non, je ne vous écrirai pas ce matin: les malles, caisses et paniers de voyage qu'on a mis dans ma chambre à coucher m'inquiètent et des pensées longues que j’ai poursuivies pendant une nuit sans sommeil me tourmentent davantage. Aussi me dis-je que les moments que je vous donnerais maintenant, je devrais vous les retirer cet après-midi quand vous serez là. Et je désire vous causer longuement et tranquillement et vous voir sans penser à autre chose. Vous serez ici, je le dis à ma chambre, surtout au grand fauteuil qui aime devenir plus vaste autour de vous et qui est fier infiniment d'être presque touché par une Âme;car il sait qu’il n’y a qu’un peu de corps délicieux qui le sépare de la vôtre. Au revoir, Chère, à très bientôt.
                                R.M. Rilke
Rilke écrit pour dire qu'il n'écrira pas. Il calcule son temps disponible. Causer semble primordial. La visiteuse est une Âme et le fauteuil comme Rilke ont tendance à tenir pour obstacle négligeable un corps dont la beauté est certaine...

 

(3) Il est peut-être bon de commencer par cette annexe.

 

(4) A la même époque, il adresse une lettre à Lou Andréas-Salomé, autrement plus longue sur les Baux en particulier, mais, il est vrai, pour une raison anecdotique.

 

(5) Et il est de fait que pour Rilke, d'Héloïse à Elisabeth Browning en passant par Louise Labbé et la Religieuse portugaise (il ne savait pas qu'elle est était l'œuvre d'un homme), Mlle de Lespinasse, la femme a sauvé l'amour.

 

(6) Comment ne pas songer à ce passage DES LETTRES A UN JEUNE POETE à propos de l'amour ? "Dans le profond tout est loi. Et pour ceux qui vivent mal ce mystère [de l'amour], qui se fourvoient- c'est le plus grand nombre-le mystère n'est perdu que pour eux-mêmes. Ils ne le transmettent pas moins aux autres, comme une lettre scellée, sans rien en connaître."

 

(7) Faut-il rappeler sa phrase adressée à Rodin "Je sens que travailler, c'est vivre sans mourir."? N'oublions pas non plus que pour Rilke l'amour aussi est travail....

 

(8) Affirmations depuis longtemps présentes dans les textes de Rilke en particulier dans les LETTRES A UN JEUNE POETE (écrite entre 1903 et 1908) mais qui ne seront connues que de façon posthume.


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17 septembre 2012 1 17 /09 /septembre /2012 10:38

Si

 

  vous savez bien qu'écrire des cartes postales de vacances à la dernière minute (elles arriveront longtemps après vous auprès de vos proches ou amis) est de la dernière impolitesse;

 

  si, élève, vous passez tout votre temps à texter à vos copains-copines pour savoir s'ils sont au même point de non-révision que vous;

 

  si, prof, vous voyez s'empiler des tonnes de copies qui vous font douter de vos connaissances orthographiques et que vous préferez vous porter candidat(e) à une émission idiote de TF1;

 

   si, critique littéraire, vous vous spécialisez dans les romans de cent pages en arguant que Pynchon et DeLillo sont trop longs pour vos lecteurs;

 

  si, pour ranger votre bibliothèque, vous faites un large détour dans une œuvre de Perec consacrée à ce sujet;

 

  si vous traînez dans les mondanités au lieu de faire la grande œuvre attendue par personne et que vous comptez un peu trop sur le déclic d'une hypothétique madeleine;

 

  si vous êtes le prince danois d'un royaume pourri et que vous tardez à zigouiller votre oncle (qui ne l'a pas volé d'après les dires d'un spectre bavard);

 

  si vous avez un acte essentiel à accomplir et que vous passez tout votre temps à vous activer pour ne pas même l'entreprendre,

 

               si, si, si,

 

  si vous êtes un(e) virtuose de l'atermoiement, un(e) spécialiste de l'ajournement, si vous vous êtes systématiquement convaincu(e) que demain il sera encore temps de s'y mettre, alors vous êtes du genre procrastinateur (de procrastinare, remettre au lendemain une affaire) et le petit livre de John Perry (philosophe américain enseignant à Stanford désormais moins connu pour ses travaux savants que pour cette contribution à la couverture flashy) est tout à fait pour vous....

 

   Sa définition peut être retenue : " le procrastinateur (...) se motive en effet à accomplir certaines besognes pour se soustraire à d'autres plus importantes qui, au fond, ne le sont pas autant que ça".

 

   Pour commencer, on regrettera son geste inaugural au moins aussi grave que celui de Descartes quant à la folie et qui consiste à écarter les procrastinateurs pathologiques : il y a sans doute tout de même beaucoup à prendre en compte chez eux. Mais il ne veut comme objet d'étude et de défense que le procrastinateur structuré. Plus  légitimement, il exclut  celui qu'on a traduit par glandeur.

 

  S'appuyant sur des exemples concrets souvent personnels mais qui parlent assez à tous les procrastinateurs, il parvient à faire un (petit) peu de théorie en montrant l'importance débilitante de la volonté de perfection (mais Orson Welles était-il procrastinateur pour cette raison?) et du caractère néfaste de l'organisation verticale, pyramidale de la société et du travail - sans doute son meilleur passage. Pratique également, il propose la création de bureaux circulaires et encourage le travail d'équipe (qui vous permet de soigner grandement votre réputation en vous consacrant aux corvées idiotes pendant que le plus accaparant revient à d'autres) et l'établissement de listes du genre to-do (elles prennent tout de même beaucoup de temps à être constituées avant d'être mises en en pratique) qui vous donnent une absolue jouissance quand vous barrez d'un trait rageur ou satisfait la tâche mineure enfin accomplie. Vous pouvez fièrement dire que peu à peu vous approchez de la mission majeure...encore quelques lignes à rayer. On devine votre langue tendue et votre geste quasi-sportif de satisfaction.

 

  C'est un livre consolant voire encourageant: fort de son expérience, Perry fait admettre des stratégies possibles, y compris celle d'automanipulation...et il parvient à déculpabiliser l'ajourneur patenté. Lucide sur les immenses facultés de mauvaise foi et de mensonge à soi qui animent les procrastinateurs, il ne se fait pas d'illusion et ne songe pas à révolutionner son quotidien. Rassurant, il a foi en la technologie moderne mais sait combien est tentant le surf sur la Toile et combien est piégeuse la folie des mails (surtout de ceux qui répondent tout de suite à votre réponse)(1). Il a sur le rythme des propositions de gros bon sens, et, avec logique, il cherche à montrer que le retard peut être efficace (passer des commandes après les autres vous fait gagner du temps puisque les employés sont alors moins sollicités).

 

  On peut regretter l'absence de vrai développement sur sa juste intuition d'un rapport existant entre mélancolie et procrastination et la modestie de sa réflexion dite philosophique malgré l'ajout (à l'édition française) d'un chapitre sur ce sujet (sur Héraclite puis le temps chez Mc Tagartt et enfin la raison chez l'animal dit rationnel).

 

  Avec la procrastination, on touche, au moins, à la métaphysique : sur le plan esthétique, comment savoir quelles œuvres pesantes ont été évitées à Voltaire par ses contes qu'il tenait pour peu? Les détours devant une œuvre à faire ne servent-ils pas à l'insaisissable mais irrécusable inspiration? Peut-on dire avec certitude que, par exemple, LA RECHERCHE n'est pas une œuvre (finalement...) mineure accomplie pour ne pas faire une œuvre encore plus géniale? Et notre vie n'est-elle pas, au bout de nos plus louables efforts, un grand exercice de procrastination plus ou moins conscient? 

 

  Mais s'il avait eu l'ambition d'aller sur ce terrain Perry (2) aurait procrastiné amplement et nous aurait privé de ce livre léger et vivifiant qu'il faudra vite remplacer par d'autres du même acabit si LES FRERES KARAMAZOV et FINNEGANS WAKE vous attendent en haut de votre to-do list....

 

 

Rossini

 

 

 

 

NOTES

 

(1)Vous constaterez que Perry ne connaît pas encore assez les delices labyrinthiquement perverses de Twitter.

 

(2) Pour éviter le slalom wikipedesque je vous conseille de ne pas chercher à savoir si John Perry est parent avec d'autres Perry célèbres : à moins que de trop lourdes tâches demandent à être repoussées...

 

(3)(Ajout de mars 2015) Il existe une journée de la procrastination. En mars, le 25. Ceux qui en décidèrent ignorent tout de cette passion du temps.

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15 septembre 2012 6 15 /09 /septembre /2012 05:38

 

                                                                              •

 

"Pense en dehors des limites." (p.25)

"C'est ce qui compte, l'élan, le futur." (p.78)

 

"Il n'y a pas de dehors." (p.87)

 

"Où est le charme dans l'identique?" (p. 41)


"L'extension logique des affaires c'est le meurtre." (p.107)

 

 

                                                                                   

 

                 Comment rendre en 2003 le énième avatar du capitalisme, sa réalité «neuve et fluide»? Comment faire? Quelle esthétique est encore possible?
   Une des réponses est dans Cosmopolis de Don DeLillo publié en 2003: dans une esthétisation-érotisation du réel et de ses possibles, sans toucher au langage, du moins à la syntaxe mais en imposant un rythme alternant plages étales et saccades. En absorbant le lecteur dans la courbure d'un ego surdimensionné. D'un cerveau. Voilà le roman capital du cerveau.

 

  COSMOSPOLIS: la ville électrique, pulsante, tourbillonnante, cosmique, le cosmos en une ville, l’infiniment grand et le nano fourmillement. La ville mondiale, la ville monde. La ville comme pur spectacle de l'argent. L'élan de la biosphère dans Wall street...(1) avec comme maître "un citoyen du monde avec des couilles new yorkaises ...". La ville rutilante ici, sale, pouilleuse vers le fleuve, à la fin du trajet. La tour de Babel comme moyen d’accéder à une pulsation cosmique qui finirait en feu du désert.

 

 

  COSMOPOLICE:  la surveillance au plus haut degré paranoïaque avec un centre spécial contrôlant tout au moyen d'écrans analystes, de codes, des voix radiographiées, de dessins de parcours types au sujet de terroristes supposés. Dans le vaste flux où le capital fabrique le futur, l'information prouve en tout son essence policière.


  COSMOPOLIS : le roman d'une époque où l'argent est devenu abstrait, "a perdu son caractère narratif de même que la peinture", l'aventure d'un être qui cherche l'intersection de tout avec tout, le récit du désir d’absorption dans l'union de tous les compossibles, le livre tendu entre le scopique et le toucher, entre l’abstraction analytique destructrice et la tentation de la fusion .... N’anticipons pas.

 


       La situation de départ est paradoxale: une fois sorti de son triplex luxueux et de son ascenseur jouant du Satie (il en a un autre), le héros Eric Packer, homme du flux permanent, connecté à tout par des écrans (y compris sur sa montre) où défilent des images en temps réel (2) (on peut le voir en live sur son site internet comme il voit un meurtre en direct) et des chiffres, des décimales, des fractions, des symboles, des courbes, se trouve bloqué ou ralenti avec sa gigantesque stretch-limo (une sorte de bunker décadent où il trône au centre de pures lignes de perspective et qui peut circuler dans la nuit grâce à des images thermiques) dans un immense embouteillage new yorkais où chacun est proche de se toucher dans un monde qui a la phobie du contact ("Qui s'écarte pour qui, qui regarde ou ne regarde pas, quel degré d'offense dans un effleurement ou un frôlement? Personne ne voulait être touché. Il y avait un pacte d'intouchabilité. Même ici, dans cette concentration de vieilles cultures tactiles et étroitement tissées, mélangées avec les passants, et les agents de sécurité, et les chalands pressés contre les vitrines, et les fous errants, les gens ne se touchaient pas.") Sa voiture-maison avançant au pas, il en sortira pour aller d'une librairie à un snack, puis un cinéma démoli, un vieux salon de coiffure, un immeuble délabré.
   
Du matin à tard dans la nuit, nous suivons la progression contrariée mais décisive de ce cyberriche du cybercapital protégé par des gardes du corps attentifs, froidement zélés. Non loin, le Président et son escorte ajoutent à la cohue des rue de New York.  En cours (interrompu souvent) de route nous vivons ses amours (Didi qui analyse son goût pour Rothko et le premier écart dans sa journée décisive - le doute), ses rencontres successives avec sa femme, Elise, une richissime suissesse, l'accueil qu'il donne à des conseillers et des conseillères financières (Chin puis Jane Melman) et à sa brillante analyste conceptuelle, Vija Kinski, à Kendra Hay, sa garde du corps au pistolet hypodermique; nous assistons à son auscultation, à sa découverte d’une manifestation anti-capitaliste qui doit sans doute autant à Derrida qu'à Marx ("UN SPECTRE HANTE LE MONDE"), à l'immolation d'un homme (probablement le centre du livre), à sa descente dans un théâtre démoli envahi par une techno-rave (la dernière), au défilé d’un enterrement de rappeur aimé (Brutha Fez) : Eric subira également un entartrage, tuera son garde du corps, se fera couper (à moitié) les cheveux dans un  salon où venait son père, participera au tournage d'une scène nocturne de film avant de se trouver face à l’homme qui doit le tuer...Une journée bien remplie...dans laquelle il perdra, pièce par pièce, ce qui constituait son habillement du jour.
    Un déplacement horizontal dans une limo qui possède tout en grand (toilettes, sol en marbre
(évidemment) de Carrare, protection en liège contre le bruit, situation astrale du jour de sa naissance reproduite au plafond, cloison derrière le chauffeur avec "cadre de cèdre renfermant l'incrustration d'un fragment d'écriture ornementale coufique sur parchemin, fin du Xème siècle, Bagdad, sans prix"...), des nodosités, des stations imprévues et parfois violentes, des sorties plus ou moins risquées mais, fondamentalement, un élan qui le change de la froide compression pour unités inscrites sur des tableaux qui ornent les buildings d'affaires. 

 

 

               Qui est cet homme aux lunettes noires, cet Eric Packer? Comme le dit sa femme Elise, " tant de science et d'ego combinés" au service d'une "énorme ambition", d'un froid mépris, d'un soi absolu, d'une absence de remords lui dira Benny Lewin (ou Richard Sheets) dont nous lisons les pages de confessions.
    Un génie (passé peut-être par la case de l’oncle Thom) du calcul appliqué à l’économie et à la finance, qui a étudié toute l’histoire des prix, des crises et qui a conçu une théorie fondée sur l’analogie fondamentale entre la nature et les manifestations boursières: par exemple, il a étudié «la façon dont au plus profond de l’espace, un pulsar suit des séquences de nombres classiques, qui peuvent à leur tour décrire les fluctuations d’une action ou d’une devise donnée».... Dans un monde où l'on va jusqu'à interpréter la pause d'un ministre, sa respiration dans un discours, il est capable de très longues méditations (il possède une cellule à cette fin), il sait tout analyser, décoder, disséquer avec une attention et une concentration hors du commun. On comprend que s'il ferme les yeux pour réfléchir
, il ne les ferme jamais sur rien de rebutant, de répugnant et qu'il a tendance à regarder beaucoup de monde comme du vulgaire papier peint et à convaincre tous ses interlocuteurs qu'ils n'ont aucune valeur. Il pense sans arrêt (il médite même sur l'éternuement), emploie une femme à lui donner des observations abstraites d'une grande acuité sur les phénomènes quotidiens, il devine tout, scanne mentalement les pensées, les impensées (comme les désirs de sa conseillère Jane Melman), les gestes, épouse les impression des autres (la nostalgie de son père) et sa fortune colossale correspond à sa faculté d’anticipation en tout et à ne jamais suivre les mouvements de foule.

 

  
 
    Connecté à tout, tout le temps et partout, il est tourné uniquement vers le futur ("Je n'ai jamais aimé les retours en arrière, les réflexions après coup, l'analyse du jour, de la semaine, de la vie. Ecraser, et éventrer. Eviscérer. Le pouvoir marche mieux sans la mémoire aux basques")(j'ai souligné), il trouve tout ce qui nous entoure comme dépassé : le téléphone, les distributeurs de billets, les stéthoscopes, les caisses enregistreuses, les aéroports etc...En même temps, il est fasciné par l’antérieur, l’archaïque, ce qui vient d’un très lointain passé et échappe au temps. Ainsi son admiration pour le rapeur soufi Brutha Fez dont le convoi funéraire bloque lui aussi les rues de New York.

 

    Milliardaire, Eric peut tout acheter : un bombardier nucléaire Blackjack A remisé dans un garage en Arizona, des tableaux de Rothko (il rêve même de posséder pour lui seul la chapelle de Houston), mais s'il aime dominer les choses et les gens et les idées c'est justement pour pousser au plus loin sa connaissance et réciproquement. Voulant tout saisir (désir à mort, désir de mort), il est l’homme de l’intensité et, par exemple,  le bruit urbain ce jour-là le transporte: il est prêt à tout pour l’éveil de sensations passionnées, il cherche au-delà de la perception courante. Il raffole de ce qui fait trou dans l'existence : fréquentes (un peu trop) sont les allusions à une sortie du temps, de l'espace, à "l'au-delà " de quelque chose ("secousse de pure transcendance "; "image qui semblait exister à distance de l'instant"; "il y avait un changement, une rupture dans l'espace", "un temps presque au-delà de la mémoire" etc...)

 


   Cerveau omnipuissant, "génie qui se nourrit de malveillance à l'égard des autres "lui dit Kinski, il ne vit pas que de chiffres, on s'en doute : tout est calculable, prévisible mais sa distance à l'égard des faits et des êtres ne se contente pas de la froideur de l'intelligence
, il y a en lui une violence qui se satisfait de meurtre filmé en direct sur l’écran (sa haine en est comblée) et par ailleurs il est vorace, il a faim de viande, de sexe, la moindre chose réelle dans la rue l'excite ("un spectacle vibrant de commerce"). Sa conviction est que tout est lié cosmiquement et l'abstraction des chiffres est une jouissance pour lui  équivalente à celle que procure un Rothko (3)

 

  La trajectoire de sa jeune existence est bien précisée : il y a un avant, quand il faisait l'histoire, quand il achetait et vendait pour des clients plus ou moins fréquentables (4).  Depuis il est devenu esthète de la courbe des rythmes sous les fluctuations apparentes: il ne vit plus que d'observer l'argent en soi, le chiffre d'un achat, plus que l'achat lui-même (devenu indifférent) étant sa propre finalité.

 

 

 
  Epousant classiquement unité de lieu, de temps et d’action, le roman est donc consacré à une journée d’Eric Packer l’homme qui, fasciné par tout, peut s’absorber (sans se perdre) en tout ce qui le captive. L’homme qui a besoin d’être "enflammé".


  Ce jour-là, dans des circonstances à peine exceptionnelles (un embouteillage de plus, une alerte répercutée par ses gardes du corps), quelque chose se passe en Eric: une fissure s’étend peu à peu que le narrateur évoque par petites touches  sans chercher une psychologie de type explicatif:une légère dissociation en lui, des vagues d’étrange mélancolie, sa voix qu’il entend, une douleur qui l’envahit (douleur qui culminera dans le dernier épisode avec la blessure à la main), le mot et la concept intrigants d’asymétrie, les théories de Vija sur le nihilisme absolu et inarrêtable du Capital, son adhésion puis sa critique du caractère théâtral de la manifestation anti-capitaliste, sa réaction à l’immolation, ses pleurs devant le cercueil du rappeur..., ses accès de joie inédite aussi, bien d’autres encore jusqu’au moment où, fait unique, dans la nuit, il se retrouve «vide de projets et de détermination»:

            «Il était dans la rue. Il n’avait rien à faire. Il ne s’était pas rendu compte que ça pouvait lui arriver. Le moment était vide de projet et de détermination. Il n’avait pas prévu la chose. Où était la vie qu’il avait toujours menée? Il n’y avait nulle part où il eût envie d’aller, rien à quoi réfléchir, personne qui l’attendît. Comment pouvait-il faire un pas dans une direction plutôt qu’une autre si toutes les directions étaient les mêmes


    Cette fissure a commencé à se dessiner depuis quelque temps et sa manifestation massive inquiète ses conseillers. En effet Eric agit étrangement dans ses affaires:contre tous les avis (dont celui de son analyste financière qui arrête un temps son jogging pour monter dans sa limousine et lui faire part de son point de vue), il joue avec  le yen alors que tout prouve que c’est une erreur colossale et que la faillite est fatalement au bout. Pendant la manifestation monôme il fera des achats complètement fous et, à un moment donné, en dilapidant sa fortune et celle de sa femme, c’est avec jubilation et un sentiment de libération qu’il verra se consumer tout ce qui lui donnait aises et puissance: la menace l’excite. Il joue la perte sacrificielle, il joue de la part maudite.

   
   En même temps, en certains moments de cette journée, Eric a cherché à sortir de lui-même, il a frôlé des expériences fascinantes mais sans jamais les rejoindre absolument, sans jamais s'y perdre. Il a rêvé la fusion, il n'a pu que la connaître, l'éprouver, mais de loin. Quelques étapes frappent le lecteur : la descente dans le théâtre en rénovation avec ces jeunes soumis à la nouvelle drogue Novo (5); le ravissement devant les derviches tourneurs qui arrivent au comble de la dépossession; la tentative de fusion avec les figurants nus d’une scène de film en tournage (un grand passage du livre) mais qui est aussi un échec.

  Consommant tout analytiquement, consumant tout, volatilisant tout, dissolvant tout, voulant être dedans et dehors, il est incapable de s’investir sans détruire.
Il découvre soudain dans un immeuble désaffecté sa singularité instranscriptible, intransférable en données immatérielles comme on dit. Préparée par les confessions de Benny Lewin, un ancien employé qui lui en veut à mort, ce sera la rencontre avec une sorte de double asymétrique qui est aussi incohérent, trouble, confus, agité (son «cerveau a des fuites») qu’Eric est froidement et sensuellement analytique et qui a compris qu’il veut être encore supérieur dans la chute comme le prouve son rêve de postérité, ses fantasmes d’enterrement qui relèvent de la mégalomanie....


  On a compris la richesse politique du livre qui ne donne pas d’explications toutes faites mais ne laisse pas beaucoup d’espoir - sauf si l'on croit que nous n'avons affaire ici qu'à de la littérature.  On doit ne pas séparer sa portée politique de sa grandeur esthétique: sans mettre en cause la phrase, sa structure, Delillo parvient à restituer une dynamique étoudissante faite aussi de ruptures et de nœuds. Epousant le dandysme de son personnage (qui sait évidemment le sens des asphodèles, collectionne le hors de prix, réclame la sensation d'une piqûre hypodermique, jouit des sensations extrêmes), il esthétise et souvent erotise tout comme Eric: une courbe des chutes de prix peut être lubrique; le vocabulaire du baroque (torsade, spirale, tourbillon, ondulation, alambiqué, fioriture) est appliqué à des objets et des scènes qui l'appellent peu en général. La rave est rendue comme "une émeute stylisée". Un paragraphe comme celui-ci :

 

     "Quelque chose passait entre eux, profondément, une compréhension bien au-delàdes significationscourantesmais qui englobaitaussi ces significations, de la pitié, de l'affinité, de la tendresse,la physiologie complète de la manœuvre neurale, du battement du cœuret de la sécrétion, un vaste sexusde stimulation qui l'attirait vers elle, de manière compliquée, avec le doigt d'Ingram enfilé dans son cul."

 

donne une idée assez juste de cet art conjoignant rupture et continuité.

 

 

     Une grande œuvre, tendue, nerveuse qui ouvre de multiples questions: que dit la fin d’Eric sur le système dont il était le plus beau fleuron, le chiffre le plus secret ? Sa course à la perte sacrificielle renforce-t-elle les forts comme lui disait indirectement Vija? Le capitalisme a-t-il un dehors? Le Capital autant que la technologie peut-il "aller dans un sens comme dans un autre", dans une réversibilité folle? Le narrateur n’a-t-il pas le sentiment d'écrire vainement des milliers de pages comme Lewin / Sheets ...?(5)

 

 

 

  Rossini le 20 septembre 2012


 

NOTES.

 

 

 ( 1 )«C'était l'éloquence des alphabets et des systèmes numériques, pleinement réalisée sous forme électronique à présent, dans l'état zéro-un du monde, l’impératif numérique qui définissait le moindre souffle des milliards d'habitants de la planète. C’est là qu’était l’élan de la biosphère. Nos corps et nos océans étaient là, perceptibles et entiers.»

  

 (2) Le "reste" étant le temps irréel?

 

(3) "Il était superficiel de prétendre que les chiffres et les tableaux fussent la froide compression d'énergies humaines désordonnées, toutes sortes d'aspirations et de suées nocturnes réduites à de lumineuses unités au firmament du marché financier. En fait, les donnéesmêmes étaient vibrantes et rayonnantes, autre aspect dynamique du processus vital." Le chiffre, le calcul est au cœur d'un autre roman de DeLillo:   

 

(4)"Il négociait les devises en provenance de toutes sortes d'entité territoriales, nations démocratiques modernes et sultanat poussièreux, républiques populaires paranoïaques, Etats rebelles interlopes dirigés par de jeunes mecs défoncés." (p.74)

 

(5) "C'était une foule neutre, étrangère à l'anxiété et à la souffrance, et que vitrifiait l'obsédante répétition.(...) Mais il se sentait vieux, à les regarder danser. Une époque était venue et repartie sans lui. Ils se fondaient l'un dans l'autre pour ne pas risquer de se ratatiner dans l'individualité."

 

(5) Dans l'œuvre de DeLillo, un autre grand roman du calcul et du cerveau, L'ETOILE DE RATNER (1976/1996).

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9 septembre 2012 7 09 /09 /septembre /2012 08:08

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  "On va de l'avant" (p.196)


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"-Alors tu crois au destin ou quoi?
(...)
-Peut-être pas pour tout le monde.» (p. 278 )

 

 

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  "Ils y étaient: ils pouvaient tout se permettre" (p.194)

 

 

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   Jonathan Dee dont l’éditeur français (Plon) sort cette année un autre de ses livres intitulé LA FABRIQUE DES ILLUSIONS a écrit en 2010 LES PRIVILEGES : un livre subtil qui laisse à un moment donné l’impression (fausse) d’être en deux parties très distinctes et qui, avec force ellipses, parvient à nous raconter, sur un rythme et un ton vraiment inédits une success story qui nous éclaire assez froidement mais finement sur le (grand) monde tel qu’il va. Montons assez haut, dans le monde où tout est beau, accessible, achetable, monnayable, la pleine vie où seul l’avenir vous shoote à l’adrénaline....Dans cet univers, le mot sens n’indique qu’une direction. Rien d’autre.

 

 

  C’est l’histoire d’un couple (Cynthia et Adam) saisi à différents moments de son existence, le Temps constituant un des motifs profonds du livre (en particulier la haine du passé comme agent survital) : le jour de son mariage puis pendant les premières années des enfants; ensuite, quand April (camée à la beauté irréductible) et Jonas (en recherche de racines, d’authenticité avec la musique, pour commencer, en attendant l’art brut) ont grandi, c’est le décollage  vertical grâce à la fortune gagnée par le mari Adam dans les affaires qui sont tout sauf transparentes.... Heureusement, il y a une morale : les affaires transgressives permettent de créer une fondation qui veut (tout bonnement) rendre le monde meilleur et qui permet aussi (c'est la morale) de devenir encore plus riche : le quartier des écoles fréquentées par les enfants, les quartiers de leurs appartements, les appartements eux-mêmes qu’ils habitent en disent long sur l’irrésistible ascension de ce couple qui réussit à vivre dans une bulle forteresse.



  Adam, le père, est sportif, obsédé par la jeunesse de son corps qu’il entretient par la course et la musculation. Beau, il fait jouir et rire sa femme et ne cesse de l'aimer et la célébrer; dans les affaires, donc dans la vie, il déteste les méditatifs, les personnages négatifs, prend rarement du recul pour réfléchir (sinon en chiffres et en millions-milliards) et ne pense à se démener que pour ses enfants et la belle femme de sa belle vie.... Sa bonne conscience est assurée : il crée de l’argent sans réellement voler qui que ce soit et ses calculs tiennent compte avant tout de la gestion des risques.
  Meneur, il inspire la confiance et passe pour un «génie mystique et héroïque»: il refuse de croire au destin, au karma, à la chance. Il ne croit qu’au futur, repousse, parfois avec difficulté, tout ce qui ressemble au passé. Son associé Devon, son homme à tout faire (surtout le sale) le décrit comme un tueur sans conscience, sans mémoire. Lui, voit sa réussite comme une preuve de noblesse : il est un magicien capable de prodiges avec les chiffres et dit avec fierté qu'il imprime sa marque au monde.


 Elle, Cynthia (ou Cyn) est sublime de beauté et l’âge venant, demeure longtemps mystérieusement belle (tard, tout de même, un peu de botox ou quelque chose de mieux aura fait l'affaire):  excitante aux yeux de tous, elle ne trompera jamais Adam. Elle s’occupe avec soin des étapes de l’éducation des enfants (un principe, la confiance qui, (souvent) trahie, se rachète à n'importe quel prix :elle fait maquiller un accident qui engage April), suit une psychanalyse, dispose vite d’un chauffeur (un incident dans le métro lui fit connaître les risques du monde d'en-bas), d'une secrétaire qui s’occupe de tout pour elle. Cyn s’investit assez vite dans les associations de Charité qui sont aussi une couverture pour la réputation de son mari: sa Fondation, une des dix plus riches de New York, lutte contre la pauvreté aux Etas-Unis et dans le monde.... Quand elle apprend que son père est mourant en Floride son premier réflexe est de vouloir acheter la clinique de soins palliatifs qui le soigne... Du genre rétractile et venimeux, elle ne croit jamais aux bonnes intentions des autres (1), dit ce qu’elle pense d’autrui en méconnaissant le sens de la nuance et en refusant d’écouter les griefs des autres. Elle cherche toujours à se démarquer: elle ne doit rien à personne, ne veut ressembler en rien à qui que ce soit, surtout dans la formation des enfants à qui finalement elle laissera tout faire : elle partage avec Adam cette idée d’auto-création de soi dans le nous familial autarcique qui forge et affirme solidement leur destin. La haine du legs, de la dette est leur fonds.


    Bref voilà une famille qui croit à sa façon en l’idée de famille mais en n’attribuant que des limites très strictes à cette notion conçue comme alibi et arme de défense aussi redoutable qu'expéditive. Une famille qui ne connaît que les siens (un périmètre d'affection réduit), possède peu d’amis, fréquente des relations qui jouent du donnant donnant et du win win -et encore.... Un couple aimant qui ne manque jamais de rien
(peut-être justement du manque...ce que récuse Cyn) et qui doit changer de numéro de portable tous les six ou huit mois....En bas, il y a des envieux qu'il faut tenir à distance. Des vacances à Anguilla (qu’on  décommande sans remboursement), un saut de puce à Londres sur un coup de tête, des habitudes à Amagansett..., le titre du roman s’impose : ce couple faustien semble avoir un don: la grâce est descendue sur lui (même si Adam récuse karma et autres foutaises) et ainsi Cyn et Adam paraissent produire de l’aura. Pour ce duo porté par une foi implacable en l'argent et en lui-même, l’aubaine dure et les avantages que confère cette libéralité exceptionnelle les fait vivre dans la plus grande «normalité»: le fils Jonas se veut pauvre, tente, en réaction, une existence quasi-monastique, et April, la pauvre petite fille riche, que peut-elle faire sinon se droguer et appeler au secours ses protecteurs? Assez vite, personne dans cette belle famille unie ne sait ce que veut dire hors de prix. Mais le privilège n’en est un que pour les jaloux, ces parasites, et il est vécu au contraire comme la récompense conquise d’une «philosophie» bien spéciale de vie : «Même parmi les investisseurs du fonds, il y avait des gens pour penser qu'un homme dans la position d'Adam ne devrait pas faire d'affaires en Chine. En majorité, pour le meilleur ou pour le pire, ses employés le pensaient apolitique, mais ce n'était pas vraiment la réalité. Il avait clairement conscience que ce qu'il faisait ici affectait bien d'autres fortunes que la sienne. L'argent était un système en soi, un langage en soi, un principe directeur en soi. Dans une situation donnée, l'argent qu'on injectait avait pour effet de libérer le potentiel de chacun. Vous deveniez peut-être riche, d'autres autour de vous devenaient peut-être riches et pas vous, mais dans un cas comme dans l'autre, apprendre la vérité sur sa propre nature devait être bénéfique.»(j'ai souligné)


   
  Cette visite de la forteresse Morey (more money?) est déjà passionnante en elle-même: on vit de l’intérieur (mais même cette notion d'intériorité est remise en cause dans ces pages) ce qu’est devenue pour certains «l’idée de l’Amérique» comme le soutient Adam, les valeurs, si on ose dire, d’une petite classe régnante, son repli conquérant, ses médiations immédiates, ses désirs comblés à tout coup, sa philanthropie d’investissement, sa liquidation de la mémoire, son exil hors de l’Histoire, son ignorance de la violence (Jonas, au premier coup reçu rentre vite dans le giron du dollars), de l'art, de la culture - sa vie off shore, hors sol où tout est artificiel y compris (et surtout, significativement) la récupération de l’art brut.


             Cependant le livre de Dee vaut surtout pas son esthétique et ce qu’elle induit. Vous ne lisez nullement une fresque avec étalage de la puissance
obscène inscrite dans les objets, les propriétés : c'est plutôt un regard (presque) neutre sur un grand monde tout étroit, ouvert sur rien d’autre que lui-même - autrement dit, pas grand-chose. Rien d’obscur, de complexe en apparence dans cette prose: pas d'appel aux théoriciens du Capital, pas d'emprunts à wikipedia ni aux sociologues: une narration fluide, sans apprêt de pamphlet, sans dénonciation virulente, sans démonstration explicite, sans parti-pris surplombant affiché.
  Dee place tranquillement ses pièces comme dans un jeu de Mikado un peu spécial où, au lieu d’en enlever une avec méticulosité, il s’agirait d’en ajouter sans (avoir l’air de) rien toucher. En même temps, et l’impression est très singulière, l’ensemble apparaît peu à peu comme une série de bombes à fragmentations qui explosent doucement au fur et à mesure dans la tête du lecteur qui doit faire face à deux éléments perturbants : tout est fait pour brouiller la notion grossière de cause et le sens de toutes les actions et réactions de cette famille n’est ni donné ni jugé directement. Le lecteur fondamentalement attaché au naturalisme toujours causal et explicatif en est pour ses frais - même si, il faut le reconnaître l’option du fils Jonas pour l’art brut est un peu forcée et trop allégorique, tout en étant parfaitement développée, et même si la scène de Cyn allongée contre son père mourant en dit un peu trop. Pour le reste du roman c'est au lecteur de construire un réseau d'explications qui ne supportent rien de sommaire et, avant tout, tiennent compte d'une ironie feutrée (3).

  Avec pareil refus de grandiloquence, peu d’écrivains contemporains ont réussi à éclairer de façon sereine et oblique la mort du sens au profit du cynisme innocent et de l’inconscience tranquille et meurtrière pour ceux, innombrables, auxquels on fait la charité  capitalisée comme à ces Chinois enfermés dans une usine et un décor sale et toxique....

 


   Horror vacui se dit soudain Jonas devant un mur couvert de dessins bruts d'un dessinateur qui le retient peut-être prisonnier ... Horror vacui? Leur désert avance (4).

Rossini 


(1) Surtout pas de celle qui tint compagnie à son père que Cynthia avait presque oublié et qu’elle renvoie contre 100 000 dollars....

 

(2) De ce point de vue, la photo de couverture choisie par Plon n’est pas judicieuse.

 

(3) On comprend pourquoi Franzen aime l'art de Dee.

 

(4) Les derniers mots reviennent au rebelle de papier (monnaie) de la famille, le fils, Jonas, de retour dans le ventre protecteur. Citons-en quelques-uns:" Il avait quelque chose à leur dire, à savoir qu'il les comprenait enfin. Ils possédaient plus d’argent qu’il était possible à quiconque de dépenser - une quantité d'argent telle qu'il leur fallait engager des gens rien que pour les aider à le distribuer - et pourtant, au lieu d'arrêter, son père travaillait plus dur que jamais, gagnant des sommes folles, des sommes obscènes, comme par enchantement. C’était comme quand les gens demandaient:avons-nous vraiment besoin de tous ces missiles nucléaires? Combien faut-il pour que ce soit trop? La bonne réponse, c'est que ce n'est jamais trop, puisque la question n'est pas le besoin, la question est de se sentir en sécurité dans le monde, et peut-on jamais se sentir assez en sécurité? Non. Non. Le succès est une forteresse dont les murs tremblent constamment sous les coups de boutoir de la peur. Tout ce que vous avez fait hier ne signifie plus rien: dès l'instant où vous perdez le contrôle sur ce que vous avez bâti, la ruine menace. Votre plus grand désir du strict point du vue de l’évolution, c'est d'avoir la mémoire courte.»(j'ai souligné le darwinisme spécial).

  Vous tenez le grand roman du vide cinétique et replet (5).

(5)Il y aurait beaucoup à écrire sur l'univers des PRIVILEGES et celui de COSMOPOLIS....

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4 septembre 2012 2 04 /09 /septembre /2012 10:05

   
       Encore assez peu connu, Alain Deneault, philosophe de formation (1), peut passer dans notre monde du Spectacle fabriquant de consensus blasé (y compris dans ses indignations) pour un penseur radical du système capitaliste.... Curieux de bien des aspects scandaleux passés sous silence, il souhaite seulement faire œuvre de pensée critique. Il possède un poste d’observation idéal avec le Québec et sa proximité des Etats-Unis qu’il connaît de l’intérieur (on pense à son article sur le Delaware).

       
  Comment faisons-nous l’économie de la vérité? Telle est la question que nous voudrions lui poser, question inspirée par ses riches contributions.  

  Ce qui frappe d’emblée : voilà un observateur exigeant qui a en vue l’empire du chiffre, du quantitatif ( Faire l’économie de...), du prix de toute chose (au sens moderne où "la chose est la mesure de tout homme") et qui sait écrire avec rigueur et ironie: Deneault donne tout leurs sens aux mots, à leur histoire (son article sur Tarde), surtout quand ce sens est tout simplement court-circuité (comme dans le cas des paradis fiscaux (2)) au point de détacher le langage de la réalité. Sensible à la mystification des discours, il sait repérer le piège de la langue des technolâtres (on se reportera à sa belle analyse du mot gouvernance ou des alibis du «développement durable»), et peut, à l’inverse, en proposer d’autres comme l’étonnant blasement.
   
  L’unité qu’il propose aux pages qui vous attendent serait contenue dans la notion de censure (et d’auto-censure (3)), soit l’intégration des sujets (souvent à leur insu) à un système qui combat le vouloir et le penser, la démocratie réelle, par l’apparence de démocratie.
  Sur ce plan et en n’hésitant pas à employer encore de vieux mots devenus tabous (comme idéologie - en reprenant les analyses d’Isabelle Garo), Deneault livre de belles réflexions sur les régimes de la Force : dans tous les cas, il s’agit d’imposer le silence, de faire taire soit par l’ignorance imposée (il pourrait s’attarder à l’avenir sur l‘Ecole), soit par la pression des armadas d’avocats, soit par les nobles Récits de journalistes ou d’historiens zélés. Priver de parole ou tout noyer dans un bruit de fond : la censure gagne presque à chaque fois.

  
     La deuxième partie de son recueil, amorcée dans 
FAIRE L’ECONOMIE DE...(article central à tout point de vue, fondé sur l’ambivalence de l’expression Faire l’économie de...), prend acte de l’empire implacable du sport, de sa nécessité à l’intérieur du champ économique. Après Veyne, il reprend la formule de Juvénal (du pain et des jeux) et en montre les développements et ajustements contemporains.
    Dans cette partie plus spécialisée, l’épisode du choix des Jeux olympiques de 2012 avec l’insistance sur l’esthétique de Leni Riefenstahl est particulièrement significatif. On retrouve dans ces pages quelques thèses déjà connues : le sport est exaltation et dépassement des contraintes justifiant, pour les faire accepter, celles qui pèsent sur les autres citoyens ; il est esthétisation du régime économique, sa mise en scène infantile ; il est métaphore du capitalisme. En partant d'une observation de Chomsky, il prend la mesure du débat dans le sport qui lui paraît être le dévoiement de la pulsion de débat démocratique.

   Mais la thèse du livre est toute contenue dans son titre : économie de la haine.

     L’auteur pose que le fin mot de notre culture est dans l’économie. Economie qui se décline à tous les niveaux de l’existence et qui se manifeste essentiellement dans le chiffre, la numérisation, la comptabilisation de tout - dans l’équivalence générale. Qui promeut (grâce au divertissement, en particulier sportif mais il faut compter aussi sur la mode et, plus largement, la consommation) l’économie des sujets adaptés, intégrés et qui pousse vers les marges ceux qui n’ont pas de titres à se faire connaître, hors la soumission. Economie qui encourage à l'indifférence aux cruautés réelles des effets économiques.
     Economie de ce que coûte (humainement) l’économie.
    

   Mais, dira-t-on, économie de la haine, en quel sens? Deneault conclut son recueil avec «un poème théorique» explicite.
   Après avoir été prédatrice, l’économie (devenue) mondiale qui empile les colonnes de chiffres hautes comme des gratte-ciels est nécessairement destructrice (il en donne des exemples accablants, Equateur, Mali) de populations, de cultures et, thèse connue, destructrice du sensible, de la chair du monde, de la vie. Il ne s’agit plus de haïr ceux qu’on laisse en chemin mais faire l’économie de cette haine, de ce rejet, de cet asservissement, de cette exploitation  "heureusement" cachés sous des chiffres, des mémos, des compte-rendus, des expertises bétonnées.
  Où l’on retrouve en quelque sorte la censure (psychique) encouragée par les communicants et les rodomonts bien en cour.


   Ce livre est un hymne au livre, au récit, à la parole («Cette parole rare et cette écriture consignée résultent d’une exigence plus forte que l’inertie de l’époque» : ainsi s'achève le volume). En le quittant, il nous vient une autre question: que font les romanciers (français, en particulier), que content-ils de ces comptes de la folie ordinaire?


 

  Rossini

 

 

 

NOTES

 

 

(1)Il n’ignore pas les acquis de la psychanalyse : dénégation, refoulement, perversion, psychose (numérique), névrose (savante) sont des concepts actifs dans son livre.

(2)Une analyse remarquable.

(3)Censure prise dans un sens large et sous des formes particulièrement variées.

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1 septembre 2012 6 01 /09 /septembre /2012 06:19


           Irvin Yalom est un écrivain célèbre et populaire qui a réussi à raconter de façon romanesque certains aspects des vies de quelques grands penseurs (Nietzsche, Schopenhauer). Dans son dernier livre, LE PROBLÈME SPINOZA, il s’attaque à un des êtres les plus exceptionnels de l'humanité. À qui peut bien s’adresser ce roman fondé sur les récits parallèles des vies du génial Spinoza et d’Alfred Rosenberg qui fut un des grands idéologues du nazisme et qui semble avoir été fasciné par le rédacteur de l’ÉTHIQUE?

    Le spécialiste de Spinoza y verra beaucoup de fiction, de simplification et trop peu de pensée. Tous les Kershaw de la terre, tous les spécialistes de l’époque et de Rosenberg relèveront les lacunes, les facilités et les inventions reconnues par Yalom lui-même en fin de volume.
    Le béotien dans les deux domaines apprendra certainement un peu ou beaucoup dans ces assez pesantes mises en scènes et en dialogues (souvent peu vraisemblables comme le reconnaîtrait le conteur) de pensées ou de «réflexions» (ce que Yalom nomme "roman d'idées"), de destins si incommensurablement différents même si Yalom se refuse au réalisme ou au naturalisme pour ne garder comme cadres de référence que quelques effets de réel. Yalom est comme on le répète un conteur (avec les effets de loupe et d’ellipses que suppose ce choix générique) qui suit dans ces pages le cheminement d’une méditation sur le Mal et surtout sur l’exclusion, celle de la quasi-perfection qui veut (se) rendre libre et celle de l’enfermement aveugle dans la haine dont on peut échapper sinon par Spinoza du moins par Freud - Irvin Yalom suggérant un lien entre les deux penseurs (1).
    Son originalité n’est pas dans la tentative de reconstitution de la pensée quotidienne de Spinoza (elle manque de profondeur et rabaisse Bento en une version qui semble doublée comme on dit au cinéma) mais elle est dans le risque qu’il prend avec une composition alternée autour de deux êtres opposés comme rarement, l'un auteur d'un texte exceptionnel qui hantera pour le meilleur des siècles de pensée et l'autre responsable de textes abominables qui serviront au pire. Au lecteur de dire si le défi valait la peine d'être relevé ainsi.

 

    Il reste qu’une histoire avec Spinoza se doit d’être, d'une façon ou d'une autre, spinoziste. Peut-il y avoir une esthétique, un romanesque spinozistes? Tel ne fut pas le problème d'Irvin Yalom.     

   Qui sait? Le conteur a peut-être donné l'envie de s'y affronter à un lecteur qui n’entre dans aucune catégorie sinon celle de l’imprévisible nécessaire et à la place duquel il est vain de parler....

 

Rossini


    NOTE


(1) Comme il invente Franco auprès de Spinoza, Yalom introduit (un peu lourdement) Friedrich Pfister, jeune psychanalyste, disciple supposé de Karl Abraham qui cherche à aider le sphinx Rosenberg en pensant parfois à Spinoza....

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27 août 2012 1 27 /08 /août /2012 12:11

"Le silence se fondait dans le silence." (page 57)

 

 

            On vient seulement de traduire un roman de l'écrivain argentin Juan Filloy (1894/2000), auteur prolifique soucieux de contraintes qui n'auraient pas déplu à, disons, l'OOliPOO. Contraintes que s'impose aussi, à sa façon, Optimus Oloop.

 

  Un roman du chiffre, de l'amour chiffré, des chiffres de l'amour, de la circulation en tout sens, de la conversion des extrêmes, une œuvre hantée par l'horreur du marasme et par la joie (menaçante) de l'eau, du bain, de l'immersion (1).

 

  Optimus Oloop, tel est le nom du protagoniste. Un héros à la fois grincheux, antipathique, généreux, attachant (ayant résidé à Larrea 700) dont le nom et le prénom contiennent quatre O : on s’attend à une forme de perfection encore inconnue : on verra qu’il ne faudra pas exclure le serti baroque.
  OOOO : quatre points cardinaux qui diront le vide, l’échec ou le succès grandiose. O de la perfection ou 0 du Néant dont la vie ne serait qu’un paravent et les 1000 conquêtes une vaine entreprise? OO d'Apollon ou / et  OO de Dionysos?

  Un Finnois à Buenos Aires : n'en doutez pas, les contraires  s'attireront, se mêleront, s’en mêleront. Les antithèses se dévoreront, les métaphores fourmilleront. "Deux particules hallucinées"? Le matérialisme et le spiritualisme, leur caricature aussi, baignée de maternalisme, vont en venir aux mains et aux échanges...Le masque de marbre apollinien virera soudain au rictus effrayant d'un sabbat de sorcières. L'instinct le disputera à la raison.

  Plutôt que d'écrire ses cahiers à l'aube, imaginez un Valéry se mettant à fréquenter Breton et des voyantes swedenborgiennes, s'abandonnant aux charmes de la dromomanie et du surnaturel profondément naturel....

 
 
 

 
    Dès les premières pages il apparaît que le O menace de ressembler à la grande roue d’une foire foraine d’un dimanche de la vie peu commun où les hauts et les bas s’enchaîneront sans réserve et en tout excès. Vous verrez ici et là que l'on peut dégringoler vers le haut. Le looping sera une figure de base, ce qui donnera d’intenses moments maniaco-dépressifs, hébéto-rageurs..Op sera capable de passer de la stupeur à la scrutation analytique, froide et insistante. Sens sans dessus dessous. 
Sans hasard, reviendra l'image classique du gant retrourné dans une œuvre où, malgré l'omnipotence de la parole, certaines scènes font immanquablement penser à du muet.


 Les registres vont se frotter, les genres se bousculer, les références littéraires exploser en feu d’artifice : le rocambolesque défiera le tragique, le poétique provoquera l’héroï-comique, le télépathique platonique torride côtoiera la gaillardise libidineuse et le donjuanisme rencontrera l'atone paroxistique. Parmi ces oscillations, le philosophique déréglé,  avec en basse continue un narrateur sentencieux qui alterne la hauteur de vue et la platitude la plus sereine.
Dans le livre de Juan Filloy il faut vous attendre au plus étrange.


   Un dimanche dans la vie de Op(timus) Loop, le statisticien hors pair qui fait chiffre de tout,  l’homme à la vie «ordonnée comme une équation mathématique», l’individu soumis au martyre de l’auto-discipline, celui dont chaque meuble est «un entrepôt bourré de données chiffrées, de rapports, de compte-rendus d’études et d’expériences» sur tout (aussi bien le nombre de parapluies égarés que celui des virgules dans les textes de lois ou les données de la prostitution (2)), l’être à l’infaillible méthode devenue chez lui fonction organique qui, après bien des tentatives et des tentations avait décidé de ne pas vaincre au jeu le hasard.. Bref un solide homme d’oooordre.. .qui voyagea beaucoup et qui «persistait à se voir comme l’architecte héroïque de son destin». Quoi qu'il arrivât jusqu'à ce jour de dimanche 1934, Op dominait toujours rébellion, insurrection intérieure par la plus sévère des disciplines. Disons qu'il canalysait..

 De 10:00 du matin à 5:49 (le lundi donc). Du 22 au 23 avril 1934.

 

 Un dimanche dans la vie d'Op Oloop. Nous lisons, dûment daté et chronométré, le journal de sa journée.

  Un dimanche où rien ne se passe comme prévu.
 Un dimanche où il a convié des amis pour un repas rituel, le Banquet des 1000 qui tourne curieusement parce que tout a conspiré contre ou pour lui, on ne sait pas bien.
  Dès la rédaction des cartons d’invitation, son geste d’écriture se bloqua sur un S, celui de Senor. Un peu plus tard, au sudatorium il s’est heurté à des jockeys, puis un obèse le traita de fou, sans compter que son pédicure attira son attention sur la honte de sa vie, sa voûte plantaire. À quoi tient une vie qui promettait d'être parfaite! Les détails s’accumulant, la crise couve et peu à peu le bel édifice de défense de Op se fissure : le héros ne se domine plus, devient véhément, prend la mesure de son échec à vouloir tout régenter et  tout soumettre au cercle d’une routine férocement répressive : il donne des signes de chute physique et mentale ("imprécations, grimaces et tics nerveux"), il se met à ressembler au Rimbaud des Voyelles soumis aux chocs des synesthésies : un long moment, il en est réduit à demander aux taxis de faire indéfiniment le tour de la même place de Buenos Aires. Tours, méandres, spirales: le récit vous chahute.


  Mais qui est Op, comment devient-on cette espère de yogi pythagoricien menacé soudain par des spectres imprevus?


  Âgé de 39 ans, né à Uleazborg, Finlande, c'est un solitaire (un soi-disant Docteur en Solitude) à la carrure d’athlète, un noble descendant de Soren Oloop peint pour l’éternité par Van Ostade (l'hyperbole emportant le texte, rappelons qu'en fait, il ne mesure qu'un mètre quatre-vingts pour quatre-vingt-six kilos soutenus, rappelons-le, hélas! par des pieds plats avec durillons);  venu à vingt ans à  Buenos Aires, fuyant
en 1919 sa Finlande pour des raisons politiques, pérorant, discourant, méditant sur tout (le pourboire, l’amour, le bonheur, l’obésité, l’apéritif, le vin et la mélancolie, le steak et dieu, la haine et tant d'autres !), ramenant tout aux pouvoirs du cerveau car c'est en lui que tout est lié. Voilà donc un statisticien dont la vocation se révéla au service d’inspection du Comptoir du Bois d’Aabo puis à Helsingfors, s’appliqua en France (après quatre ans de survie sur un galetas à Montparnasse) où il s’occupa des morts américains de la grande guerre avec sa méthode et l’étendit à tous les domaines possibles (la démographie aussi bien que les différences entre Scandinaves et Latins). Un modèle de courtoisie et de bonnes manières pour ses six hôtes aux métiers hétéroclites (parmi lesquels un maqueraeu corse qui se croit messianique, un producteur de films, un étudiant, un capitaine, un contrôleur aérien...).

 

  Sur ces bases sommaires, il vous reste à découvrir les amours de Op, tarifées ou surdivine - ses fiancailles  avec Franziska (qui, vers 12:50 pile a alors vingt-deux ans trois jours et cinq heures), sa déclaration d'amour, son homélie de larmes à celle qui pourrait être "sa clé vitale de l’algèbre éternelle", ses instases et extases télépathiques, les surprises de ce Banquet qui en remontre à Platon lui-même..., la rencontre d'une fille conçue par pur angélisme mais qui traîne dans un claque de Buenos-Aires chez la célèbre madame Blondel...

 



  Comment cette quête de l'Undivisible, cette journée peu commune
finissent-elles ? Op finira-t-il dans les prairies bleues de la mort? Redeviendra-t-il le froid statisticien, connaîtra-t-il "le sentiment d'euphorie immédiate et vivace" qui balaie tout, "y compris l'amour qui assaillait son âme" ou sombrera-t-il par delà la folie et la raison. Sera-t-il "l'incarnation d'un théorème absurde"?


   Son goût pour la nage naturiste, son appétence pour la fusion préparent-ils une noyade mystique ou mortelle ou les deux?

 

 

  .Avant d'en arriver là, vous aurez le temps de goûter aux volutes d'un style baroquisé comme peu, fondé avant tout sur un vertigineux jeu de métaphores spatiales où le dedans ne se dit que par le dehors et réciproquement. Vous connaîtrez de grandes preuves de l'amitié, vous suivrez une belle méditation sur la folie de l'amour qui change la folie même, vous verrez Filloy se permettre toutes les audaces sans y toucher pour en dire long sur ses obsessions. Vous attend donc une somme de virtuosités fulgurantes qui rendent, même au sein de leurs éclats, la force silencieuse de "la candeur de l'antique animal", le  mutisme essentiel du monde.

 

 

  Rarement naufrage aura été aussi stellaire, rarement ébriété de parole aura rendu à ce point de fusion la force du silence.

 

 

  Rossini

 

 

NOTES :

 

(1)Saluons en passant mais une fois de plus la beauté et la pertinence de la couverture des éditions MONSIEUR TOUSSAINT LOUVERTURE)

(2)«Les mille filles dont j'ai consigné les attributs physiques et érotiques constituent un matériel scientifique permettant d'effectuer une quantité phénoménale d'analyses et de déductions. Ainsi, en me basant sur ce corpus, je pourrais vous révéler en un clin d'œil quelles sont les races, nations et zones les plus  prostituées de la planète; l’âge du dépucelage, la durée de carrière, les différents stades de désillusion des victimes du tapinage; les statistiques sanitaires du problème et leurs retombées éthico-sociales; le pourcentage de facteurs stimulants: misère, bas salaires, paresse, mauvais exemples, goûts de luxe, etc.; le tableau synoptique des causes biologiques: hérédité, tares congénitales, dégénérescence;la moyenne des revenus des tenanciers, souteneurs, filles de joie; les traits distinctifs entre « la route de Buenos Aires» et « la route de Shanghai » ; le mode de vie international des filles; et même les noms et surnoms les plus demandés sur le marché.»(page 182)

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16 août 2012 4 16 /08 /août /2012 07:06

"La politique, la négociation du pouvoir. Eros, la négociation du pouvoir"


               REFLETS EN EAU TROUBLE (p.56)

 

      L'écriture est-elle parfois, pour quelques écrivains, une forme de transe ou n'en entretient-elle que l'illusion? Doit-elle se contenter d'en donner l'illusion, fût-elle parfaite? 

 

 

    Un virage mal négocié. Une voiture avalée par l’eau noire, douce et répugnante d’un marais. Trois mètres de profondeur. La Toyota noire s’enfonce avec à l’intérieur un homme d’une cinquantaine élégante et bronzée qui parviendra à s’en extraire et une jeune femme dont nous allons "vivre" les derniers instants : comprimée dans l’habitacle de la voiture, elle est l’assaut de sensations, de pensées qui s’entrechoquent, s’annulent, s’engendrent, se chevauchent.

   L’un des projets repérables de Joyce Carol Oates : restituer les quelques secondes qui précèdent une mort accidentelle et contiennent une vie en charriant des blocs d'instants aux arètes vives malgré une invraisemblance que seul l’art peut sauver de l’artifice. 

 

   Un écrivain fertile


    Née en 1938, Joyce Carol Oates est célèbre depuis longtemps pour CORPS, EUX, LES MYSTÈRES DE WINTERTHUN, BLONDE, LES CHUTES, LES FEMELLES, tant d'autres.... On parle régulièrement d’elle pour le Nobel dont elle a le profil agréé... celui que n'avaient ni Nabokov ni Borges. Connue pour des thématiques récurrentes mais amples, Oates est aussi célèbre pour l’abondance de son œuvre qui divise bien des critiques(1). REFLETS EN EAU TROUBLE est un roman court qui condense nombre d'aspects de son talent.


    Un accident célèbre

 
    Pas besoin d’être expert en histoire des Etats-Unis : Oates s’attaque à un événement qui choqua l’Amérique. Pendant l’été 1969, sur l’île de Chappaquiddick, le sénateur Edward Kennedy, l'un des frères de JFK,  pris de boisson, perdit le contrôle de sa voiture et, après s’en être extirpé, abandonna dans un cours d’eau Mary Jo Kopechne sans vraiment l’aider et sans appeler le moindre secours. La justice fut clémente...L'opinion publique un peu moins.

     Dans le récit de J.C. Oates on ne parlera que du "Sénateur" mais on ne peut se tromper sur son identité : le portrait qui en est donné est fidèle aux images que tout le monde connaît (bleu transparent des yeux, sourire permanent, dents de porcelaine). L’héroine se nomme ici ELIZABETH ANNE KELLEHER plus connue sous celui de Kelly Kelleher
   ou Lizzie comme l'appelait son grand-père.


 

    Une voix, un rythme

 

 

   Pulsant comme le sac et le ressac qu'on entend dans l'île de Grayling, concentrés en une voix, des éclats s'imposent dans une focalisation mouvementée : phrases répétées qui cognent, dialogues isolés, monologues sinueux et haletants, appels déchirants, voix d'un narrateur-enquêteur (les éléments de reconstitution (animaux de l’île) de ces derniers instants, dépositions de quelques témoins)) tout concourt à une narration discontinue et repose sur une juxtaposition brutale. Nous sommes soumis à la claustrophobie que vit l'héroïne, au rythme explosé des radeaux provisoires qui surnagent alternativement dans sa mémoire. La victime s'interroge sans cesse sur la durée de son ensevelissement aquatique : le lecteur emporté par la force des morceaux de temps en oublie aussi la durée en épousant complètement son chaos.

 

 

 

      Un 4 juillet

 

      Un jour qui ne dit plus rien aux Américains. On hisse le drapeau, on fait sauter des pétards, on regarde d'un œil des feux d'artifices (2).

    Nous sommes dans le Maine, sur l’île de Grayling aux dunes immenses et étranges, chez Buffy St John (si belle), dans sa grande maison familiale. Des invités de haute volée (un ancien du MIT, un enseignant à Brown où Kelly fit ses études; d'autres encore, un architecte... etc. );
une journée entre amis politiquement proches avec, comme invité éminent, le Sénateur.

 

       Une journée que Kelly redoute parce qu'elle pourrait  symboliser pour elle son échec humain mais où elle va être tragiquement distinguée.
       
Tout bascule vers 20h 15. Tout a commencé quelques heures plus tôt.

 

    Un changement  soudain et radical

 
    Qui est Kelly au moment de ses 28 ans et 6 mois alors qu'elle ne se sent (déjà) plus très jeune? Une enfant élevée dans l’amour de ses parents (des républicains traditionalistes au parcours pourtant peu éloigné de celui des Kennedy), parents qu’elle quitta un jour à l'âge de 19 ans  ; une jeune femme qui fut une étudiante brillante en Sciences politiques (rédactrice d'un mémoire de quatre-vingt dix pages au sous-titre "le New Deal et l'idéal jeffersonien: les stratégies libérales en temps de crise", une maîtrise sur le Sénateur), une démocrate sincère, rédactrice dans LES ENQUÊTES DES CITOYENS de Carl Spader (qui n’est plus le grand Spader et qui la traite comme une dactylo), une bénévole luttant contre l’illettrisme, un ex-soutien actif de Dukakis dans sa campagne électorale vouée à l’échec (une dépression sérieuse s’ensuivit), une jeune femme très droite qui rejette l’égoïsme des petits blancs. Et l'auteure d’un article sur la peine de mort et les différentes façons de la donner dans les états américains.

    Au plan sentimental, peu d’éléments de sa vie privée émergent des remous de sa mémoire affolée : elle a longtemps écarté toute allusion à un certain G  et elle ne fait plus l’amour depuis un an tout en étant désirable. Depuis l’échec avec G, elle vit dans une sorte d’ascétisme: elle se réprime sur bien des plans, s’impose une discipline assez dure. Elle a épousé une norme, la norme de la jeune femme américaine (tout commença avec une histoire de strabisme). Optimiste, aimant la vie....Une défense pour cette femme pas exactement belle mais attirante..

    Et puis vient ce fameux 4 juillet. La voix du désir (mais désir de quoi au juste? C'est ce que cerne elliptiquement Oates) a retenti. Le Sénateur a pris l’initiative (sa langue sur sa peau à elle), elle avait un peu bu mais elle a cédé rapidement, petit Scorpion devenu soudain coquet et hardi:

 

 

«(...)Kelly avait changé d’opinion sur cet homme.
  Vraiment chaleureux, affable. Sincèrement intéressé par les autres. Et certainement intelligent.»


  Le texte le répète : elle a cru aux contes de fées...

    Le Sénateur 

    Né pour faire de la politique, cet homme affable, souriant en permanence est l’incarnation du pouvoir et de son prestige et le symbole des années 60 : il résume tous les charmes de l'homme puissant jusque dans une partie de tennis entre amis. Il est en réalité un maître du compromis et sa carrière n’est pas exempte de  petits calculs politicards. Dans l’habitacle de la voiture chahutée par l'eau boueuse, en criant sans cesse «mon dieu», il lutta pour sa vie, écrasa le corps de Kelly, laissa sur elle une de ses chaussures, s’échappa, n’appela personne pour la sauver: vers la fin du livre, la narratrice toute - puissante qui épousait le point de vue (éclaté) de Kelly, plonge soudain dans celui du politicien aux abois, truqueur, calculateur, veule. Petit.


    Un choix technique

 

    J.C. Oates pouvait choisir de raconter de mille façons cette aventure connue de tous. Sans minimiser l’invraisemblance (patente en bien des pages), elle décida de se / nous projeter dans le courant de conscience de la victime.
     Oates nous jette dans la conscience ballotée de Kelly
, dans les bulles de mémoire qui éclatent l'une après l'autre, dans les flashes de mots, d’images. Le recit fragmenté, sans linéarité repérable, solution classique depuis quelques décennies (ne l’écrasons pas sous des références immenses), tente ici de restituer quelques minutes d’une conscience qui repasse en accéléré le film "agité de spasmes et de hoquets" de sa mémoire avec quelques brusques prolepses aussi émouvantes qu’irréalistes et dérisoires.
    Le va-et-vient à partir de l’instant A (comme accident) est impressionnant et cherche à donner le vertige au lecteur. Oates veut nous loger aussi longtemps que possible dans quelques toutes petites secondes. On passe sans lien (à première lecture) du proche dans le temps au lointain dans l’enfance (le grand-père) ou l’adolescence (un premier amour manqué), du présent terrible (où est-elle? Comment se tourner? Comment respirer? Où est son pied?) à la journée écoulée rendue par bribes (le tennis, le baiser, le départ en retard), de l’eau avalée à ce qui précéda immédiatement la chute de la voiture (le côté fantastique du décor, avec une insistance sur les insectes se fécondant), de quelques étapes de la carrière de Kelly à des poussées d’espoir (il va venir, ils vont la sauver; elle se voit raconter l’histoire de la chaussure du Sénateur à ses amies rendues hilares...). L'aiguille du récit s'affole.

   Kelly s’agite, lutte, gigote, calcule sa position dans la voiture, cherche des solutions, pense à d’anciens problèmes de peau, revit la journée qui s'achève au fond du marais. Une belle mais discrète composition met en scène l’eau noire, mazoutée, fleurant l'égout, submergeante, enveloppante, douce et répugnante, implacable et l’air vers lequel tout le corps de Kelly se tend (retrouvant un geste archaïque)...Un roman qui montre comme bien peu le combat contre l'eau et pour le souffle. Inoubliable, la tétée de la bulle d'air...
    Tout se bouscule, se téléscope, tout est concassé, brassé au point que parfois, faute de contexte on ne sait plus à quel instant biographique renvoie telle réflexion ou telle phrase..

 

   

 

     Ce que contiennent quelques secondes

 

   La discontinuité narrative (qui n’évite pas certaines facilités (le souvenir du bain moussant pris la veille!), ni l’attendu (le rapprochement de la naissance et de la mort) ni  l'allégorique ou le symbolique (la poupée ("au trou entre les épaules, comme un vagin étrange et mutilé, là où la tête a été arrachée"), ou tout à la fin, le retour à une scène d’enfance obsédante)) rend tout de même parfaitement (en étoilant le temps du narratif) les sensations, les impulsions, les répulsions (y compris celles nées du corps du Sénateur), les pensées, les impensées de Kelly, son impuissance, son courage, la défaillance des mots, tout en ayant recours à un trait prévisible et déjà largement utilisé dans d’autres œuvres : la répétition.
        Les mêmes mots, les mêmes phrases, les mêmes descriptions, les mêmes scènes reviennent, obsédants, lancinants, étouffants. L'eau monte, les souvenirs montent eux aussi, radeaux et mirages: G, le clair de lune, la douleur à la jambe, le souvenir d’enfance, l’auto-encouragement, la volonté, la concentration de l'âme, l’eau noire, les bulles d’air, la venue prochaine du sauveur, l'obsession du salut à n'importe quel prix - ce qui nous emporte étant moins le ressassé que la pulsation de la répétition.

 

    Oates rend l’instant fait de tous les instants qui comptent soudain sous l'effet du choc, sans négliger d'imperceptibles ellipses, lourdes de suggestions.

 

 

 

     Ce livre n'est pas qu'un procès de plus, heureusement, même si ça et là l'emploi du vous adressé aux lectrices ainsi que l'utilisation du mot impersonnel ou encore quelques bonds dans la conscience du Sénateur ne laissent guère de doute. Le lecteur dira si pour lui la technique a été dépassée par l'élan de cette transe d'écriture où si elle n'est restée qu'une technique. S'il a résisté au flot des habiletés rhétoriques ou s'il s'est abandonné avec empathie au flot égarant qui touchait en lui une eau bien boueuse. En tout cas on ne peut que saluer la réussite de cette bulle d'instants qui nous fait vivre en même temps un ralenti intense et un accéléré fatal.

 

   Un mot troue toute la narration, noir, énigmatique:"perdus".

 

  Rossini

 

NOTES

 

(1)Pensons aux phrases assassines de J-Y Petillon : "Il est difficile de parler d'elle: elle écrit plus vite que son ombre, plus vite qu'on ne parvient à la lire, et pourtant elle se lit vite". Plus loin :" (...) Oates semble avoir mis sa machine à écrire sur pilote automatique. Mais en même temps il lui arrive, tel un medium dans une sorte d'état second, de capter sur son radar psychique des points sensibles de l'"âme" américaine."(J'ai souligné)

 

 

 (2) "Un jour férié qui avait perdu son sens mais était férié pour tous les Américains ou presque. Des fusées rouges, fixes, aveuglantes, des bombes qui explosent en l'air."(page 134)

 

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12 août 2012 7 12 /08 /août /2012 05:21

  " "Oh, Saul!" criai-je encore.

   Ma seule pensée (je pouvais penser et hurler en même temps) était la fuite.

   Fuir ce point que nous avions atteint." KAROO (page 461)

 

 

 

Fuir. KAROO est l’un des grands romans de la fuite. Non sur les routes, dans des voyages où l’on ne se quitte jamais vraiment...Sauf peut-être dans un voyage intergalactique avec Ulysse comme protagoniste. Surtout fuir comme une chambre à air fuit, comme une bonde s’ouvre soudain sous une pression extrême, comme un sphincter mangé par la maladie. KAROO, qui aurait pu s'appeler L'HOMME SANS ASSURANCE, le roman de la débondade presque impossible? Il y a l'art.

 

 

 «Une fille âgée de quatorze ans abandonne son enfant pour qu'il soit adopté. Presque vingt ans plus tard, l'homme qui a recueilli l'enfant, maintenant séparé de sa femme, fait la connaissance de la fille à Venice. Cet homme est un scénariste quasi légendaire spécialisé dans la réécriture de mauvais scénarios et le remontage de films ratés. Il est allé à Hollywood pour travailler sur un film dirigé par Arthur Houseman qui, pour des raisons de santé, n’a pas pu finir le travail lui-même. Leila, après des années de lutte pour percer en tant qu’actrice, est la star du film que Saul est venu arranger. Il tombe amoureux d'elle. Il finit par lui présenter son fils adoptif, Billy, en première année à Harvard. Ni la femme ni le jeune homme ni même Saul (1) ne savent qu'ils sont mère et fils. Leila et Billy tombent amoureux. Ils ont une liaison qu'ils cachent à Saul. En route pour la première à Pittsburgh...» la mère et le fils meurent dans un accident dont Saul est le seul rescapé.

    Tel pourrait être le pitch du roman de Tesich (1942/1996) : tel est le pitch du livre à succès (cinq cents mille exemplaires en six mois) d’un journaliste qui après une longue investigation a compris ce qui s’est passé dans ce remake assez libre de la tragédie de Sophocle. Tel est également le pitch du film que Cromwell, le producteur de cinéma le plus aimablement cynique et le prédateur le plus cultivé qui soit (il n'a même pas le "bon" goût d'avoir le goût du kitsch qu'ont ses confrères) veut faire adapter par Saul lui-même....Lequel a en lui un autre scénario, réécriture d'Ulysse-Oedipe...

 

    Tel est presque le pitch de KAROO (2), le roman de S. Tesich qui fut unanimement salué cet hiver par la critique qui découvrait un écrivain mort en 1996. Seulement le livre que nous avons entre les mains ne se résume pas, et même rend haïssable le mot et la pratique du mot pitch qui en dit long sur une industrie culturelle mortellement pressée.

 

 

 

      Écrire, désécrire, réécrire, revivre, vivre: l'écriture et la vie, "la sortie du paradis des imbéciles", l'échappée d'un enterré vivant sous le poids de son passé, d'un survivant qui s'est pris pour Dieu, voilà les sujets d'un livre construit comme un anneau de Mœbius. Dit autrement : comment sortir de la prison du Cercle des banalités, comment faire trou dans la trame omnipuissante du monde nihiliste?

 

   Saul Karoo (la cinquantaine bronzée, ventrue) a donc fait fortune en réécrivant de mauvais scénarios. Faiseur émérite, il connaît parfaitement aussi bien l'endroit et l'envers d'Hollywood que les catégories poétiques d’Aristote qu'il sait appliquer avec talent pour redonner une apparence "artistique" à des répliques, à des scènes qui, sans lui, seraient d’une platitude de sitcom. On l’appelle le Doc (3). Lucide, cultivé, il repère vite ce qu’est le vrai talent et admet qu’il n’en a pas. Il n’a cru qu’en un seul de ses projets personnels, une aventure dans le futur avec Ulysse embarqué dans un vaisseau spatial. Elle reprendra forme et vie à la fin du livre.

  En route vers un divorce qui traîne à plaisir (c’est sans doute le moment de la plus grande intimité entre lui et Dianah), il voit régulièrement sa femme mettre en spectacle (dans des réceptions, au restaurant - partout, dès qu’il y a public) ses défauts, ses lâchetés et révéler les tares de ses maîtresses successives. Elle lui reproche surtout de négliger Billy, leur fils (adoptif).
  Bref, apparemment tout va bien dans le meilleur des mondes cyniques où le mensonge devient vérité, la vérité sonne comme une invention, le malveillant se distingue difficilement du généreux et où les autres ne sont que des objets dont on rit sadiquement ou qu’on utilise de façon sordide (comme la jeune Laurie).


    Ce roman du narcissisme, de sa prison, de ses miroirs éclatés en autant de témoins indispensables à la narcissine ne pouvait avoir qu’Hollywood comme décor même quand nous sommes à New York...Karoo ou comment toujours (se) plaire. Le sartrien assumer est le mot passe-partout qui ouvre toutes les portes de la mauvaise foi satisfaite et destructrice.


    La première grande partie du roman est un feu d'artifice d’auto-suffisance, de complaisance dans le mensonge, la (fausse) dépréciation de soi dans la soupe du mal et du bien indifférenciés, l'apothéose de l’indifférence à tout - sauf à soi.

 

  Tout bascule avec l’épisode Houseman auquel l'auteur (qui sait parfaitement ce qu'est la construction d’une œuvre) nous a préparé : rien d’innocent dans l’histoire à rebondissements d’une assurance maladie, dans l’épisode du homeless portant le manteau du père en poil de chameau et dans cette étrange maladie qui rend le «héros» capable de boire tout l’alcool d’un bar sans éprouver la moindre ébriété. La maladie est, depuis peu, sa santé.

  Arthur Houseman est un grand nom du cinéma, le dernier grand et il est en fin de carrière: Cromwell demande à Karoo de "transformer" le dernier opus du Vieil Homme alors qu’il n’y a rien à faire parce que c’est un vrai chef-d’œuvre aux yeux émerveillés du Doc qui l évoque avec la finesse que lui donne l'admiration. Il est le seul à saisir ce que fit Houseman : un trésor d’évocation de l’amour qui métamorphose les êtres en mobilisant une énergie radieuse et si dangereuse qu’ils se sépareront et survivront à la mort de l’amour en eux, à la tragédie de «nos ressources limitées» qui se contentent d’apprivoiser des fantômes.
    Dans le film du Vieil Homme, une jeune femme joue les serveuses: Karoo l’a identifiée (grâce à un rire entendu
au téléphone plusieurs lustres auparavant) comme étant la mère de Billy....Il la retrouve, commence à vivre avec elle et va lui présenter son/leur fils: d’un voyage à trois en Espagne on retient que l’inceste n’est pas loin...En même temps, il rend à Cromwell sa copie du chef-d’œuvre trahi, reconstruit de façon lamentable la tragédie de Houseman (lequel avait coupé toutes les scènes avec Leila) devenue comédie (très musicale) mais promettant un succès fou.
    L’inceste, le crime (par amour pour Leila) contre le sabotage d'un  film parfait: de créateur, il est devenu décréateur, créateur de néant. Comme le dit Karoo, les vers grouillent dans son cerveau....

    La première du film doit avoir lieu à Pittsburgh : c’est la partie la plus délicate du roman (le lecteur se demande si Saul ne nous (se)  joue pas une nouvelle pièce de son répertoire en annexant avec complaisance un nouveau territoire de son narcissisme) et il faut comprendre que le pire étant à venir le récit se ralentit, piétine, frôle le sentimentalisme d’un être au bord du bonheur comme d’un double crime (artistique et réel-symbolique). Le lecteur n’en croit pas ses yeux : le cynique devient bavard...comme ivre de babil. Avec sa meilleure comparse, sa femme, il nous répète même le numéro public de masochiste satisfait et faussement ivre....
    Puis, pour meubler l’attente de la première du film, c’est la décision d’aller visiter Fallingswater House, la villa de Franck Lloyd Wright, le changement brusque de direction, l’évidence terrorisante qui est l’aveu d’avant l’aveu, enfin l’accident obligatoire. Le coma de douze jours, le passage du JE au IL, le moment de la pure joie de (se) sentir, de voir, d’entendre, de penser, d’être, sans connaître son identité.
    Commencent alors la chute éclairante de Karoo (il devient semblable au homeless qui portait le manteau en poil de chameau de son père, il sombre dans la non-existence, il a du mal à être le Saul que tout le monde connaît, il s’appelle à son téléphone, il téléphone même à des morts) et la survie légendaire du couple de morts, légende fatalement exploitée par Cromwell, cannibale insatiable, vampyre assoiffé, producteur de néant, agent de big bang à l'envers qui décide de faire faire un film de l’aventure de Karoo qu’a rédigée un lauréat du Pulitzer de façon bien plus satisfaisante que Saul ne l’aurait faite. Nous sommes là, dans un roman qui les conjoint génialement, à la frontière entre un livre et une œuvre d'art.


     Il lui fallut
encore fuir.

Vers la mère, podagre, cuisinière de repoussants râgouts d’agneau. Vers un combat avec lui-même à force de pelletées de neige qui donneront une douleur au bas du dos, symptôme supplémentaire de la maladie de la vie qui est la sienne et pour laquelle il n'est pas d'assurance.

Vers un bain «de mères de toutes sortes», vers une demande de pardon, point focal du livre. Point de fuite. Point qui contient plus de choses qu’une bibliothèque. Point que les belles constructions des scénarios, des discours, des récits annulent. Point que la vie commune étouffe du mieux qu'elle peut. Et que le livre Karoo parvient à restituer en donnant à la fois les manifestations de la machine écrasante et la fêlure qui peut permettre une issue. Lisons cette extraordinaire image :

 

 

«La vie prise dans une boucle, comme l'eau dans les fontaines en circuit fermé, qui ne coulait jamais de nulle part et n'allait jamais nulle part, mais paraissait toujours vive et fraîche, dans son incessant manège.»

 

 

  Imaginez un tableau d'ESCHER que vous voyez sous tous les angles et ajoutez à l'œuvre du vertigineux dessinateur, un dessin qui parviendrait à vous faire sortir de cet univers carcéral et l'annulerait sans le détruire...Vous aurez KAROO....un grand roman sur la conscience inconsciente, la mauvaise conscience, l'identité bloquée, le moi repu de lui-même, substitut de sa vérité, sur la joie comme ouverture inconnue, sur le malentendu (le créateur d'un film parfait mettra à la porte le seul spectateur à l'avoir compris....),  un roman majeur sur l’écriture et la réécriture, sur leur puissance mythologique et métaphysique, sur la création et la décréation, sur l’Orient et l’Occident à partir d'une gnose originale (Ulysse homeless), sur le pouvoir létal de l’image et du Spectacle, un roman dont on voudrait lire à ses amis, à haute voix, les notations subtiles, les remarques marginales sur tout et rien (4). Car face à l'incomblable,  demeure l'art. "Sans foyer".

 

 


 

Rossini

 

 

NOTES

 

(1) Ce qui est inexact.

 

(2) Karoo signifierait en khoïkhoï "le pays de la soif"...

 

(3)«Cela dit, la plupart du temps je travaille sur des scénarios qui sont si mauvais que j’aurais pu les avoir écrits moi-même.»

 

 (4) Soulignons la contribution des éditions MONSIEUR TOUSSAINT L'OUVERTURE à la gloire de Tesich: la forme du livre est un plaisir supplémentaire.

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