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15 octobre 2012 1 15 /10 /octobre /2012 10:22




                                      1
La vie change vite.
La vie change dans l’instant.
On s’apprête à dîner et la vie telle qu’on la connaît s’arrête.
La question de l’apitoiement.

  Voilà quelques phrases écrites en janvier 2004 par Joan Didion. Longtemps les seules écrites par elle après la mort subite de son mari. Elles ouvrent un livre et lui donnent dans leur brièveté, dans leur italique un rythme qui ne nous quittera pas. Elles orientent le témoignage, dirigent la réflexion. Un nom (Gauvain: "Oui, sachez que je ne vivrai pas deux jours", dit Gauvain") et quelques autres mots hantés (des mots à eux ou non) reviendront aussi, en particulier “embourbé”.

    Trop peu traduite comme romancière ou analyste de la société américaine, malgré de belles pages de J-Y. Pétillon, Joan Didion a connu un certain succès en 2005 pour L’ANNÉE DE LA PENSÉE MAGIQUE.



  Le 30 décembre 2003, son mari, John Gregory Dunne décède subitement d’un arrêt cardiaque dans leur appartement de New York. À l’orée de l’année qui sera celle de la pensée magique pour Joan Didion qui devra vivre également, d'hôpital en hôpital, la longue maladie de leur fille Quintana.
   Mariés depuis 1964, tous deux sont des écrivains et journalistes (1), assez célèbres (John était en train de relire des épreuves de son "futur" livre, NOTHING LOST) qui ont aussi travaillé dans le cinéma (des scénarios), qui ne se concurrencent pas dans l’écriture (ils ont toujours travaillé sous le même toit, sans rivalités) et vivent dans un milieu aisé avec des relations influentes et efficaces : ils voyagent souvent en Europe et Joan a visiblement une tendresse pour Paris. L’œuvre de John comme la sienne reviendront souvent dans ses réflexions. Les citations du texte prouvent l'étendue et la qualité de leur culture (G. Manley Hopkins, Mann, Cummings, T.S. Eliot, etc.) .

 

    La rédaction de ce que nous lisons a été entreprise en octobre 2004, à un moment où Joan reçoit avec retard le rapport des  médecins qui furent appelés pour sauver John. Commence alors le recul de la pensée magique face à ce qu'elle pourrait appeler sa pensée géologique. ..

 

 

 
    On sait que l’on appelle pensée magique (1) et on croit comprendre très tôt le sens du titre. Avant de vérifier cette intuition, voyons la première caractéristique de ce livre : il rapporte de façon minutieuse, clinique parfois (c'est vraiment le cas de le dire), les réactions de Joan face au décès de son mari et à la maladie de Quintina. Sans se soucier de rien cacher, avec rigueur et émotion contenue, Joan parvient à une pudique transparence.
 
  Sa première préoccupation : bien relater les faits en partant des soucis de santé de Quintina entrée à Beth Israel North le 25 décembre, en revenant souvent sur les circonstances exactes de la mort de John, sur les cérémonies  qui suivirent et les épreuves de sa fille à New York puis à l'UCLA avant son retour au Rusk Institute.
   Malgré les zigzags, les embardées, les "défauts cognitifs" et les ressacs de la mémoire, on est frappé par le souci de précision de chaque  page (dates, heures même, localisation minutieuse, climat, température), par la minutie des détails (les médicaments, les machines médicales, les conversations), par l’honnêteté des nuances qu’elle apporte souvent (elle n’est pas sûre, ce n’est qu’une possibilité; ainsi : "Était-ce le 26 ou le 27 ou le 28 ou le 29, ça je n'en ai aucune idée.") Un point fascine chez elle et qui est sûrement un trait spécifique de sa “personnalité” : elle a une volonté tenace, presque farouche de savoir, de comprendre. Une de ses phrases récurrentes :

    Lis, apprends, révise, va au textes.
Savoir, c’est contrôler. (j'ai souligné)

   Ainsi a-t-elle beaucoup lu sur le deuil, les réactions au deuil (et pas seulement Freud ou Klein; un surprenant traîté de savoir-vivre...). Autre exemple : un matin, après une opération de sa fille, elle se plonge dans une étude scientifique de neurochirurgie; elle est devenue très compétente dans les types de coma ou les variétés de staphylocoques;habituée à se débarrasser de ses rêves en les racontant à son mari, elle se surprend depuis peu à vouloir les comprendre. Tout chez elle entraîne une réflexion, une mise en perspective:songeons aux chansons qui lui "parlent" depuis toujours (ON THE SUNNY SIDE OF THE STREET ou OVER THE RAINBOW) qui  ne lui paraissent pas du tout générationnelles et elle s'en étonne avant de trouver une explication subtile. Elle commence d'ailleurs son chapitre 18 par une réflexiont typique: n'ayant pas encore reçu le rapport d'autopsie et le rapport des urgences (elle s'était tompée d'adresse...), elle estime ne pas du tout connaître les causes exactes de la mort de John. C'est seulement à cet endroit du récit que nous lisons les  événements décrits par les intervenants du 30 décembre 2003: elle confronte alors sa mémoire au rapport et recopie sèchement et scrupuleusement les termes qui sont évidemment douloureux pour elle. Elle perçoit le décalage entre sa connaissance d'alors et les faits objectifs:son mari était mort alors qu'elle espérait encore. L'emmener à l'hopital était inutile, tout le monde le savait, sauf elle. Elle fouille et fouille encore et encore sa mémoire, la compare avec ce texte "officiel" à la froideur de morgue.

  Dans cette volonté permanente de compréhension, une connaissance ancienne (presque une sagesse) apparaît au détour des confidences de Joan et va donner toute leur beauté bouleversante aux dernières pages. Grâce à une passion  commencée dans l'enfance, elle sait que pour la géologie, même le plus solide, le plus résistant, la pierre, les plaques tectoniques, tout bouge:à l'échelle d'une vie humaine ce n'est rien mais une vie à cette échelle ce n'est rien non plus. Elle ne le sait que trop. Mais comme le suggère la dernière page cet acquis ne console en rien.

 

 
    Sans posséder forcément ce désir de tout comprendre, nombreux parmi nous serons ceux qui se  reconnaîtront dans son expérience de la mémoire en pareilles circonstances: elle subit tout à la fois des assauts de souvenirs proches (ou plus ou moins) lointains.

     Son texte avançant, elle remonte un peu en amont du décès: une dispute avec John à propos d’un voyage à Paris (en novembre); un match au Garden entre les Lakers et les Knicks qui lui revient accompagné d’une phrase bien à lui et qui la renvoie à l’art de vivre d’amis vivant à Djakarta et que son mari enviait. Des phrases récentes de John remontent à la conscience pour la vriller. Il voulait aller à Paris sinon il lui semblait qu’il ne reverrait jamais la capitale française. La  culpabilité insinue ses ténèbres.

    Dans un autre mouvement, la mémoire va faire émerger par associations de plus lointains souvenirs avec John ou avec lui et leur fille. Et là, le tourment est immense (elle parle parfois de “panique”). Elle pense bien faire en acceptant d’assurer des reportages sur les conventions démocrate et républicaine:la démocrate se tenant à Boston, ville peu fréquentée par eux, elle n’y voit pas d’inconvénients. Las ! Trois souvenirs la prennent par surprise et la solution qui consiste à se raconter qu’on est dans un film d’Hitchkock ne sert à rien. Même un repli dans la chambre d’hôtel  se révèle dangereux:un souvenir remontant à ses études l’atteint (une histoire d’air conditionné se déclenchant tout seul) en plein cœur. Pourtant, comme John et leur fille n’étaient pas en cause, elle cherche à prolonger ce vagabondage mémoriel moins risqué mais, de toute manière, elle sera rattrapée. Et si la solution de l’évitement de ce qu’elle appelle avec pertinence le vortex s’impose le plus souvent (ne pas aller dans ce quartier, ne pas descendre dans cet hôtel, ne pas emprunter cette route, planifier rigoureusement ses soirées), elle échoue pratiquement toujours. Même en faisant des mots croisé, les larmes viennent. Tout est piège à souvenirs.

 

  Plus que ces tourments de la mémoire c'est, comme le titre nous en a prévenu tout de suite, une autre réaction de Joan qui retient : dans cette situation tragique, cette femme qui aime tout contrôler (et "a toujours raison" comme le lui reprochait parfois John) a eu des reflexes et comportements d’ordre magique dans cette année dominée (à ses yeux) par une étonnante et incontestable irrationalité.  Cette façon de répondre à la disparition de John a donc eu encore un effet de connaissance au milieu de cette année de l’irrationnel. Il lui faut admettre que toute sa vie elle a connu cette “perturbation mentale” demeurée secrète jusqu’à ces mois de 2004 et qui se manifestera encore au moment de la trachéo de sa fille… Elle parlera de superstition. Des signes sont apparus:très tôt, lors de l’autopsie, au moment de la demande de don d’organes. Quand elle ne lisait pas les nécros, quand il lui était impossible de  se débarrasser des affaires de John. De céder ses chaussures. Pourquoi? Et s’il revenait?

 

   Au moment de la rédaction (le rôle de l'écriture dans ce volume est d'une incroyable complexité et mériterait étude), en octobre 2004 donc, avant le premier anniversaire de la mort, on a l’impression que la pensée magique a reculé au profit de la sagesse géologique mais elle-même en doute parfois.

 

 

  Ce tombeau de John a bien d'autres mérites que cette prise de conscience où beaucoup se reconnaîtront : de précieuses notations sur la place de la mort dans la société contemporaine (elle cite parfois Aries), de justes remarques sur le radical bouleversement d'une mort à laquelle on a pu penser mais qui est sans aucune commune mesure avec les réflexions qu'on a pu avoir auparavant (l'expérience de la mort n'est jamais commune, elle est l'expérience même du jamais commun), sur l'apitoiement qu'elle défend avec finesse, sur l'obsédante question du temps (elle cite, non sans douleur, Hawking) dont elle a rendu tous les aléas browniens. On ne peut que louer la profondeur des sentiments exprimés sans sentimentalité, l'honnêteté dans la perception des changements obligatoires (l'entrée dans l'idée de veuvage est bouleversante de simplicité). La froideur de certains constats ajoute encore à l'émotion comme la beauté tragique de nombreux passages ("Pendant le vol jusqu'à la Guardia, je me souviens avoir pensé que les plus belles choses que j'avais jamais vues, je les avais toutes vues depuis des avions. L'ouest américain qui s'étend à l'infini. Quand on survole l'Arctique, les îles sur la mer qui laissent place imperceptiblement à des lacs sur la terre. La mer entre la grèce et Chypre le matin. Les Alpes quand on va à Milan. Toutes ces choses, je les ai vues avec John.") et de certaines phrases italiquées qui n'étaient qu'à eux mais que nous partageons avec notre propre mémoire émue.

   En se découvrant encore en ce moment tragique, en constatant qu'il est trop tard pour mieux connaître celui qu'elle croyait connaître, en mesurant la profondeur des liens inaperçus que condensent certaines formules entêtantes, Joan Didion doit s'affronter sans magie aux questions à jamais sans réponse et en particulier à celle de la préscience de la mort dont Gauvain est ici le révélateur littéraire.

 

 

Rossini, le mercredi 17 octobre 2012

 

 

NOTES:

 

(1) En été, on confie à Joan la tâche de couvrir les conventions republicaine et démocrate de 2004 comme ce fut déjà le cas en 1992. 

 

(2) Elle la définit elle-même : "Je pensais comme pensent les enfants, comme si mes pensées ou ma volonté  avaient la force de renverser le cours de l'histoire d'en changer l'issue."

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10 octobre 2012 3 10 /10 /octobre /2012 11:04



"Locomotive en réduction? Lagune vénitienne en timbres-poste découpés? Le génie humain, soleil atroce, infatigable, s'éteindrait de ne pas briller dans les individus, dans tous les individus, même ceux dont le destin paraît le plus morne. Qui mieux, qui  plus mal, chacun, dans sa vie, sculpta, gréa son  Astre du Temps." MONORAIL (page 208)

 

                                                                                     •

"Il avait bondi sur le rail parallèle mais, tout aussitôt le rail parallèle était devenu le rail unique dans le droit fil du lancement original.

Le rail m'emporte.

Le tunnel accourt.

J'entre. Je me dissous. Je me recosntitue.

La mer est une goutte. Les femmes sont une boucle. Je n'ai plus de mains, de pieds ni de cœur. Un fracas, cependant, mugit à mes oreilles. Je n'ai plus d'oreilles.

Je ne demande rien à ce qui fut moi.

Une clarté déchire en étoile la noire opacité qu'elle ouvre.

L'amour se rejoint à l'espace d'avant et d'après." MONORAIL, dernière page.

 

 

 
 

                                                                               ***
 
   MONORAIL, Audiberti, une fantaisie ferroviaire sur le PLM? Pas vraiment.   

  Antibes dans les années1900: un enfant, "le plus limpide des enfants des étoiles ligures", longtemps le plus innocent, courant les remparts, gravissant la Garoupe, traversant le cap, parcourant la rue du Sourd, la rue de l’Aviron ("sale, vulgaire, patois"), la place de l’Architecte (celui qui imposa cette place après la destruction des remparts en 1902). Au large le mérou. Plein de désir au ventre.
   Devenu adolescent le héros Damase (1) Scrounel, chétif, écrasé par une famille qui étouffe sa mère, échoue lamentablement en mathématiques (il bute sur le trapèze convexe et sa diagonale), s’invente la guerre de 14 et médite frénétiquement sur le mystère féminin - longtemps en vain. Plus tard, à Paris, un accident le pousse très lentement dans les bras et le lit de la très riche, très belle mais presque toujours distante Hermine. A lieu tout de même un surprenant mariage entre l'étoile et cette limace de Damase. Une guerre conjugale s’en suit. Avec un prolongement estival vers Juan où Damase périt en mer, du moins le croit-on, avant de renaître conquérant, autoritaire, comminatoire, mondain, parrain un peu en tout (y compris en brouettes en Abyssinie), parlant comme les héros de Simonin et Dard réunis...et se présentant comme son frère naturel.

   Antibes encore, dans les années 40, quand elle devient lieu à la mode de la mode et que le quartier pauvre devient chic:seules demeurant de fécales "sentinelles"....Mais Damase qui n'est donc pas son frère meurt à petit feu, égal à lui-même, sale, toussant, poussière dispersée retournant à elle-même.

 

 

 
   Pas de quoi faire un roman, surtout un roman qui, éléments aggravants, occulte presque complètement 36 (deux pages, est-ce bien sérieux?) et ne dit quasiment rien de la guerre? Audiberti n’écrit pas de romans. Il écrit tout court: autrement dit, il audibertise tout. Il plie le monde à ses mots, il plie les mots à son monde. Et le monde d’Audiberti est grand comme un cosmos et infini comme son dictionnaire. L'univers cosmocentré dira-t-il dans une autre œuvre.
   
    Rien ne lui échappe, rien n’est rejeté : qui a raconté ou décrit avec autant d’alacrité et vérité le ronflement masculin ("aux deux registres,
le brutal, le plaintif"), la crasse d’un héros (quel peintre des ongles!), les HLM apparaissant dans la banlieue parisienne, les repas d’hôpital, la tempête en Méditerranée vécue  dans un vagovague, les hôtels parisiens minables qu’il regrette  pour le “bonheur des siestes profondes”(2)?  Qui a su comme lui, sans naturalisme, raconter la misère sexuelle des femmes de cette époque en la personne de cette autre Emma, Marceline, mère de Damase et martyr, de l’enfance à la mort, victime “de la permanente bourrasque” des cris du père comme de ceux du mari, spécialisé en outre dans le juron et pur produit de la Coloniale et du mythe napoléonien à la mode antiboise? Qui a pu suggérer avec autant de justesse le dégoût de cette femme pour le corps de ce mari auquel les larmes ne viennent pas et enflent sa rancune?

      Qui d'autre, à ce degré, a su inventer la pluie du malheureux, le miracle du mistral, “la splendeur lunaire de l’olivier d’argent”, les zigzags de l’hirondelle, le bleu du bleu (le bleu attendait Audiberti, il mérite un chapitre de Pastoureau), le corps malade ou en bonne santé, la naissance du désir adolescent (des pages éblouissantes), la frénésie du dancing comme on disait (on imagine Audiberti avec son grand pardessus dans une rave...), le mystère du sexe feminin, toujours, toujours et encore le corps féminin, ses bras, son duvet, sa jambe ("mathématique abondance"), le nu, l'habit féminin, cet autre nu? Qui est capable de dire en deux mots la vérité du géranium ou en deux paragraphes celle du zéro?

    Chez Audiberti la sensation ne s’épanouit que dans les mots. Il éclaire le monde grâce à l'exactitude poétique de l’image, y compris dans ses sordides recoins. Il sait exprimer le sombre, le terne, le pauvre aussi bien que le jubilant et l’extatique. Ses personnages sont souvent doubles (ainsi le vétérinaire médecin père d’Hermine) et c’est un peu ce qui arrive à Damase. Vous ne croyez pas une seconde à sa métamorphose provisoire? Alors vous passez à côté de l’éthique et de l’esthétique d’Audiberti. Il n’y a qu’un monorail, celui que suit votre vie? Qu’un monde, affligeant le plus souvent pour le plus grand nombre? Il n’y a qu’une logique, qu’une mécanique des êtres, qu’une grande vague des espèces dont on peut connaître les lois matérielles et les voir se reproduire sans espoir de changement? C’est oublier le dessein animiste (un archaisme futuriste) d’Audiberti, le clinamen des mots qui vous détecte le djinn, qui vous déclenche ce petit écart riche de l’allégresse et du chambard qu’annonce Moulement le penseur de La Garenne.

    Oui, il faut admettre, sans barguigner, Damase en mérou comme il faut éprouver le monde avec la langue d’Audiberti, ce logis de la fée. Ce n’est pas le meilleur des mondes, il n’y en pas, mais s'il ne le rend pas meilleur disons qu'il sait le baptiser d'allegros.
Il a de prodigieux passages sur les portes. Poussez la sienne.


  Le "second" Damase s'était mis à lire:"Buffon. Platon. Chateaubriand. Jamais il n'aurait le temps de tout lire. Ce qu'il n'aurait pas lu, croyait-il, resterait sur le cœur des écrivains. Ils ne se seraient accompli, croyait-il qu'après avoir tout donné, lui, de son amour." Il en va du vôtre:ne laissez pas ses livres sur le cœur d’Audiberti.

 

 

ROSSINI, le vendredi 12 octobre 2012.


(1)Il est clairement fait allusion au pape du même nom (page 283).

(2)Faut-il préciser qu'Audiberti est le grand écrivain des petits hôtels?

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3 octobre 2012 3 03 /10 /octobre /2012 08:18




 

 

     Puissance de la petite forme!

 

 

   Comment ne pas admirer ce minuscule roman épistolaire paru en 1949, écrit par Inoué, écrivain japonais également réputé pour LE MAÎTRE DE THÉ, LA MORT DE MA MÈRE et bien d'autres chefs-d'œuvre? Très vite l'image du jeu japonais rapportée par Proust s'impose :«comme dans ce jeu où les Japonais s’amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d’eau, de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés s’étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables Voilà une œuvre qui n'en finit pas de grandir en nous.

 

  Dès son préambule Inoué nous avertit dans une remarque à double entente:"Un historien commentant les inscriptions gravées sur le monument de Taishan déclara qu’elles ressemblaient aux clairs rayons du soleil après les averses de l’automne finissant (...). Nous ignorons la beauté véritable et le style des inscriptions de Taischan, parce que les pierres du monument sont tombées en ruine et qu’il n’en subsiste pas même un moulage, mais il est permis de les imaginer.” Vous devinez la tâche du lecteur d'Inoué.


   
    Au commencement dans un jeu narratif digne des LIAISONS DANGEREUSES et des jeux de publication du XVIIIème siècle européen, le narrateur nous raconte l’envoi d’un de ses poèmes, LE FUSIL DE CHASSE, à l’équivalent japonais de la VIE DU CHASSEUR, un poème qui lui paraît, après publication, tout à fait inapproprié mais heureusement lu par personne. Pourtant quelques mois après, il reçoit une lettre magnifiquement calligraphiée dans laquelle le correspondant avoue s’être reconnu dans les mots et images du poème....: fusil sur l’épaule, pipe, attitude contemplative ou encore cet énoncé :"un lit asséché de torrent, blanc et blème". Ce chasseur nommé Josuke Misogi lui annonce qu’il va lui adresser trois lettres de correspondantes différentes dont il était le destinataire. C'est l'objet du livre. De notre lecture.

 
LA SITUATION

    Une femme (Saiko) est morte de maladie mais aussi de poison avalé pour se libérer de la souffrance. Peut-être pour une autre raison encore. Avant de mourir, elle a confié un Journal intime à sa fille Shoko afin qu’elle le brûle au moment de sa mort prochaine. Ce qu’elle fera mais après l’avoir lu et avoir découvert le secret de sa mère. Au moment du décès, l’amie de la mère et de la fille, Midori, est venue pleurer Saiko en compagnie de son mari Josuke.
    Quand nous ouvrons le livre, après le préambule de l’auteur, nous comprenons que Josuke, l'homme au fusil de chasse, était depuis treize ans l’amant de celle qui vient de mourir.   

 

JOSUKE, LE DESTINATAIRE

  Qui est ce personnage qui se reconnaît dans un poème et qui est le point de perspective de toutes les lignes que nous lisons?
  C’est visiblement un homme d’affaires (il voyage beaucoup)visé par l’épuration d’après-guerre et, sinon un intellectuel, du moins un amateur d’art, et, en tout cas, un homme à la calligraphie très belle selon le narrateur.
   Il a aimé Saiko pendant treize ans (elle lui dit a plusieurs reprises qu’elle a été heureuse d’être aimée de lui), a “supporté” silencieusement les provocations libertines de sa femme et s’est occupé avec zèle de toutes les démarches concernant la disparue comme en témoigne le début de la lettre de Shoko.
   Son épouse Midori (qui frôla la folie à cause de la jalousie) est très sévère (elle est
aussi impitoyable avec ses amants et se détache des hommes et de leur odeur) tout en restant attirée par lui comme au début de leur relation : il ne comprend rien aux femmes, il n’a jamais été solitaire (ce qui n’est plus vrai à la fin du livre...précisément), jamais vraiment contrarié; sûr de lui, toujours  certain d’avoir raison, pragmatique, il trouve toujours une solution....Toutes les femme le considèrent comme difficile à vivre et bien peu ont envie de se mettre en frais pour lui sauf à vouloir le faire chanceler....Midori le compare à une citadelle imprenable et, dans la froideur de leur rapport, il transforma leur couple en deux citadelles contiguës. Il avait sur elle un regard de mépris, de déplaisir, d’ennui alors qu’il aurait suffi d’un autre regard pour tout changer. Sa maîtresse Saiko affirme être la seule à lui avoir connu un regard triste et la lecture de sa lettre posthume aura provoqué sans doute pareil regard (le narrateur qui a le dernier mot (plus que troublant) dans le livre parle de l"'insupportable tristesse" qu'exprime l'écriture de Josuke). Le regard le plus difficile à cerner étant celui qu’il eut au bout de cinq ans de mariage : de retour de voyage, il se mit à viser sa femme avec son fusil. Cette scène est d’une densité et d’une complexité qui affolent même la logique.(1) 

 

  Le poème en prose de l'auteur qui ouvre le roman et dans lequel Josuke se reconnut parle "d'un homme indifférent à ôter la vie à des créatures" dont le fusil

 

  "Pesant de tout son poids sur le corps solitaire,

 

   Sur l'âme solitaire d'un homme entre deux âges,

 

   Irradie une étrange et sévère beauté,

 

   Qu'il ne montra jamais,

 

   Quand il était pointé contre une créature."

 

 

QUE LISONS-NOUS?

 
    Trois lettres écrites par trois rédactrices différentes adressées au seul Josuke, ami, époux, amant. Une fille atterrée par le secret de sa mère;une épouse de 33 ans qui savait tout depuis le début ou presque... ; une maîtresse qui dans une lettre posthume se révèle (à elle-même comme à son amant) sous un jour nouveau.


    Trois aveux : la fille dit à l’amant de sa mère décédée qu'elle connaît depuis peu la vérité sur leur couple caché; une épouse avoue à son mari les raisons qui l’ont poussée à agir de façon libertine; peu avant de disparaître, la moribonde avoue qu’elle a fait une découverte sur elle-même qui éclaire durement leur relation.


    Trois ruptures : Shoko, la fille  ne veut plus  entendre parler de Josuke, amant de sa mère; Midori, l’épouse de Josuke demande le divorce - ou plutôt exige de son mari qu’il demande le divorce; Saiko, la mourante part pour toujours avec l’aide d’un poison et ne laisse aucune chance de réponse. Trois prises de distance. Avec une progression dans le tragique pour Josuke.

 

   Trois regards sur les mêmes instants (sur le moment du mourir), sur les mêmes objets, trois façons d’écrire le monde et de se dire. Pensons au HAORI (2) aux chardons brillants qu’évoquent les trois rédactrices mais qu’elles ne décrivent pas exactement de la même façon ni pour les mêmes raisons: haori de soie orné de chardons brillants, mauves, énormes, acheté par Josuke à Moto city, un cadeau donc.
  Ce vêtement est hautement significatif dans la trajectoire des destins : c’est celui que portait Saiko quand elle était avec Josuke au bord de la mer et qu’elle fut surprise au loin par l’épouse qui ne dira mot. Ce haori symbolise le début de l’aventure des amants et plus tard la mère l’avait confié à sa fille et relégué dans un coffre. Au moment de mourir, Saiko le revêtit à nouveau, le jour même de la visite de Midori pendant laquelle celle-ci lui avoua avec cruauté qu’elle savait tout de leur liaison.Téléscopage inouï des temps qu'Inoué suggère sans avoir l'air de rien.
   Le haori est l’occasion pour l’épouse Midori de régler ses comptes le jour de sa dernière visite: elle dit clairement à la maîtresse de son mari qu’elle sait tout depuis le jour où précisément Saiko portait ce vêtement sous les fenêtre de l’hôtel Atami. Révéler ce détail est une vraie jubilation pour Midori. Saiko le note : “Son visage était étonnamment pâle et grave, et sa voix était aussi tranchante qu’une lame dont elle eût voulu me transpercer.” Joie aussi cruelle que le soleil était éblouissant ce jour-là tandis que Saiko devient raide comme un automate.

  Cependant l’effet de cette révélation n’est pas sans surprise et va jouer un rôle dans l’introspection ultime et presque involontaire de Saiko. La comparaison entre les deux versions est éclairante: Saiko qui pendant dix ans craignit de devoir se tuer au cas où Midori apprendrait la liaison de son mari se trouve au contraire soulagée,tranquille,délivrée, au comble du ravissement. L’erreur d’interprétaion est flagrante :Midori la croit écœurée, ce qui n'est pas le cas. Midori croit aussi que Saiko détourne le regard : nullement. Elle est comme ailleurs, absente.


    Trois façons d’être, trois réactions: surtout trois voix très différentes, trois styles, trois tons, trois façons d’écrire:Shoko,la fille, profondément triste, gênée surtout moralement dans sa représentation de l’amour et ferme dans ses souhaits de rupture : il lui faut écrire coûte que coûte ; l’épouse aux goûts européens qui a été  très libre en amour et continue à trouver attirant son mari avance de façon reptilienne vers la morsure venimeuse de la chute de sa lettre (la citadelle du bureau prise d’assaut); Saïko, la maîtresse qui tient à dire la vérité et la révélation qu’elle a eue très récemment et qui sûrement atteint son amant plus durement qu’un coup de fusil.

 

 

  INSTANT(S)


  Dans ce petit livre, Inoué met son talent au service de l’expression d’un sentiment intense  : il est fasciné et nous rend sensibles à notre tour aux instants qui dans une existence décident de tout et
créent un destin. Les ondes de l’instant nous déterminent et nous hantent.

  Pour la fille de Shoko tout bascule à la lecture du Journal de sa mère : son innocence, sa conception de l’amour sont souillées à jamais.
  Pour Midori treize années de vie commune et de silences meublés de provocations ont été possibles à cause d’un regard jeté sur un couple dont la femme portait un haori aux chardons brillants et parce qu'au lieu d'aller vers eux en direction de la plage, elle choisit d'aller vers la gare.
  Pour Saiko tout se joua en une seconde : un jour qu’elle venait pour rompre avec Josuke c’est une phrase de lui qui la fit changer d’avis pour toujours.
  Plus tragique pour Josuke, treize années de bonheur dans le péché affirmé, revendiqué s’achèvent sur une révélation: sa maîtresse qui fut incontestablement heureuse lui confie quelle part d’elle-même a émergé soudain juste un peu avant sa mort - quand on lui apprit que son mari s'était remarié.

 

  Inoué nous laisse imaginer les instants qui accompagnèrent la lecture des trois lettres....

 

 

 
    Un immense roman saturé de détails symboliques choisis avec une grâce presque perverse (les photos des parents dans l’album par exemple), rendant manifeste une cruauté discrètement extrême (l’incendie et le naufrage d’une barque avec des pêcheurs à bord président aux amours des amants qui se projettent sur l’accident et en apprécie la beauté;la nuit du romancier sur laquelle s’achève le texte); un roman admirablement ténu qui montre en profondeur, par résonance, la vérité de chacun et les moyens de chacun d’arriver à une vérité; un  échange épistolaire qui épouse les méandres secrets du serpent vivant en chacun et qui en détecte la morsure; une œuvre de l’infime, du presque rien qui engagea tant de destins qu'une confidence ultime annula soudain. Roman qui vous pousse à lire les traces  parfois gommées comme pour le temple de Taischan.
 

  Dans un livre fondamental sur le passif et l’actif, quel poids a alors ce dessin isolé de la jeune fille disgrâcieuse qui ne voulait qu’aimer et pas seulement être aimée!

 

 

  Rossini, le dimanche 7 octobre 2012

 

 

NOTES

 

(1)Et peut-être les traducteurs....

 

(2)Pris sur la Toile:"Le "Haori" est une veste, en soie ou laine (pas en coton) portée sur le kimono lorsque l'on sort à l'extérieur. Il se porte traditionnellement non croisé et sans ceinture, les bords tombant au droit du cou. Pour les femmes la manche est ouverte comme pour les kimono. Le haori féminin est souvent très coloré sur les deux faces, il termine avec élégance une tenue occidentale mais peut se porter en veste d'intérieur."
(3)Les symboles sont nombreux dans ce livre : il serait bon de savoir ce que le chardon peut signifier dans la civilisation japonaise. Le serpent en est-il loin?

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Published by calmeblog - dans épistolaire
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30 septembre 2012 7 30 /09 /septembre /2012 16:16

 

 

"L'homme est un étrange animal." 


                      BESTIAIRE (page34): l'homme (I)

 


 

 

           La lecture de Vialatte est considérable.


   Et pourtant on a beau relire avec passion tout Stephen Jay Gould, suivre avec attention la moindre publication de NATURE, on doit reconnaître que l’apport révolutionnaire du BESTIAIRE d’Alexandre Vialatte publié en 2002 par les éditions Arléa tarde à trouver des échos à la mesure de son érudition et de ses audaces. En effet, que d’innovations, que de propositions renversantes dans ce petit livre de curiosités dû aussi à Michaël Lainé qui colligea avec une sûreté de héron funambule les contributions éthologiques les plus significatives parmi les célèbres œuvres énoncées du haut de LA MONTAGNE par cet observateur aussi savant que discret que fut Vialatte!


        Tout de même : placer au cœur d’un livre majeur comme ce BESTIAIRE une figure aussi inaltérable et remontant pour sûr à la plus haute antiquité comme celle de l’Auvergnat aurait pu alerter les consciences prévenues contre l’obscurantisme! Même le regretté Darwin (sans doute trop préoccupé par les Galapagos) aurait pu prendre les devants et secouer encore plus les branches de la vieille et canonique Histoire, ce zigzag dira Vialatte.

         Au moins faisons en sorte que cette hypothèse théorique à la témérité redoublée par la fiche sur le Turc ou l’Italien ne reste plus inconnue ou sous le boisseau et faisons aussi connaître les autres apports de ce recueil qui relève de la philosophie, de la fable, de la morale, de l’esthétique tout en débordant les vieilles taxinomies : ainsi «le marabout dépasse la zoologie : on dirait une lettre chinoise». Ce marabout est d’ailleurs métamorphique et Ovide a manqué un chant:regardez autour de vous en refermant Vialatte (mais peut-on, sans remords, refermer un livre de Vialatte?):tour à tour, le marabout n’est-il pas grand-mère, notaire, surveillant de la récréation de quatre heures?

 

     Tous les savoirs les plus pointus sont convoqués pour notre plus grand émerveillement : par exemple, pour le taureau, l’astrologie n'est pas méprisée: on sait que Vialatte a renouvelé de fond en ciel cette science fatale dans un livre fameux qu’Adorno négligea (on se demande encore comment et pourquoi) dans son étude critique sur la voyance. Il sait citer quand il le faut (pour le porc-épic) la Bible et Isaïe. Il s’appuie sur les travaux de Dupiney de Vorepierre, de Fabre (pour le scarabée, modèle irréfutable de Sisyphe, heureux ou malheureux, c'est égal), de Mario Ruspoli, sur les contributions du docteur Mathis, de Le Loup, de Cadart, des autorités. Il a de l'estime pour ses prédécesseurs en science : ainsi la Fontaine, à propos du singe. Scrupuleux, il avoue ses incertitudes : "Le lion, assurait Baudelaire (ou alors Delacroix, ou alors Courteline) est plus fier que le chef de bureau (mettons le sous-chef de bureau pour ne pas paraître exagérer.)". Même le dicton russe «la douleur embellit, paraît-il, l’écrevisse» est soupesé, décortiqué. Le fameux constat spinoziste (les gros poissons mangent les petits), qui n’est pas rien dans la pensée du génial Hollandais, aurait pu trouver un autre relief avec ce passage vraiment effrayant:

    « Car l’écrevisse femelle a mauvais caractère. Elle refuse les avances du mâle. Quand il insiste, elle contracte la queue et l'envoie promener à un mètre. Il recommence. Elle réitère. Le mâle se fâche. Il la saisit entre ses pinces et lui frappe la tête sur le sol. Il l'étreint et lui arrache les pattes. S'il n'est pas assez fort, il fait venir des amis. Ils attrapent la belle par les cheveux et ils la traînent sur le plancher de la cuisine (tout au moins moralement. Ils ont des mœurs d’apaches). Après quoi ils passent à une autre. Tout le pays est jonché de cadavres d'épouses. Celles qui survivent vont se cacher dans un trou. Les maris se réunissent jusqu'aux premières gelées pour battre ensemble la campagne.» Et puis non... Les considérations assez peu féministes du grand penseur n’en auraient peut-être pas été mieux éclairées par ce réalisme insoutenable.

 

    On ne sait ce qu’il faut le plus louer chez Vialatte: son bestiaire a tellement de vertus !

   Sa précision descriptive met Buffon et ses manchettes à cent coudées : il ne se perd pas en longues et méandreuses évocations. Le taureau? « Le contour de son visage s’inscrit fort bien dans un trapèze». L'ours ? Eh bien l'ours a le pied plat. À quoi bon michelétiser?

   On apprécie la sûreté de son information historique (le rat et les premières croisades); son travail déconstructeur à propos de la pieuvre (Hugo a fait beaucoup de mal à cet "animal doux, craintif, d'un naturel extrêmement timide; pour ainsi, dire le lapin de l'océan"); son souci de précision dans l’évocation des conditions de l’observation, à commencer par la sienne : «Je l'ai moi-même chassé à Orcines, au xxè siècle, en 1960, dans un hangar de la montagne, avec un magistrat, un chien-loup et deux balais en fibre de coco. Il zigzaguait sur les murailles, allait du plancher au plafond, et le chien aboyait furieusement. Le magistrat bondissait. Le rat ne voulait rien savoir.» Esthète, il ajoute: « C'était un grand tableau de bataille.»(1) mais sans jamais se départir de l’exactitude scientifique : «Je ne parle ici que du rat noir.» De même pour le varan de Komodo, il part d’un fait avéré par la presse allemande, c'est assez dire : « Deux Berlinois, nous dit la presse, en ont trouvé un sous leur lit. Il avait trois mètres de long. C'est une espèce de crocodile. De bons esprits se demandent comment il put venir là. Et tenir sous le lit.» Toujours, comme point de départ, les bonnes questions, la curiosité qui remontent, dit-on, en amont d'Aristote. Mais ensuite c’est l’étalage éblouissant de toutes les espèces de varan pour tenter de comprendre les motivations de ce varan soudainement berlinois - car en tout savant, il y a du Holmes :
«Mais s'agit-il vraiment dans le cas qui  nous occupe du vrai varan komodiensis? Ne serait-ce pas plutôt le varan à cou rugueux? Le varan à deux bandes? Le  varan à queue courte (qui tient plus facilement sous le lit)? Le varan de Duméril ou le varan exanthématique? Ou alors le varan sans oreilles? (Mais, sans indiscrétion, que serait-il venu faire là ?)». En effet, on se le demande.

    Qu’ajouter à ses affirmations irréfutables ? Ainsi de la moustache du chat pour laquelle la physique se frotte à l'ethnologie: «Tout le chat se trouve dans la moustache. Elle est sensible aux infrasons, à l'infrarouge et à l'ultraviolet. C'est avec elle qu'il détecte le monde, la température de la soupe, la présence des esprits, l'approche de Lucifer. Les sorcières l’amènent au sabbat».
 

  Vialatte est magistral dans les généalogies. Le varan encore: «C'est le grand-père des dragons chinois, l'arrière-grand-père de la Tarasque.» Où l’on voit que sa connaissance est universelle et permet des rapprochement sidérants qui accèdent à la souveraineté de l'évidence.

 

   Avouez-le : on a beau se passionner pour les aventures qui courent dans l’anneau du CERN, on concédera  qu’on a du mal à se représenter les virées du neutron et du photon,  à bien suivre les embardées de la machine à remonter le Temps. Un peu de Vialatte serait utile. Car chez lui l’analogie est lumineuse : impossible désormais de voir le marabout sans penser à Bernard Buffet, de contempler le bouc sans voir tout de suite Moïse (Freud ne s'y trompa pas) ou de ne pas rester pantois devant le sombre Uhu qui a indéniablement les sourcils de Clémenceau (même du Clémenceau de chez Manet); pour ne rien dire du pou dont «le schéma complet de [...] l’appareil reproducteur ressemble à un plan de métro, celui de son système trachéen à une toile de peintre d’avant-garde.» Qui ne se dit pas, après Vialatte, que le taureau «ressemble à Balzac, à Delacroix, à Karl Marx et Walter Gropius»? Quant à sa femme (celle du taureau), elle ressemble considérablement à «Catherine II, Alphonse Daudet et la marquise de Pompadour." De son côté l'éléphant est irremplaçable: "Il ressemble à un dieu par la trompe (très exactement à Siva), par l'œil au général de Gaulle, et par le bas à la folle de Chaillot. Par l'ensemble à Michel Simon : par la carrure, l'énigme, l'étrangeté, et je ne sais quelle force placide." La huppe en chaperon ressemble à Etienne Marcel....Imaginez un peu ce qu'apporte une observation aussi abrupte que  "[Les girafes] sont couleur de papier peint comme le guépard".Trois acquis scientifiques définitifs en une ligne.

 

 

   Vertige des ressemblances... C’est une autre épistémologie qui s’impose et qui attend son archéologue. Mais dans le même mouvement, science oblige, Vialatte ne cesse de nous mettre en garde pour éviter de fâcheuses confusions: ainsi le colin de Virginie (celui qui, comme vous savez, jure en mexicain) ne doit pas être pris pour le colin mayonnaise. Surtout il faut bien garder en mémoire que, malgré d'évidentes parentés, l’homme se distingue assez radicalement du primate par l’emploi du chapeau mou.


 

   L’homme, l’homme : Vialatte le connaît bien sous toutes les coutures et toutes les latitudes. Mine de rien, Vialatte se joint aux trois autres grands qui ont infligé de très lourdes blessures au narcissisme des humains. Mais lui, ce fut à mots feutrés, presque étourdis. Le choc est encore modeste. Une preuve entre mille? "Voilà, l'homme est zoologique: il naît, il meurt, il se reproduit; comme la baleine et le surmulot. C'est à peu près tout ce qu'il sait faire. Il se reproduit même trop: il n'y a plus moyen de trouver de place à La Coupole, qui est pourtant immense, et qui fut un lieu agréable; et historique."

    Zoocentrisme? Biocentrisme alors? Rien de tout cela. L’homme a perdu le centre comme il arrive qu’on perde le nord et se retrouve à l'ouest. Inutile de chercher un autre centre de substitution. Lisez l'article OISEAUX et vous verrez que l'animal peut aussi être un homme pour l'animal (le moineau assassine le pinson):Vialatte nous ouvre les yeux et nous les fait pleurer. Ce qui ne lui interdit rien, pas même un anthropocentrisme ludique qui a des vertus pédagogiques.

 

  Prévenons tout de même les âmes sensibles : l'homme de Vialatte attriste ("Qu'est-ce que l'homme? Ce n'est pas grand-chose. Ce n'est pas rien non plus. L'homme c'est de la prose; mais une prose qui a des remords ; une prose rythmée, pleine de rimes léoninesqui se souvient du langage des dieux. ce n'est pas l'alexandrin ni le livre de cuisine. C'est le comptable. Il n'est pas gai ; les nouvelles sont plutôt miteuses: il y la note du gaz et le gouffre de Pascal.") ou fait peur : "Les spécialistes voient en lui une espèce d'insecte sautillant. Il fonde des villes, danse le jerk, il sonde les mers,il chante en cœuret il boit à la ronde, il se coiffe au carnaval de chapeaux en papier. De temps en temps, il détruit la Bastille pour construire des prisons moins belles et plus nombreuses, il tue ses rois pour avoir un empereur et le remplacer par un monarque, il adore la Raison, il se repaît de chimères, il massacre ses prisonniers. En un mot il naît libre, égal et fraternel.Tant qu'il conquiert, ce n'est pas trop inquiétant; quand il "libère", ça devient plus grave; quand il déclare la paix au monde, c'est le moment de prendre le maquis."Ce qui ne l'empêche pas d'évoquer les souffrances de l'ornithologue idéaliste et de nous faire trembler quand nous nous regardons avec le regard du basset aboyant au bord de la mer.

 

  En tout cas on ne doit que le louer de ne pas se cacher derrière une pseudo-neutralité faussement scientifique. Il n’hésite pas à glisser un élément autobiographique quand il évoque, la girafe  «qui ressemble plus ou moins au professeur de piano que j’avais dans mon enfance». Il ne cache pas ses goûts, ses dégoûts (le serpent), ses phobies, ses détestations (il est rude envers le pékinois) qui le mènent sûrement vers toujours plus de savoir (ne dit-il pas, avec une intuition de génie que le serpent, pourtant exécré, "continue au-delà de lui-même. Il se prolonge."?). Il brouille les pistes, en ouvre d'autres, défait les repères, déclasse les classifications, traversent avec bonhomie les frontières (2). Il prend tout en compte, sans souci de hiérarchie. Ainsi: «Que serait l'homme sans le kangourou? Sans le kangourou, l'homme n’aurait jamais su qu'il ne possède pas de poche marsupiale. Le kangourou et le jardinier sont seuls à se distinguer par une poche marsupiale.» Ce qui ne veut pas dire une téléologie (et, à propos de l'éléphant, il est cruel avec Bernardin de Saint-Pierre) mais quelque chose comme, osons le dire, une métaphysique proprement auvergnate : «Le kangourou se dépasse lui-même. Sa notion déborde sa forme. Il y a du kangourou dans tout ce qui est insolite.»(3) Il y a même de la rage dans sa réflexion sur le kangourou.

 

 

 

            On l'aura compris : le bestiaire de Vialatte est une œuvre considérable qui devrait atteindre à la plus haute éternité. On a dit sa science savoureuse, ses audaces, sa philosophie, ses confessions. On laisse le soin au lecteur de découvrir ce qui en fait l'un de ses charmes indéfectibles et l'une de ses armes contre le désespoir, la ponctuation....(4) 

 

 

Rossini, le deux octobre 2012


 
Notes

 

(1)On ne peut que regretter les égarements d'un Étienne-Prosper Berne-Bellecour et de bien d'autres qui furent en retard d'une guerre esthétique.


(2)Anthropomorphisme ou pas, projection personnelle ou pas, communauté profonde ou pas, le point largement commun aux regards que Vialatte jette sur les animaux c'est la tristesse:et pas seulement la tristesse superlative de l'hippopotame découragé. Pensons au chien :"On y lit la tristesse congénitale des singes, cette désolation infinie." Au bœuf, "docile et désespéré".

 

(3)Qui ne voit ici l'influence de la thèse de l'autre grand Auvergnat ("l’homme passe l’homme")?

 

(4)Une délicieuse rubrique de ce bestiaire est consacrée à la grammaire.

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26 septembre 2012 3 26 /09 /septembre /2012 05:48

«So there was not an «I» any more-not a basis on which I could organize my self-respect-(...)»

    Vous souffrez d’insomnie et, peu à peu, nuit après nuit, comme au milieu d’un ouragan muet ou au cœur d’une tornade silencieuse qui vous ravage extérieurement et intérieurement, sous vos pieds, le sol vacille, se fendille, ouvrant des brèches qui avalent des morceaux de votre décor tout en en faisant saillir d’autres venus du dessous. Plus gravement, le je et son socle se craquèlent:la statue vivante sonne faux ou vide. Ça craque. Et pourtant tout a commencé bien avant l'effondrement.
    C’est ce qui arriva à Scott Fitzgerald qui en décrivit les étapes et les états en de petits textes confiés en 1934 puis 1936 au magazine ESQUIRE. Crack-up ici est traduit par l’effondrement; d’autres ont proposé la fêlure ou encore Craquer (1).

 

   Fitzgerald a des dettes, il n'a plus le succès de la décennie précédente, il boit beaucoup; Zelda penche vers la schizophénie. C'est ce que tout préfacier raconte. Fitzgerald ne le dira pas, du moins pas directement. Gingrich, rédacteur en chef d’ESQUIRE, lui rend visite et lui réclame de la copie. Scott Fitzgerald lui répond :"Je vais écrire tout ce que je peux écrire sur le fait que je ne peux pas écrire."(2) C'est ce qui va s'appeler THE CRACK-UP.(3) L'écrivain  fera souvent référence à sa montre : c'est pour indiquer à quelle pression il doit obéir pour rendre "sa copie" à ESQUIRE. Jamais ici il ne tirera à la ligne.

 

    Comment écrire quand on n'en a plus ni la force, ni l'envie? L'auteur de GATSBY va écrire sur cette fissure qui s'élargit et qui, paradoxalement, ouvre encore (à) l'écriture comme le montra  Deleuze. Ecrire sans défaillir; dire la faille, la décrire, écrire le long de cette faille qu’élargit encore un peu l’écriture.

 

 

   Ecrire son auto-portrait en assiette fêlée ou en chien devenu méchant.

 

 

 

 

  A première lecture, le premier texte (celui de 1934), SLEEPING AND WAKING est tout bonnement drôle et ne fait presque rien redouter, en tout cas au début : Fitzgerald pense que ses premières nuits d’insomnie sont dues à un combat contre un moustique dont il raconte l’épique poursuite, la stratégique contre-attaque puis la victoire à la Pyrrhus. Il narre aussi avec humour ses débuts de nuit, ses rites pour faire venir le sommeil, enfin son premier endormissement. Puis c’est l’éveil et s'ouvre «la véritable nuit»: « l’heure des ténèbres, est entamée.» Dès lors s'élaborent les tactiques défensives:aller faire un tour, éviter de lire, avaler du luminol, se raconter des histoires du passé, rêvasser pour revenir dans le sommeil...: à Princeton, on lui confie le poste de quaterback ; pendant la guerre, les Japonais ont envahi le... Minnesota et le capitaine Fitzgerald ...Non... ces scénarios (qui ont eu leur efficacité) sont usés. Lentement, cette usure va faire partie du crack up et prendra une importance qui ne sera sensible qu’à la fin de la dernière «chronique», HANDLE WITH CARE...Lentement, la fissure s'élargit. Au départ, dans l'enfance et l'adolescence, un gars de Baltimore s'imagine en statue vivante.
  Comme les rêveries ne fonctionnent plus, c’est alors l’acmé de l’insomnie, «l’éternel tremblement au bord d’un précipice ("abyss")»: comme s’il était déjà en Enfer, incapable de revenir à la vie, il subit l’assaut du «perdu», du «disparu», du «dissipé», de "l’irrécupérable», des remords, des reproches (avec cette phrase qui prépare inconsciemment les textes suivants : «Je n’aurais pas dû me briser moi-même en essayant de briser ce qui ne pouvait l’être.»). Viennent heureusement le sommeil et de beaux rêves souvenirs.

 
    Deux ans après, THE CRACK-UP proprement dit est publié en trois temps : en février, puis mars et enfin avril 1936. Il prolonge le texte précédent, l’approfondit, suit, poursuit la ligne de faille.
    L’attaque est célèbre, les traductions françaises mettent en valeur sa dimension implacable et irréfutable (Of course life is a process of breaking down(...)». On comprend que le mot process va s’appliquer aussi à son introspection.
  L’évocation prend dès lors un ton plus grave. Progrès du «process». Longtemps, dans le grand écart de la vie, il parvint à surmonter les contradictions. Il allait de l’avant, "comme une flèche lancée de néant en néant". Puis ce furent la fissure, la fêlure, enfin la faille qu’il écarte encore à mains et cœur nus. L’insomnie n’était qu’un aspect de la crise. Le moustique ne fait plus rire.
 

 Sans outrance, sans impudeur, fort de la conviction qui frappe l'incipit de THE CRACK-UP, Fitzgerald examine sobrement les coups extérieurs, les attaques de la vie (l’attente vaine de l’aubaine) mais profondément suit la ligne de fracture intime.

  Sous l’apparence d’une improvisation, il évoque logiquement les signes de la crise, la crise proprement dite puis la cassure qui l'attaque encore... Pour finir, une grimace d’adieu en forme d’appel au secours qui se sait sans écho.
 
  Sans insister Fitzgerald décline ses symptômes:un désir soudain de solitude et de silence, une sensation de fatigue, le refus de penser, la pratique de listes, la prise de conscience de la comédie sociale (du comme si). Tout lui pèse, lui coûte. Il devient amer, irritable, ne supporte plus grand-monde, ressent même de la haine;il n’a que faire d’une comparaison avec le grand Canyon sous l’égide de Spinoza:Schopenhauer, mieux venu, ne l’aurait pas plus aidé.
  Autour de lui on a beau faire:la vitalité perdue ne revient pas sur commande.
 

  Il ne laisse pas d’illusions sur les solutions : il est inutile de penser à plus malheureux que soi : «Mais à trois heures du matin un paquet oublié acquiert la même importance tragique qu’une sentence de mort et le remède ne fait aucun effet- or lors d’une vraie nuit noire de l’âme il est toujours trois heures du matin, jour après jour.»(j'ai souligné) Inutile aussi de confondre dépression et découragement.
 

  Soudain, paradoxalement, au cœur d’une accalmie, c'est le moment du retour de souvenirs connus, vieux de quinze ou vingt ans qui en disent de plus en plus long: la petite strie de l’affaire du quaterback a pris une plus grande dimension et se transforme en la craqûre d'une maladie survenue pendant les études qui le prive de... médailles et d'aptitude à la domination personnelle. Un autre souvenir surgit des lézardes de sa mémoire:un histoire très personnelle où amour et argent se mêlent.
  C’est alors, dans le silence, l’effondrement, la crise. The crack-up. Tout ce qui le tenait debout, ce à quoi il croyait est balayé. Tout fuit. Il commence par son art : une certitude le détruit. Hollywood va asservir la littérature. Ensuite il examine tout ce qui a servi à construire la statue intérieure Fitzgerald, tous ces emprunts qui en ont édifié le socle. Au plan de la réflexion, il dépendait d’Edmund Wilson, il lui faisait confiance en tout;dans la vie, un homme lui servait de modèle d’action;il imitait un autre durant les pannes d’écriture;un quatrième le guidait dans ses relations avec les autres; en politique, après un long éloignement, il suivit les opinions d’un jeune homme. Une tête épuisée, vacante, comprend qu'elle n'est rien et qu'elle ne sait penser qu'à son lourd passif et à son passé d'illusions. C'est l'épreuve du vide.
 
  Réfugié dans un motel, il cherche à comprendre ce qui lui est arrivé et ce qu'il peut faire. Il rêve d’une rupture sans retour, un «clean break» sous forme de rejet de sa comédie sociale et morale, de repli cynique, de refus du gaspillage. Comédie pour comédie, il adopta un certain sourire (merveilleux passage où Fitzgerald nous dit qu'il sait toujours écrire:«Et puis le sourire - j'allais me confectionner un  sourire... J'y travaille toujours. Il s'agissait de réunir toutes les qualités d'un gérant d'hôtel, de la vieille fouine experte en relations sociales, d'un directeurd'école le jour des visites. d'un liftier de couleur, d’une tapette faisant des mines, d'un producteur achetant la marchandise à moitié prix, d'une infirmière diplômée prenant un nouveau poste, d'une prostituée sur sa première rotogravure, d’un figurant plein d’espoir passant près de la caméra, d’un danseur classique ayant un orteil infecté, sans oublier bien entendu le sourire épanoui de bonté commun à tous ceux qui, de Washington à Beverly Hills, n'existent que grâce à cette mine de clown difforme.» ), il travailla sa voix pour faire bien entendre son indifférence aux autres. Un masque est tombé: il en fabrique un autre. La statue fracturée et vide s'est écrasée sur l'idéal:le passage est douloureux parce que naïf et infantile - Fitzgerald le sait bien qui fait justement une comparaison avec un enfant. Il n'a jamais été le héros complet dont il rêvait : "le vieux rêve d'être un homme complet dans la tradition de Goethe-Byron- Shaw, doté d'une opulente touche américaine, une sorte de combinaison de J.P. Morgan, Topham Beauclerck et saint François d'Assise, a été relégué dans le tas de vieilleries à jeter-épaulettes portées un jour sur le terrain de football à Princeton et casquettes de régiment jamais portées en Europe."....

 


    La fin est poignante sans emphase: entre ironie et auto-ironie, entre sarcasme et rabaissement de soi, il parle du bonheur enfui qui n’est qu’une exception et qu’il ne pouvait communiquer à personne mais le distillait en fragments au fil de petites lignes dans les livres..

 

 

 

    Pour frôler parfois des abîmes aux échos proches, Fitzgerald n’a rien d’un romantique : le noir chez lui ne se claironne pas en faisant traîner la note interminablement. Pour dire la souffrance, la nuit noire de l’âme, «la fuite» de «son enthousiasme et de sa vitalité», pas de symphonie. Un ton léger et grave, des changements soudains de registre. Des images prosaïques empruntées à l’économie (la fin des petits commerces), à la banque, au krach de 1929. Une façon de se minorer qui vous fait vous pencher pour écouter un texte immense sur l'évitement de la pensée, la fatigue du penser, sur les retards de la conscience, sur l'enfance indestructible, la futilité et le gaspillage et la seule passion, l'écriture qui, dans l'immolation de soi-même, est  presque encore un bonheur....(4)

 

 

 

 

Rossini, le 30 septembre 2012

 

 

 

 

NOTES

(1)Rappelons l'anecdote que cite l'édition folio :" Arnold Gingrich, rédacteur en chef d’Esquire, a raconté à Sheilah Graham, qui le rapporte dans son livre, Beloved Infidel, comment Scott Fitzgerald a écrit La fêlure. “Je suis allé voir Scott à Baltimore, à la fin de 1935, pour lui demander pourquoi il ne nous envoyait plus d’articles.” Scott, malade, en proie à l’alcool, lui répondit : – C’est que je ne peux plus écrire. Arnold lui dit : – Scott, il me faut un manuscrit de vous. J’ai les administrateurs du journal sur le dos. Ils veulent savoir pourquoi nous vous payons. Même si vous remplissez une dizaine de pages, en recopiant “Je ne peux pas écrire, je ne peux pas écrire, je ne peux pas écrire”, cinq cents fois, je pourrai au moins dire qu’à telle date nous avons reçu un manuscrit de F. Scott Fitzgerald.– C’est bon, répondit Scott. Je vais écrire tout ce que je peux écrire sur le fait que je ne peux pas écrire. Ce fût La fêlure. ” (La fêlure, traduction D. Aubry et pour les nouvelles de S. Mayoux)." On a vu que S. Fitzgerald joue avec l'idée de commande pressante.


(2) Pierre Guglielmina dans UN LIVRE A SOI aux BELLES LETTRES (en 2011).

 

(3) Texte commenté jadis de façon étourdissante par G. Deleuze en appendice à LOGIQUE DU SENS.

 

(4) En 1936,  F. S. Fitzgerald fit deux tentatives de suicide.

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22 septembre 2012 6 22 /09 /septembre /2012 06:08

 

  "Les êtres qui s'aiment ainsi appellent sur eux des dangers infinis, mais ils sont à l'abri des risques médiocres qui ont fait s'effilocher, s'effriter tant de grands commencements de passion. Comme ils ne cessent de rêver l'un pour l'autre et d'attendre l'un de l'autre l'illimité, aucun des deux ne peut léser l'autre en le bornant; au contraire, ils ne cessent de produire l'un pour l'autre de l'espace, de l'étendue, de la liberté (...)."  Rilke. Lettre à E. Schenk.

 


 

     Avec une économie de moyens rarissime les éditions Gallimard et leur collection ARCADES nous ont permis de connaître quelques lettres que Rilke adressa entre 1907 et 1912 à une amie vénitienne : aucune préface, aucun renseignement sinon, sur la quatrième de couverture, de très vagues informations où l‘on apprend que ces lettres sont inédites y compris en Allemagne (seule une édition limitée avait eu lieu pendant la guerre en Italie)(1). Nous ne saurons rien sur cette correspondante italienne, sa famille, son milieu, son activité - on devine que le frère travaille dans l'art.
   Fort de cet avantage considérable, il nous est ainsi plus facile de lire ces quelques lettres pour elles seules. Après tout, cette édition ne nous convie-t-elle pas à l’essentiel

 

  D'une distance certes passionnée mais désirée fondamentalement, une passion dans la distance, une passion pour la distance, une distance qui dure trop longtemps, entretenue accidentellement et savamment et ne devient que distance amicale vite perdue dans un silence qu'on voudrait à la fois comprendre et respecter. Les mots qui resteront à jamais les derniers? "J'espère avec vous."


    Que lisons - nous de Rilke dans ces envois souvent brefs (2) (le plus long, un plaidoyer pour une certaine libération de la jeune femme vénitienne, se lit en annexe et s’adressait à... son frère...(3), parfois très espacés dans le temps (des mois sans une ligne), passablement répétitifs mais admirables dans l’éclairage qu'il donne sur leur auteur et sur ce qui le fait survivre à la vie.
  Nous prenons connaissance de quelques-unes des nombreuses étapes d’une vie qui ne se fixe pas («ma vie errante» qui a commencé bien avant) : Rilke vient de faire une tournée de conférence à Vienne et, malgré le froid vénitien, il a plaisir à répondre à l’invitation de Pietro Romanelli dont l’admiration le touche; il quitte Venise au moment de sa première lettre à Mimi, se rend en Allemagne, aux environs de Cologne (à Oberneuland près de Breme où il retrouve sa femme et sa fille Ruth), va faire une conférence à Hanovre, se retrouve à Capri (en mars 1908) mais doit fuir assez vite, séjourne plus longtemps à Paris (il est secrétaire de Rodin), "ville immense et protectrice", mais aussi y affronte encore un déménagement intra muros;
en novembre 1908, il fréquente une ville d’eau en Forêt-Noire dont il s’échappe au bout de quinze jours, profite d’un séjour à Avignon (4), part pour un hiver à Tolède..... Enfin, non loin de Venise, grâce à Marie de Tour et Taxis, il séjourne plus durablement à Duino (en Autriche alors), dans un pays "résigné" mais dans un château à la bibliothèque «splendide».

    Dans ses périples, il voit rarement Mimi Romanelli (plutôt à Paris (elle y vient pour l’hiver), très peu à Venise).
    Nous devinons à peine qui elle fut, ce qu’elle fait (et, parfois, mal ce qu’elle représente pour lui): sa beauté est proclamée souvent par Rilke comme son attachement à la Maison rose qu’elle habite à Venise et qu’elle quittera à regret en 1911; on suppose un deuil à un moment donné, puis l’appendicite de sa sœur Anna mais rien ou presque de son quotidien. Il est question une fois de son "Art" sans que Rilke y revienne jamais. Une lettre de crise, la seule : celle du 11 mai 1910. Mais c'est encore du côté de Rilke.
    Dans leurs échanges s’inscrivent, de temps en temps, de petits cadeaux:elle lui envoie des violettes, il lit avec passion les FIORETTI de saint François qu’Anna lui interpréta, il fait à Mimi cadeau d’un fermoir, il veut lui remettre LA PORTE ETROITE qu’il a "chez lui", rue de Varenne, lui prête un livre où il est question de Padoue et son exemplaire de L’AMOUR DE MADELEINE (que sa traduction sauvera de l’oubli).

 

        Comment apparaît Rilke dans cette correspondance ? Comme le devinent ses lecteurs fidèles, comme le découvriront vite les nouveaux lecteurs sans doute un peu étonnés.
   Il se plaint souvent:au quotidien, il se débat au milieu «des difficultés banales, des soucis agaçants».Il est toujours malade:rares sont les lettres qui ne le voient pas se plaindre (des insomnies, des nerfs (ses cures ne servent à rien), d'une influenza qui affecte «le corps et l’âme, infiniment», le livre à «toutes les angoisses du sang et du cerveau»; il est surmené, son cœur en particulier; il  évoque  un malaise (lettre du 21 févr.1909), parle de détresse. Parfois, il est tellement fatigué qu’il refuse de voir qui que ce soit.
    Cependant il ne faut pas oublier que, très vite, il a avancé une de ses convictions :

«Enfin je sais (depuis quel temps) qu'il faut avoir assez d'amour pour aimer encore la souffrance et surtout elle


  Il se sent en exil partout et se demande s’il est possible qu’il trouve quelque part son «foyer intrinsèque». Il paraît assez vite que Duino lui convient dans son austère solitude. Dans ce lieu isolé, privé de presque tout, il a l'impression de tout pouvoir.

 

   La souffrance aimée, la souffrance nécessaire, la souffrance alibi, il est parfois difficile et peu utile de les démêler.

 

 

 

  Quelle place est-elle réservée à Mimi, cette «chère», «cette chère amie», «infiniment chère» dans cette correspondance très discontinue où il promet toujours d’écrire sans vraiment tenir ses promesses?

     C’est souvent très difficile et très pénible à dire pour un lecteur qui découvre Rilke : la correspondance s’ouvre sur la contemplation nocturne du portrait de la jeune femme et l’éloge de sa beauté née visiblement de dures épreuves. Il lui dit son amour et curieusement, symptomatiquement, il parle tout de suite de proximité et de lointain à propos de solitude:

«(...) il est bien naturel que je vous aime. Il faut restituer ce mot dans son ancienne grandeur: c‘est pour cela que je le prononce; de loin: parce que j'ai pris sur moi toute ma solitude ; de près: parce que ceux que j'aime m'aident, infiniment à la supporter.-»
    Tôt encore, il parle de sa beauté comme d’un suprême  devoir qui s’impose à lui et, fidèle à sa thématique intime, il parle de son «ÂME» à elle, qui sera dans l’Univers, de Dieu et des Anges (redoutables majuscules). Tout aussi tôt, après avoir recouru encore au lexique mystique (mais c'est trop peu et mal dire), il pose vite que la communication avec les êtres qui comptent ne peut passer que par l’œuvre :
     «Je vois plus clairement toujours que c’est seulement par mon travail que je devrai communiquer avec ceux que je voudrais aider-.» Et ce lundi de décembre 1907, il précise bien qu’il n’aspire qu’à la solitude et au travail. Certes il croit en elle comme il le lui écrit, certes ils se rencontrent à Paris et même ils ont presque un projet en commun dont il ne parle qu’une fois mais qui, après coup (ou tout de suite), a dû paraître bien cruel à sa correspondante: étudier ensemble le livre de Gaspara Stampa (1523/1554) qu’il compare à la Religieuse portugaise et qui est une sorte de journal en poésie sur des amours vite douloureuses...En réalité ce serait pour servir à sa recherche sur quelques femmes admirables dont l’amour étaient trop grand pour les hommes : il en ferait un livre....(5) Peu avant l’évocation de ce projet il lui écrit :

    «Oui, je viendrai un jour à Venise pour y travailler. Vous me donnerez une chambre et vous garderez ma tranquillité et mes labeurs. Vous serez l'Ange de la Porte et le silence autour de mon cœur. Mais d'abord je dois finir ici mon livre prochain -.» (j’ai souligné : ici étant alors Paris)...
   On pourra croire tenir la dimension défensive non de l’Ange de la Porte mais de la notion d’Ange tout court pourtant si essentielle pour ce qu’il faut bien appeler sa "mystique" et sa poétique. Il faut aussi noter que Rilke ne soucie jamais de l'avis de Mimi, ne lui livre jamais de réflexion sur son œuvre, sur ses lectures (pourtant, à un moment donné, il est dans Dostoievski);s’il donne des nouvelles de Rodin c'est sans dire un mot du livre auquel il songe à propos du sculpteur. Dans des envois contemporains à Marie de Tour et Taxis Rilke développe plus, raconte plus, informe plus sa correspondante.

    Et puis il y a la crise du 11 mai 1910, le séjour de la première amertume car Mimi «lui fait de la violence».  

   Rilke explose : il y a eu faute.

  «Il y a un seul tort mortel que nous pourrions nous faire, c'est de nous attacher l'un à l'autre, même pour un instant. S'il est vrai que je suis capable de vous porter du secours, ce n'est pas en m'épuisant que vous en recevez. Combien ma vie ces derniers jours aurait été autre, si vous vous étiez engagée à protéger ma solitude, dont j’avais tant besoin. Je pars distrait, fatigué de reproches envers moi-même. Est-ce juste? Et comme est-ce que je vous laisse-? Croyez-moi, l’influence et le réconfort que mon âme pourrait transmettre à la vôtre, ne dépendent point du temps que nous passons ensemble ni de la force avec laquelle nous nous retenons: c’est un fluide auquel il faut laisser toute liberté pour qu’il puisse agir.»(J'ai souligné)

 

  Si elles peuvent gêner, ces affirmations ne détonent pas parmi d'autres très nombreuses de Rilke qui ne croit pas en la fusion amoureuse mais en l'échange rare, austère, sévère de deux solitudes.


 La suite paraîtra pourtant (à tort) encore plus accablante (de mépris inconscient(6) :

«Je m'exprime mal, mais je crois, vous devez être vous-même si près de ces clartés, que vous me comprendrez même malgré votre volonté. Il est si naturel que dès le commencement il y avait cette faute dans nos relations : mais il suffit, je crois, de la reconnaître une fois distinctement pour pouvoir l'éviter de toute force.»(j'ai souligné)

C’est à la fin de cette lettre, après un «adieu» troublant, qu’il a cette exigence incroyable en post scriptum  :


«Mettez au feu ces pages, je vous prie: en étant conservées, elles deviennent moins vraies»....


    Rilke croyait-il vraiment que Mimi pourrait se contenter de sentir son âme à lui, qui souvent voltigerait autour d’elle et de leurs chers souvenirs? Sa stratégie défensive met l'accent sur le
corps souffrant, ce qui permet de (se) garder (de) l'autre - à distance. Avec amour.

 



  En réalité Rilke n’a qu’un souci, qu’une obsession proclamés dans chaque lettre: le travail (7) et sa condition fondamentale, la solitude (8). Et c'est là qu'est le prix de cette correspondance.
  Il ne désire qu’accomplir sa «rude bonne besogne intérieure» et son œuvre à faire.« C’est le travail que je veux, toujours le même, le travail long, sans fin, sans sort : enfin, le travail.» (Lettre du 7 décembre 1907). Il va répéter ce mot, ce vœu en des termes qui impliquent toujours l'espace:«Une fois encore je me dis que je ne dois aimer que mon travail; là seulement mon sentiment devient victorieux et prend son essor malgré tout et se multiplie, tel qu'une forêt qui naît de ce grain de mon cœur que le vent de Dieu emporte loin de tous les hommes et de leurs jardins paisiblement domestiques.»

  Les images qu’il emploie pour définir son labeur sont précieuses : quand il ne travaille pas, il est comme "suspendu". Il veut «l’attirer», ce travail. Il lui destine «tous [ses] soins et [ses] efforts suprêmes». Il parle d’un chemin vers le noyau de son labeur. Rilke cherche le centre et, pour lui seul, est prêt à tout. Dans cet espace inouï, il y a de l’aventure, de l’audace, une sorte d'expérience vertigineuse, une course à l’abîme où il s’agit rien moins que de se défaire du hasard:
«Quant à moi: je suis descendu plus loin que jamais dans mon travail. Vous comprendrez mon silence. Je suis comme au fond de la mer et la pression de toutes les eaux et de tous les cieux est sur moi. Mais je sens quand même qu'il y a autour de moi dans les ténèbres d'innombrables richesses et des êtres non encore trouvés d'innombrables.
 Et je continue de toute force.»
    Le corps au travail quand il jouit de la solitude peut tout supporter, hormis cette fatigue qu’il maudit parce qu’elle le prive de cette lutte enivrante. Le corps malade le rend faible mais le corps mis au service unique de la création est fort : il y faut la concentration folle et non la dispersion - de lettres à écrire par exemple...
  Dans le travail ininterrompu l’âme se finit (conviction farouche inscrite partout sous sa plume: l'œuvre est l'œuvre de soi) et les contraires se marient comme le savent les lecteurs familiers de Rilke :

«Renan l'a exprimé (travailler cela repose) et Rodin l'a accompli avec quelques rares de ses pairs; et je sais qu'on n'est qu'un mauvais disciple si on n'arrive pas au seuil de ce labeur ininterrompu qui contient tout: l'effort et le repos, le sommeil concentré et la multiple vigilance, l'amour et la mort. Et c'est cela qui m'attriste parfois, qui m'accable, qui me menace, de n'avancer que lentement vers ce progrès, d'être comme tout le monde distrait, faible, inconstant, d'être quelqu'un et le dernier et celui qui passera sans avoir fini son Âme-

  Dans ces conditions, dans cette avancée vers l’inconnu et l’élémentaire que la lettre du 25 août 1908 définit en ayant recours aux figures fabuleuses ou mythique du monstre, du dragon et de l’Ange, l’autre est présent(e), jamais oubliée, elle est aide capitale mais elle doit patienter, elle risque toujours de le priver de cette Force qu’il recherche toujours et qui l’effraie parfois.

 


 

   

 

  Cet échange bref complète la très riche correspondance de Rilke. Doit-on s'attendre un jour à un roman post-moderne où Mimi dirait son fait à Rilke... ? Faut-il juger moralement l'échange d'un poète avec lui-même (et l'autre en lui-même) devant témoin aimé? Qui peut dire la vérité des traces du chemin d'hier dans l'éternité d'une élégie ou ailleurs? 


 

  Rossini, le 26 septembre 2012

 

 

 

NOTES

 

(1) Ce qui n'est plus vrai : ces lettres ont été depuis traduites et éditées en Allemagne avec une préface de J.M. Maulpoix qui les situe dans une longue tradition lyrique, celle de "l'amour de loin".

 

(2)Une lettre dit beaucoup en quelques lignes et condense toute la correspondance:


Jeudi matin.

 Non, je ne vous écrirai pas ce matin: les malles, caisses et paniers de voyage qu'on a mis dans ma chambre à coucher m'inquiètent et des pensées longues que j’ai poursuivies pendant une nuit sans sommeil me tourmentent davantage. Aussi me dis-je que les moments que je vous donnerais maintenant, je devrais vous les retirer cet après-midi quand vous serez là. Et je désire vous causer longuement et tranquillement et vous voir sans penser à autre chose. Vous serez ici, je le dis à ma chambre, surtout au grand fauteuil qui aime devenir plus vaste autour de vous et qui est fier infiniment d'être presque touché par une Âme;car il sait qu’il n’y a qu’un peu de corps délicieux qui le sépare de la vôtre. Au revoir, Chère, à très bientôt.
                                R.M. Rilke
Rilke écrit pour dire qu'il n'écrira pas. Il calcule son temps disponible. Causer semble primordial. La visiteuse est une Âme et le fauteuil comme Rilke ont tendance à tenir pour obstacle négligeable un corps dont la beauté est certaine...

 

(3) Il est peut-être bon de commencer par cette annexe.

 

(4) A la même époque, il adresse une lettre à Lou Andréas-Salomé, autrement plus longue sur les Baux en particulier, mais, il est vrai, pour une raison anecdotique.

 

(5) Et il est de fait que pour Rilke, d'Héloïse à Elisabeth Browning en passant par Louise Labbé et la Religieuse portugaise (il ne savait pas qu'elle est était l'œuvre d'un homme), Mlle de Lespinasse, la femme a sauvé l'amour.

 

(6) Comment ne pas songer à ce passage DES LETTRES A UN JEUNE POETE à propos de l'amour ? "Dans le profond tout est loi. Et pour ceux qui vivent mal ce mystère [de l'amour], qui se fourvoient- c'est le plus grand nombre-le mystère n'est perdu que pour eux-mêmes. Ils ne le transmettent pas moins aux autres, comme une lettre scellée, sans rien en connaître."

 

(7) Faut-il rappeler sa phrase adressée à Rodin "Je sens que travailler, c'est vivre sans mourir."? N'oublions pas non plus que pour Rilke l'amour aussi est travail....

 

(8) Affirmations depuis longtemps présentes dans les textes de Rilke en particulier dans les LETTRES A UN JEUNE POETE (écrite entre 1903 et 1908) mais qui ne seront connues que de façon posthume.


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17 septembre 2012 1 17 /09 /septembre /2012 10:38

Si

 

  vous savez bien qu'écrire des cartes postales de vacances à la dernière minute (elles arriveront longtemps après vous auprès de vos proches ou amis) est de la dernière impolitesse;

 

  si, élève, vous passez tout votre temps à texter à vos copains-copines pour savoir s'ils sont au même point de non-révision que vous;

 

  si, prof, vous voyez s'empiler des tonnes de copies qui vous font douter de vos connaissances orthographiques et que vous préferez vous porter candidat(e) à une émission idiote de TF1;

 

   si, critique littéraire, vous vous spécialisez dans les romans de cent pages en arguant que Pynchon et DeLillo sont trop longs pour vos lecteurs;

 

  si, pour ranger votre bibliothèque, vous faites un large détour dans une œuvre de Perec consacrée à ce sujet;

 

  si vous traînez dans les mondanités au lieu de faire la grande œuvre attendue par personne et que vous comptez un peu trop sur le déclic d'une hypothétique madeleine;

 

  si vous êtes le prince danois d'un royaume pourri et que vous tardez à zigouiller votre oncle (qui ne l'a pas volé d'après les dires d'un spectre bavard);

 

  si vous avez un acte essentiel à accomplir et que vous passez tout votre temps à vous activer pour ne pas même l'entreprendre,

 

               si, si, si,

 

  si vous êtes un(e) virtuose de l'atermoiement, un(e) spécialiste de l'ajournement, si vous vous êtes systématiquement convaincu(e) que demain il sera encore temps de s'y mettre, alors vous êtes du genre procrastinateur (de procrastinare, remettre au lendemain une affaire) et le petit livre de John Perry (philosophe américain enseignant à Stanford désormais moins connu pour ses travaux savants que pour cette contribution à la couverture flashy) est tout à fait pour vous....

 

   Sa définition peut être retenue : " le procrastinateur (...) se motive en effet à accomplir certaines besognes pour se soustraire à d'autres plus importantes qui, au fond, ne le sont pas autant que ça".

 

   Pour commencer, on regrettera son geste inaugural au moins aussi grave que celui de Descartes quant à la folie et qui consiste à écarter les procrastinateurs pathologiques : il y a sans doute tout de même beaucoup à prendre en compte chez eux. Mais il ne veut comme objet d'étude et de défense que le procrastinateur structuré. Plus  légitimement, il exclut  celui qu'on a traduit par glandeur.

 

  S'appuyant sur des exemples concrets souvent personnels mais qui parlent assez à tous les procrastinateurs, il parvient à faire un (petit) peu de théorie en montrant l'importance débilitante de la volonté de perfection (mais Orson Welles était-il procrastinateur pour cette raison?) et du caractère néfaste de l'organisation verticale, pyramidale de la société et du travail - sans doute son meilleur passage. Pratique également, il propose la création de bureaux circulaires et encourage le travail d'équipe (qui vous permet de soigner grandement votre réputation en vous consacrant aux corvées idiotes pendant que le plus accaparant revient à d'autres) et l'établissement de listes du genre to-do (elles prennent tout de même beaucoup de temps à être constituées avant d'être mises en en pratique) qui vous donnent une absolue jouissance quand vous barrez d'un trait rageur ou satisfait la tâche mineure enfin accomplie. Vous pouvez fièrement dire que peu à peu vous approchez de la mission majeure...encore quelques lignes à rayer. On devine votre langue tendue et votre geste quasi-sportif de satisfaction.

 

  C'est un livre consolant voire encourageant: fort de son expérience, Perry fait admettre des stratégies possibles, y compris celle d'automanipulation...et il parvient à déculpabiliser l'ajourneur patenté. Lucide sur les immenses facultés de mauvaise foi et de mensonge à soi qui animent les procrastinateurs, il ne se fait pas d'illusion et ne songe pas à révolutionner son quotidien. Rassurant, il a foi en la technologie moderne mais sait combien est tentant le surf sur la Toile et combien est piégeuse la folie des mails (surtout de ceux qui répondent tout de suite à votre réponse)(1). Il a sur le rythme des propositions de gros bon sens, et, avec logique, il cherche à montrer que le retard peut être efficace (passer des commandes après les autres vous fait gagner du temps puisque les employés sont alors moins sollicités).

 

  On peut regretter l'absence de vrai développement sur sa juste intuition d'un rapport existant entre mélancolie et procrastination et la modestie de sa réflexion dite philosophique malgré l'ajout (à l'édition française) d'un chapitre sur ce sujet (sur Héraclite puis le temps chez Mc Tagartt et enfin la raison chez l'animal dit rationnel).

 

  Avec la procrastination, on touche, au moins, à la métaphysique : sur le plan esthétique, comment savoir quelles œuvres pesantes ont été évitées à Voltaire par ses contes qu'il tenait pour peu? Les détours devant une œuvre à faire ne servent-ils pas à l'insaisissable mais irrécusable inspiration? Peut-on dire avec certitude que, par exemple, LA RECHERCHE n'est pas une œuvre (finalement...) mineure accomplie pour ne pas faire une œuvre encore plus géniale? Et notre vie n'est-elle pas, au bout de nos plus louables efforts, un grand exercice de procrastination plus ou moins conscient? 

 

  Mais s'il avait eu l'ambition d'aller sur ce terrain Perry (2) aurait procrastiné amplement et nous aurait privé de ce livre léger et vivifiant qu'il faudra vite remplacer par d'autres du même acabit si LES FRERES KARAMAZOV et FINNEGANS WAKE vous attendent en haut de votre to-do list....

 

 

Rossini

 

 

 

 

NOTES

 

(1)Vous constaterez que Perry ne connaît pas encore assez les delices labyrinthiquement perverses de Twitter.

 

(2) Pour éviter le slalom wikipedesque je vous conseille de ne pas chercher à savoir si John Perry est parent avec d'autres Perry célèbres : à moins que de trop lourdes tâches demandent à être repoussées...

 

(3)(Ajout de mars 2015) Il existe une journée de la procrastination. En mars, le 25. Ceux qui en décidèrent ignorent tout de cette passion du temps.

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15 septembre 2012 6 15 /09 /septembre /2012 05:38

 

                                                                              •

 

"Pense en dehors des limites." (p.25)

"C'est ce qui compte, l'élan, le futur." (p.78)

 

"Il n'y a pas de dehors." (p.87)

 

"Où est le charme dans l'identique?" (p. 41)


"L'extension logique des affaires c'est le meurtre." (p.107)

 

 

                                                                                   

 

                 Comment rendre en 2003 le énième avatar du capitalisme, sa réalité «neuve et fluide»? Comment faire? Quelle esthétique est encore possible?
   Une des réponses est dans Cosmopolis de Don DeLillo publié en 2003: dans une esthétisation-érotisation du réel et de ses possibles, sans toucher au langage, du moins à la syntaxe mais en imposant un rythme alternant plages étales et saccades. En absorbant le lecteur dans la courbure d'un ego surdimensionné. D'un cerveau. Voilà le roman capital du cerveau.

 

  COSMOSPOLIS: la ville électrique, pulsante, tourbillonnante, cosmique, le cosmos en une ville, l’infiniment grand et le nano fourmillement. La ville mondiale, la ville monde. La ville comme pur spectacle de l'argent. L'élan de la biosphère dans Wall street...(1) avec comme maître "un citoyen du monde avec des couilles new yorkaises ...". La ville rutilante ici, sale, pouilleuse vers le fleuve, à la fin du trajet. La tour de Babel comme moyen d’accéder à une pulsation cosmique qui finirait en feu du désert.

 

 

  COSMOPOLICE:  la surveillance au plus haut degré paranoïaque avec un centre spécial contrôlant tout au moyen d'écrans analystes, de codes, des voix radiographiées, de dessins de parcours types au sujet de terroristes supposés. Dans le vaste flux où le capital fabrique le futur, l'information prouve en tout son essence policière.


  COSMOPOLIS : le roman d'une époque où l'argent est devenu abstrait, "a perdu son caractère narratif de même que la peinture", l'aventure d'un être qui cherche l'intersection de tout avec tout, le récit du désir d’absorption dans l'union de tous les compossibles, le livre tendu entre le scopique et le toucher, entre l’abstraction analytique destructrice et la tentation de la fusion .... N’anticipons pas.

 


       La situation de départ est paradoxale: une fois sorti de son triplex luxueux et de son ascenseur jouant du Satie (il en a un autre), le héros Eric Packer, homme du flux permanent, connecté à tout par des écrans (y compris sur sa montre) où défilent des images en temps réel (2) (on peut le voir en live sur son site internet comme il voit un meurtre en direct) et des chiffres, des décimales, des fractions, des symboles, des courbes, se trouve bloqué ou ralenti avec sa gigantesque stretch-limo (une sorte de bunker décadent où il trône au centre de pures lignes de perspective et qui peut circuler dans la nuit grâce à des images thermiques) dans un immense embouteillage new yorkais où chacun est proche de se toucher dans un monde qui a la phobie du contact ("Qui s'écarte pour qui, qui regarde ou ne regarde pas, quel degré d'offense dans un effleurement ou un frôlement? Personne ne voulait être touché. Il y avait un pacte d'intouchabilité. Même ici, dans cette concentration de vieilles cultures tactiles et étroitement tissées, mélangées avec les passants, et les agents de sécurité, et les chalands pressés contre les vitrines, et les fous errants, les gens ne se touchaient pas.") Sa voiture-maison avançant au pas, il en sortira pour aller d'une librairie à un snack, puis un cinéma démoli, un vieux salon de coiffure, un immeuble délabré.
   
Du matin à tard dans la nuit, nous suivons la progression contrariée mais décisive de ce cyberriche du cybercapital protégé par des gardes du corps attentifs, froidement zélés. Non loin, le Président et son escorte ajoutent à la cohue des rue de New York.  En cours (interrompu souvent) de route nous vivons ses amours (Didi qui analyse son goût pour Rothko et le premier écart dans sa journée décisive - le doute), ses rencontres successives avec sa femme, Elise, une richissime suissesse, l'accueil qu'il donne à des conseillers et des conseillères financières (Chin puis Jane Melman) et à sa brillante analyste conceptuelle, Vija Kinski, à Kendra Hay, sa garde du corps au pistolet hypodermique; nous assistons à son auscultation, à sa découverte d’une manifestation anti-capitaliste qui doit sans doute autant à Derrida qu'à Marx ("UN SPECTRE HANTE LE MONDE"), à l'immolation d'un homme (probablement le centre du livre), à sa descente dans un théâtre démoli envahi par une techno-rave (la dernière), au défilé d’un enterrement de rappeur aimé (Brutha Fez) : Eric subira également un entartrage, tuera son garde du corps, se fera couper (à moitié) les cheveux dans un  salon où venait son père, participera au tournage d'une scène nocturne de film avant de se trouver face à l’homme qui doit le tuer...Une journée bien remplie...dans laquelle il perdra, pièce par pièce, ce qui constituait son habillement du jour.
    Un déplacement horizontal dans une limo qui possède tout en grand (toilettes, sol en marbre
(évidemment) de Carrare, protection en liège contre le bruit, situation astrale du jour de sa naissance reproduite au plafond, cloison derrière le chauffeur avec "cadre de cèdre renfermant l'incrustration d'un fragment d'écriture ornementale coufique sur parchemin, fin du Xème siècle, Bagdad, sans prix"...), des nodosités, des stations imprévues et parfois violentes, des sorties plus ou moins risquées mais, fondamentalement, un élan qui le change de la froide compression pour unités inscrites sur des tableaux qui ornent les buildings d'affaires. 

 

 

               Qui est cet homme aux lunettes noires, cet Eric Packer? Comme le dit sa femme Elise, " tant de science et d'ego combinés" au service d'une "énorme ambition", d'un froid mépris, d'un soi absolu, d'une absence de remords lui dira Benny Lewin (ou Richard Sheets) dont nous lisons les pages de confessions.
    Un génie (passé peut-être par la case de l’oncle Thom) du calcul appliqué à l’économie et à la finance, qui a étudié toute l’histoire des prix, des crises et qui a conçu une théorie fondée sur l’analogie fondamentale entre la nature et les manifestations boursières: par exemple, il a étudié «la façon dont au plus profond de l’espace, un pulsar suit des séquences de nombres classiques, qui peuvent à leur tour décrire les fluctuations d’une action ou d’une devise donnée».... Dans un monde où l'on va jusqu'à interpréter la pause d'un ministre, sa respiration dans un discours, il est capable de très longues méditations (il possède une cellule à cette fin), il sait tout analyser, décoder, disséquer avec une attention et une concentration hors du commun. On comprend que s'il ferme les yeux pour réfléchir
, il ne les ferme jamais sur rien de rebutant, de répugnant et qu'il a tendance à regarder beaucoup de monde comme du vulgaire papier peint et à convaincre tous ses interlocuteurs qu'ils n'ont aucune valeur. Il pense sans arrêt (il médite même sur l'éternuement), emploie une femme à lui donner des observations abstraites d'une grande acuité sur les phénomènes quotidiens, il devine tout, scanne mentalement les pensées, les impensées (comme les désirs de sa conseillère Jane Melman), les gestes, épouse les impression des autres (la nostalgie de son père) et sa fortune colossale correspond à sa faculté d’anticipation en tout et à ne jamais suivre les mouvements de foule.

 

  
 
    Connecté à tout, tout le temps et partout, il est tourné uniquement vers le futur ("Je n'ai jamais aimé les retours en arrière, les réflexions après coup, l'analyse du jour, de la semaine, de la vie. Ecraser, et éventrer. Eviscérer. Le pouvoir marche mieux sans la mémoire aux basques")(j'ai souligné), il trouve tout ce qui nous entoure comme dépassé : le téléphone, les distributeurs de billets, les stéthoscopes, les caisses enregistreuses, les aéroports etc...En même temps, il est fasciné par l’antérieur, l’archaïque, ce qui vient d’un très lointain passé et échappe au temps. Ainsi son admiration pour le rapeur soufi Brutha Fez dont le convoi funéraire bloque lui aussi les rues de New York.

 

    Milliardaire, Eric peut tout acheter : un bombardier nucléaire Blackjack A remisé dans un garage en Arizona, des tableaux de Rothko (il rêve même de posséder pour lui seul la chapelle de Houston), mais s'il aime dominer les choses et les gens et les idées c'est justement pour pousser au plus loin sa connaissance et réciproquement. Voulant tout saisir (désir à mort, désir de mort), il est l’homme de l’intensité et, par exemple,  le bruit urbain ce jour-là le transporte: il est prêt à tout pour l’éveil de sensations passionnées, il cherche au-delà de la perception courante. Il raffole de ce qui fait trou dans l'existence : fréquentes (un peu trop) sont les allusions à une sortie du temps, de l'espace, à "l'au-delà " de quelque chose ("secousse de pure transcendance "; "image qui semblait exister à distance de l'instant"; "il y avait un changement, une rupture dans l'espace", "un temps presque au-delà de la mémoire" etc...)

 


   Cerveau omnipuissant, "génie qui se nourrit de malveillance à l'égard des autres "lui dit Kinski, il ne vit pas que de chiffres, on s'en doute : tout est calculable, prévisible mais sa distance à l'égard des faits et des êtres ne se contente pas de la froideur de l'intelligence
, il y a en lui une violence qui se satisfait de meurtre filmé en direct sur l’écran (sa haine en est comblée) et par ailleurs il est vorace, il a faim de viande, de sexe, la moindre chose réelle dans la rue l'excite ("un spectacle vibrant de commerce"). Sa conviction est que tout est lié cosmiquement et l'abstraction des chiffres est une jouissance pour lui  équivalente à celle que procure un Rothko (3)

 

  La trajectoire de sa jeune existence est bien précisée : il y a un avant, quand il faisait l'histoire, quand il achetait et vendait pour des clients plus ou moins fréquentables (4).  Depuis il est devenu esthète de la courbe des rythmes sous les fluctuations apparentes: il ne vit plus que d'observer l'argent en soi, le chiffre d'un achat, plus que l'achat lui-même (devenu indifférent) étant sa propre finalité.

 

 

 
  Epousant classiquement unité de lieu, de temps et d’action, le roman est donc consacré à une journée d’Eric Packer l’homme qui, fasciné par tout, peut s’absorber (sans se perdre) en tout ce qui le captive. L’homme qui a besoin d’être "enflammé".


  Ce jour-là, dans des circonstances à peine exceptionnelles (un embouteillage de plus, une alerte répercutée par ses gardes du corps), quelque chose se passe en Eric: une fissure s’étend peu à peu que le narrateur évoque par petites touches  sans chercher une psychologie de type explicatif:une légère dissociation en lui, des vagues d’étrange mélancolie, sa voix qu’il entend, une douleur qui l’envahit (douleur qui culminera dans le dernier épisode avec la blessure à la main), le mot et la concept intrigants d’asymétrie, les théories de Vija sur le nihilisme absolu et inarrêtable du Capital, son adhésion puis sa critique du caractère théâtral de la manifestation anti-capitaliste, sa réaction à l’immolation, ses pleurs devant le cercueil du rappeur..., ses accès de joie inédite aussi, bien d’autres encore jusqu’au moment où, fait unique, dans la nuit, il se retrouve «vide de projets et de détermination»:

            «Il était dans la rue. Il n’avait rien à faire. Il ne s’était pas rendu compte que ça pouvait lui arriver. Le moment était vide de projet et de détermination. Il n’avait pas prévu la chose. Où était la vie qu’il avait toujours menée? Il n’y avait nulle part où il eût envie d’aller, rien à quoi réfléchir, personne qui l’attendît. Comment pouvait-il faire un pas dans une direction plutôt qu’une autre si toutes les directions étaient les mêmes


    Cette fissure a commencé à se dessiner depuis quelque temps et sa manifestation massive inquiète ses conseillers. En effet Eric agit étrangement dans ses affaires:contre tous les avis (dont celui de son analyste financière qui arrête un temps son jogging pour monter dans sa limousine et lui faire part de son point de vue), il joue avec  le yen alors que tout prouve que c’est une erreur colossale et que la faillite est fatalement au bout. Pendant la manifestation monôme il fera des achats complètement fous et, à un moment donné, en dilapidant sa fortune et celle de sa femme, c’est avec jubilation et un sentiment de libération qu’il verra se consumer tout ce qui lui donnait aises et puissance: la menace l’excite. Il joue la perte sacrificielle, il joue de la part maudite.

   
   En même temps, en certains moments de cette journée, Eric a cherché à sortir de lui-même, il a frôlé des expériences fascinantes mais sans jamais les rejoindre absolument, sans jamais s'y perdre. Il a rêvé la fusion, il n'a pu que la connaître, l'éprouver, mais de loin. Quelques étapes frappent le lecteur : la descente dans le théâtre en rénovation avec ces jeunes soumis à la nouvelle drogue Novo (5); le ravissement devant les derviches tourneurs qui arrivent au comble de la dépossession; la tentative de fusion avec les figurants nus d’une scène de film en tournage (un grand passage du livre) mais qui est aussi un échec.

  Consommant tout analytiquement, consumant tout, volatilisant tout, dissolvant tout, voulant être dedans et dehors, il est incapable de s’investir sans détruire.
Il découvre soudain dans un immeuble désaffecté sa singularité instranscriptible, intransférable en données immatérielles comme on dit. Préparée par les confessions de Benny Lewin, un ancien employé qui lui en veut à mort, ce sera la rencontre avec une sorte de double asymétrique qui est aussi incohérent, trouble, confus, agité (son «cerveau a des fuites») qu’Eric est froidement et sensuellement analytique et qui a compris qu’il veut être encore supérieur dans la chute comme le prouve son rêve de postérité, ses fantasmes d’enterrement qui relèvent de la mégalomanie....


  On a compris la richesse politique du livre qui ne donne pas d’explications toutes faites mais ne laisse pas beaucoup d’espoir - sauf si l'on croit que nous n'avons affaire ici qu'à de la littérature.  On doit ne pas séparer sa portée politique de sa grandeur esthétique: sans mettre en cause la phrase, sa structure, Delillo parvient à restituer une dynamique étoudissante faite aussi de ruptures et de nœuds. Epousant le dandysme de son personnage (qui sait évidemment le sens des asphodèles, collectionne le hors de prix, réclame la sensation d'une piqûre hypodermique, jouit des sensations extrêmes), il esthétise et souvent erotise tout comme Eric: une courbe des chutes de prix peut être lubrique; le vocabulaire du baroque (torsade, spirale, tourbillon, ondulation, alambiqué, fioriture) est appliqué à des objets et des scènes qui l'appellent peu en général. La rave est rendue comme "une émeute stylisée". Un paragraphe comme celui-ci :

 

     "Quelque chose passait entre eux, profondément, une compréhension bien au-delàdes significationscourantesmais qui englobaitaussi ces significations, de la pitié, de l'affinité, de la tendresse,la physiologie complète de la manœuvre neurale, du battement du cœuret de la sécrétion, un vaste sexusde stimulation qui l'attirait vers elle, de manière compliquée, avec le doigt d'Ingram enfilé dans son cul."

 

donne une idée assez juste de cet art conjoignant rupture et continuité.

 

 

     Une grande œuvre, tendue, nerveuse qui ouvre de multiples questions: que dit la fin d’Eric sur le système dont il était le plus beau fleuron, le chiffre le plus secret ? Sa course à la perte sacrificielle renforce-t-elle les forts comme lui disait indirectement Vija? Le capitalisme a-t-il un dehors? Le Capital autant que la technologie peut-il "aller dans un sens comme dans un autre", dans une réversibilité folle? Le narrateur n’a-t-il pas le sentiment d'écrire vainement des milliers de pages comme Lewin / Sheets ...?(5)

 

 

 

  Rossini le 20 septembre 2012


 

NOTES.

 

 

 ( 1 )«C'était l'éloquence des alphabets et des systèmes numériques, pleinement réalisée sous forme électronique à présent, dans l'état zéro-un du monde, l’impératif numérique qui définissait le moindre souffle des milliards d'habitants de la planète. C’est là qu’était l’élan de la biosphère. Nos corps et nos océans étaient là, perceptibles et entiers.»

  

 (2) Le "reste" étant le temps irréel?

 

(3) "Il était superficiel de prétendre que les chiffres et les tableaux fussent la froide compression d'énergies humaines désordonnées, toutes sortes d'aspirations et de suées nocturnes réduites à de lumineuses unités au firmament du marché financier. En fait, les donnéesmêmes étaient vibrantes et rayonnantes, autre aspect dynamique du processus vital." Le chiffre, le calcul est au cœur d'un autre roman de DeLillo:   

 

(4)"Il négociait les devises en provenance de toutes sortes d'entité territoriales, nations démocratiques modernes et sultanat poussièreux, républiques populaires paranoïaques, Etats rebelles interlopes dirigés par de jeunes mecs défoncés." (p.74)

 

(5) "C'était une foule neutre, étrangère à l'anxiété et à la souffrance, et que vitrifiait l'obsédante répétition.(...) Mais il se sentait vieux, à les regarder danser. Une époque était venue et repartie sans lui. Ils se fondaient l'un dans l'autre pour ne pas risquer de se ratatiner dans l'individualité."

 

(5) Dans l'œuvre de DeLillo, un autre grand roman du calcul et du cerveau, L'ETOILE DE RATNER (1976/1996).

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9 septembre 2012 7 09 /09 /septembre /2012 08:08

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  "On va de l'avant" (p.196)


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"-Alors tu crois au destin ou quoi?
(...)
-Peut-être pas pour tout le monde.» (p. 278 )

 

 

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  "Ils y étaient: ils pouvaient tout se permettre" (p.194)

 

 

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   Jonathan Dee dont l’éditeur français (Plon) sort cette année un autre de ses livres intitulé LA FABRIQUE DES ILLUSIONS a écrit en 2010 LES PRIVILEGES : un livre subtil qui laisse à un moment donné l’impression (fausse) d’être en deux parties très distinctes et qui, avec force ellipses, parvient à nous raconter, sur un rythme et un ton vraiment inédits une success story qui nous éclaire assez froidement mais finement sur le (grand) monde tel qu’il va. Montons assez haut, dans le monde où tout est beau, accessible, achetable, monnayable, la pleine vie où seul l’avenir vous shoote à l’adrénaline....Dans cet univers, le mot sens n’indique qu’une direction. Rien d’autre.

 

 

  C’est l’histoire d’un couple (Cynthia et Adam) saisi à différents moments de son existence, le Temps constituant un des motifs profonds du livre (en particulier la haine du passé comme agent survital) : le jour de son mariage puis pendant les premières années des enfants; ensuite, quand April (camée à la beauté irréductible) et Jonas (en recherche de racines, d’authenticité avec la musique, pour commencer, en attendant l’art brut) ont grandi, c’est le décollage  vertical grâce à la fortune gagnée par le mari Adam dans les affaires qui sont tout sauf transparentes.... Heureusement, il y a une morale : les affaires transgressives permettent de créer une fondation qui veut (tout bonnement) rendre le monde meilleur et qui permet aussi (c'est la morale) de devenir encore plus riche : le quartier des écoles fréquentées par les enfants, les quartiers de leurs appartements, les appartements eux-mêmes qu’ils habitent en disent long sur l’irrésistible ascension de ce couple qui réussit à vivre dans une bulle forteresse.



  Adam, le père, est sportif, obsédé par la jeunesse de son corps qu’il entretient par la course et la musculation. Beau, il fait jouir et rire sa femme et ne cesse de l'aimer et la célébrer; dans les affaires, donc dans la vie, il déteste les méditatifs, les personnages négatifs, prend rarement du recul pour réfléchir (sinon en chiffres et en millions-milliards) et ne pense à se démener que pour ses enfants et la belle femme de sa belle vie.... Sa bonne conscience est assurée : il crée de l’argent sans réellement voler qui que ce soit et ses calculs tiennent compte avant tout de la gestion des risques.
  Meneur, il inspire la confiance et passe pour un «génie mystique et héroïque»: il refuse de croire au destin, au karma, à la chance. Il ne croit qu’au futur, repousse, parfois avec difficulté, tout ce qui ressemble au passé. Son associé Devon, son homme à tout faire (surtout le sale) le décrit comme un tueur sans conscience, sans mémoire. Lui, voit sa réussite comme une preuve de noblesse : il est un magicien capable de prodiges avec les chiffres et dit avec fierté qu'il imprime sa marque au monde.


 Elle, Cynthia (ou Cyn) est sublime de beauté et l’âge venant, demeure longtemps mystérieusement belle (tard, tout de même, un peu de botox ou quelque chose de mieux aura fait l'affaire):  excitante aux yeux de tous, elle ne trompera jamais Adam. Elle s’occupe avec soin des étapes de l’éducation des enfants (un principe, la confiance qui, (souvent) trahie, se rachète à n'importe quel prix :elle fait maquiller un accident qui engage April), suit une psychanalyse, dispose vite d’un chauffeur (un incident dans le métro lui fit connaître les risques du monde d'en-bas), d'une secrétaire qui s’occupe de tout pour elle. Cyn s’investit assez vite dans les associations de Charité qui sont aussi une couverture pour la réputation de son mari: sa Fondation, une des dix plus riches de New York, lutte contre la pauvreté aux Etas-Unis et dans le monde.... Quand elle apprend que son père est mourant en Floride son premier réflexe est de vouloir acheter la clinique de soins palliatifs qui le soigne... Du genre rétractile et venimeux, elle ne croit jamais aux bonnes intentions des autres (1), dit ce qu’elle pense d’autrui en méconnaissant le sens de la nuance et en refusant d’écouter les griefs des autres. Elle cherche toujours à se démarquer: elle ne doit rien à personne, ne veut ressembler en rien à qui que ce soit, surtout dans la formation des enfants à qui finalement elle laissera tout faire : elle partage avec Adam cette idée d’auto-création de soi dans le nous familial autarcique qui forge et affirme solidement leur destin. La haine du legs, de la dette est leur fonds.


    Bref voilà une famille qui croit à sa façon en l’idée de famille mais en n’attribuant que des limites très strictes à cette notion conçue comme alibi et arme de défense aussi redoutable qu'expéditive. Une famille qui ne connaît que les siens (un périmètre d'affection réduit), possède peu d’amis, fréquente des relations qui jouent du donnant donnant et du win win -et encore.... Un couple aimant qui ne manque jamais de rien
(peut-être justement du manque...ce que récuse Cyn) et qui doit changer de numéro de portable tous les six ou huit mois....En bas, il y a des envieux qu'il faut tenir à distance. Des vacances à Anguilla (qu’on  décommande sans remboursement), un saut de puce à Londres sur un coup de tête, des habitudes à Amagansett..., le titre du roman s’impose : ce couple faustien semble avoir un don: la grâce est descendue sur lui (même si Adam récuse karma et autres foutaises) et ainsi Cyn et Adam paraissent produire de l’aura. Pour ce duo porté par une foi implacable en l'argent et en lui-même, l’aubaine dure et les avantages que confère cette libéralité exceptionnelle les fait vivre dans la plus grande «normalité»: le fils Jonas se veut pauvre, tente, en réaction, une existence quasi-monastique, et April, la pauvre petite fille riche, que peut-elle faire sinon se droguer et appeler au secours ses protecteurs? Assez vite, personne dans cette belle famille unie ne sait ce que veut dire hors de prix. Mais le privilège n’en est un que pour les jaloux, ces parasites, et il est vécu au contraire comme la récompense conquise d’une «philosophie» bien spéciale de vie : «Même parmi les investisseurs du fonds, il y avait des gens pour penser qu'un homme dans la position d'Adam ne devrait pas faire d'affaires en Chine. En majorité, pour le meilleur ou pour le pire, ses employés le pensaient apolitique, mais ce n'était pas vraiment la réalité. Il avait clairement conscience que ce qu'il faisait ici affectait bien d'autres fortunes que la sienne. L'argent était un système en soi, un langage en soi, un principe directeur en soi. Dans une situation donnée, l'argent qu'on injectait avait pour effet de libérer le potentiel de chacun. Vous deveniez peut-être riche, d'autres autour de vous devenaient peut-être riches et pas vous, mais dans un cas comme dans l'autre, apprendre la vérité sur sa propre nature devait être bénéfique.»(j'ai souligné)


   
  Cette visite de la forteresse Morey (more money?) est déjà passionnante en elle-même: on vit de l’intérieur (mais même cette notion d'intériorité est remise en cause dans ces pages) ce qu’est devenue pour certains «l’idée de l’Amérique» comme le soutient Adam, les valeurs, si on ose dire, d’une petite classe régnante, son repli conquérant, ses médiations immédiates, ses désirs comblés à tout coup, sa philanthropie d’investissement, sa liquidation de la mémoire, son exil hors de l’Histoire, son ignorance de la violence (Jonas, au premier coup reçu rentre vite dans le giron du dollars), de l'art, de la culture - sa vie off shore, hors sol où tout est artificiel y compris (et surtout, significativement) la récupération de l’art brut.


             Cependant le livre de Dee vaut surtout pas son esthétique et ce qu’elle induit. Vous ne lisez nullement une fresque avec étalage de la puissance
obscène inscrite dans les objets, les propriétés : c'est plutôt un regard (presque) neutre sur un grand monde tout étroit, ouvert sur rien d’autre que lui-même - autrement dit, pas grand-chose. Rien d’obscur, de complexe en apparence dans cette prose: pas d'appel aux théoriciens du Capital, pas d'emprunts à wikipedia ni aux sociologues: une narration fluide, sans apprêt de pamphlet, sans dénonciation virulente, sans démonstration explicite, sans parti-pris surplombant affiché.
  Dee place tranquillement ses pièces comme dans un jeu de Mikado un peu spécial où, au lieu d’en enlever une avec méticulosité, il s’agirait d’en ajouter sans (avoir l’air de) rien toucher. En même temps, et l’impression est très singulière, l’ensemble apparaît peu à peu comme une série de bombes à fragmentations qui explosent doucement au fur et à mesure dans la tête du lecteur qui doit faire face à deux éléments perturbants : tout est fait pour brouiller la notion grossière de cause et le sens de toutes les actions et réactions de cette famille n’est ni donné ni jugé directement. Le lecteur fondamentalement attaché au naturalisme toujours causal et explicatif en est pour ses frais - même si, il faut le reconnaître l’option du fils Jonas pour l’art brut est un peu forcée et trop allégorique, tout en étant parfaitement développée, et même si la scène de Cyn allongée contre son père mourant en dit un peu trop. Pour le reste du roman c'est au lecteur de construire un réseau d'explications qui ne supportent rien de sommaire et, avant tout, tiennent compte d'une ironie feutrée (3).

  Avec pareil refus de grandiloquence, peu d’écrivains contemporains ont réussi à éclairer de façon sereine et oblique la mort du sens au profit du cynisme innocent et de l’inconscience tranquille et meurtrière pour ceux, innombrables, auxquels on fait la charité  capitalisée comme à ces Chinois enfermés dans une usine et un décor sale et toxique....

 


   Horror vacui se dit soudain Jonas devant un mur couvert de dessins bruts d'un dessinateur qui le retient peut-être prisonnier ... Horror vacui? Leur désert avance (4).

Rossini 


(1) Surtout pas de celle qui tint compagnie à son père que Cynthia avait presque oublié et qu’elle renvoie contre 100 000 dollars....

 

(2) De ce point de vue, la photo de couverture choisie par Plon n’est pas judicieuse.

 

(3) On comprend pourquoi Franzen aime l'art de Dee.

 

(4) Les derniers mots reviennent au rebelle de papier (monnaie) de la famille, le fils, Jonas, de retour dans le ventre protecteur. Citons-en quelques-uns:" Il avait quelque chose à leur dire, à savoir qu'il les comprenait enfin. Ils possédaient plus d’argent qu’il était possible à quiconque de dépenser - une quantité d'argent telle qu'il leur fallait engager des gens rien que pour les aider à le distribuer - et pourtant, au lieu d'arrêter, son père travaillait plus dur que jamais, gagnant des sommes folles, des sommes obscènes, comme par enchantement. C’était comme quand les gens demandaient:avons-nous vraiment besoin de tous ces missiles nucléaires? Combien faut-il pour que ce soit trop? La bonne réponse, c'est que ce n'est jamais trop, puisque la question n'est pas le besoin, la question est de se sentir en sécurité dans le monde, et peut-on jamais se sentir assez en sécurité? Non. Non. Le succès est une forteresse dont les murs tremblent constamment sous les coups de boutoir de la peur. Tout ce que vous avez fait hier ne signifie plus rien: dès l'instant où vous perdez le contrôle sur ce que vous avez bâti, la ruine menace. Votre plus grand désir du strict point du vue de l’évolution, c'est d'avoir la mémoire courte.»(j'ai souligné le darwinisme spécial).

  Vous tenez le grand roman du vide cinétique et replet (5).

(5)Il y aurait beaucoup à écrire sur l'univers des PRIVILEGES et celui de COSMOPOLIS....

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4 septembre 2012 2 04 /09 /septembre /2012 10:05

   
       Encore assez peu connu, Alain Deneault, philosophe de formation (1), peut passer dans notre monde du Spectacle fabriquant de consensus blasé (y compris dans ses indignations) pour un penseur radical du système capitaliste.... Curieux de bien des aspects scandaleux passés sous silence, il souhaite seulement faire œuvre de pensée critique. Il possède un poste d’observation idéal avec le Québec et sa proximité des Etats-Unis qu’il connaît de l’intérieur (on pense à son article sur le Delaware).

       
  Comment faisons-nous l’économie de la vérité? Telle est la question que nous voudrions lui poser, question inspirée par ses riches contributions.  

  Ce qui frappe d’emblée : voilà un observateur exigeant qui a en vue l’empire du chiffre, du quantitatif ( Faire l’économie de...), du prix de toute chose (au sens moderne où "la chose est la mesure de tout homme") et qui sait écrire avec rigueur et ironie: Deneault donne tout leurs sens aux mots, à leur histoire (son article sur Tarde), surtout quand ce sens est tout simplement court-circuité (comme dans le cas des paradis fiscaux (2)) au point de détacher le langage de la réalité. Sensible à la mystification des discours, il sait repérer le piège de la langue des technolâtres (on se reportera à sa belle analyse du mot gouvernance ou des alibis du «développement durable»), et peut, à l’inverse, en proposer d’autres comme l’étonnant blasement.
   
  L’unité qu’il propose aux pages qui vous attendent serait contenue dans la notion de censure (et d’auto-censure (3)), soit l’intégration des sujets (souvent à leur insu) à un système qui combat le vouloir et le penser, la démocratie réelle, par l’apparence de démocratie.
  Sur ce plan et en n’hésitant pas à employer encore de vieux mots devenus tabous (comme idéologie - en reprenant les analyses d’Isabelle Garo), Deneault livre de belles réflexions sur les régimes de la Force : dans tous les cas, il s’agit d’imposer le silence, de faire taire soit par l’ignorance imposée (il pourrait s’attarder à l’avenir sur l‘Ecole), soit par la pression des armadas d’avocats, soit par les nobles Récits de journalistes ou d’historiens zélés. Priver de parole ou tout noyer dans un bruit de fond : la censure gagne presque à chaque fois.

  
     La deuxième partie de son recueil, amorcée dans 
FAIRE L’ECONOMIE DE...(article central à tout point de vue, fondé sur l’ambivalence de l’expression Faire l’économie de...), prend acte de l’empire implacable du sport, de sa nécessité à l’intérieur du champ économique. Après Veyne, il reprend la formule de Juvénal (du pain et des jeux) et en montre les développements et ajustements contemporains.
    Dans cette partie plus spécialisée, l’épisode du choix des Jeux olympiques de 2012 avec l’insistance sur l’esthétique de Leni Riefenstahl est particulièrement significatif. On retrouve dans ces pages quelques thèses déjà connues : le sport est exaltation et dépassement des contraintes justifiant, pour les faire accepter, celles qui pèsent sur les autres citoyens ; il est esthétisation du régime économique, sa mise en scène infantile ; il est métaphore du capitalisme. En partant d'une observation de Chomsky, il prend la mesure du débat dans le sport qui lui paraît être le dévoiement de la pulsion de débat démocratique.

   Mais la thèse du livre est toute contenue dans son titre : économie de la haine.

     L’auteur pose que le fin mot de notre culture est dans l’économie. Economie qui se décline à tous les niveaux de l’existence et qui se manifeste essentiellement dans le chiffre, la numérisation, la comptabilisation de tout - dans l’équivalence générale. Qui promeut (grâce au divertissement, en particulier sportif mais il faut compter aussi sur la mode et, plus largement, la consommation) l’économie des sujets adaptés, intégrés et qui pousse vers les marges ceux qui n’ont pas de titres à se faire connaître, hors la soumission. Economie qui encourage à l'indifférence aux cruautés réelles des effets économiques.
     Economie de ce que coûte (humainement) l’économie.
    

   Mais, dira-t-on, économie de la haine, en quel sens? Deneault conclut son recueil avec «un poème théorique» explicite.
   Après avoir été prédatrice, l’économie (devenue) mondiale qui empile les colonnes de chiffres hautes comme des gratte-ciels est nécessairement destructrice (il en donne des exemples accablants, Equateur, Mali) de populations, de cultures et, thèse connue, destructrice du sensible, de la chair du monde, de la vie. Il ne s’agit plus de haïr ceux qu’on laisse en chemin mais faire l’économie de cette haine, de ce rejet, de cet asservissement, de cette exploitation  "heureusement" cachés sous des chiffres, des mémos, des compte-rendus, des expertises bétonnées.
  Où l’on retrouve en quelque sorte la censure (psychique) encouragée par les communicants et les rodomonts bien en cour.


   Ce livre est un hymne au livre, au récit, à la parole («Cette parole rare et cette écriture consignée résultent d’une exigence plus forte que l’inertie de l’époque» : ainsi s'achève le volume). En le quittant, il nous vient une autre question: que font les romanciers (français, en particulier), que content-ils de ces comptes de la folie ordinaire?


 

  Rossini

 

 

 

NOTES

 

 

(1)Il n’ignore pas les acquis de la psychanalyse : dénégation, refoulement, perversion, psychose (numérique), névrose (savante) sont des concepts actifs dans son livre.

(2)Une analyse remarquable.

(3)Censure prise dans un sens large et sous des formes particulièrement variées.

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