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12 novembre 2012 1 12 /11 /novembre /2012 04:59



        Avec une des merveilleuses petites plaquettes de L’ÉCHOPPE (envois), c’est à une toute petite promenade dans une exposition (à la National Gallery of Art de Washington) et dans l’œuvre de Mark Rothko que nous convie le peintre d’origine irlandaise Sean Scully dont la dette envers l'artiste né à Dvinsk est immense. Ces lignes  (vingt-deux pages ici) ont été tout d’abord publiées dans le TIMES LITERARY SUPPLEMENT du 6 novembre 1998.


    Rien de radical, rien de théorique, rien de bouleversant dans ce regard porté sur des peintures aimées et admirées.

    Quelques catégories peu opératoires (comme le romantisme ou cette étrange obsession que nous avons tous de  parler au nom de l’universel en art)), une insistance sur l’explication psycho-sociologique (l’émigré, sa traversée des USA, ”le mysticisme russe et juif”, son “mutisme social”, son sentiment d’exil où qu’il fût, sa tendance au repli, le tableau comme ”espace émotionnel intime et obsessif”), portée par une lecture téléologique comme souvent pour les artistes et pour Rothko en particulier, mais une juste connaissance de son évolution (la place de Matisse) et de ses déclarations (la dimension de drame sans acteurs représentés est bien soulignée), de pertinentes appréciations sur telle ou telle série (N°14(1960) ou sur la tension de chacune (dilatation/ concentration), une bonne délimitation de son originalité parmi les géants de l’Expressionnisme abstrait américain (Pollock et Newman), en particulier dans le traitement d’un legs spirituel “européen” (l’art transcendental, pour reprendre ses mots).


    Une simple promenade admirative, fraternelle qui nous offre un titre profond : corps de lumière. Dorénavant il nous reste à toujours contempler-méditer Rothko avec lui, contre lui, à travers lui. Corps de la lumière, corps traversé, transi de lumière, lumière-corps, corps-lumière.

 

Rossini, le 12 novembre 2012.

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8 novembre 2012 4 08 /11 /novembre /2012 08:53

 

 

 

"-la couleur uniquement-" Y. Ishaghpour

"l'art est extase ou il n'est rien." M. Rothko

 

"Sérénité au bord de l'explosion." M. Rothko


 

              Pour qui s’intéresse à Bataille, à la peinture, à la miniature, au cinéma de Kiarostami et surtout à Orson Welles, le nom de Youssef Ishaghpour est forcément connu et respecté. Lisons une autre de ses grandes contributions, sa belle étude sur Rothko, publiée en 2003 où il est question d'accès, d'absolu, de fini et d'infini, de relation - ou pas.


      Méditant sur d'importantes réflexions de Mark Rothko et contemplant activement ses œuvres, cette plaquette propose un parcours étonnant : les étapes (très résumées) de la biographie, contre toute attente, n’apparaissent qu’au chapitre trois, après deux propositions ambitieuses et rigoureuses sur ce qu'Ishaghpour nomme le Rothko "classique" qui, après des expérimentations (ici,bien situées dans son évolution), connut un changement radical en sautant dans le feu, dans l’évidence de la peinture nue où n’apparaissent plus formes ni espace mais couleur rayonnant du dedans et permettant, pour tous, une ouverture à soi comme à l’œuvre.

     Au commencement du livre donc, ce qui aurait pu être point d’aboutissement de la réflexion. L'évidence picturale avant le cheminement vers elle et avant le pas au-delà que condense (sans doute tragiquement) la chapelle de Houston.

 Et
    Ce n’est pas qu’un effet d’écriture:la coordination importe  beaucoup dans ces pages, elle sert de façon congrue l’approche de Youssef Ishaghpour. Relevons au hasard et sans exhaustivité :

        "évidence et mystère","simplicité et richesse","verticale et horizontale","absorption et distance","retrait et débordement, "contraction et dilatation", "matériel et immatériel","sensible et rapport à ce qui n'est pas de l’ordre du sensible, ”vulnérabilité comme substrat de la grandeur”, "sérénité et explosion"....

 

 

    Avec méthode et audace (celle d'un parti-pris théorique), Ishaghpour va nous mener vers le passage au-delà de Rothko par lui-même. Ce sera le dernier chapitre. Le critique voit dans l'ultime période du peintre, un pas menant loin de ce "classicisme" qui fit sa réputation et qui introduit, en  retombant "en une profondeur mélancolique et désespérée", "un dualisme insurmontable". Vous verrez qu'avec la conjonction ET, le mot "entre" avait une grande portée opératoire quand la dualité était assumée par ce qui sera un des grands apports du commentateur : la reconnaissance du voile chez Rothko.

 

 Description et proposition

     Dès ses premiers mots, Ishaghpour cerne l’essentiel: la couleur.

    “La peinture réduite à elle-même: des couleurs sur une surface, l’absolu de la peinture et une peinture absolue. Silencieusement. Le matériau porté à l’incandescence. Le symbolique pur de toute signification, objet, image. Quelques plages de couleurs: la lumière en émane, irradie d’elles comme l’obscurité qui les hante, inconnue, inconnaissable.”

     Descriptif, il précise méticuleusement les étapes matérielles et techniques de la peinture “classique” de Rothko. De la lumière à l’irradiation intime de la couleur, de l’intérieur, comme désintégrée. D’emblée encore, cette observation: de la couleur, pas d’absolu, nul infini, uniquement de l’indéfini, du suspens. La couleur chez Rothko est “l’épiphanie visible de la lumière qui n’est pas avant les couleurs, mais en elles.” Plus loin:” La lumière émane des couleurs. Il ne s’agit pas de couleur dans la lumière ou de lumière devenant couleurs:mais d’une lumière qui irradie des couleurs et du tableau.” Un peu plus loin :” (…)une lumière interne, silencieuse et pure”. Matière (Rothko se voulant “concret et terrestre”, nullement abstrait comme on le disait et comme on le répète) qui produit quelque chose d’immatériel qui est la lumière.

  Naturellement la question des formes (que le commentateur verra plus tard dans le parcours biographique de Rothko) est envisagée: à partir d’une certaine date, il n’est plus question de représentation mais de “l’ouverture d’une présence, en avant d’elle-même exigeant une vision.”

    Dans cette mesure, Rothko n’est pas coloriste et tente une sortie de la spatialité (même si Ishaghpour a du mal à s’en détacher lui-même dans son vocabulaire et si, justement, la chapelle de Houston...mais c’est pour plus tard), il est musical dans le rapport des couleurs entre elles (ainsi la différence avec Kandinsky est bien dégagée).

Mystique?

 Écartant l’abstraction et tout le discours qui l’accompagne, Rothko (qui pourtant déclarait qu'Ad Reinhardt, lui, vraiment, l'était) serait selon Ishaghpour un mystique qui irait vers l’intérieur, “l’âme, le cœur et le sentiment”. On trouve souvent dans ces pages les mots de transubstantation, de sublimation, de rédemption, d’extase, on note la fréquence du feu, de l’embrasement, de l’illumination. Là encore, la mystique apparaît elle aussi tôt dans l’étude. Ishaghpour parle alors d’”âme devenue, dans ses couleurs intérieures, visible à elle-même” et de puissance spirituelle (”par son traitement des couleurs, le visible comme tel se trouve libéré en devenant l’expression visible du spirituel.”).
   
    Mais attention ! Ishaghpour conserve le mot et la notion en leur donnant un domaine d’emploi bien délimité, sotériologique si on veut:il n’est pas question chez Rothko “d’un ailleurs absolument autre” mais d’une rédemption  de ce qui est, ” même le plus contingent, le plus insignifiant”. Pas de choses, de signes à rédimer mais le matériau de la peinture et le sentiment et l’émotion. Sans jamais objectivation de l’absolu. Ni spéculation théosophique.


    Ishaghpour reformule sa thèse au sujet du seul Rothko "classique":”Ainsi se produisait l’identité extatique entre le visible et la vision qui n’est rien d’autre que l’intensité qui émane du traitement du matériau pictural. Le halo de la couleur-lumière, devenant matière impalpable, sans rien de compact: une autre densité faite de retrait et de débordement.(…). L’énigme, étrange, consiste justement dans cette dualité et leur relation. Non pas la synthèse, l’identité entre la matérialité, la fragilité (…) et l’immensité que cela suggère et qui y résonne. Il ne s’agit même pas que  de la relation entre les termes de cette dualité incommensurable, non identiques, et cependant non dépourvus ou totalement étrangers l’un à l’autre.”

   Nous sommes au cœur de la thèse. S'impose alors une notion-motif.


Le voile (1)

   "Cependant la peinture "classique" de Rothko n'est pas l'image de l'absolu, ni de son absence: mais"voile" seulement."


  Entre guillemets, comme voilant le voile et ses connotations, le voile.

 

  Le voile donc. La “façade” comme voile. Qui ne cache rien, ni sans-fond ni essence qui seraient au-delà. Ni absolu objectivé comme on a vu, ni signe de son absence. Qui ne propose ni infini capté, ni simple surface. “”L’expérience transcendentale”: dans le sensible, le rapport à ce qui n’est pas de l’ordre du sensible.(…)L’expérience même, la présence de l’apparaître, et la tension retirée en elle-même, en suspens, du voile.”


   En suspens, un voile qui ne se traverse pas. Qui n’occulte rien.


   En pensant à Newman, Ishaghpour écarte le concept de sublime qui d'après lui souvent finit en Idée. Une certitude présente dans les déclarations de Rothko lui permet cette affirmation: l’absolu est inaccessible “parce que la finitude détermine l’être de l’homme. Rencontre entre la matière, l’affect et ce qui les transcende: “le voile”, voilà l’extrême qui se puisse atteindre, comme l’évidence d’une chose inexplicable, d’autant plus attirante que sa signification nous échappe.”

    La finitude de l’homme ne lui laisse donc que le pressentiment d’une limite. Rothko est dans l’épreuve de cette limite : l’homme “manque d’accès au tout autre, sinon par l’expérience de cette limite même, l’obstacle, le voile qui l’en sépare.”
    Inutile de rappeler l’étymologie du mot expérience : elle dit le risque qu'Ishaghpour dégage en des termes fondamentaux qui expliqueront sa "réserve" devant la chapelle et les dernières œuvres de Rothko :”Cette expérience du voile, comme expérience sans recours de la finitude, étant celle même de l’inaccessibilité du tout autre, inaccessibilité qui se laisse pressentir dans l’embrasement s’emparant du non-savoir, de l’obscurité, de la vacuité et du silence. Ainsi la mélancolie et l’angoisse de la finitude se métamorphosent en ferveur. C’est la conjonction de ces deux contraires, qui crée toujours la respiration, la résonance des tableaux “classiques” de Rothko:cette présence de l’œuvre, de sa lumière irradiant de l’obscurité qui dessaisit le spectateur de lui-même en l’exposant à son mystère."


 

Singularité

      Avec un tel parcours et de telles propositions, Youssef Ishaghpour sait faire appel à l’Histoire (la guerre pour les peintres de cette génération), dégager la tendance lourdement théosophique de nombreux peintres abstraits, montrer avec finesse  ce qui revient à chacun (Delacroix, Gauguin, Delaunay, Matisse) dans le domaine de la couleur comme dans le rapport à l’absolu (Mondrian, Kandinsky, Kupka, Delaunay, Malévitch), s’appuyer sur les étapes de la création chez Rothko pour le démarquer d’un Still ou de l’expressionnisme du geste (Pollock):il parvient même à nous donner de précieuses réflexions sur la question de la judéité par rapport à Soutine, à Chagall et à Newman. Dans tous les cas, la comparaison est éclairante (pour le comparant comme pour le comparé, sans injustice) car le seul souci est de dégager ce qui fait et ce que fait Rothko.

La chapelle

    Pour finir, Youssef Ishaghpour en vient à la chapelle de Houston: il rappelle les peintures destinées au “FOUR SEASON RESTAURANT” (projet rejeté), les “HAWARD MURALS” et l’offre des de Mesnil: il met en valeur les contraintes esthétiques qui s’imposèrent à Rothko (les couleurs dialoguant de toile à toile) et surtout le radical changement qu’offrait l’espace ouvrant vers un ailleurs. Un paragraphe magistral condense sa proposition :

    “Rothko affirmait avoir peint, pour sa chapelle, “ce que vous ne voudrez pas regarder”: de grands champs de couleurs amorphes, obscures, vides, absorbées en elles-mêmes, autosuffisantes, mélancoliques, non engageantes et dépouillées de qualités dramatiques ou sensuelles rejetant le spectateur, lui refusant d’abord l’entrée, puis l’attirant dans un sans-fond noir, non humain, annihilant et sombre (Beslin).”
 
    Dans cette "œuvre", selon Yshaghpour, le peintre a franchi la ligne, traversé le voile et dépassé un seuil où l’art ne suffit plus. La série des BLACK ON GRAY intervient alors comme révélateur. Peintures à l’huile, sans radiance lumineuse, cette série signerait malgré tout le retour de l’"image" avec le partage du haut et du bas,du ciel et de la terre... Partage d’opposés et non rencontre. “Dualisme insurmontable. Non pas radiance extatique du voile où se rencontrent la ferveur la plus intense de l’âme et de la matière de la couleur devenue lumière. Mais la retombée en une profondeur mélancolique et désespérée.”

  
On a compris que dans ces belles pages, incontestablement portées par une vision téléologique (mais comment y échapper?), on retrouve ce qui fait toujours la qualité des contributions d'Ishaghpour: la clarté, le souci des enjeux, des distinctions, des situations, le respect des apports de chacun. Youssef Ishaghpour aime le mot accès : posant l'inaccessible chez Rothko, son livre à l'écriture dense nous offre un accès à une œuvre majeure tout en laissant ouvertes encore bien des questions.


 

Rossini, le 10 novembre 2012  


Note:

 

(1)Sur voile, le mot, la chose, est-il besoin de signaler l'étourdissant UN VER À SOIE de J. Derrida, si proche, si loin?

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5 novembre 2012 1 05 /11 /novembre /2012 05:50

"L'art doit poursuivre l'œuvre de la vie:produire, expérimenter des formes pour l'existence."

                                     Choulet & Nancy (page 201) 

 

"L'art et rien que l'art ! Il est la grande possibilité de la vie, la grande tentation de la vie, le grand stimulant de la vie."

                                      F. Nietzsche



     Si vous voulez lire Nietzsche autrement ou mieux, si vous ne craignez pas de reconnaître des propositions dont on a oublié l’auteur, si vous souhaitez comprendre le XXème siècle artistique (et pas seulement artistique), si vous pensez pouvoir échapper à l'homme moderne, si vous ne voulez pas d’un Nietzsche aseptisé, consensuel (un comble!) ni d’un Nietzsche stéréotypé, vilipendé à tort (son “nazisme”), réduit à la somme des contre-sens (le surhomme par exemple ou la cruauté), si vous êtes prêt à faire une expérience de pensée, vive, aiguë, choquante, âpre, alors  tournez-vous vers ce recueil anthologique paru en 1996 et négligé par la critique comme il arrive toujours à ceux qui comptent et travaillent sans faire de bruit immédiat.


    Une préface coupante (il faut vivre la tension nietzschéenne, se refuser aux résolutions des contradictions); un plan judicieux qui fixe les grands moments de pensée nietzschéenne (Aurore/Midi/ Crépuscule); un choix sûr dans le découpage et l’opportunité des extraits (souvent retraduits, avec talent); des notes d’introduction d’une rare pertinence (on songe à la Tragédie, aux Grecs, à Apollon et Dionysos (indispensable), au grand style, au rejet de l’art pour l’art, au cas Wagner - mais toutes méritent mention et louanges); une attention au jeu des textes, aux ruses, aux perfidies, aux fulgurations du moustachu de Sils-Maria; un style vigoureux, assuré, avec des rafales de synonymes qui n’en sont pas mais témoignent plutôt d'un travail soucieux de respecter les nuances;une réflexion qui prend Nietzsche dans sa vigueur polémique et en préserve (voire renforce) son aiguisement (le nihilisme, la grande politique, la guerre, le travail, les Allemands) et qui refuse de fermer les yeux sur “des textes difficiles et inquiétants pour nous”(races et peuples), voilà, pour le résumer hâtivement, ce qui vous attend. Un Nietzsche où rien ne reste dans l'ombre, où aucune proposition majeure n'est mise en avant pour en cacher quelques autres qui seraient gênantes.

 

     L’angle de lecture (l’art et la vie) est convaincant surtout si on comprend que le sous-titre (comme on parle de sous-conversation) pourrait être VIE, ART ET VIE, tellement la vie (ici pas de vitalisme, pas plus que d’esthétisme) est au cœur de la pensée de Nietzsche comme le prouve abondamment la lecture de cette anthologie. Un seul enjeu derrière toutes les questions : la vie et “la valeur de la vie forte, puissante, synthétique”. On imagine la méfiance devant ces seuls mots de force, de puissance (le grand tabou) mais, avec minutie et science, les deux guides expliquent les subtilités trop largement négligées ou faussées habituellement.


    La vie d’abord, la vie enfin. Le devenir innocent, dans sa cruelle nécessité. La vie dans “son jaillissement spontané des formes, jouissance de soi-même dans le spectacle de sa propre puissance, c’est-à-dire de sa propre dépense”; la vie, sa puissance différenciée et différenciante, dans sa force formatrice, déformante (la vie s’est niée elle-même ! comme on sait, c’est l’idéal ascétique), transformatrice, étant entendu que la vie est puissance mais qu’elle doit être puissance affirmative, critère majeur pour railler le romantisme et son culte de la maladie par exemple (il n’est pas le seul) et célébrer sans réserve le tragique grec.
    Fort d’une meilleure connaissance des valeurs qui président à l’estimation de la vie et donc de l’art (le principe généalogiste nietzschéen:qu’en est-il de la vie dans cette forme? Tonique? Morbide?), le lecteur trouvera ou retrouvera les préférences (et, partant, les rejets, les dégoûts) de Nietzsche, ses lumineuses propositions sur la musique, la danse, la tragédie, le grand rire du corps, du gai savoir, sur le génie, sur la puissance qu’a l’art de mener vers “l’imprésentable qu’est la vérité”.

   Avec cette anthologie, si c'est encore nécessaire, on ne peut que se convaincre de la grande cohérence d’une pensée qui ne se voulut jamais système et qui avait trouvé ses formes de présentation avec ce qu’il faut bien appeler un style de la plus grande audace.

 
    Enfin parmi les nombreux mérites de ce magnifique Choulet & Nancy, n’oublions pas la place accordée dès la préface à la lecture de Nietzsche (aussi bien son mode de lecture que les modes de lecture qu'il exige de nous). Ils ont pris eux aussi des risques, ont suivi sa pente (ascendante) et, avec distance, ont évité, comme lui devant l'art, complaisance et consolation (1).

 

 


Rossini, le 6 novembre 2012



NOTE

 

(1) De Choulet on lira aussi  son indispensable présentation de LA GÉNÉALOGIE DE LA MORALE chez Garnier Flammarion.

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3 novembre 2012 6 03 /11 /novembre /2012 10:03



 
    Réécrire Racine à la façon d’Umberto Eco, en moins malicieux et retors? C’est un peu ce qu’a tenté Kenichi Yamamoto avec LE SECRET DU MAÎTRE DE THÉ qui a obtenu un grand succès  au Japon en 2008. La vie et la mort du célèbre Rikyû a donné lieu à quelques œuvres dont la plus connue est LE MAÎTRE DE THÉ composé par Yasushi Inoué. Quels furent les choix de Yamamoto dans la réécriture de ce chef-d’œuvre?

 Sa plus grande originalité tient dans le traitement de la chronologie. Nous partons des heures qui précèdent le hara-kiri bien connu exigé par le Taïko Hideyoshi et, de chapitre en chapitre, nous remontons le temps, les années, les décennies pour découvrir le secret de ce fameux maître de thé. Pour revenir, vers la fin, à l’instant de sa mort vécue à travers les réactions de sa dernière épouse, Sôon. Voilà une autre différence:il est beaucoup question de femmes, de concubines, d’amour chez Yamamoto tandis que l'univers contenu dans le journal d'
Honkakubo (inventé par Inoué) est uniquement masculin. D’une manière générale, où Inoué se satisfaisait de quelques échanges entre maîtres de thé qui avaient connu Rikyu et le petit moine Honkakubo, Yamamoto nous offre un fourmillement de personnages amis ou ennemis de Rikyu.

 

  Bien qu'écrit -et merveilleusement - il y a une forme orale chez Inoué que n'a pas retenue Yamamoto.


  L’autre choix dont tout découle : la dimension mythique voulue par Inoué disparaît avec Yamamoto au profit d’un roman historique ample et solide qui semble donner des garanties d’exactitude et ne nous épargne pas les actions. Rien n’est passé sous silence : les différentes étapes des guerres intérieures au Japon que Hideyoshi va unifier (avec parfois l’aide stratégique de
Rikyu) sont parfaitement montrées et expliquées comme sont affichés les rapports des Japonais aux Européens ou aux Coréens et aux Chinois:la dimension ethnologique enrichit de nombreuses pages comme dans la rencontre avec les jésuites portugais ou l’attente patiente des pauvres émissaires coréens. Sur ce terrain, alors qu’elle était omniprésente mais de façon implicite, la dimension bouddhique du thé est largement soulignée avec par exemple le chapitre des flammes des trois venins (cupidité, colère, stupidité).
  Sans jamais tomber dans le naturalisme, l’auteur possède aussi bien le sens du détail que de l'ensemble:
il sait rendre parfaitement une ville du seizième siècle (Kyôto), une architecture (le palais Jurakutei), un décor, les différents métiers du port de Sakaï et rien des trafics d’objets servant au thé ni des écoles esthétiques de la cérémonie ne nous échappe: nous sommes initiés à la tendance rustique comme à l'ostentatoire. Nous devenons incollables sur la symbolique des bols, du camélia, du gardenia ou de l’hibiscus. Les différentes significations du nom Rikyu (Ri, "acéré", "pénétrant";kyû, au repos mais il y en a une autre) servent heureusement à la compréhension du personnage principal dont tous les aspects psychiques sont cernés. Ce qui se devinait au détour d'un entretien chez Inoué, les rivalités haineuses entre maîtres ainsi que le lien de la cérémonie de thé à l’érotique et à la guerre règne ici au premier plan.
 
   Reste que si les deux représentations de  Rikyu en font un amoureux de la beauté sur fond de mort, chez Yamamoto la mort  renvoie à une cause précise, à un amour perdu et une mort manquée, la sienne. Et incontestablement la dernière partie du roman  consacrée aux réels problèmes d'épouse face aux concubines n’est pas de la même qualité et n'est pas sauvée par cet amour ni par cette belle et héroïque Coréenne, le secret du Maître à l'ongle.

  Sans doute faut-il lire Inoué et Yamamoto qui s’éclairent l’un l’autre en servant une fable profonde. On avouera  tout de même préférer, dans ce cas, le mythe à l’histoire, le ténu intense et suggestif au précis sans mystère.

    On rêve plus avec la cérémonie du thé sur un tatami et demi qu'avec celle sur quatre tatamis dans une salle dorée....


 

Rossini, le 4 novembre 2012. 

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28 octobre 2012 7 28 /10 /octobre /2012 09:43



        Trois nouvelles (LE FAUSSAIRE, OBASUTÉ, PLEINE LUNE) du grand Inoué, rassemblées sous le titre de la première et de la plus longue. Pour qui ne connaîtrait que les célébrissimes MAÎTRE DE THÉ et LE FUSIL DE CHASSE, c’est vers un autre versant du talent du maître japonais que le convie ce petit recueil.



 On découvre un Inoué plus inscrit dans son temps (il est question, en arrière-plan, de la seconde guerre mondiale et d’une entreprise des années cinquante), méditant toujours sur la destinée cruelle et le karma (le faussaire ou Toyama dans PLEINE LUNE), toujours hanté par la séparation, par la recherche d’un absolu au risque de la déchéance, par l’instant éternel mais aussi un Inoué plus descriptif, plus narratif, plus explicatif et même satirique dans la dernière nouvelle (ascension et chute dans une grande entreprise). Un Inoué plus personnel aussi - si tant est que LE MAÎTRE DE THÉ, malgré le recul dans le temps, soit sans lien avec l'auteur....



     LE FAUSSAIRE, la nouvelle la plus longue, raconte un changement étonnant d’orientation d’un journaliste devenu écrivain qui doit rédiger une biographie d’un célèbre peintre, Onuki, mais qu’il n’arrive pas à finir par ennui et désintérêt : se forçant à enquêter pour honorer son contrat envers la famille du peintre, c’est vers un ami de ce dernier qu’il va se tourner avec de plus en plus de passion. Ce sera Hara Hosen, le faussaire qui vendit en quantité des faux Onuki Keigaku plus ou moins réussis. Le narrateur retrouvera sa dernière maison, isolée dans un lointain village, interrogera des témoins : la fin de cet homme abandonné par sa femme, vivotant à peine, perclus de rhumatisme, obsédé par les feux d’artifice (au point d’y perdre trois doigts) et, en particulier, par la production d'une couleur de chrysanthème explosant dans la nuit. Il nous restituera les grandes lignes biographiques de cet inconnu qui peu à peu le fascine : nous verrons qu’à sa mort la peinture n'aura pas complètement abandonné ce faussaire finalement attachant.
          Cette nouvelle très riche éclaire parfaitement l’art et la méditation d’Inoué :”une vision dans un éclair froid et brillant”, ce qu'on appelle instants d'éternité, une vie qui bascule (on se souvient du FUSIL DE CHASSE) en raison de la proximité d’un génie qu’on rêve d’égaler et qui vous détruit involontairement;une recherche de la couleur absolue d’une fleur de feu d’artifice explosant dans la nuit (qui effraie Asa sa femme et la femme du narrateur); une remise en cause finale du vrai et du faux.... Un homme qu'il est impossible de juger et dont la vie émeut peut-être plus que la vie d'un peintre consacré.….

    Le faussaire multipliait les œuvres du peintre Onuki; dans la nouvelle OBASUTÉ,  le narrateur (lui aussi journaliste au début de sa carrière) multiplie les variations sur une légende venue peut-être d’Inde mais trés ancrée dans le passé japonais:celle d’un lieu, célèbre pour son clair de lune, Obasuté où, selon tous les récits, l’on menait les vieux dont il fallait se débarrasser. Cette légende marqua profondément le narrateur qui au cours de sa vie la relut, chercha les haikus et wakas qui lui furent consacrés. Surtout : il entendit un jour sa propre mère dire qu’elle irait bien finir seule ses jours à Obasuté. Affirmation qui l'ébranla.
         OBASUTÉ offre une méditation finement tortueuse sur la séparation, la famille et ses contraintes, le désir d’indépendance (la sœur du narrateur a tout quitté elle aussi), sur la supposée beauté d’une Idée, sur les versions différentes d’un récit terrorisant et, surtout, sur l’infidélité du réel à la légende qui en dit pourtant beaucoup sur le narrateur....

    La dernière nouvelle PLEINE LUNE est satirique. On y voit rapidement ce qu’est la vie d’une entreprise, ses luttes d’influence, les succès provisoires de Kagebayashi qui devient invivable quand la réussite le favorise. On découvre aussi ses revers, ses infortunes, son déclin d’homme trompé par tous et qui se trompe sur lui-même en croyant à une histoire de base-ball sans fondement mais qui le console un tout petit moment.
    Surplombant toutes ces années, ces ascensions, ces chutes, ces déboires, ces illusions révélées, la lune de septembre ou octobre, éternelle, indifférente, éclaire crûment toutes les vanités.

 

 

         Un recueil qui élargit beaucoup notre connaissance d'Inoué et qui, sans hasard, met en avant le motif du faussaire, clé de son univers et de son apport à la pensée de la littérature.

 

 

  Rossini, le 28 octobre 2012.

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18 octobre 2012 4 18 /10 /octobre /2012 06:03

  

 

"Mon Maître Shoo, m'a dit autrefois:"On dit que la quintessence de la poésie est un univers froid, desséché et épuisé....Je voudrais que celle du thé soit semblable "Je me dis parfois, que je me trouve dans cet univers-là..." LE MAÎTRE DE THÉ (page 202)

 

 

           Pour des raisons mêlées et souvent plus que pour d'autres langues, on regrette toujours de ne pouvoir lire dans leur langue les écrivains japonais et chinois. C’est surtout le cas pour le célèbre MAÎTRE DE THÉ de Yasushi Inoué qui nous fait entrer lentement dans un univers, un mouvement, un rythme, des secrets qu’on devine inséparables de l’écriture et de la langue....

 

           Un univers où chacun suit un chemin pour lui seul dessiné : nous en suivrons un, glacé et desséché. Est-ce si sûr? Que de questions, comme vous allez voir!


                       Pourquoi Maître Rikyu, le Maître de thé, l'inventeur du nouveau rituel "simple et sain" dont le génie transparaissait dans l'ampleur de ses  gestes libres et tranquilles, pourquoi est-il mort volontairement après être devenu soudain instable, rendant visite à M. Kokei et lui écrivant souvent? Quand il partit tout d’abord en exil, pensait-il qu’il reviendrait? Savait-il qu’il serait pardonné s’il demandait grâce? Voulait-il se passer de successeur? Monsieur Sansaï Hosokawa en sait-il plus que d'autres? En outre, pourquoi Monsieur Oribe, un autre maître, est-il mort de la même façon bien des années après et peut-être pour Monsieur Rikyu comme l'affirme Uraku, ce maître aux paroles si tranchantes et au rire si curieux? Et Monsieur Soji, l'homme au regard fou, qu'est-il devenu, est-il mort ou caché, défiguré? Et dans ces fins tragiques, quelle place tient la fameuse phrase, peut-être hérétique :

 

 

"Le néant n'anéantit rien; c'est la mort qui abolit tout."?

 

 




                       C’est ce que l’on pourrait apprendre en lisant LES CAHIERS POSTHUMES DU MOINE HONKAKUBO, posthumes et apocryphes, Inoué raffolant des mémoires fictifs. Tous les personnages évoqués ayant tout de même existé.

   Nous ouvrons cette espèce de journal alors que le moine Honkakubo du temple Mii-déra (Shugakuin) l’a commencé en 1597 (il se clôt en 1622) et qu’il servit le Maître Rikyu (Soeki) pendant à peu près 10 ans jusqu’à sa mort en 1590 (il avait 31 ans quand commença son service). Depuis il reçoit à des intervalles très longs des amis du Maître disparu, le plus souvent d'autres maîtres de thé. Comme par exemple Monsieur Toyobo en 1597(chapitre1) ou Monsieur Kotsesusaï en 1603, appelé le samouraï sans faille qui a demandé à le voir (chapitre 2) pour lui soumettre la copie d'un mémoire secret  (de soixante feuilles) du fougueux et sévère maître Soji (on dit qu'il a eu le nez et les oreilles coupées), sans oublier Monsieur Oribe (chapitre 3) qui le fait venir à son temple (il a des réactions étonnantes quant au thé) ni Monsieur Uraku Oda (en 1617) à la force de samouraï et qui fait restaurer un temple en ruine et enfin, l'un des petits-fils du Maître Rikyu, Monsieur Sotan (chapitre 5) en 1619: il veut connaître les détails des grandes cérémonies de thé de son grand-père..

 

   Chaque maître visiteur a sa vision de Rikyu, chacun veut savoir (de manière plus ou moins directe) ses dernières pensées face à la condamnation à mort. Tous butent sur les raisons et sur le choix de Rikyu: Oribe qui subira le même sort interrogeait et s'interrogeait  sans cesse à ce propos.

  Chaque chapitre contient son lot de réflexions, de rêveries, de dialogues, d'hypothèses voire de revirements. Sans oublier les images surgies de la mémoire et qui viennent parfois se superposer. Le rédacteur parle parfois de lanterne magique.

 

  Mais les années passent et vingt-huit ans après la disparition du Maître, notre moine est toujours plus harcelé par des questions qui tournent toutes autour de la mort de Rikyu et du sens de cette mort. Son "journal" est une sorte d'enquête involontaire, improvisée au gré des entretiens et de quête profonde orientée par ce qui présida à la mort et donc à la vie du Maître vénéré.

 

  Qui est ce moine qui rédige, raconte, évoque, médite, change parfois d’avis? Nullement central dans la vie du Maître, il est tout de même celui qui le connut le mieux. Sensible aux beaux  objets du thé, courtois, modeste, austère, parfois malhabile avec les mots, innocent ou recherchant l’innocence, il est malgré tout habile (et Inoué encore plus). Il sait ne pas répondre à un interlocuteur, il peut faire en sorte qu'il soit trop tard pour repondre à un autre;il parvient à se dominer quand c’est nécessaire;il est scrupuleux, se fait souvent des reproches (il a oublié d’importants anniversaires) et voit venir à lui des souvenirs toujours essentiels malgré l’éloignement des faits. Il sait en passant distinguer la pratique de thé de tel ou tel (un goût du luxe chez Oribe), être critique à l’égard de la vanité d'un Uraku;a posteriori il désapprouve vivement la cérémonie du 10 octobre 1578 ou du 3 janvier 1585 si luxueuse et pourtant imposée à son maître par le Taïko (1) et on comprend que ses observations passives d’alors largement intériorisées étaient pertinentes. Par exemple il comprend parfaitement ce qui se cache derrière le comportement aberrant de Monsieur Oribe. Honnête, il regrette que certaines cérémonies n'aient pas été prises en notes;il nous confie qu'il a beaucoup de mal à saisir Uraku (est-il sérieux, plaisante-t-il?) et il doit faire beaucoup d'efforts pour parler avec équilibre du Taïko. Le surnaturel ne l'étonne pas:il a eu la chance pendant quelques années d’avoir la visite de son Maître (son image) et un rêve étrange (il marche sur un chemin de graviers, à l'aspect glacé et desséché, sans un arbre, sans un brin d'herbe, dans les pas de son maître) le hante du début à la fin de sa vie. C'est ce rêve qui au bout du journal nous donnera la / sa vérité.

 

   Avant d’aller plus loin, il faut situer, même vaguement, le thé dans le seizième siècle japonais:le thé (ses différents codes venant de Chine) connaît alors une période grandiose et ses maîtres ont rapport aux puissants de l’époque et les événements qui concernent nos quatre maîtres ont tous pour cadre les guerres intérieures et extérieures de la fin du XVIème siècle. En arrière-plan de l'aventure de Maître Rikyu que certains soupçonnent de trahir le thé zen, il n'est question que de clans, d'alliances et de combats. La violence n'est jamais loin. Les rapports de force entrent même dans la salle de thé...

   Dans ce monde du thé où tous ne sont pas des “saints”, sur la mort volontaire de Rikyu, on a avancé des hypothèses absurdes vite récusées par le moine. On parla de son égoïsme, de son intérêt pécuniaire (pour les objets (spatules et bols)), d’une manifestation de vanité (il aurait  fait construire sa propre statue à la porte du temple Daïtoku-ji). Commérages insanes. Injurieux. Colportés également sur de nombreux autres maîtres. D'autres hypothèses sont apparues ensuite : il aurait été exclu par des pairs du thé; il aurait affronté la colère du Taïko pour des raisons politiques (la question coréenne).

    Au cœur du problème il faut parler du Taïko Hideyoshi, jeune homme brillant mais tyrannique qui, historiquement, fit beaucoup pour l’unité du pays. Le moine ne cache pas qu’il déteste le Taïko et a bien compris que c’est dans son rapport à lui que s’est joué le destin de son maître, d’autant qu'il donnait parfois un tour scandaleux, divertissant, festif à la cérémonie du thé, ce qui ne devait pas plaire à Rikyu qui se dominait alors, comprenant ses nombreuses provocations (ses accoutrements étranges ou ses cérémonies gigantesques qu'il pouvait interrompre sans donner de raisons). Tantôt sage, tantôt  fasciné par la démesure, le grand plaisir du Taïko était de mener les hommes de thé par le bout du nez.

  Le vieux moine se souvient aussi des provocations de son maître:en 1588, un matin, son Maître avait donné une cérémonie de thé en faveur de Kokéï qui faisait ses adieux, condamné à l’exil qu'il était et dont il reviendra, lui. Magnifique cérémonie dont le caractère secret représentait une sorte de défi au Taïko.


   Sans effacer tout le mystère du texte qui s'achève presque sur un rêve, le moine nous suggère que le Taïko et Rikyu ont vécu dans une rivalité mimétique qui ne pouvait que mal finir, la mort ayant été acceptée par le maître comme sanction d'une folle erreur:trop longtemps, il avait cédé aux tentations du monde. 

 

 

 


     Chef-d'œuvre d'évanescences captées et restituées comme telles, ce texte est d'une grande habileté technique:
chaque maître a sa vision de Rikyu, chacun veut savoir ses dernières pensées face à la condamnation à mort et tous contribuent peu ou prou à l'élaboration finale qui prend la forme d'un rêve. Il est aussi une méditation sur l'acceptation de la mort, l'adhésion sans sourciller, sans amertume, sans tristesse à une certaine idée de soi-même et du destin trop longtemps parasitée par une vaine rivalité.

 

  Enfin il est avant tout une expérience de lecture, de pensée, osons dire, une expérience vitale. L'équivalent d'une visite ou d'un séjour dans un cloître roman. Il convient de le lire lentement:peut-être faut-il le recopier comme le petit moine le fit du manuscrit de Soji. Tranquillement. Une infusion lente qui laisse venir le secret grâce à la mémoire, à l'ignorance, à la sagacité de l'innocence, aux surprises de la sagesse et de l'oubli créateur.

 

  Cérémonie du thé, cérémonie de la lecture:le petit moine commence à réfléchir sérieusement à la question du sacrifice de son maître vingt-huit ans après sa disparition! Modeste, peu cultivé, marginal, Honkakubo a eu le privilège de trouver la voie du thé et de son maître....

 

  Rares sont les œuvres capables d'un tel pouvoir de suggestion (2).

 

 

 

Rossini, le 24 octobre 2012.


 

NOTES

 

(1)TAÏKO :Notre édition précise que “ce mot désigne un ex-premier conseiller de l’empereur et conservait le droit d’examiner avant l’empereur les dossiers soumis à celui-ci. Hideyoshi est un des Taïko les plus connus de l’histoire. Le mot, par la suite, a fini par désigner un homme au pouvoir absolu (seigneur et maître).”

 

(2)Récemment, en 2008, Kenichi Yamamoto a lui aussi écrit sa version du SECRET DU MAÎTRE DE THÉ, aussi dissemblable que possible. Nous la commenterons.

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15 octobre 2012 1 15 /10 /octobre /2012 10:22




                                      1
La vie change vite.
La vie change dans l’instant.
On s’apprête à dîner et la vie telle qu’on la connaît s’arrête.
La question de l’apitoiement.

  Voilà quelques phrases écrites en janvier 2004 par Joan Didion. Longtemps les seules écrites par elle après la mort subite de son mari. Elles ouvrent un livre et lui donnent dans leur brièveté, dans leur italique un rythme qui ne nous quittera pas. Elles orientent le témoignage, dirigent la réflexion. Un nom (Gauvain: "Oui, sachez que je ne vivrai pas deux jours", dit Gauvain") et quelques autres mots hantés (des mots à eux ou non) reviendront aussi, en particulier “embourbé”.

    Trop peu traduite comme romancière ou analyste de la société américaine, malgré de belles pages de J-Y. Pétillon, Joan Didion a connu un certain succès en 2005 pour L’ANNÉE DE LA PENSÉE MAGIQUE.



  Le 30 décembre 2003, son mari, John Gregory Dunne décède subitement d’un arrêt cardiaque dans leur appartement de New York. À l’orée de l’année qui sera celle de la pensée magique pour Joan Didion qui devra vivre également, d'hôpital en hôpital, la longue maladie de leur fille Quintana.
   Mariés depuis 1964, tous deux sont des écrivains et journalistes (1), assez célèbres (John était en train de relire des épreuves de son "futur" livre, NOTHING LOST) qui ont aussi travaillé dans le cinéma (des scénarios), qui ne se concurrencent pas dans l’écriture (ils ont toujours travaillé sous le même toit, sans rivalités) et vivent dans un milieu aisé avec des relations influentes et efficaces : ils voyagent souvent en Europe et Joan a visiblement une tendresse pour Paris. L’œuvre de John comme la sienne reviendront souvent dans ses réflexions. Les citations du texte prouvent l'étendue et la qualité de leur culture (G. Manley Hopkins, Mann, Cummings, T.S. Eliot, etc.) .

 

    La rédaction de ce que nous lisons a été entreprise en octobre 2004, à un moment où Joan reçoit avec retard le rapport des  médecins qui furent appelés pour sauver John. Commence alors le recul de la pensée magique face à ce qu'elle pourrait appeler sa pensée géologique. ..

 

 

 
    On sait que l’on appelle pensée magique (1) et on croit comprendre très tôt le sens du titre. Avant de vérifier cette intuition, voyons la première caractéristique de ce livre : il rapporte de façon minutieuse, clinique parfois (c'est vraiment le cas de le dire), les réactions de Joan face au décès de son mari et à la maladie de Quintina. Sans se soucier de rien cacher, avec rigueur et émotion contenue, Joan parvient à une pudique transparence.
 
  Sa première préoccupation : bien relater les faits en partant des soucis de santé de Quintina entrée à Beth Israel North le 25 décembre, en revenant souvent sur les circonstances exactes de la mort de John, sur les cérémonies  qui suivirent et les épreuves de sa fille à New York puis à l'UCLA avant son retour au Rusk Institute.
   Malgré les zigzags, les embardées, les "défauts cognitifs" et les ressacs de la mémoire, on est frappé par le souci de précision de chaque  page (dates, heures même, localisation minutieuse, climat, température), par la minutie des détails (les médicaments, les machines médicales, les conversations), par l’honnêteté des nuances qu’elle apporte souvent (elle n’est pas sûre, ce n’est qu’une possibilité; ainsi : "Était-ce le 26 ou le 27 ou le 28 ou le 29, ça je n'en ai aucune idée.") Un point fascine chez elle et qui est sûrement un trait spécifique de sa “personnalité” : elle a une volonté tenace, presque farouche de savoir, de comprendre. Une de ses phrases récurrentes :

    Lis, apprends, révise, va au textes.
Savoir, c’est contrôler. (j'ai souligné)

   Ainsi a-t-elle beaucoup lu sur le deuil, les réactions au deuil (et pas seulement Freud ou Klein; un surprenant traîté de savoir-vivre...). Autre exemple : un matin, après une opération de sa fille, elle se plonge dans une étude scientifique de neurochirurgie; elle est devenue très compétente dans les types de coma ou les variétés de staphylocoques;habituée à se débarrasser de ses rêves en les racontant à son mari, elle se surprend depuis peu à vouloir les comprendre. Tout chez elle entraîne une réflexion, une mise en perspective:songeons aux chansons qui lui "parlent" depuis toujours (ON THE SUNNY SIDE OF THE STREET ou OVER THE RAINBOW) qui  ne lui paraissent pas du tout générationnelles et elle s'en étonne avant de trouver une explication subtile. Elle commence d'ailleurs son chapitre 18 par une réflexiont typique: n'ayant pas encore reçu le rapport d'autopsie et le rapport des urgences (elle s'était tompée d'adresse...), elle estime ne pas du tout connaître les causes exactes de la mort de John. C'est seulement à cet endroit du récit que nous lisons les  événements décrits par les intervenants du 30 décembre 2003: elle confronte alors sa mémoire au rapport et recopie sèchement et scrupuleusement les termes qui sont évidemment douloureux pour elle. Elle perçoit le décalage entre sa connaissance d'alors et les faits objectifs:son mari était mort alors qu'elle espérait encore. L'emmener à l'hopital était inutile, tout le monde le savait, sauf elle. Elle fouille et fouille encore et encore sa mémoire, la compare avec ce texte "officiel" à la froideur de morgue.

  Dans cette volonté permanente de compréhension, une connaissance ancienne (presque une sagesse) apparaît au détour des confidences de Joan et va donner toute leur beauté bouleversante aux dernières pages. Grâce à une passion  commencée dans l'enfance, elle sait que pour la géologie, même le plus solide, le plus résistant, la pierre, les plaques tectoniques, tout bouge:à l'échelle d'une vie humaine ce n'est rien mais une vie à cette échelle ce n'est rien non plus. Elle ne le sait que trop. Mais comme le suggère la dernière page cet acquis ne console en rien.

 

 
    Sans posséder forcément ce désir de tout comprendre, nombreux parmi nous serons ceux qui se  reconnaîtront dans son expérience de la mémoire en pareilles circonstances: elle subit tout à la fois des assauts de souvenirs proches (ou plus ou moins) lointains.

     Son texte avançant, elle remonte un peu en amont du décès: une dispute avec John à propos d’un voyage à Paris (en novembre); un match au Garden entre les Lakers et les Knicks qui lui revient accompagné d’une phrase bien à lui et qui la renvoie à l’art de vivre d’amis vivant à Djakarta et que son mari enviait. Des phrases récentes de John remontent à la conscience pour la vriller. Il voulait aller à Paris sinon il lui semblait qu’il ne reverrait jamais la capitale française. La  culpabilité insinue ses ténèbres.

    Dans un autre mouvement, la mémoire va faire émerger par associations de plus lointains souvenirs avec John ou avec lui et leur fille. Et là, le tourment est immense (elle parle parfois de “panique”). Elle pense bien faire en acceptant d’assurer des reportages sur les conventions démocrate et républicaine:la démocrate se tenant à Boston, ville peu fréquentée par eux, elle n’y voit pas d’inconvénients. Las ! Trois souvenirs la prennent par surprise et la solution qui consiste à se raconter qu’on est dans un film d’Hitchkock ne sert à rien. Même un repli dans la chambre d’hôtel  se révèle dangereux:un souvenir remontant à ses études l’atteint (une histoire d’air conditionné se déclenchant tout seul) en plein cœur. Pourtant, comme John et leur fille n’étaient pas en cause, elle cherche à prolonger ce vagabondage mémoriel moins risqué mais, de toute manière, elle sera rattrapée. Et si la solution de l’évitement de ce qu’elle appelle avec pertinence le vortex s’impose le plus souvent (ne pas aller dans ce quartier, ne pas descendre dans cet hôtel, ne pas emprunter cette route, planifier rigoureusement ses soirées), elle échoue pratiquement toujours. Même en faisant des mots croisé, les larmes viennent. Tout est piège à souvenirs.

 

  Plus que ces tourments de la mémoire c'est, comme le titre nous en a prévenu tout de suite, une autre réaction de Joan qui retient : dans cette situation tragique, cette femme qui aime tout contrôler (et "a toujours raison" comme le lui reprochait parfois John) a eu des reflexes et comportements d’ordre magique dans cette année dominée (à ses yeux) par une étonnante et incontestable irrationalité.  Cette façon de répondre à la disparition de John a donc eu encore un effet de connaissance au milieu de cette année de l’irrationnel. Il lui faut admettre que toute sa vie elle a connu cette “perturbation mentale” demeurée secrète jusqu’à ces mois de 2004 et qui se manifestera encore au moment de la trachéo de sa fille… Elle parlera de superstition. Des signes sont apparus:très tôt, lors de l’autopsie, au moment de la demande de don d’organes. Quand elle ne lisait pas les nécros, quand il lui était impossible de  se débarrasser des affaires de John. De céder ses chaussures. Pourquoi? Et s’il revenait?

 

   Au moment de la rédaction (le rôle de l'écriture dans ce volume est d'une incroyable complexité et mériterait étude), en octobre 2004 donc, avant le premier anniversaire de la mort, on a l’impression que la pensée magique a reculé au profit de la sagesse géologique mais elle-même en doute parfois.

 

 

  Ce tombeau de John a bien d'autres mérites que cette prise de conscience où beaucoup se reconnaîtront : de précieuses notations sur la place de la mort dans la société contemporaine (elle cite parfois Aries), de justes remarques sur le radical bouleversement d'une mort à laquelle on a pu penser mais qui est sans aucune commune mesure avec les réflexions qu'on a pu avoir auparavant (l'expérience de la mort n'est jamais commune, elle est l'expérience même du jamais commun), sur l'apitoiement qu'elle défend avec finesse, sur l'obsédante question du temps (elle cite, non sans douleur, Hawking) dont elle a rendu tous les aléas browniens. On ne peut que louer la profondeur des sentiments exprimés sans sentimentalité, l'honnêteté dans la perception des changements obligatoires (l'entrée dans l'idée de veuvage est bouleversante de simplicité). La froideur de certains constats ajoute encore à l'émotion comme la beauté tragique de nombreux passages ("Pendant le vol jusqu'à la Guardia, je me souviens avoir pensé que les plus belles choses que j'avais jamais vues, je les avais toutes vues depuis des avions. L'ouest américain qui s'étend à l'infini. Quand on survole l'Arctique, les îles sur la mer qui laissent place imperceptiblement à des lacs sur la terre. La mer entre la grèce et Chypre le matin. Les Alpes quand on va à Milan. Toutes ces choses, je les ai vues avec John.") et de certaines phrases italiquées qui n'étaient qu'à eux mais que nous partageons avec notre propre mémoire émue.

   En se découvrant encore en ce moment tragique, en constatant qu'il est trop tard pour mieux connaître celui qu'elle croyait connaître, en mesurant la profondeur des liens inaperçus que condensent certaines formules entêtantes, Joan Didion doit s'affronter sans magie aux questions à jamais sans réponse et en particulier à celle de la préscience de la mort dont Gauvain est ici le révélateur littéraire.

 

 

Rossini, le mercredi 17 octobre 2012

 

 

NOTES:

 

(1) En été, on confie à Joan la tâche de couvrir les conventions republicaine et démocrate de 2004 comme ce fut déjà le cas en 1992. 

 

(2) Elle la définit elle-même : "Je pensais comme pensent les enfants, comme si mes pensées ou ma volonté  avaient la force de renverser le cours de l'histoire d'en changer l'issue."

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10 octobre 2012 3 10 /10 /octobre /2012 11:04



"Locomotive en réduction? Lagune vénitienne en timbres-poste découpés? Le génie humain, soleil atroce, infatigable, s'éteindrait de ne pas briller dans les individus, dans tous les individus, même ceux dont le destin paraît le plus morne. Qui mieux, qui  plus mal, chacun, dans sa vie, sculpta, gréa son  Astre du Temps." MONORAIL (page 208)

 

                                                                                     •

"Il avait bondi sur le rail parallèle mais, tout aussitôt le rail parallèle était devenu le rail unique dans le droit fil du lancement original.

Le rail m'emporte.

Le tunnel accourt.

J'entre. Je me dissous. Je me recosntitue.

La mer est une goutte. Les femmes sont une boucle. Je n'ai plus de mains, de pieds ni de cœur. Un fracas, cependant, mugit à mes oreilles. Je n'ai plus d'oreilles.

Je ne demande rien à ce qui fut moi.

Une clarté déchire en étoile la noire opacité qu'elle ouvre.

L'amour se rejoint à l'espace d'avant et d'après." MONORAIL, dernière page.

 

 

 
 

                                                                               ***
 
   MONORAIL, Audiberti, une fantaisie ferroviaire sur le PLM? Pas vraiment.   

  Antibes dans les années1900: un enfant, "le plus limpide des enfants des étoiles ligures", longtemps le plus innocent, courant les remparts, gravissant la Garoupe, traversant le cap, parcourant la rue du Sourd, la rue de l’Aviron ("sale, vulgaire, patois"), la place de l’Architecte (celui qui imposa cette place après la destruction des remparts en 1902). Au large le mérou. Plein de désir au ventre.
   Devenu adolescent le héros Damase (1) Scrounel, chétif, écrasé par une famille qui étouffe sa mère, échoue lamentablement en mathématiques (il bute sur le trapèze convexe et sa diagonale), s’invente la guerre de 14 et médite frénétiquement sur le mystère féminin - longtemps en vain. Plus tard, à Paris, un accident le pousse très lentement dans les bras et le lit de la très riche, très belle mais presque toujours distante Hermine. A lieu tout de même un surprenant mariage entre l'étoile et cette limace de Damase. Une guerre conjugale s’en suit. Avec un prolongement estival vers Juan où Damase périt en mer, du moins le croit-on, avant de renaître conquérant, autoritaire, comminatoire, mondain, parrain un peu en tout (y compris en brouettes en Abyssinie), parlant comme les héros de Simonin et Dard réunis...et se présentant comme son frère naturel.

   Antibes encore, dans les années 40, quand elle devient lieu à la mode de la mode et que le quartier pauvre devient chic:seules demeurant de fécales "sentinelles"....Mais Damase qui n'est donc pas son frère meurt à petit feu, égal à lui-même, sale, toussant, poussière dispersée retournant à elle-même.

 

 

 
   Pas de quoi faire un roman, surtout un roman qui, éléments aggravants, occulte presque complètement 36 (deux pages, est-ce bien sérieux?) et ne dit quasiment rien de la guerre? Audiberti n’écrit pas de romans. Il écrit tout court: autrement dit, il audibertise tout. Il plie le monde à ses mots, il plie les mots à son monde. Et le monde d’Audiberti est grand comme un cosmos et infini comme son dictionnaire. L'univers cosmocentré dira-t-il dans une autre œuvre.
   
    Rien ne lui échappe, rien n’est rejeté : qui a raconté ou décrit avec autant d’alacrité et vérité le ronflement masculin ("aux deux registres,
le brutal, le plaintif"), la crasse d’un héros (quel peintre des ongles!), les HLM apparaissant dans la banlieue parisienne, les repas d’hôpital, la tempête en Méditerranée vécue  dans un vagovague, les hôtels parisiens minables qu’il regrette  pour le “bonheur des siestes profondes”(2)?  Qui a su comme lui, sans naturalisme, raconter la misère sexuelle des femmes de cette époque en la personne de cette autre Emma, Marceline, mère de Damase et martyr, de l’enfance à la mort, victime “de la permanente bourrasque” des cris du père comme de ceux du mari, spécialisé en outre dans le juron et pur produit de la Coloniale et du mythe napoléonien à la mode antiboise? Qui a pu suggérer avec autant de justesse le dégoût de cette femme pour le corps de ce mari auquel les larmes ne viennent pas et enflent sa rancune?

      Qui d'autre, à ce degré, a su inventer la pluie du malheureux, le miracle du mistral, “la splendeur lunaire de l’olivier d’argent”, les zigzags de l’hirondelle, le bleu du bleu (le bleu attendait Audiberti, il mérite un chapitre de Pastoureau), le corps malade ou en bonne santé, la naissance du désir adolescent (des pages éblouissantes), la frénésie du dancing comme on disait (on imagine Audiberti avec son grand pardessus dans une rave...), le mystère du sexe feminin, toujours, toujours et encore le corps féminin, ses bras, son duvet, sa jambe ("mathématique abondance"), le nu, l'habit féminin, cet autre nu? Qui est capable de dire en deux mots la vérité du géranium ou en deux paragraphes celle du zéro?

    Chez Audiberti la sensation ne s’épanouit que dans les mots. Il éclaire le monde grâce à l'exactitude poétique de l’image, y compris dans ses sordides recoins. Il sait exprimer le sombre, le terne, le pauvre aussi bien que le jubilant et l’extatique. Ses personnages sont souvent doubles (ainsi le vétérinaire médecin père d’Hermine) et c’est un peu ce qui arrive à Damase. Vous ne croyez pas une seconde à sa métamorphose provisoire? Alors vous passez à côté de l’éthique et de l’esthétique d’Audiberti. Il n’y a qu’un monorail, celui que suit votre vie? Qu’un monde, affligeant le plus souvent pour le plus grand nombre? Il n’y a qu’une logique, qu’une mécanique des êtres, qu’une grande vague des espèces dont on peut connaître les lois matérielles et les voir se reproduire sans espoir de changement? C’est oublier le dessein animiste (un archaisme futuriste) d’Audiberti, le clinamen des mots qui vous détecte le djinn, qui vous déclenche ce petit écart riche de l’allégresse et du chambard qu’annonce Moulement le penseur de La Garenne.

    Oui, il faut admettre, sans barguigner, Damase en mérou comme il faut éprouver le monde avec la langue d’Audiberti, ce logis de la fée. Ce n’est pas le meilleur des mondes, il n’y en pas, mais s'il ne le rend pas meilleur disons qu'il sait le baptiser d'allegros.
Il a de prodigieux passages sur les portes. Poussez la sienne.


  Le "second" Damase s'était mis à lire:"Buffon. Platon. Chateaubriand. Jamais il n'aurait le temps de tout lire. Ce qu'il n'aurait pas lu, croyait-il, resterait sur le cœur des écrivains. Ils ne se seraient accompli, croyait-il qu'après avoir tout donné, lui, de son amour." Il en va du vôtre:ne laissez pas ses livres sur le cœur d’Audiberti.

 

 

ROSSINI, le vendredi 12 octobre 2012.


(1)Il est clairement fait allusion au pape du même nom (page 283).

(2)Faut-il préciser qu'Audiberti est le grand écrivain des petits hôtels?

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3 octobre 2012 3 03 /10 /octobre /2012 08:18




 

 

     Puissance de la petite forme!

 

 

   Comment ne pas admirer ce minuscule roman épistolaire paru en 1949, écrit par Inoué, écrivain japonais également réputé pour LE MAÎTRE DE THÉ, LA MORT DE MA MÈRE et bien d'autres chefs-d'œuvre? Très vite l'image du jeu japonais rapportée par Proust s'impose :«comme dans ce jeu où les Japonais s’amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d’eau, de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés s’étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables Voilà une œuvre qui n'en finit pas de grandir en nous.

 

  Dès son préambule Inoué nous avertit dans une remarque à double entente:"Un historien commentant les inscriptions gravées sur le monument de Taishan déclara qu’elles ressemblaient aux clairs rayons du soleil après les averses de l’automne finissant (...). Nous ignorons la beauté véritable et le style des inscriptions de Taischan, parce que les pierres du monument sont tombées en ruine et qu’il n’en subsiste pas même un moulage, mais il est permis de les imaginer.” Vous devinez la tâche du lecteur d'Inoué.


   
    Au commencement dans un jeu narratif digne des LIAISONS DANGEREUSES et des jeux de publication du XVIIIème siècle européen, le narrateur nous raconte l’envoi d’un de ses poèmes, LE FUSIL DE CHASSE, à l’équivalent japonais de la VIE DU CHASSEUR, un poème qui lui paraît, après publication, tout à fait inapproprié mais heureusement lu par personne. Pourtant quelques mois après, il reçoit une lettre magnifiquement calligraphiée dans laquelle le correspondant avoue s’être reconnu dans les mots et images du poème....: fusil sur l’épaule, pipe, attitude contemplative ou encore cet énoncé :"un lit asséché de torrent, blanc et blème". Ce chasseur nommé Josuke Misogi lui annonce qu’il va lui adresser trois lettres de correspondantes différentes dont il était le destinataire. C'est l'objet du livre. De notre lecture.

 
LA SITUATION

    Une femme (Saiko) est morte de maladie mais aussi de poison avalé pour se libérer de la souffrance. Peut-être pour une autre raison encore. Avant de mourir, elle a confié un Journal intime à sa fille Shoko afin qu’elle le brûle au moment de sa mort prochaine. Ce qu’elle fera mais après l’avoir lu et avoir découvert le secret de sa mère. Au moment du décès, l’amie de la mère et de la fille, Midori, est venue pleurer Saiko en compagnie de son mari Josuke.
    Quand nous ouvrons le livre, après le préambule de l’auteur, nous comprenons que Josuke, l'homme au fusil de chasse, était depuis treize ans l’amant de celle qui vient de mourir.   

 

JOSUKE, LE DESTINATAIRE

  Qui est ce personnage qui se reconnaît dans un poème et qui est le point de perspective de toutes les lignes que nous lisons?
  C’est visiblement un homme d’affaires (il voyage beaucoup)visé par l’épuration d’après-guerre et, sinon un intellectuel, du moins un amateur d’art, et, en tout cas, un homme à la calligraphie très belle selon le narrateur.
   Il a aimé Saiko pendant treize ans (elle lui dit a plusieurs reprises qu’elle a été heureuse d’être aimée de lui), a “supporté” silencieusement les provocations libertines de sa femme et s’est occupé avec zèle de toutes les démarches concernant la disparue comme en témoigne le début de la lettre de Shoko.
   Son épouse Midori (qui frôla la folie à cause de la jalousie) est très sévère (elle est
aussi impitoyable avec ses amants et se détache des hommes et de leur odeur) tout en restant attirée par lui comme au début de leur relation : il ne comprend rien aux femmes, il n’a jamais été solitaire (ce qui n’est plus vrai à la fin du livre...précisément), jamais vraiment contrarié; sûr de lui, toujours  certain d’avoir raison, pragmatique, il trouve toujours une solution....Toutes les femme le considèrent comme difficile à vivre et bien peu ont envie de se mettre en frais pour lui sauf à vouloir le faire chanceler....Midori le compare à une citadelle imprenable et, dans la froideur de leur rapport, il transforma leur couple en deux citadelles contiguës. Il avait sur elle un regard de mépris, de déplaisir, d’ennui alors qu’il aurait suffi d’un autre regard pour tout changer. Sa maîtresse Saiko affirme être la seule à lui avoir connu un regard triste et la lecture de sa lettre posthume aura provoqué sans doute pareil regard (le narrateur qui a le dernier mot (plus que troublant) dans le livre parle de l"'insupportable tristesse" qu'exprime l'écriture de Josuke). Le regard le plus difficile à cerner étant celui qu’il eut au bout de cinq ans de mariage : de retour de voyage, il se mit à viser sa femme avec son fusil. Cette scène est d’une densité et d’une complexité qui affolent même la logique.(1) 

 

  Le poème en prose de l'auteur qui ouvre le roman et dans lequel Josuke se reconnut parle "d'un homme indifférent à ôter la vie à des créatures" dont le fusil

 

  "Pesant de tout son poids sur le corps solitaire,

 

   Sur l'âme solitaire d'un homme entre deux âges,

 

   Irradie une étrange et sévère beauté,

 

   Qu'il ne montra jamais,

 

   Quand il était pointé contre une créature."

 

 

QUE LISONS-NOUS?

 
    Trois lettres écrites par trois rédactrices différentes adressées au seul Josuke, ami, époux, amant. Une fille atterrée par le secret de sa mère;une épouse de 33 ans qui savait tout depuis le début ou presque... ; une maîtresse qui dans une lettre posthume se révèle (à elle-même comme à son amant) sous un jour nouveau.


    Trois aveux : la fille dit à l’amant de sa mère décédée qu'elle connaît depuis peu la vérité sur leur couple caché; une épouse avoue à son mari les raisons qui l’ont poussée à agir de façon libertine; peu avant de disparaître, la moribonde avoue qu’elle a fait une découverte sur elle-même qui éclaire durement leur relation.


    Trois ruptures : Shoko, la fille  ne veut plus  entendre parler de Josuke, amant de sa mère; Midori, l’épouse de Josuke demande le divorce - ou plutôt exige de son mari qu’il demande le divorce; Saiko, la mourante part pour toujours avec l’aide d’un poison et ne laisse aucune chance de réponse. Trois prises de distance. Avec une progression dans le tragique pour Josuke.

 

   Trois regards sur les mêmes instants (sur le moment du mourir), sur les mêmes objets, trois façons d’écrire le monde et de se dire. Pensons au HAORI (2) aux chardons brillants qu’évoquent les trois rédactrices mais qu’elles ne décrivent pas exactement de la même façon ni pour les mêmes raisons: haori de soie orné de chardons brillants, mauves, énormes, acheté par Josuke à Moto city, un cadeau donc.
  Ce vêtement est hautement significatif dans la trajectoire des destins : c’est celui que portait Saiko quand elle était avec Josuke au bord de la mer et qu’elle fut surprise au loin par l’épouse qui ne dira mot. Ce haori symbolise le début de l’aventure des amants et plus tard la mère l’avait confié à sa fille et relégué dans un coffre. Au moment de mourir, Saiko le revêtit à nouveau, le jour même de la visite de Midori pendant laquelle celle-ci lui avoua avec cruauté qu’elle savait tout de leur liaison.Téléscopage inouï des temps qu'Inoué suggère sans avoir l'air de rien.
   Le haori est l’occasion pour l’épouse Midori de régler ses comptes le jour de sa dernière visite: elle dit clairement à la maîtresse de son mari qu’elle sait tout depuis le jour où précisément Saiko portait ce vêtement sous les fenêtre de l’hôtel Atami. Révéler ce détail est une vraie jubilation pour Midori. Saiko le note : “Son visage était étonnamment pâle et grave, et sa voix était aussi tranchante qu’une lame dont elle eût voulu me transpercer.” Joie aussi cruelle que le soleil était éblouissant ce jour-là tandis que Saiko devient raide comme un automate.

  Cependant l’effet de cette révélation n’est pas sans surprise et va jouer un rôle dans l’introspection ultime et presque involontaire de Saiko. La comparaison entre les deux versions est éclairante: Saiko qui pendant dix ans craignit de devoir se tuer au cas où Midori apprendrait la liaison de son mari se trouve au contraire soulagée,tranquille,délivrée, au comble du ravissement. L’erreur d’interprétaion est flagrante :Midori la croit écœurée, ce qui n'est pas le cas. Midori croit aussi que Saiko détourne le regard : nullement. Elle est comme ailleurs, absente.


    Trois façons d’être, trois réactions: surtout trois voix très différentes, trois styles, trois tons, trois façons d’écrire:Shoko,la fille, profondément triste, gênée surtout moralement dans sa représentation de l’amour et ferme dans ses souhaits de rupture : il lui faut écrire coûte que coûte ; l’épouse aux goûts européens qui a été  très libre en amour et continue à trouver attirant son mari avance de façon reptilienne vers la morsure venimeuse de la chute de sa lettre (la citadelle du bureau prise d’assaut); Saïko, la maîtresse qui tient à dire la vérité et la révélation qu’elle a eue très récemment et qui sûrement atteint son amant plus durement qu’un coup de fusil.

 

 

  INSTANT(S)


  Dans ce petit livre, Inoué met son talent au service de l’expression d’un sentiment intense  : il est fasciné et nous rend sensibles à notre tour aux instants qui dans une existence décident de tout et
créent un destin. Les ondes de l’instant nous déterminent et nous hantent.

  Pour la fille de Shoko tout bascule à la lecture du Journal de sa mère : son innocence, sa conception de l’amour sont souillées à jamais.
  Pour Midori treize années de vie commune et de silences meublés de provocations ont été possibles à cause d’un regard jeté sur un couple dont la femme portait un haori aux chardons brillants et parce qu'au lieu d'aller vers eux en direction de la plage, elle choisit d'aller vers la gare.
  Pour Saiko tout se joua en une seconde : un jour qu’elle venait pour rompre avec Josuke c’est une phrase de lui qui la fit changer d’avis pour toujours.
  Plus tragique pour Josuke, treize années de bonheur dans le péché affirmé, revendiqué s’achèvent sur une révélation: sa maîtresse qui fut incontestablement heureuse lui confie quelle part d’elle-même a émergé soudain juste un peu avant sa mort - quand on lui apprit que son mari s'était remarié.

 

  Inoué nous laisse imaginer les instants qui accompagnèrent la lecture des trois lettres....

 

 

 
    Un immense roman saturé de détails symboliques choisis avec une grâce presque perverse (les photos des parents dans l’album par exemple), rendant manifeste une cruauté discrètement extrême (l’incendie et le naufrage d’une barque avec des pêcheurs à bord président aux amours des amants qui se projettent sur l’accident et en apprécie la beauté;la nuit du romancier sur laquelle s’achève le texte); un roman admirablement ténu qui montre en profondeur, par résonance, la vérité de chacun et les moyens de chacun d’arriver à une vérité; un  échange épistolaire qui épouse les méandres secrets du serpent vivant en chacun et qui en détecte la morsure; une œuvre de l’infime, du presque rien qui engagea tant de destins qu'une confidence ultime annula soudain. Roman qui vous pousse à lire les traces  parfois gommées comme pour le temple de Taischan.
 

  Dans un livre fondamental sur le passif et l’actif, quel poids a alors ce dessin isolé de la jeune fille disgrâcieuse qui ne voulait qu’aimer et pas seulement être aimée!

 

 

  Rossini, le dimanche 7 octobre 2012

 

 

NOTES

 

(1)Et peut-être les traducteurs....

 

(2)Pris sur la Toile:"Le "Haori" est une veste, en soie ou laine (pas en coton) portée sur le kimono lorsque l'on sort à l'extérieur. Il se porte traditionnellement non croisé et sans ceinture, les bords tombant au droit du cou. Pour les femmes la manche est ouverte comme pour les kimono. Le haori féminin est souvent très coloré sur les deux faces, il termine avec élégance une tenue occidentale mais peut se porter en veste d'intérieur."
(3)Les symboles sont nombreux dans ce livre : il serait bon de savoir ce que le chardon peut signifier dans la civilisation japonaise. Le serpent en est-il loin?

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30 septembre 2012 7 30 /09 /septembre /2012 16:16

 

 

"L'homme est un étrange animal." 


                      BESTIAIRE (page34): l'homme (I)

 


 

 

           La lecture de Vialatte est considérable.


   Et pourtant on a beau relire avec passion tout Stephen Jay Gould, suivre avec attention la moindre publication de NATURE, on doit reconnaître que l’apport révolutionnaire du BESTIAIRE d’Alexandre Vialatte publié en 2002 par les éditions Arléa tarde à trouver des échos à la mesure de son érudition et de ses audaces. En effet, que d’innovations, que de propositions renversantes dans ce petit livre de curiosités dû aussi à Michaël Lainé qui colligea avec une sûreté de héron funambule les contributions éthologiques les plus significatives parmi les célèbres œuvres énoncées du haut de LA MONTAGNE par cet observateur aussi savant que discret que fut Vialatte!


        Tout de même : placer au cœur d’un livre majeur comme ce BESTIAIRE une figure aussi inaltérable et remontant pour sûr à la plus haute antiquité comme celle de l’Auvergnat aurait pu alerter les consciences prévenues contre l’obscurantisme! Même le regretté Darwin (sans doute trop préoccupé par les Galapagos) aurait pu prendre les devants et secouer encore plus les branches de la vieille et canonique Histoire, ce zigzag dira Vialatte.

         Au moins faisons en sorte que cette hypothèse théorique à la témérité redoublée par la fiche sur le Turc ou l’Italien ne reste plus inconnue ou sous le boisseau et faisons aussi connaître les autres apports de ce recueil qui relève de la philosophie, de la fable, de la morale, de l’esthétique tout en débordant les vieilles taxinomies : ainsi «le marabout dépasse la zoologie : on dirait une lettre chinoise». Ce marabout est d’ailleurs métamorphique et Ovide a manqué un chant:regardez autour de vous en refermant Vialatte (mais peut-on, sans remords, refermer un livre de Vialatte?):tour à tour, le marabout n’est-il pas grand-mère, notaire, surveillant de la récréation de quatre heures?

 

     Tous les savoirs les plus pointus sont convoqués pour notre plus grand émerveillement : par exemple, pour le taureau, l’astrologie n'est pas méprisée: on sait que Vialatte a renouvelé de fond en ciel cette science fatale dans un livre fameux qu’Adorno négligea (on se demande encore comment et pourquoi) dans son étude critique sur la voyance. Il sait citer quand il le faut (pour le porc-épic) la Bible et Isaïe. Il s’appuie sur les travaux de Dupiney de Vorepierre, de Fabre (pour le scarabée, modèle irréfutable de Sisyphe, heureux ou malheureux, c'est égal), de Mario Ruspoli, sur les contributions du docteur Mathis, de Le Loup, de Cadart, des autorités. Il a de l'estime pour ses prédécesseurs en science : ainsi la Fontaine, à propos du singe. Scrupuleux, il avoue ses incertitudes : "Le lion, assurait Baudelaire (ou alors Delacroix, ou alors Courteline) est plus fier que le chef de bureau (mettons le sous-chef de bureau pour ne pas paraître exagérer.)". Même le dicton russe «la douleur embellit, paraît-il, l’écrevisse» est soupesé, décortiqué. Le fameux constat spinoziste (les gros poissons mangent les petits), qui n’est pas rien dans la pensée du génial Hollandais, aurait pu trouver un autre relief avec ce passage vraiment effrayant:

    « Car l’écrevisse femelle a mauvais caractère. Elle refuse les avances du mâle. Quand il insiste, elle contracte la queue et l'envoie promener à un mètre. Il recommence. Elle réitère. Le mâle se fâche. Il la saisit entre ses pinces et lui frappe la tête sur le sol. Il l'étreint et lui arrache les pattes. S'il n'est pas assez fort, il fait venir des amis. Ils attrapent la belle par les cheveux et ils la traînent sur le plancher de la cuisine (tout au moins moralement. Ils ont des mœurs d’apaches). Après quoi ils passent à une autre. Tout le pays est jonché de cadavres d'épouses. Celles qui survivent vont se cacher dans un trou. Les maris se réunissent jusqu'aux premières gelées pour battre ensemble la campagne.» Et puis non... Les considérations assez peu féministes du grand penseur n’en auraient peut-être pas été mieux éclairées par ce réalisme insoutenable.

 

    On ne sait ce qu’il faut le plus louer chez Vialatte: son bestiaire a tellement de vertus !

   Sa précision descriptive met Buffon et ses manchettes à cent coudées : il ne se perd pas en longues et méandreuses évocations. Le taureau? « Le contour de son visage s’inscrit fort bien dans un trapèze». L'ours ? Eh bien l'ours a le pied plat. À quoi bon michelétiser?

   On apprécie la sûreté de son information historique (le rat et les premières croisades); son travail déconstructeur à propos de la pieuvre (Hugo a fait beaucoup de mal à cet "animal doux, craintif, d'un naturel extrêmement timide; pour ainsi, dire le lapin de l'océan"); son souci de précision dans l’évocation des conditions de l’observation, à commencer par la sienne : «Je l'ai moi-même chassé à Orcines, au xxè siècle, en 1960, dans un hangar de la montagne, avec un magistrat, un chien-loup et deux balais en fibre de coco. Il zigzaguait sur les murailles, allait du plancher au plafond, et le chien aboyait furieusement. Le magistrat bondissait. Le rat ne voulait rien savoir.» Esthète, il ajoute: « C'était un grand tableau de bataille.»(1) mais sans jamais se départir de l’exactitude scientifique : «Je ne parle ici que du rat noir.» De même pour le varan de Komodo, il part d’un fait avéré par la presse allemande, c'est assez dire : « Deux Berlinois, nous dit la presse, en ont trouvé un sous leur lit. Il avait trois mètres de long. C'est une espèce de crocodile. De bons esprits se demandent comment il put venir là. Et tenir sous le lit.» Toujours, comme point de départ, les bonnes questions, la curiosité qui remontent, dit-on, en amont d'Aristote. Mais ensuite c’est l’étalage éblouissant de toutes les espèces de varan pour tenter de comprendre les motivations de ce varan soudainement berlinois - car en tout savant, il y a du Holmes :
«Mais s'agit-il vraiment dans le cas qui  nous occupe du vrai varan komodiensis? Ne serait-ce pas plutôt le varan à cou rugueux? Le varan à deux bandes? Le  varan à queue courte (qui tient plus facilement sous le lit)? Le varan de Duméril ou le varan exanthématique? Ou alors le varan sans oreilles? (Mais, sans indiscrétion, que serait-il venu faire là ?)». En effet, on se le demande.

    Qu’ajouter à ses affirmations irréfutables ? Ainsi de la moustache du chat pour laquelle la physique se frotte à l'ethnologie: «Tout le chat se trouve dans la moustache. Elle est sensible aux infrasons, à l'infrarouge et à l'ultraviolet. C'est avec elle qu'il détecte le monde, la température de la soupe, la présence des esprits, l'approche de Lucifer. Les sorcières l’amènent au sabbat».
 

  Vialatte est magistral dans les généalogies. Le varan encore: «C'est le grand-père des dragons chinois, l'arrière-grand-père de la Tarasque.» Où l’on voit que sa connaissance est universelle et permet des rapprochement sidérants qui accèdent à la souveraineté de l'évidence.

 

   Avouez-le : on a beau se passionner pour les aventures qui courent dans l’anneau du CERN, on concédera  qu’on a du mal à se représenter les virées du neutron et du photon,  à bien suivre les embardées de la machine à remonter le Temps. Un peu de Vialatte serait utile. Car chez lui l’analogie est lumineuse : impossible désormais de voir le marabout sans penser à Bernard Buffet, de contempler le bouc sans voir tout de suite Moïse (Freud ne s'y trompa pas) ou de ne pas rester pantois devant le sombre Uhu qui a indéniablement les sourcils de Clémenceau (même du Clémenceau de chez Manet); pour ne rien dire du pou dont «le schéma complet de [...] l’appareil reproducteur ressemble à un plan de métro, celui de son système trachéen à une toile de peintre d’avant-garde.» Qui ne se dit pas, après Vialatte, que le taureau «ressemble à Balzac, à Delacroix, à Karl Marx et Walter Gropius»? Quant à sa femme (celle du taureau), elle ressemble considérablement à «Catherine II, Alphonse Daudet et la marquise de Pompadour." De son côté l'éléphant est irremplaçable: "Il ressemble à un dieu par la trompe (très exactement à Siva), par l'œil au général de Gaulle, et par le bas à la folle de Chaillot. Par l'ensemble à Michel Simon : par la carrure, l'énigme, l'étrangeté, et je ne sais quelle force placide." La huppe en chaperon ressemble à Etienne Marcel....Imaginez un peu ce qu'apporte une observation aussi abrupte que  "[Les girafes] sont couleur de papier peint comme le guépard".Trois acquis scientifiques définitifs en une ligne.

 

 

   Vertige des ressemblances... C’est une autre épistémologie qui s’impose et qui attend son archéologue. Mais dans le même mouvement, science oblige, Vialatte ne cesse de nous mettre en garde pour éviter de fâcheuses confusions: ainsi le colin de Virginie (celui qui, comme vous savez, jure en mexicain) ne doit pas être pris pour le colin mayonnaise. Surtout il faut bien garder en mémoire que, malgré d'évidentes parentés, l’homme se distingue assez radicalement du primate par l’emploi du chapeau mou.


 

   L’homme, l’homme : Vialatte le connaît bien sous toutes les coutures et toutes les latitudes. Mine de rien, Vialatte se joint aux trois autres grands qui ont infligé de très lourdes blessures au narcissisme des humains. Mais lui, ce fut à mots feutrés, presque étourdis. Le choc est encore modeste. Une preuve entre mille? "Voilà, l'homme est zoologique: il naît, il meurt, il se reproduit; comme la baleine et le surmulot. C'est à peu près tout ce qu'il sait faire. Il se reproduit même trop: il n'y a plus moyen de trouver de place à La Coupole, qui est pourtant immense, et qui fut un lieu agréable; et historique."

    Zoocentrisme? Biocentrisme alors? Rien de tout cela. L’homme a perdu le centre comme il arrive qu’on perde le nord et se retrouve à l'ouest. Inutile de chercher un autre centre de substitution. Lisez l'article OISEAUX et vous verrez que l'animal peut aussi être un homme pour l'animal (le moineau assassine le pinson):Vialatte nous ouvre les yeux et nous les fait pleurer. Ce qui ne lui interdit rien, pas même un anthropocentrisme ludique qui a des vertus pédagogiques.

 

  Prévenons tout de même les âmes sensibles : l'homme de Vialatte attriste ("Qu'est-ce que l'homme? Ce n'est pas grand-chose. Ce n'est pas rien non plus. L'homme c'est de la prose; mais une prose qui a des remords ; une prose rythmée, pleine de rimes léoninesqui se souvient du langage des dieux. ce n'est pas l'alexandrin ni le livre de cuisine. C'est le comptable. Il n'est pas gai ; les nouvelles sont plutôt miteuses: il y la note du gaz et le gouffre de Pascal.") ou fait peur : "Les spécialistes voient en lui une espèce d'insecte sautillant. Il fonde des villes, danse le jerk, il sonde les mers,il chante en cœuret il boit à la ronde, il se coiffe au carnaval de chapeaux en papier. De temps en temps, il détruit la Bastille pour construire des prisons moins belles et plus nombreuses, il tue ses rois pour avoir un empereur et le remplacer par un monarque, il adore la Raison, il se repaît de chimères, il massacre ses prisonniers. En un mot il naît libre, égal et fraternel.Tant qu'il conquiert, ce n'est pas trop inquiétant; quand il "libère", ça devient plus grave; quand il déclare la paix au monde, c'est le moment de prendre le maquis."Ce qui ne l'empêche pas d'évoquer les souffrances de l'ornithologue idéaliste et de nous faire trembler quand nous nous regardons avec le regard du basset aboyant au bord de la mer.

 

  En tout cas on ne doit que le louer de ne pas se cacher derrière une pseudo-neutralité faussement scientifique. Il n’hésite pas à glisser un élément autobiographique quand il évoque, la girafe  «qui ressemble plus ou moins au professeur de piano que j’avais dans mon enfance». Il ne cache pas ses goûts, ses dégoûts (le serpent), ses phobies, ses détestations (il est rude envers le pékinois) qui le mènent sûrement vers toujours plus de savoir (ne dit-il pas, avec une intuition de génie que le serpent, pourtant exécré, "continue au-delà de lui-même. Il se prolonge."?). Il brouille les pistes, en ouvre d'autres, défait les repères, déclasse les classifications, traversent avec bonhomie les frontières (2). Il prend tout en compte, sans souci de hiérarchie. Ainsi: «Que serait l'homme sans le kangourou? Sans le kangourou, l'homme n’aurait jamais su qu'il ne possède pas de poche marsupiale. Le kangourou et le jardinier sont seuls à se distinguer par une poche marsupiale.» Ce qui ne veut pas dire une téléologie (et, à propos de l'éléphant, il est cruel avec Bernardin de Saint-Pierre) mais quelque chose comme, osons le dire, une métaphysique proprement auvergnate : «Le kangourou se dépasse lui-même. Sa notion déborde sa forme. Il y a du kangourou dans tout ce qui est insolite.»(3) Il y a même de la rage dans sa réflexion sur le kangourou.

 

 

 

            On l'aura compris : le bestiaire de Vialatte est une œuvre considérable qui devrait atteindre à la plus haute éternité. On a dit sa science savoureuse, ses audaces, sa philosophie, ses confessions. On laisse le soin au lecteur de découvrir ce qui en fait l'un de ses charmes indéfectibles et l'une de ses armes contre le désespoir, la ponctuation....(4) 

 

 

Rossini, le deux octobre 2012


 
Notes

 

(1)On ne peut que regretter les égarements d'un Étienne-Prosper Berne-Bellecour et de bien d'autres qui furent en retard d'une guerre esthétique.


(2)Anthropomorphisme ou pas, projection personnelle ou pas, communauté profonde ou pas, le point largement commun aux regards que Vialatte jette sur les animaux c'est la tristesse:et pas seulement la tristesse superlative de l'hippopotame découragé. Pensons au chien :"On y lit la tristesse congénitale des singes, cette désolation infinie." Au bœuf, "docile et désespéré".

 

(3)Qui ne voit ici l'influence de la thèse de l'autre grand Auvergnat ("l’homme passe l’homme")?

 

(4)Une délicieuse rubrique de ce bestiaire est consacrée à la grammaire.

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