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1 janvier 2013 2 01 /01 /janvier /2013 06:18




            Eugène Green nous offre un conte satirique qui a pour époque et arrière-plan la période allant des années soixante à la première décennie du troisième millénaire.

 Partant de l’opposition très ancienne des atticistes et des asianistes qui fit plus récemment le succès de l’Immortel Fumaroli, Green veut nous faire le tableau plaisant d’une longue guerre entre les défenseurs de la Tradition française et ceux de la révolution dans les têtes, les sexes, dans et par les œuvres.

 Si certains personnages sont reconnaissables, d’autres se veulent de synthèse, empruntant tel trait connu à tel intellectuel de gauche ou de droite et, à tous, le sens de l’opportunisme et de la palinodie.

 Quelques passages font sourire, quelques portraits sont enlevés. Certaines situations sont burlesques et  la pique du satiriste vise souvent juste.

 Les fervent(e)s sémiologues et les ardents défenseurs de la France “de toujours” méritaient-ils un conte inspiré de Voltaire? Fallait-il ajouter quelques  noms propres lourdement soulignés à une dénonciation aussi vieille au moins que l’ÉCCLÉSIASTE? Était-il nécessaire d’en passer par une banlieue aussi vraisemblable que l’Eldorado pour se sauver de l’ennui et de l’essoufflement? Pourquoi s’attarder sur pantins et bouffons s’ils ne furent que si peu? N’y avait-il alors pas quelques “Gilles”?

  Ne reprochons pas à Green de ne pas être Dos Passos pour une période qui le mériterait pourtant. Il reste qu’à le lire on regrette d’en venir à se demander si le jugement de Voltaire sur ses propres contes n’était pas fondé. 

  Pour ceux qui ont vécu cette période cette pochade stylée laisse au moins un goût de cendre.

 

 

  Rossini, le premier janvier 2013

 

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18 décembre 2012 2 18 /12 /décembre /2012 15:13

"Je suis un philosophe qui ne pense pas. Je suis un philosophe qui ressent."
 

 

"Je suis la vie."  

 

 

"Moi aussi je suis écrivain(...)"   Lettre à Jan Reszke

 

                                               CAHIERS.  S.Nijinski

 

   Il a 29 ans. Il n’est déjà plus le danseur immense qui frappa durablement les esprits. À partir de 1917 il se repose en Suisse dans la villa Guardamunt  à Saint-Moritz (Engadine, non loin de ...Sils-maria…): il est en compagnie de sa femme Romola et de sa petite fille Kyra. Il est suivi (en bien des sens) par le docteur Fränkel, amant de sa femme.


  Durant sa jeune vie, Vaslav  Nijinski a travaillé comme un fou ses gestes, ses figures, les a répétés pour trouver de l'inconnu. Il fut, écrit-il, "le martyr de la danse". Il a voulu (le vouloir est chez lui tenace, acharné, féroce, sans doute auto-destructeur) tout contrôler pour tout sentir et faire sentir. Son corps, son cerveau devaient obéir. Il se corrigeait sans cesse: la correction le travaillait. 

 

LE COMMENCEMENT DE LA FIN

 

  Après un dernier ballet pour une représentation de charité (19 janvier 1919), usé, trahi, relégué, brisé, Nijinski cherche encore un équilibre en écrivant des phrases et des phrases qui, en même temps, conjurent et accusent le désordre qu'il ressent. Il sait que l'asile l'attend tôt ou tard. Son frère est en asile psychiatrique. À la fin des lignes que nous lisons, il doit partir vers Zurich (vers Bleuler). Mais il se souvient : il tomba dans un précipice et un arbre le sauva ; un jour son père le jeta dans la Néva et sans savoir nager, il s'en sortit. Alors il écrit.

  Il aime, il aime tout le monde, se méfie de quelques-uns, les sent tout de même. Sous cet amour presque universel, on devine une violence sourde, contenue à peine. Violence en lui, contre lui. Venue de l'intérieur, de l'extérieur. Des deux à la fois. Nijinski se domine comme il peut. Il se contraint, il se contient. Il jette son alliance devant sa femme (il fera pire pire : il la frappera, la poussera dans un escalier). Il court dans la neige. Plus nous tournons les pages, plus il écrit qu'il "montre les dents" (un infirmier le surveille). Il trouve la jouissance, le désir affreux. Il lui faut aimer.

 

  Parfois l'interdit est oublié, la répression intime (intimée) délaissée. Alors il n'est plus "un homme mais une bête féroce et un fauve". Il veut soudain aller aimer les cocottes qu'à Paris lui reprochait rudement  Diaghilev le jaloux. Doit-il aller à Zurich qu'il est prêt à se livrer à des abominations (faire du spiritisme! dévorer ceux qui lui tomberont sous la main). Il le confesse : il a été débauché et a débauché sa femme à Vienne ; partout il désira trop les femmes. En contradiction avec ce qu'il répète inlassablement, il écrit : "Je suis un homme méchant. Je veux du mal à tout le monde et du bien pour moi-même". Il l'affirme ici et là : il est méchant mais en réalité joue au méchant pour faire le bien dans une longue guerre avec les méchants qu'il aime après tout...Nijinski est en guerre contre beaucoup, contre lui. Contre une partie de lui-même. Pour Dieu.

 

  Le plus longtemps possible, comme on dit, il prend sur lui..Qui, lui?

 

 

NIJINSKI ÉCRIT


 Grâce à cette nouvelle et enfin sérieuse édition due à Dumais-Lvowski et Pogojeva nous lisons des cahiers qui ont beaucoup circulé (1) et ont été largement commentés par tous les psys de la terre. Ces cahiers ont longtemps été trafiqués et publiés sous le titre LE JOURNAL DE NIJINSKI. Il les rédigea au crayon de papier au début puis avec un  foutain pen  dont il se plaint invariablement et pour lequel il rêvait d’inventer un meilleur design et une meilleure technologie....

 

  Dans ces textes rarement datés (sinon à la fin du deuxième cahier et au début du troisième (27 février 1919), les lettres du quatrième ne l'étant pas), intitulés successivement  VIE, VIE, MORT, il parle de tout, sans hiérarchie, sans ordre déclaré. Au gré de... quoi? De ses  pauvres jours vides et, plus profondément, de ses obsessions. Nijinski écrit en boucle des centaines de pages où s’enclenche systématiquement la même structure énonciative.


 En effet, d’emblée, quelque chose frappe : le caractère limité de son vocabulaire et de sa phrase. On comprend un peu pourquoi son initiateur Diaghilev le traitait  durement de "gamin". Nijinski  écrivant d'ailleurs :"JE SUIS UN ENFANT." Les plans paradigmatique et syntagmatique sont minimaux et se ramènent à des propositions aisément substituables et qui, de mois en mois, reviennent identiques ou légèrement modifiées. À partir de quelques rares énoncés matriciels s’engendrent toutes les phrases. Nulle image, nulle métaphore, aucune construction vraiment complexe et parfois l'énoncé est simple rythme à base de parataxe ("Je regardais la lampe et je voyais du verre. Je regradais l'espace et je voyais le vide. Je pleurais. J'étais triste. Je ne savais pas quoi faire. J'ai voulu consoler ma femme, mais Dieu me l'a interdit. Je voulais rire car je sentais le rire, mais j'ai compris la mort et je me suis arrêté. J'entendais parler de moi.")

 

  La cellule de base ressemble à ceci : j'aime le monde car j'aime la vie et je veux le bien de tous - quitte (comme on a vu) à faire du mal (ou peur) pour soigner ceux qui sont dans l'erreur. Je n'aime pas tout ce qui ressemble à la mort (l'intelligence c'est la mort, l'alcool c'est la mort, le commerce c'est la mort, le musée c'est la mort, la critique c'est la mort, etc.), je veux sauver tout le monde mais beaucoup refusent mon aide.

 

  Cette cellule sémantique et syntaxique peut produire des énoncés contradictoires à peu de distance ( "Je ne veux pas de discours bêtes. J'aime Lloyd George car il est intelligent. Je ne l'aime pas, car il est bête.") ou au milieu d'un "raisonnement" quelques affirmations font trou ( [Il donne des conseils au président Wilson]:"Je lui dirai ce qu'il doit faire pour se protéger. Je connais un moyen de protection. JE SENS UN REGARD FIXE DERRIÈRE MOI. JE SUIS UN CHAT. Je veux qu'on fasse un essai sur moi, et on verra que j'ai raison."(j'ai souligné)

 

 

 

   Ajoutez à cela une conviction radicale, entêtée, entêtante, lancinante, écrite  de toutes les façons et à propos de tous les sujets: je sens, je ressens, entendons, je sais la vérité d'une situation, d'un être, de tout - Dieu aidant. Sentir n'est pas penser. Le sentir ne relève pas de l'intelligence qui est, on vient de le voir, du côté de la mort. Ressentir c'est aimer. Donner. À fonds, à corps perdus. Comme danser LE SACRE, JEUX ou le  FAUNE. Surtout il ne faut pas comprendre. Nijinski préfère parler de "transe de sentiment". Et s'il lui arrive de ne pas sentir, il se voit devenir ce qui l'effraie : une bête. Il lui faut d'urgence se réprimer.

 

 

  Il convient de l’admettre : l’homme du multiple, l’homme multiple, l’homme possédé par ses rôles, l’homme labile  nous parle comme s’il cherchait en tout la figure du simple. Incontestablement L'IDIOT de Dostoievski l'aura marqué en profondeur comme certaines pages le prouvent.

 

  Nijinski veut dire le simple en repassant par les mêmes motifs (l'habitude, le machinal, l'argent, le corps (les nerfs), la viande, la guerre, la politique, l'économie, la danse, les bêtes (le singe, le cheval maltraité), la terre, le charbon, les riches etc...) et dans ce tourniquet se placent les contradictions, les énoncés incompatibles, le simple jamais simple ou jamais compris simplement par ceux qui ne ressentent pas.

 

 
  Dans cette structure circulaire étouffante, étranglante qui se veut construction (on le voit édifier un escalier en colimaçon puis l'abandonner pour un autre, revenir au premier, en commencer un troisième...etc.),  selon ses humeurs et les circonstances, il attrape 
des souvenirs (sa mère, la pauvreté de la famille,  son enfance (dans le cahier deux)), des informations données par les journaux (souvent datées), de petits incidents du quotidien, grossis démesurément, mais dans  ces  volutes de mots s’insinuent de micro-ruptures puis des éléments d’aggravation et, de plus en plus, des virages, des dérapages. On s'alarme de le voir enlever de sa chambre ses  œuvres dessinées (qu'on voudrait voir dans ce beau livre - faut-il séparer écriture et dessin?)  et ce sont les poèmes qui condensent peu à peu le déréglement psychique. Désormais  les  phrases  vont toujours plus allitérer et assonner sans autre souci que sonore. Paradoxalement, la dissociation s'affirme toujours par des associations de sons, de mots, d'idées.

 

 

 

LOSANGE

 

 

   Posons un quadrilatère obsédant qui règle l'écriture des cahiers, son rythme forcené. Premier, dernier, présent dans tous les énoncés : JE.

 
 Central, faussement central, centre qui s’affirme et se disperse en même temps. Je qui se croit fort au moment de la plus grande fragilité.
Je roc, je  fissuré, délité, je qui se parle, se dédouble, se tutoie, je autre.
Je qui (se) revient infatigablement, s'écrit pour dire : je suis (je ne suis pas), je veux (et ne veux pas), j’aime (et je n’aime pas): j'aime la vie, j'aime la mort, j’écris. Je sais. Surtout, on l’a dit. JE SENS.


  Par bribes donc, on découvre son enfance, son milieu polonais, sa mère (grande danseuse qui renonça à son art) qui louait des chambres pour vivre, son statut de pupille impérial à l'instruction limitée, ses nombreuses lectures (il s’associe, associe son destin à de grands écrivains comme  Tolstoï - tout en leur  reprochant  d’avoir peur de la vie), sa sexualité (l’obsession de sa semence, l'onanisme coupable, les cocottes à Paris pour aiguiser  les reproches de Diaghilev), sa hantise de la pauvreté; il revient sur son mariage (qui joua un si grand rôle dans la rupture avec Diaghilev), sa première déception (il sentit la mort), son martyr dans sa belle-famille. On  apprend sa solitude à Petersbourg, à cause des jalousies des autres danseurs, sa liaison avec Llov qui le "cède" à Diaghilev;on comprend  son travail acharné pour la danse, son surmenage, ses tracas avec Diaghilev pour le FAUNE et JEUX, ses problèmes de mise au point de ballets  dans l'urgence (comme au Metropolitan), ses  blessures, ses accidents  (sa cheville), son rapport aux critiques, ses efforts pour son nouveau système de notation (FAUNE)et, évidemment, l’importance de son corps (lui qui se dit un "bœuf" parle de son rejet obsessionnel de la viande) pour la danse comme pour la marche qui le mène parfois jusqu’à l’épuisement autour de Saint-Moritz.
 

JE, JE, JE. JE SUIS.

 

Qui JE? Quel JE dans le JE? Celui dont on retrouve les éléments biographiques précédents; celui qui se raconte mais aussi et surtout celui qui, ressentant tout, peut être aussi bien Apis, l’arbre de Tolstoï, un dindon aux plumes de dieu, un homme en un million, l’homme et la femme réunis, la chair (mais pas l’amour charnel), l’amour de l’homme. Il  est aussi la Russie, un poème, une colombe, un moujik, l'empereur. Nous verrons sous peu qu'il est Dieu dans le corps  et, tout simplement, Dieu ou même la mort.

 

 

 Comment ne pas être troublé, ému par les "derniers mots" écrits par Nijinski sur la "dernière" page (381): "je me suis, je suis, je suis"? Que d'abîmes dans ce "je me suis"!

 

 

 

   Deuxième pôle mobile des cahiers. Proches, lointains, intimes, étrangers, amis, ennemis de Nijinski, il y a les autres  qui rôdent, et qu'il évoque ou invoque partout dans ses cahiers et pour qui s’impose souvent le grand mot de "manigances".

  Sa femme tout d'abord pour qui il éprouve un sentiment pour le moins ambivalent (on comprend aussi que la réciproque ait été vraie...). Il l’aime mais voit ses défauts, ses intrigues, ses intérêts (pour les cahiers en particulier), il entend ses critiques (elle le traita même jadis de “barbare russe”) et comprend ses relations avec Fränkel sans pourtant les noircir. Quand il parle d'elle, avec une certaine douceur, on devine immanquablement, en creux, sa propre violence à lui : il suffit de lire le passage de son errance autour de Saint-Moritz. Il parle peu de sa fille Kyra (un seul moment délirant à son encontre dans les cahiers) et s’appesantit plus sur sa belle -famille hongroise avec laquelle il a des conflits et qui est associée à son internement à Budapest. On voit passer en ombre chinoise l’omniprésent docteur Fränkel : il nous faut "sentir" ce que Nijinski  tait ou néglige.
   Il est loin, ils ne se sont pas vus depuis
longtemps mais Diaghilev revient fréquemment torturer Nijinski  : le danseur est sévère avec l’homme des Ballets russes et il est évident que sa rupture avec lui (après cinq ans de vie commune) a joué un rôle  majeur dans son désastre psychique. Diaghilev l’initiateur sexuel, l’interdicteur, l’exploiteur dont il veut déformer le nom avec une faute d'orthographe.... Stravinski n’est pas mieux traité, pour d'autres raisons.
  Plus éloignés dans l’espace, deux hommes politiques partagent l’univers manichéen de Nijinski (on ne dira jamais assez le rôle destructeur de la guerre de 14 dans l'univers mental de Nijinski): le méchant, l’abominable Lloyd George qu’il accable de tous ses mots et le généreux Wilson avec, dans une moindre mesure, Clemenceau. Des dizaines de pages sont consacrées à ces deux pôles psychiques qui en synthétisent bien d'autres et condensent sûrement le plus secret et le plus mortel.

    Fondamentalement l’autre pour Nijinski possède ou ne possède pas d’argent, a ou n'a pas de pouvoir. Il se souvient de son enfance, déteste les riches et a toujours tendresse et indulgence pour les pauvres. Il soutient par exemple les domestiques contre les caprices ou la violence de sa belle-mère. L’argent qu’il déteste le préoccupe : il rêve de gratuité pour tout mais a conscience de l’importance de l’argent dont il voudrait se débarrasser. Il veut entrer dans le système pour faire le bien…et le démolir au nom du bien.

    Trois attitudes résument ses rapports aux autres:l’amour proclamé (montrer les dents est un masque de son amour), la suspicion (sauf pour de  rares  exceptions) et les pleurs dans l’âme.

 
    Dans les cercles impitoyables qui l’oppressent, le font parler, plier, (comme ils l'ont fait danser), Dieu occupe une place considérable (et réellement toutes les places). C’est Lui qui lui commande d’écrire et qui le guide dans tous ses choix (Dieu veut, Dieu lui dit):ses décisions comme ses souffrances viennent de Dieu et, dans sa "logique", il est rare qu’il désobéisse. Certains passages affirment une théologie audacieuse puisqu’il peut  associer bite et Dieu.
    Ses affirmations oscillent entre la modestie (relative) et la manie: il sent Dieu (pas celui des savants, des philosophes…), Dieu le cherche parfois; il est avec Dieu, il est le projet de Dieu, il est dieu dans le corps, en l’homme; il est un
homme-dieu, il est en Dieu  et enfin comme Tolstoi et Beethoven (mais pas Bach!!), souvent, il est Dieu.

 

            "Je suis un homme. Je suis Dieu. Je suis un homme en dieu."


  On ne s'étonne pas de la présence du Christ et de la Croix dans ces pages (il tient qu'il a plus souffert que le Christ). Le dernier poème qui s'achève comme on sait sur JE SUIS est voué AU GÉSU...


        En dehors de Dieu (mais Nijinski est rarement en dehors de Dieu), pour se dire et pour dire les autres, il y a son confesseur, son porte-voix dans le désert, son secret (espionné, découvert (il avait l’intention, un jour, de tuer qui le toucherait)), son arme du Bien, le cahier.

    Le papier (pour lequel il dit avoir pitié), la plume, l’encre, la taille de ses lettres le préoccupent  à longueur de pages. Il veut écrire, écrire, vite, de plus en plus vite mais il a souvent le bras bloqué par la fatigue et Dieu. Par moments il voudrait dicter ses pensées et faire autre chose. Mais il ne sait plus qu'écrire.
    Il souhaite  éditer son "Œuvre" en Suisse puis en France et  envisage sa gratuité (pour les pauvres) mais il sait que c’est impossible. Il n’aime pas l’imprimerie : il désire qu’on photographie son manuscrit parce que l’écriture manuelle est vivante et installe la plus grande proximité avec le lecteur.
    Rarement cahiers ont pu avoir un tel rôle apotropaïque et destructeur. Les répétitions, les cercles des démonstrations l’épuisent et les lettres du quatrième cahier (parfois rédigées en "français") montrent  son entrée dans la répétition pure d’atomes sonores.

 


    Pourquoi lire ces cahiers? Qu’est-ce que lire les cahiers de Nijinski? Est-ce encore lire? Ces questions fondamentales et ingénues vous viendront sans doute avec d'autres.  Œuvre ou simple témoignage d’un génie de la danse qui allait se taire jusqu'à sa mort en 1950? Un document qui éclaire son Art?  Un "exemple" d'Art brut? Aucune réponse ne convient. Ce que nous retenons : les mots d'un être étouffé, étranglé par les interdits et qui en fit une économie (il voulait tout garder, conserver, à commencer par sa semence) et trouva, un temps, dans  son art et l'écriture, la dépense la plus intense, la plus folle.

 

          JE SUIS DANSE POUR VOUS EN DIEUX (2) (3)

 

 

 

Rossini, le 19 décembre 2012

 

 

NOTES

 

(1) La préface de cette édition est précieuse sur ce point comme sur beaucoup d'autres.

(2) Lettre à Rawlins Cottenet, rédigée en français.

(3) Complément 2016/2017. Mis en scène par Robert Wilson, Mikhaïl Barychnikov interpréta à Paris LETTER TO A MAN sur une chorégraphie de Lucinda Childs.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
 

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10 décembre 2012 1 10 /12 /décembre /2012 06:11



   

 

             "Je ne cherche pas à soulager ma conscience comme on soulage ses intestins ou sa vessie, je ne me dore pas la pillule, je pète le moins possible plus haut que mon cul, alors, alors si vous vous attendiez à des gémissements de ma part, à des élucubrations infantiles sur mon peuple et notre Moyen Âge, hâtez-vous de me fourguer à votre receleur habituel et n'en parlons plus."

 

                                                L'HÔPITAL (page 22)

 


  Ahmed Bouanani (1938/2011) était un écrivain et cinéaste d’importance dont une partie de l’œuvre reste inédite. Rédigé en 1987/89, L’HÔPITAL est à nouveau publié par les éditions Verdier avec une présentation très précieuse de David Ruffel.

 


    Le narrateur est entré dans cet hôpital pour soigner une tuberculose.  Nous saurons peu de choses sur sa localisation : au milieu d’une forêt, non loin d’une ville, l’air et la  rumeur de l'océan s'y font sentir, les saisons passent, l’hiver est terrible. Même le proche est lointain. Des klaxons d’ambulance, parfois. Un hôpital "puant la poubelle et le dégueulis.” Surnommé Grosse Tête par ses camarades d’infortune, il raconte ce qu’il voit (son premier mort, la réaction des copains, leurs vols), ce qu’il entend, ce que sa froide mémoire d’amnésique charrie, ce qu’il invente, ce qu'il soliloque, ce qu’il vit - si c’est bien le mot qui convient.

 

  À l’entrée, dans la grande allée, il ne se retourna pas pour saluer la vie.

 

    Il est pensionnaire du Pavillon C (le nombre des pavillons est sujet à caution), lit n°17, et se demande  régulièrement ce qu’il fout  dans cet univers qu'il croit en  trompe-l’œil. Il est souvent couché, ramenant toujours le drap sur lui, entendant le grincement du chariot de 8 h dans le couloir.  On comprend peu à peu qu’il est en train de rédiger ce que nous lisons sur ce peuple de fantômes “résignés jusqu’à la vomissure”....En de brefs chapitres, nous faisons la connaissance de ses compagnons de pavillon, souvent jeunes “spectres diurnes” formant “une fratrie mélancolique et joyeuse”. Litron, cracheur imbattable, Corsaire (qui n’a jamais mangé à sa faim, qui  “emplit le silence pour ne pas sentir s’écouler le temps”, qui a besoin de l’oxygène du mensonge), Argane, OK, le Frère qui remercie Dieu pour tout, Tête d’instituteur arabe, l’escogriffe à la hache, Pet qui ne veut pas paraître dans les lignes de Grosse Tête. Personnages le plus souvent analphabètes, délaissés, internés, rabotés par le destin, réduits au mensonge, à l’invention. Corps crasseux, malmenés, mal soignés, oubliés, corps plaqués sur un radeau dérivant sur place. 

 

 

 Sans qu'il le souligne, un peu de l’histoire du Maroc traverse en profondeur de nombreuses lignes. Dans ce monde de la dislocation, tout se tient. Tel est l'art de Bouanani.


  Nous lisons la prison du quotidien, son "
atmosphère meurtrière" avec son lot de saleté, d’insalubrité, d’imbécillité: le “seul enfer“ selon Litron. La survie des cloportes entre eux, des” déchets à crédit” qui font des concours de crachat. Quelques fêtes auxquelles on fait semblant de croire : celle du déguisement en femme, celle qui lutte contre la pluie, le ramadan qui divise, la comédie improvisée de l’alcool. Nous découvrons des bribes de destins réels ou inventés par les personnages ou par le narrateur: le père “Al-Hadj” par exemple, ou la mère du Corsaire.

   C’est l’une des grandes forces du livre : le témoignage du narrateur n’a rien de naturaliste et son emprise tient avant tout à la dimension hallucinée et virulente de ses affirmations.
    Il dit quelques bouts d’enfance à Casa, de la rue de Monastir “où jadis les chiffonniers côtoyaient les lépreuses”. Il rapporte les hauts faits des bas-fonds cachés aux touristes. Il récite son cerveau mangé d’imaginations terrorisantes, il évoque tous les animaux qui viennent peupler ses cauchemars. Il parle de ses visions. La résurrection des batards avec l'entrain d'une danse macabre, sa vision en cyclamen, sa vision de l’araignée de l’enfance dont "la mémoire excrémentielle empoisonne ses nuits." L’hallucination a la force de la vérité, le réel n’est jamais trahi par des effets littéraires.

    Cet HÔPITAL exprime comme peu la mort à l’œuvre dans  l
’espace indéfini, dans le temps vide, dans les temps mêlés qui se dévorent. C’est un grand livre de l’enlisement, de la noyade boueuse, de la pétrification, de la distorsion et de la dissolution à l'affût.


  Il est impossible d’oublier la  phrase de Bouanani, tranchante, densément intense, subtilement impitoyable.

  "Un grand échalas de l'hôpital s'humecte le pouce et l'index, lentement, afin de feuilleter avec aisance, jusqu'à la prochaine éternité, des cahiers entassés sur des kilomètres de ciel, et de prendre connaissance de nos infamies, de nos révoltes ou de notre soumission, et peut-être aussi, incertain, incroyable, d'un quelconque témoignage de notre humanité."

 

  En tout cas, pour le lecteur, ce "témoignage" "en noir et blanc", nullement manichéen, est réussi parce qu'il a la vérité d'une grande œuvre.

 

 

   Rossini le 10 décembre 2012

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5 décembre 2012 3 05 /12 /décembre /2012 06:25

   

    "(...)oui, ce fut à cette seconde même que du coin de l'œil, je saisis dans toute sa plénitude la beauté dévastatrice de la grande plaine de Thèbes dont nous approchions; et, incapable de me dominer, je fondis en larmes. Pourquoi personne ne m'avait-il préparé à cela? m'écriai-je, en pleurs. Je suppliai le chauffeur de s'arrêter un moment pour me permettre de dévorer ce paysage, d'un seul et large regard. Nous n'étions pas encore dans le mitan de la plaine. Nous nous trouvions parmi des terres et des mamelons bas, foudroyés et figés par les messages rapides de la lumière. Nous étions au point mort de ce tendre silence qui absorbe jusqu'à la respiration des dieux. L'homme n'avait rien à voir avec cela; ni même la nature. C'est un royaume où rien ne remue, ni ne bouge, ni ne respire, hormis le doigt du mystère. C'est le genre de calme silence qui descend sur le monde en prélude à l'événement miraculeux. L'événement lui-même n'est pas enregistré ici - ne sont notés que son passage, le doux éclat de son sillage." 

 

                                    LE COLOSSE (pages 248/9)

 


 

              Que Miller vous soit connu (le contempteur du matérialisme, du puritanisme, de la technologie, de l’abstraction déshumanisante, de l’esprit de conquête, ou encore l’écrivain qui "voulut s’accomplir par le verbe", l’homme de la dette infinie, le généreux doué pour le don,  pour l’amitié, l’homme de l’élan, de l’intuition, de l’adoration, de la célébration, du vertige) ou que vous entriez dans son univers avec LE COLOSSE DE MAROUSSI, vous retrouverez une sorte de cohobation de son œuvre (1)- en nettement moins ityphallique - ou vous découvrirez un seuil initiatique de grande valeur. Vous attend Miller le medium, l'artiste de la vie inépuisable.


  Ce livre est le récit d'un voyage accompli en Grèce au moment de la déclaration de  la seconde guerre mondiale: Miller a quitté la France (où il vivait depuis le début des années trente) en passant par la Dordogne et a embarqué  à Marseille. Il ne verra pas tout, loin de là car il devra rentrer après avoir passé été, automne, Noël avec ses amis grecs. Le texte est écrit près d’un an après le voyage : Miller est revenu aux USA. En écrivant LE COLOSSE il veut seulement "contribuer à l’expérience humaine", lui qui trouva “le centre de vérité”, la Grèce.

  La Grèce de Miller n'est sûrement pas celle des  spécialistes, des savants héllenistes, des archéologues qu'il considère comme des "fouilleurs aveugles". Il défend le point de vue sauvage d'un gars de Brooklyn (2) qui n'a pas lu (lui, si grand lecteur - il en rajoute sans doute) les grands textes... (pas même Homère...), bref d'un ”individu passionné et bourré de préjugés". Il n'a pas de savoir à transmettre, seulement des intuitions à partager.
 

   C’est tout un.



   On tombe parfois sur cette expression dans LE COLOSSE. Elle dit parfaitement ce qui anime corps et pensée de Miller, jamais dissociables. Il cherche l’unité en tout, de tout, de l’homme avec l’univers, de l’homme avec l’homme, de l’homme qui a oublié sa divinité (nullement en un sens chrétien, évidemment) et constate combien cette unité est détruite par la modernité qui a placé l’âme sous une néfaste latitude….
 Ce qui le rend attentif à tout, réceptif au moindre détail sans pour autant idéaliser une nature dont il montre la violence ici et là. On trouvera chez cet émerveillé-né une sagesse syncrétique  (du bouddhisme, de la pensée indienne, d’autres sagesses avec une étonnante part d’occultisme (qui, au moins, nous donne deux pages hallucinées sur Saturne..)) qui peut toucher ou  fortement agacer. L’expérience grecque pour Miller est l’occasion de mettre en avant  sa passion du petit, du peu, du simple, du limité  donnant accès au Tout. Accès qui passe souvent  par le vertige comme le prouvent de superbes passages. Profondément, elle est  expérience d'une certaine nudité et du dénuement. Elle renforce aussi sa dureté envers les convaincus par le modernisme, son pacifisme (unique moyen de guérison de l'humain, d'après lui), son fatalisme.

   Cette Grèce est sa Voie, à la fois étape, chemin complet et inachevable, découverte de l'absence profonde de destination autre que la sagesse : elle correspond à une seconde naissance, une vraie naissance et nombreux sont les mots qui parlent de commencement, d'origine et de marques à jamais inscrites en lui. Vous lirez avec délectation son évocation d'un joueur de flûte. Il a trouvé le cœur du monde. Rien d'étonnant si Miller nous offre deux belles pages sur le Zéro. 


 

        Miller a trois façons de nous dire sa Grèce, ce pays "immense comme l’Inde ou la Chine" où le génie est la règle, où l’unité de la pensée et de l’action fut, comme jamais ailleurs, possible.


  Tout d’abord, assez vivement, il va l’opposer à d’autres pays et à leurs habitants :il est hargneux et expéditif avec les Anglais, rejette les Américains pour la civilisation qu’ils représentent. Il n’est pas tendre avec les Français, leur conversation, leur sens de la mesure, leurs murs et leurs jardins à figures géométriques. Il fuit les Grecs qui sont revenus des États-Unis et qui en font l’éloge. Il oppose aussi la Grèce et la Crète mais pour dire les attributs et mérites de chacune.
   Cette Grèce qui lui apporta bonheur et conscience de ce bonheur.

 

         "La Grèce représente ce que nous savons tous, même in abstentia, même enfants, même idiots, même encore à naître. Elle est l'image de ce qu'on s'attend à ce que soit la terre, avec un peu de chance. Elle est le seuil subliminaire de l'innocence. Elle demeure ce qu'elle est depuis le jour de sa naissance: nue et pleinement révélée. Elle n'est ni mystérieuse ni impénétrable: elle ne terrifie ni ne défie, ni ne feint. Elle est faite de terre, d'eau, de feu et d'eau. Elle change avec les saisons suivant des rythmes harmonieux et souples. ELLE RESPIRE, INVITE, RÉPOND."(j'ai souligné)


    La Grèce ce sont des lieux évidemment attendus qu’il va célébrer d’une façon absolument singulière: vous lirez le dithyrambe de Poros d'Hydra, d'Épidaure, de Mycènes, de Phaestos, de Thèbes qui lui tire les larmes, de la nuit athénienne et de bien d'autres lieux qui le bouleversent. Tout est pour lui choc, magie, émerveillement, saisissement, vertige, transe. Sans le moindre souci de vérité historique, tout l’univers de Miller (fantasmatique et idéologique) est mis en mots pour rendre une vérité qu’il croit universelle. Ses éloges sont enthousiasmants comme il se doit : il vous donne envie de tout abandonner et de préparer votre sac à dos pour aller deviner le lieu de rencontre exact entre Œdipe et la sphinge, pour vivre ces moments divins de silence, de détachement,  de folie, de déséquilibre, d’idiotie, d’explosion digne d’une étoile, de zéro enchanteur. La parole de Miller se fait chant, mythe, poème et on voudrait qu’elle ne s’arrête jamais. Lui-même en certains endroits se fait comédien, histrion pour se dédoubler, quitter son enveloppe et éprouver le divers, l’hétérogène. Pour épouser “tous les êtres et toutes les choses de ce monde dans une seule et même pensée.”

 

  En même temps, il aime les Grecs, leur belle anarchie, leur curiosité avide, leur passion d’expérience pour le plaisir, leur démarche, leur dignité dans la pauvreté, le manque qu’ils créent quand ils quittent un lieu, leur sens de l’accueil.
   Le Grec millerien est un idéal accompli: il est l'homme du commencement, du recommencement et nous sommes libres de nous retrouver Grecs n'importe où. Miller célèbre aussi (et avant tout) la royauté de la femme grecque sans, pour une fois, se présenter comme le célèbre athlète de sexe colossalement 
mâle.

 

   Enfin il y a les amis grecs (3), anonymes et célèbres, parmi lesquels se détachent le grand poète Séféris ("Contemplant un promontoire, il était capable d'y lire l'histoire des Mèdes, des Perses, des Doriens, des Crétois, des Atlantes. (...) Il était attiré par le caractère d'oracle sibiyllin de tout ce qui lui tombait sous les yeux") et le héros du livre, Katsimbalis, le colosse de Maroussi (Miller s’explique sur ce mot vers la fin du livre), le mélange de taureau, de vautour, de léopard, d'agneau et de colombe,  l’ogre, le diseur de poèmes et de la poésie grecque méprisée des Grecs trop fascinés par l'étranger, le récitant du dernier oracle de Delphes, le conteur intarissable (guerre comme muflées), le chantre de Yannapoulos et de sa folie, l’ami des devins. Katsimbalis, la bouche qui méduse, qui vous kidnappe, la force qui parle, invente, évoque, psalmodie, transgresse, électrice, tellurise, chamboule tout avec “un langage du ventre, langage de bête féroce”, un langage soutenu par un corps immense et agile. Un langage qui passe de cent coudées le langage et vous mène magiquement. Karsimbalis le virtuose, l’improvisateur qui transforme l’infime en grandiose - sans doute aussi  le prisonnier de quelque chose mais, ce colosse,  Miller veut le vénérer et non l'expliquer. Katsembalis, “le phénomène d’humanité”, le Grec superlatif, le Grec auquel il suffit de penser pour revoir tous les paysages, revivre toutes les sensations de ces quelques mois éternels.

   Le colosse de Maroussi, Katsimbalis,  disait que raconter est un cadeau. Prenez le pas de Miller et acceptez son don. Ce chant d'amour à la Grèce vous accompagnera sur le chemin qui deviendra ce que vous en ferez.

  Rossini, le 7 décembre 2012

 

 

 

 

 NOTES

 

(1)Ceux qu’il insupporte sont prévenu....À noter que l'antisémitisme dont il fut capable est heureusement absent mais qu'une anecdote ne laisse pas de doute, hélas....

(2)Qui déteste New York.

(3)L. Durrell, très présent dans le livre, l’était devenu presque complètement.

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1 décembre 2012 6 01 /12 /décembre /2012 05:56




"LA CRÉATION ÉTAIT UN CAUCHEMAR DE PRODUCTEUR" (page 32)



    Vous voulez savoir ce que Monsieur et Madame Bernstein emportent préventivement dans la valise qu’ils mettent chacun sous le lit au cas où le Messie viendrait comme annoncé. La naissance de l’ombre de la conscience chez les singes Bobo et Kato du zoo du Bronx vous intéresse. Les dialogues tendus et plutôt verts entre le Diable, le Bon Dieu (soit dit en passant, un Dieu passablement déprimé de ne pas être un méga-Fonzarelli et de ne plus  être capable d'assurer les délais) et la Mort pourraient vous captiver comme pourraient vous retenir les méditations de Bloom sur la prédestination et les possibles “foirages jéhoviens”. Les questions de communication de troisième, deuxième, première mains (les biens nommées) vous intriguent comme le jeune Schlomo, 10 ans. Vous vous demandez peut-être comment  des  hamsters peuvent  exercer leur esprit critique sur  le dernier roman de James Patterson et surtout débattre en vrais "théologiens". Vous avez acheté LA KABBALE POUR LES NULS et vous vous retrouvez avec deux golems  encombrants à force d'être parfaits. Vous croyez peut-être que  trouver des tablettes dans le désert du Néguev (l’urtext de l’Ancien Testament, rien moins) est de tout repos et vous mène à la notoriété. D’autres questions aussi essentielles peuvent vous agiter: à quel chiffre  tient la fin du monde pour certains kabbalistes ? A-t-on le droit de frapper un fils avec le Livre sacré?     

  Une Voix vous a-t-elle dit:


"-Fais-toi une arche de bois, pour toi et toute ta famille, car c’est toi que J’ai reconnu honnête parmi cette génération.”

 

  et, pour ce projet, savez-vous bien la différence entre le bois de cyprès ou de cédre ?

 Vous avez envie d’être dans les secrets d’une campagne de pub (avec préparation de six mois et, quotidiennement, rebriefing du débriefing du briefing précédent) pour remonter la cote bien basse de Dieu tout en sachant que lui-même est, comme on a vu, surmené, las ?

    Une seule solution et aucune hésitation : précipitez-vous sur  ATTENTION DIEU MÉCHANT, ensemble de nouvelles proposé en 2005 par l’auteur de la célèbre LAMENTATION DU PRÉPUCE.

    Vous admirerez l’économie, la composition, la dynamique de chaque nouvelle (une seule est manquée), vous ne vous demanderez jamais plus pourquoi Freud a inventé la psychanalyse et le Surmoi, vous éclaterez de rire à chaque quart de page, vous trouverez que peu sont allés aussi loin dans l’irrévérence, vous louerez  surtout une Pensée capable de dire le monde et d’offrir en elle-même les moyens de sa propre contestation avec, dans les deux cas, la même rationalité jamais ratiocinante et toujours fervente et la même ductilité jamais gratuite.
    Vous apprendrez beaucoup et, comme chez les grands, la réflexion ne sera pas anéantie par un rire qui serait facile : par exemple, malgré un incontestable malaise, la lecture de KIT DE PRÉPARATION À L’HOLOCAUSTE POUR ADOS en suggère long sur l’industrie culturelle destructrice de la compréhension  culturelle et spirituelle du monde et sur
les manifestations de désacralisation qui ne sont pas toujours où on les croit.

 

  Avec Auslander la Fable "théologique" a encore de beaux jours devant elle.


 

Rossini, le premier décembre 2012

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27 novembre 2012 2 27 /11 /novembre /2012 08:58

 
   Dire la dèche.

 

   Depuis longtemps les écrivains ont raconté la débine, la misère des rues, le froid, l'alcool, les maladies, les clans, les horions. Robert McLIAM WILSON, en 1989 se proposa de donner la parole (ou de la prendre sous le nom de) à Ripley Bogle.


   Bogle l'enfant laid devenu Bogle le beau. Le fameux Bogle, la belle gueule photogénique, ses "yeux verts fabuleux", Bogle "le sexy",  "le play-boy assez mignon", "le chouchou de ces dames", Bogle "le superbe", le picaro (surtout pas australien!), le rustre (vaguement affiné par la belle Laura - non c'est un mensonge), l'élégant vagabond différent de tous les autres, "l'Irlandais libre buveur et grand penseur","le Roi des bancs publics", le "Prince du pavé" à la santé minée par l'errance et la malnutrition malgré son jeune âge.


   Bogle de Falls Road, de Turf Lodge, du pays de la tourbe. Bogle dont le père ne fut pas éminent physicien ni sa mère romancière mineure...Le premier n'était que Gallois (si c'est bien lui), la seconde prostituée.

 

 

   Bogle l’orgueilleux, le parano, l'ex-grand blasphémateur, le footeux talentueux (meilleur que Georges Best (si, si, il le dit), Bogle la Blague, le fanfaron, le menteur (qui connaît les paradoxes du menteur), le poseur, le hableur, le sentencieux, le "charmant, le débonnaire, le sensible, l'érotique, le viril, l'énigmatique " avec les femmes qu'il n'aime pas, le gauche, le maladroit avec les autres, le bavard, l’orateur trousseur d'hyperboles, le jaseur, le redondant, l’auto-didacte, l’auto-critique, le cynique, le perdant navrant, le misogyne et l'anti-féministe (que de harpies!), le misanthrope à ses heures, le malchanceux qui ne connaît pas le tragique, victime des “turpitudes hilarantes du hasard”, le "bouquet garni de casuistique, de mépris, d'arrogance et d'insensibilité"....

 


Bogle "le putain de génie" en herbe qui avait tout lu avant tout le monde et qui fut viré de toutes les écoles.

 

Notre Irlandais naquit (nous assistons à son enfantement et à l’instant de sa sortie d'entre les jambes de sa mère) dans une “ville merdique, lépreuse et pas très jolie”, Belfast, lieu d’affrontements extrêmes entre Catholiques et protestants, ville investie par les Britts et "couverte" par les deux ailes  de l’IRA (Provies et Stickies) rivalisant rudement : capitale “qui vous ramollit le corps et le cerveau” et “vous vole votre “âme.””  Cet Irlandais indulgent pour l’Anglais, beaucoup moins pour le Yankee et le Gallois (voire l'Irlandais), quittera tôt sa ville natale dans un magnifique et  assez peu convenu adieu.


   Voilà un roman mêlant registres et genres (avec chansons, récits de rêves, micro-histoires en forme de nouvelles, éléments de tragédie, de comédie satirique et constante référence au théâtre et à son vocabulaire, on pense parfois à un opéra de quat' sous pour homme-orchestre), écrit sur les décombres du classique roman d’apprentissage (Arthur Pendennis y pointe son nez) dont il contestera les illusions entretenues mais il est vrai que Bogle le héros est encore très jeune à la fin du livre et que ce qu'il quête c'est la bonté....

  La construction du texte obéit à la technique de la tresse:le premier brin consiste en la déambulation bogléenne de quatre jours (jeudi (tout commence à St James's Park ), vendredi, samedi, dimanche) dans la Londres thatchérienne par un mois de juin naturellement glacé. L’autre  brin: parfois relayé par un narrateur qui lui ressemble assez,  Bogle raconte les vingt deux années de sa brève vie passée à Belfast (au milieu de sept frères et une sœur) puis à Londres, avec un passage retentissant par Cambridge. Ce roman permettant aussi très  traditionnellement l’apprentissage du lecteur sur la faune des miséreux, “des déchus, des sans-abris, des vagabonds” comme sur celle de l'aristocratie légitimée par sa seule reproduction endogène.

 

  Le fil biographique commence donc avec la scène de sa naissance, enchaîne avec l’enfance d’un génie qui cache ses surdons, avec ses écoles dont celle de la rue, sa puberté ultra-rapide, ses petits boulots, son premier vagabondage, ses premières cuites, son aventure amoureuse avec la protestante Deirdre qui deviendra quasi-folle après un avortement dont il serait responsable si l’on en croit son aveu tardif. Sauvé par des curés, privé de son meilleur ami Maurice  Kelly (on apprendra tardivement le rôle de Bogle dans son exécution politique par des voyous se réclamant de l’IRA), il réussira à entrer à Cambridge dont il se fera exclure après un solide avertissement de la part du pittoresque et exquis docteur Byron, sorte de Coryphée de tous les fantômes de l'excellence. Le passage  parmi l'élite où, entre deux séances d’ennui profond ou d’exercices donjuanesques, Bogle joue au héros de la classe ouvrière gaélique donne lieu à quelques portraits vigoureux et à une satire bien enlevée.

 

  Son éviction de Cambridge le poussera peu à peu vers l’errance urbaine. C’est là que nous le rejoignons et le suivons pour quatre jours dans le décor londonien dont il donne une poétique géographie sociologique pleine d’amères saveurs. Très méthodiquement, Bogle nous raconte la vie nocturne et la vie diurne du sans-abri, leur inversion temporelle pour le clodo, la température morale et sociale d’un samedi (jour de violence) pour les pauvres et les riches. Les descriptions bogléennes de la Tamise (“cet égout”), des grands bâtiments royaux, des recoins insalubres,  sa peinture de la nuit, du brouillard de juin, ses variations virtuoses sur la pluie et les couleurs du ciel londonien sont des réussites incontestables.

 

    Dire la dèche?

 

  McLiam Wilson a choisi le regard d'un rustre très cultivé (il fait dialoguer Dickens et Orwell, il cite explicitement ou implicitement les plus grands dont Kafka) tout en évitant le sentimentalisme. De nombreuses pages sont mémorables : qu’il s’agisse de la faim, des cigarettes, du froid, du manque de sommeil, et des souffrances du corps, il est intarissable et son vocabulaire surabondant, sa phrase énergique touchent juste. Il est un maître de l’épopée de la crasse vermineuse, du débris fermentant, de la gerbe purulente. S’il règne en maître dans les sentences cinglantes, il ne lésine pas toujours sur la redondance factice de son discours (car ce texte n’est qu’un long discours avec des digressions qui sont autant de portes ou fenêtres de théâtre), sur la tentation du morceau à faire, du vrai morceau de bravoure où incontestablement il excelle (parmi tant d'autres: le dimanche, ses pères hypothétiques, la bière, le whisky, le moment heureux dans la faim pourtant insupportable, la chaleur réconfortante de la douleur, son regret de n'avoir subi aucun sévice, les odeurs de la cloche).

 

  Pour dire la dèche, Bogle le bagout a inventé le maniérisme du crade et, malgré tous ses efforts, n'a pas réussi à se rendre antipathique.

 

 

Rossini, le 30 novembre 2012.

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21 novembre 2012 3 21 /11 /novembre /2012 05:46




    Même s’il n’avait pas écrit UNE MORT DANS LA FAMILLE, LA VEILLÉE DU MATIN, et LOUONS MAINTENANT LES GRANDS HOMMES, James Agee mériterait notre admiration pour ce tout petit texte BROOKLIN IS (BROOKLYN EXISTE, Sud-est de l’île : carnet de route), inédit en France, écrit en 1939,  commandé puis refusé par la revue FORTUNE et que nous offre Christian Bourgois dans son irremplaçable collection TITRES avec une belle préface de J.C. Bailly qui parle justement de "poème-enquête".

  

  Comment dire une ville, une partie de ville aussi grande qu’un ville? En France, on connaît les propositions des réalistes et des naturalistes. Les romanciers et les poètes américains (oet bien d'autres) ont renouvelé les moyens d’approche. Pour sa part, Agee nous offre à la fois une ville, Brooklyn qui existe (si proche et si loin de Manhattan) et un art de dire la ville, inédit et bouleversant qui ne se veut pas maîtrise et surplomb mais ne déteste pas les coups de griffe…

  Ce volume minuscule  et immense est composé de quatre parties d’inégales longueurs:une ouverture qui cherche à dégager l’originalité morale et physique de Brooklyn (qui possède alors deux millions d’habitants) en lui opposant sa voisine à l’énergie incroyable. À proximité de l’aimant, de l’électrique, de la verticale, de la suractive et vantarde Manhattan, Brooklyn a un côté provincial et monotone, amorphe, a-centré qu’on raille souvent - même si l’esthétique de Mannhatan mord déjà sur Park Slope. Vient ensuite l’extraordinaire parcours sensible et mental ponctué par l’anaphore OU et qui interdira à jamais la moquerie à l'encontre de Brooklyn. Au regard d’un jeune journaliste s’ajoutera une courte visite à une  famille de grande bourgeoisie résidant à  Brooklyn  Heights (le crépuscule des Dieux). Enfin, avec la tombée de nuit, des instantanés du zoo nous saisissent.

 

       Comment dire une ville, son apparence, sa respiration, son élan, sa mobilité, sa ”masse prodigieuse et palpitante de gelées et de tissus cellulaires à peine distincts”?


   Comment, sinon tout montrer, du moins tout faire deviner sans prétendre ordonner, classer, fixer, figer quand tout bouge et en tenant compte de la limite de la langue qui suit un ordre linéaire qu’il est difficile de bousculer?

 

 

   Comment Agee légende-t-il Brooklyn?

  Une ville en mouvement, des mouvements dans la ville, les mouvements de l’observateur et de ses observations. Le mouvement du texte. Brooklyn is.Brooklyn is.

 

   On peut en effet manquer Brooklyn. Pour faire comprendre des formes de  méconnaissance de la ville, Agge offre deux points de vue: l'un extérieur, l'autre apparemment intérieur. Il donne la parole à un jeune journaliste bien né, frais sorti de Harvard et seulement de passage, méprisant, condescendant, haineux, anti-sémite puis à une grande bourgeoisie repliée sur ses préjugés, ses rejets, ses crispations. Ils ont chacun leur Brooklyn sans jamais la voir, sans la vivre totalement.
  Brooklyn n’est pas dans l’œil du passager pressé ou dans celui de la vieille famille. Brooklyn est dans les carnets du promeneur rôdeur..
..

 

  Agee a le désir de capter le présent diffracté d’une ville.  Lisons ce simple instantané : "(...)et plus au nord, l'ombre lente et laborieuse d'un paquebot de ligne en partance, tel un trait au crayon; au loin, jailli des eaux de l'océan, un sifflement et un léger glas; (...)."

  Formellement, Agee va choisir d’isoler des moments, des lieux, des silhouettes, des quartiers dans un rythme porté par l’anaphore, l’énumération, l’accumulation (1), tout en exigeant du lecteur qu’il garde en  son cerveau sensible toutes les autres parties co-présentes comme dans un kaléidoscope aux figures mobiles qui n’auraient rien de géométrique ni de mécanique. Ainsi, comme lui  et avec lui, passerez-vous par les mêmes lieux, jamais identiques à eux-mêmes.
  Agee a bien pesé le problème de la forme, de l’optique dans les mots : à un moment il parle d’"une culture sur une lame de microscope". Mais à aucun moment il ne privilégie le seul visuel. Il capte une couleur, un sentiment, une information, un détail sonore, des mots à la craie, une odeur de cette ville une et fractionnée. Brooklyn is.

 

 

      Quand il dessine chaque partie de ce puzzle qui n’a pas de tableau final, Agee dit comme personne les odeurs (“partout, l’étrange odeur de gaz brûlé de la démocratie irlando-américaine” ou “la puanteur des laisses de vase”), les sons, les couleurs (un nuancier subtil), les matériaux, les tailles, les masses, les formes, les styles qui se côtoient (”demeures guindées des marins scandinaves”, style Tudor “style nordique teinté d’auto-dérision”, le style 19è). Mais en restituant de façon aiguë chaque instant découpant un angle de sensations dans la métropole, en cassant les perspectives, en jouant des plans qui s'ajointent par surprise ou se détachent, Agee ne cherche pas à proposer un manifeste esthétique, fût-il incroyablement réussi. Pour embrasser ce lieu de toutes les façons, il  recourt à deux moyens : le signe et l’analogie.

  Refusant la description pour la description, Agee dégage de chaque ensemble des reflets provisoires, des emblèmes qu'on dirait de hasard, des signaux qu'on croirait indéfinis mais qui font signe(s).


 
Avec lui, on lit à vif des éléments de micro-sociologie : Brooklyn, le lieu de la propriété, de l’épargne, de la famille, de la peur de l’échec. Au cœur de chaque notation, tous sens sollicités, percent des éléments politiques, sociaux (le logement aux USA), géo-économiques, historiques (les docks, le port, l'immigration): rien n’est délaissé mais rien ne pèse dans l'agitation de la phrase. La brique jaune dit la pauvreté, le chêne doré est plus sophistiqué et le principe est formulé :"(...)la certitude qui s'impose à nous, bon gré mal gré, à savoir que la force et la qualité de tout art inspiré par la rue et la vie domestique sont proportionnelles au degré de pauvereté et au préjudice dû aux origines." Dans le même mouvement, dans la contiguité des propositions, la sensation, l'intuition, la réflexion. Dans le toucher pointilliste, la touche infime saisie pour elle-même et prise dans l'ensemble éphémère. Une passion du divers, du mêlé comme de l'isolé, de l'écarté, de l'oublié. Les noces des sens et du sens.

 

Ce qui n'exclut pas, entre l'humour (les deux directions à la sortie du métro Manhattan / Brooklyn) et la rage (libérée contre les sottises du jeune journaliste, les préventions de la bourgeoise des Heights; mais surtout retenue quand, fraternellement, il perçoit l'immensité de certaines soumissions ou d'incommensurables solitures), la satire.


 

    Le style d'Agee propose un autre versant. Pour dire le  présent singulier et fragmenté,  sa phrase aura massivement recours à l’analogie, et passera par des renvois inventifs toujours  surprenants et éclairants qui facilitent la sensation comme l’interprétation, la compréhension sensible.
Pour certains aspects de Brooklyn il fera appel aux plaines du Kansas, aux perspectives de Chicago ou Paris. Pour telle cendrée de course à pied il parlera à la fois de Grèce antique et de Léningrad. Mais il faudrait recopier tant  et tant de passages vraiment  sidérants. Ainsi :

         ”(…); dans certaines rues il y a un inexplicable mélange de “classes”, et de “catégories”d’habitations, une famille d’Europe centrale, des Noirs dans une maison à la charpente délabrée, en face d’Anglo-Saxons dopés aux laxatifs; ou encore, à peine explicable, une rue habitée par une classe ouvrière compacte, un alignement de porches surélevés, où un hévéa prend l’air, où sont étendus les draps tachés d’un bébé, où une femme peigne et caresse au soleil sa longue chevelure ivoire désordonnée de fantôme, son visage apparu en embuscade m’évoquant le regard fixe d’un cadavre de noyé, et les garçons lancent le ballon plus fort et l’un dit, à peine audible, à propos de deux enfants qui passent, la démarche légère: “...tu sais: en bas de l’escalier de derrière. L’escalier de  derrière. Tu sais…(…).” Dans le même mouvement, placés sur un même plan, sans hiérarchie, des remarques générales, synthétiques, certaines même drôles (dopés aux laxatifs, tellement parlant) et des flashes sur des éléments isolés et cet inattendu et poignant “regard fixe d’un cadavre de noyé.”


    Son évocation est parfois presque de l’ordre de la "voyance" sans surnaturel ou surréel:

        “(…)au milieu d’un terrain vague, un Noir assis sur une caisse de saindoux qui mange dans un journal: les odeurs d’acajou du café torréfié: la proue du Tai Yin, Ionsberg, noire comme un meurtre prémédité sur un tas d’ordures: et aussi, les proues lugubrement rouillées du Dundrum Castle et de l’Ohio: si peu de Grover Whalen dans la tenue des fonctionnaires de douane d’un port de marchandises; le travail si détendu ici en comparaison des docks de Manhattan, et rappelant la quiétude alanguie sous le soleil de la Nouvelle-Orléans: un énorme Diesel réparé hissé sur un camion de Williamsburg, évoquant un cœur arraché au milieu de la rue : (…).”(j'ai osé souligner...)
   Accordez-moi encore deux citations :”(…); les bâtiments récents de cette université urbaine illuminée par les joies de l’étude, style grégorien sans éclats, évoquant un dortoir de Harvard atteint d’éléphantiasis(…).” La traversée du zoo, à la fin du jour donne la chair de poule que provoque l’admiration. Allez-y voir. Courez vers ces petits faons inoubliables:”(…): ils sont aussi saisis de part en part, dans le cœur et dans le corps, par cette extase mystique à vous couper le souffle que le crépuscule éveille en eux et chez les chevreaux. Leurs yeux sont innocents, empreints de sainteté, comme ceux des boucs démoniaques. Ils se déplacent avec des mouvements tendres et délicats de la tête et du corps qui évoquent des petits poissons: une rupture brutale, et s’ils s’élancent dans la terre meuble, le sabot affûté, le pas souple, bondissant, aussi précis qu’un burin ou qu’un air de Mozart (…).” Un burin ou un air de Mozart.

 

 

 

  Sans aller jusqu'à Carnosie, on trouvera la saloperie de la vie et les souffrances des êtres de poussière (2). Cependant le rôdeur aura saisi et nous aura offert la beauté fragile de cet endroit si peu connu, même de ses habitants.

 

Il y a la Delft de Vermeer; la plaine de San Isidoro; "la" Sainte-Victoire de Cézanne; la Grande Jatte de Seurat. Il y a le Brooklyn d'Agee.

 

Agee is.

 

 

 

Rossini le 23 novembre 2012

 

 

 

NOTES

 

(1) Sur le rythme de ces pages, l’essentiel est dit et bien dit par J.C.Bailly dans sa préface.

 

(2) Le vocabulaire dominant bien qu'épars : l'obsolète, l'abandonné, le démantelé, le délabré, le détruit, le "nettoyé" etc..

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19 novembre 2012 1 19 /11 /novembre /2012 06:24



    Après avoir été psychiatre pendant de longues années, Tim Willocks est devenu un écrivain assez connu (entre autres, pour Bad City Blues, Les Rois écarlates, La Religion). Vers l’âge de 17 ans, dans les années soixante-dix, dans les rues de Manchester, il avait côtoyé à de nombreuses reprises un clochard. Bien plus tard un magazine, THE BIG ISSUE, édité et vendu par des sans-abris lui demanda une nouvelle. C’est ce texte qui nous est proposé dans une excellente édition chez Allia avec en couverture les célèbres souliers de Van Gogh et, ajointés tête bêche, le texte anglais et la version française augmentés d’un entretien avec l’auteur.


    En vingt pages, Willocks raconte ses rencontres avec Billy Mickelhurst, l’homme sans liens qui l’appellera toujours le “Rouquin”, décrit ses conditions de vie (dans le froid comme dans la chaleur d’été), son apparence (un corps miné par la fatigue, l’alcool, l’isolement, l’absence d’hygiène (mais Billy restait coquet dans sa crasse), les coups (les cicatrices le prouvaient), un corps malgré tout d’une belle élégance - un corps que le Rouquin crut longtemps indestructible), rapporte ses croyances (non loin du crématorium qui le réchauffe, au cimetière, il se torturait pour aider les esprits des morts qui ne parvenaient pas à s’échapper de la terre - vrais fantômes qu’il était seul à voir) et montre son sentiment de persécution que le psychiatre mettra sur le compte de la psychose. Il dit son choc à l’annonce de sa mort par pendaison à une croix: ceux qui hantaient son cerveau, ceux qui voulaient "l’avoir", qui étaient "après lui", l’avaient poussé au suicide. Sa cavale avait donc eu une fin tragique.

   Ce beau texte nous fait deviner le malheur d’un être singulier, "impénétrable" qui devait sauver des âmes et ne put se sauver lui-même. Sans aucun sociologisme, il nous mène aussi  dans la Manchester construite au départ pour les parias, espace devenu “vide, vaincu, délaissé, inutile et méprisé - par tous sauf Billy, dont le cœur souffrait pour une telle beauté et qui savait que, comme lui-même, la gloire de cette ville obscure allait bientôt disparaître pour de bon.”


  Cette nouvelle a un autre mérite : sans l’obliger à conclure, elle pousse le lecteur à s’interroger sur la littérature. Comment dire la misère? La maladie dans la misère? Comment les dire sans tomber dans le naturalisme qui eut, en son temps, sa nécessité esthétique? Comment les dire, au plus juste, au plus près?  Pourquoi au plus près? Le faut-il? Le peut-on? Est-ce possible sans pathos, sans misérabilisme, sans rhétorique, sans clichés, sans maniérisme caché derrière le minimalisme? Peut-on écrire nûment? Une écriture nue, qu'est-ce? Est-elle concevable? Serait-elle lisible? La littérature est-elle dans ce plus ou dans ce moins identifiable qui transfigure le nu et qu'on appelle le style, quel qu'il soit? La littérature n'est-elle que dans ses effets? Qu'est-ce qu'un effet, comment le délimite-t-on?(1)

  Willocks dans l’entretien qui suit la nouvelle dit son choix:il a rédigé une fiction autobiographique. Certains détails sont authentiques, d’autres inventés, follement parfois. Défiant à l’égard de ce qui relèverait du documentaire (mais un documentaire nu existe-t-il?), Willocks défend l’idée que l’art (il dit “poésie”, “beauté”) était mieux à même de rendre la vérité de Billy : on devine que l’analogie entre le cerveau de Billy et les quartiers dévastés de Manchester ou encore que l’image finale qui renvoie au joueur de flûte de Hamelin sont de cet ordre.


    Ce n’est pas le moindre mérite de ce petit texte que de nous ouvrir les yeux et le cœur tout en ne nous forçant pas à délaisser la réflexion sur la littérature.

 

Rossini, LE 19 NOVEMBRE 2012

 

NOTE:

 

(1) Immense question que, pour la photographie, cerne avec talent Olivier Lugon dans LE STYLE DOCUMENTAIRE (Macula). Dans l'écriture, on connaît l'extraordinaire réponse de James Agee. Sans oublier celle de G. Orwell.

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14 novembre 2012 3 14 /11 /novembre /2012 16:32



Bien sûr l’histoire est toujours une devinette" W. Cuppy

 

"Carthage était gouvernée par les riches, c'était donc une ploutocratie. Rome aussi était gouvernée par les riches, c'était donc une république." W. Cuppy

 

 

 

 

 

 

             Clairement ou pas, honnêtement ou non, les historiens choisissent un camp : il y a les lyriques de la frise, les romantiques du quotidien, les maniaco-digressifs, les emphatiques de l'alcôve, les globaux épiques, les micro-historiens myopes, les géographes inconsolables, les cachés derrière des archives, les stylistes, les hagiographes, les marxistes, les libéraux, les crypto-marxistes, les libéraux cachant leur passé marxiste, les mandarins shootés aux recherches de leurs élèves, les médiatiques prophétiques, que sais-je encore? Will Cuppy est du genre de ceux qui la ramènent (1) et nous ramènent à une histoire bien vivante. Il prend l’Histoire à bras-le-corps, il prend parti (2) et vous prend à partie ou à témoin ou par la main (3). L’Histoire neutre, supposée objective, il ne connaît pas et la vérité chez lui est obtenue à coup de notes souvent polémiques (Gibbon passe de mauvais quarts d’heure) et, vous l’avouerez bientôt, inimitables.


   Cuppy éclaire magiquement notre lanterne et on comprend que pour lui l’histoire des hommes n’est pas un procès sans sujet mais une histoire pleine de sujets humains, très humains (trop humains parfois (4)). À propos de lanterne, il ne cherche pas comme d'autres un homme, il en  trouve à chaque coin d’histoire et sous chaque parchemin.

 

  Vous tenez avec Cuppy une histoire faite à hauteur d’hommes et qui est proprement pascalienne si on prend au sérieux comme  le provincial le nez de Cléopatre (5). Mais après tout, l'’école des Annales n’interdit pas Montaillou et ses épouilleurs du dimanche (ou du lundi - vous vérifierez). Il faut vous précipiter, si ce n'est fait, sur ce recueil en projet depuis les années 30 et inachevé pour notre malheur, si l'on en croit préface et postface.

 

  Pourquoi lire Cuppy?

 

 

    Parce que ses vertus sont immenses au point de défier l’éloge! Il faut le reconnaître : il a des pics d’omniscience et d’érudition qui font pâlir ses rivaux, si l’on excepte Alexandre Vialatte dont la notoriété montera jusqu'à la plus haute postérité.
  Il est incollable sur les goûts d’Elisabeth d’Angleterre (“les cadeaux, les compliments, la danse, les jurons, la prévarication, les combats d’ours, la soupe à la chicorée, l’ale, la bière, et les Grands Écuyers.”), sur ses blessures d’enfance (“enfant, elle n’avait presque pas de robes de rechange”);il slalome comme personne parmi les dynasties égyptiennes ou les nombreux Frédéric de Prusse ou d’ailleurs (avec indulgence, il comprend les difficultés des historiographes qui ont un peu de mal à  se retrouver avec les George anglais); il sait le gaélique, vous révèle que Catherine de Russie avait peur dans le noir (ce qui explique beaucoup de choses) et que son Pierre de mari joua à la poupée jusqu’à sa mort (6)? Lui seul restitue les causes de la fâcherie entre Voltaire et Frédéric (une histoire d’infinitif mal prononcé par le Prussien (7)), lui seul vous dit sans peine pourquoi la demi-sœur de Pierre le Grand tricota toute la fin de sa vie des chapkas de laine.. et il est le premier à parler du régime d’Henri VIII (“Il aimait passionnément les sucreries. Il mangeait également volontiers de l’outarde rôtie, du marsouin à la broche, des confitures de coing et de la carpe bouillie.”)
Avec QUELQUES ESTOMACS ROYAUX Cuppy introduisait  une histoire des manières de table (Elisabeth mettait sa serviette sous son menton; George IV avait des goûts bourgeois...; quel bonheur de découvrir le dilligrout ou l'art de Louis XV dans le découpage de l'œuf), une histoire sociétale dont on connaît depuis l'important essor (que de savoir sur les types de saucisses importées par les Hanovre!). 


    Ses enquêtes sont solides. Il a visité certains lieux : à Zaandam, il peut vous montrer du doigt où vécut Pierre le Grand lors de sa grande tournée européenne. Il s'intéresse toujours et partout à la littérature : sa méditation sur le lien entre elle et les voyelles, à propos des Phéniciens aurait bouleversé Blanchot. Lumineuses  sont ses
  remarques sur la Trève de Dieu remise en vigueur par Guillaume le Conquérant (les meurtres n’étant permis que le mercredi, le samedi et le dimanche, ce qui, avouez-le, fait remonter loin les racines de l’humanisme).

    Tous ces résultats éblouissants sont dus à une grande intransigeance dans la recherche  : Cuppy est précis (pensons à la fabrication de l’hydromel ou à l’origine des fonds qui envoyèrent Colomb découvrir l’Amérique ou encore aux salles de sudation chez les Aztèques); quand c’est nécessaire, il peut faire preuve de méfiance ou de scepticisme (envers Colomb (même sur son nom!) ou au sujet de la réputation de la jeune paysanne lithuanienne Marthe qui tournait autour de Menchikov); par scrupule, il laisse ouvertes les hypothèses sur la mort d’Attila ou sur l’apparence de Léofric ou la myopie de Lady Godiva. Pragmatique , il rejette les questions futiles comme celle du bain des enfants de George III  :”Ils eurent quinze enfants, que l’on baignait, suivant les ordres stricts de la reine Charlotte, un lundi sur deux. Les historiens se sont disputés aigrement sur la sagesse ou non de cet arrangement domestique. Certains se demandent s’il n’aurait pas été mieux de baigner un enfant par jour pendant quatorze jours consécutifs, et l’enfant supplémentaire un samedi soir sur deux? Ou bien par groupes de cinq le lundi, le vendredi et le vendredi suivant? De telles questions sont frivoles.” 

 

    Cuppy se veut équitable. Malgré la dureté de Pierre le Grand dont il rapporte sans frémir les traces de cruauté, notre historien concède que le csar "proclama que les gens n'avaient pas besoin d'ôter leur chapeau en passant devant le palais pendant l'hiver."(8) Pour Lucrèce Borgia, il charge largement sa famille et soutient qu’elle était plus cultivée qu’on ne l’a prétendu : aucun de ses poètes amis n'est mort empoisonné, c'est dire. De même, il ne cède pas à la folie des grands chiffres quand il s'agit d'estimer le nombre d'amants de Catherine II: en grand comparatiste, il rappelle qu'au regard de la population russe d'alors c'est tout de même assez peu. Il est statistiquement indulgent avec Henri VIII et rappelle opportunément, sans vouloir l'excuser, qu'en dépit de ses frasques, Néron parlait latin couramment.

    Inégalables demeurent ses restitutions de certaines scènes : à l’évocation de la mort d’Attila le lecteur a l’impression d’être aux côtés de cette pauvre Ildico qui bredouillent des h aspirés(9). On peut aller jusqu’à parler de voyance devant  le rendu de dialogues qu’on croyait perdus jusqu’à l’éternité : que dire du désormais mémorable “Pour l’amour de Dieu, Godiva, grandis un peu, veux-tu!” ? Du même Léofric, vous lirez, en live :”Très bien, faites-en à votre tête! Je vais supprimer l’impôt, mais à une seule condition, et écoutez-moi bien, car je n’ai qu’une parole.Je vais supprimer l’impôt si vous traversez la place du marché de Coventry, toute nue, à midi tapant, sur le dos de votre veille jument. Bonne journée madame.” Et surtout cette clausule qui ne s’invente pas : ”vous pouvez manger mon dessert, je n’en veux plus!.” Soulignons la grande qualité de la traduction de Chris Marker qui rend justice à ce moment d'une intense authenticité.

  En un mot on dira que Cuffy réinvente l’hypotypose bien négligée depuis longtemps par nos grands historiens....Mais un historien qui n'excelle pas dans l'hypotypose, peut-il prétendre être grand?


  On hésitera sans doute à nous suivre mais ses vues synthétiques sont vertigineuses et on envie les jeunes Américains d’apprendre au contact de livres aussi synoptiques:”Le règne de George III vit le début de l’âge de la machine. Stepenso inventa la locomotive, Watt la machine à vapeur, et Hargreaves sa machine à tisser. Le docteur Johnson prit du poil de la bête et Adam Smith proféra des choses sur le laisser faire”. Son analyse elliptiquement radicale de l’arrivée de Jacques 1er sur le trône ( “Tout était prêt pour la conspiration des poudres, le jour de Guy Fawkes, la guerre de Trente ans, la version autorisée de la Bible, la colonie de la Virginie, les cigarettes, la radio, la publicité et les poubelles de table.”) laisse pantois.

   Inutile de se le cacher : Cuppy est relativiste. Ainsi on doit lui concéder que seuls les Allemands sont capables de comprendre pourquoi il y avait des empereurs allemands alors que l’Allemagne n’existait pas.
   Son honnêteté est patente:quand il ne sait pas, il ne sait pas  et il n'ira pas jusqu'à inventer le nom de celui qui réveillait le valet de chambre qui avait l'insigne mission de réveiller Louis XIV.

  Parfois cruel avec ses confrères qu’il gourmande et rectifie (il préfère Polybe aux savants récents quand il s'agit du nombre des éléphants d'Hannibal et pose ce postulat :"les éléphants n'existent pas en chiffres ronds"), on comprend surtout qu’il est fondamentalement généreux:il suggère des pistes d’études inédites  sur la sottise ("On pourrait écrire un livre entier sur les hommes célèbres qui ont été stupides dans leur jeunesse et le sont restés tout au long de leur existence. Nous ne pouvons pas nous y mettre maintenant.”) ou encore sur le regard krafft-ebingien qu’on pourrait porter sur Guillaume le Conquérant et Mathilde. Pour ne rien dire de cette recherche qui devrait passionner dans les facs: qu’est devenu le sifflet d’Henri VIII?(10)


  Mieux encore : Cuppy pose des questions bouleversantes au bord de la métaphysique sans fond:
pourquoi Zatoff est-il passé de professeur à bouffon de cour (11) ? Pourquoi ne peut-on  rien apprendre sur les Lettons si l'on n'est pas Letton? Que seraient les Américains sans Colomb? 


 

              Faut-il  le répéter? En réinventant l'histoire, Cuppy a aussi créé un art et une éthique de la note infra-paginale qui pouvaient faire date et a donné des réponses aux questions qu'on n'osait plus poser ou qui, jusqu'à lui, ne se posaient pas encore.

 


 

  Tout de même il a emporté un secret qui laisse le lecteur ému et amer: pourquoi Cuppy était-il aussi irritable à propos des Sumériens?

 

 

  Rossini, le 17 novembre 2012

 

 

NOTES

 

(1)Certains prétendent qu’il avait du mal avec les notions heideggeriennes sur l’histoire: on ne peut que s’inscrire en faux, évidemment. Ces soupçons déshonorent leurs auteurs.


(2)Il ne se gêne pas pour traiter le célèbre Robert Courteheuse de "rat"- tout de même.


(3)Comme dans le cas des amants de Catherine II où il nous demande en une bien didactique et amicale parenthèse:("Vous êtes sûrs que vous suivez bien tout ça"?)

 

(4)Lui même est la bonté même, on en a bien des preuves : ainsi par égard pour leurs lointains descendants, il a peur de révéler que tous les enfants de Guillaume le Conquérant  ne  sont pas les siens. Quelle délicatesse! 

 

(5)Et comment faire autrement? Pensez à ce que dit Cuppy sur le rôle du système endocrinien d'Elisabeth d'Angleterre !

 

 (6)Mort qui n’a rien à voir avec les coliques hémorroïdales déclarées par l’impératrice.


(7)On savait vivre en ce temps là et se fâcher pour de justes raisons!

 

(8)On voit combien il évitait les pièges du manichéisme.


(9)Pour ne rien dire  des jeux amoureux d'Antoine et Cléopatre!

 

(10)Le lecteur attentif comme le chercheur avide auront bien repéré qu'il a jeté les bases d'une sérieuse étude sur la place de la flûte (ou du hareng) dans l’Histoire.


(11)Question largement actualisable.

 

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12 novembre 2012 1 12 /11 /novembre /2012 09:08

 

"Le solipsisme nous lie les uns aux autres."

 

"Pourtant même un novice verrait bien vite tout seul qu'une vie menée, temporairement ou non, comme un simple renoncement à des valeurs devient au mieux quelque chose de percé et au pire quelque chose de vide : une vie à attendre le jamais."

                  LA FILLE AUX CHEVEUX ÉTRANGES

 

 

 

   Quelques toutes petites propositions sur l'univers de LA FILLE AUX CHEVEUX ÉTRANGES de David Foster Wallace.

 


• Il écrit : "décabiner", "disclore". Dans ces nouvelles, l’enclos est une angoisse affrontée de toutes les façons. L'enclos du corps, en particulier. Il écrit: "Il se sent trop enclos pour pouvoir le supporter."Il écrit encore :"la pluie menace d'enclore la voiture[maison] calée." Il écrit aussi :"(...) pare-brises accouplés comme deux hypoténuses assemblées pour faire éclore un carré de châssis et de roues en rotation folle."Roues, Goodyear sans moyeu, cibles, cercles, œil du cyclone, axe de rotations, rotation contre rotation, zéro...


••La phobie, les phobies travaillent les personnages - jusqu'à la panique. La peur (y compris de sa propre voix, comme Bruce), le désir, l'ennui, l'exploitation qu'on peut en faire.

  Il écrit : "Tenter de digérer la peur dans le désir, c'est faire marche arrière. Peur et désir sont déjà mariés. Librement. L'un empale l'autre depuis avant J.C. Ce dont vous avez toujours  peur a toujours été ce qui vous fait avancer. Et vous avez toujours filé vers votre vraie fin, votre Désir."

 Corollaire : la passion fixe (une flèche par exemple), la spécialité (mentale? La théorie, la therrorie, enclos protecteur ambrosien).

 

 

 

•••Partout, la fiction, sa vérité, le mensonge comme vérité, la vérité comme mensonge. La réalité dans le roman, chez Ambrose-Barth, dans la thérapie psy. Partout.

Un pli, sa crête de vérité et de mensonge.

 

•••• Voilà quelqu’un qui voulait travailler la forme et en voulait à la forme, la grande comme la petite. Ici, disons, la nouvelle, brève (trois pages) ou immense (près de quatre cents). Qui avait beaucoup lu Joyce comme Beckett ou Barth (la "métafiction ambrosienne"), qui introduit toujours de façon ironique des problèmes post-modernes qui faisaient encore fureur mais qui avait son univers bien à lui. Clos, disclos. Avec une obsession de plus : le centre.

 

Un labyrinthe qui donnerait l'illusion d'un centre. Wallace ne donne pas par hasard la figure (usée) du labyrinthe. Ne la maltraite pas non plus par hasard.

 

Univers construit, déconstruit, monté, démonté, remonté. Avec des ratages comme cette vieille cuisinière achetée du temps de J. Kennedy.

 

  Nouvelles parodiques, auto-parodiques, interdisant souvent de faire  le partage entre le parodique et ce qui ne l'est pas.


•••• Ce qu’on peut en dire pour commencer et n’en jamais finir. Vous êtes jeté dans une langue, immergé dans des récits qui donnent l’impression de tourner en rond. Les répétitions en sont l’E P O (mêmes mots, mêmes formules, mêmes situations : par exemple l’expert-comptable et le vice-président ou “ je vis Lyndon” ou le mug ou “elle pleure comme un pays” ou QUI DONC  (ambrosien ou pas) ou etc.). La répétion rentrée dans le crâne. Ça revient toujours.

 

  Un écrivain de l'hypnose. Des états limites.


 Très vite la figure de l’ellipse s’impose à vous, prolongée par l’effet le plus sidérant : l’impression d’un effet de boule de neige qui grossit et vous balaie comme avalanche. Voilà le cœur du style, son battement au rythme arythmé tantôt lent, tantôt survolté, surwatté.


Corollaire : derrière beaucoup de phénomènes wallaciens, la figure d’un essaim spontané qui grossit, grossit, grossit. Volontairement ou pas. Une question apparaît, un champ de maïs dans l’Illinois est en vue, les insectes pullulent, attaquent frénétiquement. Parmi les humains, ce sera la file, l’embouteillage comme devant la location Avis ou encore l’entassement dans ce qui ne peut être une Datsun...Ou le RASSEMBLEMENT à Collision, "inverse de la chute de Saïgon". Ou le succès d'un marchandage qui fait le succès de toute une région.

L'invasion vécue par le paranoïde peut s'imposer. Ce qui n’exclut pas le vide, le désert. La solitude.

Corollaire: l’esthétique wallacienne repose sur la tension, le crescendo, l’attente crispée, exaspérante. Quand Julie sera-t-elle battue dans Jeopardy? Que va faire David Lettermann contre  la femme de Rudy dans MON IMAGE : la coincera-t-il sur sa publicité  de saucisses de Francfort? On arrive quand à Collision? 

 

Tension tenue pour elle-même. Qui n'a qu'elle comme objet.

 

•••••Dans cet univers où le vocabulaire des sciences est largement présent, tout va souvent par deux + 1+n('importe quoi).
Ainsi,
soignés en même temps par le même psy, les deux claustrophobes  dans l’ascenseur...Dans un couple le +1 peut très bien être une flèche ou un carquois...N'importe quoi qui n'est jamais n'importe quoi.

 

•••••• Une dominante: la manipulation du désir et de la peur.

 

Dans la culture-inculture de masse. "La culture populaire, la grande berceuse lallatée des É-U d'A". Avec comme drapeau, HAWAÏ POLICE D'ÉTAT (John Lord, politique ou pas?). Dans la publicité (inoubliables les passages sur les pubards!). Dans la musique répétitive.

Dans le Spectacle. Avec le rêve d'une "vie devenue sa propre réclame."...Étourdissant discours de JD dans la bagnole vers Collision. Tout est construit, fabriqué. On conditionne nos peurs.

   

Toujours le pli : la crête qui voit se rencontrer la manipulation de masse et la recherche littéraire la plus pointue du post-modernisme.


••••••• le corps. Comme rarement dans la littérature même s’il y a de grands prédécesseurs. Cubiste, diffracté?Si on veut. Mais c’est trop peu dire.

Un corps souvent étrange (l’œil qui regarde révulsé à l’envers;œil éjecté au milieu du sang dans l'accident en Oklaoma), informe, difforme, handicapé, qui se fait dessus dans un aéroport, corps malade (oncle à l’emphysème, "aux yeux vides, absents, ailleurs”, corps de Lyndon Johnson)), corps blessé, accidenté, comateux-té (JOHN BILLY), allergique, vieilli, tué par flèche, repoussant(“abject, flasque, blanc vomi, mégarachnéen, flatulent, kystique et phénolique”), corps difficile à embrasser, “corps débloqué comme un différentiel”), cauchemardé. Corps qui cherche la bonne distance (ici/là) en amour. et qu'on entend se dire chez le psy. Corps exécré parfois par celui qui doit le vivre. L’un des personnages appelant châtiment corporel le fait d’avoir un corps. Corps martyrisé dans le roman de Mark. Corps-prison. Prison-corps. Voiture-prison-corps.

Un corps qui a besoin de tranquillisants, de calmants (valium) dans nombre de nouvelles.


Un corps avec un crâne attaqué, perforé comme celui de Bruce (“je me sens comme si on m’avait tiré une balle dans le crâne”) où l’intérieur et l’extérieur se mœbiusent de façon radicale ("Je commence à avoir l'impression que mes pensées et ma voix sont d'une certaine manière les produits de quelque chose d'extérieur à moi, hors de mon emprise, et pourtant que cette influence hors de moi, façonnante, déterminante, est toujours moi. Je ressens une division que la voix extérieure établit comme les douleurs de l'accouchement d'une conscience émotionnelle naissante."). Bruce prend par exemple “un méchant coup dans les parties psychiques”. Sa copine, “c’est tout juste si elle n’avait pas un avant-bras sur le front”.

Corollaire :  vous tenez là Le recueil de l’incarnation problématique et des variations vertigineuses sur le  solipsisme. 

 

Corollaire esthétique: un art du portrait sidérant même si la littérature nous a déjà donné des milliers d'exemples surprenants, dérangeants. Éclats de corps.

 

•••••••• comment (le) dire?


Autre approche: vous êtes branché sur une bande FM et avec le relief, les obstacles, les mouvements de la route, vous entendez une station soudain une autre une troisième et la première revient avant un saut vers d’autres.
Telles sont les ondes wallaciennes. Ruptures, discontinuité, mélange, rebonds, avancée, retour, bruit, rétro-sons, répétitions, sac et ressac, retournements, perte, parasites, superpositions,  fulgurances de la langue, dans la langue.


On le voit fasciné par la ponctuation. Une de ses héroïnes (poète) rêve de n’écrire qu’avec une ponctuation et Bruce le scientifique  annonce une langue pure de tout discours, une langue-équation.. ..Lui-même franchit peu souvent le cap de Finnegan mais sa syntaxe, son lexique, ses registres, ses genres hybridés mènent à des passages d’une densité étourdissante et destabilisante : lisez et relisez la lettre de Len Tagus défendant son adultère.


   Des paragraphes immenses ou réduits, condensant de façon explosive des effets inouis.

 Corollaire : une esthétique au fait de tout ce qui s’est fait jusqu'à lui.  Qui prend Barth (ou Robbe-Grillet ou Mc Elroy ou Barthelme) ou bien d'autres, mais Barth surtout, le triture, le pousse à l’explosion, le démolit, le célèbre, le coince, le hausse sur ses épaules.

 

Une esthétique qui rêve de sortie, qui multiplie les surprises comme autant d’échappées. Une nouveauté, vraiment, à chaque page. Qui ne vous laisse pas tranquille.


 

 

         Un univers fracturé, divisé où le rire est présent sous de multiples formes (la satire, l’absurde, la parodie, l’humour noir) mais c’est un rire où se conjoignent rage et pitié.

 

 

 

"Plus grande peur de Mark Nechtr: le solipsisme soliptique: le silence." LA FILLE AUX CHEVEUX ÉTRANGES (page 444)

 

 

 Rossini, le 18 novembre 2012.

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