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5 août 2013 1 05 /08 /août /2013 08:28



Je me creuse les tombent qui me plaisent (…).”

 

 

"Se souvenir de Horatio Alger."


 

"À Las Vegas, on achève bien les faibles et les marteaux."

 

 


    Hunter S. Thompson (1937/2005) est célèbre pour avoir promu le journalisme Gonzo, en particulier grâce à son reportage Hell’s Angels. En 1972, il publie ce texte qui raconte les épisodes d’un reportage consacré en principe à une course de motards à Las Vegas, “du pur journalisme à la Gonzo”: FEAR AND LOATHING IN LAS VEGAS. Il a tenu de façon désordonnée un carnet dont il tire ce récit;on a droit parfois à la retranscription d'enregistrements au magnétophone. Quelques passages du livre sont courageusement caviardés sur les conseils des avocats de son éditeur.
    Alors qu’il se trouve à Los Angeles, dans le Polo Lounge du Beverly Hills Hotel, le narrateur, Raoul Duke, est invité à rendre compte pour les pages sportives d’un magazine de luxe, du “fantastique Mint 400”, une course hors-circuit de motos et buggies dans le désert (1). À bord d’une Great Red Shark, une décapotable, il part en compagnie de son avocat, un Samoen de 140 kilos, qui ne le quitte (presque) jamais:ils doivent retrouver un photographe portugais du nom de Lacerda. Comme le sous-titre du livre l’indique, il est décidé à plonger “au cœur du rêve américain” au moment où les années soixante sont finies avec les morts des Kennedy, le déclin de Cassius-Ali, le règne de ce fatal Nixon….La San Francisco de 1965, sa belle fulguration, est morte. En 1971, dans la voiture, se trouve un arsenal de drogues dont le livre se plaît à nous détailler les effets selon les étapes et les prises.


    “Horatio Alger(2) rendu fou par les drogues à Las Vegas.


      En même temps que quelques anecdotes surgies de la mémoire (la visite au docteur x dans ...Road, San Francisco en 1965, un voyage au Pérou, la réussite d’un patron de Las Vegas, emblème du rêve américain), le récit nous rapporte de nombreuses péripéties advenues au cours de ce séjour proposé comme une héroïque dinguerie:rouler vite sur autoroute, déstabiliser un jeune auto-stoppeur, poireauter dans une file d’attente, tenter de se défaire d’une jeune fille artiste monomaniaque (vouant un culte à Barbra Steisand) en phase mystico-psychique, violée et droguée par l’avocat, se payer la tête d’un flic venu de Georgie, faire gonfler ses pneus au-delà du raisonnable, proposer de l’héroïne, depuis sa voiture, en plein Vegas, tenter d’adopter un singe, terroriser une femme de chambre etc.. Des rebondissements aussi haletants que ceux d’un club des cinq légèrement speedé.


    
Qu’est-ce qu’on fichait ici? Quelle était la signification de tout ce voyage? Est-ce que vraiment j’avais une grosse décapotable rouge stationnée dans la rue? Étais-je simplement en train d’errer sur les escaliers mécaniques de l’hôtel Mint en plein dans je ne sais quelle frénésie de drogues, ou bien étais-je réellement venu à Las Vegas pour travailler sur une histoire?”

 

    Et la course de moto? Oubliée, délaissée: trop de poussière, on ne voit rien. En plus, elle va dégénérer en une “violence inouïe orgie de violence absurde déclenchée par des voyous ivres refusant de se soumettre aux règlements.”


    Il faut donc plus de cocasserie. ROLLING STONE est là pour ça. Le magazine demande à Raoul de couvrir la Conférence Nationale des Procureurs sur Narcotiques et Drogues dangereuses qui se tient à Las Vegas. Le journaliste hésite:eux, les drogués à temps presque plein, eux, le scandale incarné, eux, la Menace en personne, doivent-ils céder au plaisir de la provocation loufoque au risque d’en prendre pour perpétuité ou doivent-ils plutôt rentrer à Los Angeles? Collant à on ne sait quel karma, ils optent pour le colloque-quelques heures qui donnent lieu à quelques blagues presque drôles. Non sans avoir opté pour une Cadillac blanche…dite "la Baleine".

 

 

 

    Las Vegas dans tout ça? Si on fait une escapade intéressante dans Vegas Nord et si on découvre son rôle dans la Répression, on n’apprend pas grand-chose sur la ville elle-même: rien sur le jeu et les joueurs, à peine sur l'architecture, le conditionnement sensible, le matraquage visuel: nous visitons bien vite le Derby-Inn, le Circus-Circus, nous jouons un dollar sur la Roue mais trop fois rien:les deux compères passent leur temps en voiture ou dans leur chambre d'hôtel et, brièvemenent, au fameux Colloque. La ville qu'il décrit rapidement comme protégée par de faux joueurs-espions et une armée de biceps loués représente un état d’esprit bien trop arriéré (c'est la ville des vieux, des momies, de Sinatra, un haut  lieu de la régression), tandis que lui lit avidement les nouvelles sportives et les échos de la guerre du Vietnam où il est question de... drogues.

 

 

   En revanche on apprend beaucoup sur Thompson/Duke et l'éthique Gonzo en même temps que sur la drogue et la paranoïa.

     Raoul se plaît parmi les VIP, aime les marques et, en dehors de la drogue, de la bouffe, de la bière et du pamplemousse, ne parle que d'argent. Il est obsédé par Manson, se méfie des "mongoliens nerveux".

     L'autre pour lui est rarement intéressant: c'est un larbin, une femme soumise à tous les sévices (la moindre serveuse ressemble à une vieille racoleuse); c'est une menace, un flic dans la tête, un électeur de Nixon et d'Agnew, un inférieur, un vieux con, un salaud de naissance. L'ensemble formant un troupeau de cochons. D'Américains qui rêvent. Rien ne le trompe:il sait reconnaître un baptiste mesquin et hystérique à ses yeux…Tout Allemand est un nazi.



      Lui plane:la drogue ou plutôt les drogues sont le cœur du récit. Dans sa thérie Gonzo de l'Histoire, Thompson fait le partage entre deux types de drogues. Les siennes sont l'herbe, la mescaline, l'acide-buvard, la coke renforcées par la tequila, le rhum, l'éther. Ils donnent ici et là une description assez sobre et précise des effets de chacun de ces dopants. Et des soixante-dix heures sans sommeil. Vibrations positives ou intolérables.

       Comme le titre américain le dit bien, Vegas, dans ces conditions très particulières, donne peut-être la nausée mais surtout la peur (fear and loathing) et accélère la paranoïa, ce que précise mieux le titre français. Thompson raconte les signes avertisseurs, les éclairs persécuteurs, les accès de terreur (la case Carson City), les lourds moments de fatigue, ses obsessions du procès, de la condamnation. Sans oublier ses mises en cause de Dieu, coupable de tout. Le Gonzo a horreur du thétique. Ce qui ne l'empêche pas d'affirmer à tout bout de phrase....

 

      Tout dans ce texte est à fond: la musique, les cris, les saisissements, les hyperboles shootées, les superlatifs mécaniques, les insultes. Tout est "terrible", "terrifiant", "limite", "infernal", "à un demi-millimètre de l'accès psychotique grave"....Le livre résonne comme une bande-son assourdissante et son absence recherchée de style ne le hisse évidemment pas au côtés de Michaux ou même de Wolfe par exemple. Le cadet de ses soucis.

 

 

 

  "J'avais porté atteinte à chacune des règles selon lesquelles Vegas vivait-j'avais marché sur les plates bandes des autochtones, injurié les touristes, terrifié la main-d'œuvre."


 

  Mais dans son subjectivisme paranocentré, le gonzo n'hésite pas à se contredire. Ainsi il lui semble que Las Vegas est trop psychédélique en elle-même pour attirer le junky et finalement sa paranoïa ne se justifie guère:Vegas a tellement de dingues que la drogue n'y pose pas de problème même avec en prime un colloque de flics....Plus c’est balaize plus ça passe....


 

      "Ça arrive comme ça, de temps à autre, qu'il y ait des jours où tout est vain... une journée qui ne vaut pas tripette du lever au coucher; et si vous savez ce qui est bon pour vous, ces jours-là vous vous planquez dans un coin tranquille, et vous vous contentez de voir venir. Et peut-être de réfléchir un petit coup."

 

 

 

 

   Au sortir de pareil texte qui se présente comme "une équipée sauvage au cœur du rêve américain", on se demande parfois si la défonce ne fait pas aussi partie du rêve américain qu'il s'agissait moins de railler que d'étendre encore plus....Finalement non. Gonzo n'est pas Ken Kesey. Thompson ne tombe jamais dans les certitudes d'un Leary qu'il dénonce (ainsi que les Beatles tombant dans les trucs du Maharashi) vers la fin, dans la partie la plus réfléchie du livre. "Pas de Lumière au bout du tunnel." Le lien n'est pas son fort.

 

 

    "J'avais l'impression d'être une réincarnation monstrueuse de Horation Alger...un Homme en Marche, juste assez malade pour avoir confiance en tout."

 

L'exergue emprunté au Dr Johnson suggérant sans doute le fond du fond de l'aventure d'une vie :

 


      "Celui qui se fait bête se débarrasse de la douleur d'être homme."

 

 

 

 

Rossini, le 9 août 2013

 

 

NOTES

 

(1)"Dans certains milieux, le Mint 400 vaut beaucoup plus que le Super Bowl, le Kentucky Derby et les Lower Oakland Roller Finals réunis."(page 57)

 

(2) Note du traducteur:" H. Alger (1834/1899), romancier et chantre de la réussite sociale exemplaire et rêve américain dans son expression la plus naïvement optimiste."


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1 août 2013 4 01 /08 /août /2013 05:22

 

 

   " Elle est pour nous ZÉROPOLIS, la non-ville qui est la toute première ville, comme le zéro est le tout premier des nombres. Le nul qui compte, le néant du néon. Ville du degré zéro de l'urbanité, de l'architecture et de la culture, ville du degré zéro de la sociabilité, de l'art et de la pensée. Ville quelconque où tout recommence à zéro, toucher le fond et remonter à la surface, en accumulant les zéros sur un écran. Ville du vacant, du rien et de l'absence qui fait pourtant ville. Ville du trop qui devient sans, de l'excès qui se mue en défaut, de la profusion qui tourne en privation."  (page 23)

 

 
    Vous rentrez de Las Vegas, vous projetez d’y aller, vous refusez d’y mettre jamais les pieds, ce livre déjà ancien (2002) est pour vous. Aussi bien écrit qu’une MYTHOLOGIE de R. Barthes, aussi percutant qu’un texte de Baudrillard, il est encore temps de lire ce beau petit livre (bravo aussi aux éditions ALLIA) pour savoir où en est la planète devenue satellite d'un champignon du désert.


   Avec patience, finesse et autorité, Bégout cerne au plus près la ville-spectacle qui explosa au moment où le nucléaire s’imposait dans les parages.  Il prend au sérieux la ville d'où le sérieux est banni.


  Il justifie à plusieurs reprises son titre ZÉROPOLIS pour rejeter les autres propositions des urbanistes et pour “affirmer par là où se situe l’essence même de l’urbanité à venir qui s’élabore à Las Vegas: la nullité qui fait nombre.

  Descriptif et analytique, Bégout sait nous convaincre que cette ville est quasiment sans dehors (auto-référencée) et qu’elle impose un monde unidimensionnel, plat, superficiel, en nous plongeant dans la pure manifestation sans substance. Un monstre vide qui fait la chasse au vide. Ville du jeu, du conditionnement pour le jeu (il retrouve des propositions d’autres chercheurs ou écrivains sur le  désir de perte qui hante le joueur), elle est la ville de l’argent omniprésent comme signe mais absent comme réalité.

 

  Parlant de techno-démocratie végassienne, Bégout nous convainc qu’il y a à Vegas une évidente politique à l'œuvre. Une politique du fun, du vide, du refus de la distance critique, de la dépendance satisfaite, de l’aliénation heureuse qui se fonde sur une utopie accomplie (éliminant les contradictions sous le jeu des apparences) selon les deux faces de tout système utopique: “Las Vegas figure ainsi l’utopie sous ses deux formes essentielles: la ralisation du désir personnel par la rationalisation des relations sociales. Elle est, à la fois, la ville où tous les désirs peuvent s’accomplir et celle où une stricte réglementation de l’espace confère à cette satisfaction une totale assurance de ne pas être dérangée ni interrompue.”

  Au cœur de cette utopie réalisée, Bégout place donc le fun (1) comme principe et alibi d’une société du contrôle permanent des moindres faits et gestes. Las Vegas est l'espace de la libération simulée, de la fantaisie mise en formules, où le moindre écart est interdit, où tout est observé, contrôlé, codifié “en dépit de l’apparence folle d’une Babylone sans règle ni convention.”(2)
  Circulant fluidemment, le citoyen végassien est infantilisé, placé en pleine régression puérile, se vouant au plaisir conventionnel, aliéné et voyant “son désir originel domestiqué par le ludique coercitif”. En termes qui se souviennent de Bataille:”Il n’est donc pas point surprenant de constater qu’évasion et réclusion s’y combinent en un espace où le désir se mystifie lui-même en abandonnant la part maudite du risque qui le constitue, pour passer aussitôt un contrat bon marché avec les standards des envies calibrées et du bonheur sous protection militaire. Las Vegas associe en somme, avec un talent consommé pour les faux plaisirs, passion et régulation, opulence et normalisation, pays de cocagne et univers totalitaire.”

 

La politique de Las Vegas est indissociable d’une esthétique.

 

 Prenant appui sur de grandes thèses philosophiques qu'on n'attend pas forcément dans ces parages et, avançant quelques rapprochements audacieux (avec le gothique et le baroque), Bégout montre comment la ville s’attaque radicalement à la perception: son étude de la sensation au Cæsar's Palace donne tout leur relief aux notions de désorientation, de continuum égarant, de surexcitation, de saturation par des "formes grossies, exagérées, surlignées". Au bout, l’effet est flagrant: une exténuation qui vous soumet toujours plus, une soumission à l’impulsion qui abolit le sens de la durée.


  Dans son chapitre urbanité psychotrope, Bégout va plus loin encore en posant que Las Vegas réussit où la génération hippie a échoué:elle offre une puissance hallucinatrice sans équivalent, elle jette dans des sensations extrêmes mais obtenues par des moyens légaux, sûrs et inoffensifs. À l’aide de “sa continuelle drogue électrochimique”, Las Vegas vous aide à franchir les portes de la perception mais les transgressions à la Leary sont proprement recyclées par l’entertainement, confirmant encore la politique de surintégration au détriment de la contestation risquée.

  Ce n’est pas tout:Bégout voit dans Las Vegas un champ d’expérimentation culturelle et civilisationnelle.
 Toujours au plan de l’esthétique, il affirme que la ville non seulement condamne bien des aspects encore vivants comme le show mais qu’elle se situe et nous mène au-delà du beau et du laid, du goût, et qu’abolissant l’idée ancienne de divertissement qui n’est plus une échappatoire, un détournement, plaçant le ludique partout (au travail comme dans la consommation), elle révolutionne la culture en sapant les bases de l'ancienne et en nous soumettant à la seule logique manichéenne fondée sur l’alternative du boring ou du fun....



 

  On l'a compris:le livre de Bégout est riche et nous rend sensibles à des aspects omniprésents dans notre quotidien pourtant bien éloigné du Nevada. Quelques citations l'ont fait deviner:ce livre est bien écrit avec des formules tranchantes qui marquent durablement ("atome de ville et ville atomique"; "à Las Vegas "il faut en être plutôt qu'être"; "l'expérience des limites dans les limites de l'expérience, voilà la combinaison subtile concoctée par l'industrie du spectacle";"Las Vegas a traduit les paradis artificiels en éden de l'artifice" etc.). Son ironie, ses propositions sur le style googie, ses remarques sur la nausée végassienne, la péroraison VEGAS VICKIE prouvent que nous avons affaire à un écrivain.

 

 

  Comme ses prédictions provocatrices abondent (la muséification de Las Vegas serait bien en route) et qu'il peut sembler que la "végassisation" fatale du monde soit en chemin, il convient de relire Bégout au moins chaque décennie: pour le plaisir et pour savoir si le modèle de la ville du Nevada reste unique et offensif ou s'il a été rattrapé voire dépassé par d'autres monstres comme Dubaï.





  Rossini, le 2 août 2013

 

 

 

 

 

 NOTES

 

(1) Bien que Bégout prétende que ce mot soit  indéfinissable, parler "d'exagération hystérique et de mollesse affective", "d'exaltation soudaine et de passivité qui ne porte pas à conséquence" ou encore mieux "d'investissement total qui ne laisse aucun souvenir" est amplement suffisant.


(2) Sans paradoxe aucun, Bégout insiste, ici et là, sur la violence diffuse de cette ville: il parle de "sauvagerie".

 

 

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26 juillet 2013 5 26 /07 /juillet /2013 06:08


"J'étais le premier homme de ma famille à terminer la huitième classe."

 

 

 

"Et nous sommes restés ainsi, debout sous l'unique ampoule électrique, à nous regarder l'un l'autre sans rien dire."


 

"Quand des choses comme ça m'arrivent, je ne parle pas. Je ne sais pas quoi dire."

 

 

 

      Un jeune homme se trouve dans un vieux train inconfortable. Pendant le voyage, il repense au train de son enfance, à ce jouet avec lequel il s'amusait en compagnie de sa tante Mae dans la chambre qui sera dite plus tard "la chambre au train". Il se remémore tout le trajet de sa courte vie et en particulier le moment où sa mère vit partir (là aussi en train) son mari à la guerre ou le départ de la première fille qu'il aima bien maladroitement.

 

       Un itinéraire dans le désert d'une vie; un nouveau départ.

 

 

 

 

    LA BIBLE DE NÉON (THE NEON BIBLE), LA CONJURATION DES IMBÉCILES (A CONFEDERACY OF DUNCES (1980)):deux livres frères, c’est tout, et après, on se donne la mort avec un tuyau d’arrosage branché sur l’échappement de sa voiture....


 Deux livres pourtant que tout oppose en principe.


 Tout le monde a été saisi par Ignatius J. Reilly, le sale gosse à la rage mordante.


 On ne connaît pas assez David qui se raconte dans LA BIBLE DE NÉON avec l'ambition de ne restituer chronologiquement que ce qui était dans sa conscience d'enfant en train de grandir....L'adulte (en réalite Toole avait seize ans...) a beaucoup appris (et nous aurons une surprise vers la fin) depuis mais il revisite bien des épisodes avec son inconscience et son ignorance d'alors (mais que faisait Tante Mae sous la véranda avec Georges? Oui, les olives poussent sur un arbre) qui ne nous empêchent pas de lire des étonnements "involontairement" critiques (tiens, l'évangéliste Bobby Lee en tournée n'est pas à la guerre alors qu'il en a l'âge...). Nous connaîtrons comme toujours dans ce type de récit les premières fois (la margarine; sa première danse; avec Miss Scover, il a frôlé une première fois...; avec Jo-Lyne le premier baiser fut sans lendemain) et les jamais plus (la proximité avec le père brisée tôt; la maison en construction qu'il approcha avec son premier amour et qu'il voulait voir demeurer inachevée). Le lecteur chemine au rythme des lentes prises de conscience de l'enfant.


 La langue du narrateur qui se souvient est simplement pauvre. Elle rapporte des faits insignifiants et, partant, sursignifiants, en creux. Plate à dessein, supérieurement banale, digne d'un bon élève, elle rend sensible à une posture qui ne doit pas tromper. Comme beaucoup de membres de sa famille, le jeune David aime regarder depuis la veranda et du haut de sa colline:il y a chez lui une apparence de passivité devant ce monde qui s'imprime lentement ou brutalement en lui. Jusqu'au jour où la passivité se révèle  brutalement active.

 

Où sommes-nous? Dans une petite ville de Louisiane dominée par une seule famille (qui affiche fièrement, en lettres lumineuses, sa domination(1)), divisée en quartiers plus ou moins pauvres séparés par de nombreux terrains vagues:au nord résident les riches.  Pendant la seconde guerre mondiale les hommes absents seront remplacés par les femmes dans tous les travaux. Au retour des soldats, la ville plus peuplée s'étend sur les collines déboisées mais pas  sur celle où réside David:après avoir habité en ville, ses parents (en raison du licenciement du père) ont été obligés de rejoindre une sorte de vieille ferme insalubre et bancale.

 

 David est le fils unique d'une famille privée de tout qui survit comme elle peut. Le père  chômeur se passionne pour la pousse de végétaux derrière la maison. Le plus incompétent des jardiniers sait qu’il n’y a aucune chance de voir naître la moindre plante. C’est sa folie et elle le rend violent. Il en frappe même la mère. Il s’engagera dans l’armée, enverra des lettres enthousiastes sur l’Italie mais on informera la famille de sa mort. Une photo d’un cimetière américain avec des croix blanches toutes semblables deviendra l’obsession de la mère qui jusque-là avait lutté comme elle pouvait pour élever David en le sauvant comme elle pouvait de la famine (il lui fallut vendre des outils pour manger).

  Ce dernier est souvent victime du tabassage de ses camarades et de l’ignoble sottise de certains enseignants. Son institutrice se venge sur lui de sa furieuse médiocrité avec comme support la morale puritaine qui cache bien des saletés. Il connaît coups et enfermement.

 

   Il suit cependant une bonne scolarité grâce à des êtres moins inhumains que cette Watkins qui le persécuta.  Une brave femme un peu sourde le réconcilie avec les instituteurs et un professeur de musique homosexuel l'impressionne beaucoup. Faute de moyens pécuniaires, il doit pourtant renoncer à des études supérieures.


 

  Récit humble d'une pauvre éducation avec ses étapes, ses rites, ses misères, ses bouts de bonheur mais surtout radioscopie d'un milieu victime d'une atmosphère religieuse étouffante, tel est le roman du futur auteur de LA CONJURATION.
 Sans hausser le ton, en se contentant de dire les faits, Toole/David rend dans toute son horreur insidieuse l'empire du puritanisme. Rien ne peut être tenté ou vécu sans que le pasteur ne s’en mêle. S’habiller, consommer, se divertir, aimer, mourir même:tout est contrôlé par la bigoterie ambiante et ses agents zélés. Cet adolescent apprend à la dure comment on réprime la culture et toute manifestation d’intelligence ou de sensibilité: “À l’école, ils nous disaient qu’on devait penser par soi-même, mais dans la ville, il n’était pas question de faire ça.Vous deviez penser ce que votre père avait pensé toute sa vie, c’est-à-dire ce que tout le monde pensait.”
 Le point fort de cette dénonciation se situe dans l’évocation de la visite de l’évangéliste Bobbie Lee Taylor et le grotesque est atteint dans la concurrence entre les manipulateurs que sont le pasteur et ce beau discoureur cynique.
  La violence de cette cagoterie sournoise qui vous couve et maille tout l’univers de la cité apparaît de mieux en mieux vers la fin:on comprend que beaucoup de vieillards sont renvoyés de la ville par le pasteur sous couvert d’humanisme chrétien. De cette façon,  il se débarrasse des pauvres et des mécréants. Ainsi vient-il à la fin du récit chercher la mère de David pour l’emmener dans un asile de fous au nom du bien-être de tous....Au fil du temps, le jeune narrateur a pris en horreur le mot chrétien….


   Dans cet univers misérable, étriqué, surveillé, où la pureté du sang américain est louée, une personne choque, dérange, provoque - plus ou moins volontairement. C’est Tante Mae venue d’”au-delà des frontières de l’état, d’une région où il y avait des boîtes de nuit.”….avec des teintes de cheveux invraisemblables, des robes étonnantes, des parfums inédits, des intérêts inconnus. Se promener avec elle est un plaisir qui prend encore plus de valeur avec le souvenir. Elle incarne pour l’enfant la proximité d’un corps sur lequel on peut se reposer avec tendresse et l’ailleurs: celui des vedettes de cinéma d’alors (Rita Hayworth, Jean Harlow), des théâtres voires des bastringues où elle se montra désirable et chanta sans talent mais avec joie (le passage est merveilleux) dans une sorte d’ivresse. Le prix en était des hôtels minables et des oreillers puants mais son désir alors était comblé. Elle existait.

 Tout le monde la connaît mais on la tient à distance. Pourtant, pendant la guerre, quand les hommes sont partis, elle devint une solide contremaîtresse aimée dans une usine et la fête (avec bière, pour une fois) pendant laquelle elle s’illustre (en dansant, en chantant) est la belle réplique fraternelle aux réunions de l’évangéliste violeur de consciences. Après la mort du père et le déclin de la mère, Mae tentera de s’occuper de Dave tout en menant une petite carrière:elle les quittera pour des spectacles plus "ambitieux" à Nashville en promettant de subvenir à leurs besoins.

     Scandale dans la ville, Tante Mae représentait un écart pour l’enfant promis au pire des confinements:elle élargissait son horizon sans qu’il sache vraiment ce qui se trouvait au-delà de sa vallée. Elle était de l'essence du caché, du mystère.


  La grandeur de ce petit roman se situe dans l’apparente passivité de cet être souvent assis jambes pendantes dans le vide qui se révèle vite sensible et découvre peu à peu une sensualité sans norme et sans exemple codés, ce qui le dessert auprès de Jo-Lynne. Avec un style d'adolescent, sans grandes phrases, David sait dire le bonheur simple pris à la sensation des parfums, des formes et des couleurs des fleurs. Il parle comme personne du chèvrefeuille, de la lune, des aiguilles de pins, de son amour des animaux, des bouts de rien du tout qui émeuvent.

  Un épisode retient l’attention du lecteur:ayant sali son pantalon David est la risée de ses camarades de classe et il est enfermé dans une salle par son institutrice dont il se vengera sans le vouloir. Pour faire sécher ses habits il doit se dévêtir et découvre le plaisir de la nudité pourtant interdite. Qui a fréquenté Ignatius reconnaît une blessure qui ne sera pas sans écho chez le sale garnement.

LA BIBLE DE NÉON: dans la vallée, la dominant, comme le nom de Renning symbolise le capital écrasant le travail, c’est cette enseigne qui brille tard pour être visible de tous comme un rappel à l’ordre. Elle est située sur le toit de l’église (?) du pasteur “avec ses pages jaunes, ses lettres rouges, et la grosse croix bleue au centre.” Un soir qu’il prie à la demande de Tante Mae les yeux de David tombent sur le néon : “et je n’ai pu continuer. Et puis j’ai vu les étoiles du ciel qui brillaient autant que la belle prière, et j’ai recommencé, et la prière est venue sans que j’aie à réfléchir, et je l’ai offerte aux étoiles et au ciel de la nuit.”
  L
e rival du néon du saloon, le néon vulgaire, la bondieuserie kitsch, le modernisme tapageur, la technologie envahissante au service d’un archaïsme répressif. On voudrait que le vent de l'ouragan final l'ait balayé. En tout cas, David qui ne cède par à la rigidité de ses parents (dans cette famille le regard médusé est fréquent) lui tourne le dos dans le train qui le mène loin de ce creuset immonde. Après avoir uni symboliquement ses parents dans l'endroit qui les avait séparés et où rien ne devait jamais pousser.

 

  La Bible de néon:Toole a choisi la lumière de la vielle lampe graisseuse qui éclairait bien assez la misère entretenue et les victimes de la malveillance.

 

 

  Voilà un des procès les plus sobres, les plus sobrement intenses de l'étouffoir puritain et plus largement de tout étouffoir social. Ignatius lui aussi se bloqua sur une époque et se mit à haïr tout le reste. On le comprend mieux maintenant. Même si les imbéciles gagnent toujours.

 

 

 

  "Parfois je voyais un œuf cassé sur le chemin, tombé du nid perché dans les pins, et je pensais au bel oiseau que cela aurait pu être."

 

 

 

 

 

Rossini, le 29 juillet 2013

 


NOTE

 

(1) Le père disait : "Ces Renning, c'est à cause d'eux qu'on reste pauvres. Foutus bougres de riches. C'est à cause d'eux que toute la vallée reste pauvre, à cause d'eux et des foutus politiciens qu'ils font élire pour nous commander." 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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20 juillet 2013 6 20 /07 /juillet /2013 06:08

 

 

"Putains d'intellos à deux balles."(page 144)

 

 

"Mais vous faites quoi au juste avec ces bébés?" (page 110)


 

"Les mots ne leur rendraient pas justice."(page 13)

 

                                           •••

 

  Depuis bien longtemps, l'analyste et le policier ont été rapprochés, Freud et Holmes font bon ménage et Kellerman leur a donné une postérité américaine. En philosophie, Derrida jouant sur son nom  aimait présenter sa chasse philosophique en terme de flair et parlait en limier déconstructeur. Il fallait trouver une place à Saussure, à Jakobson, à Searle ou à Austin ou encore à Folany. C'est chose faite avec David Carkeet, une autre des belles découvertes de ce grand prospecteur qu'est MONSIEUR TOUSSAINT LOUVERTURE.


 

Du classique


    Carkeet nous propose un espace circulaire et clos situé au sud de l’Indiana, dans le comté de Kinsey: l’institut Wabash. Dans une tour (un cylindre de sept niveaux), au sixième étage, huit bureaux encadrent une crèche de soixante-quinze enfants âgés de six mois à cinq ans qui sert de champ d’observations aux linguistes cherchant à étudier l’acquisition du langage, "des premiers balbutiements jusqu’à une maîtrise plus aboutie de la langue.” Jadis la Petite Wabash consacrait ses travaux aux chimpanzés:désormais la grande Wabash est vouée aux petits de l’homme. Entre les deux, le pont baptisé symboliquement pont de Darwin où il se passera beaucoup de choses.
  On a demandé à Jeremy Cook (spécialiste des idiophénomènes(1)) de faire visiter l’Institut à un journaliste nommé Philpot (qui méritait mieux si l'on en croit son prénom...). Un novice, un guide qui passe tout en revue (décor et collègues): l’entrée du lecteur dans un espace qui comptera beaucoup au cours de l’intrigue est ainsi heureusement menée.
 Un des chercheurs, Arthur Stiph (le rigide somnolent) est assassiné:on trouve son cadavre dans le bureau et le fauteuil de Cook, avec le crâne rasé. Stiph, l'homme qui voulait plaire à tous.

 Comme il se doit l’enquête aura deux limiers assez différents : l’officiel, Leaf, gras du bide, peu respectueux de la loi, passionné par son métier et suspectant longtemps Cook qu’il apprécie pourtant beaucoup. L’autre, enquêteur amateur mais plus subtil, Cook lui-même, qui se sert de son intelligence et de ses connaissances linguistiques pour examiner toutes les hypothèses possibles.

 Avec des rebondissements (dont un suicide et un autre meurtre, celui du journaliste Philpot, sans oublier une sorte de suicide d'un fauteuil...), l’assassin (à l’intelligence plus éveillée que ne le suppose lecteur et enquêteurs) sera identifié et, là encore, très classiquement, façon Christie, la scène d’arrestation aura comme décor le lieu central de l’Institut:elle sera suivie de l’explication traditionnelle des éléments qui poussèrent Cook dans les bras de la vérité et de la belle Paula...

 

 

ORIGINALITÉ


 

 

  Sur ces bases solides, Carkeet apporte quelques nouveautés au genre de l’enquête en lieu presque clos. Paula Nouvelles la bien nommée, venue de Californie, introduisant quelques éléments extérieurs.

 Le milieu local (passablement réactionnaire) est parfaitement restitué avec un beau passage sur le petit-déjeuner annuel du Rotary (“Prières et Pancakes”) et la conférence d’un ancien basketteur qui ne doit pas franchir souvent le pont Darwin, sinon dans un seul sens.
 Les contraintes bureaucratiques sont drôlement mises en scène avec en particulier les éléments d'une demande subvention. Les portraits des collègues suspects sont assez riches et les rapports de pouvoir démontés avec finesse (2). L’écoute du langage de l’autre, ses intonations, ce qui lui échappe, ce qui fait sens avant le sens, tout est observé avec ironie (3). Les défenses des linguistes sont solides et il faut avoir l’ouïe fine pour deviner ce qui se dit involontairement. D’autant que le narrateur aime à nous faire des signes comme avec cette histoire insistante de toilettes ou ces W omniprésents (et obnubilants) et ses méditations sur le nom propre (sans compter les détournements d'Adam Aaskhugh qui ne respecte pas les noms et prénoms au point de prononcer à l'allemande (Wachtmeister) celui de Wach que tout le monde nomme "ouatch"(un peu comme watch, si vous voulez, la montre et... le regard - panoptique, si vous voulez encore)).
 L’intrigue nous fait pénétrer dans le domaine des recherches de la première victime, Stiph, spécialiste de la contre-amitié qui lui faisait établir de curieux diagrammes péremptoires. Son désir étant, comme on a vu, de plaire et d’être l’ami de tous. C'est un peu aussi le souci de Cook (et non Crook comme le dit une fois Leaf) qui fut blessé de s'entendre appelé "parfait trou-du-cul."


 Évidemment l’originalité du livre se situe dans l’enquête linguistique qui aurait plu à Fonagy:Cook suit depuis peu le fils d’un collègue, Woeps, un bambin nommé Wally (tiens, encore un double double W...) qui prononce régulièrement le désormais célèbre m’boui tantôt ascendant (pour le plaisir), tantôt descendant (pour le rejet), ce qui a une valeur qu’il faut établir et qui servira à résoudre l’enquête puisque l’enfant était présent au moment le plus vif de l’affaire….Non loin "d'un grand bidule avec des rouages qui ressemblait à une montre géante dont le fond aurait été retiré".

    Voilà une belle machine impeccablement construite (4) en forme de livre distrayant et instructif, l’essence même du classique.  Avec sa Plymouth Valiant, son rata bourratif, ses doutes sur lui-même, ses réflexions désabusées, sa susceptibilité à l’expression trou-du-cul, son héros Cook est attachant et il est plus aimé qu’il ne le croit:les explications qu’il donne sur les moyens peu orthodoxes de sa découverte (par exemple, les effets conjugués de l'alcool et de la mémoire) nous évitent les rodomontades du perspicace mais insupportable Poirot.

  Toutefois, ce roman qui se finit bien laisse un peu perplexe pour au moins deux raisons. D’une part Cook reconnaît que les études sur les nourrissons correspondent clairement à un interêt de la Défense : et quand on sait que l’institut Wabash a hérité des locaux d’une ancienne maison de correction à la forme du célèbre panoptique de Bentham on se demande s’il y a lieu de partager l’euphorie finale. D’autant que le rire de Paula (soudain libérée) éclate (un peu trop) souvent.

 

  À la lecture de ce livre drôle et subtil (pensons au rire d'Orffmann, pensons aux affects qui guident des adultes assez peu éloignés des  bambins qu'ils étudient), plutôt que d'entonner le primal m'boui (ascendant, évidemment), contentons-nous, double négation oblige, d'un refrain qui ne devait pas trop se chanter alors dans le comté de Kinsey :


      I can't get no satisfaction...

 

 

 

 

 

 

 

Rossini, le 25 juillet 2013

 

 

NOTES

 

(1) "Ce sont les dispositifs linguistiques que les enfants développent d'eux-mêmes, sans s'inspirer du monde adulte. Il peut s'agir de simples énoncés aux significations invariables comme le beu (...), jusqu'à des modulations bien plus personnelles qui n'appartiennent qu'à l'enfant qui les énonce."

 

 

(2) Tous les lecteurs ont songé aux premiers livres de Lodge.


 

(3) Avec, pointée par Laura, cette contradiction due à l'alcool: "Tu les as avertis que tu les écoutais tous très attentivement, et ce depuis déjà un certain temps, et ensuite tu t'es mis à brailler certaines des phrases dont nous avions discuté ensemble; à titre d'exemple pour que chacun réfléchisse, mais tu n'as pas vraiment expliqué, et ils étaient décontenancés. Après quoi tu t'es totalement contredit, en affirmant qu'il était impossible de faire attention aux intonations des gens, car la langue avait évolué vers la communication et se prêtait difficilement à une analyse faisant abstraction du sens, que l'on ne pouvait pas être sur deux registres et que tu n'allais pas empêcher que les choses changent."

 

 

(4) On savoure aussi le fait de voir l'assassin, un temps, tenter d'écrire presque totalement la navigation de Cook (Leaf ne manqua pas de citer l'inévitable " Ô Capitaine ! mon Capitaine !"...) privé de sa machine à écrire....

 

 

 


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15 juillet 2013 1 15 /07 /juillet /2013 06:08

"Pas de symbole ni de métaphore
    une expérience d
     e plus Qui se tient"
                   ( page 49)


"Qu'est-ce qu'un texte? La course d'un dé pipé."

                   (page 29)

 

 

                                           ***


 

   Nicole Caligaris et Pierre Le Pillouër nous offrent un livre étrangement intitulé L'EXPÉRIENCE D

 

 

 

 

D
eux voix - au moins. L'une ne dit-elle pas : "j'ai coutume de voir double"? L'autre, au plus près de la lettre, ne dit-elle pas le dire double?


D
eux voix.
L’une (pas forcément une) plutôt narrative, méditative. Prose de poème en prose. Parlant d’autres, de beaucoup d’autres (connus, inconnus), d’ailleurs. De son ici.

L’autre sérieusement ludique, plus torturée, moins linéaire. Vers de poèmes éclatés. Touchant aux mots, les désossant, les démantelant. Les coupant. Leur donnant une autre vie, une autre chance. On pense parfois au dernier Leiris mais en plus rageur. Démocrite qu’on n'attendait pas là. Langue atomisée. Langue performative souvent, langue qui produit le clinamen infini : “vivant le Corps, l’Esprit desvie”, la lettre plutôt....

Extension du domaine des rhétoriqueurs (suivez donc les chances des proches air/aire/erre/ère).
Condensation, éclats de pensée. D/éflagrations. Avec, surprise, l’amorce d’un récit, vite désamorcé.


    Il est parfois question de jazz, de Lateef, d’Ellington, de Monk- mais à quoi pensait-il, que faisait Monk quand Miles le rappela un jour au groupe, au commun?

    Disons : deux voix qui comme dans une session, jouent,  l'une près de l'autre, l'autre prêt de l'autre, l’une après l’autre, l’une avec l’autre, l’autre envers l’une. 


 L'une doublant la langue ; l’autre cherchant le point de fuite dans  la langue. Peut-être.


  Entre deux. Entre eux deux. Intervalle. Expérience de D/éséquilibre.

            L’enfant demande
            Comment dessiner l’entre
            (entre l’autre et l’antre)


Monk encore: "Chaque note jouée est une origine dont la suivante ne sort pas à terme.


  Chaque événement est comme ça l'appel de l'événement à venir, qui pourrait, actif avant d'être advenu, préfère ne pas, puis tombe, jamais tout à fait pile."

 
 Expérience qui, sans s'attarder, dit à la fois l'abondance du peu et l'inévitable de la perte.



    EXPÉRIENCE


Empr. au lat. class. experientia « essai, épreuve, tentative ».

Essai.

Traversée risquée, problématique. L'avant-dire :"Nous nous sommes avancés à l'intérieur d'une aire de jeu qui nous dispense des réserves, des protections et des inhibitions dont notre être social ne se départit pas sans crainte."

Chance.

Il est souvent question de marche, "d'idiote de la marche", de marche entrâvée par des béquilles, de marcheur "de sa liberté, délié de soi", "des continents écartés du gros des routes navigables."


 Attention toutefois “aux gâchis de départs peu entiers.”


 Épreuve où personne n’a à faire ses preuves.

EXPERIENCED?

accomplished, accustomed, adept, been around, been there, broken in, capable, competent, cultivated, dynamite, expert, familiar, having something on the ball, in the know, instructed, knowing one's stuff, knowing the score, mature, matured, old, old hand, practical, practiced, pro, professional, qualified, rounded, seasoned, skillful, sophisticated, sport, tested, the right stuff, trained, tried, versed, vet, veteran, well-versed, wise, worldly, worldly-wise ?

 

 Sûrement pas.


 

 
 DES LIGNES  en abondance, des fils mais aussi

 sautes

et voltes
coupures

Ailleurs, radical:


interruption et
perte de la primauté donnée à l’être sur le signe



   En effet, il est beaucoup question de fil(s) (cordon, de ganses, de ligne du jugement de certains fils), sans sombrer dans l’illusion du lié dans laquelle tombe le croyant.

  Le fil de l’enfance, du souvenir. Expérience d/enfance : quand on étaient petits. La religieuse. La salle de classe. Les bulles, la bassine entre les jambes. Cependant, “revenir n’est pas de mon ressort”.

 

"Je cherche la traversée, les voies libres, une trouée, chaque pensée accrochée au blanc, indivise, le voilà, le vide (...)."(Je souligne).

 

D/eux expériences de la langue. De l'hétérogène.


 

 

LE POINT 

 

Une des voix tourne autour de l’élan, du moment qui va commencer, qui “à lui tout seul (…) annule la chute”, instant de l’”encore immobile” de la tension du cerf "qui va bondir", de Lateef qui va jouer.


Des mots s'imposent : la seconde, parfois la minute immense (la baronne Panonica) mais fondamentalement l'expression sur le point de ...(1)
 Ce qui ne rend pas inattentif à ce qui ne passe pas ("Ni l'heure, ni l'air ne passent, ni sous les ponts, ce qui nous abandonne par distraction:nos souvenirs.") ou bien à l’accompli ou à l’en train de s’accomplir, au moment du passage, à ce qui passe dans le passage, ce qui passe dans la voix, "comme la respiration de l’oubli.”

 

 Et, entre deux, ce moment nommé : "Entre le moment où le bistrot ferme et le moment où il est fermé, il reste une table en terrasse, c'est la dernière, j'ai les coudes posés dessus, le verre mousse, mes jambes arrêtent de trépider, ça y est. C'est le moment du petit infini, gardé par par le garçon de café."

 

Entre deux battements du majeur sur la peau.



 

Autant de lectures, autant de fois le dé lancé: six faces? Non, sept. À vous de lire. "Jamais tout à fait pile." Jamais déjà-là.


 

Rossini le 23 juillet 2013

 

 

 

NOTE

 

 

(1)"J'écoute Lateef sur le point de jouer (page 12);"Lire (...) est-ce suivre le fil d'un mouvement sur le point de s'évanouir?";"(...) avec ce sourire sur le point de s'ouvrir(...)"(page 44); "(...) les ailes amenées, sur le point de fondre."(page 45)


L'autre voix n'est pas en reste au-dessus du blanc vide:

 

"Comment savoir si l'on n'est pas sur le point de

s'avoir?"(page 41)

 

 

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14 juillet 2013 7 14 /07 /juillet /2013 07:36

"J'aimais que les garçons dorment avec les chiens. Il était difficile de s'approcher davantage de la divinité."

 

"C'est triste, je lui ai dit, c'est bouleversant. Je lui ai dit que la vie était triste, brève et triste, et elle a été d'accord. Je lui ai dit qu'elle me rendait mélancolique, malheureux; elle a pris ma main, m'a souri et dit :"là, là.""

 
 “J’allais me battre et perdre;lui se battrait et gagnerait.”

 

 

                      Mon chien Stupide John Fante

 

 

 

 

   Comment gagner à dire le défait et la défaite?

 

  Henry J. Molise habite vraiment à l'ouest de Rome, si l'on en croit le titre original (qui correspond à deux volumes réunis dans l'édition américaine). Écrivain et scénariste, Henry, âgé de cinquante cinq ans, n’est pas loin de ressembler à Fante:roulant en Porsche, résidant à Point Dume dans un ranch en forme de Y avec corral, travaillant pour Hollywood, il connaît une mauvaise passe et aimerait recevoir quelques commandes pour se relancer et ne plus seulement dépendre de l'humiliante démarche pour obtenir ses allocs chômage en compagnie "des scénaristes de la télévision qui racontaient des blagues, [du] type lugubre et angoissé qui avait écrit le dernier film à succès de Brando, [du]  fumeur de pipe auteur de dix Daniel Boones, [des] metteurs en scène maussades et irascibles, [d']acteurs coquets (...)."

   D'origine italienne, Henry implore parfois San Gennaro, Margaret de Cortona et depuis un voyage en Italie, il rêve sans cesse d'aller écrire et vivre à Rome.
 

  Marié à Harriet qui donna naissance à quatre enfants (Dominic, brillant jadis, désormais amoureux de Katy Dann qui le maltraite ; Denny, le fugueur, l’apprenti acteur, le réformé à la fin; Tina, amourachée du sergent RicK Colp “vétéran du corps des marines qui avait écumé les jungles du Viêt-nam” avec qui elle part pour circuler en mini-bus ; et le petit dernier, Jamie (trop longtemps parfait et donc inaperçu et qui se révèle prêt à aider avec dévotion son prochain). Cette épouse lui a beaucoup sacrifié. Leurs disputes sont fréquentes parce qu’ils ne s’entendent sur presque rien et qu’il la traite avec un cynisme pas même allégé par une lucide capacité auto-critique ("Toi, la personne la plus tourmentée, la plus malheureuse de toute la maison, toi qui as accepté tous les sacrifices(...)". Raciste envers les noirs, Harriet est aussi exploitée par Denny l’acteur qui lui fait faire ses devoirs de fac et la morigène quand elle n’obtient pas de bons résultats.

 

  Bref une famille en voie de décomposition lente qui, aujourd’hui, serait recomposée depuis longtemps. Mais Fante a l'art de parler d'autre chose.

 

  Un soir...


 Un soir de pluie, sur la pelouse, sous la fenêtre de la cuisine, une masse effraie Harriet : un ours? Un mouton? Non un akita, “un chien, un très gros chien au poil fourni, marron et noir, doté d’une tête massive et d’un court museau aplati, une tête mélancolique à la sombre gueule d’ours.” Lourd, lent, indépendant, têtu, taciturne. Son collier prétend que son nom est : “Tu le regretteras”. On appellera Stupide ce chien à vue basse et à oreilles faibles. Henry n’a jamais vu chien plus triste, plus inconsolable. Avec quelques sursauts d’affection dont tous les mâles peuvent être la cible, y compris le sergent Colp. Henry a d’ailleurs une explication pour cette orientation sexuelle….


    La première partie de l’intrigue (si on peut dire) est consacrée au chien et aux membres de la famille qui veulent le conserver ou s’en débarrasser. Henry qui posséda un bull-terrier, Rocco, tué par balle dans des conditions que nous apprendrons assez tard, veut s’en défaire pour préserver sa tranquillité d’écrivain qui n’écrit plus vraiment mais qui s’apprête toujours à écrire....Ce sera alors l’épisode de la plage, le duel féroce avec Rommell qui finira, comme souvent avec Stupide, en assaut obscène : la famille que les enfants quittent peu à peu se divisera à son sujet et nous connaîtrons toutes les réactions (changeantes, à fronts renversés) de chacun. Après bien des disputes, des tractations, des chantages, Henry décidera de conserver Stupide. Par lassitude devant ses échecs et ses défaites: “Stupide était la victoire, les livres que je n’avais pas écrits, les endroits que je n’avais pas vus, la Maserati que je n’avais jamais eue, les femmes qui me faisaient envie, Danielle Darrieux, Gina Lollobrigida, Nadia Grey. Stupide (…) incarnait mon rêve d’une progéniture d’esprits subtils dans des universités célèbres, d’érudits doués pour apprécier toutes les joies de l’existence. Comme mon bien-aimé Rocco, il apaiserait la douleur, panserait les blessures de mes journées interminables, de mon enfance pauvre, de ma jeunesse désespérée, de mon avenir compromis.” Rien que ça.


  Dit de façon moins hyperbolique, plus synthétique:”C’était un misfit et j’étais un misfit.”

 

  En de beaux passages Henry dira son amour pour ce chien qui, évidemment, lui préfère malgré tout Jamie dont il épouse les peines.


  Comme il se doit, le chien disparaîtra mais il sera retrouvé dans des circonstances étonnantes et nous découvrirons alors l’existence d’une truie qui provoquera un nouveau conflit avec Harriet.

 

 

  En une écriture nonchalante, drôle, amère, Fante rapporte le quotidien de la famille qui se défait peu à peu et du chien qu’on peut parfois perdre de vue pendant une trentaine de pages. Dans cette famille, ce ne sont que chantages, trahisons, vacheries (un de ses enfants dit à Henry que son œuvre ne vaut rien), fâcheries, fausses réconciliations, vrais départs. Incompréhensions que la nostalgie mue en trésors.

  On ne peut qu'admirer l'art de conter : une soirée-lasagnes parfaitement ratée offre la quintessence du génie de Fante. Ce romancier qui aura au moins eu la chance de ne jamais savoir ce qu'est l'auto-fiction avait le sens de la comédie (on admirera la scène d’herbe avec Harriet ou, avec elle encore, la comédie des antiphrases) et son ironie désabusée engage toute notre lecture: comme ne pas admirer sa page sur la paix des ménages?

    Le présent qui part à vau-l'eau accroche malgré tout des bouts de passé. Le roman est l’occasion de nombreux souvenirs où Fante excelle. On sera ému par l’évocation de la grosse baleine bleue échouée et par l’exécution de Rocco, par des accès de mémoire qui renvoient à l’enfance, la sienne comme à celle des enfants qui vont vivre leur vie, loin de lui. Le grand scénariste-écrivain croit avoir manqué un scénario de plus, le roman familial.
  On retient surtout les plaies que le narrateur gratte avec constance et sans le secours des illusions, surtout pas celle d’un voyage à Rome qui n’est qu’une façon de se faire souffrir. Fante n’est jamais aussi bon que dans l’auto-portrait critique dont le bilan à mi-parcours du livre est édifiant : looser à temps complet, picoleur, tricheur (il ouvre même le courrier des autres), cynique en deuil de lui-même et de son idée (tardive) de la paternité.
 

 

  Attention tout de même : Fante est capable de tout. Même de dire un beau matin. Après, bien sûr, ça se gâte....

 

  Henry rêve de Rome mais il ne bouge pas tandis qu’autour de lui tout le monde s’en va - le vrai sujet du livre qui s'écrit malgré tout....

 

 

                 Un beau livre sur un chien qui fait parler et qui fait toujours parler d'autre chose. Un grand livre modeste sur le ratage, le désespoir, la culpabilité et la stupidité qu'il y a à pleurer quand on comprend que tout est perdu et que la conscience de la stupidité ne changera rien.

 

"Soudain je me suis mis à pleurer."

 

 

Rossini, le 19 juillet 2013

 

 

 

 

 

 

 

 

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7 juillet 2013 7 07 /07 /juillet /2013 05:11

 
"Peut-on jamais savoir le pourquoi des choses ici?"

 

"- L'heure est critique, reprit le Vizir. Le Maître-Rêve peut à nouveau frapper..."

 

 

    Un immeuble labyrinthique aux portes innombrables et  abritant des millions de dossiers: le Palais des rêves. Ismail Kadaré prenait quelques risques avec ce roman composé à Tirana de 1976 à 1981:celui de la parabole écrite dans l'ombre gigantesque de Kafka. Le risque politique faillit le mener à un drame semblable à celui qui conclut le roman comme le rappelle l'utile préface d’Éric Faye.

ENTRÉES

    En deux chapitres (LE MATIN, LA SÉLECTION), Kadaré nous introduit à un destin, à un lieu de pouvoir étonnant ainsi qu'à l’histoire d’une très ancienne famille (les Quprili):nous voilà dans un passé (pas aussi lointain qu’on croit à première lecture) de l'Albanie (quand elle appartenait à l’empire Ottoman,
immense domaine politique avec une partie asiatique et une autre, européenne).
   Le héros se nomme Mark-Alem (Quprili, même si sa mère  a préféré conserver son nom de jeune fille):au début du roman, il entre au Tabir Sarrail (ou Palais des rêves), un édifice impressionnant et fascinant, abritant des milliers de fonctionnaires gris et besogneux, uniquement occupés à lire et à constituer des dossiers qui répertorient tous les rêves des habitants, dûment collectés dans tout l’Empire pour l’information et le service du Sultan à qui on remet en grande pompe, chaque vendredi, le Maître-rêve ou l’Archirêve. Au début de son parcours, Mark-Alem est installé dans un étroit et sinistre bureau relevant du secteur de la Sélection, secteur important même s’il a moins de prestige que celui de l’Interprétation dont les éxécutants protestent quand on ose les rapprocher des spécialistes de la clef des songes. Mark-Alem est forcément vite tenté par l’Interprétation qu'il rejoindra  à une vitesse exceptionnelle.
  Ce Tabir Sarrail (l’institution la plus mystérieuse de l’Empire -son mystère faisant partie de
  son prestige et de son pouvoir (pouvoir du secret, secret du pouvoir, quitte à n'avoir aucun secret)) est un lieu de travail épuisant (et, paradoxalement envoûtant) et surtout un moyen inédit de gouverner qui, au moment du récit, a retrouvé une importance perdue depuis quelques décennies. Nous allons suivre Mark (son "identité" occidentale)-Alem (son "identité" orientale) dans ce monde du contôle et vivre avec lui des moments critiques et tragiques.(1)

  Mark-Alem (vingt-huit ans quand il deviendra soudain puissant) appartient donc a une grande et antique famille qui refusa toujours d'écrire son nom selon l'orthographe ottomane et qui compte encore un Vizir parmi elle. Depuis toujours célèbre et enviée, son destin est pourtant étrange. Elle peut connaître la gloire (cinq de ses membres furent grands vizirs de l’Empire) mais aussi, de façon foudroyante, elle peut se retrouver frappée par de grands malheurs. On ne saurait exclure que le Souverain jalouse cette famille célébrée dans une chanson de geste qui a toujours troublé parce qu'elle est bosniaque et exprimée en serbe...: les rhapsodes capables de l'entonner seront présents au moment le plus sombre
du livre : Kadaré leur consacrera de très belles pages, à leur voix en particulier.


COMPOSITION

  On suit l’initiation de Mark-Alem et les étapes sont aisément repérables malgré le mystère qu’entretient la machine infernale étatique. Deux réceptions (aux chapitres II et VI) se répondent (il y est beaucoup question de la famille Quprili, du Palais des Rêves vu de l’extérieur alors que les autres chapitres nous plongent dans l’antre de l’enfer) et accroissent l’angoisse du lecteur qui partage celle du héros.
  Singulier, le chapitre IV, central, nous montre combien est grand l’empire du Tabir Sarrail: Mark-Alem qui se plaint sans cesse de son nouveau lieu de travail ne supporte pourtant plus un jour de congé et la réalité commune de la vie quotidienne. Sa dépendance en paraît encore plus grande.


 Le mouvement de lecture nous emporte dans un mouvement totalitaire follement centripète.


DU POUVOIR

 Les apparatchiks albanais ne s’y trompèrent pas:cette collection des rêves de tous les sujets de l’Empire, leur acheminement à n’importe quel prix, le premier tri, le secteur de la Sélection puis celui de l’Interprétation, celui qui décide du Maître-Rêve, tout concourt à montrer les ressources et les moyens d’un pouvoir totalitaire inédit dans la mesure où l’inconscient est la chose du monde la mieux à partager par l'État total (“-Pour moi, reprit Kurt, c’est le seul organe de notre État par lequel la part de ténèbres dans la conscience de ses sujets entre directement en contact avec lui) où l’on donne l’illusion d’un pouvoir au peuple (“Certes poursuivit-il, les multitudes ne gouvernent pas, mais elles sont aussi dotées d’un mécanisme à travers lequel elles influent sur toutes les affaires, les vicissitudes et les crimes de l’État, et ce rouage n’est autre que le Tabir Sarrail. “) en échange d’un sentiment de culpabilité terrorisante (et d'inhibition):enfin, et surtout, le pouvoir de l’interprète est sans limite: ” Quiconque a la haute main sur le palais des Rêves détient les clés de l’État.” Son oncle le Vizir lui dit que “C’est un Maître-Rêve qui donna l’idée du grand massavre des chefs albanais à Monastir.(…). C’est également un Mâitre-Rêve qui entraîna la révision de la politique envers Napoléon et la chute du grand vizir Youssouf. Les cas de ce genre ne se comptent plus….”Il ajoute : “S’il [le directeur du Tabir, apparemment modeste et dépourvu de tout titre, passe pour rivaliser en puissance avec nous, les plus influents vizirs…(…), c’est qu’il dispose d’un redoutable pouvoir, celui qui ne se fonde pas sur les faits."(j'ai souligné). Il est même possible que certains Maîtres-Rêves soient falsifiés, ce qui exige tout un travail d'analyse par une section spéciale.

  Les moments de terreur de Mark-Alem devant l’étendue et les risques de sa tâche permettent à Kadaré de nous faire entrer dans un système dément au charme de termitière que personne pourtant ne veut quitter et qui quadrille tout l’Empire en  passant au crible (aux critères évolutifs) tout ce que le citoyen ne sait pas sur lui-même....

 

 

LE NOM ET LE RÊVE FATAL

 

 Le nom de Quprili est rien d'autre "que la traduction du mot URA, le pont, venant lui-même d'un vieux pont à trois arches de l'Albanie centrale édifié à l'époque où les Albanais étaient encore chrétiens, et dans les fondations duquel avait été emmuré un homme.(...)Un de leurs aïeux prénommé Gjon, qui avait travaillé comme maçon sur ce pont, avait hérité après son achèvement, en même temps que des souvenirs du meurtre, du nom de Ura."(2) 

 

Pendant son travail de Sélection Mark-Alem était tombé sur le texte d'un rêve qu'il avait travaillé avec hésitation:" Un terrain abandonné au pied d'un pont; une espèce de terrain vague, de ceux où l'on jette les détritus. Parmi les ordures, la poussière, les éclats de lavabos brisés, un vieil instrument de musique à l'espect insolite, qui jouait tout seul dans cette étendue déserte, et un taureau, apparemment mis en furie par ces sons, qui mugissait au pied du pont..."

 

  Entre ces deux faits apparemment et réellement indépendants se joue l'épisode criminel du livre:Kurt Quprili en sera la victime sous les yeux de ses proches parents dont le Vizir et Mark-Alem qui avait laissé passer ce rêve...

 

 

ORIGINALITÉ

 

 

  Il faut reconnaître que Kadaré soutient la comparaison (inévitable) avec d’illustres prédécesseurs:aussi bien dans son évocation de l’espace labyrinthique du Tabir Sarreil dans lequel s’égare souvent Mark-Alem (un mélange de désorientation et de lisse où fenêtres et portes ont un rôle vertigineux- le pouvoir annexe même votre errance) que dans la restitution de l’instabilité du héros passant de l’angoisse à l’euphorie (son psychisme est bouclé à double tour et ne connaît que deux affects) et parvenant, par dépendance ,  à nier la beauté du monde extérieur sauf à la dernière page, quand il est trop tard-il a oublié trop vite le genre humain. Si, avec ces copistes et ces copistes de copistes, il est impossible de ne pas penser à Kafka et même aux images hallucinées et injectées de vérité d’Orson Welles dans la gare d’Orsay (3), il reste que les étagements, les empilements de dossiers, les subtilités des catégories de classement, les hiérarchies entretenues entre les êtres sont remarquablement décrits comme sont rigoureusement mis en scène les moyens d’asservissement par l’inertie. Avec talent, Kadaré parvient à évoquer en même temps la crise et le fond de grise inertie répétitive et monotone d’où elle émerge. La solidarité des deux en est aveuglante. Systémique comme on ne disait pas à l'époque.


  Kadaré élargit le domaine de réflexion sur la littérature de la répression et de la manipulation, sur les rouages de la machine paranoïaque (où tout est test, épreuve), sur la logique du sacrifice (la mort d’un parent étant le minimum requis par la machiavélique autorité) et sur celle de l’ambivalence dans le régime totalitaire.

 

La machine paranoïaque immatérielle, si elle a trouvé ses moyens techniques inédits, a-t-elle trouvé son Orwell, son Zinoviev, son Kadaré?

 

 

 

  Rossini, le 13 juillet 2013

 

 

NOTES

 

(1) Il y a bien une Histoire du Tabar et les mots de Kadaré auront eu sans doute beaucoup d'échos :"Ce n'est un secret pour personne, dit-il, que le Tabar Sarrail se trouvait, voici quelques années, sous l'influence des banques et des propriétaires de mines de cuivre, alors que plus récemment, il s'est rapproché du clan du Cheikh ul-Islam."


(2) On sait que l'un des autres romans de Kadaré a pour titre LE PONT AUX TROIS ARCHES.

 

(3) Sur lequel il est de bon ton de cracher depuis toujours, surtout quand on a écrit une pitoyable adaptation de JACQUES LE FATALISTE..

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30 juin 2013 7 30 /06 /juin /2013 18:35

 


      “-..
.Oh. Oh. C’est comme ça qu’on parle à son oncle maintenant, hein? Son propre tonton. Qui t’a élevé. Pose ton cul là. Là.” (page 152)

 

         "Comprenez, en cabane, Daph, on a tout le temps de réfléchir. Moi, j'y ai réfléchi, des quantités de fois. Maintenant, ça marche rond dans ma tête." (page 209)


          Avec un grand nombre d'ellipses narratives et un sens aigu du suspense, c’est un singulier roman d’éducation (picaresque) que nous propose Martin Amis. En même temps qu'une belle méditation sur le lourd et le léger.


 Tout commence à Diston la dystonique (connue aussi comme Diston City ou, plus simplement, City), un quartier pauvre de Londres qui "sur une courbe planétaire de l'espérance de vie aurait figuré entre le Bénin et Djibouti (54 ans pour les hommes et 57 pour les femmes) et, sur une courbe planétaire des taux de fertilité, entre le Malawi et le Yémen (6 enfants par couple ou mère célibataire)" et, plus précisément, dans la tour Avalon de  Diston Nord.
  À Diston et dans le lit de Grace Pepperdine (fan des Beatles au point que ses premiers enfants se prénomment John, George, Paul, Ringo et même Stuart-le dernier, Lionel, devant son prénom à un chorégraphe moins planétaire) qui y accueille volontiers son ...petit-fils Desmond, dit Des (né de la seule fille de la famille, Cilla et d’un inconnu dont on ne connaît que la couleur de la peau, noire).

 Lionel (vingt et un an au début du livre) et son neveu Des (quinze ans alors) sont très proches (Des s’occupe sérieusement des deux “pittbulls psychopathes” de Lionel qu’il nourrit de Tabasco) mais ont des ambitions assez opposées:Lionel (un sosie de Wayne Rooney) a fait vœu d’ignorance et souhaite réussir dans les “affaires” après une longue formation à Squeers Free (le lycée qui “montrait l’exemple en matière d'interventions de la police en milieu scolaire, d'échec au Certificat général de l'éducation secondaire et de niveau d'absentéisme"(1) et un solide apprentissage dans la rue et les prisons: ne dit-il pas, avec "une tendresse contrite", ”Je sortais pour un mois, puis je remontais dans le Nord. Faire mon Dédéjidé ”? On comprend alors pourquoi Lionel choisit un autre patronyme avec l'
acronyme ASBO (soit AS pour Anti-Social, B pour Behaviour, O pour Order).... Seulement, attention, malgré son anti-intellectualisme, Lionel est incollable sur certains aspects du droit..:comme on voit, l’expérience pénitentiaire peut donner de bons fruits. Au contraire, Des file un autre coton. Il veut faire l’Université, n’agresse jamais les profs, ne se shoote pas dans les toilettes. Il lit beaucoup et sur beaucoup de sujets. Simplement, il est initié à la volupté par Mamy Grace, ce qui le préoccupe (il écrit même au courrier du cœur du CLAIRON DU MATIN-quotidien d'intérêt strictement local). Et malheureusement, les soupirs d’aise de Grace, entendus par un voisin à l'ouïe malveillante, éveilleront la morale (limitée à un article mais d'autant plus inflexible) de tonton Lio qui s’en prendra sauvagement à un camarade de Des, Rory Nightingale, sur lequel sa mère avait aussi jeté son dévolu.


  Les carrières des deux parents se poursuivent avec succès dans les deux cas, si l’on excepte le plan sentimental. Lio connaît quelques méchants soucis avec Gina et bien d'autres femmes (sans compter une fixation sur les MBAB (2) dont il parle souvent), Des, après l'initation auprès de Grace découvrira le bel amour en la personne de Dawn la bien nommée.


 Des résiste bravement à la formation que lui destinait son oncle et Lionel va devoir (au sortir de la prison) passer,
grâce à lui, un cap important:ayant volé un ticket de Loto et ayant demandé à son neveu de le lui remplir, Lio se retrouvera à la tête d'une immense fortune.
 C’est alors que commence la nouvelle phase éducative de Lio, ivre de sa toute-puissance pécuniaire, traqué par les médias (ses surnoms? "L'Idiot du Loto, le Taré du Tirage, le Nigaud des Nombres, le Détraqué du Quarté, le Psychopathe du Carton, le Bozo du Bingo, le gaga de la Tombola: oui, le Voyou du Loto a été traité de tous les noms."), conseillé pour ses revenus et pour sa com' par des parasites de circonstance et recevant les judicieux avertissements de ...Des qui, après de louables études connaît un heureux début de carrière journalistique (dans LE CLAIRON et le DAYLY MIRROR).

  En dépit de quelques erreurs de jeune rentier (l'habitus), Lionel progresse incontestablement:dans un procès (une rixe mémorable provoquée lors d'un mariage), pour la première fois, il plaide coupable; il est même capable de choisir judicieusement son hôtel heavy metal qui abrite des stars du rock, "un jeune acteur de Hollywood qui avait récemment fait de la prison, un top model furibonde, un footballeur de première division qui battait sa femme, et ainsi de suite" et qui "déploie ses propres équipes médicales pour s'occuper de toutes les mésaventures pharamaceutiques et des automutilations les plus graves. De même, les inondations, les dégradations, les dévastations parfois de tout un étage étaient gérées par des escouades de jeunes hommes discrets et enjoués vêtus d'une combinaison bleu ciel."; il se bonifie, malgré certaines violentes rechutes et quelques provisoires fautes de goût (il boit le champagne en pinte, il lit LE CLAIRON dans des endroits huppés...). Ayant lu tout le dictionnaire Cassell (de poche), dépensant sans compter avec des crises de pingrerie qui le poussent à négliger sa mère ou son neveu, il devient propriétaire d’un immense manoir néogothique digne d'un footballeur réputé payé en argent russe pas tout à fait blanc:mais la vie amoureuse de Lionel ne s'améliore pas franchement malgré la présence à ses côtés de la méritante poétesse "Threnody" l'Enfonçeuse (elle a son brevet) et il aime à revenir à Diston dans l'appartement de Des et Dawn qui auront une fille, Cilla....



  Comme tout roman d’éducation (surtout à la dure), ce roman apprend beaucoup au lecteur sur l’élite actuelle du fric et du toc, le niveau scolaire réel, l’état d’abandon de la culture (que vaut un poète face à Beckham?), la novlangue fortement axée sur les initiales encadrant de bons et tartuffesques sentiments, l’immonde presse à sensations (fortes). Mais là, autant le dire: Amis a bien des torts. Il n’écrit pas comme Zola, n’a pas relu depuis longtemps Lukacs, ne consulte pas les fiches bétonnées des sociologues qui pointent à l’avenir radieux et, de toute évidence, il se moque de désespérer Boulogne Billancourt (autrement dit, Walthamstow, Hackney, Stepney, Tower Hamlets, Tottenham, Haringey, Putney, Lamberth, Lewisham). Mais quand on raconte comme lui le bruit à Diston (“secteur de la mégapole de classe mondiale”), Diston, ”avec son canal magmatique et éructant, ses pylônes bas et gazeux, ses épaves bourdonnantes”, on peut se permettre de se moquer des codes  hérités du lointain XIXème siècle.
 Plus grave et plus sérieux:son goût pour les oppositions binaires (déjà lisible dans L’INFORMATION) le pousse à des simplifications parfois faciles: l’antithèse tonton Lio/Desmond est systématique et l’idéal a parfois trop besoin de noirceur pour prendre du relief.(3)


 Il reste que Martin Amis est un maître de la satire, que bien des passages sont hilarants (les restaurants KFC, le chœur des chacals de la presse, les hôtels londoniens à la mode, le martyr d’un supporter du club de West Ham, l’inoubliable discours de Lio pour le mariage de son rival) et qu’il est aussi capable de formules et de notations descriptives aussi belles qu’inattendues. Ainsi ce passage où les capacités stylistiques d'Amis éclatent :“La physionomie de Lionel, découvrit-on [dans les journaux], avait alors un penchant pour le sombre. C’était en gros, son visage de West Ham (post-match, parking détrempé, 0-6) mais dans un style plus éthéré: les clichés montraient un homme  affrontant son chagrin en homme, tout en conservant sa bonhomie rustique, mâchoire massive et orbites plissées.
  Amis surprend toujours: ce qui vous touche le plus et ce qui vous reste, un fois le roman refermé, c’est le tragique de Mamie Grace (sa jeunesse détruite, ses mots croisés (Amis dit beaucoup en passant), sa maladie, son sort pitoyable, ses conditions de vie dans des mouroirs post-thatchériens), et, avant tout, la découverte de la paternité par Des:Amis sait comme personne donner une voix inédite à des impressions et des sensations communes:l’attente, l’annonce de la naissance (
"-Elle arrive. Elle arrive ce soir.

 Il inspira, s’apprêtant à parler, mais le son qu’il produisit ressembla plus à un éternuement, à une dissolution. Il lança un bras de côté, à la recherche du banc qui se trouvait là, sur lequel il s’effondra. Puis il porta la main au visage et se perdit dans la crise de larmes la plus désordonnée, la plus morveuse de sa vie: en un instant, elles furent partout, dans sa bouche, son nez, ses oreilles, glissant dans la gorge…”), les “odeurs” de la maternité, la découverte d’une fille bien menue, la couveuse décrite en termes inégalables, les changements de Cilla de semaine en semaine.

    Lionel Asbo, l’état de l’Angleterre? Attention à ce titre ambitieux, claironnant, digne du SUN ou d'un propos de comptoir autour d'une Cobra. Vous lirez que même Lionel (Mean Mister Mustard) est capable de dire : “C’est ça, l’Angleterre d’aujourd’hui, Des.”

 

 

 

Rossini, le 6 juillet 2013

 

 

 

 

NOTES

 

(1) Complétons:" L'établissement dominait aussi la meute en matière de suspensions, d'expulsions et de recours aux éducateurs spécialisés;d'ordinaire, un transfert dans une Unité d'éducation spécialisée était le premier pas vers un Centre de rééducation et celui-ci, à son tour, vers un Centre de détention pour jeunes délinquants." Ce que Lionel appelle fièrement son Cédéjidé.

 

(2)MBAB pour "mamies bonnes à baiser...."

 

(3) À moins qu’Amis ne pastiche perfidement LA MYTHOLOGIE dominant la presse et conditionnant tous nos "esprits"....

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29 juin 2013 6 29 /06 /juin /2013 05:55



 “À Éden-Olympia, le travail est le jeu suprême, et le jeu le travail ultime.”

 

 " C'est pour une bonne cause:Éden-Olympia et l'avenir. Plus riche, plus sain, plus accompli. Et infiniment plus créatif. Ça vaut quelques sacrifices si nous produisons un nouveau Bill Gates ou un autre Akio Morita."

 

    Dans le domaine de la SF et de l’anticipation par extrapolation (lointaine ou limitée), la réputation de J.G. Ballard est grande même si son succès fut tardif. En l’an 2000, il livrait SUPER-CANNES un roman qui avait l’ambition de décrire la (notre) réalité globale en train de naître.
 Comme le titre l’indique, le décor de l’action se situe dans la région cannoise avec comme pôle majeur un “parc d’activités” correspondant à la “Silicone Valley “ de la France, de l’Europe, le technopôle de Sophia-Antipolis.
 Un parc d’activités appelé (comme un cinéma d’autrefois) ÉDEN-OLYMPIA, “laboratoire d’idées pour le nouveau millénaire” qui fait le bonheur de ses résidents (grands managers connectés au monde mondial mais coupés du monde “réel”(1)) qui a pourtant connu un stupéfiant scandale avec le massacre incompréhensible de sept grands personnages et des trois otages perpétré par un docteur, David Greenwod, pourtant connu pour sa gentillesse, son altruisme, son humanisme, son rôle pour aider les gens (et les jeunes émigrées) en détresse, notamment dans un foyer de La Bocca. Événement médiatique, le crime s’effaça des gazettes quand il fut acquis (avec précipitation) que son geste relevait d’un accès psychotique.
 Sa remplaçante, Jane, vingt-set ans (ex-hippie (cultivant herbe et saleté) devenue médecin), rejoint EDEN-OLYMPIA en compagnie de son mari, Paul Sinclair, aviateur et spécialiste de l’aviation qui peut tranquillement soigner son genou brisé lors d’un exercice récent. Oisif tandis que Jane travaille presque sans arrêt et avec frénésie, Paul trouve peu à peu dans la résidence de Greenwood des indices étranges que personne ne songea à exploiter. Même si le crime de sept pontes semble incontestable le doute le saisit:il se livre à une contre-enquête souvent orientée, manipulée par les maîtres du lieu.


 Ce roman propose une thèse qui ne peut que plaire aux amateurs de théories du complot. Ballard tente de cerner les nouvelles formes de contrôle. Au départ, rien de bouleversant:l’élite du monde à venir, la nouvelle aristocratie, vivra repliée sur elle-même, avec ses lieux réservés (soigneusement gardés), ses codes et son ignorance absolue de tout ce qui n’est pas elle. En dehors d’elle, des soutiers, des esclaves, de simples figurants (Cannes, les films, les camescopes, les caméras sont bien leur place dans le roman). L'idée nouvelle vient alors:la richesse colossale de cette oligrachie sera peu de chose à côté de son vrai privilège:pouvoir travailler vingt-quatre heures sur vingt-quatre et presque se passer de loisirs puisque le travail sera un loisir bienfaisant même s’il est exténuant. Le sexe, la drogue seront alors en recul. Les conflits seront abolis, le civisme sera encombrant. Le loisir sera fait “pour les moins qualifiés, les moins compétents, ceux qui n’apportent pas une contribution positive à la société (…) les poètes, les agents de circulation, les écologistes…”.
  Il restait un problème que Sophia-Antipolis a réglé:parfaitement heureux, ces banquiers, dirigeants pharmaceutiques et autres magnats de multinationales avaient malgré tout de petits pépins:phobies, allergies etc....Il fallait un remède global que Wilder (le bien prénommé) Penrose inventa:la psychopathologie curative. Le psychiatre cherche en chacun la pulsion archaïque et trouble puis la libère et intègre tous les patients à des manifestations qui peuvent prendre la forme d’expéditions punitives en groupe (vols, violences proches du lynchage raciste-ratissage, ce mot du militarisme colonial est justement employé) qui, selon Penrose garantissent un équilibre psychique parfait et assure une nouvelle forme de cohésion sociale: “les décharges d’adrénaline, l’horripilation de la peur et de la fuite avait rééquilibré le système nerveux des entreprises et propulsé les profits à des sommets sans précédents.” Il s’agit d’encourager, à petites doses, la psychose et le passage à l'acte. La psychopathologie orientée favorisant un darwinisme social d’une autre espèce qui table beaucoup sur l’infantilisation par la cure.


    Pourquoi Greenwood a-t-il eu une crise de démence? Jane marchera-t-elle sur ses traces? Paul sera-t-il un objet d’expérience et tombera-t-il dans les pièges d’Éden-Olympia?


 S’appuyant presque habilement sur ALICE AU PAYS DES MERVEILLES et  très lourdement sur la figure du minotaure, Ballard, qui connaît son métier, nous offre un thriller écrit dans un style efficace mais inégal (des platitudes sont fréquentes à côté de belles trouvailles, les passages sexuels ne prétendant pas à la postérité), construit très classiquement (2) en trois étapes: l’enquête (un peu trop facile) puis la tentative de recrutement de Paul par les constructeurs de l'Ordre nouveau nommé Eden-Olympia..tandis qu’une nouvelle maîtresse, Frances, impliquée totalement dans cette machine ségrégative le pousse à faire de l’entrisme pour l’aider à faire éclater le système de l’intérieur.

 
 Par principe, un thriller multiplie les signes et les signaux inquiétants et Ballard s'y emploie largement. Dominé par de longs dialogues explicatifs, parasité par des  répétitions qui nous préviennent de trop loin (les avions avec banderoles dans le ciel!…), voici un roman extrêmement démonstratif qui simplifie les psychologies et les rapports de force. C’est sans doute le prix à payer pour une allégorie politique qui se veut ambitieuse et dont la qualité prédictive reste à prouver ou ...à contrer....

 

Rossini, juin 2013


NOTES


(1) "À Éden-Olympia, en revanche, les ordinateurs centraux tournaient à plein régime et les antennes paraboliques aspiraient les informations se déversant du ciel. Un trafic électronique déjà dense parcouraient les réseaux câblés, acheminant les indices Dow Jones et Nikkei, l'inventaire des entrepôts pharmaceutiques de Düsseldorf et les dépôts de morue de Trondheim."

 

(2) Nous sommes loin de son meilleur livre:LA FOIRE AUX ATROCITÉS.

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23 juin 2013 7 23 /06 /juin /2013 05:52


  "L'information annonce tout un banquet de douleur. Des douleurs de toutes  les croyances et toutes les confessions. Voici les petites, voici les jolies. Habituez-vous à leur voix. Elles vont s'amplifier, gagner en persistance et en pouvoir de persuasion, jusqu'à ce qu'il ne reste plus qu'elles.(...)

 

 L'information n'est rien. Rien, réponse à tant de nos questions."(page 470/1)

 


       Fils de Kingsley Amis, Martin Amis est un écrivain anglais célèbre qui apparaît souvent comme un agitateur des Lettres:il provoque à peu près autant d’admiration que de détestation.

       Lire son roman L'INFORMATION, publié en 1995, convainc au moins d’une chose:il est surtout un écrivain talentueux qui a la plus haute conscience des problèmes qui se posent aux romanciers après Joyce et dans la société du Spectacle. D'ailleurs il joue des genres littéraires (associés aux saisons) avec l'élégance d'un prestidigitateur. Le thème ironique et lancinant de l’universel n’est pas présent par hasard dans toutes ses pages et le duo des frères ennemis des lettres que nous allons suivre en dit beaucoup sur le moment artistique que nous vivons encore. C’est vers Borges et Pierre Ménard que le héros se tournera pour sa dernière tentative de "salut" appelée EN TRÉBUCHANT SUR DES MELONS et qui doit être l'information au milieu d'un milliard d'autres....


    L’INFORMATION nous jette précisément dans le milieu littéraire et raconte donc l’amitié vache de deux écrivains et critiques:Gwyn Barry, auteur médiocre auquel tout, peu à peu, réussit et Richard Tull, écrivain ambitieux et hermétique qui doit se contenter de vivoter avec des compte-rendus de livres et surtout de biographies insipides:vivre dans l’ombre de son rival lui donne des envies de vengeance qui le poussent à fréquenter d’étonnants membres de la pègre londoniennes. Et ce n’est pas parce qu’il bat Gwyn aux échecs, au tennis et au billard que son ego (déjà largement endommagé) se console aisément.
  Le roman qui propose certaines trouvailles techniques (Amis aime travailler l'impossible, la simultanéité des actions, et vers la fin du roman, il reproduit des amorces de pensées très significatives du roman moderne)) avance en suivant le progrès de la célébrité de Gwyn comme celui de l’effondrement de Richard:à l'aide de nombreuses analepses, il donne une vraie épaisseur aux personnages des amis, des maîtresses sans vraiment tenir compte du politiquement correct....


  En suivant les complots hasardeux de Richard nous comprenons vite que la comédie et la satire sont bien les domaines où Amis excelle. La femme de Gwyn est fille d’aristocrate:la visite au château paternel est irrésistible. Le milieu littéraire est vu sous tous les angles et on jubile devant les réunions du comité de LA PETITE REVUE, devant les défilades des agents littéraires (l'un d'eux, américain, est impayable), les  invariables interviews de Gwyn qui ne cesse de se comparer à un menuisier. La tournée de promotion américaine pour l’œuvre de Gwyn est un festival burlesque avec comme sommet la journée passée par un grand nombre d’écrivains sous un chapiteau de cirque "dans un décor de sciure, d'animaux, de jongleurs et d'acrobates" au milieu d'une crasse répugnante et face à un éléphant et un tigre peu connaisseurs d'écrivains mais aussi pitoyables qu'eux.... (1) La traversée de toutes les classes d’un avion et l’évocation des lectures qui leur correspondent est un morceau d’anthologie. Même les relations haineuses entre les deux amis-ennemis donnent lieu à des scènes hilarantes surtout quand le comploteur prend les coups qu’il destinait à l’objet de sa haine. Leurs vies privées ne sont pas exemplaires et on rit beaucoup en prenant connaissance des catégories d’écrivains que Richard accepterait comme rivaux:il n’a rien contre les poètes, des pauvres types, un peu plus contre les romanciers:il déteste franchement les dramaturges aux privilèges insupportables et aux succès amoureux trop faciles. Gina, sa femme, couchera avec l’un d’eux, évidemment. Amis fait sourire mais avec retenue à propos des accès durables d’impuissance de Richard sans occulter son cynisme quand il est question du suicide d’une de ses maîtresses....
  Le sommet du comique est sans doute à la fois dans l’analyse de l’utopie littéraire inventée par Gwyn dans son roman AMELIOR (un endroit où des échappés d'une publicité Benetton sont venus vivre "était un lieu sans beauté, sans humour, sans aventures", sans haine, sans amour mais avec du bavardage "sur l'agriculture, l'horticulture, la jurisprudence, la religion (déconseillée), l'astrologie, la construction des cabanes et les régimes alimentaires")(2); le second opus AMELIOR RECONQUISE tentant de “produire un rythme littéraire de cours du soir”) et dans les maladies (troubles oculaires, migraines etc.) que génère le dernier roman de Richard…. On rit aussi beaucoup de l’espèce de folie qui saisit l’auteur adulé qui veut connaître et répertorier tous les domaines (les plus inattendus surgissent) où son nom apparaît.


   Amis aime à jeter de l'acide sur les plaies et il a le talent d'un sourcier pour les détecter.


  Concédons que pour goûter Amis il faut admettre son péché mignon : tout est pour lui motif à notations rapides avec formules brillantes (3) (le tennis anglais, le monde des parkings, le contenu des journaux (on songe à l’évolution récente de notre MONDE), la distinction imparable entre con et connard, le zoo (4), le vieux garçon et la vieille fille, la femme, l’homme et le pantalon..., les Américains ("qui sont soit tout soit rien ou bien ni ceci ni cela"), sans oublier une méditation sur les vieux mouchoirs) ou à grands morceaux de bravoure (les variétés de gueules de bois, l’inoubliable tirade sur les romans de supermarché dans les aéroports et les romans d’aéroports dans les supermarchés, certaines villes américaines (Chicago la ville-machine), les changements de Londres, l'invention magistrale d'un nouveau Dysneyland nommé DÉNÉGATION). Le rythme de son roman en dépend plus que des aléas de l’intrigue menée par un perdant qui ne se trompe jamais dans les conduites d'échec à adopter.


  Ce roman qui expose des tracas qui vus de Sirius (la cosmologie hante bien des pages de ce roman) n’ont pas grande importance se révèle un indispensable roman du deuil de soi (du moi idéal et de l'idéal du moi, avec de beaux passages sur l’alcool, le déclin du corps, l’humiliation (un des "grands " projets de Richard s'intitulait LES PROGRÈS DE L'HUMILIATION À TRAVERS LES ÂGES (cosmologie qui traduit bien ses humiliations à travers ses âges à lui), le retour vers les enfants) et le roman de l’intenable situation de l’artiste contemporain (écartelé entre mythomanie (Gwyn Barry voit ses initiales partout) et paranoïa), surmontée avec humour et dérision.

 

 

  Rossini, juin 2013

 

 

 

NOTES

 

(1) Amis retrouve son sérieux en évoquant le sort d’écrivains britanniques qui ne se remirent jamais de leur séjour américain.

(2) Dit autrement: "AMELIOR, ou la position du missionnaire avec orgasme simultané des partenaires."

(3) Un des éléments comiques préférés d'Amis tient dans la pratique des listes. 

(4) "Au zoo, les visteurs pouvaient regarder beaucoup d'espèces d'animaux, mais les animaux ne pouvaient regarder que deux espèces de visiteurs : les enfants et les divorcés."

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