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26 septembre 2013 4 26 /09 /septembre /2013 09:46


  "Écrire est certainement la plus équivoque, sinon la plus contradictoire [façon de s'approcher du but inaccessible], puisqu'on accroît par les mêmes pages qu'on noircit le bagage encombrant dont on aspire à se débarrasser. Par elles, on s'y lie davantage. Je m'en sers sottement pour me faire miroiter le progrès illusoire de mon détachement."  

 

"Pour moi, je n'espère pas percer le secret de la conjonction impossible."

 

                                         ***


    Caillois? L’homme de la querelle des haricots sauteurs mexicains? Le spécialiste de la pieuvre et de la mante religieuse? Celui qui contesta Picasso? Qui chassa Lovecraft du royaume du fantastique?
    Oui, c’est ce Caillois bien oublié (le centenaire de sa naissance a fait peu de bruit (1)) ou désormais enterré sous les anecdotes et les raccourcis qui décida dans les années soixante-dix de rédiger son autobiographie, une des plus intelligentes et donc une des moins lues du siècle précédent (2).



ALPHÉE, UNE LÉGENDE
     merveilleuse dont Caillois se saisit pour éclairer la "logique" de sa vie et en faire l’itinéraire (réversible) de tout son livre.
   Dans la version qu’il simplifie, le fleuve Alphée, après s’être naturellement jeté dans la mer, redevint fleuve, regagnant la terre ferme et remontant à sa source.


    L’autobiographe propose une lumineuse analogie entre sa vie et le sort du fleuve Alphée. C’est elle qui lui permet d'en évoquer les étapes: son séjour dans le vaste delta de la culture et “des vains édifices de la pensée” (qu'il nomme parenthèse) mais aussi, grâce à des adjuvants précieux (les objets, les pierres, la poésie), de proposer une remontée vers une source minuscule au moment où sa mort est prochaine.

   Son dernier mot ici: (qui) "éponge".


   Au moment aussi où l’Homme maître de tout et ignorant qui il est et d’où il vient pourrait bien connaître une chemin inverse qui le remettrait à sa vraie place.

 



  UN TRAJET

   restitué de façon éblouissante grâce à une langue d’une beauté et d’une rigueur oubliées depuis longtemps, en tout cas depuis la disparition de Foucault.
  Quelques mots retiennent le flux du fleuve Caillois et en accroisse la limpidité discursive:carrefour, inextricable, taciturne, syntaxe, prolongement, dénominateur commun, unité, sève. Osons ajouter une figure qui obsède son écriture, l'oxymore.

 

  Le cours du fleuve Caillois serpente de remous en retenues qui révèlent l'auteur même (et surtout) quand il ne parle pas directement de lui. On sait l’importance de l’oblique dans ses recherches.

 

   Un fleuve peu héraclitéen et comme doué de la mémoire que crut touver un jour J. Benveniste.

 


  Pas de doute: toute source vient aussi en dernier.

 

 

 

AUTOBIOGRAPHIE, "la longue confidence" d'un être qui crut découvrir son impersonnalité...


  On l’aura compris: le texte de R. Caillois est composé de trois parties (lui n'en désigne que deux) : ce qu'il nomme la parenthèse (ce qui correspond à sa carrière intellectuelle, honnie mais jamais reniée: elle lui lève alors le cœur) encadrée, ici, par les premières sensations et les marques initiales de la vie et, là, pour finir, par ce tout ce qui y ramène secrètement.


 Pour commencer, et seulement pendant quelques rares pages, Caillois retrouve le geste commun aux autobiographes: avec circonspection (il ne cache pas la possible part d’invention involontaire), il évoque son enfance villageoise, le rôle d’initiatrice de sa grand-mère dans la connaisance des choses et des mots, les jouets construits, un objet (un mousqueton) qui le fascine déjà (3), l’empreinte que laissèrent les ruines (à Reims, après la première guerre, un quotidien qui n’étonnait pas, qui n’avait rien de sinistre (4)) sur sa curiosité, sa sensibilité. Il raconte de façon très synthétique et rarement anecdotique son adolescence, les grandes étapes de sa formation (une pédagogie aberrante le servit durablement), la place immense de la lecture, de l’imprimé qui n'étouffèrent jamais en lui la nature que le sauvageon arpenta longtemps et que l'adulte retrouvait dans ses voyages lointains.  

 

   Comme toute autobiographe, il cherche surtout ce qui décida de son destin, de ses orientations et, comme le fleuve Alphée, il remonte de la mer à la source, des effets aux causes possibles. Plus encore, il cherche à définir son être grâce à la double traversée du temps.

 

  Un être qui s'évada peu à peu de la parenthèse pour rejoindre "sa condition natale" dont il avait gardé le souvenir et conservé l'élan.

 

 

    PARENTHÈSE

 

    “Chez moi, il y eut toujours un mousqueton pour balancer une lecture.

  Que désigne-t-elle, cette parenthèse, au soir de sa vie et dans ce  troublant chant du cygne? Nous l’avons un peu dit: l'empire de l'imprimé, la mer des lectures (immenses, apparemment (seulement) désordonnées et hétéroclites), l'océan des études, des publications (“sociologie des religions, des guerres ou des littératures”), des querelles, des rivalités (“les ronces accrocheuses des disputes et des controverses sans lendemain”), des idéologies, des systèmes qui se croient infaillibles. Mer qui faillit le noyer à force de l’obliger “à rien écrire qui ne fût emprunté à un autre livre.”
  Heureusement, il lui arriva d’écrire “une sorte d’intermède littéraire”, PATAGONIE (5) qui fissura cette terrible paroi de la parenthèse, et même, orienta secrètement ses recherches "sérieuses". Petit à petit, il s’investit avec de moins en moins de remords dans des éléments qui, encore souterrainement proches de la source, prolongèrent les intuitions de l’enfant et la marque de la nature (il n'hésite pas à en employer le mot instinct).


  Les fissures devinrent lentement failles avec l’aide des livres fées (“irrécupérables par la raison ou la vraisemblance”), supports de rêveries, "livres antidotes des livres". Caillois s’apesantit alors avec plaisir sur le ”secours des objets” (qu’il nomme carrefours, opérateurs privilégiés du démon de l’analogie (le mercure , un couperet tibétain, un masque de duel au sabre); il précise l’apport précieux des images et des vers et, après avoir montré quelques réserves (et fantasmes) sur la végétation (un vrai grimoire pour psychanalyste-on sait ce que Caillois en pensait, et pour cause!(6)), il en vient à sa passion pour les pierres dont peu ont parlé avec autant de talent…..Pierres qui ne l’avaient pourtant pas retenu dans son enfance. Ce sont différentes études qui l’y menèrent (mimétisme, masque, dissymétrie) et la rencontre du quartz (dit “fantôme”) au Brésil. Ici, comme dans ses autres livres qu’il ne nomme pas (7), sa capacité descriptive et évocatrice tient du prodige. Son crital laisse pantois.

  DE LA PLACE DE L’HOMME

 

   La parenthèse obsède Caillois. Son livre nous suggère comment il s’en délivra parfois. Cependant il est une certaine parenthèse dans laquelle il nous fait rentrer de force à plusieurs reprises.
  Dans la nature, selon lui, l’Homme n'est qu'une parenthèse, triomphante, certes, mais dangereuse et forcément provisoire. Elle se fermera un jour, violemment ou non. Parce que notre espèce ("retardataire et industrieuse"), ivre de sa puissance, prisonnière de sa bulle, oublie qu’elle fait partie de l‘unité naturelle qu’elle nie à tort : “l’homme peut de moins en moins douter qu’il ne soit une excroissance de la nature dont il demeure consubstantiel et aux lois de qui il reste entièrement soumis.” En de rudes phrases provocatrices bien éloignées d'une certaine guimauve humaniste, il rabaisse l’homme et encore plus son art qu’il ne conçoit que comme une “activité transitoire, passagèrement spécialisée.” Les objets d’art pour lui “appartiennent trop à l’art pour qu’ils puissent être regardés comme des objets véritables: ils relèvent d’un style, d’une époque. On apprécie leur beauté, leur prix, leur rareté. Ils renvoient à l’histoire.”

 

  Les pierres l’ont attiré ”parce qu’elles [sont] situées aux antipodes de la pensée et de la vie; en particulier à l’opposé de l’homme et des creuses vicissitudes de son agitation, ou si l’on préfère de son histoire."

   Ce qui ne l’empêche pas d’écrire et de tenter de donner “à ses phrases même transparence, même dureté, si possible- pour quoi pas ?- même éclat que les pierres.” Revenu depuis longtemps des facilités de certaines poétiques, il “cherche dans l’exactitude une poésie inédite.” Il nous confie son allégresse renouvelée, ses plaisirs aigus, "ses états de fièvre tranquille",  “sa certitude apaisante”, une sorte de comble qui n’a rien de mystique, de surnaturel ni de métaphysique. Il avançe alors l'expression “mystique matérialiste”. Expérience sans illusion, provisoire qui commença avec PATAGONIE.



QUELQUES TEXTES,
        au moment de conclure, rejoignent la passion des pierres et du minéral et plus généralement tout ce qu’il nomme “les embellies de l’âme”. Des textes peu nombreux qu'il vénère: Lord Chandos d’Hofmannsthal, la MORT D’IVAN ILITCH de Tolstoï auxquels il consacre des pages sublimes, crépusculaires, pleines d’une nuit habitée des troubles lumières de l’éternité minérale.

 

        Avant de remonter à sa source ("inverse"), c'est à la poésie qu’il consacre ses dernières pages et ses ultimes certitudes.


  Cette confidence rigoureuse et déroutante, sacrilège pour qui aurait un sacré, est d’une richesse fascinante mais elle va souvent plus loin que Caillois le croit ou feint de le croire. Au cœur des beautés inédites, des intuitions fulgurantes, des descriptions hallucinantes qu'il nous offre, demeurent du cassant, du coupant, du comminatoire, du péremptoire, de l'intransigeant. De l'orgueil qui tranche. Il nous parle de comble de plaisir, de paix, de réconciliation. Difficile malgré tout de ne pas ressentir autant l’étouffé que le comblé ("calme bonheur").

 

  Vous avez entre les mains, un minéral parfait qui, à chaque phrase, garderait, dans sa maîtrise même, la trace vivante d’une profuse énergie sauvage.

  Un chef-d’œuvre.

 

 

 

 "Je ne me suis réconcilié avec l'écriture qu'au moment où j'ai commencé à écrire avec la conscience que je le faisais en pure perte."

 

 

 

   Rossini, le 29 septembre 2013

 

 

NOTES

 

(1) Citons la louable exception de la revue LITTÉRATURE n°170, juin 2013. Un bel article de Juan Rigoli sur Caillois et les pierres.

 

(2) Le prix et la difficulté FLEUVE ALPHÉE tiennent dans le fait qu'elles dessinent les grandes lignes d'un esprit complexe et supposent tout de même une connaisance de son œuvre à laquelle il renvoie de façon qui peut sembler allusive à qui le découvre.

 

 

(3) Il en annonce bien d'autres.

 

(4) Que de pages magnifiques (sur les Mille colonnes d'Istanbul et surtout, Ajanta), que de  pages qui transportent....

 

(5) Accessible dans l'édition QUARTO de ses œuvres.

 

(6) On retrouve une phobie de la prolifération (plus radicalement, de l'engendrement), dans la "cogitation", dans le domaine des idées. 

 

(7) PIERRES, L'ÉCRITURE DES PIERRES, MINÉRAUX

 

 

 

 

 

 

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22 septembre 2013 7 22 /09 /septembre /2013 06:20


  "Non, décidément, entre l'écriture et moi, il y a je ne sais quel divorce fondamental."(Bout n°13)

 

   "Je n'ai pas l'angoisse de la page blanche, j'ai la terreur des pages noircies."(idem)

 

  

   Botul: on n'en a jamais assez dit sur ce penseur majeur, sur ce chaînon qui ne manque à rien ni à personne et que l’on croit, à tort, de trop.



  Même un spinoziste pourrait céder un jour à l’envie. En effet, comment ne pas envier ceux qui, à l’occasion d’une des mémorables “Botulades”, découvrirent en juillet 1996, dans la maison du Maître audois, ces “bouts” qui sont enfin recueillis dans une édition scientifique  renvoyant, il faut le reconnaître, la Pléiade dans la cour des tout petits.

    Comme pour d'autres publications du même auteur (LANDRU, PRÉCURSEUR DU FÉMINISME ou bien LA VIE SEXUELLE D'EMMANUEL KANT) tout est exemplaire:une présentation scrupuleuse de l’éditeur (les conditions de la découverte, l'état des documents en 1996, le choix de la présentation des liasses, l’évocation des supports variés ayant servi à recueillir les fulgurances de l’auteur (“papier gris pour emballer les légumes, dessous de bock, buvard usagé, etc.”)), une biographie densément laconique, des repères bibliographiques décisifs.

 

    On ne peut que s'incliner devant la rigueur de l’appareil critique: les notes en bas de page sont un modèle de précision et de style (1) et une vraie fraternité règne parmi les chercheurs qui, loin des querelles des éditeurs de Pascal, se plaisent à renvoyer à d’autres classements que les leurs:Jacques Gaillard, Frédéric Pagès, Clerc-Rothé aiment à se citer entre eux, respectueux qu’ils sont des autres hypothèses, ce qui n’est pas mollesse (au sens non botulien) mais fidélité au “penseur” Botul, le plus ouvert qui soit. N’empêche: la survenue d’un Martineau n’est pas à exclure, tellement les bouts de Botul (attention tout de même ! le boutulisme se démarque nettement et radicalement de la pratique plus connue et plus fréquentée du fragment) stimulent l’investigation (2). En tout cas, Botul qui n'était pas un veinard aura eu au moins une chance posthume: des admirateurs servent sa non œuvre avec amour et talent et il a trouvé son Bollack et son Mesnard réunis en la personne de Jacques Gaillard dont la post-face est admirable de profondeur et de virtuosité empathique.


  Lire Botul est un bonheur rare: on peut suivre une “pensée” éro-thanatographique donc vivante, qui se cherche, se perd, s’oublie, doute, hésite, se relance, mène de front une méditation sur le Mou (qui a même une portée historique- le bout n°25 est proprement inspiré) et sur la valise à roulettes (là, reconnaissons que, pour une fois, ses dons de prémonition sont en défaut), s'éparpille, ne décolle pas, piétine, s’éclaire soudain comme dans les conséquences de la visite au Chabanais, s’enlise à nouveau, cafarde, s’auto-déconstruit, se frôle (comment a-t-il pu manquer la gelée chez Proust? Un des grands mystères de notre temps), s’aporise. Bref, vous tenez là une phénoménologie (parfois tripoteuse (bout n°18) (3)) qui se met (d’) elle-même entre parenthèse.

 

   Lire Botul c’est percevoir une parole qui s’inscrit en se désécrivant. Gaillard a dit, d’un coup, l’essentiel : "Pour lui, et cette censure est admirable, l'écriture présuppose donc le refus d'écrire et l'illustre à chaque ligne. En fin de compte, de la pensée de Botul, l'écrit ne restitue que des coutures momentanées, syncopées, disjointes. De la subtile dialectique des "bouts" et des "trous" se déduit, par soustraction, l'affirmation positive d'une expression philosophique impensable autrement que comme projet néantisé."(je n'ai rien souligné)

 

  Parce qu’il écrivait vite, provisoirement, sans souci du marbre de la postérité, comme en équilibre entre  trou et  trou, on retrouve, dans ces foudroiements même, quelques aspects de la rhétorique classique : des confidences qui captivent l’attention (son succès à la Loterie nationale et ses conséquences; sa génération mal préparée à la science), des portraits (émouvant Bachelard; Merleau-Ponty négrier; Sartre et le Castor cramponnés à leur carnet de moleskine), des études concrètes (la courgette, la sortie du Chabanais (4), le sein de Zoe, le beurre malaxé etc.) Tout confirme sa curiosité intellectuelle (Hésiode, les mystiques allemands (5)), sa compréhension lucide de l’Histoire en marche (au pas de l’oie), vers 1937.

 

  Avec cette édition on prend encore un peu plus la mesure de l’influence souterraine de Botul sur Sartre qui n’a pas pondu par hasard sa théorie (ultra-défensive) sur la mauvaise foi d'autant qu'on assiste, comme en direct, avec surprise et émerveillement médusant, à l'entrée en scène philosophique du fameux garçon de café (bout n°25).

   Bien des révélations attendent le lecteur qui  deviendra  à son tour un chercheur zélé et rejoindra les premiers déchiffreurs du corpus botulien. Les éditions scientifiques comme celle-ci ou des essais originaux sont inévitables car le domaine botulien est vaste. Des surprises sont encore possibles. Y-a-t-il d'autres odes que celle évoquée dans le bout n°10? Osera-t-on mettre en relation son prénom Jean-Baptiste et sa pratique du reste et de la restance? Ne peut-on deviner une influence sourde (à la médiation bien mystérieuse, avouons-le) de Botul sur Perec (6) ou encore sur Blanchot qui aurait fait, très tôt, on doit l’admettre, un magistral contre-sens sur des mots lâchés par Botul dans une promenade (pas encore assez) légendaire sur le chemin dit "de Nietzsche" qui mène à Èze? Enfin, comme le prouvent les dernières pages de ce volume, l’horizon du nulle part est parfaitement cohobé par ce trans-concept nommé alorquoitisme, une des plus belles audaces du penseur de Lairière.(7) 

 

   Prévenons le lecteur fragile: il y a aussi du désespoir dans ces pages retrouvées mais gardons en mémoire l'infinie chance de penser que nous offre l'immortelle proposition: " Ce qui est, est; le reste, faut voir."

 


 

  Tout de même, qu'attendent les éditeurs pour nous offrir la publication en fac-similés?(9)(10)

 

 

Rossini, le 23 septembre 2013

 

 

NOTES


 (1) Il faudrait toutes les citer (en particulier celles qui se départissent avec courage d'un fausse objectivité consensuelle (voir sur Malraux la note 58)). Relevons la note 31 de la page 41: "VILLEFRANCHE-DE -ROUERGUE, ville franche située dans le Rouergue (Aveyron)". Et que dire de la confusion évitée sur "Ginette" (n°27 )?


(2) On pardonnera peut-être notre audace mais le boutul numéroté 29 dans cette édition nous semble poser de bien plus graves problèmes classificatoires qu’il n’y paraît.

 

(3) Lisons:"(...) le tripotage est une saisie de l'Être qui engage la volonté du sujet tripotant et peut chambouler son continuum psychologique."

 

(4) Voir note 49 page 56.

 

(5) Et que dire de ce passage du bout n° 23 ("À Lyon se mange, selon Bréville, un saucisson que l'on nomme"jésus". Preuve, s'il en fallait une, que le christianisme c'est le monothéisme plus la charcuterie"), sinon que Botul savait par cœur les POÉSIES de Lautréamont et pratiquait aisément la réécriture générative, pas forcément léniniste?

 

(6) "Je me souviens du placenta, si spongieux, dans la piscine bien chauffée dont je n'eusse jamais voulu sortir.

  Je me souviens des couchers de soleil sur les hautes-Corbières, à la fin de l'été, quand le ciel s'embrasait du côté de Limoux.

  Je me souviens de Reda Caire, que nous sommes allés écouter, Tatie Jeanne et moi, à l'Alcazar de Marseille , en 1934."


(7) Qui ne doit rien, mais rien du tout, malgré l’apparence, à une influence calvino-romande, comme l'atteste la note percutante de l’ultime proposition des CINQ PIÈCES FACILES éditées en annexe. Celle qui contient son célèbre MÉMORIAL. Il n’a pas fini de faire couler encre et alcool.

 

(8) Dans le travail d'irrigation du champ intellectuel de la seconde partie du siècle précédent, on ne nous ôtera pas de l'idée que la part de Botul est immense: pour leur portée séminale, le mou et le dur (en leur "dialectique ouverte") ne méritaient-ils pas un hommage, même crypté, dans LE CRU ET LE CUIT?

 

(9) Faut-il aller jusqu'à une visite googlelisée des archives et de la maison de Lairière?

 

(10) Échangerais bien MONTRES MOLLES contre un exemplaire du volume 2 des CAHIERS DE L'ENCLUME, revue annuelle de l'Association des Amis de J-B Botul, Éditions de l'Atelier du Gué.

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17 septembre 2013 2 17 /09 /septembre /2013 05:01


    Mario Vargas Llosa est l'auteur d'une œuvre immense saluée naguère par le Nobel: on le sait à l'aise aussi bien dans des récits drôles et enlevés que dans de grandes fresques ou des méditations sur l’art et l’écriture (songeons à son Flaubert, L'ORGIE PERPÉTUELLE).
    Péruvien passionnément francophile, il pouvait difficilement ignorer le destin de la famille Tristan qui vivait sur un grand pied à  Arequipa dans un moment de grand bouleversement pour son pays. D'autant qu'il est lui-même natif de cette ville. Bien que méfiant à l’égard des utopies politiques et des utopies archaïques, il lui fallait  aller au devant de Flora Tristan et de son petit-fils Paul Gauguin. Ce qui nous vaut ce roman LE PARADIS -un peu plus loin publié en 2003 dont les deux héros sont l'une des grandes figures de la peinture de la fin du XIXème siècle et l’avocate la plus admirable de la cause révolutionnaire (pacifique) pour les femmes comme pour les hommes.

 

    Ce roman est construit sur une alternance et selon deux coupes temporelles précises:nous suivons la tournée "syndicale" de Flora Tristan en faveur de l'Union ouvrière dans le sud de la France en 1844 (Dijon, Mâcon, Lyon, Avignon, Marseille, Toulon, Nimes, Montpellier, Beziers, Carcassonne, Toulouse, Agen) et les deux séjours de Gauguin à Tahiti (1892 puis à partir de 1898), la parenté des deux personnages étant expliquée un peu avant le milieu du roman.

 

    Cette composition en tresse est donc fondée pour partie sur le voyage militant de Flora dont son JOURNAL (1843/44) sous-titré État actuel de la classe ouvrière sous l'aspect moral, intellectuel et matériel a rendu compte(1) : elle permet à Vargas Llosa de montrer sur le vif l’état des mouvements politiques plus ou moins émancipateurs de ces années-là: saint-simoniens, fouriéristes, cabetistes et de restituer les grandes lignes de l’engagement de cette femme audacieuse et courageuse: un combat très tôt universaliste, profondément pacifique, mettant en cause toutes les exploitations (ouvriers, artisans, femmes, enfants, bagnards, fous, y compris la sexploitation), refusant la solution facile de la mendicité et fondant ses espoirs sur l’éducation d’un peuple aliéné. Le symbole étant le Palais ouvrier qu'elle voulait voir créé dans toutes les villes.
   Du côté de Gauguin, on suit sa première installation à Papeete puis ses déboires avec les colons français, on comprend sa passion pour la civilisation Maorie et ce qu'elle représente dans sa quête intime, on découvre sa libération toujours plus grande des interdits (il connaît une expérience de mahu), ses échecs de vente, son retour à Paris puis à Pont-Aven et, enfin son second séjour dans le Pacifique, le progrès de sa “maladie imprononçable” qui le torture toujours plus au point de le pousser à la tentation du suicide et d’accélérer des provocations qui le font passer pour un fou..On le voit aussi créer ses tableaux les plus célèbres et soudain pour des raisons bassement matérielles accompagner l
es pires colons en collaborant à une feuille de chou polémique et raciste. On mesure son déclin physique, son (provisoire) renoncement à la peinture et nous vivons ses derniers mois aux Marquises (Hiva Oa) où une baisse dramatique de sa vue ne le prive pourtant pas d'ultimes chefs-d'œuvre.

 

     Deux coupes dans deux biographies. Deux destins bien différents portés par des exigences voisines en leurs radicales intensités.


 

   Écrivain aimant la construction solide et la composition serrée, Vargas Llosa nous livre ici, malgré des données très hétérogènes, d'habiles antithèses (puritanisme et insouciance, souci des femmes, indifférence pour leur sort, engagement et dégagement) et de solides échos entre les deux projets de vie: que ce soit aussi bien l'omniprésence de la maladie chez les deux parents que l'aventure homosexuelle (Gauguin avec Jotépha et Flora avec Olympe) et, plus profondément, leur farouche idéalisme.


 Hélas! l'ambition de restitution complète de deux vies conjointe au choix de ces coupes dans les temps biographiques nécessitait d'immenses analepses qui devaient compléter les repères et l'information du lecteur. La réussite est réelle dans le cas de Flora car Vargas Llosa a choisi de nous donner de cette façon un véritable roman d'apprentissage (avec comme moments fondateurs les séjours à Londres et au Pérou (2)) et, en parallèle, avec Gauguin, on suit avec plaisir le roman d'un ensauvagement progressif et jamais suffisant.... On apprécie également les remontées dans le temps de chacun au moment de leur disparition: ainsi les réflexions de Gauguin sur sa tardive vocation viennent non sans pertinence à l'heure de sa fin aux Marquises.


  Cependant le procédé devient vite trop voyant, trop facile et il lasse par des astuces techniques élémentaires. Flora est-elle en 1844 sur un bateau? Le narrateur nous transporte dans une traversée antérieure qui lui permet de nous confier des informations certes fiables, à peine romancées mais le procédé est tellement répétitif qu'il en devient toujours pesant et même parfois, on regrette de le dire, comique. Nous avons donc Flora qui rêve, qui réfléchit, qui reconnaît, qui souffre : tout est bon pour repartir dans son passé. Ce n'est pas la biographie éclatée qui dérange, au contraire, c'est la facilité de la découpe grossière des raccords du puzzle et les redites qu'elle occasionne. Par exemple, le recours au dialogue pendant l'ouragan aux Marquises est vraiment décevant.

 L'autre conséquence est aussi désolante : la volonté pédagogique et l'ambition de tout dire poussent Vargas Llosa a nous donner en passant des fiches sur tout (Fourier, Saint-Simon, Cabet, Van Gogh, Pissaro et tellement d'autres...). Et ne disons rien sur l'insupportable tutoiement du narrateur avec les deux héros qui n'est pas toujours un moyen suffisant pour entrer dans leurs monologues.


 

  Qui veut connaître Flora Tristan et Paul Gauguin (certaines de ses grandes œuvres sont assez bien commentées) pour méditer sur leur rôle d'éclaireurs passionnés;qui souhaite voir Vargas Llosa satiriste évoquer les guerres d'opérette de son pays;qui éprouve le besoin de voir un écrivain entrer malgré tout en empathie avec des destins qui sont loin de ses options (le titre du roman (LE PARADIS-un peu plus loin), bien choisi et renvoyant à un jeu d'enfant, dit bien l'admiration et la réticence envers les utopies (archaïques ou pas)(3); qui veut voir à l'œuvre le travail d'écriture (et de réécriture) d'un romancier qui a sous les yeux textes et correspondances de ses héros ne doit pas hésiter à lire ce roman qui malheureusement faillit à cause d'un procédé maladroit et qui n'est pas assez habité.

 

 

ROSSINI, le 21 septembre 2013.

 

 

 

 

 

 

NOTES

 

(1) On peut  lire LE TOUR DE FRANCE à La Découverte dans la belle édition Puech/ Michaud.

 

(2) On peut lire le témoignage écrit par Flora dans PROMENADES DANS LONDRES et PÉRÉGRINATIONS D'UNE PARIA.

 

 

(3) Ce roman est inséparable de L'UTOPIE ARCHAÏQUE, JOSÉ MARIA ARGUEDAS ET LES FICTIONS DE L'INDIGÉNISME (1996).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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9 septembre 2013 1 09 /09 /septembre /2013 05:54


 

 

 Romancier avant tout, Doctorow aime à travailler les facettes comme le prouve la belle construction de RAGTIME. Ces nouvelles recueillies sous le titre LA VIE DE POÈTE (LIVES OF THE POETS) le confirment brillamment.

   Voici sept textes de très inégales longueurs et assumés par des narrateurs (à la troisième ou première personne- L’ÉCRIVAIN DE LA FAMILLE, WILLI et les deux derniers textes étant des monologues) au style et à la technique dissemblables. Quelques-uns gardent longtemps leur secret comme Jack garda celui de son rêve dans L’ÉCRIVAIN DE LA FAMILLE.
 On y retrouve certaines obsessions de Doctorow: la vie au cœur de l’inertie, l’infime transformation d’un être (LE CHASSEUR), la manie de la collection ou de l’entassement de choses d’emblée superflues (L’ÉCRIVAIN DE LA FAMILLE), les destins invraisemblables (le revenant voyeur; les deux cadres issus de la même promotion de Duke; l’astronaute qui tourne mal dans L’HOMME DE CUIR); l’enfermement (dans la même nouvelle on revoit l’obsédant Houdini, et d’autres réclusions volontaires), la solitude (la vie érémitique dans L’HOMME DE CUIR où sont énumérés les participants à la catégorie 0001; l’institutrice du CHASSEUR, le "héros" de LA LÉGATION qui attend il ne sait quoi), la perversité et la violence (LA LÉGATION) ou enfin les questions de subversion (L’HOMME DE CUIR).

 



Si on y trouve quelques chefs-d’œuvre comme WILLI (d’un lyrisme et d’une cruauté rares) ou L’ÉCRIVAIN DE LA FAMILLE (une merveille d’émotion, de fidélité (au père) conquise (tardivement) et de vacheries inter-familiales), c’est  la nouvelle qui donne son nom à l'ensemble qui retient le plus: le titre est fidèle au contenu mais pas forcément à l’attente que peut s’en faire le lecteur qui aurait tendance à sacraliser les poètes (au sens anglais ici, donc large). Sort-on jamais du romantisme?

 

"Je suis peut-être dépassé, peut-être que tout me dépasse."

 

 "Je remarque que ce renflement sur ma cheville a l'air de grossir. Merde. J'ai la gorge irritée ce matin. Je relève tout juste de laryngite, qu'est-ce qui m'arrive?"


 Il s’agit d’un long monologue (il aurait sûrement bien passé la rampe avec L.Terzieff) de Jonathan, écrivain qui tarde à finir sa ...VIE DE POÈTE annoncée depuis longtemps et que nous lisons comme s’il était en train de l’écrire.


   Né en 1930, marié depuis vingt ans avec Angel, père de quatre enfants, le "poète" vit dans une certaine aisance (une maison (à crédit) en forêt; une autre (à crédit) au bord de la mer; des voyages où et quand il veut; des vacances à La Barbade même s’il n’est pas un fanatique des Caraïbes). Écrivain reconnu, il réside à
New York, dans son studio à demi-meublé (il lutte vaillamment contre l’invasion des cafards et il reçoit juste ses bibliothèques, hélas pas encore montées) tandis qu’Angel est dans le Connecticut où il se rend rarement malgré ses reproches (elle le soupçonne de mener une vie plus "libre" à New York) et en dépit du fait que dans ces bois, comme chacun sait, tout le monde est écrivain. Il se défend comme il peut devant elle (ou au téléphone) et les enfants auxquels il s’adresse de façon sentencieuse (“je vous donne une leçon de courage dans la construction de soi-même.”)


  Artistiquement, il a derrière lui une œuvre connue mais aujourd'hui son horizon est plat car il est dans une sorte de désert. 


 Nous avons affaire à un écrivain du Village qui se parle, raconte, se raconte, s’inquiète, se rassure, cite ses rêves. Il parle, parle. 


  Il parle pour se plaindre des trahisons de son corps (arthrose, nerf coincé, signes de surdité, suture douloureuse dans les reins) et de sa mémoire. Courageusement, il réagit : il lutte contre tabac, sucre, sel ...il mange du son....Il veut plus: fréquenter un maître de sagesse (“un service exclusif spécialisé dans la location idéale du monde”) qui le rende plus que centenaire et sans jamais la moindre défaillance sexuelle. Les velléités n'ayant jamais soigné quiconque, il en vient
  tout de même à se dire qu’il part durablement par petits morceaux.

 


Quand il est las de se plaindre, il regarde autour de lui, se souvient. Il zigzague entre le présent (il  voit ce qui se passe sous sa fenêtre (les ouvriers pendus dans le vide, des enfants avec leurs maîtresses), il s’avise de la météo, va chercher le courrier (intéressant avec les possibilités de déductions d’impôts- l'engagement pour toutes les bonnes causes a un prix)), le passé récent (les nombreux appels au téléphone, les sorties dans la ville, les soirées, les potins, la conférence d’un médecin humanitaire revenu du Salvador), et le passé plus lointain (ses parents (le père décéda quand lui avait treize ans); les querelles du couple, les réussites et les échecs devenus mythiques du père; la confidence de la mère qui attendait pour ses vieux jours ...une fille, ce qui lui fait penser, en toute modestie, au destin de Rilke).

 

Jonathan parle:par association d’idées, de mots, d’images, de situations, de façon (apparemment) désordonnée (Doctorow veille sur ce chaos). Il médite aussi bien sur l’incomplétude de la vie que sur l’insensibilité aux sirènes dans les grandes villes; il fait des remarques sur les gens du quartier et sur Jack le portier; il se flatte de savoir qui fut l’inventeur de l’industrie des agrumes américains; il commente les tags, les écouteurs et la disparition du livre; il s’évade en songeant aux grandes villes traversées par des fleuves; en méditant sur un procès où il fut récusé; il réfléchit à l’évolution des mœurs ; il s'inquiète de la transformation du métro.


On l’a compris: son monologue ne se hisse pas toujours à des hauteurs vertigineuses et il connaît de brutales ruptures: il peut passer de la plus vive empathie pour la plus juste des causes à un souci pour son scrotum. 
 

 

Quand il ne s’amuse pas à balancer depuis le neuvième étage jusqu’à l’incinérateur sans toucher les parois du vide-ordures des cadeaux dont il n'a que faire, le plus clair de son temps de parole il le consacre à ses amis, écrivains ou non (scénaristes, journalistes, peintres, avocats): ils sont tous plutôt aisés (l’un possède un Blathus, un De Kooning; seul Léo le poète est sans grandes ressources) et tous passablement intellectuels-en principe.
 Au gré de sa parlerie, on fait la connaissance de Sascha qui écrit dans sa baignoire (et corrige les copies d’étudiants), d'un ami peintre Mattingly “le rude peintre du désert”, “forcené fornicateur faustien” dont l’œuvre lui inspire de belles remarques ou encore de Marvin héritier d’une riche maison d’édition.
 Dans la grande famille des écrivains, l’un se fait zen; l’autre tente de se remettre de son Pulitzer; Rosen le poète écrivait de belles choses quand il était malade mais il va mieux...; tel romancier, Crenshaw, entretient son statut de littérateur légendaire en publiant
tous les quatre ans un roman faible et en assistant à des réceptions données en son honneur et où chacun se contemple dans un miroir flatteur; Léo, alcoolo et malade de son exigence créatrice publie un livre tous les dix ans.


Jonathan a souvent la dent dure et la formule clouante. Il est plus admiratif pour Airlington, camarade de classe à Kenyon, qui grâce  à une mémoire absolue récite tout le temps des poèmes et vit tyrannisé par la poésie, l’alcool et enfin le cancer. Léo a le mérite de poser la bonne question dans la foule réunie en l'honneur de Crenshaw: "Dis-moi me dit-il en me regardant dans les yeux, y a-t-il ici un seul écrivain qui croie vraiment à ce qu'il fait? Est-ce qu'un seul d'entre nous est réellement convaincu de ce qu'il écrit ? Moi? Toi?"
   

  Il faut reconnaître que l'essentiel de son bavardage solitaire tourne autour des femmes (la sienne, ses maîtresses, celles des autres - aucune n'écrit...) et des couples de ses amis dont les mésaventures le retiennent vraiment beaucoup (Brad et Moira;Ralph et Rachel;Anne et Llewellyn (un bon poète, "ce pauvre con", "un zen égocentrique, snob, capricieux") ou encore son ami peintre qui se trouve trompé par sa troisième femme qui lui a préféré un crétin...ce dont il ne peut se remettre....

 

  Évidemment comme il est un écrivain "engagé", il se rend à cette conférence sur le Salvador et quand on lui demande un service réel pour des émigrés il tremble et se rêve fauteur d'apocalypse vengeresse. Il cède (il se sent héroïque) et voit son beau studio occupé par toute une famille "bien propre".


 

 Cet auto-portrait d'un écrivain, ce portrait satirique d'une génération de nantis infantiles, comédiens de leur désenchantement,  ivres de solidarités virtuelles, sont accablants: en des lignes cinglantes,  Doctorow nous disait dans les années quatre-vingts que ça allait mal pour les "culs blancs" assaillis de rêves menaçants, saisis par la haine de soi et des confrères et amis. Une génération qui marche à la culpabilité et au coktail et qui n'écrit plus guère. Jonathan ne comprend pas les émigrés venus d'ailleurs que ses parents; il est dérangé par les jeunes, leurs rites, leur musique, leur apparence; il a du mal à saisir (à admettre) la montée du féminisme, il s'étonne de la mode androgyne. Beaucoup ont dû se reconnaître...

 

 La chute de la nouvelle est éloquente: un petit Salvadorien réfugié dans son studio tape d'un doigt sur le clavier de la machine de Jonathan:"(...)chaque lettre soudain frappée vvv, il aime le v, mais dis donc, qui est-ce qui écrit, hein? Les petits garçons ont tous besoin d'un bateau pour jouer, peut-être arriverons-nous au bas de cette page, finirons-nous mon quota quotidien vas-y, petit, tu bien écrire encore trois lignes de rien du tout."

 

 Un passage de témoin en forme de V?

 

 Après une telle nouvelle on voudrait croire que sa réponse à Léo n'est pas qu'une belle image empruntée à l'astro-physique ("Oh, Leo, aurais-je voulu dire, chaque livre m'a emmené de plus en plus loin, de sorte que l'événement lui-même est exténué, ce n'est guère plus qu'un signal distant et faiblard depuis la base d'origine, et cela même pourrait bien être en train de s'estomper.") et surtout se convaincre que Proust a toujours raison contre Sainte-Beuve. 


 

Un recueil très construit (aux extrémités, deux écrivains de la famille si on peut dire), très varié d’un écrivain qu’on aurait tort de délaisser.

 

Rossini, le 14 septembre 2013

 

 

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29 août 2013 4 29 /08 /août /2013 05:41

  "Il s'intéressait non seulement aux objets mis au rebut mais aux événements inattendus et aux coïncidences."

 

  "Il était évident pour lui que le monde se composait et se recomposait sans cesse en un éternel processus d'insatisfaction."

 

     "Ainsi l'artiste orienta-t-il sa vie dans le sens des lignes de force de l'énergie américaine."

 

 

   Comment dire le début du XXème siècle aux États-Unis après Dos Passos, quand on a lu très tôt Ovide et contemplé, béat, les innombrables traces de patins sur une patinoire? Comment raconter l’expansion du capitalisme (prenant conscience du pouvoir de la reproduction) et les obsessions secrètes des capitalistes, les luttes ouvrières ou les combats anarchistes, la percée du jazz?

  Comment? Avec des vignettes animées, des silhouettes finement ironiques, un grouillement de personnages presque tous attachants, avec un roman qui livre son mode d’emploi et avant tout, avec des destins croisés qui s'éclairent les uns les autres. De grands destins, des petits.

Dans un livre-aiguillage. Avec d'étourdissantes coincidences.

 

Une rhapsodie. Une ragsodie.

 

Ainsi, que de personnages passant par la modeste ville de New Rochelle où vit une brave famille dont nous connaîtrons les incessantes métamorphoses!

 

Tout se croise, se décroise, tout file, défile. Tout mue. J.P. Morgan rencontre Ford mais aussi une équipe des Giants en plein cœur de l'Égypte plurimillénaire. Viendront sur le devant de la scène Zapata, Teddy Roosevelt, Woodrow Wilson, Houdini, son ami d'un jour l'archiduc François-Ferdinand ....Et chacun découvre son imprévisible destin:les surprises rythment les intrigues mêlées. À la fin, significativement, c'est la victoire d'un homme de cinéma, d'images....


Tout mue: sauf peut-être l'exigence intérieure chez quelques-uns et surtout la Loi intérieure chez un être qui veut retrouver en l'état sa... Ford T endommagée par des racistes et mourra pour ça.

 

 Esthétiquement, le mélo croise le tragique, le rocambolesque touche au dramatique, l'invraisemblance trouve sa nécessité.


 

DU MOUVEMENT


 Très logiquement, en vrai médiologue, Doctorow observe le rôle des transports dans les événements et les mutations:il est beaucoup question du bateau, de la voiture (la fameuse Ford modèle T), du chemin de fer (aussi bien pour l'évasion du peu fréquentable Harry K. Thaw), du métro, de l’avion biplan (Voisin) au dessus de l’Allemagne, du Lusitania dont l'explosion joua un rôle dans l'entrée en guerre des USA, sans oublier le défilé si touchant de l'enterrement de la pauvre Sarah:on y voit évidemment aussi la circulation de l’argent et les déplacements incessants du grand capitaliste J.P. Morgan (un "révolutionnaire" en un certain sens) qui ne connaît (déjà) aucune frontière et vole tous les trésors européens ou africains.

 

 Vous tenez là, dans sa feinte modestie et grâce à sa virtuosité éblouissante, un grand livre sur la diffusion, l’influence, la transmission y compris des illusions entretenues (l'idéologie) par le capitalisme morganien et fordien. Un grand livre aussi sur l'obsession des communications paranormales dans un monde matérialiste.


 

QUI RACONTE? 


 Nous savons peu de choses du narrateur qui s’amuse à entrelacer des destins que rien ne devrait rapprocher:il est omniscient, en sait donc plus que bien des personnages, révèle (en des formules élégantes ou cinglantes) des pensées qu’on pourrait croire insondables. Désinvolte parfois, il concentre des informations sur les personnages en des sommaires précis et souvent savoureux. Il prétend avoir consulté des journaux intimes (celui de Frère comme celui de Houdini). Il semble beaucoup devoir à l’enfant de la famille de Père et Mère (et son Jeune Frère) que nous découvrons dans l’état de New York et que nous suivons (même jusqu'à Atlantic City) pendant plus d’une décennie: toutes les habitudes, les intérêts (les gares, les trains), les collections (le rebut, le rag) de cet enfant sont traduits esthétiquement dans ce roman. Il lui arrive de juger, de prendre parti. 

 Ce narrateur est avant tout un conteur qui aime pasticher le style du roman feuilleton en multipliant les rencontres et les surprises. Si l’image éculée du kaléidoscope a encore une force c’est pour ce roman qu’il faut l’employer. Il y a du magicien dans ce compositeur de vies réelles et inventées. L'extraordinaire Houdini n'est pas là par hasard.

 

  Quand il dit de l'enfant  "Il courait de tout son esprit. Courait vers quelque chose. Il n'était pas ligoté et ignorait qu'il y eût dans le monde des gens qui s'y intéressaient moins que lui. Il traversait les choses du regard, voyait les autres dans un univers coloré, ne s'étonnait pas des coïncidences.", on croit tenir un auto-portrait de l'artiste en très jeune américain de New Rochelle.


 

UNE OUVERTURE

 

  magnifique. Au départ donc, une famille vivant dans l’État de New York: de solides américains qui ne connaissent ni noirs ni immigrés et qui verront un jour le grand Houdini heurter en Pope-Toledo Runabout noire de quarante cinq chevaux le poteau de téléphone devant chez eux. Passionné d’exploration, le père qui fabrique des drapeaux et flatte le patriotisme va participer à une longue expédition au Pôle nord sous la direction de Peary: on y plantera un de ses drapeaux.
 Le bateau de l’expédition polaire croise un bateau d’émigrants qui attendent un peu de l’Amérique et qui recevront beaucoup de coups, certains parfois heureux grâce à leur courage et leur volonté.
Ainsi l’explorateur patriote, l’Américain bon teint voit passer les émigrants qu’on suit peu à peu dans leur misère, leur vie exploitée, leurs revendications, leur activisme. Par exemple la famille de Mameh (vite écartée), de Tateh et de la petite fille au tablier. Des émigrés qui rejoindront dans leurs combats et leur misère les exilés de l’intérieur, les noirs ou Houdini qui (sans conscience politique pourtant) n’acceptera jamais de fréquenter les riches.

 

  Au commencement, un milieu stable en apparence que le père quitte parfois; de la pauvreté et du racisme. Des luttes. Un homme, Houdini, qui ne songe qu'à s'évader de tout. Un père qui retrouvera installé chez lui, au retour du pôle, un petit enfant noir. Ce Père dont le narrateur dira pour finir:"(...) lui dont toute la vie n'avait été qu'une longue immigation(...)."

 

UNE FAMILLE
 
  Comme pôle qui avait en principe toutes les garanties de la stabilité, nous découvrons cette famille avec Père (petit industriel passionné d’exploration), Mère ((au foyer), belle, désirable, serviable, intelligente), Jeune Frère de Mère (instable, amoureux éperdu d’une femme pour qui on a tué), le petit qui a des liens profonds avec le narrateur. Ce groupe illustre à lui seul les changements qui peuvent survenir dans un monde fait pour être bouleversé sans être révolutionné comme le voudrait Emma Goldman, Emma la Rouge. Le couple des parents aura des hauts et des éloignements et la dimension charitable de Mère provoquera bien des modifications en eux et entre eux. Père conservera quelques aspects fâcheusement réactionnaires mais révélera des qualités inconnues avant de mourir sur le Lusitania.... Veuve, Mère connaîtra l’amour (bien romanesque) avec le baron Ashkenazy qui n'en est pas un mais qui règne sur... le futur Hollywood.... Imprévisible, Jeune Frère de Mère vivra de violents changements d’orientation (bamboche à New York, fabrique de bombes, partage de l’aventure de Coalhouse Walker, guerilla avec Villa et Zapata:on finira par comprendre, trop tard, qu’il était un génie inventif).

  Cette cellule éclatée dit en mineur bien des soubresauts de cette Amérique.


VUES D’AMÉRIQUE 

          "L'Amérique, à l'aube du vingtième siècle, était une nation de pelles à vapeur, de locomotives, de dirigeables, de moteurs à combustion, de téléphones et d'immeubles à vingt-cinq étages."


    En traversant des milieux hétérogènes (et presque étrangers les uns aux autres), en multipliant les causes (volontaires ou pas) de brassages incessants dans ce monde que le pseudo-baron Ashkenazy trouve “si neuf”, Doctorow parvient à nous jeter dans l’histoire imagée du pays sans avoir de prétentions historiques ou sociologiques (cependant on n’oublie pas sa malicieuse sociologie des spectateurs de base ball comme on comprend très vite la passion de Ford pour le vieux naturaliste John Burroughs). Retenons tout de même une phrase consacrée au personnage le plus discret du roman: "Le petit garçon considérait les histoires comme des reflets de la vérité et PAR CONSÉQUENT COMME DES PROPOSITIONS SUSCEPTIBLES D'ÊTRE MISES À L'ÉPREUVE." (j'ai souligné)
    Son roman, mêlant ironie et émerveillement,  montre la violence réelle (la grève dans les manufactures de Lawrence) et latente des rapports sociaux et rappelle la tradition des agressions contre les hommes politiques (une méprise d'un garde du corps du vice-président Sheridan tuera la jeune Sarah); il raconte les immigrations, les différences entre les générations d'arrivants; il décrit le racisme par de petits gestes symboliques autant que par des comportements ou des déclarations scandaleuses;
avec Ford et Morgan (si différents l'un de l'autre), il dévoile les formes  nouvelles (alors) du capitalisme et les contestations qui s’en trouvent renforcées (l’anarchiste Emma si libre et si vivante (sa fin est tragique), le socialiste (provisoire) Tateh, le légaliste absolu (Coalhouse Walker)). Il fait deviner les choix qui s’offrent à chacun, les transformations (lentes (celle de Mère au plan sentimental, social et culturel-si délicatement racontée), radicales (comme celle de Jeune frère qui deviendra zapatiste!)), surprenantes (comme la mue ultime  de Père) des regards de tous. Son Amérique est captée par des portraits, des silhouettes, des trajets, des rencontres étonnantes et elle offre un riche panorama des rapports au monde, à la société, à la vie. La grande valeur dans cet univers est la volonté (qui prend des formes extrêmes ou modestes) que chaque destin invente à sa manière. On est touché par la transformation de Tateh devenu baron et maître d'Hollywood à force d'amour de la vie qui pourtant ne l'épargna pas pendant si longtemps.

  La légèreté apparente du récit parfois rocambolesque fascine tout autant que son évidente profondeur. Doctorow redonne au sourire et à l'empathie toute leur puissance de connaissance.

 

 

RÉÉCRITURE


  Au cœur du livre, une trajectoire rectiligne qui finit dans la violence. Dans la famille que nous accompagnons pendant quatre cents pages, un petit enfant noir trouvé dans le jardin a été “adopté” avec sa très jeune mère Sarah. Un jour, un homme noir d’une grande élégance venant de Harlem arriva en Ford T et demanda à la voir. En vain. Il revint régulièrement. Une fois, on offrit du thé à ce pianiste professionnel, admirateur de Scott Joplin et jouant du rag à New York. Ses visites furent infructueuses pendant des mois ce qui ne l’empêchait pas de faire de beaux cadeaux à l’enfant. Tout de même, un dimanche de mars, Sarah monta dans la Ford et accepta la demande en mariage du visiteur zélé: il se nommait Coalhouse Walker Junior.
  Kleist écrivit entre 1808 et 1810 un roman (1) dont le héros  s’appelait Michel Kohlhaas, maquignon talentueux et bon citoyen qui vivait au temps de Luther. C’est son histoire que nous retrouvons adaptée à la société américaine du début du vingtième siècle (avec une grande impasse (volontaire) du narrateur sur la période de formation intellectuelle de Coalhouse). Lésé injustement par le Junker Wenzel (une histoire de chevaux, évidemment), Michel protesta patiemment devant toutes les autorités pour obtenir gain de cause. Constatant l’échec de ses plaintes et les protections dont profitait son voleur, il se lança dans une folle équipée vindicative qui mit à feu et à sang des villages et même des villes. Il devint le chef d’une horde de pillards....
  Le contexte (historique, social, intellectuel) des deux romans n’est évidemment pas le même;les épisodes diffèrent souvent (l'habileté réductrice de Doctorow est éclatante); la violence dans le roman allemand est plus radicale, plus développée et les ravages en sont effrayants: Coalhouse Walker a beaucoup plus de classe et de distinction que son modèle allemand qui incarne pourtant une bourgeoisie assez lettrée. On reconnaît toutefois bien des épisodes majeurs et jusque dans la mort acceptée c’est la question de la Loi et de son respect absolu qui est traitée de façon aiguë, en particulier en opposition avec une autre forme de combat plus religieuse représentée par Booker T. Whashington.
Après les bouleversements des années cinquante et soixante que connut Doctorow, Coalhouse est sans doute le personnage qui permet (encore) de poser les plus grandes questions politiques et philosophiques.



 La fin du roman consacre un homme de cinéma parti de rien et qui réussit tout.  Certes l’Image est devenue toute-puissante et Emma la rouge finit déportée.

Reste un roman magique qui ressuscite et célèbre Houdini (Érich Weiss) qui toute sa vie a forcé les limites de la hardiesse et de la volonté pour échapper aux pièges les plus insensés. Malgré la mélancolie de certaines pages, on se dit que pour ceux qui viennent après, loin du ragtime, chacun à sa mesure, tout n'est pas perdu. Tout change toujours. On peut encore s'échapper et ajouter d'autres lamelles au kaléidoscope. Proust ne parlait-il pas de "repeints successifs"?

 

 

Rossini, le 8 septembre 2013


NOTE


(1) d’"APRÈS UNE ANCIENNE CHRONIQUE". Texte rendu "célèbre" cette année par son adaptation filmée.

 

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28 août 2013 3 28 /08 /août /2013 05:38



  Partisan d’une révolution qui le déçut très vite, Zamiatine (connu aussi pour le grand roman NOUS AUTRES) quitta l’URSS  après avoir écrit cette admirable nouvelle intitulée L’INONDATION (1929).


  Sur l’île Vassilievski (ce n'est pas un hasard: l'enfermement, l'isolement sont au cœur du livre) vivent humblement Trofim Ivanytch et Sophia dans un pays où les premières nécessités manquent souvent et où la chasse aux religieux est largement ouverte….À l’étage au-dessus résident Pélagéïa et son mari, un cocher. Trofim Ivanytch et Sophia ont la quarantaine et sont sans enfant. Quelque chose ne va pas en chacun d’eux et entre eux. Un malaise cherche à se dire. Une nuit Trofim Ivanitch reproche à Sophia de ne pas leur donner d’enfant. Non loin, un menuisier veuf vient à mourir laissant orpheline Ganka, jeune fille à peine adolescente. Le couple l’adopte. Trophim Ivanytch instruit un peu  Ganka. Leur rapprochement crée une tentation chez l’homme qui, bien que surpris par sa compagne, ira chaque soir rejoindre sa "fille adoptive".
    Au rythme de la montée des eaux de la Néva, la nouvelle court au tragique avec une implacable nécessité que renforce un style d’une grande sécheresse traversée parfois par quelques images obsédantes et de rares mais puissants éléments fantastiques. L’inéluctable avance et, paradoxalement, les répétitions (grammaticales ou thématiques (les lèvres, les eaux, les touches d’accordéon, la pendule, le vide, la mouche)) font partie de cette avancée. Et le crime en devient fécond.

  Ce cri raconté et radiographié au ralenti, image par image, son par son, est une gageure. Si le parallèle est bien reçu en rhétorique discursive, dans une narration il est peu recommandé parce que risqué et souvent lourd (1). Zamiatine parvient à rendre à la perfection les mouvements intérieurs de l’héroïne et les mouvements naturels qui en renforcent l'expression.
 
  Il y a plus d’une inondation dans cette nouvelle. La plus troublante est celle de l’art de Zamiatine qui s’infiltre durablement, vous assaille et vous emporte très loin des digues, quelles qu'elles soient.


 

Rossini, le 28 août 2013

 

 
NOTE

 

(1) Le cinéma contemporain de Zamiatine pratiquait puissamment le montage alterné. On y pense forcément même si moyens et effets sont différents.

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23 août 2013 5 23 /08 /août /2013 05:53



 
  C’est à une découverte étrange que nous convie ce texte hybride qui obtint en 2012 le Pulitzer et le National Book Award. Son auteur, Stephen Greenblatt, professeur de littérature anglaise à Harward est  présenté par son éditeur comme "le spécialiste incontesté de Shakespeare"....
 On ne sait exactement de quel genre et de quelle discipline relève QUATTROCENTO, intitulé en anglais, de façon plus lucrétienne, THE SWERVE. Il contient le résumé d’une grande œuvre, des fiches encyclopédiques; il tient tout à la fois d’un cours d’histoire, d’un parcours biographique, d’une réflexion historique.
Travaillant aussi attentivement le détail que le panorama, cet ensemble composite nous laisse au bord... du roman.


 Le fil directeur est narratif: nous suivons (de façon zigzagante mais bien composée) la biographie de Poggio Bracciolini, dit le Pogge, une figure représentative de l’humanisme initié par Pétraque:même si elle est moins connue que d’autres, on lui doit une découverte que Greenblatt juge décisive.
Cet homme qui connaîtra une carrière riche et parfois romanesque, cet épistolier infatigable, ce conteur talentueux, cet ami de Niccolo Niccoli, cet ennemi de Lorenzo Valla était d’origine modeste:
grâce à son intelligence et à son génie calligraphique, il connaîtra une carrière étonnante qui le verra clerc apostolique puis secrétaire apostolique de Jean XXIII (qui fut déposé au concile de Constance) avant d’être, peu ou prou, au service de sept autres papes. Doué d’immenses qualités, il aurait pu se contenter de faire carrière au milieu des innombrables intrigues de la curie (qu'il maîtrisait parfaitement). Au risque de se perdre. Greenblatt, de façon un peu trop psychologisante, estime que c’est sa passion bibliophilique qui le sauva de certaines tentations. Il finira sa carrière parfois risquée comme chancelier de Florence. L'évocation de sa traversée du milieu papal, le regard porté par Greenblatt sur ses querelles, ses subtilités, ses frasques, son stupre, sa corruption, son pouvoir réel n’est pas neuf mais efficace.


 C’est la recherche de manuscrits antiques par Le Pogge qui ouvre le récit et qui permet à l’auteur de nous livrer une enquête excitante sur les monastères du XVème siècle, sur l’histoire du " livre" (ses formes, ses supports, ses transmissions (1)), sur l’état des connaissances qu’avaient du passé païen les humanistes et quel sort on réservait aux textes anciens soudain redécouverts.


 Mais Greenblatt veut surtout nous mener à LA découverte du Pogge, celle de 1417, à l’abbaye allemande de Fulda. Non pas la consultation de Silius Italicus  ou de Manilius ou encore d’Ammien Marcellin mais celle “d’un long texte écrit autour de l’an 50 avant Jésus-Christ par un poète et philosophe nommé Titus Lucretius Carus. Son titre, De rerum natura (…).”


  Forts de ce point de départ, nous suivrons le récit d’un long trajet dont le Pogge sera le relais "miraculeux": nous irons de l’espace de réception du texte de Lucrèce et de la pensée d'Épicure que révélèrent en particulier les fouilles assez récentes d’Herculanum et d’une villa dont on constate toutes les heureuses fonctions jusqu'au bouleversement qu’apporta la diffusion du poème selon Greenblatt qui construit tout son livre autour d'une thèse fréquemment assénée: la transmission du poème de Lucrèce aurait créé un écart (swerve) générant rien moins que toute notre modernité.

 

 

   L'aventure du texte de Lucrèce provoque bien des étonnements et des émerveillements. Le profane ne peut qu'apprécier le caractète didactique de nombreuses explications (avec certaines parenthèses parfois un peu lourdes) et il loue les comparaisons avec notre quotidien quand il s'agit de faits si éloignés dans le temps (ainsi du Tipp-ex ou d'un Bechstein).

  Naturellement les spécialistes diront si les très fréquents modalisateurs de l'auteur ne sont pas avant tout rhétoriques et s'ils le mettent vraiment à l'abri d'erreurs. Ils nous diront  ce que vaut sa description du christianisme vainqueur, accommodateur ou liquidateur, si la chasse à l’épicurisme a pris les formes décrites et  ils diront surtout ce que vaut sa thèse majeure (hantée par l’analogie avec Freud apportant la psychanalyse aux Etats-Unis) et si elle ne surestime pas la puissance d’un texte, fût-il génial (2).

 


     Devant certaines limites de ce livre, le lecteur que nous sommes ne peut que regretter le refus d'ignorer les pouvoirs du roman : imaginons un instant ce qu'en auraient fait, par exemple, Yourcenar ou le roué Eco....(3)(4)



Rossini, le 26 août 2013



NOTES

(1) On n’ignore rien de la vie comme du travail des monastères, de l’organisation des scriptora (ses règles, son code de signes), les buts religieux de ces exercices de copie.


(2) Une théorie de la diffusion (intégrant elle-même, pourquoi pas, la catégorie de la déclinaison - comprise avec subtilité) serait sans doute à reprendre de plus près pour éviter de tomber dans un catalogue que n'évite pas souvent Greenblatt: il suffit de penser à ce qui attendait l'œuvre de Spinoza pour mesurer l'ampleur d'une telle tâche. 

 

(3) Peut-on conseiller au lecteur de ne pas lire d'abord la (décevante) préface de Greenblatt?

(4) Ajout : Cette année (2017) Pierre Vesperini publie un LUCRÈCE, archéologie d'un classique européen (Fayard) qui déconstruit tous les mythes qui accablent Lucrèce depuis longtemps. Greenblatt y est réfuté point par point. Mais ce Lucrèce de Vesperini vaut beaucoup plus que cette exécution.

 
 

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15 août 2013 4 15 /08 /août /2013 06:01


"(...) et vous vous dites:"Nous sommes loin de la Beat Generation dans cette forêt humide."

 

"(...) me faisant prendre conscience de l'essence spectrale de l'existence (...)."

 


    BIG SUR (1962) est rédigé assez vite (dix jours) en octobre 1961, à Orlando: Kerouac a déjà écrit, entre autres, SUR LA ROUTE (paru le 5 septembre 1957), LES SOUTERRAINS (1958), LES CLOCHARDS CÉLESTES (1958), TRISTESSA (1960), LE VAGABOND SOLITAIRE (1960). Il est (trop) célèbre, usé par cette célébrité, par la boisson et d'autres consommations. En 1960, il cherche refuge non loin de Big Sur dans le bungalow (chalet/cabane) de Lawrence Ferlinghetti (Lorenzo Monsanto dans le livre).

   Y a-t-il des refuges pour Kerouac, Kerouac qui croit avoir une mission reçue de Dieu en tant qu’écrivain, qui se voit aussi comme le Fantôme de l’opéra?  Y a-t-il un lieu pour lui permettre de se poser? Un bungalow, un fauteuil, celui de son père, celui de chez Billie (qui s’effondre) feraient-ils l'affaire? Se faire "ouvrier d'usine " après avoir "fermé sa grande gueule", serait-ce une autre solution? 

 Kerouac avait déjà tenté la vie érémitique mais pas de cette façon défensive. Ce repli est inédit.

 Job avait son fumier;en quête de pureté, Jack voit du fumier partout.

 À la fin pourtant....

 

 

"Si je suis venu passer l'été à Big Sur, c'est précisément pour échapper à ça"

 

D’emblée, tout est dit.  Dès la première page.

 

   Le plan était bien au point. Ferlinghetti / Monsanto lui prêtait pour six semaines son chalet: venu en train de New York, Kerouac y vivrait dans le plus grand secret pour "casser du bois, tirer de l'eau, écrire, dormir, se promener" etc.  

 

MAIS,

 

il y a toujours un mais chez Kerouac.

 

 

MAIS Jack s'enivre, déboule dans la librairie de son ami, est reconnu de tous, lui "le Roi des Beatniks" et fait déjà la bringue avec ses copains pendant plusieurs jours. Kerouac a l'art de saboter les plus beaux projets. Plus tard, il manquera un rendez-vous avec son "voisin", Henry Miller.


Pourtant il lui fallait fuir. Il a quarante ans et non l’âge qu’il a dans le récit qui le rendit tout à coup célèbre. Depuis trois ans, depuis SUR LA ROUTE, il mène “une existence de cinglé”. Il doit tout subir dans sa maison de Long Island où il vit avec sa mère. Les visiteurs, les tapeurs, les intervieweurs, les curieux, les imitateurs, les simulateurs, ceux qui ont entendu dire, ceux qui veulent toucher du doigt le phénomène, les cuités, les cuiteurs, ceux qui le prennent pour un autre…. Nouveau havre qui serait comme la bicoque de Japhy, la cahute de Ferlinghetti l’attendait:et le voilà déjà avec l’amertume de la gueule de bois. Déjà, des voix lui parlent, lui chantent.
Il faut réagir après ces “trois dernières années de beuverie, de désespoir physique, spirituel et métaphysique”. Il faut fuir “la sensation d’être un monstre de boue”(1). C’est dit: le barda “le sac à dos de l’espoir” est bien prêt.

 

 

  Récit "picaresque" d’un pari intenable avec portraits et autoportraits."Ça ne vaut la peine d'être raconté que si je vais au fond des choses."
 

Nous allons suivre le récit du séjour dans la cahute de Monsanto dans laquelle il ne saura rester longtemps. Avec lui nous serons soumis aux alternances sourdes ou brutales, aux mouvements de bascule, aux phases maniaques et dépressives, aux bonheurs simples et à la rude privation, aux engouements et à la tristesse, aux ouvertures et aux replis, aux extases et aux délires. Un rythme cyclique qui ne tourne pas rond. Chaque étape représente une aggravation. Cercles d’un enfer.

 

Significativement, il lit là-bas DOCTEUR JEKYLL ET MISTER HYDE. Il fait le rapprochement : "Guère étonnant que je me sois moi-même transformé, d'un Jekyll débonnaire en un Hyde hystérique en un court laps de temps de six semaines, PERDANT TOUTE MAÎTRISE DES MÉCANISMES MENTAUX POUR LA PREMIÈRE FOIS DE MA VIE."(je souligne)

 

 

Aucun doute n’est permis:le narrateur ne cesse de nous confier par des prolepses insistantes que le pire lui est arrivé. Autour de lui, tout devient vite mauvais signe, indice troublant. Lire c’est donc suivre sa pente. La mort rôde. Avec la voiture tombée il y a longtemps dans l'abîme du canyon, puis l’annonce de la mort de son chat; avec la loutre morte.


Les moments de la "chute" sont facilement repérables. Quelques jours heureux (après une arrivée un peu terrorisante qui le marquera durablement (2) et nous sert d'avertissement (la chauve-souris reviendra dans le texte)) d'un paradis "merveilleux" (le mot est répété souvent) où sensations (gestes premiers, petites choses, effet de participation à des éléments millénaires) et mémoire sont  sollicités pour le plaisir: une célébration sincère qui frôle parfois la méthode Coué; un récit qui tient aussi du discours saturé de références littéraires, religieuses, ethnologiques- ce qui ne surprend pas le lecteur de Kerouac. "L'innocence absolue, celle de l'Indien qui a construit une pirogue tout seule dans les bois."Emerson apparaît vite. Et l'écriture, à l'écoute des fureurs de l'océan (le poème LA MER est placé en fin de livre). Surviennent aussi vite, l'angoisse et l'ennui-malgré les certitudes du grand chapitre VIII, hymne à l'immanence fondé sur l'anaphore IL Y A . 

 

Puis soudain au bord de la mer, le mensonge de son séjour lui est suggéré par l'océan. C'est le retour pénible en stop vers Frisco, les amis (Monsanto/Ferlinghetti, Ben Fagan/Philip Walen, Dave Wain/Lew Welch, Cody/ Cassady changé par son séjour à Saint-Quentin), la ville, la biture. Ayant le sentiment d’avoir trahi (Monsanto parlera de profanation) Big Sur, il y retournera avec les potes, allumera des feux sur la plage, écoutera des lectures de ses amis écrivains, participera, avec Arthur Mia, à des dialogues automatiques qui auraient plu aux surréalistes, s’amusera à des concours de bûcherons-tout en se croyant à la tête de guérilleros. Resté seul avec Ron Blake, “jeune crétin de Beatnik”  qu’il fuyait, lui et ses semblables, en venant à Big Sur, il éprouve une première attaque de delirium tremens qu’il décrit parfaitement comme douleur d’angoisse à l’aide d’une puissante capacité de dédoublement:tout ce qu’il a vécu, senti-médité dans les premières semaines lui revient sous forme spectrale.
 Quand tous sont repartis il connaît un léger mieux mais la reviviscence de la paranoïa (dont il raconte la fable fondatrice née dans l'enfance) guette.

 

Les mouvements de repli et d’ouverture vont s’accélérer comme les tentations de vie à plusieurs (Cody, sa femme Evelyn / Carolyn, sa maîtresse Billie/ Jackie Gibson), de sexualité "libre", sorte de ronde jamais totalement dégagée d’arrière-pensées et de ressemblances confuses (pour ne rien dire du mépris pour les femmes du "harem"), comme les nuits d’ivresse qui l’épuisent durablement. Il y a du rêve de phalanstère dans ces pages mais la mort a pris la forme de la paranoïa et tout semble alors comploter contre lui, y compris Billie. Il raconte avec franchise du sordide qui frôle parfois l'abjection.

 

Tu ne vois donc pas que ce sont des mots vides de sens;je m’aperçois que j’ai joué comme un enfant heureux avec des mots, dans un immense univers tragique.”


    Il en a marre de tout et du canyon particulièrement. Il le vit comme un piège. Il veut rentrer chez lui. Il a la tremblote. Il est dégoûté du vent, des vagues. La terreur qui le saisissait au début de son installation le reprend. La mer peut tout vaincre, tout avaler. Une autre eau, celle de la rivière qu’il consomme soudain beaucoup, lui paraît empoisonnée. Tout le monde lui en veut, le persécute. Lui- même se reproche de n'être bon à rien sinon à gémir sur son sort, à s'apitoyer. Il se donne l'impression d'être "le seul être au monde dépourvu de toute humanité." Il sent la folie monter en lui. Le monde se déforme, la nature dominée par la lune omnipotente le harcèle; manger un poisson devient une épreuve. Des venins ont envahi son corps, son sang, ils "sont asexuels, asociaux, à-n'importe quoi."Le phalanstère des amis et des maîtresses devient un gang ligué contre lui.

 

  Tout est liquide, mouvant. Lui qui était capable de tout absorber se sent menacé d'absorption. Le grand complot (anti-catho, coco) est en marche. Il se prend à rêver avec nostalgie d'un bâillement de dimanche long d'ennui...

 

 C'est alors la Vision (du trois septembre) sous la lumière sélénite. Vision rapportée minutieusement, cliniquement, de l'intérieur. Le combat de la Croix contre le Vide. Des chauves-souris, une soucoupe volante. Un rêve qui le fait remonter loin dans son passé (Lowell). Le Pic de la Désolation. Des vautours humains. Un Styx répugnant obstué d'immondices et de cadavres. Billie dort. Il est seul. Il se parle. Il est emporté, dilué par des explosions qui crèvent tout le voyage d'une vie :

 

 "Tout ce que je peux me dire se transforme soudain en un jargon tumultueux et la signification de mes paroles ne peut même pas demeurer une minute, que dis-je, un seul instant, afin de satisfaire mes propres efforts pour garder la situation en main: chacune de mes pensées est réduite en un million de morceaux par un million d'explosions mentales dont j'avais gardé un si merveilleux souvenir quand je les avais connues pour la première fois après absorption de peyotl et de mescal; j'avais dit alors (AU MOMENT OÙ JE JOUAIS ENCORE INNOCEMMENT AVEC LES MOTS): "Ah, les MANIFESTATIONS DE LA MULTIPLICITÉ, TU PEUX VRAIMENT LES VOIR, CE NE SONT QUE DES MOTS", mais maintenant, ça se transforme en :"Keselamaroyot, tu pourris."Et quand le jour se lève enfin, mon âme est brisée en mille morceaux, elle n'est plus qu'une série d'explosions de plus en plus bruyantes et multiples, certaines semblables à de grands ensembles orchestraux, suivies d'éclatements où se mêlent les sons et les lumières aux teintes arc-en-ciel."(je souligne)

 

 

 

 

  "M'man avait raison, cette existence ne pouvait me mener qu'à la folie; maintenant il est trop tard. Que vais-je lui dire ? Elle va être terrifiée"

 

  Il a failli laisser tomber les livres et l'écriture. Il rêve même de fermer sa grande gueule. Au réveil, le calme revient, l'espoir fait oublier la nuit folle. Écrite au futur, la fin est optimiste.... "Je prendrai mon billet et je dirai au revoir à tout le monde, par une journée fleurie d'automne, et je quitterai San Francisco pour retraverser l'Amérique et rentrer chez moi;et tout redeviendra comme au début. une ére d'éternel bonheur commencera. rien ne s'est jamais passé. Même pas ça.(...) Ma mère va m'attendre tout heureuse. Le coin de ma cour où Tyke [ son chat] est enterré sera un nouveau sanctuaire odorant qui rendra ma maison plus accueillante encore. Par les douces nuits de printemps, je resterai dans le jardin, sous les étoiles. Quelque chose de bon va venir de toutes choses. Et un bonheur éternel m'attend. Nul besoin de dire un mot de plus."

 

 

Qui peut y croire?

 

 

 GRANDEUR DE KEROUAC


   Avec honnêteté, comme toujours, Kerouac rapporte des faits, des sensations, des lâchetés, des trahisons, des ratages. Son talent est grand même si certains aspects agacent beaucoup de lecteurs comme parfois une certaine emphase et des excès dans le lyrisme.

   Bien que peu remarquée on doit reconnaître chez lui une puissance satirique qu'il aurait pu cultiver (mais c'est si loin de lui):son portrait de l’Américain moyen en voiture soumis au matriarcat (lui-même en connaissant long sur le sujet) et refusant de le prendre en stop ne manque pas de drôlerie. On comprend l’obsession des langues dans la langue qui trouve une force inouïe dans le poème final. On mesure encore plus l’empire du catholicisme sur ses valeurs minimales: il y a chez lui un puritanisme qui n'arrangera rien à ses options des dernières années. Plus connues sont les évocations des amis et amies qu’il rencontrent à nouveau ou découvre pour la première fois. L'amitié aura été son alcool le plus fort. On retrouve sans surprise Cody/Neal Cassady(Pomeray) largement assagi mais aussi de belles évocations de Ben Fagan (Philip Walen), Joey Rosenberg, et surtout de  Georges Baso, savant boudddhiste devenu tuberculeux, loin de tout...et auquel il adressse un adieu poignant fait de jeux des gestes. On est ému par sa définition de la voix de Billie, on devine sa fascination pour Perry Yturbide l’ange barraqué, le double de Kerouac pour Cody, sorte de force démente qui va et qui est capable de tuer sans effort ni scrupule, amoureux sincère de Billie- image un peu passée de l’idéal de Kerouac.

 

 

   Le grand OUI est désormais rongé par la pulsion de mort. Le paradis n’est pas à Big Sur, le repos n'est pas pour Kerouac. Il n'écoutera pas les conseils de Ferlinghetti.

   Sa récente difficulté à vivre simultanément les possibles, son incapacité  à cohober l'instant et la menace de la chute permanente font de BIG SUR une œuvre-document au lyrisme sombre qui nous éloigne des CLOCHARDS CÉLESTES. Ce n’est pas le plus grand livre de Kerouac mais celui dans lequel le liquide, le mobile qu'il rêvait d'être se solidifient, et se retournent contre lui pour l'éclairer d'autant mieux en tous ses éclats.  

 

 

Rossini, le 22 août 2013

 

 

NOTES

(1) Boue, vase, fange et déchets nous attendent dans le délire qui clôt presque le roman.

 (2) Le premier soir, la mer et son vacarme l'affolent; la nature bucolique espérée prend la forme nocturne du visqueux, des "clapotements dangereux"; il croit percevoir un dragon, découvre des "racines monstrueuses", se soucie d'un relief qu'il nomme Mien-Mo sous l'influence d'un cauchemar.

 

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11 août 2013 7 11 /08 /août /2013 07:34

  "Je voyais bien que le taoïsme de Chang était né du sourire de Kasyapa, cet étudiant insouciant que Bouddha plaça un jour en tête de classe parce que tout en dissertant, lui, le Maître, avait rencontré par hasard le regard du jeune homme en question et surpris sur son visage le sourire du Tao! Dès lors, à quoi bon discourir? Il était clair, à voir ce regard souriant, que Kasyapa avait tout pigé, de A à Z. Bouddha lui tendit la fleur qu'il tenait à la main et lui ordonna de f... le camp de la classe. Ainsi Kasyapa, qui trouvait les Indiens horriblement ennuyeux et dépourvus d'humour, partit pour la Chine avec, pour tout bagage, le sourire du Tao."


  Le Tao-tö King, Héraclite, Pétrarque, Nietzsche, Jolan Chang, Véga... c'est à la rencontre de la rencontre que nous convie ce petit livre. 

Quand il le rédige, Lawrence Durrell a derrière lui la plus grande partie de son œuvre devenue lentement célèbre et il a connu bien des tragédies intimes. Il vit à Sommières et décide de rapporter deux rencontres qui lui permettent de réfléchir à la croyance (dont il craint toujours la pétrification dogmatique) et de penser son époque.

 

Un petit livre des sources, du cercle, de l'immanence.


Au détour de certaines pages et en rapport avec l’objet très mobile de son propos, Lawrence Durrell éprouve le besoin de livrer quelques points de sa biographie cosmopolite. On sait qu’il est né en Inde en 1912, qu’il vécut longtemps à Corfou, travailla en Égypte, s’installa provisoirement à Chypre avant de séjourner en France. Sur le plan religieux, il évoque son séjour chez les jésuites de Darjeeling et son horreur (durable) devant une représentation du Christ meurtri qu’il fallait adorer. Au contraire, dès cet âge de sept ou huit ans, il était fasciné par les lamas tibétains “souriants comme les moines flâneurs de KIM”:il lui fallut beaucoup de temps pour les retrouver, même s’il visita très tôt avec son père des “monastères bouddhistes en fête.” On n’est guère surpris de le voir rappeler sa passion ancienne pour Héraclite et son admiration pour la pensée de Nietzsche. En fin de livre, il publie à nouveau un vieil (et assez ambitieux) article de décembre 1939 qui prouve bien à la fois son attirance pour le Tao et sa résistance à la pensée occidentale (les pré-socratiques exceptés).

 

 

 C'est donc bien fidèle à des intuitions anciennes (1) que Durrell nous rapporte ces deux rencontres qui nous touchent grâce à sa qualité d'évocation et l'aident à cerner, dans la mesure du possible, le taoïsme et ce sourire espiègle qui le définit.

 

Dans la première partie de son essai, Durrell nous raconte la visite de Jolan Chang, un Chinois qui  vécut un temps au Canada et vivait depuis en Suède. Avant de rejoindre Cambridge, ce spécialiste du Tao voulait lui parler de son livre en préparation (2).

 

Les pages qui lui sont consacrées sont allègres et le portrait de ce “sage” chinois est vif, amusant, profond et nous fait “comprendre” le Tao (qui incite à une compréhension autre) dans sa dimension pratique, quotidienne (prendre le train, couper des légumes, parler, plaisanter, aimer). Devant lui, dans sa petite maison, Chang est, si on peut dire pareille énormité, le Tao en personne. Uniquement préoccupé de l’immortalité du vivant, soucieux “d’exploiter au maximum notre vie terrestre de façon à ne rien laisser derrière nous, pas même un soupir”, Chang vit dans la joie de l’économie en tout: de gestes, de paroles et de ...sperme.
 Comme un Occidental (sauf rares exceptions) est toujours au bord du Tao, cette évocation est une belle initiation à une “pratique” qui apparaît tout de même vite normée et hantée par les déviations (jugées sévèrement) sur le plan amoureux. Si on admire la facilité qu’a Durrell de proposer en quelques mots l’unité du Tao (3) et de nous faire saisir en acte l’esthétique qui en découle, on se prend à regretter certaines pages fortement (et curieusement) défensives voire polémiques (il est même question de TEL QUEL !). Finalement, cette partie de l' essai nous rend surtout sensible à l’onde de choc(s) qui secoue l’Occident depuis une cinquantaine d’années.

 

L’autre volet commence par une invitation des Tibétains à fêter la nouvelle année, début février 1975, au château de Plaige, non loin d’Autun. Durrell s’y rend dans des conditions épouvantables (pluies, inondations) et ne manque pas de dire sa détestation de l’évolution des villes comme celle de Lyon. Sa quête spirituelle est autant un désir d’accomplissement qu’un rejet violent du “sybaritisme spirituel de Paris avec ses ennuyeux mystagogues acharnés à affubler les plus simples évidences des noms les plus fantaisistes…”.
 Le grand romancier restitue de beaux moments de ferveurs rituelles comme il raconte plaisamment son départ précipité par des soucis automobiles et ses directions de retour dues aux caprices de la mémoire et de l’inconscient….Véga (l’étoile, mais aussi une amie chère, leur association, avec le risque de tomber sur Chantal de Légume-dédicataire du livre) le guida une fois de plus et, par d’étranges détours, le mena vers la Fontaine de Vaucluse, vers Pétrarque qu’il négligea longtemps. Il aura raconté auparavant, avec une émotion contenue, son voyage vers Orta, son île, ses rivages, pour surprendre Véga et marcher sur les traces de Nietzsche, de Lou et de Zarathoustra. Nietzsche auquel il aurait manqué “l’humour“: "Ce qu’il voulait trouver pour lui-même-il s’était parfaitement rendu compte qu’Héraclite et les anciens Grecs détenaient la clef qu’il cherchait si frénétiquement - c’était le regard, le regard serein du tao qui renferme, en ses profondeurs, tout le sel de l’humour et de l’ironie complice.” Durrell offrant, en passant, sa belle conception de l’Éternel Retour: "Ce qu'il recherchait, cependant, c'était plutôt une espèce de simultanéité éternelle: la présence permanente, éternelle et simultanée de toute chose mortelle, matérielle ou essentielle, intégrée à un ensemble comprenant la totalité du Temps et imprégnant chaque pensée, chaque souffle, tel un Maintenant incandescent!"


Après bien des retrouvailles sur les pas de Nietsche, c’est à Fontaine-de-Vaucluse que Véga et Durrell se dirent un jour adieu (non sans avoir révisé son jugement sur Pétrarque) et, au retour de la région d'Autun, c'est dans la grotte ou presque qu’il conclut son texte en décelant une étrange chaîne de résonances (très intimes) qui le menèrent à sa rédaction. 

 

Un essai aux méandres nécessaires, aux résurgences inévitables:un homme rencontré une fois, au sourire qui engage tout, tout en désengageant; une femme mystérieuse rencontrée souvent; un penseur qui était à l’écoute des pré-socratiques mais avec qui "toute une époque plonge et se perd dans l'abîme sans fond de la matière"; le procès de l’Occident et du concept, l’éloge du silence et de la disponibilité. Une grotte, une eau qui s'écoule, "lustrant son propre écho", un souvenir de Corfou. Le chemin d’une vie.


 

Rossini, le 14 août 2013 


 

 

NOTES


(1) "Son livre [celui de Jolan Chang] avait jeté une sorte de pont entre moi et mes préoccupations de jeune homme qui s'étaient toutes cristallisées autour de la notion de Tao. Il me ramenait tout droit, comme un fil à plomb, vers ce jour lointain où, sur les les rivages bleus de la mer Ionnienne, je m'étais exclamé avec stupéfaction : "mais, Dieu du Ciel, je dois être taoïste!"


(2) Avec le soutien de Joseph Needham, LE TAO DE L'ART D'AIMER sera publié et connaîtra un succès d’estime qui semble se poursuivre encore aujourd’hui.


(3)"Par contre, le mot Tao évoque pour moi différentes attitudes (toute vérité étant relative), un état de disponibilité totale et de total abandon, une conscience totale, exhaustive et sans réserve de cet instant où la certitude pointe le nez, tel un poisson au bout de l'hameçon. C'est alors que l'esprit est en parfait accord avec la grande métaphore du monde-celle du Tao."

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9 août 2013 5 09 /08 /août /2013 11:43

  "Et ces journées "faites de riens", plantées dans des décors d'une frugalité canonique, seraient pour moi la raison suffisante et idéale de mon passage sur Terre."

 

"Nous dépensons notre temps à des riens avec l'impression de flotter sur une noix."

 

 

 

    Une banalité:tout récit de voyage propose un art de voyager et de vivre. C'est le cas de Vincent Hein avec son ARBRE À SINGES qui doit beaucoup aux pays (à leur mode d'être, leur esthétique) où il se promène seul ou en compagnie de Ma Xioameng et du petit Edgar (Corée, Chine, Hong Kong, Kyoto).

 

   Agrémenté de belles citations (autant d'humbles hommages), un carnet de notes.

   Quelques paragraphes par jour, très travaillés.

  Une constante attention aux surprises du soleil, de la lune, du ciel.  

  Des portraits vifs (M. Zhou; Kherlen; l'hôtesse à Tai O), des souvenirs (avec son ami Sylvain; sa visionneuse View-Master; l'origine de son attirance pour l'ailleurs), des rencontres, des découvertes, des déceptions (le palais de la famille Qiao si loin des images du film de Zhang Yimou):des instantanés sans impressionnisme factice ni muflerie de savant auto-proclamé (il se méfie de l’arrogance (française?)). Un constant émerveillement qui se passe de sublime. Un regard sur le commun qui n'a jamais rien de commun.


    Des croquis scrupuleux qui sont d’humbles angles taillés aussi dans la réalité des manières d’accueillir (merveilleux Mongols en leurs immenses yourtes), de manger (sur la presqu'île de Shamian par exemple), de parler (il adore le cantonais), d’échanger (ou pas comme le taxi de Canton): nulle vue surplombante, nulle esbroufe dans son emploi du chinois, aucune prétention socio-ethnographique mais un réel sens de la foule, une grande sensibilité aux mélanges (sa langue se plaît aux heurts des niveaux (le recherché cotoie le cru
)), à l’hétéroclite (l’énumération est sa figure préférée, elle culmine dans une page sur Kyoto), à l’incongru, au cocasse (le temple shinto coincé entre la boutique d'un opticien tendance et celle d'un poseur d'ongles fantaisie), au désordonné plein d'équilibre secret.

 

    Tout est sensation (il nous fait désirer le vent Karaburan), tous les sens sont sollicités dans des lieux qu'on traverserait en aveugle ou en indifférent. Ainsi le bord de l'eau à Tai O.

 

   Aucune idéalisation: quand il y a mauvais goût selon lui, il le dit et il est sévère avec la moderne Pékin comme avec une certaine élite française à Hong Kong. Canton ne lui convient guère. Il ne goûte pas ce qu'on donnait un soir au théâtre Tianqiao. Tel chauffeur de taxi a "quelque chose de violent dans les yeux." Le choix du bus pour aller à Kyoto fut une erreur.

    Il laisse venir les surprises, accueille les pauses, les temps (jamais) morts, il a une passion pour l’estompe et l’évanescent. Ou pour ce qui est dessiné, écrit sur les murs, abandonné aux regards de hasard. Les derniers mots du livre, un proverbe noté au pochoir sur un mur: even monkey fall from trees.

 

   Son temps n'a rien à voir avec les gouttes de secondes qui tombent derrière le réceptionniste de Canton.

 

   Il évite d'écrire sur l'attendu, le déjà-écrit des centaines de fois. Kyoto suggérée, les yeux seulement effleurant.

 

  On peut regretter un recours trop systématique à la personnification et on est étonné par le nombre invraisemblablement élevé de comparaisons. Tout est l'occasion d'un "comme..." et on tombe même sur Gabin ou Tinguely. Mais cette pratique parfois encombrante est plus qu'une pédagogie. Elle rend bien l'unité de sa vision:il cherche à la fois le singulier de chaque apparition (chez Hein, l'adjectif est obsédant, il est le trait du calligraphe) et son appartenance à un ensemble où tout converge, tout concerte.

 

  Un carnet qui doit se lire lentement. Yeux souvent fermés et ouverts sur l'intérieur.

  

 

  Il nous dit le bonheur d'être .

 

 

Rossini, le 11 août 2013

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