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9 décembre 2013 1 09 /12 /décembre /2013 10:18


"J'achèterai tous les chemins de fer et seuls les élèves de 4ème A seront admis à voyager."(page 80)

 

"(...)...tandis que les parapluies me faisaient songer à une forêt de champignons et que je ne cessais de penser aux paragraphes que je n'écrirais jamais. Je trouverai bien un moyen de vous caser dans une nouvelle un de ces jours." (page 193)

 

 

                                              •••



    Reconnu comme un des grands poètes du XXème siècle, Dylan Thomas (1914/1953) a obtenu une large audience avec son texte autobiographique PORTRAIT OF THE ARTIST AS A YOUNG DOG, rédigé à la fin des années 30 et traduit en 1947, dans lequel il évoque son pays de Galles et sa région de Swansee. Des souvenirs émouvants, comiques, nostalgiques qui nous font traverser des milieux très souvent populaires.
 Comme celui d'un célèbre Irlandais, voici "le portrait d'un artiste en jeune homme" mais aussi en jeune chien, en chien fou, courant dans tous les sens, se heurtant au murs réels, symboliques et imaginaires, fougueux et réservé (1). L’enfance comme terreau d’anecdotes: le narrateur situe les épisodes dans les saisons mais ne les date pas, ne dit rien de l'âge du protagoniste que l'on situe pourtant très facilement.

 Un grand livre hanté par l’errance (fût-elle modeste), le repli, les refuges éphémères, l'élan fusionnel provisoire. Ça et là, il est question de noyade, au propre ou au figuré. Et, profondément, de solitude.

 

 

Beaucoup de marches vers la mer, vers l’air pur, la campagne (“ça nettoie la nicotine”), les fermes boueuses, beaucoup d’échappées, de courses parmi les bruyères qui n’excluent pas l’horreur d’y vivre. Beaucoup de marches dans la ville, de nuit ou dans la vacance du samedi. Des pas vers la mort comme ceux de cet étonnant grand-papa Thomas au gilet à gros boutons.
 

 

Un autoportrait éclaté en petits récits où je et il alternent pour dire  l’école, la sortie en groupe, les copains, les coups, les filles, le premier métier de journaliste, l'alcool....

 

Attention toutefois aux titres de ces nouvelles: le fruit dans LES PÊCHES représente une offre qui se veut savoureuse et correspond chez l’hôte à un rejet de dégout;LA MÈRE GARBO désigne une femme qui justement n’a rien à voir avec la star;COQUELUCHE est un pauvre gars victime de la méchanceté de ses “copains”;LE COMPAGNON RÊVÉ est une histoire tragique;JEUX DE MAINS traite aussi bien de coups que de doigts dessinant ou jouant du piano; le BEAU SAMEDI débouche sur une perte irréparable...

 

 

ART DU RÉCIT
 
  Thomas sait nous conter des souvenirs de vie humble à la campagne, des moments heureux de groupes sur des plages. Il dessine souvent des silhouettes étranges qui restent en lisière de notre conscience mais intriguent longtemps notre imagination : ainsi ce puritain chasseur d’amoureux cachés dans la nuit;les troubles passions d'un cousin confit en religion qui pousse une chaire ambulante dans le hangar de la ferme;l’oncle Jim, alcoolo et mangeur de chair animale crue;ces écrivains du vendredi qui ressemblent à des comploteurs et qui rédigent, chacun à sa façon, des chapitres d’un grand roman ambitieux, au moins rival de ceux d’un Balzac ou d’un Dickens traversant méthodiquement toutes les strates de la société. Tant d’autres.

 

 

   Varié dans les registres, son art est fondé aussi sur la surprise, l’orientation inattendue de l'intrigue. De rudes coups de poing peuvent mener à une amitié artistique entre deux adolescents qui se prennent pour des génies en devenir; la marche avec Ray, dionysiaque  au commencement, nous entraîne  au rappel de la mort de son frère Harry qui le hante comme le reste de sa famille assez beckettienne.

 

 

   Thomas sait capter des attitudes étranges. Dans la rue, les grands gestes du père de Dan, que signifient-ils? Qui est Georges Gray le vétérinaire? Pensons au grand-papa Thomas qui  chevauchant la nuit dans son lit se prend pour un conducteur de charrette dans une grande prairie et n'est pas avare de "hue! hue!" tonitruants  et  qui, de jour, se rend richement habillé au (futur) cimetière qui a sa préférence parce qu'il est marin; Mrs Bevan est-elle folle? À quoi correspond la passion de ces deux êtres qui passent leurs nuit à demeurer sous les arches d’un pont  COMME DES PETITS CHIENS ? La réponse en renouvelle l'étrangeté. On admire en outre une vision qui métamorphose les  moindres faits, les lieux les plus insignifiants: par exemple  chaque marche d'un escalier aura un son propre ; ou bien la fumée d'un train devient "dépouilles d'ailes et carcasses d'oiseaux noirs comme des tunnels qui se dispersaient nonchalamment." Nous retient aussi la puissance évocatrice de ses énumérations et de ses accumulations hétéroclites et grouillantes (merveilleuse confession évitée à son cousin dans LES PÊCHES).


 

DES JOIES, DES ASPIRATIONS

 

  Marcher, chanter, gambader, se battre, tanguer, patauger. Réciter, déclamer.

 

  Ce qui frappe le plus le lecteur ce sont des manifestations de joie, des jubilations éphémères qui prennent sous la plume de Thomas une densité et une intensité inouïes. L'arrivée de la neige pour un enfant, la flânerie urbaine et nocturne, le simple séjour au bord de la mer, l'effet de la boisson, le bonheur d'écrire et de dire ses poèmes. Rien ne dure mais on se dit que tout compte comme cette fraternité d'un jour de Dylan aux côtés de Jack dans une ravine à l'occasion d'un jeu avec Peaux-Rouges. Il avoue alors :"(...) je sentais tout autour de moi la frénésie de mon jeune corps, les éraflures sur mes genoux pliés, le martèlement de mon cœur, la vaste et profonde fournaise entre mes jambes, le picotement de la sueur dans mes mains, les tunnels creusant dans mes oreilles jusqu'au tympan, les petites boules de crasse entre mes orteils, mes yeux dans leurs orbites, le bâillon sur ma voix, le galop de mon sang, le tourbillon intérieur de ma mémoire qui sautait, nageait, s'apprêtait à bondir. C'est là, en ce crépusculaire jeu de Peaux-Rouges, que je pris conscience de moi-même, au centre précis d'une histoire vivante et que mon corps devint pour moi une aventure et un baptème." On devine chez Thomas une rage, une énergie, même dans une sordide cabaret, bouge à whisky et claque miteux. De façon contradictoire et souvent en peu de lignes  (un mot suffit dans LE COMPAGNON RÊVÉ), il exprime ses joies du partage, ses désirs de communion avec des camarades d'un jour ou d'une semaine (il y a dans ces pages des utopies proches ou accomplies (2)), il peut dire comme son ami pathétique "la vie est belle" tout en nous prouvant sa solitude absolue comme Ray son copain voit vite partout le corps de son frère mourant: "Les jambes écartées, une main sur la hanche, de l'autre abritant mes yeux contre la lumière comme fait sir Raleigh sur une image, j'avais cette sensation de solitude que j'éprouve pendant la seconde d'angoisse épileptique qui précède un sommeil hanté de cauchemars, tandis que les jambes s'allongent et se ramifient dans la nuit comme des branches et que le martèlement du cœur reveille les voisins de la pièce aux cloisons élastiques, balayée par l'ouragan de mon souffle."(3) Ailleurs il dira à un chien qu'il est son seul ami. Malgré l'auto-dérision, on comprend pourquoi l'enfant poète rêvait de faire visiter sa chambre qui n'était fréquentée que par sa mère.

 

 

DIRE, ÉCRIRE

 

  Thomas ne laisse pas de doute sur sa passion précoce pour l'écriture:il avait des cahiers de classe couverts de poèmes. Sa chambre était ornée de portraits de Shakespeare et Robert Browning, entre autres. Il glisse parfois de petites notations sur l’écriture.  Bon pasticheur (on le soupçonne souvent),  satiriste capable de scènes comiques (la scène du parapluie), il se moque des "écrivains" aux ambitions démesurément réalistes ("l'homme de tous les jours fournit un thème d'étude aussi passionnant que les poètes névrosés de Bloomsbury.") et aux folles vertus classificatoires dans les RIVERAINS (il se présente comme le jeune Thomas promis à la collaboration dans des journaux, sans le sou et nourrissant le vague espoir de se faire entretenir par les femmes...);  il récite ses vers en présence de la famille et des invités des parents de son nouvel ami. Il déchire un bout de poème, au petit matin d'une nuit de désespoir bien romantique. Narquois autocritique, il met en cause l' écrit que nous lisons en le soumettant à son chef dans le journal local. Il laisse même entendre avec quelle négligente insouciance il écrit une nouvelle (LA MÈRE GARBO). Mais on comprend que dès l'adolescence il aime se réciter ses poèmes et écouter sa voix qui "résonnait comme celle d'un étranger dans l'Avenue du Parc". Dédoublement qui fait entendre le PSAUME DU BRIN D'HERBE où il est déjà question de solitude....L'écoute de l'autre, son écoute de lui-même comme autre font partie d'une évidente sortie du temps de mort. Comme en font partie les instants précaires qu'il nous offre en ce beau livre.

 

 

  Le dernier récit est un point d'orgue hautement symbolique. L'innocence est perdue dans un labyrinthe. Comme si le héros, plus que chien, était à lui-même son propre minotaure.


 

Rossini, le 12 décembre 2013


 

NOTES:

 

(1) Un chien borgne dans la première nouvelle rapporte au jeune héros... un soulier de vagabond....

 

(2) "Il me sembla que j'aurais pu m'installer pour toujours dans cette pièce où j'aurais écrit, boxé, renversé de l'encre, invité mes amis à pique-niquer après minuit avec des babas au rhum de chez Walter, des charlottes russes de chez Eynon et des bouteilles de Cydrax et de Vino."

 

(3) La puissance métamorphique de Thomas se dit en quelques mots comme ici. Ailleurs, dans LES RIVERAINS, le jeune Thomas se voit reproché par ses compagnons de roman sa tendance au fantastique....

 


    

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1 décembre 2013 7 01 /12 /décembre /2013 06:28


"Je bois à la boue, dit l'un des Australiens. La guerre finira quand tout le monde sera noyé dans la boue."(1)

 

                                   ***

 

"Oh! c'est une honte...J'ai honte d'être un homme. Oh! quelle honte, quelle honte..."            

 

                                   ***

 

 



    Des routes saccagées, des pas, des piétinements sous la pluie, dans la boue. Du gluant, du collant, du poisseux. Du noir, du gris mais aussi de beaux verts. Des camions retournés, des ambulances, des animaux crévés, des troupes anonymes qui cheminent parmi les ornières; des obus qui trouent l'air; des corps sanguinolents; des abris souvent menacés. Des marches vers les tranchées.

 

  Une obsession : les gaz.

 

  De la boue partout. Qui étouffe, qui pue, qui emplâtre, qui défigure, qui anonymise.

 

  Vers Erize-la-petite et Erize-la-grande, en 1917.

 

 

    À bord du paquebot de retour, John Dos Passos écrivit INITIATION D’UN HOMME : 1917 (ONE MAN'S INITIATION:1917), publié en 1920 (notre traduction est celle de 1925 - le futur grand écrivain a alors 22 ans), bien avant ses œuvres monumentales.

 



 
  Centré sur les découvertes et les conversations de Martin Howe et Tom Randolph,
ce roman est étonnant pour bien des raisons. Sa brièveté n’est pas la moindre. On aura rarement fait plus court sur cette première guerre mondiale. Le double du narrateur, ambulancier de l’armée américaine est comme de passage dans la guerre qui inspira de grands et longs romans: on le voit débarquer d’un paquebot, remonter à des postes plus proches des champs de bataille, revenir dans un Paris nocturne et noctambule, repartir près du front, échapper à un réel danger, dormir dans une ferme à l’écart des obus et où il fait bon vivre…, dialoguer politiquement avec des Français qui périront peu de jours après.


  Autre point formel : le texte est bâti sur de nombreux mais brefs aperçus descriptifs (la préface de 68 y insiste bien : il voulait assister au "spectacle" de la guerre) et de fréquents dialogues. Ces derniers permettent au narrateur de donner une quantité de points de vue qui expriment par éclats les grandes ou les modestes aspirations de chacun, le bellicisme haineux de quelques-uns, le pacifisme de beaucoup, le cynisme de certains, les fantasmes d’un grand nombre, les remises en cause de la propagande par tous. En de micro-récits, des soldats, des gradés, des médecins, de vieilles gens du cru, des cabaretiers, des étrangers (Anglais, Australiens) en goguettes, un Gascon sympathique, un major et un aumônier, un boulanger, bien d'autres, tous donnent, en passant, un avis, expriment un souhait ou un désir et c’est au lecteur de fournir un arrière-plan idéologique à ce qui paraît être mis sur un même plan. En nappes fugaces de dialogues, il est question du vin, des femmes, de la mort, du bien-vivre, de la culpabilité ressentie dans la mise à mort d’un ennemi qu’on devine frère.
Il est vrai que le récit s’infléchit et que sa dimension argumentative devient plus marquée vers la fin. Les dialogues sont nettement plus fournis, surtout au chapitre IX, le plus politique, dans lequel retentissent, outre l'allégorie du jeu de dé pour exprimer l'absurde et quelques échanges théologiques, un examen critique de la position américaine, la mise en cause du pillage capitaliste et un émouvant rêve de révolution généreuse qui naîtrait après la guerre. Dans ses préfaces largement postérieures, Dos Passos revient souvent sur ces moments de son texte.

Il n’y a rien d’épique dans ces pages où quelques faux héros apparaissent, où il est question des embusqués, où, surtout, naissent des sourires incompréhensibles aux visages des blessés et des ronflements sous les masques à gaz: ce sont de petites touches, des éclats plutôt, d’un réel fractionné où dominent l’angoisse du gaz et, pour les plus chanceux ou les planqués, la saveur du champagne…. Ce qui n’élimine pas l’héroïsme silencieux des voués à la mort consciente. Aucune considération militaire tactique précise, aucune actualité vraiment précise, aucun renvoi à un combat connu. Des rumeurs, des constats, des annonces incertaines (2). Des faits captés, encore rouges dans la mémoire, restitués sans pathos (hormis une fois), montrés en une construction qui sait ne pas être lourde. On ne peut oublier la réflexion sur la mise à mort d’un ennemi quand la baïonnette enfoncée dans la chair est aussi un
problème technique....


   Ce qui frappe le plus, outre la culture déjà prodigieuse de Dos Passos:dans un tel contexte martial, une esthétisation, une (étouffante) suresthétisation des procédés descriptifs. En effet les sensations sont exacerbées (les odeurs récurrentes (3) comme les odeurs mêlées qui augmentent la répugnance; les bruits, les variations subtiles dans les sons; l’infini nuancier des couleurs qui aurait ravi Huysmans-celles du sang sont privilégiées) et nombreux sont les effets de rupture entre, par exemple, le chant d'un oiseau et le retentissement d'un obus; entre l'irrespirable gaz sauvage et le soudain air pur; mais le fait vraiment étonnant réside dans le lexique et le style du narrateur: il utilise très souvent des mots rares (musiquer, s’obliquer, tant d'autres; il adore cribler), des images inattendues dans ce contexte: il animalise fréquemment les armes de destruction; il a un faible pour le registre fantastique. Il y a du raffiné dans l'horreur, du sophistiqué dans le répugnant. Il n’y a pas (ou alors très peu
, au chapitre VI) esthétisation du combat comme chez d’autres écrivains de cette guerre mais une attention au décor, aux détails qui rend assez grande la distance prise envers les faits et les événements avant que ne perce tardivement un sentiment de révolte et une vraie empathie envers un mourant. Le narrateur travaille sur le motif, quel qu'il soit, sans fermer les yeux et sans choisir l'expressionnisme....La rage est contenue, diffractée.

 

 

  Parfaitement composé, ce livre mène à l'explosion d'illusions qui a été préparée par l’épisode de l’abbaye (cet îlot de beauté et d’éternité,  détruit car il était devenu cachette pour munitions) et par l'inoubliable allégorie du Crucifix aux barbelés, à la face tombée dans la boue.


 

                   "Je veux m'initier à tous les cercles de l'enfer."

 

 

   Moins ambitieux que ses grandes trilogies, L'INITIATION D'UN HOMME: 1917 constitue bien une initiation à la véritable raison de l’engagement américain, aux masques de l'idéalisme, aux paradoxes de la guerre ("nous sommes plus près des Allemands que de qui que ce soit"), à la camaraderie aussi éphémère qu'intense, à la nécessaire frivolité, aux pouvoirs matraqueurs de la presse bourreuse de crânes, à l’horreur, à la couleur du sang humain des blessés, à l’ennui, à l’attente vide, aux désillusions, à l’empathie, à la mort qui rôde, qui pénètre les esprits, à la mort en direct.

  
 L’abbaye fut une leçon pour Dos Passos: on n’échappe pas au nouveau Temps, celui de la mobilisation générale.



Rossini, le 5 décembre 2013



NOTES
 

 

(1) Aucun rapport? O. Welles a filmé génialement la boue dans son FALSTAFF. Il faut toujours saluer les génies.

 

(2) Sa préface est beaucoup plus précise quand il parle de lui.

 

(3) On admire de simples phrases sur l’odeur de la misère et celle de l’ennemi. À un moment il est dit que "l'odeur de sang et d'ordure lui torture l'odorat."

 

 

 

 

 

 

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17 novembre 2013 7 17 /11 /novembre /2013 06:23

     

  "Outre les livres, il y avait un volant avec une seule plume, une grande photo représentant une musique militaire, un échiquier fendu et d'autres objets aussi peu amusants." (j'ai souligné) (p.26)

                                  ***

 

  "En voilà un benêt, en voilà un phénomène!" (p241)

                                  ***

 

  "(...)-car dans l'univers des échecs le temps est inexorable-"(p.153)

 

 

                                                                 ***
  
          Dans le monde des échecs on baptise traditionnellement du nom de son inventeur une ouverture originale, une combinaison élégante (1). Nabokov donna comme titre à son roman LA DÉFENSE LOUJINE: cette défense devenue célèbre concerne moins une défense échiquéenne qu’une défense vitale contre l'inéluctable combinaison d'un destin.
 C’est à Berlin, en 1930, que Nabokov finit de rédiger ce livre commencé au Boulou (dans les Pyrenées) où il chassait le papillon.

 

  Voilà le roman des échecs si l'on considère qu'ils sont un monde où tout est pris dans un réseau de sens, de calculs et que ce texte impose au lecteur un monde saturé de sens et exige mémoire, attention, calcul, anticipation... Un roman à lire comme une longue partie. Il commence presque par le mot ...ajournement....

 

 

    OUVERTURE/ FIN DE PARTIE.

  Nabokov se plaît à le souligner dans sa préface: la composition du roman suit la logique savante d'un combat sur 64 cases. Pour en prendre la mesure, il suffit de relire les premiers chapitres, une fois achevé le roman. Quelques éléments du début de l'aventure s'imposent alors comme dans un puzzle (jeu présent aussi dans ces pages). Dans l'arrachement au bonheur de l'enfance, on repèrera qu'il est fait allusion à des problèmes de dents, à un jeu de marionnettes, au chemin de fer, à une vie quotidienne (déjà) hantée par la répétition ; on comprendra plus tard qu'un mauvais traitement sur un pont (2) verra l'origine lointaine de la défense Loujine et si, à la fin du récit, le héros franchit une fenêtre fatale c'est une réponse à une autre fuite initiale et au franchissement d'une première fenêtre mais pour entrer dans un monde heureux alors. Dans les deux cas, un petit groupe de personnes cherchait à rattraper le héros.

 


   LOUJINE  "Son nom rime avec "illusion" (ndt: le mot anglais)quand il est prononcé d'une voix assez pâteuse pour que le son "ou" devienne plus grave et proche du "ou" long."

  Quand il a trente ans environ, Loujine paraît sale, mal rasé, corpulent, sombre, voûté, mou, appuyé sur une canne, au pas traînant et pesant, au sourire en biais, au regard fou, à la bouche entrouverte, aux grosses lèvres, au nez mélancolique, à la mèche brune collée à son front toujours moite. À la mère de la jeune fille russe qui l'épousera il paraît anormal, morne, dangereux et doublé d’un goujat.

  Loujine : un corps pesant, soumis aux lois de la matière. Une tête grosse et lourde. Un cerveau qui dispense parfois d'avoir à assumer ce corps. 

  Loujine : un être qui "ne s'apercevait de son existence qu'à de rares moments."

  Toutefois n'oublions pas l'ouverture tout en douceur: un corps ayant connu les plaisirs des sensations premières qui renaîtront très (trop) tard.


 

       LA PARTIE DE LOUJINE - double, évidemment

 

  Loujine fils est né dans une famille d’une lointaine aristocratie petersbourgeoise. Faible et nerveux, capricieux dans ses premières années, sujet à des délires, élevé dans un château, il lui faut un jour quitter la campagne et sa vie heureuse pour rejoindre l’école où il passe assez vite pour un esprit lent et devient la risée (la victime) de tous.
 

  Un jour, par hasard (il n’y a de hasard ni aux échecs ni dans un roman de Nabokov), il découvre sa vocation : il joue aux échecs et les adversaires qu’on lui oppose ne résistent pas longtemps et disent leur admiration. Ils lui prédisent même un grand avenir. Bien que fragile mentalement et soigné par des séjours dans des villes d’eaux, il va connaître une brillante carrière de joueur au génie précoce et au jeu longtemps surprenant, carrière menée avec habileté par un impresario nommé Valentinov(3) qui comprit que son protégé aurait du mal à développer son don au moment de l’entrée dans le monde adulte et le traita comme un monstre de foire auquel il n’apprit jamais la vie et surtout pas la sexualité. En effet quelque chose l’empêchait d’être le plus grand: il jouait beaucoup en aveugle, s’épuisait mentalement et psychiquement et ne vivait que pour les échecs qui quadrillaient son rapport au monde (4). Au moment de la mort de son père (il n’alla pas à son enterrement et quand il se rendit au cimetière il ne trouva pas la tombe...), son but était de vaincre au tournoi de Berlin en combattant Turati, joueur au style proche du sien mais qui le dépassait en audace.

  Étrange phénomène en effet : devenu adulte, il obtint la réputation de joueur prudent. Indiscutablement téméraire dans ses préparations, il était devenu timoré dans son jeu. Il n’avançait plus ou guère. Il sentait son cerveau se durcir.
  Se reposant dans une ville d’eaux qu’il avait jadis fréquentée avec son père, il fit la rencontre d’une jeune fille de milieu aisé, elle aussi  Russe exilée. Attirée par sa faiblesse, elle tombe amoureuse de lui: son amour doit beaucoup à la pitié.
  Au tournoi de Berlin, il vainc facilement quelques adversaires moins forts que lui, s’impose dans des parties devenues immortelles par leur implacable logique et livre un match grandiose contre Turati mais connaît en pleine partie une grave crise. Une convalescence s’impose. Celle qui devient sa femme s’emploie à le distraire et à l’éloigner des échecs par tous les moyens. Des "hasards" encore le rapprochent de son jeu et de son emprise : il cherche à lui résister et à cacher à son entourage le retour de ce qui est sa tentation vertigineuse. Il doit alors lutter contre la folie, contre cet échiquier qui cherche à l’aspirer définitivement. Loujine doit se défendre contre une sorte de monde idéal platonicien.


Loujine vs Loujine,

 

Loujine vs les échecs.

 

Loujine qui, enfant, "s'enveloppait dans un plaid tigré pour figurer un roi."


 

       Telle est l’intrigue du roman et tel est son "héros". Nabokov nous offre un récit biographique avec des accélérations, des prolepses, des analepses, quelques sommaires et une ironie souvent indulgente:un récit tout en indices, tout en préparation. Une frise aux multiples courbes qui vues ensemble mènent tout droit à une fin tragique. Le narrateur en sait bien plus que le personnage dont l’innocence et le génie malade font la grandeur.

 

LA DÉFENSE LOUJINE

 

  On l'a compris : de façon très classique,  Nabokov a choisi de traiter la folie d'un joueur victime de dédoublement (5) et de paranoïa (des fantômes rôdent), tenté de vivre dans le seul royaume des chiffres, des lignes et de l'immatériel mais qui fera tout pour lui échapper. Ceci posé, la psychiatrie ne l'intéresse pas outre mesure mais tout de même plus qu'il ne le dit dans sa préface à l'édition américaine: on sait son horreur de Freud et de la "délégation autrichienne" et on comprend qu'il veut écarter une lecture biographique simpliste. Pourtant on observera que l'entrée de l'enfant Loujine dans l'univers des échecs est liée dès le début à un curieux contexte d'adultère: la conversation du violoniste au téléphone, le vieillard qui fréquente la tante et surtout le père qui couche avec cette sœur de sa femme - le père qui, un certain jour, chassa son fils de la pièce où il se trouvait. Ce père écrivain médiocre n'est pas sans retenir le lecteur tout comme la figure du Moujik (qui hanta les cauchemars (6) du génie des échecs) ou celle de Valentinov l'impresario: il est tout de même question d'amour laissé vacant. Mais Nabokov ne s'intéresse pas au diagnostic : son dessein est essentiellement de construire une œuvre fondée sur ce diagnostic. La forme seule (ou presque) le retient.


Grossièrement résumé, le roman offre une ouverture dont on comprend la virtuosité après coup (la méditation de Loujine enfant sur les lignes géométriques est décisive) : on admire les linéaments préparatifs pour arriver à la cristallisation sur le jeu d'échecs; nous suivons alors un emballement réjouissant malgré des signes inquiétants; un danger éclate au milieu du roman; une tentative de défense s'installe avec la protection de la jeune femme; puis c'est le finale tragique.

 

Jusque dans l'extême détail, la lecture révéle que le récit est strictement composé (la moindre courbe est un coup qui prendra place dans un calcul finalement droit comme les inductions de  Sherlock Holmes qu'adorait le jeune Loujine) et que Nabokov se plaît à nouer toutes sortes de motifs qui créent la partie pour laquelle Loujine n'aura pas de défense suffisante. Ainsi les motifs de la musique (tout part d'une comparaison entre musique et échecs), de l'enterré (le jeu d'échecs ou le Père), du noir et du blanc, de l'obsédant azur et combien d'autres ! Un des thèmes majeurs, largement souligné par Nabokov lui-même, est celui de la Répétition (7). Répétition des parties, des crises (celle de l'enfance, celle du match contre Turati), des séjours dans la ville d'eaux, répétitions de certains gestes (les poches de Loujine) et de certains rêves, répétitions des indices d'une superposition des noirs et blancs dans l'univers quotidien, d'une quête d'un château semblable à celui de l'enfance (mais il est alors à Berlin), répétition des tentations (qui vont crescendo) de retour aux échecs.

 

 La virtuosité de Nabokov est en même temps dans la composition (Freud et sa délégation auraient suivi un peu le trajet de la canne de Loujine) et dans l'expression de la folie.
 Comme l’échiquier oublié dans les combles du château paternel, Loujine est coupé en deux (il est case blanche et case noire) parce qu’il fait face à deux mondes. L’un est imparfait, impur, l’autre "beau, clair, fertile en aventures et obéissant à sa volonté".
 Le vrai combat et la vraie défense se situent dans la résistance à l’aspiration qu’exercent les échecs :”cependant les échecs étaient sans pitié, il était leur prisonnier et aspiré par eux. Horreur, mais aussi harmonie suprême: qu’y avait-il au monde en dehors des échecs? Le brouillard, l’inconnu, le non-être”. Nabokov souligne l’ambivalence de la tension qui oriente vers les échecs (échiquier jungle, échiquier paradis): leur univers "idéal" se cache dans le moindre objet, se superpose au monde quotidien et peut accueillir Loujine en le faisant entrer comme pièce  dans une partie. C'est précisément cette situation qu’il veut refuser et qui constitue la défense Loujine...

 
 

  "LA DÉFENSE NABOKOV" (Sollers (8))

 

   Si le double exil de Loujine a pu être traité aisément par Nabokov, ce roman est avant tout une proposition artistique de plus jointe à toutes celles de son œuvre. Que de pousse-au-sui-mat dans son existence! On devine un peu quelles furent ses parades. Les papillons, l'humour, l’ironie indulgente (Loujine est de la famille de Pnine), amère ou cruelle (ici, comme ailleurs, les émigrés russes et la bureaucratie soviétique), le style (les images mémorables, l’art de montrer les mouvements entrant dans le champ d’un regard (sa signature (9)), la question du goût, dans ses cours, dans ses préfaces (des rejets vigoureux, des formules assassines), dans son art (le jeu avec le codé, la tradition du roman - pensons à la satire de certains romanciers ressemblant au père de Loujine...).

 

 

 

 Pauvre Loujine, mystérieux Loujine... Riche et énigmatique Nabokov aux  défenses si précieuses.

 

 

Rossini le 21 novembre 2013

 

NOTES


(1) Nommer, donner un nom est le premier événement narré du roman. On ne connaîtra le prénom de Loujine qu'à l'avant dernière phrase du roman.  La "délégation autrichienne" peut saluer le génie de Nabokov....


(2) Le motif du pont est un des plus discrets mais aussi un des plus significatifs:bien plus loin, dans une errance de Loujine à Berlin nous rencontrons un autre pont avec des femmes nues et gigantesques sous la pluie - avant un autre petit pont étroit et paisible.


(3) Valentino(v) finira dans le cinéma....Tout est bon pour railler le prétendu réalisme.

 

(4) Encore enfant: "Une ombre noire et triangulaire tombait de la véranda sur le sable violemment éclairé. L'allée était toute tachetée de soleil, et ces taches, si l'on plissait les yeux, prenaient l'aspect de cases régulières noires et blanches. Sous le banc, l'ombre nette dessinait une grille. Les poteaux de pierre surmontés d'urnes et disposés aux quatre coins de la pelouse semblaient se menacer d'une extrémité à l'autre de chaque diagonale. Des hirondelles planaient, et leur vol rappelaient le mouvement de ciseaux découpant prestement quelque chose."

 

(5) "Il y avait en lui deux hommes, dont l'un dormait, épuisé et comme dispersé à travers la pièce, tandis que l'autre, transformé en échiquier, continuait de veiller, incapable de se fondre avec son bienheureux double. Mais ce qui était pire encore, c'est qu'après chaque séance de tournoi, il lui était de plus en plus difficile de se dégager du monde des échecs, si bien qu'en plein jour, il ressentait un pénible dédoublement."

 

(6) Ce moujik du moulin, avec sa barbe noire, qui le jour de l'arrachement au château de l'enfance "le porta du grenier à la voiture"....

 

(7) Dans un rêve, Loujine est transporté en Russie où il n'est pas revenu depuis longtemps : "Ce phénomène l'amusait surtout comme la répétition ingénieuse d'une certaine idée - comme il arrive, dans le jeu réel, que se répète sur l'échiquier, en une variante originale, une combinaison connue depuis longtemps, mais qu'on ne trouve que dans les problèmes d'échecs." 

 

(8) On se reportera à son lumineux article intitulé ainsi dans LA GUERRE DU GOÛT.

 

(9) La première parmi des dizaines : "(...) et il regardait la route, les troncs épais des bouleaux qui se laissaient dépasser et tournaient sur eux-mêmes, tout au long du du fossé où s'entassaient leurs feuilles." Ou encore: "Il partit néanmoins le lendemain matin, et son fils, qui était au jardin, vit passer le buste du cocher et le chapeau de son père au-dessus de la rangée dentelée de petits sapins qui séparaient le jardin de la route."

 

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4 novembre 2013 1 04 /11 /novembre /2013 08:00

                                                  LE SERRÉ ET LE VAGUE

 

 

   "FALLAIT-IL VRAIMENT CONTINUER À JOUER EN DE TELLES EXTRÉMITÉS? ME DEMANDAI-JE, NAVRÉ POUR LE MAÎTRE. S'AGISSAIT-IL ENCORE, LÀ, DE CE QU'ON APPELLE LE GO? à L'APPROCHE DE LA MORT, LE ROMANCIER NAOKI SANJUGO AVAIT ÉCRIT UNE ŒUVRE ÉTRANGE, DU MOINS POUR LUI: UNE NOUVELLE AUTOBIOGRAPHIQUE INTITULÉE MOI IL Y DISAIT ENVIER LES JOUEURS DE GO:"SI L'ON DÉCIDE QUE LE GO N'A PAS DE VALEUR, ALORS IL EN EST TOTALEMENT DÉPOURVU, MAIS SI L'ON DÉCIDE DE LUI EN ATTRIBUER, C'EST ALORS UN OBJET DE VALEUR ABSOLUE."

 

 

            Un Maître incontesté du jeu de Go décide de livrer son dernier tournoi. Tout le monde s'attend à un certain type de match : "le heurt de la puissance contre la puissance, de l'éclat contre l'éclat, et un damier qui finirait par un imbroglio magnifique." Rien de tel n'aura lieu : "on ne peut imaginer d'espoirs plus radicalement déçus."

 

             Un seul mot s'impose aux commentateurs:un jeu incroyablement "serré". Rien de théâtral.


                Autant lever rapidement une objection bien légitime : LE MAÎTRE OU LE TOURNOI DE GO (publié par fragments puis édité en 1954) peut-il décourager qui n'est pas initié à ce jeu venu de Chine et remodelé par le Japon? S'il est indéniable que la connaissance des règles et des stratégies ne peuvent que renforcer le plaisir de lecture; s’il est certain aussi que la durée d’un match (ici, des mois pour une seule partie) ou la façon de parler (de murmurer pendant certains coups voire de chanter ou de manger des glaces) pendant l’échange ou encore que les pauses entre les coups scellés ont de quoi étonner ceux qui sont plutôt amateurs d’échecs (on imagine mal Bobby Fisher (ou G. Kasparov) jouer à d’autres jeux avec son adversaire (billard, majhong, échecs, échecs orientaux etc.) pendant les jours de repos,
néanmoins, le roman de Kawabata contient tellement de richesses qu'il est lisible même par ceux qui, comme nous, ne savent pas déchiffrer les diagrammes des parties qui accompagnent sa prose (1). 

 


  UNE CHRONIQUE

  En 1938, de juin à décembre, avec une interruption de trois mois, un Maître de soixante-quatre ans (un mètre cinquante, trente trois kilos), LE Maître invincible Honimbo Sushei remettait en jeu son “titre”. Il l’avait déjà fait en 1926 puis en 1930. Ce tournoi (devenu historique) durera six mois et aura lieu en différents endroits pour des raisons variées (Tokyo, Hakoné, Ito). Son adversaire se nommait Otaké, septième dan. Cette partie a donc eu réellement  lieu.

  Kawabata (ici sous le nom d’Uragami) a assisté à l'affrontement pour le compte du journal Tokyo Nichinichi Shinbun et, tout en reconnaissant des oublis, il s’est appuyé sur ses articles et sur ses notes pour écrire ce roman (on notera que le style d'Uragami tel que nous le lisons dans l'extrait de son article qu'il nous livre n'est pas celui du roman...). Durant les pauses, il voyageait beaucoup et longtemps dans le reste du Japon mais ne manqua aucune session. Cependant sa restitution est loin d’être chronologique (nous sommes bien dans un roman-le roman du Go) et elle obéit à des ruptures importantes et à une logique artistique. Le récit va et vient dans le temps: commençant par la mort du Maître et la fin de la partie, il consacre quelques pages à l’histoire du jeu, revient sur le tournoi de qualification, propose les commentaires d’après-match au milieu de son récit, étudie à nouveau les possibles raisons de la défaite du Maître…. Même s’il parvient à recréer des tensions inouïes à des moments-clés, on comprend que le suspens n’est pas son but  esthétique.

 

  On notera ici et là dans le cours du roman quelques allusions  discrètes à des écrivains présents ou non sur "le champ de bataille". Quelques mots du narrateur saluent le romancier Naoki. La scène d'ouverture conjoint significativement écrivains et joueurs de go auxquels on doit rendre un hommage égal.

 

 

LE NARRATEUR 


    Témoin privilégié, il était un des mieux à même de raconter cette rencontre historique. D’autant que sans être un grand joueur (il avoue ne pas avoir compris l'attaque des noirs mais il n'était pas le seul) et malgré ses dénégations, il prouve souvent sa compétence et que, de toute façon,
sur des points décisifs de la partie, il sollicite bien des avis de grands maîtres (comme on dirait dans le milieu des échecs ; ainsi consulte-t-il Go Sei-gen, un rival du Maître). Mais il est vrai aussi que la dimension humaine de l’affrontement a joué un grand rôle: ses lecteurs attendaient plus une analyse des joueurs que du jeu. Grâce à lui, nous avons les deux.


  Le décor est loin d’être indifférent : comme Kawabata dans ses autres œuvres, le narrateur est par instant attentif aux bruits, à la lumière (la photo du mort, à l'ouverture, est paradigmatique), à la végétation, à quelques animaux, à l’eau. Ce n'est pas un hasard si nous apprenons qu'un des murs de la salle de jeu "s'ornait d'une calligraphie bien encadrée de Hampo :"Ma vie, un détail dans le paysage."(je souligne) La nature, plus qu’un environnement convenu ou une pause dans le récit est une question centrale. Quand il s’agit de parler du Maître, le mot naturel (si délicat à définir, si abyssal) n’est jamais loin. Et le fameux coup Noir 121 sera même jugé un temps contre nature!

 

 Pour forcément le fréquenter malgré ses voyages, Uragami connaît assez bien l’entourage des joueurs: il parle souvent des familles des deux combattants (il aperçoit les épouses, dit quelques mots des enfants d’Otaké).
 Avec finesse, il sait aussi évoquer l’environnement trouble de la compétition, en particulier la pression des journaux qui ont établi des règles qui ne conviennent pas toujours et qui veulent maintenir l’attention du lecteur et augmenter les ventes ("Pourtant, le journal, organisateur du tournoit, voulait à tout prix qu'il continue. Le compte rendu, qui paraissait en feuilleton, avait un grand retentissement.")

 

 Cette  partie mémorable aura multiplié les différends extérieurs au jeu qui n'auront pas été sans effet sur lui. On peut parler de match dans le match et le prestige et l’âge du Maître le servent incontestablement. Bien des aspects de subtile diplomatie surgissent au moment de sa maladie en août. Plus tard, en novembre, il fallut encore durement négocier pour réduire le temps des intersessions. Les médiations sont rapportées fidèlement: celle de la femme d’Otaké comme celle du narrateur qui débloqua ce qui aurait pu être une crise en novembre.

 

  Sur l’évolution de la partie elle-même on ne peut rêver plus méticuleux sur les dates et la durée exacte des coups (2). On devine qu’une erreur de sa part serait une faute, pire, un sacrilège. Plus étonnant: il laisse passer quelques rumeurs souvent malveillantes (vite balayées mais pourquoi dans ce cas les restituer? nous y reviendrons) et, surtout il répète textuellement les confidences des joueurs, en particulier celles très accusatrices du Maître (il parla de malhonnêteté) qui pourtant ne manifeste rien en public, dans le cours du jeu.

 

  Jouant sur les distorsions du temps de sa chronique, le narrateur parvient à la fois à se remettre dans la conscience du moment (par exemple, son inquiétude devant les maux du maître ou l’accélération vers la fin, la surprise de Noir 121) et revient à plusieurs reprises, (on peut parler d'obsession) sur le coup fatal (au) Blanc 130, joué "distraitement".

 

 

    On devine toutefois qu'au-delà des faits de jeu, le narrateur a principiellement le souci du Jeu et de ses vrais enjeux.

 

 

 

 

UNE INTERPRÉTATION - "la tradition du Go considéré comme une voie de la vie et de l'art"

 

 

 

   Beaucoup de réflexions du narrateur engagent une interprétation  vite transparente. Dans son corps, dans sa parole, dans ses silences, dans son style, le Maître incarne un noble passé, un moment du jeu et, pour le dire trop globalement, une idéologie.  Certains passages ne laissent pas de doute : ”Le Maître, pendant son dernier tournoi, ne fut-il pas victime d’un certain rationalisme moderne attaché à des prescriptions tatillonnes mais ignorant tout de l’esthétique du Go? d’un rationalisme ignorant le respect dû aux anciens, les égards que se doivent les hommes? De la voie de Go, la beauté du Japon, de l’Orient à fui(3). Seules y règnent la science et la loi. L’avancement de dan en dan, déterminant dans la vie du joueur, devient un système pointilleux de comptabilité.” On devine ici une critique de l’égalitarisme et un respect absolu d’une certaine féodalité dans le jeu (et ailleurs, même si pour lui il n'y a rien en dehors du jeu) que confirment certaines réactions autoritaires du Maître. C'est tout bonnement le Japon qui fuit, se défait, se disloque.... Le narrateur poursuit:” Désormais, on ne lutte que pour vaincre, sans respecter de marge où revive la grâce du Go considéré comme un des beaux-arts. Les gens de notre temps veulent mener le combat dans des conditions de justice abstraite, même pour défier le Maître en personne.” On touche au passé, à la tradition, à une certaine religiosité (entendons la sacralité du territoire du Go): "Le maître avait choisi de s'appeler Honimbo Shusai, du nom de l'une des cellules du temple Akkoki de Kyoto; il avait d'ailleurs reçu les ordres religieux" - le narrateur emploie le mot de "martyr" (1) au sujet du Maître, à la Beauté (4) qui semblent comme éternelles et ne le sont pas. La science, le juridisme, la technologie, le calcul (la mathématisation de tout) attaquent comme des termites l’ancien, le stable, le ...naturel....On nous permettra une comparaison sans doute déplacée. Il y a dans ces deux héros (hérauts d'un certain Japon) un peu de l'effroi d'un Léo Strauss devant la montée du constructivisme.

 

  Ce qui retient Kawabata c’est la situation et une vérité qu’il voudrait pouvoir ne pas admettre.


  La situation. Le Maître (le Go) était à un moment charnière. Entre l’ancien et le nouveau. Entre la Règle (apparemment) invariable et le juridisme harcelant. Entre le respect dû à un despote (le Maître ne remerciait jamais ses disciples ou collaborateur) et les multiplications de différends provoqués par des vétilles.

 

  La vérité. On sait que le jeu du Maître passe pour le comble du naturel: on se demande si Kawabata, en ne cachant pas ses options idéologiques, ne médite pas plutôt sur la beauté (tragique) d'un inéluctable que ne voyait pas le maître (sinon après la partie) et que l’Histoire impose à tous. Une concession est révélatrice:le narrateur écarte la responsabilité d’Otaké.
Peut-être la situation évolua-t-elle d’une façon inéluctable (je souligne), le Go étant par essence une lutte, une démonstration de force.” S'il y a une essence du Go, elle est ailleurs que dans certaines valeurs que l'on croit fondatrices de sa tradition. Sa vraie nature s’actualise soudain dans l’histoire du moderne Japon (qui, alors, n'est pas n'importe quelle histoire....). Le Go n'est pas tout entier dans le jeu patient du Maître. Le Go n'est pas tout dans le Go que la tradition préserve et dans le comble qu'incarne le maître. Ce qui n'est pas sans constituer un choc. Ni provoquer une profonde mélancolie chez le narrateur.

 

  Moins simple qu'il n'y paraît, la dimension idéologique n'est cependant pas niable. Heureusement l'affrontement donne aussi lieu  au choc de deux styles.

 

 

 

 

DEUX ESTHÉTIQUES

 

   "Devant le damier le Maître et Otaké formaient un contraste complet, celui du mouvement et de l'immobilité, de la tension nerveuse et de la placidité."

 

 

   Le challenger Otaké (en réalité Kitani Minoru) a des problèmes de santé pendant la partie mais ils ne sont en rien comparables à ceux du Maître. Sa carrière a connu des hauts et des bas, il est capable du pire comme du meilleur. Son jeu est souvent agressif et le romancier parle même de férocité. Il est le joueur des farouches attaques et, pour le narrateur, il semble la réincarnation de Honimbo Jowa l’offensif  : “la stratégie de celui-ci consistait à construire des murs solides, lancer une offensive directe, et tout jeter dans un assaut frontal. Cela donnait un style de Go grandiose et en mouvement, peut-être même un peu voyant, pétri de crises, riche en coups de théâtre, en retournement de situation, un style qui plaisait énormément aux amateurs.” Dans les mots du narrateur on note une réticence qui a une valeur critique (“un peu voyant”). La puissance d’Otaké n’était pas celle du Maître, son éclat non plus. Mais précisément, Otaké choisit pour ce tournoi une autre stratégie : il ne voulait pas défier le Maître à son propre jeu. Il jouera au début la passivité tout en exprimant au regard éclairé ” un courant caché mais très puissant d’agressivité “ avec “une confiance inébranlable.” Ce qu’il faut bien comprendre dans le combat de 1938 c’est que cet attaquant fougueux se bride, se méfie de lui-même: il lutte contre sa propre hardiesse. Ce qui explique qu’il ait été longtemps précautionneux avant de laisser venir une explosion brutale née de beaucoup de "puissance refoulée".

 

 

  Le regard sur le Maître est plus nuancé, plus bienveillant, plus louangeur. Le chroniqueur ne cache pas son affection pour lui (il lui arrive de pleurer), il dit son émotion quand il décrit la posture (d’une dignité sévère et sans théâtralité) qu'il adopte devant le damier (tablier plutôt). Il laisse deviner son empathie devant les soucis de l’âge, le martyre du corps et souligne à plusieurs reprises la solitude du vieil homme "qui passa à côté du meilleur de la vie."(5) Il dit également son admiration pour la retenue du Maître au sujet des maux qui l'accablent en juillet et pour sa dignité dans la défaite. Il reste sidéré par sa retenue publique quand pourtant la colère l’habite à cause du mauvais coup que lui joua Otaké (il faillit abandonner en guise de protestation : plus tard le perdant reconnaîtra que sa colère l'avait poussé à être injuste - et...(mais il ne l'avoue pas) à perdre).

 

 Il nous convainc aisément de la capacité "inhumaine" qu'Honimbo Sushai a à jouer sans cesse à d’autres jeux pendant les pauses (échecs orientaux, go réduit etc. ; il ne se promène jamais, sinon vers la fin de la partie). Mais ce qui le fascine le plus, outre sa patience et sa lenteur qui affaiblissent les adversaires, outre les ondes de calme que le Maître répand autour du jeu, c'est principalement son absorption dans la partie qui le pousse à un point tel qu'il n'a aucun souci de celui qui lui fait face: il ne veut pas deviner son adversaire et récuse un travail psychologique. Seules les lignes du jeu le retiennent et, en cela, il est d'abord un esthète du jeu....et le medium de tout ce qui est essentiel dans le Go aux yeux de Kawabata, sans que l'on puisse parler d'essence du jeu comme on a vu. Le narrateur va jusqu'à parler de transe (le Maître a du mal à sortir du jeu) et on comprend que c'est cet idéal d'un "esprit dématérialisé", "perdu dans des régions lointaines" et laissant percevoir une aura inimitable, condamnée par l'Histoire mais que le narrateur veut préserver pour la connaissance des joueurs de Go qui viendront.

 

 

  Autant que deux époques, deux styles étaient aux prises. Deux esthétiques. L'une, celle qui meurt avec le Maître est présentée comme relevant d'une physiologie étonnante, miraculeuse que le mot français "vague" ne peut rendre. Au sens étymologique et en exagérant beaucoup, on pourrait dire que le Maître semblait é-nervé et que cette singularité conditionnait toute l'originalité de son art.

 

 

 LA VOIX DU GO

 

 

  On a dit que l'ignorance des règles du Go n'était pas forcément un obstacle à la lecture de ce roman. Il faut ajouter un point : alors qu'un romancier occidental nous aurait donné des informations et des méditations sur le passé des combattants, sur leur jeunesse, leur milieu d'origine, sur l'apprentissage du jeu (pensons au grand roman de Nabokov LA DÉFENSE LOUJINE), Kawabata se contente du minimum et fait, à nos yeux, l'impasse sur ce qui aurait pu donner lieu à bien des développements. L'important est dans le jeu, dans le rapport au jeu, dans le présent du jeu. Et l'essentiel du roman est dans une sorte de jeu narratif et discursif fait de ruptures, de constructions lentes, d'élaborations secrètes, de révélations vite anéanties mais qui gardent leur efficace souterraine. 

 

Au moment de la mort du maître (un an après sa défaite), dans la précipitation du triste événement, le narrateur offrit de modestes fleurs à sa veuve. Plus tard, au Maître disparu, il fit cadeau de la plus belle chose qui soit : un livre hommage où un autre art éclate, celui du romancier qui exprime ainsi sa dette admirative. Dans ce roman, tout en positions provisoires, en bottes secrètes, en surprises, en tensions, en contradictions demeure pour chacun le mystère de cet être d'exception dont il fallait respecter le secret....Mystère redoublé artistiquement par celui du romancier.


 En passant, Kawabata aura évoqué un joueur, Onoda, qui expliquait que pendant le jeu de son adversaire, il restait tranquille, les yeux clos et qu'il " se libérait du désir de vaincre"....

 

 

Rossini, le 12 novembre 2013

 

 

  

 

NOTES 

 

  (1) Autrement plus délicate est la question de la connaissance du Japon, de sa langue, du sens de ses mots quand nous croyons tenir l'équivalent en français. Citons par exemple "diabolique" parfois insistant dans le texte. Et plus généralement tout le sacré qui enveloppe le texte.

 

  (2) Citons, entre cent : " Le veillard ne semblait entendre ni le vent ni le tambourin d'un pèlerin passant non loin.Pourtant il mit quarante-sept minutes à jouer le coup suivant. Ce fut son unique longue période de méditation pendant son séjour à Ito. Otaké mit deux heures et quarante - trois mintes à jouer 109, qui fut scellé. La partie n'avait avancé que de quatre coups, le Maître utilisant quarante-neuf minutes seulement et son adversaire trois heures et quarante-six minutes."

 

 

(3)Interrompons un instant cette citation pour en découvrir une autre qui veut faire comprendre en quoi le Go chinois a été sublimé par les Japonais:” Aucune autre nation n’a peut-être créé de jeu qui soit aussi intellectuel que le Go, ou que les échecs à l’orientale. On ne pourrait sans doute envisager, nulle part ailleurs au monde, un tournoi qui dure quatre-vingt heures, étalé sur trois mois. Le Go, comme la cérémonie du thé, comme le No, se serait-il enfoncé de plus en plus loin dans les replis profonds de la tradition japonaise?”(je souligne). Il s'agit bien d'une certaine idée du Japon.

 

 

(4)le Maître n'est pas indulgent avec Otaké et son fameux coup qui orienta définitivement la partie (Noir 121) :" La partie est jouée. M. Otaké l'a gachée par son coup scellé, COMME S'IL AVAIT BARBOUILLÉ D'ENCRE UN TABLEAU QUE NOUS AURIONS PEINT ENSEMBLE."(j'ai souligné)

 

 

 

(5)Affirmation pour le moins problématique mais qui illustre bien notre exergue.

 

 

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26 octobre 2013 6 26 /10 /octobre /2013 06:59

 

 

   "-Non, je ne suis qu'un passant pas si innocent." (p. 259)

 

 " -(...) Le temps ne guérit rien, dans ce genre d'affaire. Il pourrit les choses. Pour chaque année de démenti britannique officiel, vous pouvez compter des centaines de décibels de vindicte populaire moralisatrice."(p.293)

 

 

                                                                      ***

 

   À Gibraltar, un diplomate assez quelconque, Kit Probyn, participe (sous le nom d'emprunt Paul Anderson) à une opération (Wildlife, la bien nommée) de contre-terrorisme. Un commando anglais des forces spéciales et des "mercenaires américains sous couverture et financés par la droite évangéliste républicaine, le tout fomenté par le patron douteux d'une société militaire privée de mèche avec un groupe de néo-conservateurs complèrement allumés qui ont survécu au déclin du New Labour" doivent, lors de la rencontre secrète entre Aladin "métis polonais naturalisé libanais"(1) et Flambeur, enlever cet acheteur d’armes djihadiste. Kit (ou plutôt Paul) est choisi pour servir de "téléphone rouge" à “un jeune secrétaire d'État dynamique”, le populiste Fergus Quinn, en accompagnant à Gibraltar l'équipe anglaise où opèrent, entre autres, Shorty le géant, Jeb le petit Gallois. Pour des raisons qu’on ne comprend que peu à peu, Quinn qui fréquente le sulfureux Jay Crispin s’emploie à éloigner de l’affaire son secrétaire particulier, Toby Bell dont le Carré nous rappelle la belle carrière diplomatique effectuée, un temps, dans le sillage de Giles Oakley.
 L’opération est présentée à Paul comme une authentique réussite. Pour le récompenser, on lui confie un poste aux Caraïbes. Belle destination pour une fin de carrière. La retraite prise, il se livre aux joies de la vie paisible en Cornouailles quand l’un des membres du commando, Jeb Owens, devenu méconnaissable physiquement et psychiquement, se rappelle à son souvenir et lui apprend que la fameuse opération a au moins causé la mort d’une femme et d’une enfant. Avec toute sa science perverse des méandres et des rebondissements (faux suicide, vrai assassinat, enlèvement, trahison, passage à tabac, écoute illicite, sabotage, paquets secrets, arrestation illégale), le Carré fera se rejoindre les trajectoires de Kit et de Toby lancés sur la piste des assassins de Jeb ainsi que de la mère et de sa fille victimes de l'expédition de Gibraltar.



  Le Carré  c'est une invention fondée sur des intuitions et beaucoup de renseignements (en fin de volume, ses remerciements l'attestent) et, fondamentalement, une combinatoire qui varie peu à chaque roman depuis cinquante ans. Dans ce dernier roman publié en 2013, UNE VÉRITÉ SI DÉLICATE, quels en sont les éléments? Leur agencement étant, disons-le tout de suite, magistral.


  Avant tout le Carré examine toujours un problème majeur de l’état du monde comme il va. Ici, l’emprise du privé dans les graves questions géopolitiques qui, naguère encore, revenaient aux États, à leur armée sous le commandement des ministres épaulés de leurs services de renseignements. Et sous le contrôle des parlementaires….Bien informé, le Carré confirme la déliquescence des gouvernements face à l’infiltration de la puissance privée (banque, industrie, commerce). En cette affaire, il nous éclaire sur un marché très prospère: la vente des renseignements (mineurs (adultères, surveillance à domicile) ou explosifs (ceux qui relevaient des États et de leurs espions: la contre-insurrection ou l’espionnage industriel)). Nous découvrons ainsi une organisation où œuvrent et s’enrichissent chefs (et anciens chefs) de services de renseignements ainsi que des chefs de la police….Et donc, au départ, un secrétaire d’État vite mis sur la touche une fois sa mission remplie. 

   Déjà largement présente dans ses livres de la guerre froide, une autre composante: sur fond de crise en Lybie, la satire du monde politique et des carrières au sein du Foreign Office. Dans le premier cas, la figure de Fergus Quinn, (faux) rustre écossais populiste et opportuniste en dit long sur l’idée que se fait le Carré des politiciens d’aujourd’hui. Dans le second cas, on retrouve son côté La Bruyère des arcanes des ambassades. Le trait est vif, chargé de curare.
   Dans cet espace social comme dans tous les autres, on repère vite chez la Carré une attention clinique aux tics de langage, aux registres de langue, à la sociologie des intonations et des accents.


  Esthétiquement, la narration joue en même temps de la focalisation dite zéro et, avec virtuosité et nervosité, de la focalisation interne.  Raconter pour le Carré c'est emprunter des chemins reconnaissables qui font tout son succès. À la fois la lenteur, l’art du suspense, la description minutieuse, le récit qui repousse sans cesse son objet et, dans le même temps, le rebondissement à plusieurs détentes. Il faut lire le passage des Cornouailles, la fête au Manoir, l’arrivée de Jeb:pas un détail ne nous est épargné. La plume jubile. De même, l’opération de commando à Gibraltar prend une soixante de pages qui nous baladent avec de méticuleuses précisions sans qu’on sache vraiment de quoi il retourne exactement. Mais avec le Carré nous avons le temps. Il est l'écrivain du plaisir pris au délai et au retard haletants.


  Son sceau inimitable se situe dans le dialogue et principalement  dans tout ce qui ressemble à un briefing ou un débriefing (heureusement (presque) interminable): on retrouve avec plaisir (et reconnaissance) certains morceaux d'anthologie 
dignes  de ses chefs-d'œuvre  passés.
  Un autre trait où il excelle : l’écoute à l’aveugle. On se souvient, par exemple du traducteur du CHANT DE LA MISSION; dans UNE VÉRITÉ SI DÉLICATE, c’est la délicate écoute d'un enregistrement (à l'aide d’un très vieux magnétophone) qui fait comprendre à Toby ce qui a pu se passer de secret dans le bureau de son supérieur comploteur.

   Enfin, le héros chez le Carré est rarement un gagneur: il est souvent la victime du laminoir bureaucratique (ce qui menace Kit) ou, comme ici, du cancer des nouvelles  “valeurs” dont la meilleure est toujours la trahison, quelle qu’en soit la forme.... Dans ce dernier roman, il y a deux héros dont les actions voisines, à des degrés différents, sont dépossédées de leur sens. Et comme toujours, c’est un problème de conscience et de fidélité qui agite le fonctionnaire médiocre comme son collègue dont les immenses qualités pourraient lui permettre de tout ambitionner, y compris avec de basses manœuvres. Avant de prendre des coups violents, Toby aura eu le temps de réfléchir : “De là, il s’égara dans une critique de la grandiose déclaration de Friedrich Schiller affirmant que, contre la stupidité, les dieux eux-mêmes luttent en vain. Toby s’inscrivait en faux, et de toute façon ce n’était là une excuse pour personne, ni dieu ni homme. Ce contre quoi les dieux et les hommes sensés luttaient en vain n’était nullement la stupidité, mais l’indifférence totale et aveugle à tous les intérêts humains en dehors des leurs.” Ainsi ce livre vous dira ce qu’il advient de Toby, de Sir Christopher (Kit) et
de la morale kantienne….

 

 

 

  Reconnaissons-le: tôt ou tard, les lecteurs de le Carré se séparent. D’un côté, ceux qui trouvent qu’il en fait trop, retarde trop son intrigue en multipliant les péripéties souvent surranées et aux dimensions parfois aussi sophitiquées qu'infantiles; les autres, au contraire, sont toujours déçus de voir la fin du roman arriver si tôt et regrettent d’avoir à attendre deux ans pour se jeter sur un nouvel opus aux variations comme toujours délectables.


 

Rossini, le 28 octobre 2013 


 

_______NOTE

 

(1)"C'est le marchand de mort le plus infâme et le plus cynique de la planète et l'ami intime des pires rebuts de la société internationale."

 


 

 

 

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22 octobre 2013 2 22 /10 /octobre /2013 05:20


 

 

 

  "Les réactions des gens sont tellement différentes. Dix ans ont passé, déjà, et ils mesurent tout à l'aune de la guerre. La guerre, elle, n'a duré que quatre ans... Comptez que cela fait plus de deux guerres. Je vais vous énumérer les réactions typiques: "Tout est derrière nous", "Cela va s'arranger", "Après dix ans, ce n'est plus aussi terrifiant", "Nous allons tous mourir ! Ça ne va pas tarder!", "Je veux partir à l'étranger", "Je m'en fous! Il faut continuer à vivre!" Je crois avoir énuméré l'essentiel." 

 

 

 

 

   "Le 26 avril... Cela a duré deux jours." "Cela s'est passé dans la nuit du vendredi au samedi....Au matin, personne ne soupçonnait rien."

 

  LA SUPPLICATION, Tchernobyl, chroniques du monde après l'Apocalypse fut publié en 1997(1). Après un prélude bouleversant  consacré au récit de la mort d’un pompier de Tchernobyl, récit fait par sa femme qui perdra l’enfant dont elle était enceinte, Svetlana Alexievitch propose une auto-interview où elle définit exactement la théorie et la méthode de son livre.


  Elle considère que tout a été dit sur la catastrophe (“les faits, les noms, les chiffres”) et, qu’en outre, les gens ont l'envie (légitime) d’oublier (même si c'est impossible) cette tragédie.

 
 Mais elle veut écouter et faire entendre les témoins de cette catastrophe inédite dans l'histoire humaine. Elle ne prétend pas faire œuvre d’historienne au sens strict: elle considère qu’elle ouvre un nouveau domaine historique. Celui “des sensations, des sentiments des individus qui ont touché à l’inconnu. Au mystère. Tchernobyl est un mystère qu’il nous faut encore élucider. C’est peut-être une tâche pour le XXIème siècle. Un défi pour ce nouveau siècle. Ce que l’homme a appris, deviné, découvert sur lui-même et dans son attitude envers le monde. Reconstituer les sentiments et non les événements.”
  La question de la restitution se pose alors et elle la pose justement. ”Il s’est produit un événement pour lequel nous n’avons ni système de représentation, ni analogies, ni expérience.Un événement auquel ne sont adaptés ni nos yeux, ni nos oreilles, ni même notre vocabulaire. Tous nos instruments intérieurs sont accordés pour voir, entendre ou toucher. Rien de cela n’est possible. Pour comprendre, l’homme doit dépasser ses limites. Une nouvelle histoire des sens vient de commencer.”

  Son ambition est presque métaphysique (2). Elle veut parler de la souffrance (“notre culte”), du “sens de la vie humaine, de notre existence sur terre.” Elle refuse l’indicible: elle cherche un moyen de dire l’inconnu. Même si pour certains, parler c’est trahir les morts en les traitant comme des objets, des étrangers.



  Sa méthode: dix ans après, écouter, noter, recueillir pendant trois ans tous les témoignages oraux et écrits possibles de toutes provenances et sans en négliger aucun, quitte à prendre le risque des répétitions. Tous ont été empoisonnés “en leur for intérieur” par cette explosion. Ils nous révèlent inévitablement un peu plus sur l’homme ("L'homme s'est révélé un être encore plus infâme que je ne pensais." déclare une femme interrogée).
  Elle ordonne alors ces récits, les classe de façon thématique mais sans les forcer, sans les solliciter abusivement. En respectant la singularité de chacun, même celle d’un village (Belyï Bereg) qui parle en chœur. Ici, l’incohérence; là, la rupture et l’association d’idées ou de mots; ailleurs, le choc des retours d’images. Des témoignages troublants (le cadreur), des insupportables, des admirables (Sobolev, tellement d'autres). Souvent, au détour d’un monologue, une faille, une obsession, un t o c verbal (les animaux sont souvent des fixations)….Dans les restitutions orales, elle joint les didascalies.


   Surtout pas de synthèse, tel est son refus. Même si on devine une orientation.


  Elle a l’honnêteté de donner la parole à ceux qui disent rudement leur refus de parler et il est impossible d’oublier le cri de cet assistant médecin qui ne veut pas "faire commerce de leur malheur.Ou philosopher là-dessus. Bonne gens, laissez-moi! C’est à nous de rester vivre ici.

 

 

            "-Tchernobyl... C'est une guerre au-dessus des guerres. L'homme ne trouve son salut nulle part. Ni sur la terre, ni dans l'eau, ni dans le ciel."

 

 

 "le 26 avril 1986, à une heure 23, une série d’explosions détruit le réacteur et le bâtiment de la quatrième tranche de la centrale de Tchernobyl.”


 Un monde qui s’effondre. Des mondes soudain juxtaposés. Des mondes en morceaux. Pas d’oiseaux. Aucun son. Des maisons vides. Les odeurs disparues. La mort dans l’air, dans la poussière (3). Sensible et insensible. "Qu'est-ce que c'est que cette radiation? On ne l'entend pas, on ne la voit pas...."

 
  Le réel irradié; le présent irradié, l’imaginaire irradié à jamais. Ils porteront à vie Tchernobyl en eux.

 

 

        "J'ai vu, à une exposition de dessins d'enfants, une cigogne qui se promenait dans un champ noir avec comme légende:" Personne n'a rien dit à la cigogne.""

 

 

   Personne n'a rien dit aux futures victimes. Que faire? Penser au 1er mai. S’interroger. Se conformer. Douter. S’aveugler. Courir après l’iode. Se sauver. Truander. Ne pas y croire. S’en moquer. Obéir. Sauver la patrie. Mentir. Manipuler. Trahir. Aider.

 

   Une catastrophe politique, idéologique, morale.... Humaine.

 

  Le lecteur s'efforce de recevoir chaque témoignage et de les percevoir dans leur concomitance. Celui qui dormit en plein champ irradié, avec la tête couverte d’un gilet molletonné; le spécialiste du combustible nucléaire qu’on envoya à l’usine ce jour-là en chemisette et qui en rit encore bien qu’invalide aujourd’hui au deuxième degré; les journaux qui écrivaient: “au-dessus du réacteur, l’air est pur”; celui qui vint auprès de la centrale plutôt que de subir les brimades des anciens de son régiment; ceux qui enterrèrent leurs bijoux; ceux qui craignaient pour leur samovar ou leur machine Singer; celui qui, comme beaucoup d’autres, reçut des diplômes avec Marx, Engels, Lénine et les drapeaux rouges; les paysans qui voulaient continuer à travailler la terre; le cuistot qui  se cachait, fut pris, ne monta qu’une fois sur le réacteur et qui est invalide; ceux qui mettaient des slips de plomb; les prostituées qui étaient restées; ceux qui travaillèrent sur le réacteur et qui en gardent un sentiment de “grandiose”, de "fantastique"...; celui qui s’est mis soudain  à photographier à partir de ce moment-là; ceux qui, fiers de leur pays et de ses immenses réalisations, se demandaient, seulement en passant, pourquoi ils n’avaient pas de dosimètres, pourquoi on ne leur donnait pas de comprimés par prophylaxie...; ces journalistes soucieux de faire de belles photos ; celui qui voulait tout mémoriser, qui a compilé tous les documents mais qui ne sait pas bien écrire, paralysé par l’émotion; celui qui entra dans une église abandonnée et qui eut envie de prier; ceux qui avaient pour mission "d'enterrer la terre"; le communiste qui ne voulait pas (et ne veut toujours pas) qu’on mette le communisme en cause parce que l’événement dépassait tout et que personne ne comprenait... (avec son idéal, il fit son travail au prix de la maladie); ces militaires qui traitaient en ennemis les paysans qui continuaient à ramasser leur bois ou à arracher des tomates encore vertes; celle de Minsk qui ferma sa porte à sa sœur irradiée; ceux qui devaient évacuer leur village huit jours après et qui, en attendant vivaient comme si de rien n’était; ceux qui se marièrent sur place et servirent ainsi la propagande; celui se lança vers le réacteur dans une sorte de folie sacrificielle; celui qui transportait de la terre radioactive pour cinquante roubles; ceux qui posèrent un parquet en bois irradié; ceux qui avaient ordre de détruire les photos de la centrale; le scientifique qui a tout fait pour secouer les autorités, qui multiplia les alertes et qu’on menaça d’asile psychiatrique; ceux qui se baignaient dans le Pripiat sous le nuage radioactif; celui qui était venu se repentir d’un méfait grave; celle qui voyait la Souffrance comme épreuve et comme vérité; ces ambulanciers qui ne se déplacèrent pas pour un irradié; cette mamie qui pleurait humains et arbres; cette épouse amoureuse qui veut cacher les miroirs pour que son mari ne voit pas la monstrueuse transformation de son visage; celui qui devint un héros parce que sa femme le trompait; ceux qui marchèrent sur le combustible mou !!!; celui qui devint fou devant l’abattage des chats siamois qui se vendaient si cher; ceux qui transportaient les objets qu’on allait désactiver…et qui seraient volés avant; celle qui se prit de haine pour une couverture irradiée; l’ivrogne invétéré qui sauva des enfants; ceux qui revenaient "bronzés atomique"....

 

 

       “Nous avons énoncé un aphorisme: la pelle, la meilleure arme antinucléaire.

  Dans une majorité des récits éclate l'immense part de responsabilité de l’État et de tous ses relais: devant l’inconnu, l’inédit absolu, en pleine glasnost, demeurent l’obsession du secret, la volonté de taire la vérité, le réflexe de propagande par les politiques, les savants (les radiologues), les journalistes. Il fallait absolument contrer les radios suédoises et Radio Liberty. Faire taire, nier, faire peur pour éviter la peur panique. La militarisation de l’ensemble est frappante sans être surprenante: la milice (chantage, pression, offres, désinformation) a joué un grand rôle dans la folie de sauvetages dont les conséquences étaient minorées ou même niées. On a forcé ou incité des milliers de personne à œuvrer dans des conditions mortelles quand les supérieurs (tel chef du kolkhose) se protégeaient eux et les leurs. Sous prétexte de lutte commune, le chacun pour soi dominait en haut. On bitumait trois fois la route empruntée par l’homme de pouvoir de passage. On mentait sur la durée du séjour des gens poussés près de la centrale. On y allait pour de l’argent (la somme gagnée se calculait en fonction de la proximité avec l’explosion),  pour des diplômes,  pour la Patrie, parfois pour rien.
 Pour tenir, il fallait une foi (n’importe laquelle), un aveuglement volontaire, un intérêt (rationnellement incompréhensible) et beaucoup, beaucoup de vodka (pour les cas désespérés, on injectait la vodka à la place de la drogue...), des solvants, du Nitkhinol. “Un travail de fou. Si nous ne nous étions pas soûlés à mort toutes les nuits, je doute que nous eussions pu supporter cela. L’équilibre psychique était rompu.”

En tout domine l’impression d’incompétence, de négligence (à commencer par la construction de la centrale)), d’impéritie, d’ignorance entretenue  (ces enfants de Pripiat qui le 26 avril font du vélo entre la centrale et leur immeuble; “le soir tout le monde était au balcon.”), d’inconséquences dans les décisions (pousser les animaux qui soulèvent la poussière). Le sauve-qui-peut, le pouvoir ravageurs des rumeurs.
 Ce qui ne peut faire oublier l’héroïsme, la générosité simple, la solidarité sauvage, le don absolu, les dévouements sacrificiels qui vous arrêtent à chaque page. Parmi des centaines, le colonel Iarochouk, chimiste-dosimétriste "qui marchait dans la zone en déterminant les limites des points de plus forte contamination. En d'autres termes, on l'employait comme UN ROBOT BIOLOGIQUE DANS LE VRAI SENS DU TERME" (j'ai souligné). Et les 340 000 hommes qui ont nettoyé le toit sans être protégés...Une minute trente, un diplôme et cent roubles....

 

 

“le bordel russe “

 Dix ans après cet événement sans équivalent dans l’histoire, les rescapés cherchent des explications générales. Certains se tournèrent très tôt vers la foi et s’en remettent désormais à l’explication théologique voire cosmique....Le plus souvent, les mêmes mots reviennent: la fatalisme russe, l’emprise du souvenir de la guerre et du stalinisme sur les mémoires (les films ont joué un grand rôle dans l’imaginaire de guerre alors qu'il ne s'agissait justement pas de guerre), le soviétisme honni dans la plupart des cas ou célébré encore par certains acteurs ("nous étions un grand pays"; songeons à
ce nostalgique de l’URSS qui croit encore que Gorby (Gorbatchev) était aux ordres des USA et que la centrale a été détruite par la CIA).

 

 

"On n'a même pas idée de ce qui s'est passé."

 

  Mais les plus pertinents, sans mépriser les explications spontanées, rejettent ces grilles d’interprétation. Ils veulent laisser retentir l’impression de radicale nouveauté de cet événement qui transforme la notion même d’événement:”Tout le monde parlait d’abord de la catastrophe, puis d’une guerre nucléaire. J’ai lu des ouvrages sur Hiroshima et Nagasaki, j’ai vu des documentaires. C’est horrible, mais compréhensible: une guerre atomique, le rayon de l’explosion… Tout cela, je peux bien me le représenter. Mais ce qui s’est passé ici n’entre pas dans ma conscience. Nous nous en allons...Je sens qu’une chose totalement inconnue de moi détruit tout mon monde antérieur, rampe, se glisse à l’intérieur de moi-même.

 

  Une autre: "Mais maintenant, après Tchernobyl, tout à changé. Le monde a changé, il ne semble plus éternel, comme avant. Soudain, la terre est devenure petite. Nous avons été privés de l'immortalité: voilà ce qui nous est arrivé.(...) Nous autres, Biélorusses, nous n'avons jamais eu d'éternité. Nous n'avons même pas de territoire historique.(...) Notre éternité, c'est Tchernobyl..."

 

 

 

  Le lecteur est bouleversé par tout ce qu'il lit : par le destin des enfants condamnés à court terme, par l'égarement des vieilles paysannes, par les gestes fous d'humanité, par le sentiment qu'ont les Biélorusses d'être mis en quarantaine, de connaître à jamais un sédentarisme tragique et d'être devenus des cobayes pour le monde entier. Il comprend la place obligatoire du rire dans une catastrophe pareille: il fallait la vodka et les "blagues" pour échapper au noir absolu. Il est aussi sidéré par la qualité des témoignages, leur finesse, leur tenue.

 

 

  Après la stupéfaction (elle demeure), il nous reste encore et toujours à penser pareil événement qui, comme d'autres mais autrement, échappe à toutes nos catégories et à toutes nos représentations. Ces récits nous y aident. Mais qui est prêt au pire, à l'imprévisible et à l'incalculable? Nos sociétés démocratiques comme on dit nous ont-elles préparés au pire?

 

 

 

   Tchernobyl attire les scientifiques ("Nous sommes des cobayes pour des expériences scientifiques. Un laboratoire international (...). C'est un gigantesque laboratoire du diable... On vient chez nous de partout...On écrit des thèses...De Moscou à Saint-Petersbourg, du Japon, d'Allemagne, d'Autriche...Ils préparent l'avenir...") mais aussi les touristes. En 1996, une agence de voyages de Kiev invitait à visiter La Mecque du nucléaire....*

 

 

* Ce 8 octobre 2015, S. Alexievitch a obtenu le prix Nobel. Choix (profondément politique) qui honore non un écrivain de fiction mais un art de l'écoute, du montage et de la restitution. À condition que les témoignages n'aient pas été dénaturés voire inventés....

 

 

 

 

Rossini, le 3 novembre 2013.

 

 

 

 

NOTES


(1) Citons le  TLF:

 

    " SUPPLICATION, subst. fém.
A.  Prière instante et humble. Synon. adjuration, imploration, supplique.
B.  Spéc., au plur.
1. ANTIQ. ROMAINE. ,,Prières publiques ordonnées par le Sénat dans les circonstances graves`` (Ac. 1935).
2. HIST. [Sous l'Ancien Régime] ,,Remontrances de vive voix que le Parlement faisait au roi en certaines occasions`` (Ac.)"


 Le titre qui a une dimension incontestablement religieuse renvoie à la dernière phrase du dernier témoignage du livre.

 

(2) "Plus d'une fois, j'ai eu l'impression de noter le futur." J'avoue ne pas exactement comprendre cette dernière phrase du Prologue.

 

(3) Un jour, Sakharov, le grand Sakharov, dit à un écrivain biélorusse: "Savez-vous (...) qu'après une explosion atomique, il y a une fraîche odeur d'ozone, qui sent si bon?"

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15 octobre 2013 2 15 /10 /octobre /2013 09:59

 

 

 

 

" Celui qui ne marche pas au pas entend un autre tambour."

                                     •••

 

 "Je remarquai confusément que j'en arrivais à penser qu'il y avait quand même du bon dans la vie. Je faisais des progrès à l'école de Mac Murphy! Je ne me rappelais pas m'être jamais senti aussi bien depuis l'époque où j'étais enfant, quand tout, alors, était bon et que la terre était pleine de chansons de gosses." (j'ai souligné)

                                       •••

 

"Rien de tout cela n'est réel, disait-il en hochant la tête. C'est un mélange de Kafka, de Mark Twain et de Martini."

                                       •••

 "-Tu parles d'une vie! bougonne Sefelt. Aux uns, on donne des pilules pour arrêter une crise; aux autres, on flanque un choc pour en créer une!"

 

_____

 

 

     Voilà un livre paru en 1962 qui fit date en cristallisant une grande partie des transformations souterraines de la société américaine et qui ne pouvait devenir qu'un classique.

 


  Venu d'une ferme pénitentiaire où on l'a défini comme "psychopathe", arrive dans un hôpital psychiatrique un rouquin large, costaud, brûlé par le soleil et assurément grande gueule. Un homme qui rit comme personne dans un lieu où le rire est interdit. C'est Randle P. McMurphy, dit Mac, le roi des flambeurs qui doit la découverte de son génie du jeu à ...l'armée. Condamné à six mois de détention, il a choisi de faire les quatre derniers en psychiatrie.

 

 

 

  Un choix narratif décisif : un triple apprentisage. Le muet et la grande gueule.

 


  Toute l’aventure (elle se déroule sur peu de semaines finalement) est rapportée par un narrateur qui est le plus ancien dans l’Asile (il est là depuis la Seconde Guerre) : fils d’un Indien et d’une femme blanche dont il possède le nom (Bromden) alors que le nom indien  de son père est Tee Ah Millatoona, il est le balayeur auquel on ne prête jamais attention parce que l’habitude et le mépris indifférent aidant, tout le monde le croit sourd et muet alors qu’il est le mieux informé dans toute l'enceinte asilaire. On parle devant lui sans gêne et sans crainte. Il sait tout et il a une claire connaissance des rouages de ce qu’il nomme le Système.

 Techniquement, Ken Kesey (1935/2001) utilise parfaitement les possibilités que lui offre ce point de vue unique dans le roman (si l’on excepte les apports des dialogues qui sont aussi de précieux révélateurs). Tout ce que nous verrons, entendrons, ressentirons, éprouverons, imaginerons passera par la conscience du Chef Balai comme l’appellent les autres et McMurphy.

 Esthétiquement, le résultat est garanti: dans l’asile arrive un personnage en pleine santé qui ne donne aucun signe de folie ou de risque pour qui que ce soit. Ce personnage attire toutes les attentions et c’est son histoire qui nous sera racontée par le personnage d’origine indienne. Grâce à ce narrateur nous entrerons dans l’asile et nous découvrirons peu à peu la chronologie et les rites d’une journée puis d’une semaine, les locaux qui seront le décor principal de l’action, les personnages des différentes sections (les Chroniques, les Aigus, les circulants, les Légumes, les Brouettes), les autorités les plus importantes.

 

  C’est à lui encore que nous devons la connaissance assez précise des personnages secondaires (un chœur magnifique (Harding, Martini, Scanlon, Billy Bibbit, Georges, Matterson),  des cas tous aussi attachants les uns que les autres, même si leurs attributs narratifs sont réduits à un trait dominant) qui tourneront autour de Mac et des (supposés) soignants (le docteur et la Chef, Miss Ratched, "l'ange de la miséricorde").


 En même temps, comme le Grand Chef (Balai) écrit après les faits, il nous restitue un savoir (critique) sur l’hôpital comme système qui doit aussi bien à son ancienneté dans le poste qu’à l’effet de révélateur que joue le passage retentissant de Mac. L'ancien bûcheron
introduit une fissure dans l'ordre d'acier et permet une reconnaissance du quotidien qui vaut connaissance pour beaucoup.

 

 Le narrateur fasciné par Mac le suit partout, l'étudie, cherche à le comprendre, à le deviner et par certains aspects, il l'initie (avec d'autres) aux codes de l'hôpital alors qu'en retour Mac l'initie à sa façon : il lui apprend à retrouver une dignité oubliée car écrasée depuis longtemps.

 

La narration précise de cet Indien est traversée par des sursauts de mémoire qui ne sont pas sans lien avec la présence de Mac et sans échos dans sa compréhension de la mécanique répressive.

 

Enfin, au bout du roman, l'interprétation de la geste de Mac c'est au narrateur que nous la devons : elle transforme notre compréhension du personnage (1).



Une écriture assez classique


   On vient de le comprendre dans la narration mais c'est aussi vrai dans la composition. Quatre parties plutôt prévisibles (tout est annoncé dans les premières pages, même le moyen de l'évasion) avec quelques pauses qui sont autant d’accumulation d'énergie masquée qui ne peut qu'exploser à un moment donné.
   Rapidement dit, le roman raconte l’affrontement d’un homme (apparemment) en pleine santé, hableur, blagueur, joueur, baratineur, calculateur, Mac Murphy et d’une femme, la Chef, Miss Ratched, une blonde poupée de luxe que tout dans le roman associe à la glace et à l'acier : animée d'une passion sadique, manipulatrice patentée, elle traite tous les malades avec une autorité rigide à peine masquée par un discours lénifiant et faussement humain. Son obsession : l'ajustement du "malade" à la société.

 

 Les grandes étapes correspondent aux quatre parties du roman. La première rapporte l’entrée dans le nouvel univers, l’espace accordé aux “patients”, les groupes, les rapports de force, les techniques de traitement, la pseudo-conversation en groupe thérapeutique et, avant tout, les techniques d’asservissement, de coercition, les risques encourus en cas de désobéissance. Mac occupe tout l’espace avec ses provocations et le personnel d’encadrement martialement mené par la Chef cherche à le faire tomber. Il obtient pourtant un vote qui met à bas l’autorité de Miss Ratched.
 Ensuite (deuxième partie), les stratégies des deux adversaires cherchent des tactiques adaptées: face à une Chef offensive qui veut retrouver son ascendant, Mac, après quelques provocations, semble jouer les pères peinards. Un jour pourtant, le narrateur croit devoir s’attendre au pire de sa part face à une sanction annoncée par la Chef: le rouquin s’approcha d’elle puis cassa une vitre symbolique de son pouvoir en principe inattaquable: des débris rejaillirent sur elle qu’il enleva avec des gestes tendres....

 

La troisième partie est marquée par l’étonnante sortie en mer obtenue par Mac : elle domine assez nettement le roman. D’autant qu’une analepse du narrateur indien est de toute première importance. Sortie rendue possible malgré les dangers par un personnage maniaque par la propreté mais capable de tenir un gouvernail avec maestria:Gorges Sorensen qui " avait commandé un torpilleur rapide dans le Pacifique et était décoré de la Navy Cross”.  Nous accompagnons une sorte de nef des fous et du fou rire (merveilleux passage) qui emporte tout mais révèle, en fin de parcours, au moment du retour, un changement en Mac devenu nostalgique et sensible au retour de lointains souvenirs de bonheur. Comme souvent dans le roman, la chute du chapitre laisse deviner la suite: il présentait ”une physionomie atrocement lasse, tendue, avec quelque chose de frénétique.”  Cette sortie prouve que Mac n'est pas fait d'une pièce : cette sortie en mer, ce dehors les mènent au dedans d'eux-mêmes et vers une vérité qu'ils peuvent difficilement supporter.

Après une telle virée, la Chef ne peut que contre-attaquer :  toute en médisances et insinuations, elle choisit de faire douter de Mac par ses compagnons : il s’agit de le déconsidérer. Un jour de douche tout va dégénérer. Georges, l’obsédé de la propreté, ne supporte pas le traitement qu’on lui impose à la lance d’arrosage (l'eau, comme on voit, est un des motifs majeurs du texte : au commencement, la cataracte volée aux Indiens, à la fin, le barrage, au centre, la pêche en mer puis l'agression au jet d'eau). Mac, las, accablé, désespéré est révolté par la scène et c’est alors un combat auquel assistent tous les personnages du livre : le narrateur aide Mac de toutes ses forces. C’est un triomphe mais tous deux sont vite menottés. Ils passent chez les Agités et connaissent l’épreuve de la Casserolle, autrement dit des électro-chocs, rapportée avec une grande force dramatique et beaucoup de précisions. L’Indien ne fut "soigné” qu’une fois, Mac trois en une semaine...Il reste provocateur mais le narrateur voit parfois revenir ce masque qui le frappa le jour de la pêche. Son prestige grandit encore auprès du petit groupe des "malades".
 L’idée d’une évasion est suggérée à Mac tandis que la Chef  souhaite lui infliger une lobotomie. Mac pense qu’il a tout le temps devant lui et préfère faire venir un soir son amie Cindy qu’il propose à Billy-le-bègue dans une soirée qui ressemble à une kermesse où valsent les médicaments et où le désordre atteint même le service de Ratched. Explose alors une joie enfantine ("à gambader,à rigoler, à faire le fou avec des femmes au cœur du bastion le plus solide du Système!") - l'enfance, l'esprit d'enfance, l'enfance du monde hantent le roman. Au lieu de fuir quand il en est temps, Mac se repose dans les bras d'une amie et se réveille trop tard. Le narrateur, lucide, pense que, de toute façon, Mac évadé  serait revenu pour ne pas laisser le dernier mot à la Chef....
Celle-ci, eberluée, constata les dégâts au matin. Le charivari est à son comble et la joie est encore amplifiée par les étonnements de Miss Ratched qui reprend tout de même le contrôle. Jusqu’au geste final (agression sur le tyran sadique) de Mac qui règle son destin. Lobotomisé, il devait servir de gisant exemplaire à la plus malade de l'asile. L’Indien priva la Chef de ce plaisir en étouffant ce qui reste de Mac. Le narrateur s’évade pour retrouver les espaces de son enfance. Et écrire.

 

 

Un réquisitoire épique

 

 

C’est le réquisitoire qui a marqué les esprits au moment de la sortie du livre. La volonté d’humilier, d’asservir, de conformer, de normaliser en jouant sur le conditionnement (et même le reconditionnement permanent), la médication abrutissante, la délation, la répression, la sanction plus ou moins violente (on fabrique des déchets, des légumes comme Ellis, les électrochocs à l’ancienne sont dépassés mais les nouveaux plus radicaux...). Les faits et les analyses des faits par le narrateur renforcent cette lecture. Aujourd’hui encore on croit relire ce qui n’est venu que peu après dans toute une littérature psychiatrique et philosophique : il suffit de penser au poste d’observation panoptique occupé par la Chef. Le chœur des malades étant la preuve de l’ineptie de ces enfermements et renforçant l'appel à une autre thérapie et, plus largement, à une autre vie. Car ce livre sur l'enfermement engage aussi l'analyse de l'emprise du Système dans le reste de la société (2). L'élimination lente des Indiens n'est pas là par hasard.


  Pourtant ce qu’on retient à la relecture, cinquante ans après, c’est la dimension épique de l’affrontement de deux forces qui dépassent les personnages qui les incarnent (l’homme du rire, le viril, la pin up castratrice formée à la militaire), dont l’une pouvait réchapper mais qui choisit d’aller jusqu’au bout d’un combat qu’il fallait peut-être perdre. Les occasions de s’enfuir furent nombreuses : Mac n’en saisit aucune et, à la fin, c’est un peu de sommeil parmi ses potes qui le condamne.

 

  Même si son expérience en psychiatrie a pu (largement) aider Kesey dans la rédaction de son livre il est évident que c’est une légende qu’il cherche à établir et, là encore, le choix du narrateur est déterminant. La clé du livre se situe dans la question de la taille qui vient ponctuer quelques échanges entre le héros et le narrateur. Lisons ce dialogue situé presque au milieu du roman:"

 

        "

-(Chef Balai)Tu es plus grand et plus fort que moi, je te dis. Toi, tu peux. Pas moi.

-(Mac)Tu rigoles ou quoi? Vingt dieux, mais regarde-toi: tu dépasses d'une tête n'importe qui dans le service! Il y a pas un gars, ici, que tu pourrais pas déculotter. C'est pas des chars.

-Non...Je suis trop petit. Avant, j'étais grand. Mais plus maintenant. Toi, tu es deux fois comme moi.

-T'es cinglé! La première chose que j'ai remarquée en arrivant, ça été toi.T'étais assis dans ton fauteuil. On aurait dit une montagne."

 

  Appelé du nom de sa mère blanche, le nom de son père, apprend-on vite, une fois traduit, était "Pin-plus-haut-de-toute-la montagne".


   Le passage de relais avait été préparé dès la poignée de main du début : " La paume de Mc Murphy crissa contre la mienne. Je me rappelle la force des doigts épais qui se refermèrent sur mes doigts. Je me rappelle l'étrange sensation que j'éprouvai alors. Au bout de mon bras rigide, ma main se mit à gonfler comme S'IL LUI INFUSAIT SA PROPRE SÈVE. ELLE VIBRAIT SOUS LA POUSSÉE DE CE FLUX D'ÉNERGIE. ELLE DEVENAIT PRESQUE AUSSI GROSSE QUE CELLE DE Mc MURPHY.Je m'en rappelle."(j'ai souligné)

 

   L’espoir est mis dans l’Indien, l’analyste du système et celui qui sait regarder les mains, qui a dans les veines, la mémoire et le cœur, la connaissance des animaux (quel bestiaire dans ce roman (et pas seulement le V du vol d'oies au - dessus du nid de coucou ou le dernier cri de Mac (digne d'un puma ou d'un lynx)!) et celle de l’écrasement de son peuple, écrasement symbolisé par le destin de son père qui résista le plus longtemps possible à la destruction de son village : " Le Système. Il s'est acharné après lui pendant des années. Papa était assez fort pour résister un moment. Le Système voulait que nous habitions dans des maisons réglementaires. Il voulait s'approprier la cataracte(2). Même dans la tribu, il était présent. Et ils s'acharnaient après mon Papa. Quand il allait en ville, ils l'assommaient dans les ruelles. Une fois, ils lui ont coupé les cheveux. Oh! Il est fort le Système! Fort..."

  Au-delà du jeu, du carnaval, de la sexualité libre, c'est vers l'élémentaire et l’espace naturel reconquis (largement contre la matrone blanche et l'esprit du calcul intéressé) qu'il faut se tourner, au moins intérieurement. C’est le choix (largement mythique) que ne connaîtra pas Mac : c’est au narrateur qu’il reviendra de porter cet espoir, au moins en mots.

 

 

"Je me tais depuis si longtemps que je vais tout lâcher comme un torrent furieux."

 

  Une fureur qui ne toucha pas vraiment à la langue (4) (en français, la traduction n'arrange rien) mais qui conserve tout de même un grand souffle. Cet élan, fait-il encore trembler les régulateurs (plus subtils, plus sournois) dont le nombre à grandi ?(5)


 

  Rossini, le 21 octobre 2013 

NOTES

 

(1) "Il reprenait son souffle pour le round suivant-un round qui ne ferait que préluder à combien d'autres? Ce contre quoi il luttait, il était impossible d'en avoir raison une bonne fois. Il n'y avait rien à faire: il fallait continuer à se battre jusqu'à l'épuisement. Et un autre prendrait la relève.". Le narrateur va jusqu'à penser que c'est le groupe qui, finalement (sans le savoir), pousse, Mac à agresser la Chef et à subir une castration psychique.

 

(2) Toute la force, l'ambition du roman sont résumées dans ce passage où le narrateur avance sa théorie: " Il (Mac) ne sait pas, mais il a mis le doigt sur ce que j'ai compris depuis longtemps: la véritable force, ce n'est pas la Chef, c'est le Système tout entier, le Système qui s'étend d'un bout à l'autre du pays et dont elle n'est qu'un agent.".

 

(3)" -(Mac) Ah oui... ça me revient maintenant. Tu parles de ces chutes où les Indiens pêchaient le saumon au harpon autrefois? Mais si j'ai bonne mémoire, la tribu a été grassement indemnisée.

-C'est ce qu'ils lui expliquaient mais, lui, il disait: combien acheter la façon de vivre d'un homme? Combien payer pour ce qu'est un homme? Les autres ne comprenaient pas. La tribu non plus ne comprenait pas.". Le père sombra dans l'alcool.

 

 

(4) La décharge électrique de l'électro-choc mise en langue par le narrateur (avec le déterrement de la grand-mère indienne à des fins rituelles) est tout de même une grande réussite du roman.

 

(5) MONSIEUR TOUSSAINT LOUVERTURE édite cet automne l'autre grand roman de Kesey, ET QUELQUEFOIS J'AI COMME UNE GRANDE IDÉE (SOMETIMES A GREAT NOTION) publié en 1964.

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10 octobre 2013 4 10 /10 /octobre /2013 04:13

 


  "Il se pourrait au contraire que, entre une virgule et un direct du gauche, entre des guillemets et un éclair photographique, il y ait bien plus qu'une vague analogie. C'est leur affinité structurelle que nous tenterons de déployer en termes de coups de point."

 

 

   Auteur de nombreux travaux à l’originalité incontestable, Peter Szendy nous offre ici un texte très personnel (il parle de lui, de son nom, de son séminaire à Princeton, de ses goûts esthétiques etc.-on croit comprendre son admiration pour Derrida) et très général, dans lequel il propose "un traité de ponctuation générale" avec comme nom de discipline celui de stigmatologie "dont le champ s'annonce (...) immense."

 

   Ambitieux, son propos se veut politique (chaque geste ponctuant  correspondrait à l’exercice d'un pouvoir - Nietzsche jouant un rôle déterminant dans son approche) et philosophique : il va traiter de l’expérience. À partir de la question obsédante du double, du redoublement, de l’écho sous bien des formes. Le sujet sera en question.

 

" Et voilà ce qu'il nous faudra donc penser: la ponctuation comme ce coup redoublant, comme ce flash ou ce clap ponctuel qui, remarquant ce qui arrive, permet d'en faire et d'en inscrire l'expérience."(1)

 

   Le champ est immense. Il lui semble impossible de délimiter le domaine de la stricte ponctuation (déjà bien bousculée par des écrivains anciens ou très modernes) puisque l’habitude a été prise de l’utiliser de façon analogique et métaphorique en littérature, en musique ou ailleurs encore.... Le livre promet de s'attacher aussi bien à la ponctuation proprement dite (si on peut dire) qu'à son détournement récent (émoticônes) et surtout à tous les espaces où le ponctuer s'impose.


 

   C’est par une belle et subtile relecture de la nouvelle de Tchékhov LE POINT D’EXCLAMATION que s’ouvre ce traité (propédeutique) où il sera beaucoup question de surponctuation, de point à la fois rassembleur, unitaire voué du même coup à la dispersion et à la démultiplication....

 

 

   Il nous guide ainsi dans un beau parcours obéissant à sa propre ponctuation, y compris dans des digressions ponctuantes (on aimera son expédition au royaume de l’ekphrasis ou dans celui, inattendu mais précieux, de la  bonimenterie cinématographique) : il veut nous convaincre, en chaque station, de l'éclatement et de la divisibilité du point.

 

  Fort d'une certitude qui tient toute la démonstration du livre ("la ponctuation ponctue après coup"), il commençe par l’inévitable historique (2) des conventions (3) et des places des signes de ponctuation sans négliger le fait qu'elle a été liée chez le scribe au calcul.... Sur ses pas, nous rencontrerons différents arts grâce à des haltes où sa virtuosité d’analyse éblouit:on aimera son expédition au royaume de l’ekphrasis (la métamorphose d'Arachné) ou en bonimenterie cinématographique (Welles dans LE PROCÈS - Szendy négligeant le fait que le metteur en scène doubla lui-même plusieurs personnages...autre ponctuation); on appréciera ses détours par le cinéma (FIGHT CLUB- à l'ouverture coup de poing - Welles donc), ses remarques sur Douglas Hueber.

 

  Ses ponctuations les plus marquées sont littéraires et philosophiques:la littérature (Tchekhov comme on a vu, Ovide, Kafka (le célèbre chapitre de la rencontre avec Titorelli)) avec surtout une fougueuse et excitante étude de la ponctuation chez Sterne (“sans exemple dans la littérature, avant et après lui”) qui délivre de fortes conclusions sur l’autobiographie et suggère bien des enseignements sur ce que Szendy nomme "la ponctuation élargie", soit, par exemple, la ponctuation d'une intrigue. L'étourdissante scénographie de la ponctuation shandyenne (nommée interinterruption générale - ruptures, ruptures de ruptures, vides à remplir, trop-pleins étouffants -) est examinée de près avec acuité et pour notre délectation. Elle mène elle aussi vers la divisibilité du point.


  Tout ausi nécessaire se révélera la halte sur le point dans la psychanalyse, " une des ressources essentielles de la cure analytique" même si Szendy ne dit mot de la ponctuation de l'argent dans l'analyse. Il s'attache en  particulier au point chez Lacan où il travaille souvent sous le nom de lettre. Derrida le malmena passablement en en montrant les marques idéalistes incontestables et en s'étonnant d'une atomystique bien canonique....Sur ce point Szendy tente de "sauver" Lacan des présupposés que Derrida avait cruellement pointés....(Szendy ne dit rien non plus sur l'étonnante ponctuation (orale) lacanienne dans ses séminaires ou dans TÉLÉVISION). Il reste que la ponctuation dans la cure analytique suppose une écoute, une certaine oreille. Nietzsche l'ausculteur vient alors occuper une place immense dans la progression du livre (assez pauvre pourtant sur la musique): Nietzsche le musicien (devenu adversaire de Wagner) comme le philosophe de “l’auscultation ponctuante” qui concerne à la fois le malade et le médecin philosophe qui dans cette écoute se soulage lui-même d’un poids immense. Nous prendrons son pas derrière Heidegger et Derrida (son ouverture de MARGES) après un édifiant détour chez Laënnec (et l’Autrichien Auenbrugger) et son auscultation médiate (avec stéthoscope) et percutante qui s’avère être, là encore, une surponctuation: un point ouvrant tout un monde de points, pont entre toucher et vision. Derrida attirant l’attention sur les guillemets et l’italique et auscultant (de façon limitée selon Peter Szendy) l’écart entre les deux tympans: une écoute obligatoirement binaurale en résultera alors.

 

  Sur ce terrain philosophique, l'un des passages les plus pointus (4) concerne sa lecture de Hegel et de sa “grande fable stigmatologique”, sa PHILOSOPHIE DE LA NATURE (en particulier le point de surjet qui mène à l’élasticité de la matière et à la question centrale du son, admirablement cernée tout comme le phénomène de la voix (percussion de soi) de l’animal. Sans oublier la question de ce qui est traduit depuis quarante ans par la relève hégelienne en particulier dans le beau et dans la hiérarchie entre peinture, musique et poésie. Il trouve chez Hegel la confirmation de la dualité du point, à la fois "intra- et métadiégétique" : “et comme ce qui arrive avec ou par le point dans la circulation interne du système; et comme ce qui rend possible le phrasé."

  Très rigoureux et comparable selon lui
à une “longue et sinueuse phrase”, ce livre de Szendy ne se prive pas des éléments ludiques de la ponctuation (sa mise en page s’autorise des emprunts aux comics et le rapprochement Derrida / Daredevil est piquant) et, politique oblige, il s’achève sur la proposition d’un sondage (plaisant piège) aidant le lecteur à une récapitulation de son livre. Au regard de sa lecture de Nietzsche et Heidegger, Szendy cerne la notion et la pratique du sondage selon Gallup sans négliger ses ambitions et ses conséquences.
    Au total, il finira par interroger sous forme de questionnaire sa thèse et son concept de surponctuation en cernant pour nous le préfixe sur- (négligeant, on ne sait pourquoi, ce qu’on nomme le point arrière en couture). Son questionnaire étant faussement ouvert, il conclut en prédisant qu' "une autre [case] aussitôt se pointe•"...


   Même si elle se donne pour seulement une esquisse (en particulier dans sa dimension politique), cette analyse est riche, savante avec des pointes d'humour et un rythme fidèle à la thèse énoncée....On nous permettra quelques points d'interrogations hétéroclites : pourquoi ce parcours est-il seulement occidental? Pourquoi le point en peinture est-il à ce point négligé (et pas seulement le point aveuglant de Munch)? Pourquoi, dans les analogies couturières le point est-il rarement entendu comme trou? Ne peut-on penser la  tension entre diction et ponctuation? Au plan du politique, comment mesurer l'économie ponctifiante d'un slogan, par exemple? Le phatique est-il une ponctuation faible? N'y a-t-il pas parfois concurrence entre ponctuation de l'œil et de l'ouïe? Enfin, et surtout, pouquoi pas ne lit-on pas dans ce texte un mot sur l'aponctuation moderne dans la poésie et le roman (les noms (grands ou petits) viennent vite à l'esprit) alors qu'il sait à merveille faire cas d'une hypothèse inspirée par Michaux, celle d'une ponctuation sans texte ? 

 

      Un       vaut-il, équivaut-il à un . ?

 

    D'autres questions bien plus pertinentes viendront aux lecteurs, c'est dire la force de frayage de cette étude. 

 

 

 

 

 

 

Rossini, le 16 octobre 2013

 

 

 


NOTES

 

(1)"La stigmatologie s'attachera donc à toutes les formes de l'efficace ponctuante et à toutes les figures de l'expérience comme ponctuation."


(2)Beaucoup d’auteurs cités ayant largement défriché le territoire. Szndy salue particulièrement Parkes.

 

 

(3)Et des regrets, nombre d'auteurs, au cours des siècles, réclamant, à juste titre, d'autres signes de ponctuation.

 

(4)Il reconnaît devoir beaucoup à Markus Semmet et à son livre DER SPRINGENDE PUNCKT IN HEGELS SYSTEM.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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6 octobre 2013 7 06 /10 /octobre /2013 11:09

"Whaouuuuuuuuuuuuuuuu  ouuuuuuuuuuuuuu" (page 158)

 

"-Mais vous, qui êtes-vous ? demanda le pilote dans la voix duquel s'entendait un mélange de crainte et de respect et qui leur avait emboîté le pas.

 -Personne ne le sait, répondit Ishihara. On nous a tant ignorés que personne ne le sait." (page 215)

 



     Attention! Pas d'erreur!

 

Ce n’est pas le Murakami nobelisable, non, non, ni le peintre célèbre, c’est l’autre. Le peu fréquentable. Le sismographe du Japon social (1) (mais lui, franchement, les catégories, il les découpe, les tranche et les transperce pour les laisser mortes aux bords de ses lignes) qui nous parle d’un pays qui ressemble, par avance, à tous les autres. Il parle de 1994. Nous y sommes.

 

Au départ, deux bandes: l’une masculine dont un élément tue une femme d'un groupe uniquement constitué de femmes toutes prénommées Midori.
Du côté des hommes, “des types dans la vingtaine”, des ados attardés qui se retrouvent régulièrement sans savoir pourquoi, rient convulsivement parfois, ricanent tout le temps ou presque (2), sans raison et glandent. Ils s’habituent à des fêtes sans but ou sans autre but que de se trouver dans une fête qui pourrait leur dire ce qu’ils font là. Un peu d’excitation quand même au spectacle d’une voisine de l'un d'eux (Nobue) qui danse nue à sa fenêtre. Sinon des comportements vite borderline parce que de lignes il n’y en a plus et qu’on en a oublié l’existence.

Des indifférents que rien ne rapproche réellement mais qui, c'est beaucoup, se tolèrent et donc se retrouvent. Toutefois  ils ont quelques éléments en commun: “Aucune implication dans la vie”, une grande fascination pour la violence (y compris perverse), un goût furieux pour la chanson et le karaoké de l’ère Showa (1926-1989) sans oublier une activité passionnée: le jeu “pierre, papier, ciseau”…., "rite d'importance" qui décide souvent de leurs choix.

 

Un jour, une angoisse saisit l’un d’eux, Sugioka:dans des circonstances atroces, il “plaqua son couteau Güstag”, pièce de sa collection, "sur la gorge” de Yanagimoto Midori qui faisait partie de l’”Association des Midori” où elle côtoyait Henmi Midori, Iwata Midori, Takeuchi Midori, Suzuki Midori et Tomiyama Midori: “elles s’étaient rencontrées dans divers clubs ou centres culturels, l’environnement familial était différent mais elles avaient en commun de partager une forme de solitude et de ne pas connaître l’art de se faire des amis.” Seul leur prénom les avait rapprochées. Trentenaires divorcées, elles aiment aussi le karaoké. Leur groupe né d’un hasard ne les enrichit pas vraiment non plus: elles se parlent mais ne s’écoutent pas et pourtant "l’association" a alors quatre ans. Devant leur amie morte naît en elles une violente colère.  Grâce à  un badge retrouvé, elles vont remonter au cercle des amis de l'assassin de Yanagimoto Midori.

 

Cet assassin devient soudain un héros pour ses compagnons et tous sentent qu’il se passe quelque chose d'inédit en chacun et pour le clan. Il raconte les circonstances de son crime, propose une théorie radicale tirée d'une de ses rares lectures, loue la limitation de la pensée et s'en prend à l’humanisme. Sugioka est fier d’avoir attiré l’attention de ses copains de vide. Et même ému de les voir unanimes pour une fois. Le groupe est enfin soudé "positivement"!

 

Peu à peu se met en place la vengeance des femmes et s’installe l’engrenage de la loi du talion qui entraîne la montée progressive aux extrêmes avec l’augmentation de la force et des moyens d’élimination des ennemis : après la liquidation (avec couteau au bout d'un bâton à linge) de Sugioka, les garçons utiliseront un Tokarev (acheté dans une quincaillerie) tandis que les femmes, entrées dans une sorte de guérilla urbaine (elles ont lu les classiques du genre), répliqueront à l’aide d’un lance-roquettes 66 mm qui donnera des résultats sanglants (deux morts parmi les garçons déguisés en femmes).


La fin est délirante: après avoir songé (tout simplement) à une bombe atomique, les deux survivants se vengeront en bombardant en différents endroits, et depuis un hélicoptère Sikorski, les quartiers d'une ville entière. Sans souci pour les nombreuses autres victimes collatérales.


 

Au rythme d’un narrateur omniscient speedé qui saute de conscience (le mot est un peu fort) en inconscient, d’affect en abréaction, à la vitesse d’un surdopé, Murakami n’explique rien à un lecteur sans doute pressé de recourir à des rationalisations toutes faites. Il se contente de constater: le vide des vies, l’obsolescence des substituts du plaisir, l’insignifiance des échanges, les marées de rires aussi incompréhensibles qu’exaspérants. Il montre seulement ce qui fait lien externe puis lien interne dans ces existences qui tournent en rond et en rage avant de penser à une sorte de "guerre sainte".
 

Son attention au karaoké (invention sans doute japonaise, rappelons-le, et, longtemps passion culturelle dans les pays asiatiques) et aux chansons qui comptent pour une ou deux générations porte tout le roman. Ces garçons et filles n’ont rien en commun sinon quelques airs, quelques paroles, quelques mangas tatoués sur ce qui leur tient lieu d'âme et leur vie consiste seulement à doubler les airs chantés par d’autres (qui ne sont d’ailleurs pas  forcément eux-mêmes les chanteurs). Nos vies? Du karaoké inaperçu. Dans tous les domaines. Le karaoké du samedi soir cachant le karaoké permanent. L'image est pénétrante et d'une grande profondeur: l’allégorie ne pèse pas dans ce récit électrique qui dit le corps modelé par des secousses et qui commande à tout brutalement.


Le plus noir de ce livre? Non pas l'odieuse quête des survivants auprès des parents des amis décédés pour bien préparer le massacre suivant. Non, c'est un fait plus général. Ces êtres ne commencent à prendre (modestement) conscience d’eux-mêmes, à retrouver des bribes de mémoire (leurs parents, leurs enfants, quand ils en ont) qu’à partir de la mort subie d’un proche et de la mort à administrer aux ennemis.  C’est le leitmotiv la première fois qui s’impose alors dans le récit. "
Après plus de trente-cinq ans d'existence, les Midori faisaient pour la première fois la découverte d'autrui." Pour la première fois, on s’écoute, on partage des chansons pour de vrai, on se distrait ensemble au lieu de simplement se côtoyer: on s’amuse enfin. Ce ne sont que pics de panique et de joie:le crime les inspire, les anime.... C’est fou ce qu’on peut rire de part et d’autre. Avec des périodes d’abattement et de révolte quand l’un d’eux tombent sous les coups adverses. La musique de la mort leur fait trouver des paroles et des actes qui leur semblent personnels.


Une chose est sûre: avec ce roman à l'ironie tragique et ceux qui l'ont suivi, ce Murakami n’aura jamais le Nobel.


 

Rossini, le 8 octobre 2013

 

 

NOTES


(1) Sociétal, comme il faut dire dorénavant.

 

(2) Murakami n'épargne jamais son lecteur : c'est paradoxalement avec des variétés insoupçonnées de rire qu'il pique et brûle à vif nos nerfs.

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30 septembre 2013 1 30 /09 /septembre /2013 06:10

 

 

 

"Nous avions une blague, Langley et moi : un mourant demande s'il y a une vie après la mort. La réponse est : Oui, mais pas la tienne."

 

 

"Je dois écrire à propos de ce qui ne se voit pas."

 

"Comment peut-on distinguer ontologiquement l'extérieur de l'intérieur? En se basant sur l'idée de rester au sec quand il pleut ? Au chaud quand il fait froid? Que peut-on dire, après tout, sur le fait d'avoir un toit au-dessus de sa tête, qui ait une signification philosophique? L'intérieur est l'extérieur et l'extérieur est l'intérieur. Appelle ça l'inévitable monde de Dieu."

 

                                           ***

 

       C’est en quelque sorte l’autobiographie de deux frères, Homer et Langley: leur (longue) histoire commence avant la Grande Guerre puis évoque les premiers signes de la Crise de 29; c’est ensuite l’entrée en guerre des Etats-Unis après Pearl Harbour, la Corée, l’alunissage d’Armstrong. Histoire inspirée par un fait divers, celle des frères Collyer retrouvés morts chez eux en 1947.…


Qui a lu RAGTIME sait que Doctorow est un maître de la composition souvent fondée sur d'étonnants hasards et des décalages qui troublent. Sur des chocs brefs aux échos lointains.


À sa manière si originale, Doctorow, une fois de plus, nous fait traverser  le siècle selon les impressions d’un aveugle et les analyses d’un misanthrope anarchiste, "quasi-dément" selon les termes de son frère.... De minuscules destins croisant des événement majeurs et recevant en plein visage beaucoup d’écume historique.

 

Sans avoir l'air de rien, ce roman est un vrai manifeste américain que l'Amérique ne peut plus comprendre tout en proclamant sans cesse le premier amendement et, parfois, en se réclamant de Thoreau et d' Emerson...(1)


   Ce livre de l’accumulation, de l’entassement, de l'invasion entretenue de l'intérieur charrie de petits chapitres, qui, en une lente progression, nous parlent de la guerre de deux hommes contre le reste du monde et nous mènent vers une réclusion et un délabrement bouleversants.

 

 

LE NARRATEUR

  C’est l’aveugle (et plus tard, le sourd) Homer qui, au soir de sa vie et après l’entrée dans son monde (mais lequel?) de Jacqueline Roux (journaliste "impressionniste" française, elle le convainquit en lui parlant de la musique des mots), raconte la vie commune passée avec son frère. À partir de cette rencontre, les volets de leur maison restant durablement fermés, il tape sur une Smith-Corona (puis avec deux autres) en braille: il reconnaît que la pratique de l’écriture est devenue lentement une forme et une arme de résistance. Comme tout autobiographe, il avoue avoir des problèmes de mémoire sur les événements les plus récents. Il parle du déclin de son cerveau alors qu’il a pris goût à l’exactitude.

  Délicat, diplomate, d’une naïveté qui sert la connaissance, il a de sublimes passages sur ce qu’il voit sans voir, sur ce qu’il ressent mieux et plus que les autres. Pianiste, il est hypersensible à l’originalité des bruits (il pourrait en être un historien), à la singularité des voix des êtres qu’il côtoie ou rencontre. Ayant perdu peu à peu la vue dès sa jeunesse, il reconstitue mentalement les formes et fait des remarques subtiles sur la lumière qu’il perçoit autrement qu’avec les yeux (l’odorat, la sensation de chaleur par exemple). On devine les effets qu'auront les premiers signes de surdité dans l'univers d'Homer.

 

  LANGLEY

 

          "Seigneur, que ne donnerais-je pas pour être autre chose qu'un être humain?"

  Homer partagera toute sa vie avec Langley, son frère aîné revenu gravement blessé des tranchées de la grande guerre (poumons brûlés). Personnage étrange, décalé, cynique, cultivé, sophiste, formé à la fois par de précoces prises de conscience (le sarcasme envers Dieu) et par des textes philosophiques (un moment, à l’occasion d’une chanson populaire américaine, il fait allusion à la métaphysique allemande), il touche à tout (
un temps, il devient peintre), il tranche sur tout car il a des théories sur tout, la plus connue étant celle du Remplacement (qu'il théorise de façon improvisée (2)). Son credo, si on peut dire, tient en quelques mots : “Tout ce qui vit est en guerre.” C'est une des directions du livre pourtant bien pacifique avec ce frère si soucieux de son cadet qu'il lui lit des poèmes, peint des tableaux pour lui seul et cherche à lui faire recouvrer la vue par une diététique aussi magique qu'inefficace.


  Tôt, une ambition folle et titanesque lui vint : il voulut concevoir un journal d’essence platonicienne qui vaudrait une fois pour toutes. Toutes les rubriques possibles seraient pensées et écrites pour l’éternité. Un journal unique et universel à jamais qui dirait l’actualité un jour pour toujours. Un journal qui abolirait les journaux. Il justifie souvent devant son frère cette entreprise qui le pousse à des recherches concrètes: matin et soir, il sort acheter tous les journaux, magazines, revues, gazettes de variétés et autres, les découpe, les accumule, les classe ("invasions, guerres, massacres, accidents de la route, de chemin de fer et d'avion, scandales amoureux, scanadales écclésisatiques vols, assassinats, lynchages, viols malfaisance politique, subdivisée en élections faussées, méfaits policiers, réglement de compte entre gang, arnaque aux investissements, grèves, logement incendiés, procès civils, procès criminels, etc."), etc. Il lui fallait intuitivement et statistiquement déterminer "une description définitive de la vie américaine en une édition unique, ce qu'il appelait le numéro non daté et d'une actualité éternelle du Collyer's Journal, celui qui pourrait désormais, à lui seul, satisfaire à toutes les exigences."

 

Histoire de deux frères unis par autant de liens visibles qu'invisibles, ce roman de l'empilement, de la quête de l'universel et de la dispersion est surtout l'histoire d'

 

 

UNE MAISON

  Immense, de quatre étages, située sur la Cinquième Avenue, donc proche de Central Park et que les deux frères quittent rarement sinon pour quelques sorties ou courses dans New York. Enfants, ils connurent seulement les camps de vacances.
  Maison d'"une splendide élégance(...) à la fois rassurante et festive", transmise par des parents un peu évoqués au début, souvent partis pour de longs voyages et donnant de grandes soirées avec les gens les plus importants de la ville: une maison vite démodée mais
"confortable, solide, fiable", déjà encombrée par de nombreux souvenirs de voyages (Angleterre, Italie, Grèce ou Égypte) et par d'impressionnants bocaux appartenant au père gynécologue ("organes humains, fœtus flottants"). Maison qui abrita quelques femmes employées aux tâches ménagères (parfois sentimentales) dont Mrs Robileaux la cuisinière noire (son fils Harold, jazzman de talent leur offrit de si beaux moments (parmi les plus belles pages du livre (3)). Sans oublier les visites de Mary Elizabeth Riordan (au destin si tragique): Homer lui donna des leçons de piano et accompagna les films muets pendant qu’elle lui suggérait au creux de l'oreille l’atmosphère que devait illustrer l’accompagnateur improvisé (" Il [Keaton] devrait descendre de l'écran pour vous serrer la main, je le dis comme je le pense.")

   Miroir des deux âmes fraternelles, la maison est le sujet du roman: diastole, systole, elle rythme les étapes du récit (les visites, les sorties (en boîtes, dans leur jeunesse où ils firent connaissance du gangster Vincent lequel se réfugiera un jour chez eux sans les reconnaître, le merveilleux parc dont parlera si bien Jacqueline), elle contient toute la vie du duo, elle donne la mesure de la rébellion anarchiste et désespérée de Langley, elle reflète la lente entrée d'Homer dans sa double nuit. On y découvre d’étonnants éclats de bonheur: à un moment donné ils décidèrent d’offrir des thés dansants qui attirèrent bien des voisins (et ruina la santé de leur employée Siobhan) mais mécontenta d’autres....Des décennies plus tard, nous verrons la maison abriter des hippies, hostiles à la guerre du Vietnam : ils prirent ces deux anachroniques en guenilles et à cheveux longs pour d’achroniques militants d’une cause éternelle. Cet épisode plan-plan chez les Collyer-"autonomistes, reclus convaincus- devenus "prophètes d'un âge nouveau" constitue un des plus touchants du roman.

 

 Mais l'insubordination de Langley devenu intraitable par sa connaissance du droit finit par rendre la maison célèbre: ce ne sont plus seulement les policiers, les huissiers, les employés de la ville qui cherchent à rentrer, quitte à forcer la porte, ce sont les journalistes qui orientent les curieux et les malveillants vers elle. Elle devient la cible des injures, des lapidations.

 

 

   Écrire pour Homer c'est sans doute répondre à une question philosophique que  curieusement ne pose pas Langley (qu'est-ce qu'habiter?) et pour protester contre la représentation scandaleusement injuste qu'en donnent les journalistes. Langley, avec son journal intemporel et Homer, avec ses lignes modestes de reclus, désignent leurs vrais ennemis.

 

 

 

  DEUX MOUVEMENTS CONCOMITANTS

 

  On le constate avec le temps: la maison se vide d’habitants et de visiteurs désirés. Elle ne se remplit plus que de tous les objets qui tentent Langley depuis des lustres. Les listes s’accumulent dans le texte et la place devient de plus en plus rare malgré les dimensions de cette bâtisse imposante. Tout est occasion d’accumulation et les "raids d'achats" compulsifs sont fréquents: les journaux et leur odeur particulièrement entêtante (plus de cinquante ans de poussière mangeant l'encre), une collection de phonographes, de disques, des armes, du matériel de plomberie, des sommiers, des têtes de lit, des parapluies, “une authentique borne à incendie, des pneus d’automobile, des lots de tuiles, des pièce de bois dépareillées”, des outils de jardin, tout ce qu'on peut à peine imaginer. Sans oublier, trônant dans la salle à manger, totem inédit, la monumentale Ford Modèle T, démontée et remontée pièce par pièce et se métamorphosant en une "momie industrielle".

 

  De ce fait, la maison devient labyrinthique et la circulation délicate surtout pour Homer qui voit son espace vital réduit à quelques centimètres: en outre, Langley, plus paranoïaque chaque jour, a décidé de "piéger" la maison pour interdire à quiconque de s'aventurer parmi les espaces encore libres: "à l'étage il a si bien tout empilé de manière pyramidale qu'au moindre petit heurt sur n'importe quoi: pneu en caoutchouc, cocotte-minute en fonte, mannequins de couturière, tiroirs de commode vides, tonnelets à bière, pots de fleurs- je prends un certain plaisir à visualiser les possibilités-,l'assemblage entier tombera sur l'intrus, le contrevenant mythique, objet des stratagèmes de Langley. Chaque pièce a sa propre combinaison piégée faite de nos affaires. Des planches à laver enduites de savon attendent sur le plancher qu'un imprudent y pose le pied.Il ne cesse d'améliorer l'équilibre des poids et ses machinations de toutes sortes qu'une fois certaine leur perfection."(j'ai souligné)

 

 Sans parler de la compagnie des rats. 

 

  En même temps, le récit fixe les étapes de la vie du narrateur et  toutes les prises de conscience qui sont autant d'attaques de la désolation.

 Sans emphase, Homer retrace ses premières impressions de déficience, la perte d’estime de lui-même qu’il éprouve un jour, ses doutes sur le sens de sa vie. Il rappelle ses dépressions, ses infortunes amoureuses, son effondrement après le départ des hippies, sa plongée lente dans la surdité qui redouble sa cécité.


  Alors que les entassements de son frère sont tournés vers l’avenir (on se demande lequel mais il y croit: il a toujours l'impression de faire une affaire, alors qu'il n'en fit jamais aucune), son désespoir à lui vient de l’absence d’avenir; seul le passé, seules les modestes aventures de sa vie qu’il raconte, seule la présence de son frère le sauvent :
        “Comment pourrions-nous faire face, une fois morts et disparus, sans personne pour revendiquer notre histoire?


  Leur guerre aura donc lieu encore au-delà de la mort.

 

 Et c'est là que s'impose le génie de Doctorow. Dans cette tristesse mêlée de joies d'où les autres ne sont jamais absents (bien que seulement de passage), dans ces trouées qui retardent l'aveugle nécessité, dans "cet anonymat souverain" qui émeut profondément.

 

Un récit qui n'est, d'aucune façon, une appropriation. Seulement une sonnerie aux vivants.

 


 Rarement, avec autant de retenue et de finesse, on aura restitué deux corps, deux cœurs, deux cerveaux (4) - dans leur solitude et leur singularité dérangeantes. Irremplaçables.

 

                                        ***

 

 

" Ainsi passent les gens dans notre vie, et tout ce qu'on peut conserver d'eux c'est le souvenir de leur humanité, pauvre chose capricieuse privée d'empire, comme la nôtre."

 


 

 

Rossini, le 6 octobre 2013

 

 

 

NOTES

 

(1)  Qui apparaît évidemment dans une envolée critique de Langley.

 

(2) "C'est alors que je compris que ce que Langley appelait sa théorie du Remplacement était l'amertume que lui inspirait la vie ou le désespoir qu'il en éprouvait."

 

(3) Tout Doctorow est dans l'épisode du V -disque arrivé trop tard et entonnant la sonnerie aux morts.

 

(4)  Ce livre est un immense livre sur le cerveau. 

 

 

 

 

 

 

 

 


 


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