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1 février 2014 6 01 /02 /février /2014 06:14


   

 

"En y réfléchissant bien, il préférait l'art à la vie" (p.255)

 

"J'aurais dû savoir, n'est-ce pas, qu'écrire une biographie, c'est un processus au cours duquel on perd ses illusions." (p.350)


                                                                                ▼▲

 

     On se souvient de la célèbre attaque de "l’IDIOT DE LA FAMILLE”: "que peut-on savoir d’un homme aujourd’hui?” Prenant Flaubert comme objet d’étude, Sartre mettait à l'épreuve sa théorie phénoménologique associée à son marxisme et à sa lecture de Lacan.
   Même s’il y avait beaucoup de fiction dans les 3000 pages sur Flaubert, l’ambition était théorique. Avec son roman récent (2014), LE DERNIER MOT, Hanif Kureishi cherche plus modestement à cerner un écrivain au travers de son œuvre et surtout de sa biographie entreprise par un jeune homme ambitieux.

 

 

  Pour ce combat en plusieurs reprises et dont l'enjeu apparent est la production d'une biographie sont en présence: un jeune homme prometteur, Harry, sorti de Cambridge, déjà auteur d'une biographie, élevé dans un milieu très intellectuel, baptisé "homme de lettres" par son père et auquel son objet d’études reconnaît une "extraordinaire intelligence" (mais l'ironie n'est jamais exclue chez son hôte). Il est coaché par Rob, un éditeur envahissant, instable et prêt à tout pour faire de l’argent avec la biographie qu’il lui a commandée, y compris à le lâcher si c’est nécessaire.
  En face, le légendaire Mamoon Azam, "romancier, essayiste et dramaturge né en Inde", le monstre, le “minotaure “, “le vieux connard grincheux”, l’ennemi des lettres, "l'un des plus grands écrivains de notre temps. Je veux dire de tous les temps", écrivain mondialement connu pour un "roman drôle et fort juste qui parle de son père et des amis qui le roulaient au poker", pour des "des sagas familiales au temps de l'Inde coloniale", des essais brillants sur le pouvoir et l'Empire" et "des portraits détaillés et des entretiens avec des dictateurs et des fous furieux portés au pouvoir dans les pays du tiers-monde au moment de la décolonisation."  Écrivain largement haï pour ses positions sur l'islamisme et ses propos réactionnaires, racistes, sexistes, admirateur de Nietzsche qu'il cite souvent, Mamoon, ce provocateur capable de "répandre l'anarchie et la fureur pour ensuite s'installer et regarder tranquillement le champ de ruines laissé derrière" a accepté d’accueillir pour plus d'un mois, chez lui (à Prospects House où il vit avec sa deuxième épouse, Liana), son futur biographe.

 

  Le monstre et son double "formeront un monstre à eux deux" aux dires de Harry. 


 Toute ressemblance avec V.S. Naipaul ne serait quand même pas pure coïncidence....(1)

 


  UNE LONGUE PARTIE

 

  Pendant plusieurs semaines Harry vivra donc chez Mamoon. Malgré des visites de sa compagne Alice et des sorties avec Julia (la fille de l'employée de maison, Ruth), il aura droit à un huis clos étouffant. Mamoon joue au tennis avec Harry mais avec l'âge il ne tient plus la distance. Au figuré, lui et son biographe feront de longues parties (verbales) avec services secs (façon Roscoe Tanner), durs, parfois à la cuillère, avec amorties vicieuses, revers foudroyants, effets de balles surprenants, smashs rageurs, coups retenus, jeux d'attente en fond de court.... On comprendra vite que ce match, pour des raisons tactiques, sera parfois un double voire un triple mixte aux conséquences ravageuses.

 


  Un match entre "l'oubli et la mémoire". Avec "nœuds horribles et cercles vicieux". Avec des fantômes et des jumeaux.

 

 Un match en trois set dont tout le monde semble curieusement sortir vainqueur:une première manche très longue à Prospects House puis  à partir du chapitre 23, après une crise violente entre les deux hommes, les ellipses narratives et temporelles vont se multiplier. Enfin une surprise (hautement prévisible) attend le lecteur:le biographé redige et publie à son tour sa version romanesque du match et s'acheminera vers la mort après deux attaques et un infarctus.

 

On n'y prête pas toujours attention mais le roman mène Mamoon de ses soixante-dix à ses quatre-vingts ans.

 


  LE BIOGRAPHE

 

  Harry a déjà une petite carrière: vers trente ans, il avait été salué pour avoir écrit sur Nehru (avec quelques piments comme le veut l'époque avec "copulations interraciales, sodomies, alcoolisme et anorexie") et depuis, il rédige des comptes rendus et donne des cours. Il tient avec cette commande l'occasion de "se faire un nom" et un beau compte en banque....

  Harry est donc encouragé par Rob, bohème anti-social gros buveur qui sait tout pour faire de l'argent, du bruit, des ventes. Mamoon est à ses yeux "un vrai salopard, adultère, menteur, brutal: il est fort possible qu'il ait tué quelqu'un." Bref "le Grand Satan de la littérature" qui a, lui aussi, grand besoin d'argent.

 

  Comme pour (presque) tous ses personnages, Kureishi a le souci de donner un arrière-plan psycho-sociologique à Harry. Il insiste sur des relations difficiles à ses frères, des jumeaux, il parle de la "folie" de la mère, du rôle sentencieux du père, un psychiatre (la biographie serait comme une dette honorée envers lui...), et de la présence auprès de lui depuis trois ans d'Alice, sa "gracile" fiancée. Il y a chez lui depuis l'enfance une grande capacité de séduction et un idéalisme qui confine souvent à la naïveté. La rencontre avec Mamoon sera une épreuve et un moyen de grandir...."Dans ma famille c'est bien vu quand on veut devenir un homme."

 

 

   Harry non seulement "veut écrire un récit authentique de cette vie fascinante", mais il souhaite faire "l'archéologie d'un homme". Il faut savoir qu'il admire et aime Mamoon depuis l'adolescence "l'homme solide, l'artiste à la vie dure qui scrutait l'obscurité sans ciller, qui disait ce qu'il voyait, préférant la vérité, l'authenticité à sa propre sécurité". En même temps, "il ne pouvait se contenter de gentiment porter un miroir; il lui fallait expliquer pourquoi cet homme était là et le sens qu'il incarnait. Ses mots devaient maintenir l'écrivain en vie au sein de l'histoire littéraire, même si, d'un point de vue personnel, il éprouvait l'envie de l'assassiner."

 

  Il devra tenir compte des exigences pressantes de Rob, des réactions de l'épouse italienne Liana (elle veut "un livre gentil" qui ne nuise pas à sa réputation et rapporte gros) et de celles de Mamoon lui-même. Sans oublier sa fiancée bientôt enceinte qui jouera un rôle assez prévisible.

 

  Harry a conscience du problème inhérent à la biographie:comment ne pas réduire un auteur à quelques vices, à quelques écarts qui font le succès d'un livre, demeurent dans les mémoires et masquent l'œuvre? Au départ, il en tient pour une version idéaliste de l'artiste.


 

 

  LE TRAVAIL DU BIOGRAPHE


  Pendant près de deux ans Harry fera un travail très sérieux et très solide: après relecture de l'œuvre (on le voit très peu), après  écoute de la "potinocratie", il consultera les carnets de Peggy, la première épouse, ira en Inde (le milieu d'origine de Mamoon) puis à Portland où il rendra visite à Marion, la femme qui lui ouvrit le chemin de la sexualité débridée; il lira aussi les carnets de Mamoon resté seul chez lui après l'agonie de Peggy en compagnie de sa femme de maison, Ruth, et de ses enfants, Julia et Scott. Mieux encore, il partagera le quotidien du couple pendant cinq semaines: il les verra vivre et pourra consigner dans des carnets la teneur de ses entretiens, la plupart enregistrés, sauf veto du Maître. Harry fera même espionner Mamoon par Alice qui l'interrogera (avec un magnéto caché) sur la période qu'il considère comme centrale.

 

  Les étapes sont aisément repérables:une volonté de distance de la part de Mamoon pendant que Harry travaille sur des documents privés; un rapprochement avec la venue d'Alice qui plaît à l'écrivain et le masse. Au retour de Portland c'est la crise avec Mamoon et Liana: Harry veut absolument savoir si les confidences de Marion (triolisme, sado-masochisme) sont fondées.

 

 C'est sur ce point qu'Harry croit tenir l'hypothèse centrale de son livre (le chapitre 19):il pointe un problème de rapport au Père et sur cette base psycho-anthropologique croira trouver la clé de l'homme et de l'écrivain-et de notre temps.

 

Les choses se gâteront et Harry recevra quelques bordées d'injures et des coups de cannes:il filera à Londres pour subir une situation affective complexe qui ne l'empêchera pas d'aller, lentement, très lentement, au bout de l'entreprise. Le temps passera:Mamoon déclinera définitivement et Harry aura d'autres conquêtes et ambitionnera de faire d'autres livres, sur les mères et la psychose. Sans oublier un travail de nègre pour l'autobiographie d'un avant-centre de football (Rooney?), ce qui fait vivre mais mine tout idéalisme....
 


ART

 

  Maître de la variété des points de vue sur un personnage (le Mamoon de Mamoon, de Peggy, de Liana, de Rob, de Harry) etc.),  Kureishi excelle incontestablement dans la scène et le dialogue : sur le court (qui ressemble parfois à un ring), ce ne sont qu'échanges doucereux et violents et rarement on a pu lire autant de pressions déclarées ou insidieuses, de chantages patents ou discrets, de deal inconscient ou pas, chacun jouant avec ses proches comme obstacle ou médiateur ou arme voire comme fantôme. La conversation la plus apparemment innocente est une forme de tractation pernicieuse. Telle confidence est une bombe à retardement. Les insultes claquent et Mamoon est un maître:chez lui, l'obsession du ver, du parasite explose. Chacun se sert des femmes et des textes comme armes ou monnaie d'échange.

La construction du livre est très serrée et les attaques et les contre-attaques comme les alliances et les renversements d'alliance ne manquent pas. Kureishi, comme il se doit avec de vrais faux jumeaux, s'emploie à varier le tourniquet des parallélismes, des symétries et des antithèses. La comédie sarcastique est on ne peut plus réussie.

 

LE DERNIER MOT

 

À qui revient-il?


  Laissons de côté Marion et Liana qui ont eu chacune l’idée d’écrire sur Mamoon-Liana voulant en faire une "marque"comme Picasso ou Roald Dahl. Apparemment ce dernier mot revient au biographe dans une dernière phrase qui correspond à son jugement: “Il avait mené à bien sa mission, rappelant à tous que Mamoon avait compté en tant qu’artiste-il avait été écrivain, faiseur de mondes, diseur de vérités fondamentales, ce qui était assurément une façon de faire changer les choses, de mener une bonne vie et de susciter la liberté.” Phrase générale et généreuse qui pourtant ne correspond pas à ce que nous avons vécu à la lecture du livre. Comme il le disait avant, Harry semble avoir inventé Mamoon, l’avoir “fabriqué de toutes pièces”. Mamoon était “quelqu’un qui avait vécu pour que Harry puisse écrire un livre sur lui.” Sans oublier les censures de Liana…(2)
    Il y a autre chose. Plus tard, quand la première rédaction de sa biographie fut finie, Harry retrouva Lotte devenue agent littéraire du dernier opus de Mamoon, un recueil d’essais. Mais elle tint à l’informer de l’existence d’un autre livre, un petit livre encore manuscrit qu’involontairement Harry “lui avait mis dans la tête.” Sans surprise nous apprenons que Mamoon raconte dans UNE DERNIÈRE PASSIONl’histoire d’un jeune admirateur qui vient habiter chez un homme plus âgé, un écrivain, et qui se met à écrire un livre sur lui. Et alors, l’écrivain, en secret, commence à écrire sur le jeune homme, en même temps que le jeune homme écrit sur lui.” Lotte ajoute :”Ce qui n’est pas courant chez Mamoon, c’est que c’est franchement drôle. Et c’est une histoire d’amour.” Lotte évoque alors la place qu’Alice, sexy mais froide, tient dans la vie du vieil écrivain. Nous voyons de façon elliptique tout ce qui a échappé à Harry. Alice est devenue la “nouvelle muse “ de Mamoon qui n’ignore pas qu' elle est “fuyante, insipide” mais prend conscience qu’il a fait du mal à d’autres femmes. La jeune femme l’engage à “parler des gens qu’il a aimés” et de ceux “par rapport à qui il éprouve des regrets.” “Ce qui se passe dans cette pièces[le bureau auquel Harry n’avait pas accès], entre l’homme âgé c’est un travail de réparation et d’expiation.” Enthousiaste, Lotte poursuit : “C’est assez magnifique, Harry. Il parle de sa sexualité, de celle de son père, avec une curiosité nouvelle, une intuition nouvelle, comme s’il avait trouvé un nouveau sujet à explorer, malgré les années. C’est le texte le plus chaleureux, le plus émouvant qu’il ait écrit depuis qu’il a commencé à écrire.”  Tout en étant amoureuse d’Harry, l’élogieuse Lotte est
évidemment envoyée par Mamoon.... Nous le savions: dans ce livre, les textes comme tout le reste sont toujours au cœur de négociations-tractations-chantages-pressions qui se cachent dans les dialogues.

 

  À l’instigation de Lotte tout le monde rend une dernière visite à Prospects House, histoire d’ajouter un ultime chapitre à la biographie qui n’est toujours pas publiée (et curieusement déjà traduite en plusieurs langues-mais c'est le cas de ce livre de Kureishi...). À cette occasion nous aurons la version d’Alice de cette aventure platonique:elle veut y voir une conséquence d’une relecture de Tolstoï et d’une hallucination. Le couple Harry /Alice, déjà moribond, meurt ce jour-là. 

 

  Le dernier mot revient-il alors à Mamoon qui a doublé ainsi la biographie d’Harry en lui donnant un dernier coup et une dernière leçon d’écriture (en des termes bien surprenants tout de même)? La lecture de Lotte est-elle un point de vue fidèle? Un livre résumé (et même bien raconté) a-t-il une valeur? Ce dernier mot n’est-il pas dans cette confidence de Lotte qui fait songer à un palimpseste (proustien): “Il [Mamoon] était stupéfait de constater à quel point le passé peut être labile, comment on peut le réécrire et écrire par-dessus encore, indéfiniment.”(j'ai souligné)


 

   En réalité, le dernier mot revient à Kureishi (3) qui fait un plus grand sort au Mamoon polémiste qu'à l'écrivain proprement dit (on ne sait pas grand-chose sur son art et son esthétique et c'est dommage) et... au CONTRE SAINTE-BEUVE (4).


 

   "Quoi que vous dise Marion, je serai toujours l'inconnue de votre livre." (p195)


 

Rossini, le 6 février 2014


 

NOTES

 


(1)Malgré les dénégations de Kureishi, malgré ses variations masques, malgré des emprunts à d'autres écrivains, malgré les différences aveuglantes. Rejoignant les critiques d'É.Saïd, il voulait aussi comprendre comment un Naipaul pouvait être "son propre opposant".

 

 Sur la question biographique, on peut lire si on veut ce texte.http://bibliobs.nouvelobs.com/en-partenariat-avec-books/20131206.OBS8682/l-effroyable-monsieur-naipaul.html


 

(2)On s’étonne de lire un passage aussi lisse:"Harry les avaient ressuscités dans son livre: il avait rendu à Peggy ce qui lui revenait, soulignant la manière dont elle avait contribué à l'œuvre de Mamoon et combien il avait eu besoin d'elle; Ruth était la aussi, relançant Mamoon dans sa carrière, et il y avait de nombreux passages sur Marion et la façon dont elle avait finalement permis de se trouver." (p.368)

 

(3) Dans ce roman, le narrateur est bien caché et sa fausse neutralité ne doit pas duper.

 

(4) On sait que, non sans ironie, Naipaul ouvrit et conclut son Discours de Stockholm par une référence à ce livre de Proust.

 


 

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27 janvier 2014 1 27 /01 /janvier /2014 09:40


"-Je te dis que tout a changé."

                                            ♦♦♦

 

"Comprends-moi bien. Je ne parle pas à la légère, je sais ce que je dis. J'ai déjà rassemblé mes vêtements et il ne me reste plus qu'à te recommander à Dieu. Une maison sordide, une impasse puante, des gens qui sont comme des bêtes."

 

                                             ▼                          

 

 

  Un salon de coiffure, un marchand de basbousa, une boulangerie, un café, un grand bazar, deux immeubles, une chaussée pavée. Nous sommes impasse du Mortier, au Caire. Grâce à Naguib Mahfouz, le grand auteur égyptien que le Nobel consacra en 1988, nous ne la quitterons guère sinon pour quelques sorties vers la Ghouriyyeh, la Helmiyyeh, la mosquée Al-Hussein, la Porte Verte, le Mouski. Une nuit, nous accompagnerons une curieuse expédition vers le désert et dans un cimetière. En taxi, nous ferons un grand tour dans la cité en compagnie de la belle Hamida qui se plaira à vivre dans des quartiers peu fréquentables aux yeux des habitants de l'impasse. Dans ce quartier très populaire (et très ancien, prévient le Prologue) nous sommes juste après la deuxième guerre mondiale, sous Farouk: les restrictions existent encore et les Anglais sont toujours très présents (et passent aux yeux de certains jeunes de l'impasse pour un moyen d'émancipation économique). Un marché noir actif a bien profité au patron du bazar.

 

  Bien qu’animée, cette impasse ressemble à “un lac” tranquille, “aux eaux calmes et dormantes”. Mais le quartier retentit souvent de querelles où les femmes ont rarement le dessous comme la boulangère qui mène son mari à sa guise et Mahfouz tisse des destins denses et variés qui vont l'animer avec des conflits souvent violents....Nous rencontrons le très médisant docteur Bouchi;Zayta le “faiseur d’infirmes” qui rend invalide des êtres en bonne santé qui pourront ainsi "réussir" grâce à la mendicité;Al-Hélou, le jeune coiffeur amoureux d’Hamida qui part dans l’armée anglaise pour gagner l'argent qui satisfaira les ambitions de son amour; le cafetier Karcha abruti par le haschich et qui aime les beaux jeunes gens; son fils Hussein Karcha qui se met à détester l’impasse; Sélim Alwâne  qui tient le bazar et qui lui aussi désire Hamida au point de songer à donner une co-épouse à sa femme; la mère (adoptive) d'Hamida une marieuse active et talentueuse. Enfin le sayyid Ridwâne Al-Husseini qui règne en maître quand il s’agit de spiritualité:on vient le consulter sur toutes les questions.

 

  Un livre, un lieu. Une impasse qui offre, en filigrane, une méditation sur ce qui passe et demeure. 


 

 Mahfouz est avant tout un conteur: en dehors de quelques passages tragiques et de rares personnages profondément noirs (“démoniaque”, “diabolique” reviennent alors souvent), son roman est une comédie réaliste (il ne nous épargne pas la saleté, la puanteur, les trafics, les tromperies, les bassesses (1)) aux nombreuses intrigues qui rebondissent selon la logique du roman- feuilleton. On reconnaît des profils plus ou moins attendus:le candide Al-Helou; l’hypocrite marieuse;le nanti qui en veut toujours plus;les jeunes gens avides d’expériences nouvelles;le maquereau Faraj Ibrahim capable de tout;le malfaisant Zayta; les êtres presque "saints" comme le sayyid Ridwâne al-Husseini ou le cheik Darwiche qui connut une mue morale et intellectuelle des plus radicales. 

 

  Le conteur est absolument omniscient et nous plongeons sans obstacle dans les consciences pour lire en transparence ce qui les agite (avec, dans les monologues intérieurs, un recours puissant aux questions et au style indirect libre):Hamida le retient particulièrement et lui permet de belles analyses des tentations d’une fille pauvre soucieuse de réussir. Il pratique volontiers la longue scène dialoguée où retentit une parole populaire où Dieu et le Prophète sont sans cesse invoqués avec foi souvent et parfois un peu mécaniquement voire faussement. Une parole incontestablement moralisatrice pointe parfois. Les plus profondes des déclarations reviennent au sayyid Ridwâne al-Husseini ou au cheik Darwiche qui prononcera les derniers mots du livre.

  Du ragot à la sentence, des insultes à la confidence, de la parole tentatrice à l'oracle, L'IMPASSE est un grand livre des paroles mêlées.

 

 

 Avec art, Mahfouz a su condenser bien des destins en partant d'une unité de lieu: l'impasse du Mortier, tour à tour motif de répulsion et de modeste contentement (qui ne va pas sans petites ou féroces frustrations). Chaque personnage incarne un rapport original à cet endroit qui n'est pas une impasse par hasard. Certains ne peuvent le quitter et n'y songent même pas. D'autres rêvent de s'en échapper pour toujours; d'autres encore veulent partir pour y revenir connaître la tranquillité. Les différents actes du quotidien qui nous émeuvent ou nous font sourire ne doivent pas tromper. L'enjeu du livre est évidemment ambitieux. C'est tout simplement la question du bonheur qui se devine dans tous les cas. Du bonheur et de son illusion.... Sans nettement donner ses préférences (la "sainteté" du sayyid Ridwâne al-Husseini ou la sagesse laconique du cheik Darwiche sont exemplaires mais difficiles à suivre), Mahfouz nous offre un ensemble varié de choix contraints par des situations familiales, économiques et politiques (la corruption apparaît dans un épisode édifiant). Les passifs, les énergiques, les jouisseurs, les prêts à tout, les bons à rien, les saints sont autant de cas qui font la vie d'un modeste quartier bien à l'image sans doute de la majorité des habitants du Caire, du moins les plus populaires (2). Sans insister Mahfouz suggère des étouffements, des étranglements, des désirs de changement qui touchent les plus pauvres comme les moins infortunés.

 

  Symbole de passage entravé, de relégation heureuse ou détestée, horizon fermé dont certains ne se contentent pas, l'impasse du Mortier doit se découvrir pour sa qualité évocatrice et pour une subtile dimension critique éclairée par de fortes nuances fatalistes.

 

 

 

  Comédie humaine, ce roman n'est pas sans laisser d'amertume. Il y aura un mort innocent (un innocent mort), des êtres perdus à jamais et l'impasse qui fut jadis glorieuse les oubliera tôt ou tard. Heureusement, les conteurs lucides demeurent.



Rossini, le 29 janvier 2014

 

NOTES

 

(1) On observera que dans ce roman l'art de Mahfouz est assez peu descriptif.

 

(2) Dans le Prologue on lit: "Mais, bien que l'impasse vive toujours à l'écart des mouvements du monde, elle est bruissantede saz vie propre, UNE VIE RELIÉE AU MONDE DANS SES PROFONDEURS. Elle garde une part des secrets du passé."(j'ai souligné)

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18 janvier 2014 6 18 /01 /janvier /2014 06:24


   
"Ce qu'il y a de terrible au bagne, ce ne sont pas les chefs, ce sont les réglements."

 

"(Je ne me lance pas dans la description n'ayant jamais rien compris à la botanique. Si c'est beau, c'est suffisant. Tout ce qui est joli n'a pas besoin de nom.)"

 

                                          ♦♦♦


       Après un voyage de vingt et un jours commencé à Saint-Nazaire et comportant une escale à Trinidad, Albert Londres débarqua du Biskra à Cayenne (port abominable, à peine quelques bâtisses). Il allait rester 
un mois dans "le cercle à tourments" et y rédiger une série d’articles pour LE PETIT PARISIEN (août et septembre 1923) qu'il publia ensuite en livre (1924, Albin MICHEL) demeuré légitimement célèbre.(1)

 Le plan du livre correspond
évidemment aux étapes de sa visite  mais aussi à une progression: comme on verra, son journalisme d’information sera tout autant d’instigation et d'initiation.

 

  C’est tout d’abord Cayenne qui n'est plus exactement alors le lieu du bagne mais demeure sa capitale. Il visite le camp, puis l'île au pain de sucre où vivent M. Duez et son ex-épouse; ce sont ensuite les restes de l'ancien camp, la pointe Marcouria, la mairie puis, au kilomètre 24, le bagne pour une centaine d'hommes malades qui crèvent debout en ayant pour mission de faire la route qui n'a aucune chance d'avancer.

  Dans la deuxième partie, Londres nous fait découvrir les trois îles du Salut (il propose de les débaptiser et de bannir ce mot): l'île Saint-Joseph, l'île Royale, l'île du Diable (connue pour les cinq années qu'y passa Dreyfus). Enfin c’est Saint-Laurent-du-Maroni, le "royaume de l'administration pénitentiaire,(...)la capitale du crime." avec ses deux camps, celui des relégués, celui des transportés. Dans un itinéraire qui n'en manque pas c'est sans doute l'étape de l'horreur absolue avec encore le camp Charvein, celui des incos, des indomptables, sans oublier l'île des lépreux.

 

 

  On l'a compris: Londres est curieux de tout et ne ferme les yeux sur rien. Il verra aussi les dernières bagnardes et entreprendra une sortie en forêt profonde pour constater que la France a manqué l'exploitation d'un bois qui pouvait créer beaucoup de richesse. Dans la brousse, bien guidé, il tombe sur six évadés égarés qui meurent de faim (ce qui nous vaut des remarques presque ethnologiques) et qui viendront se rendre au camp d'où ils venaient.

 

  Pour finir, il nous fait vivre l’accostage du Duala, cargo-cage qui livre son contingent (son "troupeau") de nouveaux bagnards dont des impotents et des malades condamnés à une mort prochaine.

 

  Mis à part l'île du Diable, tristement célèbre, Cayenne est un nom et rien d'autre pour le lecteur d'alors. Londres lui offre un cheminement précis et riche dans des espaces inconnus et parmi des corps malmenés. Ce sont les âmes qui le marqueront.

 

 

TOUT COMPTE

 

  Une première caractéristique d'une enquête de Londres: les lieux traversés comme les personnes rencontrées sont variés et nombreux. Ses déplacements (souvent dangereux, il ne le dit qu'incidemment) imposent une mobilité qui, très vite, caractérise son écriture même. Ne voulant rien manquer, il cherche partout et nous fait passer d’un portrait à un dialogue, d’un espace singulier (laid ou charmant comme Saint-Laurent qui le surprend) à une réflexion. Son texte est vif, tendu, strié de nombreux blancs et de phrases isolées. Londres ne traîne pas et frappe sèchement. Une formule dit tout: "Sur la grand-route on n'est jamais blasé. Plus les étonnements succèdent aux étonnements, plus ils sont vifs." (2). En même temps on éprouve le désir de prendre le temps qu’il a mis à observer, à écouter. Des vies sont là, tragiques. Chacune nous retient.


 

INFORMATION


  Évidemment, Londres donne à son lecteur (qu’il tutoie souvent - il semble tutoyer facilement) quantité d’informations et corrige les nombreuses erreurs que rendaient possible la distance géographique, le désintérêt des Français et une forme de censure:ainsi on a déjà vu que Cayenne n’est pas exactement le lieu du bagne et ne correspondait pas à ce qu’on croyait en savoir en métropole.
  Il décrit toujours succinctement et avec talent les différents lieux (les rares jolis coins; le village chinois de Saint-Laurent ; le marché de Cayenne et sa puanteur), précise la météo de la Guyanne, sa végétation, ses reliefs, sa faune, et, en mer, les inconvénients du doucin. Il évoque le seul moyen de transport terrestre (carosse à quatre roues minuscules qu'il faut pousser sur des rails pendant des kilomètres...). Il se rend au théâtre, au cinéma (fréquenté seulement par les noirs et les bagnards libérés (3). Nous le suivons au tribunal maritime (autre théâtre) qui siège tous les six mois.

 

  Souvent seul, parfois accompagné (un docteur, un pasteur, un commandant supérieur, un homme d'encadrement), il va donc partout, relate tout sans abuser des chiffres : il ne garde que les plus choquants. Voulez-vous une date? En juillet 1923 sont arrivés les médicaments commandés par la pharmacie en 1921...

INITIATION


  Aidé dans son exploration, Londres devient notre guide dans cet enfer fabriqué par les hommes et leurs institutions. Il nous  instruit en traduisant le lexique spécifique du bagne : doublage, sec, quatrième-première, bambous, pied-de-biche, guillotine sèche, les incos, les pilons, les relégués, les transportés, les garçons de famille, la manille, la camelote, rien ne sera laissé dans l’ombre. On découvre les rites du bagne (par exemple le condamné apprend son exécution par un chant des autres prisonniers), on assiste presque à une évasion en direct, on devine les effets sexués de la promiscuité des nuits, on comprend les odieux rapports de force entre les bagnards, on apprend l’obsession des purges, la cachette secrète de l’argent gagné ou volé. Le bagne est une économie et une industrie du pousse-au-crime.
  Des faits, des êtres que quelqu’un regarde et écoute enfin. Un souci de tout et du détail. Un cas à chaque page et, à chaque cas, un destin qui nous explose à la figure.

DESTINS

  Londres restitue admirablement des destins qui sont tous extraordinaires. Le bagnard, à de rares exceptions près, veut parler : il a besoin de dire son crime, sa vie d’avant, sa misère depuis ou l’injustice dont il est victime. On se dit que le récit qu'ils ont en eux est le seul moyen de tenir en même temps qu'il les mine. Londres fait connaître des êtres qui nous étonnent beaucoup. Le plus sidérant, reconnaissons-le:la qualité de langue de ses interlocuteurs qui n’ont pas perdu dans ce lieu horrible leurs capacités. Ils parlent comme certains journalistes d’aujourd’hui n’écrivent pas:le forçat Marcheras qui sert d’infirmier a des formules qui nous  bouleversent. Les plus instruits écrivent:Londres publiera en annexe une lettre de ce Marcheras qui témoigne de l’enfer kafkaïen qu'est Cayenne et explique pourquoi le bagne l’oblige à s’évader pour la cinquième fois; au chapitre XII, il publie également une belle lettre de Roussenq l’incorrigible (“vingt-trois ans de vie et quinze d’enfer”) qui fait tout pour être toujours puni et qui, un jour, jette l’éponge et demande un isolement qui l’empêchera de provoquer les représentants de l’autorité. Dans l'échange qu’il a avec Londres on est saisi par ses premiers mots (il l'interpelle:“un homme”) et par la qualité de ses phrases. Il a une formule qui va à l'essentiel:" Je ne puis plus me souffrir moi-même. Le bagne est entré en moi. Je ne suis plus un homme, je suis un bagne".
     Si la vérité sensible du bagne était sous ses yeux, c’est auprès de Marcheras et de quelques autres que Londres apprendra la vérité intellectuelle du camp qu'il compare avec la version américaine (qu'il connaît par ses évasions): nous avons droit à une lucide et percutante critique économique de la bêtise instituée que représente le bagne.
   Dans ces conditions, il est impossible d'oublier les personnages que Londres évoque avec art et humanité : Hespel-le-chacal qui fut bourreau là-bas et devint en fait témoin idéal de l’injustice au bagne; Ulbach le réhabilité; Ullmo, quinze ans de bagne, huit ans de solitude et qui s’en sort grâce au père Fabre:converti fervent, il est privé d’argent par sa famille à cause de sa conversion. On lui a tout refusé et sa lucidité mélancolique est émouvante (4). Il y a aussi Dieudonné de la bande à Bonnot, il y a Marius,  Manda, oui, l'anarchiste de la bande à Manda, devenu infirmier au bagne et dont la protestation est mémorable. Tellement d'autres.

JOURNALISME D’INSTIGATION

 

  Londres a vu la crasse, ressenti la puanteur, la persécution des moustiques, constaté l'entretien de la souffrance, l'animalisation des êtres, les trafics, économie de survie qui arrange tout le monde pénitentiaire, l'absurdité des réglements que tous les témoignages confirment. Il ne se contente jamais de simplement rapporter l'inhumanité des traitements, ce qui est déjà beaucoup : il dénonce.

 

  Il ne suffit pas en effet de montrer le sort incompréhensible réservé aux fous et aux lépreux défigurés ou l'état des cages à bagnards: il faut montrer les incohérences de la loi, expliquer l'idiotie perverse du phénomène du doublage. Un condamné qui a fait ses sept ans par exemple ne peut rentrer en France. Il est libre-mais seulement de demeurer encore sept ans en Guyanne où il y a peu à faire et où on souffre plus de faim qu'au camp. Pour ceux qui ont pris plus long, il ne sera pas question de quitter la Guyanne... Le condamné libéré "doit rester toute sa vie sur le Maroni" ou pire partir en brousse. Au départ il s'agissait de coloniser la Guyanne et de donner au libéré une concession. Au moment où il se promène dans les rues il sait que 2448 "hommes avilis rôdent par les rues indifférentes et cruelles de Saint-Laurent-du Maroni". Des concessions, on en compte sept ou huit....Qui n'ont assuré aucune richesse à qui que ce soit. Des emplois en ville? Très peu. Londres l'avoue: à leur place, il ferait comme eux; il volerait. Oui, comment oublier ce libéré qui réclame la ciguë? L'après-bagne est pire que le bagne.

 

 Ils ont payé mais ils paieront jusqu'au bambou (cimetière). Manda qui a payé pour "son socialisme, son anarchisme, son apachisme" veut rentrer et il sait qu'il travaillera et bien. Impensable. Et on saisit alors la pertinence de l'analyse d'un des bagnards. Cayenne est une machine à produire du vide. On n'y fait rien, on tente de vider les êtres de leur humanité. On les pousse à la boisson. On "vous plonge tout vivant dans la crapule." On programme presque leur seule survie par la mendicité et le crime.

 

 Ce procès sous forme d'article débouchera sur une campagne de lettres très argumentées au ministre des Colonies, Albert Sarraut. Très vite, sous la pression née de l'émotion, le bagne sera quelque peu amélioré. Il ne sera fermé qu'après la mort de Londres...

 

 

 

  Cette victoire assez rapide est le résultat de la qualité d'enquête de Londres. Mais cet aspect indiscutable ne peut être séparé de la force  stylistique de ses articles. Son écriture refuse le pathos et ébranle d’autant plus. Il émeut (“Et il s’immobilisa, les yeux baissés comme un mort debout. C’est un spectre sur fond noir qui me poursuit encore”), rend parfaitement l'insupportable (tel lépreux), le pitoyable mais sa phrase interdit d’en rester à la pitié toujours passagère comme on sait.
 On ne peut qu'admirer son aptitude à poser un décor (chez Bel-Ami par exemple), son sens de la comédie dans un contexte qui ne s’y prête guère (Mme Péronnet), ses portraits expéditifs mais définitifs, sa saisie rapide  de détails accablants, touchants, légers, insupportables, comme à l’inverse son emploi fréquent des énumérations généralisantes (“à côté, il y a les autres, les non-pistonés, les antipathiques, les rebelles, les “pas de chance”; ailleurs: “ce que je vois, c’est que l’on a tout mis ensemble, sans triage:les mauvais,les pourris, les égarés, les primaires et les récidivistes, ce qui est perdu et ce qui peut être sauvé, les jeunes et les vieux, le vice et j’allais dire l’innocence, et je me comprends. Ce n’est même pas le marché de la Villette. On ne les a ni pesés ni tâtés.”) Il peut avoir de l’ humour (la statue de Schoelcher à Cayenne qui attend une compagnie), il a des mouvements de pudeur et certaines ellipses sont éloquentes. Ses nombreux traits d'ironie font mouche à tout coup (il pratique souvent l’antiphrase), et on est touché par son sens des formules dont la vivacité est une rhétorique qui congédie l’emphase habituelle des défenseurs de nobles causes. Il fait bref pour déchirer: “L’île Saint-Joseph n’est pas plus grande qu’une pochette de dame. Les locaux disciplinaires et le silence l’écrasent.. Ici morts vivants, dans des cercueils-je veux dire dans des cellules-des hommes expient, solitairement.” Il aime le parallélisme :”Le médecin voit l’homme. L’administration voit le condamné. Pris entre ces deux visions, le condamné voit la mort.” Il est cinglant dans ses images qui ont valeur d'analyse:”Le bagne n’est pas une machine à châtiment bien définie, réglée, invariable. C’est une usine à malheur qui travaille sans plan ni matrice. On y chercherait vainement le gabarit qui sert à façonner le forçat. Elle les broie, c’est tout, et les morceaux vont où ils peuvent.”  Il écrit aussi :

 

Les travaux forcés? Oui.
  La maladie forcée? Non.


  Il ajoute : “Le bagne est un déchet. Ces deux camps sont le déchet du bagne.

 

 

   Infatigable, Londres repartira sur d'autres terrains, vers d'autres combats. En 1924 encore, un reportage aussi célèbre DANTE N'AVAIT RIEN VU lui permettra de faire réduire l'inhumanité de Biribi. Il s'attaqua ensuite aux asiles de fous.


 

  Pourquoi Londres n'est-il pas lu dans nos petites et grandes écoles?

 


 

 

Rossini, le 24 janvier 2014

 

 

 

 

  NOTES

 

(1)De Pierre Assouline on doit lire l'indispensable, ALBERT LONDRES, Vie et mort d'un grand reporter (1884-1932).

 

(2)Il vient de rencontrer une Hindoue au bagne.

 

(3)On observe que dans ces pages Londres ne tient pas compte de la question coloniale alors qu'il en parlera ailleurs.

 

(4)Assouline complète heureusement notre information biographique sur ce personnage hors du commun, "traître et renégat". 

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12 janvier 2014 7 12 /01 /janvier /2014 06:09

"Billy Pèlerin n'a pas d'objection. Il ne voit pas d'objection à grand-chose." (p.163)

 

"Son idée était, bien entendu, qu'il y aurait toujours des guerres, qu'elles étaient aussi commodes à arrêter que les glaciers. Je partage cet avis." (p. 13)

 

                                         ♢♢♢

 

   ABATTOIR 5 ou la croisade des enfants, sous-titré Farandole d'un bidasse avec la Mort..... Un titre double, un sous-titre. Vonnegut voulait dire beaucoup de choses mais à sa façon.
 
 
 Voilà un roman qui eu à sa sortie un grand retentissement. On devine rapidement ce qui décida de sa forme: après Hemingway, Mailer, après tant d’autres américains, pour ne rien dire des écrivains européens et de leurs évocations de 14/18, après Céline qui ne figure pas par hasard dans le Prologue, comment parler de la guerre et par exemple de l'odieux bombardement de Dresde en 1945 (les 13, 14 et 15 février)(1)? Tous les écrivains travaillant le motif de la guerre se posèrent les mêmes questions: quels angles, quelles focales, quel ton, quels mots, quel style choisir?
  La réponse de Vonnegut a permis un succès qu’on a du mal à comprendre aujourd’hui.

 

 

    PROLOGUE


  Le narrateur prend la parole dans un premier chapitre pour "authentifier" ce qu’on va lire: écrivain âgé, expérimenté dans “le paroxysme, l'émotion forte, la subtilité psychologique, le dialogue bien enlevé, le suspense et l'affrontement dramatique” (2), porté sur la bouteille, il a été témoin de la destruction de Dresde: il était sous les bombes avec d’autres prisonniers américains et les pages qui suivent ne sont pas loin de la vérité. Seulement le livre qu’il voulait écrire spontanément a été difficile et long à rédiger. Il lui fallut longtemps se renseigner sur un fait plutôt étouffé par les historiens et les journalistes et il est même retourné sur les lieux avec des camarades d'armes et d'infortune, ce qui d'ailleurs lui a permis des repérages pour d’autres livres. Il nous confie quelques autres lignes de sa biographie (étudiant en anthropologie puis journaliste, chargé de relations de la GE, enfin, écrivain): il se présente comme "vieux schnock résidant à Cap Cod" et donnant des cours d’écriture. Il a été aidé par son copain O’Hare : les louables réticences de sa femme orienteront le récit en direction de la notion de croisade des enfants qui constitue la seconde partie du titre complet de ce roman.
 Son choix fut éthique et esthétique.
Il l'a promis à la femme de O' Hare:son livre ne serait pas adapté au cinéma avec Sinatra et Wayne ou "un de ces sales vieux bonshommes prestigieux à l'allure martiale."

 
   PARI


En écrivain conscient que le méta-récit peut encore servir le récit  classique pourtant bien miné par des avancées récentes aux USA et en Europe, Vonnegut s'est décidé pour une forme apparemment audacieuse. Son originalité se situe dans le rythme du récit, "dans son style télégraphique et schizophrénique", dans le découpage temporel et un incroyable mélange des genres et des références. Dans ce roman de la répétition et de la discontinuité, le narrateur mêle sciemment un peu tout:des passages satiriques jouxtent des réécritures d’œuvres connues, des faits historiques sont encadrés ou traversés par des bonds dans l’espace et le temps. Nous sommes soumis à des paralysies spasmodiques dans l’espace et le temps comme Billy l’est dans le temps…: Billy circule dans son passé et son futur qui reste futur, tout en étant passé.
  Le roman nous promène dans différents voyages du bien nommé  Billy Pèlerin. Doué d’ubiquité, il est à la fois mort (il a assisté à sa mort à plusieurs reprises-il doit disparaître au cours d'une conférence à Chicago, le 13 février 1976) et vivant éternel: on suit par étapes discontinues sa biographie de citoyen américain quelconque qui a réussi dans l’optique, a épousé sans enthousiasme une femme énorme, Valencia, a élevé deux enfants dont l’un est un Bérets verts pendant la guerre du Vietnam-ce qui ne le dérange pas et le rend fier. Nous zigzaguons dans sa biographie:quelques aperçus de son enfance avec la mère, d’une terreur entretenue par son père; une visite avec ses parents dans le Grand Canyon, ses peurs dans la grotte de Carlsbad ; on le retrouve dans un asile de fous (état de New York) à la fin des années 40 (il est alors persuadé que le bombardement a aboli tout sens à la/sa vie); il réchappe à une catatrophe aérienne dans le Vermont qui lui fêle le crâne mais le pousse à devenir prolixe sur les soucoupes volantes; on le voit dans son travail puis dans une fin de vie un peu pénible…. Très vite “riche comme Crésus” et bien installé dans sa ville, Ilium. Grâce à son voyage interplanétaire il a conscience de tout ce qui lui arrivera, ce qui lui permet de rêver et de fermer les yeux souvent. Une rencontre  comptera : par hasard, il fait la connaissance de l’écrivain Kilgore Trout, un maître de la SF, seul genre de lecture que Billy tolère et qui lui permet "de se recréer un univers et une personnalité". Naturellement, Trout a un peu écrit par avance le livre que nous sommes en train de lire...

  Par a-coups narratifs, on l’accompagne chez les Tralfamadoriens qui l’observent, en le traitant comme nous traitons les animaux de zoo : il partage sa couche avec la délicieuse Montana Patachon.


  Plus longuement, nous le suivons dans sa guerre de décembre 44 jusqu'aux bombardements de Dresde:on le trimballe avec d’autres prisonniers américains ou anglais du Luxembourg en Allemagne, pour finir à Dresde, "ville ouverte", dans un abattoir aux cochons qui le sauvera lui et ses compagnons. Il constitue un temps un quatuor d’égarés dont le plus mémorable est Roland Fumeux. Nous vivons le bombadement (et son horreur) de l’intérieur et son après avec la découverte d'un paysage lunaire et avec un passage étonnant dans une auberge miraculeusement épargnée.


  Que lisons-nous vraiment? La forme a-t-elle ici l’importance que voulait lui conférerer Vonnegut? Dans son odyssée nous retrouvons évidemment tout ce qui fait la littérature de guerre: le dérisoire, l’odieux, l’inhumain, le cocasse, l’ahurissant, le tragi-comique, les hasards heureux ou malheureux, le pittoresque rendus avec quelques passages réussis (tout ce qui touche à la lumière), de vraies fulgurances dans l’image, des jeux d'échos savants parmi les fractures narratives, beaucoup d’humour noir mais aussi des blagues de potaches et de la science fiction (3) volontairement facile, avec faille du Temps et quincaillerie en solde.

UN LEITMOTIV

 

  "Robert Kennedy dont la maison de vacances est située à quatorze kilomètres de celle où j'habite toute l'année a été atteint d'une balle il y a quarante-huit heures. Il est mort hier soir. C'est la vie.
     Martin, Luther King a été abattu le mois dernier. Lui aussi est mort. C'est la vie.
     Et chaque jour mon gouvernement me communique le décompte des cadavres que l'art militaire fait fleurir au Vietnam. C'est la vie.
     Mon père s'est éteint, ça fait des années maintenant, de mort naturelle. C'est la vie. C'était un brave homme. Et un mordu des armes à feu. Il m'a légué ses pistolets. Qu'ils rouillent en paix."(page 215-j'ai souligné)

   Comme on voit, un leitmotiv scande presque toutes les pages du roman: “c’est la vie.” Pour tout ce qui touche à la mort en particulier. Quelqu’un meurt: "c’est la vie". L’énoncé est assumé par le narrateur qui a
pourtant pris le soin de préciser  :"J'ai fait comprendre à mes fils qu'il ne leur est, sous aucun prétexte, loisible de prendre part à des tueries et que la nouvelle de l'éxécution d'ennemis ne saurait leur procurer ni satisfaction ni jubilation d'aucune sorte."  On a vu que la fin de notre exergue interne se conclut par une allusion au legs de son père:"C'était un brave homme. Et un mordu des armes à feu. Il m'a légué ses pistolets. Qu'ils rouillent en paix."

  On comprend bien que le propos de Vonnegut est incontestablement anti-militariste et que "c'est la vie" est une antiphrase qui dénonce un conformisme à toute épreuve: il s'agissait de démithridatiser son lecteur. Mais martelée de façon aussi systématique et presque mécanique (comme notre ignorance volontaire qu'il faut troubler, c'est entendu), elle en devient assommante, irritante, exaspérante et son effet est parfois inverse de celui qui était sans doute attendu. Tout comme l’accumulation de fantaisies et de références, elle nuit à la portée critique de ce roman. Son “héros” semble indifférent, figé à jamais malgré l’apparence et arraché à l'horreur par la facilité de la vie et ses évasions inter/intratemporelles: il ne pleure qu’une fois dans sa vie et ne manifeste d’émotion que rarement même si son désir profond est de témoigner à tout prix dans les medias du bombardement de Dresde-surtout après l'accident dans le Vermont. "Billy n'éprouvait pas le besoin de sélever contre l'anéantissement du Vietnam du Nord, ne frémissait pas au souvenir des ravages accomplis autrefois sous ses yeux par les bombes.Il assistait à un déjeuner du Rotary Club dont il était le président, et c'est tout." On doit le penser radicalement ébranlé (il rêve de paix chez les Tralfamadoriens-mais ils sont eux aussi destructeurs), on peut estimer que la répétition est volontairement choquante et qu'elle est un appel à la révolte mais on on doute que la sagesse dictée par les kidnappeurs stellaires de Billy ("rien de nouveau sous le soleil", carpe diem), puisse mener loin d'un fatalisme conformiste qu'il s'agissait justement de contester.

 

  Voilà une œuvre surprenante qui par refus louable de tomber dans une certaine facilité narrative n'en évita pas tous les pièges.

 

 

 

 

 

Rossini, le 16 janvier 2014

 

 

 

 

NOTES

 

(1) On sait que des thèses très différentes s'opposent sur le nombre de victimes et sur les raisons de ces bombardements. Vonnegut ne faisait pas œuvre d'historien.

 

(2) Cette esthétique sera celle qu'il refusera en réalité.

 

(3) Genre que Vonnegut aimait et pratiqua.

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6 janvier 2014 1 06 /01 /janvier /2014 06:43


 

"Quelle idée dramatique! La vie est plus simple que ça."(page 52)

 

 

 

 

 MENDIANTS ET ORGUEILLEUX publié en 1955 passe pour le chef-d’œuvre d’Albert Cossery qui, né au Caire en 1913, vint définitivement résider à Paris, dans une chambre de l’hôtel La Louisiane, rue de Seine. Auteur de sept romans et d'un recueil de nouvelles, il vécut selon une forme de sagesse qui imprègne ce roman largement connu dans le monde entier.

 

UN DÉCOR

 

  Aujourd'hui (ou hier) la mère de Yéghen n'est pas morte.

 

 L’Égypte des années quarante ou cinquante après la bombe et avant Nasser. Une ville grouillante de monde avec un quartier européen et des quartiers populaires souvent d’une extrême pauvreté:"une foule bigarrée et insouciante", des tramways cahotants, des venelles incertaines, des cahutes branlantes, des marchés bruyants, des cafés à palabres, de la chaleur, de la poussière, des milans qui fouillent la pourriture, de la crasse comme dans cette pâtisserie sordide, lieu de rendez-vous de Samir et de Noure El Dine. Des ramasseurs de mégots, des chiens faméliques, des bordels pouilleux, une enfant de six ans qui exhibe son sexe, des quartiers mal famés où l’on ne craint personne et surtout pas la police qui pourtant a l’habitude de torturer.



POLICIER?


  Le Caire. De petits trafics de drogue. Une escroquerie à l’héroïne. Des vols. Un crime, disons, gratuit, si ce mot a un sens. Une jeune prostituée est étranglée. Un officier de police est chargé de trouver l'assassin. Un homme s’accuse mais personne ne le croit. L'enquête est proche de s’achever dans un débat entre quatre hommes au café des Miroirs, le bien nommé.  

  Telle est l’apparence d'intrigue d'un livre unique qui en croise beaucoup d'autres et où le policier est saisi d’une étrange faiblesse. Il voit l’énigme se déplacer au point de devenir pour lui l'occasion  d'une enquête sur lui-même qui finira en une quête : saisi de doute, il cherche la paix....
   

DES PORTRAITS

  Parmi des personnages attachants comme la mère de Yéghen, la maquerelle Set Amina, la femme virile jalouse de son homme-tronc ou "le marchand d’onguents et fioles contenant des élixirs contre l’impuissance et la stérilité”, apparaissent des figures qui retiennent voire fascinent. Ainsi le policier Noure El Dine amateur de beaux jeunes gens comme Samir qui pourtant le hait et prétend qu’il veut assassiner un jour son père parce qu'il se contente d’une vie confortable et ambitieuse. L’homme de la loi
ne connaît dans son métier qu’amertume et déceptions et sent en lui que tout se désagrège:son autorité lui semble vaine et il croit devoir affronter une maladie mortelle, le parasitage de sa morale rigide. 

 

  Moins torturé, voici El Kordi, l’employé d'un ministère qui rêve de révolution, mais qui n’est qu’un comédien dans toutes les causes privées ou publiques qu'il épouse, à commencer par la politique:il n’a que mépris pour le peuple qu’il prétend libérer. Mythomane, il (se) ment tout le temps: il s'accuse du crime pour plaire à sa maîtresse, veut voler pour elle mais l'oublie dès que le parfum d'une autre l'enivre...


  Plus riche est le portrait de Yéghen, poète populaire à la laideur extrême, amoureux d’une quasi-inconnue, fournisseur de drogue, dépendant parfois de sa mère (dont la vie routinière lui fait horreur) et pensionnaire régulier des prisons du roi.

 

  Enfin, Gohar, figure centrale du roman qui a depuis longtemps quitté son métier d'enseignant en université (histoire et littérature) et fuit le quartier européen trop bourgeois pour vivre au jour le jour comme un mendiant qui n'a besoin que de haschich et d'amis pour connaître le bonheur. Sa chambre? "Le dénuement de cette chambre avait pour Gohar la beauté de l'insaisisssable, il y respirait un air d'optimisme et de liberté. La plupart des meubles et des objets usuels outrageaient sa vue, car ils ne pouvaient offrir aucun aliment à son besoin de fantaisie humaine. Seuls les êtres, dans leurs folies innombrables, avaient le don de le divertir."

 

UN ART DE VIVRE 


  Si ces personnages  forment un quatuor de figures bien vivantes et singulières, ils incarnent tout de même des valeurs, des options qui servent, dans leurs confrontations, à l’expression d’une sagesse qui dépend clairement de la voix du narrateur. Ils disent à leur façon un chemin, des voies de traverses ou des étapes vers la paix et la joie.


 Grossièrement dit une ligne de partage passe entre le duo Yéghen et Gohar et entre El Kordi et le policier Nour El Dine. Ils sont tous orientaux mais les derniers sont plutôt du côté du Mal, du progrès, de la technique, de l’exploitation de l’homme par l’homme. De la maladie. Au départ du moins.


 On peut s’étonner de nous voir placer El Khordi aux côtés du policier. Il est l’instable, l’inconstant, le velléitaire: il rêve de révolution et voudrait en être l’agent mobilisateur. En réalité il n’a que mépris pour ce peuple miséreux et ne songe qu’à lui-même, qu’à son image, à sa réputation. Le roman est  plus satirique quand il s’agit de lui, de ses tentations de vol, et surtout d’auto-accusation. Et comme le policier il "s'imaginait que la dignité était seulement l'apanage du malheur et du désespoir."


 Celui qui représente la norme sociale bourgeoise et la Loi c’est l’inspecteur Nour El Dine. Où El Khordi est un agité superficiel, tout en frivolité, l'enquêteur est un homme toujours plus divisé et penché sur son gouffre intime. Devenu amer, il doute de son métier et de son rôle social.
Peu à peu il se sent aspiré par ceux qui vivent de rien et tranquillement tandis que lui-même dans ses amours malheureuses avec Samir n’a qu’affaire à la haine. La justice ne lui paraît pas vraiment juste et son cas existentiel peu à peu l’emporte sur la répression d'un surmoi largement miné. Alors que son devoir jusqu’alors était sacré, il ressent durement la différence entre son être-pour-le-plaisir qui réclame son dû de joie et sa fonction, son “métier de dupe” : il se voit grotesque, dérisoire, inutile. Il se "sent malade de dégoût et presque moribond". Jusque-là, il croyait que le malheur était nécessairement lié à l’existence et jugeait les heureux comme des lâches. On saisit son incompréhension et son vertige devant les mendiants orgueilleux qu'il rencontre à longueur de journée et, de plus en plus, au cours de son enquête. Ce qu'il tenait pour de la pourriture ou de la maladie sociale qu'il fallait soigner à coups de lois et de répression paraît monter en lui et être sécrété par son fâcheux choix de vie d'esclave volontaire. El Kordi est comédien. Nour El Dine se devine soudain marionnette construite par une fausse éducation (une éducation du/au faux) et par un conformisme étouffant.. 

  
   En face de ces représentants des "salauds", Yéghen le créateur, le poète populaire et, en même temps, le disciple d’un maître vénéré, Gohan, pour lequel il est prêt au martyre. Ils sont l’un et l’autre les acteurs d’une révolution individuelle:celle de Gohar vient du choix du dénuement après sa prise de conscience de l’ineptie de son enseignement; celle de Yéghen, plus agitée, dépendant tout de même de l’influence qu’exerce le maître sur le disciple. Rien ne peut le défaire de la joie:ni sa laideur (qui renvoie sans doute à des personnages de la mythologie et de la culture égyptiennes) ni ses nombreux séjours en prison:si Gohar ne fait pratiquement rien, Yéghen écrit, court, trafique, balance peut-être à la police et, véritable force de la nature, il fait montre d'une capacité d'adaptation étonnante. Diabolique, il rebondit toujours et toujours avec générosité. Rejetant l'idée même de dignité, il ne voit de dignité que dans le seul fait de vivre. Jamais il ne connaît de  torture de l'esprit ni de remords de conscience. Le narrateur parle justement  d'"optimisme féroce."....

 

DE LA RÉSISTANCE

 

   "La misère grouillante qui l'environnait n'avait rien de tragique; elle semblait receler en elle une mystérieuse opulence, les trésors d'une richesse inouïe et insoupçonnée. Une prodigieuse insouciance semblait présider au destin de cette foule; toutes les abjections revêtaient ici un caractère d'innocence et de pureté."


  Tel est l’enjeu évident du livre. Résistance à quoi et de qui? Des indigènes (le mot revient souvent) contre l’Europe, son mode de vie, son mode de pensée, sa morale. Le système occidental croit introduire du progrès et de l’ordre alors qu’il installe le chaos, la tristesse, l’exploitation. Par la diffusion de valeurs contre-nature, de progrès techniques conditionnants qui multiplient les écrans entre les êtres et entre chacun et le réel tout proche-fût-il sordide.
Dans ces pages l’image du poison est insistante. Le narrateur dit clairement que c'étaient les lectures occidentales qui avaient faussé l'esprit d'El Kordi....
  Nos personnages circulent au milieu de la foule certes montrée comme amorphe, crasseuse, miséreuse, mais libre, joyeuse, frivole, jamais à court d’une espièglerie et d'une anecdote amusante et exemplaire. La dimension politique de l'épisode de l'âne Barghout est éloquente.
 Si l’occidental et ses alliés indigènes sont malfaisants c’est qu’ils se prennent au sérieux et qu’ils veulent priver les pauvres de leur privation (ontologique) et de leur liberté fondamentale qui repose sur la simplicité. Le colon (au sens large, celui qui colonise la vie des autres) et ses affidés défendent une (fausse) " réalité faite de préjugés […], un cauchemar inventé par les hommes” contre la vraie réalité “souriante” et simple.

 

 

     

       Ce roman est un hymne à la joie de vivre (de peu) et à l’authentique opulence des pauvres, une longue protestation contre le mensonge (on comprend mieux l'importance d'El Khordi), contre le faux honneur, la culpabilisation, le fallacieux, l’accumulation des objets et des signes d’un supposé bien-être. Se moquer de tout, ne dépendre de rien ou de presque rien, telle serait la clé du bonheur selon Gohar qui est le porte-voix du narrateur.

 

 

  C'est ce que comprend sur le tard Nour El Dine au cours de son enquête : sa visite chez Gohar "ce néant savamment organisé" le poussera à tout abandonner de ses illusions et à adhérer à la sagesse de l'assassin. Lui qui croyait "à l'existence du gouvernement et aux discours prononcés par les ministres, [qui avait] une foi aveugle dans les institutions du monde civilisé", le voilà avide de dénuement, d'abandon à la rue, au hasard, aux rencontres, à la poussière. "Gohar avait sans doute raison. Vivre en mendiant, c'etait suivre la voie de la sagesse. Une vie à l'état primitif, sans contrainte. Nour El Dine rêva à ce que serait la douceur d'être un  mendiant, libre et orgueilleux, n'ayant rien à perdre." Il sera mendiant sans être vraiment capable d'orgueil, cet orgueil ne conférant une dignité qu'aux va-nu-pieds qui comme Yéghen n'en ont que faire..


  Comme Gohar, il pourra dormir sur des journaux enfin jamais lus qui n'auront servi que l'écume de l'actualité. Abandonnant tout sans rien perdre, il gagne sa part d'éternité.

 

 À l'instar du principe de sa sagesse, ce roman a le charme de la simplicité, ce n'est pas dire la facilité malgré un manichéisme évident. Il sonne étrangement à notre époque comme il devait le faire déjà dans les années 50 où cette résistance par le dénuement et la docte ignorance recrutait peu d'adeptes ou d'alliés. On penchait plus alors du côté de Marx que de son gendre. On comprend l'admiration d'un Miller pour Cossery et le succès durable d'un roman qui séduisit le courant hippie.

 

  On note tout de même que dans cette "révolution" individualiste la paix a besoin du hashisch et qu'un manque radical profond demeure en Gohar (le paradis syrien en est la forme mythologique). En outre, dans cet univers célébré avec nonchalance et avec un lexique hyperbolique solidement ancré dans une dimension religieuse, la misogynie ne se cache pas:on constate qu'un crime perpétré sur une femme passe pour sans importance.

 

  Malgré son indiscutable dimension discursive (paradoxale) et discrètement prosélyte, ce roman du bonheur raconté avec fluidité a aussi le tact de ne pas cacher ses propres illusions.

 

 

 Rossini le 11 janvier 2014

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4 janvier 2014 6 04 /01 /janvier /2014 04:52

  "Il faut produire un récit."(page 147)

 

 

 

 

   Depuis TESTAMENT À L'ANGLAISE, l'œuvre de Jonathan Coe est désormais bien connue et appréciée en France. Avec LA VIE TRÈS PRIVÉE DE Mr SIM (1), le lecteur est invité à parcourir une chronique autobiographique dans laquelle, en apparence, monsieur Sim (2) s'adresse directement à nous. L'attaque de son histoire est plaisante et comme joueuse. Elle  réserve bien des surprises.

 

   Tout commence (et finira) en Australie:Sim est venu rendre visite à son père et, comme toujours, se disputer avec lui. Le soir de la Saint-Valentin, veille de son retour en Angleterre, il est seul dans un restaurant et s'émerveille devant le spectacle d'une mère chinoise et de sa fille. Leur complicité le laisse pantois. L'union fascinante de deux personnes : telle est la cellule (3) qui engendre la quête de Maxwell Sim, employé honorable à Londres et dont tout prouvera qu'il peut-être tenu pour un loser de premier ordre, si dans ce domaine, une hiérarchie existe. À partir de là, en effet, nous allons beaucoup circuler dans l'espace et dans le temps de la vie assez commune de notre "héros" (4) et constater combien le destin complote contre l'union (rêvée) pourtant si proche. Dans cette odyssée picaresque (où les dégringolades sont plus nombreuses que les ascensions heureuses), les rebondissements sont à peine croyables : ainsi sur le seul chemin du retour vers Londres, Sim va se trouver à côté d'un passager qui mourra soudainement; en escale à Singapour, il fera la connaissance de la délicieuse Poppy, "capteuse de son" qui travaille pour une boîte qui permet aux (hommes et femmes) infidèles de donner des (faux) gages de leur présence dans des villes éloignées.

 

   Un fond sonore d'aéroport suffit. L'empire du faux, du factice, du fallacieux nous alerte déjà.


  De façon allègre et spirituelle, Sim nous propose une remémoration "générationnelle" ("je vous parle d'un temps ...") articulée sur une double remontée dans le temps. Vers son passé personnel et vers celui de la Grande-Bretagne. Pendant les trois-quarts du roman on apprécie la vitalité du récit, la finesse de sa composition (qui allie les éléments (eau,air,terre,feu) et les récits écrits par des proches (un texte de son ex-femme Caroline, apprentie nouvelliste; le devoir de fac d'Alison (dont il aurait pu être l'amant (adolescent ou plus tard), les confidences de son père) qui tombent sous ses yeux et éclairent (parfois crûment) son passé et même sa naissance. On sourit aux traits d'humour:son éloge (paradoxal) de Watford nous ferait (presque) tomber sous le charme de la ville. Techniquement, on est sidéré par les emboîtements, les effets de miroir et la multiplication des hasards féconds. De beaux personnages inconnus ou célèbres (Chichester, Moitessier, Crowhurst) traversent la narration qui conjoint la lucidité de Max à un réel sens du comique (il excelle dans la satire sociale (les nantis, Cristin Lambert, la petite-bourgeoisie ikeaisée)) et économique (la mondialisation vue depuis le commerce de la brosse à dents est une réussite) et dans les dialogues à double ressort). La solitude de Sim est touchante (5) et si profonde qu'on croit à ses échanges avec Emma (la voix de son GPS) et à son identification avec Crowhurst, le navigateur falsificateur qui devint fou. Son interrogation sur lui-même, sur le hasard qui le créa, son désespoir devant sa médiocrité, ses bassesses, rien ne laisse indifférent.

 

 Seulement, à un moment donné, l'artifice et le sentiment de l'artifice l'emportent. Les calculs du romancier sont trop visibles et prévisibles. L'opposition de l'Écosse et de l'Australie semble un peu facile tout comme, au bout du tunnel, le Rising Sun trop aveuglant comme la plage de FAIRLIGHT. Sim fait même des erreurs pour nous flatter (on avait saisi le vrai sens de la chute dans les orties). Trop manifestes sont ses réussites dans les témoignages de l'échec. Le grand voyage n'était qu'un jeu de pistes. Dans le finale, soudain, le narrateur apparaît embarqué dans un roman dont il n'était qu'un pion (il avait lui aussi tenté de s'immiscer dans la vie de son ex- avec des mails sous pseudo...). Les derniers chapitres cèdent à la facilité et tout devient hélas! sentimental:le factice annule les émotions et, avec le happy end, transforme la recherche de l'identité en propositions de gourou new age. On croit même à un fake, c'est dire.

 

 On peut certes se convaincre que Coe nous dit aussi beaucoup sur lui dans ce récit de récits autobiographiques (tout le monde écrit dans ce roman). Il faut alors comprendre que la pirouette finale (façon Sterne, si on veut), dans son ratage même, est ce qu'il y a de plus douloureux.

 

  

 

 

Rossini, le 4 décembre 2014

 

 

NOTES 

 

 

(1) Prix du meilleur livre étranger de la revue LIRE. "Très privée" réduit la portée de "terrible privacy" qui appartient aussi au dernier exergue du roman.

 

(2) On le comprendra vite : le roman propose aussi une réflexion sur les réseaux sociaux. Sim comme la carte du même nom...un passe-partout qui permet les rapprochements tout autant qu'il éloigne. Chez Coe, les calculs de cet ordre sont innombrables. Pensez aussi à la Saint-Valentin. La machine fonctionne à plein ou à vide - comme on voudra.

 

(3) Le duo, heureux ou (le plus souvent) malheureux- tout ce qui fait ou pourrait faire deux (y compris les rendez-vous manqués dans des endroits de même nom...), voilà ce qui anime ce roman assez structural.

 

(4) Sim n'est ni héros, ni anti-héros. Sim n'est pas loin de mis- comme dans misunderstanding.....

 

 (5) Au second degré, sa lecture de spams un soir de solitude extrême est vaiment hilarante.

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25 décembre 2013 3 25 /12 /décembre /2013 10:07

 

  Le pasticheur est un flatteur qui vit bien aux dépens de celui qu'il imite et de celui qui le lit. Il emprunte à la gloire de l'imité; il nous fait croire que nous étions capables de le devancer.

 

 

  Avec LA SOUPE DE KAFKA (2005), Mark Crick a réussi un coup de maître en pastichant avec talent plus d'une dizaine d'écrivains et en ayant pris comme principe directeur le genre du livre de recettes. Ce qui donne une unité à un ensemble très virtuose qui pourtant restitue fidèlement l'originalité de chacun....Le simple choix de la recette est une entrée (parfois paradoxale) dans l'univers des auteurs.

 

 

 

 Le plaisir premier du pastiche est dans la reconnaissance d'éléments qui forment cet univers. Plus grand en est le nombre, plus intense en est notre plaisir. On distingue vite l'écrivain d'un seul personnage ou d'un personnage profondément seul (K. est forcément en procès et il se retrouve fatalement étranger à son propre dîner) de l'écrivain qui évoque d'abord des groupes - l'augmentation des fâcheux chez Welsh est du meilleur comique. On identifie rapidement un contexte (même actualisé d'une bougre de façon chez Sade), un vocabulaire (un mot suffit chez Chandler ou Woolf), une syntaxe (la dominante interrogative et hypothétique chez Kafka, la subordination chez Proust, le "relâché" chez Welsh), des obsessions (la honte, les fureurs rentrées chez K.; son attention suractive et ses inadvertances), des manies (la liste chez Sade) des motifs, des valeurs déclarées (chez Welsh ("C'est moi que je plains. Parce que je fais quoi de nouveau, là, quoi d'intéressant? On pense toujours qu'on est le centre de l'univers, mais non. Et c'est quoi l'univers d'ailleurs? Rien qu'un gros manège sur lequel on tourne et retourne sans fin, et qu'est-ce qu'on y peut? On vit, on crève. Et basta.") comme chez Sade toujours pourfendeur de contraintes - y compris des directeurs de conscience post-modernes - de fieffés tartuffes) ou implicites.

 

  Steinbeck fait chez Crick une scène (colorée) avec seulement quelques gestes de cuisinière avertie....Jane Austen ne va pas sans suggérer des hiérarchies tenaces bien qu'imperceptibles. Sade ne nous épargne pas sa rhétorique d'interpellation, ses récits intercalés qui donnent, ici, l'eau à la bouche, ses relances dans le crescendo, ses intermèdes philosophiques, ses rebondissements....Borges est bien là avec son attaque faussement simple, sa dimension discursive, ses étourdissantes références, ses effets de mise en abyme et de miroir. Au milieu des soucis domestiques et des assauts de souvenirs, Pinter sonne fidèlement dru, plat, familier. Le passage à l'univers de Mann est vertigineux : tout y est distingué, hautain, cultivé, bourré de références, lourd du sceau de la Pensée. Multiples sont les comparaisons où le sacré teinté de panthéisme s'empare du familier le plus inattendu. Repasser par le monde d'Irvine Welsh demande une aptitude aux ivresses du caméléon et un estomac capable de tout supporter:le raffiné comme le commun, le subtil comme le grossier. Avec Welsh, la cuisine est un combat et les ingrédients passent un sale quart d'heure tout comme le pote Spanner qui joue les fâcheux...puis, comme on s'y attend, gerbe en regrettant la came.

 

 

  Partout on goûtera l'humour savoureux de Crick (2). Pensez à Justine  enfermée dans un cellier (lorgnant, par le trou de la serrure, de véritables orgies culinaires), souvent évanouie, comme il se doit, et aux prises avec un magistrat fanatique de l'écologie globale, un intégriste du respect des animaux qui, en secret, ahane en désossant de façon perverse des bêtes sans défense ou en hachant un oignon de façon sauvage. Pour ne rien dire de ce qu'il fait de la farce. Le cercueil de passage chez Welsh est du meilleur goût (on imagine mieux désormais l'embarras d'un employé des pompes funèbres-surtout si le maccabée est le mec à Debbie). On compâtit aux maux de Von Rohrbach qui, heureusement, trouve un avatar de Tadju pour érotiser ses contemplations culinaires  :"Toute sa vie, Von Rohrbach avait souffert d'une névralgie au plexus solaire qui l'avait affecté dès sa plus tendre enfance et qui l'incitait à présent à feuilleter les pages concernant les plats de viande de bœuf, de porc, de gibier qui pourraient intensfier ses énergies émotionnelles et faire affluer le sang de ses poumons vers le cœur. La teinte ivoire du papier l'apaisa tandis qu'il s'attardait sur la liste des mets exotiques." Homère est tout simplement homérique avec cette FENKATA bonne à damner un dieu. La prière d'Achille, fils de Pélée, sonne authentique comme d'ailleurs sa colère ou ses insultes. On découvre la part non négligeable d'un Nestor dans cet épisode injustement oublié. Les obsessions de Greene, son goût de l'incongruïté dans la contiguité, une certaine cruauté chez Borges, rien ne manque. Non plus que les interrogations rhétoriques de Calvino sur le lecteur, la transmission, le legs, son sens du classement, son appétit des descriptions aussi cryptées qu'encyclopédiques ("À l'aide d'un couteau, et sous l'eau courante, tu peux retirer toute trace de byssus, balanes, bryozoaires, anatifes, ou tout petit crustacé qui pourrait être resté accroché sur le squelette noir des bivalves."): tout revient à une méditation sur l'écriture en train de se faire et à un rapport assez tordu au livre. On se retrouve de plain-pied avec un fantastique quotidien d'où émerge, ironique, une pointe de plaisant narcissisme.

 

  On attendait avec impatience l'hommage au Maître incontesté: une fois passé l'étonnement du choix pâtissier (un tiramisu), on doit reconnaître que son Proust ne démérite pas parmi les meilleures imitations. On retrouve naturellement les séductions de la mémoire involontaire, les comparaisons artistiques et les métaphores audacieuses, les descriptions suavement sophistiquées, l'onctueux des subjonctifs,  la dimension mondaine (y compris diplomatique), la voix mélancolique et la montée vers l'extase sans oublier la chute dans une réalité que la littérature n'a pas encore rédimée.

 

 

 

Notre recette pour ce livre qui parvient à donner une dynamique intérieure à chaque texte pourtant bref et clos? Savourer comme il faut plat et  texte, le tout agrémenté d'une relecture des œuvres imitées.... En attendant  de passer aux autres opus de cette "trilogie domestique", LA  BAIGNOIRE DE GŒTHE, et LE JARDIN DE MACHIAVEL.

 

 

Rossini, le 6 janvier 2014

 

 

 

 

 

 

NOTES  


(1)Ce recueil de pastiches doit aussi beaucoup à ses traducteurs qui sont souvent des amateurs ou des spécialistes des auteurs pastichés. Pensons à Patrick Raynal pour Chandler.

 

(2) Omniprésent également dans les illustrations faites de la main de cet auteur vraiment éclectique.

 

 


 

 

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20 décembre 2013 5 20 /12 /décembre /2013 15:32

  "Qu'est-ce que ça pouvait faire? Aucune partie de moi n'était plus privée, je le savais."


 "Au-delà, la rivière qui passe devant nous en serpentant."

 

 "Comme si la rivière était une mère en laquelle j'aurais dû avoir confiance."

 

  "Le soleil brillait toujours sur la neige, créant des myriades d'éclats de miroir brisé sur les rives, au bord de la route, mais il y avait maintenant un unique nuage au milieu du ciel - bas et pourpre, épais comme un tampon métallique. Magnifique. Comme une grosse magnétite." 

 

                                                                        •••

 

  En France particulièrement, Laura Kasischke remporte toujours plus de succès. Son  premier livre, A SUSPICIOUS RIVER (traduit en 1999), attire souvent les lecteurs curieux de voir la première manifestation de son univers. On verra qu'il y a là un univers bien particulier dans ce grand livre de naissances, de morts et d'appels à l'envol.

 

 

   

 

 

  SITUATION 1984. Leila, jeune, blonds cheveux longs, jolies jambes, taille fine, hanche étroite est employée au Swan motel, voisin de la rivière aux eaux sombres (et pleines de sangsues) qui donne son nom à la ville et au roman : phénomène unique, les cygnes (toujours morts de faim, "gloutons comme des anges avides et ivres lors d'un banquet") viennent s'y reproduire et attirent quelques touristes dans une ville banale qui fut construite par des trappeurs et des bûcherons et qui sent encore fortement la campagne. "Un bowling. Sept églises. Dix motels. Quatorze bars. Une boutique de souvenirs de neuf cents mètres carrés (...)." Mariée à Rick Schmidt qui n'est pas du genre suspicieux mais s'efforce de toujours plus maigrir, Leila tapine de temps en temps avec des clients et pour 60 dollars la passe.

 

  Arrive un jour Gary Jensen, une sorte d'ado de 40 ans, peut-être texan, "un vrai petit dur" qui la gifle au moment de profiter d'elle et qui reviendra pour ne plus finir de s’excuser: il lui fera connaître la jouissance et, peu à peu, jouera au mac. "Un père.Un dieu sexy."

 

COMPOSITION  Le rythme du livre est déterminant. Il progresse vers toujours plus de tension avec des répétitions qui creusent à ciel ouvert de sombres secrets.

 

En même temps s'imposent de nombreux arrêts sur image. Avec superpositions et "labyrinthe de miroirs". À l'ouverture, justement, un miroir comparé à un cercueil, à "une table en acier inoxydable dans une salle d'opération, ou bien dans une morgue (...)".

 

 Le récit fouille dans trois directions. Tout d'abord, le quotidien du motel, les clients, les collègues, Gary, ses potes auxquels il prête Leila. Assez vite, chaque début de chapitre correspond à un puis deux décrochages : nous remontons le temps de la narratrice pour suivre ses découvertes au sujet du trio formé par sa mère, son père (invalide qui sera toujours considéré comme un inférieur) et l'oncle Andy, l’amant de la mère, pourvoyeur d’argent et jaloux criminel. Sans aller aussi loin en amont, nous écoutons la rencontre de Leila avec Rick, leur première fois, la révélation d’une grossesse immédiate, les douloureuses péripéties de l'avortement à seize ans. Plus les analepses se multiplient et plus nous en apprenons sur les êtres qui ont composé son passé, engagé ses sensations:transformée en voyeure, Leila n'ignore rien des amours de son oncle et de sa mère; elle souffre sous les gifles de cette mère. Avec certains hommes, elle en attendra.

 

  L'apparente linéarité de ces racines creusant méthodiquement la terre ne doit pas trahir la perception qui vous attend. L'anamnèse brouille les temps, conjoint les époques, déborde de causes. Il y a comme une crue mémorielle. Tout empiète sur tout. Les méandres sont suspicious. La voix de la mère (morte depuis longtemps) retentit pendant l'avortement. Des talons claquent sur le ciment dehors? La mère? Non, la pluie seulement. Il faut aller, revenir en arrière, repartir, supporter les contiguïtés qui irritent, déchirent, hurlent.

 

 Au centre du livre, le corps assassiné de la mère. Une autre image mère.

 


  COUPS Entourant une glace translucide qui enveloppe une figure en (pur) plastique, une grosse boule de neige, dense, blanche, rouge sang, noire de boue, avec des bouts de branches vous arrive en pleine figure...Voilà ce que vous risquez avec ce roman où tout le monde avale sa salive à toutes les pages. Beaucoup d'autres images surgiront. Ainsi l'explosion de plumes.

 

  COMME Sans qu’on soupçonne une contrainte oulipienne, voilà un roman qui détient sans doute un record littéraire:celui des comparaisons dans un seul volume. Avec les outils classiques (comme (jusqu’à  cinq ou six par page), aussi que, ressemblant à, qui rappelle, de même que, on dirait que) - auxquels il faut ajouter la métaphore - nous tenons l’élément stylistique générateur dans un roman de la génération.


 Nous aurons des comparaisons plates, saugrenues,
  cousues de fils blancs, surprenantes, dérangeantes, doubles ("Mon estomac se serre comme un cœur plein de sang et de désir, ou comme un poumon plein de fumée"), triples, tordues, convenues, prévisibles, lourdes, intempestives, obsédantes.


 Citons (je souligne):

 

"Elle a des épaules rondes et douces comme des visages vides, resplendissants."

 

"(...) et il m'a tendu sa carte Visa -cette petite tranche de plastique argenté qui ressemblait à un couteau qu'on aurait fabriqué soi-même."

 

" (...)ça devait être très rouge, enflammé ou bien blanc comme du plâtre.

 

"(...) aussi doux qu'une oreille de chien arrachée."

 

"La lumière du plafond semblait m'entraîner hors des ténèbres, m'aveugler d'air, comme si je venais soudain de naître-humide de sueur, mais je ne hurlais pas, mon sang s'écoulait sur une table d'acier et sur les gants stériles d'un inconnu."(Il s'agit de son avortement).

 

"J'ai joui alors qu'il était en moi, ce qui ne s'était jamais produit en aucun homme, et cet orgasme voleta timidement comme un oiseau agonisant entre mes jambes. Je n'avais jamais imaginé que cela se passerait comme ça, je m'ouvrais et me refermais sur lui comme  la bouche d'une chaude créature sous-marine, comme une créature qui ne serait pas encore née."

 

"Dehors, la rivière était invisible dans le noir, mais je la sentais gonfler et dégonfler derrière la pelouse alors qu'il repartait en courant vers la réception, comme si la terre était une membrane, une poche en plastique s'emplissant à toute vitesse d'eau ou de sang, comme si je courais sur une blessure, en pensant qu'il s'agissait du monde."

 

"Ses respirations sont hachées, comme des coups de poignard (...)."

 

 

” (...) en un mensonge aussi plat qu'une lame de couteau."


"Je sentais mon squelette vibrer sous les vêtements à chaque mot qu'il prononçait. Comme un diapason."

 

"L'air qui s'engouffre [élément fréquent] par la fente a le goût d'une cuillère en argent terni dans ma bouche et j'avale ce qu'elle contient."


  "Ce baiser, désespéré, eut l'air d'un hoquet."

 

 "La rivière semble être un corps, qui saigne, mais qui vit encore;"

 

À un moment décisif (en est-il qui ne le sont pas?), les coups et les comme pleuvent : " Elle a la voix plus basse quand elle reprend, comme quelque chose qui s'élèverait d'un petit lac au milieu de la nuit. Une sombre voix de spectre. Liquide, tout à fait la voix de quelqu'un d'autre.(...) Elle ne hurle même pas quand il éteint son rire d'une gifle.

Je l'entends qui ne cesse de la gifler, je n'entends que mon oncle, un grognement grave au fond de sa gorge, qui monte à chaque gifle.

J'écoute, plongée dans l'obscurité verte de ma chambre, comme si c'était en boîte, comme si ça venait de la télévision dans une autre pièce.

Ou comme si c'était le bruit du radiateur, qui s'arrête et redémarre.

Ou bien la machine à laver, qui se balance trop fort, qui apprend à marcher.

 Je ne me demande pas si cela va s'arrêter ou continuer."

 

Ailleurs:


 

"Mais mon corps aurait très bien pu se pulvériser en une explosion de plumes, une cheminée blanche d'os et de cheveux.(...) Je ne cessais d'avaler ma salive, tout en me couvrant les yeux des mains, tout en protégeant ma bouche, aussi pour empêcher ces plumes d'entrer."

 

 

 Et passim.... Toutes ces comparaisons s'engendrant, s'étranglant  les unes les autres.


Au cœur du roman, la question de la ressemblance. Par exemple entre une mère et une fille. Par exemple.


DES IMAGES Des images par milliers. Un trop-plein d'images. Jamais assez. Des corps, des espaces. Des images superposées. Des miroirs. Des images qui s'ajustent à distance. Des images qui contiennent toutes les autres. Ainsi :" La neige avait commencé à fondre à quelques endroits seulement, le goudron rouge de la chaussée, humide, apparaissaient par plaques, comme autant de taches de sang. Les arbres, au-dessus de nous, semblaient mouillés et avaient l'air de s'accrocher au ciel avec leurs griffes."

 

Des photos. Des diapos. Des projections. Des micro-films. Une obsession: l'écran blanc. Le blanc.

 

 

  UNE IMAGE (DU) PIÈGE Dans l'église, la mère chante. Sa voix s'élève au-dessus de tout (ce mouvement est essentiel dans le roman), "de nous tous, comme un oiseau invisible, en une note parfaite et stupéfiante. Haute et froide, elle est l'aiguille qui emporte un bout de fil blanc jusqu'au plafond comme dans un point de couture.

  Ave-pour moitié une pause, pour moitié un hurlement de pur acier-Maria.

  L'hélium, le plus simple et le plus léger de tous les éléments.

  À ce moment-là, toutes les femmes dans l'église se touchent la gorge dans la crainte que le son ait pu venir d'elles. Les hommes regardent ailleurs, honteux. Mais les enfants lèvent tous les yeux vers le plafond, croyant qu'il serait peut-être possible de voir cette dernière note, quand elle transperce la peau du ciel, fine et bleutée comme celle d'un poignet de femme."

 

 Là, vous croyez tenir une des scènes fondamentales et vous n'avez pas tort. Seulement, elles le sont toutes, elles se font toutes écho(s). D'ailleurs elle sert d'annonce à une autre image puissante. Celle de la plante moussue de la Louisiane natale qui lui faisait tellement horreur. "Elle avait en horreur ce foutu État où elle était née."

  La naissance encore.


 Vient alors l'image."Je vois cette plante moussue de l'enfance de ma mère comme les cheveux d'un cadavre, ou comme les sombres chevelures abîmées de mes poupées mortes-je vois des arbres pris au piège sous des manteaux de verdure, des chauves-souris et des animaux étouffés, des êtres humains enveloppés dans le voile turquoise du crépuscule, dans cet État où elle a jadis vécu.

  Je l'imagine naissant dans cette mousse-un bébé qui dort dans un berceau de cheveux emmêlés, la lune est tapie dans les branches, comme le visage d'une autre mère, et emplit le berceau de lumière argentée." Sacré legs de la mère. Prêté comme on voit à la mère par la fille.

   Vous ne serez pas surpris par l'empire des fils (blancs ("J'étais déjà trop loin, à peine reliée à moi-même par un petit fil blanc"), fils électriques, fils de toiles d'araignée-pour dire son attachement à Gary), par la présence de la lune (souvent comparée à un hameçon - mais le stérilet aussi), de tout un bestiaire hallucinant, par l'emprise de l'eau boueuse, par la force attractive de la terre, par l'aspiration à l'envol, au survol de soi, que sais-je encore?

 

 

Non loin, forcément, la narratrice évoquera le tumulus des tombes d'Indiens qu'on avait osé déterrer....

 

 À vous de déterrer à votre tour...selon son tour. Mais elle enterre aussi : une photo de la mère sous un rosier.

 

 

 

  VOUS QUI ENTREZ ….Vous: la narratrice ici et là nous parle, nous interpelle.

  Prenez votre souffle.

 

 Du tabassage (des gifles), des passes, un crime, un viol, une tentative d'égorgement au couteau qui devient tentative de suicide. Du sang, beaucoup de sang. Une cavaleuse retrouvée enterrée (étranglée) dans un sac de marin. Une autre qui s'envole.


  Vous êtes dans un univers fermé à bloc. Comprimé. Compressé. Une poche peut y devenir "COMME une grotte pelucheuse hivernale, comme un tunnel noir menant vers l'hiver". Un univers proche de l’éclatement. En même temps, un univers éclaté, en mille morceaux. Mille confettis peu festifs. En plastique, une matière obsédante dans ses pages. Il vous reste des milliers de morceaux sous les yeux. Tout renvoie à tout. Beaucoup d’os, de squelettes, de cerceuils, de momies. Des perles de sang. Faites attention à tout. Tout circule, passe, repasse.Tout explose.

 

  Partout, aussi obsédant que le blanc ou le sang, le vide.

 


   Un univers étonnant par l’écart, l’abîme qui sépare la narratrice de ses interlocuteurs.

 

 

  Un univers sidérant. Secouant. Usant. Dérangeant. Torturant.  Sensible et insensible. Pas une once d'ironie. Même la satire (fréquente) ne pousse pas au sourire (1). Ou alors au vingt-deuxième degré. Il faudrait peut-être parler d'ironie blanche.

 

  Des accès de sentimentalité fleur bleue qui surprennent un temps....

 

 Un univers qui fait appel à une mémoire immense : peu d'auteurs la sollicitent autant (d’accord, il y a Joyce et Proust ).


 Un univers voué à la sensation esthétisée comme rarement (la terre, le ciel, le corps, indémêlables), qui laisse peu de place à la réflexion tout en transformant la pensée du lecteur. L'insensible et le sursensible se mêlent. 

 

Des pages et des pages, des mots à n'en plus finir. Toujours un peu les mêmes. Il faut dire, accumuler, rembourrer. Préparer l'explosion. La faire entendre.

 

 

 

  Comme beaucoup de romanciers contemporains Laura Kasischke s'attaque à la notion de cause : vous avancez, vous allez droit à la vérité, vous devinez tout et pourtant ça resiste. C'est cette résistance qui fait le prix et le choc du roman. Tout y devient matriciel.

 

  Multipliant les symboles (oiseau, ange, hameçon, épouvantail, crucifix, c'est in-fini), les agrégeant provisoirement, ce roman les détruit aussi vite qu'il les charrie. Suivez, si vous voulez, le trajet de l'écharpe de soie de l'oncle magicien : il la tire de l'oreille de Leila. "Quelque chose d'écarlate, de secret, comme le désir de mourir ou de tuer."


  Le symbolique, s'il existe, passe un mauvais moment. Emporté qu'il est dans les flots de la suspicious rivière.

 

 Reste un mot, dispersé, réservé, miné. PUR (2). 

 

 

  "Les hommes regardent ailleurs, honteux."


 

Rossini, le 28 décembre 2013

 

 

NOTES
 

 

(1)Le jour de son anniversaire :"Fais sourire Leila", disait sa mère à son beau-frère amant.


(2) Un peu partout (je souligne). Dès la première page, un double mouvement qui engage tout le roman:" Voilà mon corps qui flotte dans ce miroir, me suis-je dit, qui se reflète en nets triangles de lumière. Mon propre corps, dans une enclave de pur espace plat, comme une tôle tordue qu'on aurait abandonnée sur une plage."

 

 Ailleurs:

 

 

"De la peur pure"; "Du temps pur." "(...) le poids de ce vide pur"; chez les Schmidt, une céramique cassée : "La tête délicate, avec des cheveux noués en arrière par un ruban rose, s'était décollée et je pouvais voir à l'intérieur de la ballerine par la fente qui se trouvait au niveau de la gorge (3). Dedans, elle n'était qu'un creux de blancheur pure.";"J'imaginais des pièces d'argent dans mon estomac, se fondant en mercure, un pur liquide argenté et j'avais froid. J'ai même écarté les jambes.

  Qu'ils voient tout, m'étais-je dit. Qu'ils prennent tout."


(3) Encore une image matrice.

 

 

 

 

 

 


 

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18 décembre 2013 3 18 /12 /décembre /2013 05:27


" Épauler un fusil et se tirer dessus, peut-être que parfois, ce n'est pas complètement stupide. Mais ce n'est pas uniquement ça, la révolution. Qui sait, peut-être que ce n'est pas ça du tout, la révolution.


 

"Poussière humaine au rebut dont personne n'avait besoin (...)."

 

 

 

                                                                              •••

 

   L'épouse d'un aveugle à Petrograd : "Elle a vu beaucoup de choses: des troufions mutilés, des attaques d'aéroplanes allemands, des soirées dansantes dans des mess d'officiers, des officiers en culottes bouffantes, une maladie de femme, un amour pour un délégué quelconque, et puis la révolution, la propagande, de nouveau l'amour, l'évacuation, les sous-commissions...". Isaac Babel (né en 1894) en a vu encore plus dans le chaos de 1917/1918.

 

 

On connaît sa fin:l’arrestation, la torture, l’aveu forcé, le rétablissement de sa vérité et la dénonciation de ses aveux obtenus sous les coups et le chantage, l’exécution le 27 janvier 1940. On sait que son talent l'avait vite rendu célèbre.


  Grâce à Sophie Benech et aux éditions du BRUIT DU TEMPS, lisons cette œuvre de jeunesse ou plutôt ce cycle de textes publiés d'abord dans des revues et journaux en 1918 (quatre seulement étant de 1916 ou de 1922 et 1923) qu’on appelle JOURNAL PETERSBOURGEOIS - la revue qui l'accueillit le plus était dirigée par Gorki (LA VIE NOUVELLE). De son vivant il ne publia réellement  que deux œuvres proprement dites : ODESSA et CAVALERIE ROUGE qui firent sa réputation.


Petrograd: trois millions d'habitants pendant la guerre, au moment de l’épisode Kerenski, aux premiers temps de la révolution. Parfois ailleurs, en Finlande ou à Katerinenstadt. C’est alors une “ville d’agonie et de dénuement” pour humains et animaux (les chevaux en particulier). Une "ville violemment ébranlée dans les fondements de son existence." Règnent le chômage, la famine, les files d’attente pour un approvisionnement aléatoire car les marchés sont presque vides. C’est l’heure des exécutions, des morts sans sépulture qu’on “livre” à la morgue : ”ces derniers temps, le nombre de cadavres a atteint les sommets.” Les corps s’entassent. De jeunes voleurs, des aristocrates. Des cadavres que personne ne vient jamais chercher: en hiver ce n’est pas "grave". Mais quand les beaux jours arrivent….

 

Choses vues, reportages, témoignages, enquêtes à base de promenades, de sorties, de voyages:Babel nous livre de courts textes écrits rapidement à partir de notes (il les cite parfois) et qui portent sur un peu tout (1). Avec justesse, Nadiejda Mandelstam dira de lui qu'il avait "une curiosité effrénée".

Il parle toujours en son nom ( “je me rends chaque matin...”;"je peux vous en parler"; “j’engage la conversation”; "je me promène dans la cour"; "en compagnie du vétérinaire, je longe le bâtiment dans lequel on abat les chevaux"; “je continue mon chemin” ; "je me rends là où, chaque matin, on dresse les bilans.";" Ce soir-là, j'ai dîné comme un être humain" - il lui arrive d'employer le nous comme lors de son évocation de l’assemblée des chômeurs en juin 1918 ou quand il affirme "nous sommes tous des fossoyeurs" ou encore quand il écrit "notre agonie"....


Avec ses souliers troués, Babel va partout et ne laisse rien lui échapper:la bibliothèque, la Nevski,  la morgue, les rues, les églises, l’abattoir, la maternité, l’hospice pour soldats aveugles, le jardin zoologique, une assemblée de chômeurs. Il se rend dans un régiment russe qui tente une difficile reconstruction;il fréquente une taverne à Katerinenstadt.
Partout le froid (un peu plus tard, une chaleur extrême), le désarroi, la misère, le désordre, la faim, la voracité de ceux qui ont la chance de tomber sur quelque chose de comestible. Par opposition, il décrit le luxe indécent qui entoure l’archevêque Tikhone. La mémoire cruelle creuse elle aussi des antithèses: aux abattoirs des statues de bœufs bien portants évoquent la disparition totale des vrais bœufs de naguère et leur remplacement par des chevaux fantomatiques.

Babel observe, constate, rapporte ("on m'a raconté comment s'est déroulé l'évacuation des aveugles de l'hospice") et le plus souvent donne son avis ou prend parti : il commente, dénonce le massacre des chevaux confiés aux Tatars, approuve (tout ce qui est tenté à la MAISON DE LA MATERNITÉ: il célèbre un grand progrès), ironise sur "nos dirigeants [qui] tout le monde sait ça, manifestent une ardeur administrative dans deux cas: quand il faut se sauver et quand il faut râler." Il raille le service des premiers secours (un seul registre suffit mais il est épais: celui qui enregistre les ...non secourus). Il confie sa dépression au sortir de la morgue, souligne de grandes aberrations du commissariat à l’Assistance. Il soupçonne les opportunistes qui ont pris “le train de la révolution” en marche; il regrette qu’on ait embauché dans certains services les plus incompétents aux postes les plus importants. Il plaint les nourrices épuisées, à bout de nerfs, dégoûtés qui n'ont plus de lait et pressent que la vie des enfants sera aussi tronquée que celle de leurs parents....

 

 

 Mais Babel n'est pas qu'un reporter talentueux et humainement  engagé. Il est écrivain. Formé à Flaubert et Maupassant (et Gogol), proche parent de Goya et Daumier (lisez LA BIBLIOTHÈQUE PUBLIQUE  ou la Fable du GÉORGIEN, DES KERENKI ET DE LA FILLE DU GÉNÉRAL), il impose pourtant une voix inimitable. D'un seul coup d'œil, d'une écoute en alerte, il saisit les lignes, les plans et les arrière-plans du réel. Un observateur singulier guidé par aucun système - politique ou esthétique.

  Par exemple il sait surprendre et restituer (comme dans J'ÉTAIS DERRIÈRE) des discours incohérents, des dialogues anonymes dont certains sont, dans leur banalité même, éloquents. Le triste poids des négations dans certains échanges ne lui échappent jamais.
 Il a également un talent rare pour rendre une scène, qu’elle soit tragique, pathétique ou même comique. Son tableau du patriarche Tikhone entouré de ses fidèles est d’une
redoutable efficacité satirique. Comme SUR LA PLACE DU PALAIS, le projecteur guidé par un marin éclaire ici et là des passants, l’observateur isole des noctambules ou des saltimbanques. Ailleurs, il détache “le fou au visage wagnérien [qui] dort dans son petit manteau en loques, son front jaune et inspiré posé sur le comptoir.” Ou “l’aveugle [qui ] attend dans la taverne déserte, ses doigts fins posés sur son accordéon.”

 Dans un tableau vivant de foule, il a un sens aigu des masses, de leurs mouvements (2), de leur nature surprenante:là encore, LE TRÈS SAINT PATIARCHE est une réussite absolue:”Des voix retentissantes grondent avec une ferveur obsédante. L’effervescence d’une logorrhée déchaînée se déverse sans retenue. Des archimandrites se précipitent vers l’estrade en se hâtant de courber leur larges dos. Une muraille noire grandit sans bruit et à toute vitesse, s’enroulant autour du fameux fauteuil. La mitre blanche est cachée aux yeux avides.”

  En même temps, il excelle dans le souci du détail (et le duvet qui s’échappait des oreillers d’Alexandre III ne pouvait que le ravir). Le gros plan vient interrompre le récit, le vriller : il sera consacré à la poussière (une obsession), aux yeux (ils peuvent être "bleus et égoïstes"; un regard sera "trouble [en passant] tout doucement d'un objet à l'autre"), aux chaussures (l'activité du chômeur qui se donne "ainsi l'illusion d'être occupé"), aux lèvres, aux kopeks couvrant la poitrine d’un enfant mort. Un aveugle trébuche et tombe:”un filet de sang barre son front blanc et bombé, contourne la tempe et disparaît sous les lunettes rondes.”

Son attention au divers, au multiple le porte à détacher soudain des portraits elliptiques qui définissent sèchement tel ou tel :  songeons à l'inoubliable juif de la bibliothèque publique ou aux deux aristos morts qui gardent des traits de leur vivant. Le paragraphe  est parfois assassin: "L'infirmier Bourychkine est au service de tous les régimes. Bourychkine est sur ses gardes. Il a du coton dans les oreilles, des bottes bien graissées. Impossible de s'en prendre à lui." 
Il peut avoir des généralisations volontairement brutales. Ainsi le boursier surpris à la bibliothèque : "c'est un individu avachi aux moustaches tombantes et fatigué de vivre, un grand contemplatif: il lit peu, il réfléchit à quelque chose, il examine les dessins sur les lampes, et il pique du nez dans son bouquin." Certaines formules sont terribles : il parle “des visages insignifiants” alors qu'il est l'écrivain qui sait trouver des signes, des indices partout même dans un furoncle ou un abcès. Par ailleurs, avec ses métaphores, Babel sait comme peu passer du concret à l’abstrait ou inversement en traitant l'un avec les éléments de l'autre. Chez lui la sérénité peut vous envelopper. Voici Tikhone, en une phrase admirable : "Une lassitude très ancienne s'est déposée sur les fines rides du patriarche.Elle éclaire le jaune ondoyant de ses joues couvertes d'un poil rare et argenté." Ne lit-on pas aussi:"L'imposante cathédrale Saint-Isaac énonçait une pensée d'un seul tenant, une pensée de pierre, légère et éternelle." ou, ailleurs, "le silence du vide recelait une pensée-impondérable et implacable."?

  S'il cherche à rendre la simultanéité que la langue ne peut que trahir (" Des traînées de feu se sont allumées dans le ciel. Un sourire d'idiot retrousse les lèvres du garçon, nous entendons le jappement d'un rire rauque, une odeur d'alcool infecte et suffocante monte à la bouche"),  son recours fréquent à la parataxe incite à comparer son art à celui de la mosaïque (titre d'un de ses textes). Sans proposer d’abord une vue d’ensemble, il détache quelques tesselles qui attirent son scrupuleux et avide regard de myope:nous ne percevons alors l’opus que par une reconstruction intellectuelle qu'il a suggérée.


Dans ces textes nerveux, brefs, très rythmés, le lecteur est toujours frappé par le suspens qu’impose ce qu'il faut appeler le tour babelien, absolument original: ainsi “la chance m’embrasse à pleine bouche.” Dans la même page une lueur sera soyeuse. Ou le “velours du siège [caressera] [s]es maigres flancs de ses paumes dodues.” Il évoquera  “l’émeraude somnolente des canaux.” Ou parlera du “ sein insomniaque de la Nevski”. Pour des textes comme UN SOIR l'idée de poème en prose s'impose avec son jeu sublime des miroitements et cette simple phrase:"Les bruits étaient morts."



 Babel  écrira encore beaucoup. On sait comment Staline voulut en  finir avec lui et comment de nombreux manuscrits ont disparu. Et pourtant, il ne voulait qu’une chose : “terminer [son] travail.”


 

Rossini, le 20 décembre 2013


 

NOTES

 

(1)La belle édition de Sophie Benech cite en appendice le témoignage de Victor Chklovsky sur le travail d'écriture de Babel.

 

(2)Chez Babel prime le mouvement: le plus étonnant étant dans la mobilité de sa phrase.

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15 décembre 2013 7 15 /12 /décembre /2013 05:22

 Ne vous souciez pas des très anciennes définitions de Todorov et de ceux qui les contestent. Ne cherchez pas les influences d'Hoffmann, de Poe, de Pouchkine, de Gogol, d'Andreïev. Ne pensez pas à Kafka. À la limite, pensez plutôt à Munch, aux cinéastes expressionnistes, à Stroheim. Et puis non. Contentez-vous de lire Grine pour lui-même avec son ATTRAPEUR DE RATS publié en 1924.


  On connaît peu cet auteur (1880/1932) dont la biographie est faite  de l’instabilité de cent métiers et de mille misères, de certaines actions révolutionnaires (avant 1905 puis plus tard), d’exil, de déportations, de maladies et de textes aux registres très variés dont certains ne plurent pas toujours aux pouvoirs.

 

  

     L'ATTRAPEUR DE RATS:tout commence par les chiffres d'une date;un numéro de téléphone ne sera pas sans nous surprendre;une adresse s'imposera. 


Tout commence également par deux vendeurs de livres d'occasion. Vers la fin, un long extrait de livre très ancien est censé nous éclairer. Peut-être faut-il supposer que dans cette vente toute la bibliothèque consacrée au seul JOUEUR DE FLÛTE DE HAMELIN doit y passer....

 

 
Petrograd : à la nuit tombante du 22 mars 1920, dans le froid, au moment d’une charge de la police montée. Une rencontre: celle de deux étonnants revendeurs de livres. Une jeune femme et un homme, le narrateur, qui a fait une croix sur le passé et l’avenir et ne possède que ses livres à vendre en échange de pain. Il vit dans un sous-sol, vole tout ce qui peut brûler pour lutter contre le froid et l’humidité suintante. Quelques pommes de terre font son ordinaire dans les grands jours. Cet homme au visage maussade, aux cheveux courts et aux difficultés d'élocution a été touché par la jeune femme qui le défendit contre le froid en attachant son col avec une épingle de nourrice.
Peu après, il est atteint par le typhus, se remet un peu au cours d'une convalescence et fait des séjours chez des connaissances:bref, il dort n’importe où et continue à vivoter.

 Grâce à un ancien épicier devenu chargé de logements, il trouve refuge dans les locaux déserts et désaffectés de la BANQUE CENTRALE....Dans une débâcle de vieux papiers abandonnés (des chiffres, des calculs),
il découvre de quoi manger et constate que l’un des téléphones condamnés depuis longtemps fonctionne miraculeusement et le met brièvement en relation avec la jeune fille. Seul dans l’immensité déserte, il est attiré par une voix qui le mène dans le labyrinthe et il évite de peu la chute dans une trappe géante. Il frôle un inconnu et surprend, en contrebas (trois étages au dessous), une soirée presque mondaine. Il perçoit des bribes de conversations où se mêlent lascivité, crimes, volonté de domination. On complote. Il s'évade et, une fois dans la rue, il rencontre un enfant peu angélique puis un double de l’innocente jeune femme marchande de livres. Hors d'haleine, il retrouve l'aimée et son père l'attrapeur de rats....qui lui fait lire le livre vieux de quatre siècles.

 

 

     Tentons de cerner l'art grinien.
  Le héros narrateur est quelqu’un de solide, de résistant qui a l’habitude de prendre des coups. Ses croyances et ses certitudes sont fortes comme le prouvent ses formules relevant d’un code gnomique qui ne supporte pas la discussion. Et pourtant son récit nous le montre passant par tous les spectres des émotions avec une forte propension pour les plus extrêmes. Ainsi son endurance sert-elle de caution à l'inquiétant réel.
   Pour n'occuper que quelques dizaines pages, le texte est riche en rebondissements et, dans leur hasard, on se surprend à penser que quelque chose tente d’imposer une logique. Celle d’une (fausse) protection qui ménerait au pire. Que de bizarre dans le fortuit! Le héros trouve à manger, son téléphone de fortune se met en marche de lui-même; par chance, l'errant évite de tomber dans le piège d’une trappe, il retrouve la jeune femme...L’enchaînement est à lui seul troublant. Le réel semble doublé d’un envers sournois. Même un orchestre peut comploter en sourdine.

  Stylistiquement, Grine est un maître de l'angoisse. Il sait à merveille traduire le froid, la faim, l’attente, l’effroi.  Avec un nombre élévé de comparaisons (sa figure rhétorique préférée) toujours concrètes (1), il parvient à dire le rare, l’inédit, l’inouï. Son traitement de l’espace travaille sourdement ou symphoniquement:on ne peut oublier le labyrinthe de la banque abandonnée et son évocation de cette sorte de banquise de papiers avec les attaques sauvages du vide, du silence, du monumental. Les variations
sur le son, les voix, leurs pouvoirs sont saisissantes. On ne sait plus départager les arcanes d'un cerveau dérangé et celles d'un chaos où tout semble possible. Maître du crescendo, du tutti orchestral, écrivain des masses visuelles et sonores, il peut nous faire passer rapidement de l'explosion au quasi-silence dérangé par le seul battement d’un pouls. Dans le détail, des formules comme "l'immensité vide et glacée avec l'écho qui se fige dans la poussière" se font insistantes et impressionnent durablement. 

 

  Il reste que son récit mène à une sorte de fable sur un vaste complot dont la connaissance remonterait au Moyen-âge. Le schéma est reconnaissable: un animal emblématique (le rat) développant un mal épidémique, des corps lubriques et voraces animés de l’intérieur, une domination universelle à base de métamorphoses. Contre ces forces, un vieillard et sa fille seraient le seul recours? Une fois que le narrateur, en fin de récit, s’impose le silence (“et maintenant, plus un mot là-dessus.”) les questions vous sollicitent: un cas de typhus résurgent? Un homme aux rats de plus? Une saisie paranoïde du réel? Une angoisse historique qui n’a que la fable pour exprimer une menace indicible autrement?

En effet le chiffre de ce texte est bien loin d'avoir révélé tous ses secrets.

 

Rossini, le 16 décembre 2013

 

NOTE:

 

(1)"C'était comme si l'eau d'un baquet reçue de pleine volée m'avait coupé le souffle."; "Il me fascinait comme une table de jeu"; "(...) alors j'étais semblable au fer devant l'aimant"; "(...) la vibration même des lignes téléphoniques si semblable à la stridulation d'un insecte";"(...)comme le ver qui taraude jusqu'aux statues de marbre."  (et passim).

 

 

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