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21 février 2014 5 21 /02 /février /2014 17:32



   


  "Oh! L'infini du possible!" (page 80)

 

  "Où se trouvait la source de l'invisible joie?" (page 173)

 

  "Symbole et signe, que le mot. Charme qui aspire les êtres, les paysages, les usines et les Chinois. Ainsi, l'objet se transforme en mot, le mot crée à nouveau l'objet. Mais intriqué, fondu, tissé dans une forme fantastique." (page 23)

 

 

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     Après la Grande Crise, un quartier, une rue de Monterey (Californie-la ville de Steinbeck), dont nous découvrons, chapitre après chapitre, quelques habitants. Le domaine des conserveries. Cannery row. Le titre original de ce roman publié en 1945.


 Pas loin, l’océan, ses marées, la baie. La rue quand les affaires commerciales de la journée ont pris fin:le chemin des poulets, un terrain vague ("encombrés de vieilles chaudières, de tuyaux rouillés, de bois de charpente, et d’un amoncellement de gros bidons"), des rails, la boutique de Lee Chong (il est à l’ouverture du livre), un hangar qui est devenu “le Palais des Coups” (lieu de vie de Mack et de sa bande), un claque très digne, LE DRAPEAU DE L’OURS (chez Dora), son laboratoire Biologique de l’Ouest (l'empire de Doc), l’usine Hediondo et, partout, des chats gavés de poissons. Sur la colline, une église. Bien plus loin, la “fameuse montée du Carmel”.
  
  Une chronique peu chronologique, parfois précisément datée (la prohibition ou 1937), plutôt fondée sur des analepses insituables dans le temps mais d’une époque relativement récente par rapport à la publication du livre.

  Le conteur se souvient et, au gré de sa mémoire et de ses réflexions (il aime le gnomique), il nous parle de ce qu’il connaît bien et de ce qu’il apprécie dans cet espace réduit qui contient tout un univers....
  Grâce à lui on voit passer ou vivre des actifs, des inactifs, des solitaires (comme Doc), des hommes qui ne peuvent vivre qu’en groupe (comme les amis de Mack)…. Naturellement il y a les filles de chez Dora, quelques épouses et quelques maîtresses de passage mais c’est surtout un monde masculin. On apprend même des éléments de la biographie de Stevenson et surtout d’un auteur peu connu, Josh Billings, gloire de Monterey. Avant Steinbeck.
 
  En de courts chapitres, des anecdotes s’ajoutent les unes aux autres. Un seul épisode est longuement préparé et prend plus de place:la fête à Doc. Elle aura lieu deux fois.

  De ce chapelet de récits émergent soudain puis disparaissent (provisoirement ou à jamais) de petits personnages saisis sur le vif. Notre humanité s’enrichit à l’évocation du peintre Henry aux manières changeantes et au bateau inachevable, au contact d’Hazel qui aime rien tant que les questions et le rythme des mots plutôt que leur sens, à la fréquentation du génie de la mécanique Gay, à l’écoute des moments dépressifs de Mack….Central et marginal, solitaire, ouvert et réservé, voici Doc, le spécialiste des animaux et de la mer, l’amateur de musique (Scarlatti, Monteverdi, Bach), le seul que nous voyons s'éloigner un jour pour aller pêcher plus au sud, à la Jolla, au moment de la marée à laquelle il "adhère"....
 Grâce au conteur, nous frôlons leur destin et leur secret (un poème sanscrit éclaire tout sur Doc), nous captons le commun si peu ordinaire de ces êtres de rien.


 Techniquement, on pense à un cabinet de curiosités dont les hommes seraient non les objets mais les sujets. Stylistiquement, l’énumération et l’accumulation dominent (1). Le détail est grossi et, ce qui fascine, ce sont les convergences d’un instant, les séries qui  s'agrègent et prennent de l’expansion:pour le pire, le nuage noir, Pentecôte de la déveine; pour le meilleur, la fête, le cœur battant des chroniques.

 

 La nature que l’on croit païenne au début (2) en ses métamorphoses, en ses beautés, en sa logique prédatrice sert une logique des possibles qu’il faut tous entendre comme Grâce. Modestement, attentif au délaissé, au rebut, à l'inaperçu, au latent, Steinbeck nous offre le livre de l’émerveillement, de l’enthousiasme, de la générosité (les filles du claque soignent les malades de l’épidémie d’influenza), du partage spontané, du pardon (de Doc à Mack). Du don.


 Steinbeck ne nie pas la violence en tout (même l’anémone...), la malchance (même pour un écureuil-fouisseur),
les failles de chacun (Mack, les fantômes du peintre, le désespoir de Tom Talbot), les malheurs , les crimes, le Mal.  Il ne passe pas sous silence les suicidés (comme William ou un sans travail), il avoue beaucoup dans la découverte de la fille morte sur la plage et, symboliquement, "les serpents enroulés [qui] reposaient, fixant l'espace de leurs méchants yeux sans regard" ont le dernier mot du livre.

 

                     Mais c'est un jour de grande marée....

 

 

 

 Comme dans d'autres œuvres (jugées mineures (3)), Steinbeck croit devoir honorer ses dettes de bonheurs. Saint François revient dans le roman dans des contextes inattendus parce que le romancier tient à célèbrer une grâce originale: grâce infuse, diffuse, éparpillée, disséminée qu’aucun nuage noir ne peut dissimuler longtemps. Mack et les gars de sa bande “sont les Vertus, les Grâces et les beautés de Monterey décrépit, de Monterey en folie, d'un Monterey cosmique où la faim et la peur détraquent les entrailles des hommes qui bataillent pour la pitance, où les hommes affamés d'amour anéantissent les choses dignes d'amour autour d'eux."


 
Trop fade cet hymne aux simples et aux savants, à la vie, au vivant, à la vitalité ? Trop naïve cette économie dont les grenouilles seraient la monnaie d’échange ? Trop invraisemblable ce gardien de prison qui laisse sortir Gay pour qu'il aille fêter un soir son ami Doc?

 Idéaliste, sentimentale, trop unanimiste, trop chrétienne, trop peu tragique cette utopie sise en chaque instant, en chaque reflet, en chaque lever du jour?


Tout cela sent la vie, la richesse, la digestion, la mort, le vieillissement et la naissance.” 

 

 Trop facile, trop pittoresque cette écriture? Sans se prendre pour Saint Thomas, Steinbeck nous apprend simplement à voir:"Le mouvement d'une marée est peu sensible à l'œil. Les galets se découvrent, comme s'ils se dressaient; en reculant, l'océan laissait derrière lui des flaques, des algues, de la mousse, des éponges, des taches irisées, des bruns, des bleus, du vermillon. Tout son rebut: coquillages vides, miettes de squelettes, griffes, cimetière fantastique, au-dessus duquel la vie se bouscule."

 

 

Rossini, le 24 févrirer 2014


NOTES

 

(1) Le proème de CANNERY ROW suggère toute l'esthétique de l'œuvre:"Mais...le poème, le vacarme, la puanteur, l'irisation, la routine, le rêve, comment les saisir sur le vif?

 Si vous collectionnez les animaux marins, il vous arrive de rencontrer certains vers plats, si délicats, que nul ne peut les capturer entiers, car ils se cassent à peine touchés. Laissez-les grouiller à leur gré, tendez-leur la lame d'un couteau, puis, tout doucement, soulevez-les et plongez-les dans une bouteille remplie d'eau de mer." Vous avez et l'échelle et le mouvement.

 

(2) Mais très (trop) tôt apparaît un Pater Noster: "Notre Père qui travaillez à même la Nature, vous qui avez donné le don de survie au rat d'égout et au coyote, à la mouche, à la mite et au rouge-gorge, vous devez être éperdu d'amour pour les voyous et les salauds, et pour Mack et ses gars. Vous aimez les vertus, les grâces, la fantaisie et la paresse. Notre Père, qui travaillez à même la Nature."

 

(3) Il semble que l'œuvre entier ait beaucoup perdu de son prestige.
 

 

 

 

 

 

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14 février 2014 5 14 /02 /février /2014 09:59

 

 

"La vie ne fait pas dans la dentelle." (page 180)


          Barcelone (évidemment, Mendoza), un été, quand les touristes vont de points d'ombre en points d'ombre et que s’impose
l’air brûlant, épais, humide et quelque peumalodorant.”(1) Barcelone soudain inondée par un orage terrifiant qui remplira une cabine téléphonique de Pakistanais désireux de le commenter pour des compatriotes. Donc comme cadre la ville de Gaudi et de Messi mais aussi un petit saut sur la Costa Brava. Des lieux qui polarisent l’attention: un salon de coiffure, un bazar chinois (juste en face), un salon de swami, un restaurant tout ce qu’il y a de plus indigent et indigeste. Une Peugeot 206 rouge qui circule beaucoup (on ne voit qu'elle). Et en vedette, gravement menacée de "magnicide", Angela Merkel dont le passé amoureux s'éclaire soudain d'une allusion à un certain Manolito...

   Vous entrez dans une poursuite folle (le poursuivant et le poursuivi échangeant leur rôle tout comme le manipulé et le manipulateur) racontée par un narrateur peut-être déjà connu de vous pour ses aventures antérieures (vous retrouverez même Emilia Corrales !):jadis il fréquenta de façon un peu forcée ”un centre pénitentiaire pour délinquants souffrant de troubles mentaux” où, surnommé “Petit pet qui pue”, il fut soumis aux examens médicaux peu amènes et très démonstratifs du docteur Sugranes et eut le bonheur de connaître le Beau Romulo, le sosie de Tony Curtis…, l’amant de l’affolante Lavinia Torrada. La fréquentation du mitard les rapprocha et fit beaucoup pour leur amitié…. Longtemps ils se perdirent de vue et, au début du roman, ils se retrouvent autour d’un verre pour recadrer leurs souvenirs et leurs états de service.

Le narrateur est encore coiffeur mais a beaucoup de mal à constituer une clientèle (de là à la fidéliser...) tandis que le beau Romulo devenu fin analyste de la banque on line échoua dans un braquage modeste en raison du “facteur humain” (on lira aussi avec profit sa tentative malheureuse de détournement d’un avion transportant les joueurs du Barça...ou encore sa fâcheuse confusion, lors d'un braquage, entre une charcuterie fine réputée (Filipon) et une bijouterie). Le narrateur se voit obligé de refuser une autre proposition de collaboration dans un coup mirobolant dont le Beau Romulo, même passablement décati et avec moumoute, se croit encore capable.

 

C’est alors que commence cette aventure publiée par E.Mendoza en 2013, faite de longs guets et de patientes poursuites dans un périmètre plutôt limité au début:les rebondissements se multipliant, on ira jusqu’à craindre une dimension terroriste dont Angela Merkel serait la cible à l'aéroport ou à la mairie.


La chiquenaude? Une lettre émouvante du Beau Romulo à une adolescente auto-surnommée Bout-de-fromage:dans une langue très fluide, il lui demande de ne pas croire tout ce qu’on dira bientôt dans les medias.(2)

 Réticent au début, le narrateur se lance dans l’embrouille avec l’aide d’amis qui recrutent des amis et des amis d'amis voire des connaissances de hasard. Le principe de l’addition s’impose au roman et en fait le charme-le sommet de cet effet d'avalanche se trouvera dans la troupe de cent seize Chinois venus saluer et soutenir
à l'aéroport le grand timonnier de le RFA, Madame Merkel (les préparatifs ayant été de courte durée, seuls les premiers rangs "étaient vêtus de costumes tyroliens"...). 

 Notre héros narrateur peut être fier “de son inclassable confrérie” dont les membres sont recrutés de chapitre en chapitre: vous aurez le bonheur de rencontrer Morgan l’Aristo (un maître de l’arnaque devenu statue vivante (un métier qui fait la fierté et la réputation de Barcelone et profite de l'aide d'un syndicat offensif et vétilleux (3)), Bielsky qui parle comme un oracle initié au sémantisme moderne, Kiwijuli Kakawa dit plus simplement Juli (africain albinos assez poissard et autre statue vivante (il incarne le mémorable docteur Santiago y Cajal)), Moski (venue de l’Est jadis stalinien en Catalogne parce qu’on lui avait dit “que le parti communiste de Catalogne était le seul, au milieu de la débâcle, à maintenir une orthodoxie intransigeante, un appareil soudé et une discipline implacable.” et qui regrette l'heureux temps de la délation de type stasien). Sans oublier un livreur de pizza ni M. Armengol (sinistrement homophobe) qui tient le restaurant CHIEN À VENDRE où personne n’a jamais réservé de table et qui, durant cette semaine de poursuite dut régler lui-même le repas de ses clients impécunieux (4). Habitué de l'univers de Mendoza vous reverrez Viriato, le beau-frere du narrateur ainsi que sa sœur Candida qui connut une rude dépression au moment de la retraite mais trouva le rôle de sa vie en interprétant une chancelière qui sera saluée comme il se doit par une banderole aux couleurs du Bayern München. Le catalan, même sinisé, a le sens de l'hospitalité.


Notre coiffeur enquêteur fauché agit en vrai meneur et sait utiliser ou révéler les compétences. Le swami lui confiera sa vie et la revêche, "expéditive et belliqueuse" sous-inspectrice Victoria Arrozales fermera les yeux sur bien des agissements de la bande. On ne méprisera pas l'épisodique Juan Nepomuceno. On regrettera toutefois de ne connaître l'archevêque de Tudela que par un seul point de sa biographie.


 

    Malgré de longues séances de pause dans le salon de coiffure (pour siester, méditer, écoper les jours d'inondation), malgré les tunnels biographiques conséquents (chacun y va de son récit dans le récit-chez Mendoza la digression est une déléguée performative de l’action), en dépit d’entretiens philosophiques de très haute tenue entre un ancêtre Chinois et un Catalan et du découragement lucide qui surprend le protagoniste au milieu du livre (qui est le vrai swami?), le récit est haletant:on craint le pire pour tous et en particulier pour la sœur du héros narrateur qui se substitue à A.Merkel à l’aéroport….  On a rarement vu des statues vivantes aussi actives, c’est dire assez pour tout le reste.

  Débridé, le récit est également hilarant. Vous attendent une surprise à chaque page, un bon mot et une irrésistible formule toutes les lignes (ainsi "
les êres humains ont besoin de guide et ce n'est pas difficile de les guider puisque, en réalité, ils ne vont nulle part." ou encore "Le mauvais état de l'immeuble témoignait de sa construction récente."), avec en permanence un registre de langue soutenu au service d’une finesse d’analyse empruntant au vocabulaire dominant aujourd’hui et placé dans un contexte inattendu (on dirait qu'ils ont tous lu Boltanski et son Capital artiste...).
 Dans un univers
grouillant de personnages et riche en informations pour l'enquête ("  Au cours de la matinée, peu de gens étaient sortis de l'immeuble et moins encore y étaient entrés. De ceux qui étaient entrés, deux étaient du groupe qui en était précédemment sortis, et quatre y étaient entrés sans en être sortis avant, mais ils en étaient ressortis au bout d'un moment; un était entré et n'était pas encore sorti. De ceux qui en étaient sortis sans y être entrés, deux étaient entrés de nouveau et les autres n'étaient pas encore rentrés."), en synthèses intermédiaires perspicaces (" Il semble, si l'on fait le bilan de la situation, que nous n'avons pas avancé. Il est même possible que nous ayons reculé, les deux choses étant difficiles à estimer quand on ne connaît ni le point de départ ni l'objectif final. Mais il est possible aussi que ce soit le contraire, c'est-à-dire que nous ayons avancé sans nous en rendre compte. Il est vrai qu'avancer sans se rendre compte qu'on avance est la même chose que ne pas avancer, au moins pour celui qui avance ou prétend avancer.") comme en hypothèses éclairantes, vous passerez de révélations en étonnements et les enseignements seront impayables. Vous découvrirez le rejet par le narrateur des prétentions pourtant plus que centenaires de l'analyse freudienne du rêve, vous rencontrerez des déclinistes même chez les arnaqueurs, vous saurez quelle hypothèse on peut émettre sur la mort de Pasolini, vous apprendrez, non sans dépit, qu’un Chinois piqué depuis trente ans peut avoir des doutes sur l’acupuncture. Vous serez aussi convaincu qu’on peut faire fonction de swami en connaissant deux ou trois choses pratiques (voir les choses du bon côté, prendre avec patience l'inévitable et surtout ne pas oublier de respirer)(5). Mais c’est sûrement le merveilleux et hymalayesque entretien sino-catalan sur le monde comme il va (mal) qui vous retiendra: le vieux Chinois développant une philosophie frustre mais solide et montrant bien par l’allégorie du salon de coiffure sans emploi promis à une prochaine reconversion en restaurant pour mets congelés quel destin attend la trop vieille Europe aux trop anciens parapets.



  Quelques conseils pour finir, en attendant de retrouver un jour, dans un nouvel épisode, la délicieuse Bout-de-Fromage:si vous faites médecine ne négligez pas l'option du docteur Sogranes junior;si
vous devez vous déguiser en swami (on ne sait jamais), évitez de vous inspirer d'une photo du Maharishi que connurent les Beatles: dans ce domaine pourtant intemporel, il est aussi des modes. Attention à l'utilisation d'une double page de LA VANGUARDIA et méfiez-vous encore plus de certaines pizzas barcelonaises.

 

Rossini, le 18 février 2014


NOTES


(1) "Le climat de Barcelone, constant, tempéré, humide et chargé d'effluves salins, jouit d'une réputation méritée parmi les virus et les bactéries."

 

 

(2) Rappelons en passant que Lavinia considère que le Beau "Romulo aime parler par métaphores, comme Gongora. Il ressemble beaucoup à don Luis de Gongora.Et aussi à Tony Curtis. Un mélange irrésistible de ces deux mâles."

 

(3) Stoïquement, l'Aristo “interprète la reine Éléonore de Portugal”.  Dans ces conditions, on se demande vraiment pourquoi il recueille aussi peu d'euros....

 

(4) Page 69, et sans qu'on en sache la traduction catalane, force est de constater que la carte de ce restaurant mériterait bien le titre de fast food.
 

(5) Je ne résiste pas à l'idée de citer son répondeur respectueux des différences mais pas de l'impatience:

 

"-La paix véritable est en nous. Si vous désirez méditer en catalan, tapez un; si vous désirez méditer en castillan, tapez deux; pour d'autres demandes, veuillez attendre."

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11 février 2014 2 11 /02 /février /2014 06:05


"Pandit Ganesh! m'exclamai-je, en m'élançant vers lui. Pandit Ganesh Ramsumair!


 - G. Ramsay Muir", dit-il froidement." (page 286)

 

                                         ♦

 

  En 1957, S.V. Naipaul, après quelques essais, ouvrait sa carrière littéraire avec ce roman au titre étrange. Pour commencer, il feint  d'emprunter au roman d’apprentissage, genre qu’il affectionna un temps.
 C’est un livre tortueux malgré son apparence de conte moderne pour mythologie journalistique avec ascension lente mais implacable du héros.

 

 Le lecteur hésite souvent:mais qui est ce Ganesh? Est-il bon? Est-il méchant? Est-il naïf? Est-il roué? Est-il mystique ou mystificateur? Chanceux ou opportuniste?



 Enfant au tibia blessé lors d’un match de football, au début de la guerre, le narrateur de ce roman, issu d’un milieu indien de l’île de Trinidad a été observé par un masseur de la même origine qui devint célèbre, Ganesh Rasumair qui le fascina par la richesse de sa bibliothèque. Son intervention de thaumaturge ne fut pas efficace mais il reçut de lui un petit opuscule (CENT UNE QUESTIONS ET RÉPONSES SUR LA RELIGION HINDOUE). Plus tard, devenu célèbre, ce Ganesh publia son autobiographie (LES ANNÉES DIFFICILES, 1946) mais la retira
(comme toutes ses contributions), malgré un grand succès.


 C’est à ce texte que se substitue le récit de notre narrateur devenu adulte. Récit lent au départ, piétinant même, qui s'emballera soudain au point de donner le tournis. Le carnavalesque de cette aventure se situant dans l'accélération des épisodes.

 

 L’air de rien et sans réécrire ELMER GANTRY, Naipaul, déjà lucide, nous offre un roman Janus consacré à une promotion stupéfiante. Il regarde à la fois le présent produit par un lourd passé et prevoit ce qui ne peut que se développer dans l'avenir. Il le dit d'emblée: l’histoire de Ganesh est en quelque sorte l’histoire de notre temps.


Ganesh, un Indien de Trinidad

   Orphelin de mère, Ganesh a fait des études médiocres au Collège royal de la Reine:il n’aura eu qu’un seul ami alors, le brillant Indarsingh qu'il retrouvera dans son moment politique (quand émerge le Social-hindouisme...). Après son initiation au brahmanisme et quelques semaines d’enseignement peu probant, il a perdu assez vite son père et, à cet instant précis, a éprouvé une intuition qui lui annonçait quelque chose de grand dans les années à venir.


Malgré une toute petite rente pétrolière, il n’avait alors aucun moyen de gagner correctement sa vie. Cependant il ne voulut pas demeurer à Port of Spain, la cité “trop vaste, trop bruyante, trop étrangère” et revint à Fourways, endroit isolé où on le respectait, l’appelait “sahib” voire "Maître". De façon assez peu désintéressée, un voisin matois, Ramlogan qui tient boutique, le pousse dans les bras de sa fille Leela.
 
 En accompagnant Ganesh nous découvrons son milieu d’origine:des hiérarchies, des croyances,
des tabous, des rites extrêmement formels, leurs empreintes, leurs forces, l’hypocrisie qu’ils entrainent parfois (ainsi le mariage (qui a sa saison): les jeunes gens font semblant de ne s’être jamais vus…)(1). Dans cet univers encore clos, les palabres, les tractations, les querelles, les guerres intestines sont fréquentes mais surtout on voit poindre quelques conflits intergénérationnels que le modernisme renforce. Avec des scènes de comédie et une satire permanente qui doit sans doute aussi à l'autodérision, Naipaul tourne notre regard vers le passé en train de passer. Partout règnent misère et débrouillardise vitale d'où émergent des personnages hauts en couleurs (l'impossible beau-père ou la Grande Roteuse par exemple) et où se confirme l'état accablant du sort des épouses au sein des familles.


 

Un roman d’apprentissage ? 


 Très systématiquement le narrateur marque les étapes de cette existence qui laisse pantois le lecteur:sommes-nous dans une logique providentialiste ou picaresque? Laquelle cache l'autre?
 Tôt, au moment des quinze ans de Ganesh, sa logeuse
à Port of Spain devina en lui "un fluide". Quelques années plus tard dans la pauvre campagne de Fuente Grove où il passait son temps à méditer, il aimait aussi se promener à bicyclette: il fit une rencontre  lourde de conséquences, celle de M. Stewart qui trouve qu'entre eux deux circulent de bonnes ondes. Stewart se prétend Indien du Cachemire (il a renoncé à son christianisme) tandis qu'on le prend plutôt pour un Anglais fêlé qui distribue généreusement son argent. Il ira mourir à la guerre que pourtant il fuyait: Ganesh ne le reverra jamais mais symboliquement lui dédiera son autobiographie.
 Son ambition alors est de devenir masseur et écrivain tout en ayant l’idée de fonder un institut culturel. Dans son exil de Fuente Grove, il masse peu, prend beaucoup de notes (histoire, philosophie), rêve de publier. Peu à peu il entre dans le monde de l’imprimé et Naipaul donne une juste idée de l’amour naissant du papier, des caractères, de l’odeur de l’encre.
Ganesh comprend qu’il ne sera pas masseur:il est trop "spiritualiste" ou la concurrence est trop forte ou le lieu n’est pas propice. Il tient toujours prête une bonne explication. Son premier opuscule,
CENT UNE QUESTIONS ET RÉPONSES SUR LA RELIGION HINDOUE, une anthologie ridiculement petite (trente pages) n’aura aucun lecteur mais tout de même, on ne sait jamais, il l’enverra à de grands chefs de gouvernement.
Autre moment-clé:il reçoit la visite d’une femme de Port of Spain. Elle craint pour son fils qui vit tragiquement avec l’idée que son frère est mort à sa place. Ganache l’arrache au nuage qui le hante. Il le "désensorcelle". Dès lors sa réputation devient immense dans toute l'île de Trinidad. On le verra ensuite devenir journaliste pour faire taire un adversaire finalement insignifiant et puis, après s'être imposé dans la justice, il passera évidemment à la politique. Il écrasera tous ceux qui se mettent en travers de son irresistible avancée. Il jouera même les activistes (au point de passer pour communiste !), mais en bon analyste de la situation, il optera pour la tranquillité (pour lui) de l'option pro-coloniale....Que d'avatars en une seule vie....

 

  Tout le long de cette ascension qui connaît bien des obstacles et génère bien des jalousies, le narrateur entretient discrètement un tout petit fil noir qui se faufile à chaque étape. Certes tout paraît venir de l’extérieur mais la Providence n’agit pas seule. Encore très jeune, chez son beau-père, Ganesh a lu avec passion des livres de techniques de vente. Il a en lui une véritable obsession du succès et des façons d’y parvenir. Quand il commence à capter la lumière, tout en jouant les humbles, il enrichit sa maison, se construit même un hôtel particulier, soigne sa mise en scène du quotidien, s’entoure d’un luxe parfois douteux et n’hésite pas à utiliser dans ses combats des tactiques peu humanistes. L’entrée dans son régime indien du Coca Cola comme signe veblenien n’est pas indifférente ou seulement pittoresque et plus que ses compromis théologiques ou son très machiavelique GUIDE DE TRINIDAD, on mesure toute l’importance de sa découverte de ceux qu’il appelle les "Indiens d’Hollywood". Le culte de la personnalité le menace plus d’une fois et, évidemment, il rejoint Port of Spain tellement détestée autrefois. Une phrase de Leela nous accompagne toujours, celle qui conclut l’épisode de l’enfant au nuage qu'il sauva :

- Oh, n’homme, me dis pas y avait un truc…

  Ganesh ne répondit pas.”

 Dans le bilan qu’il propose (2) du parcours de notre
pragmatique mystique, le narrateur insiste sur la providence. On se demande alors pourquoi il éprouve le besoin de corriger l'hagiographique LES ANNÉES DIFFICILES jusqu’au bout du roman et on comprend qu'il fait tout pour souligner la capacité de réaction de Ganesh. On dira que pour lui, avant d’autres, si le massage est un message, le message est un massage. La preuve ultime étant dans la modification de son nom pour faire plus anglais….

   Voilà un livre étonnant sur la providence et les accommodements qu’elle suppose chez un
Candide moderne et madré; voilà un conte sarcastique sur la soif de pouvoir, sur les ruses modernes pour conquérir la reconnaissance. Un grand roman non d’initiation mais d’adaptation cynique-même si aujourd'hui Ganesh ne passerait plus que pour un pauvre amateur.(3)

 

 

 

 

 

  On peut dire que M. Stewart, l'homme qui fut à l'origine de la vocation de Ganesh avait vraiment de l'intuition! Ne lui affirma-t-il pas :"

-La politique. Je refuse de m'engager d'aucune manière. Vous ne pouvez savoir à quel point c'est reposant ici. Un jour, vous irez peut-être à Londres-je ne le souhaite pas-et vous verrez comment on peut se rendre malade à regarder d'un taxi les visages cruels et stupides de la foule sur les trottoirs. Impossible de ne pas se trouver engagé. Ici, ce n'est pas nécessaire."?

 

  C'est en qualité de M.B.E.(4) qu'on voit arriver Ganseh à Londres....


 

Rossini, le 14 février 2014

 

 

NOTES

 

(1) C'est évidemment dans UNE MAISON POUR MR BISWAS que l'indianité trinidéenne apparaîtra plus complètement. 

 

(2) Pages 266/267.

 

(3) Plus tard dans son œuvre, avec SEMENCES MAGIQUES, Naipaul examinera une autre trajectoire.

 

(4) Member of the Order of the British Empire....Trinidad et Tobago sera indépendant en 1962.

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7 février 2014 5 07 /02 /février /2014 04:56

 

 "Les gens sont si drôles qu'on peut jamais savoir, répondait Hat." (page 92)

                                         ◆

 

" Ganesh se tourna vers moi:

-Que veux-tu aller étudier à l'étranger?

-Je n'ai pas envie d'étudier quoi que ce soit. Je veux seulement m'en aller, c'est tout." (page 232)


                                                                             ▲▼


 Une île-pays, Trinidad, une ville, Port of Spain, sa banlieue est, une rue, Miguel Street…une "pouillerie" selon un observateur extérieur. À un bout, le quartier où vivent d'humbles personnages dont nous partagerons le quotidien.
Quelques mendiants, des vagabonds. À l’autre bout, l’école qui vous délivre des certificats garantis de Cambridge.... Au numéro quarante-cinq habite le sergent Charles qui doit avoir des paupières tombantes quand il s'agit de voir certaines infractions. Ici, le Chinois qui vend du beurre; au coin, un café. Plus loin, Alberto Street, au si riche manguier. La rue fait se côtoyer  Noirs et Indiens d’origine. Les blancs y sont rares et la peau blanche n'est pas jugée très belle. Proche, le Venezuela fait rêver.

 

Voilà le cadre du troisième livre de S.V. Naipaul qui obtint alors le prix Somerset Maugham.

 


Trinidad, une île: Miguel Street, une sorte d’île que ses habitants aiment et dont ils sont fiers. Un attachement qui finira quand Hat sera envoyé dans une toute petite île au large, Carrera, pour y faire son temps de prison. À la fin du livre, en un délicieux chapitre récapitulatif, un envol vers Londres, capitale d’une grande île enviée malgré ses brumes. L’enfance est finie. Tout commence.

 

Un écrivain se retournera.

 

Quand sommes-nous? Bien avant l'indépendance (1962), dans les années de la guerre quand les Américains ont "envahi" l'île en touristes comme en soldats. Sur leur passage, les enfants mendient des chewing-gum.

 

Dans cette rue, des maisons un peu frustres, souvent délabrées parfois même inachevées....Des enfants (Boyce, Eliott) y jouent au cricket, y compris dans le purin venu de l'étable de Hat. L’un d’eux, privé de père se souvient et écrit sur Miguel Street où il vint habiter au moment de l'annonce de la guerre en Europe. Il nous offre une succession de vignettes avec de petits personnages qui le séduisent, le terrorisent ou l'intriguent. Ce narrateur nous restitue ses perceptions, ses sensations, ses intuitions d'alors. Il ne comprend pas tout mais nous en devinons assez pour saisir ce que l’adulte qu’il est devenu sait: ainsi de la maison rose de Georges et de Dolly qui rit bêtement (mais pas seulement)..... Sur quelques aspects, il offre le point de vue de celui qui a quitté Trinidad depuis un certain temps ("C'est encore aujourd'hui pour moi une sorte de miracle que Bogart soit parvenu à se faire des amis"). Il précise ses admirations, son idéal d'alors (conducteur de tombereau pour ordures, quel prestige !), son idée des Américains sous l’influence d’Edward ("À entendre Edward, nous sentions que l'Amérique était un pays gigantesque habité par des géants vivant dans des maisons énormes et roulant dans les plus grosses voitures du monde.")-même si on devine une réticence envers eux et une ferveur pour l'Angleterre.


On ne situe pas exactement son âge mais on devine qu’ici et là il a grandi; habilement, l'écrivain change légèrement le style de son narrateur. Enfant dans certains épisodes, il a quinze ans quand Hat part pour la prison et dix-huit quand il en revient. Vers la fin du livre il ira travailler aux douanes pour finir par embarquer vers Londres.


Il fréquente des adultes (ils forment un Club informel, sorte de chœur potinant à qui mieux mieux- avec Hat (il ressemble à Rex Harrison), Bogart le joueur de patience, Georges, l’oncle Bakhcu, Popo le menuisier etc.) qu’il raconte de façon rapide mais riche et sagace.

 

 

Dans Miguel Street, des hommes surtout qui discutent, palabrent, commentent les événements du jour et de la nuit. Un verre de rhum n’est jamais de refus. Chanter le calypso, parler foot ou cricket, discuter films prennent du temps et donnent bien du plaisir. Travailler n’est pas leur fort, comme le dit le narrateur les “ouvriers de la Trinidad n’ont pas de fierté stupide” et devenir un homme c’est d'abord avoir les mains dans les poches. Et quand Popo, revenu de prison, se met vraiment à la menuiserie, tout le monde des hommes est atterré. Ce qui ne veut pas dire qu’ils sont oisifs. Seulement les épouses font tout. Une femme, celle de Morgan, se compare légitimement à un esclave.
 Dans ces conditions, les rapports entre hommes et femmes  connaissent quelques heurts. Les épouses mécontentes ont tendance à aller voir ailleurs, plus loin de Miguel Street.
Dans cette rue, il y a beaucoup de départs, de retours.

 Les coups pleuvent. Entre hommes. Sur les enfants, très souvent (la mère du narrateur ne l'épargne guère), sur les femmes (même l’oncle Bakhcu-avec une batte de base ball entretenue par sa femme) mais aussi sur les hommes: Nathaniel ne trompe personne; c’est bien lui qui se fait tabasser par sa compagne (1).


 Certes des fortunes se font parfois (comme celle (provisoire) de George le violent qui fait venir des militaires américains chez lui pour qu’ils fréquentent des femmes habillées n’importe comment…), toutefois les réussites sont rares et c’est un quartier pauvre et de pauvres:les études semblent bien le seul moyen de s'émanciper honnêtement mais rien ne les encourage vraiment et il est très difficile de s’imposer:ainsi Élias, le brave fils de Georges, qui connaît des échecs à répétition malgré une  intelligence que tout le monde lui concède.


Dans cette rue a lieu
un miracle permanent: personne ne meurt de faim.

 


   Pour ces esquisses assumées comme telles, tout est rapporté en une écriture simple, sobre, minimale (nous sommes loin de UNE MAISON POUR MONSIEUR BISWAS), sans effets, sans passage obligé par le Carnaval, sans misérabilisme, sans théorie sociale. Ce n’est pas du Dickens, encore moins du Zola, ce sont de petits pans de réel sans réalisme codé. On est loin de Hugo, proche de certains Steinbeck jugés à tort mineurs.
On découvre des êtres apparemment épais, limités mais qui se révèlent plus complexes (Big Foot par exemple). Le narrateur trouve vite les failles de chacun et il sait aussi bien nous faire rire (avec beaucoup de scènes de comédie (comme l'obsession mécanique de l'amateur de voitures, le pipi en ligne au match de cricket)) que nous toucher (les désillusions d’Élias, le désamour du frère de Hat). L’humour est rarement grinçant:il est bonhomme.

Ce  narrateur est particulièrement sensible aux changements radicaux au cœur de vies étroites:cette Laura si heureuse et joyeuse de mettre au monde huit enfants avec sept pères différents et qui finit par devenir neurasthénique quand sa fille Lorna lui apprend qu’elle est enceinte; ce Bogart si avare de mots qui disparaît souvent et change soudain sans pouvoir quitter le clan de Miguel Street; cet oncle fou de mécanique qui se lance dans le Ramayana et se fait pandit; ce placide Hat qui,
à partir du mariage de son frère, n’est plus le grand "sage" du quartier.

 

  Dans ces pages légères et profondes, vous naviguez dans le tableau du Mendeleïev des fantasisies, des excentricités, des lubies, des idées fixes comme celles de ce délicieux Bolo qui ne peut coiffer que ceux qu’il aime et qui, têtu, passe à côté de huit cents dollars.

  Voilà bien un merveilleux petit livre d’apprentissage. Avant d’autres œuvres plus ambitieuses, Naipaul nous dit où il a pu apprendre la "biologie" (grâce à Laura et ses accouchements à répétition), la folie douce ou furieuse, les brusques renversements de la vie, les masques de chacun, l’influence des éducateurs (même s’ils sont un peu décalés). Sans oublier la beauté avec ce pauvre Morgan (le pyrotechnicien), avec Popo (le menuisier de l'objet sans nom) ou, auprès du premier Hat, une certaine philosophie du plaisir.

 
 Un recueil plein de vie avec des nouvelles picaresques, qui, page après page, construisent un univers romanesque où, malgré la misère, les coups et les mauvais coups, on a envie de chanter du calypso et où l'on a envie de croire au talent du poète Black Wordsworth….

 

 

Rossini, le 11 février 2014

 

 

NOTE


(1)Naipaul a déjà évoqué cette violence dans LE MASSEUR MYSTIQUE.

 

 

 

 

 


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1 février 2014 6 01 /02 /février /2014 06:14


   

 

"En y réfléchissant bien, il préférait l'art à la vie" (p.255)

 

"J'aurais dû savoir, n'est-ce pas, qu'écrire une biographie, c'est un processus au cours duquel on perd ses illusions." (p.350)


                                                                                ▼▲

 

     On se souvient de la célèbre attaque de "l’IDIOT DE LA FAMILLE”: "que peut-on savoir d’un homme aujourd’hui?” Prenant Flaubert comme objet d’étude, Sartre mettait à l'épreuve sa théorie phénoménologique associée à son marxisme et à sa lecture de Lacan.
   Même s’il y avait beaucoup de fiction dans les 3000 pages sur Flaubert, l’ambition était théorique. Avec son roman récent (2014), LE DERNIER MOT, Hanif Kureishi cherche plus modestement à cerner un écrivain au travers de son œuvre et surtout de sa biographie entreprise par un jeune homme ambitieux.

 

 

  Pour ce combat en plusieurs reprises et dont l'enjeu apparent est la production d'une biographie sont en présence: un jeune homme prometteur, Harry, sorti de Cambridge, déjà auteur d'une biographie, élevé dans un milieu très intellectuel, baptisé "homme de lettres" par son père et auquel son objet d’études reconnaît une "extraordinaire intelligence" (mais l'ironie n'est jamais exclue chez son hôte). Il est coaché par Rob, un éditeur envahissant, instable et prêt à tout pour faire de l’argent avec la biographie qu’il lui a commandée, y compris à le lâcher si c’est nécessaire.
  En face, le légendaire Mamoon Azam, "romancier, essayiste et dramaturge né en Inde", le monstre, le “minotaure “, “le vieux connard grincheux”, l’ennemi des lettres, "l'un des plus grands écrivains de notre temps. Je veux dire de tous les temps", écrivain mondialement connu pour un "roman drôle et fort juste qui parle de son père et des amis qui le roulaient au poker", pour des "des sagas familiales au temps de l'Inde coloniale", des essais brillants sur le pouvoir et l'Empire" et "des portraits détaillés et des entretiens avec des dictateurs et des fous furieux portés au pouvoir dans les pays du tiers-monde au moment de la décolonisation."  Écrivain largement haï pour ses positions sur l'islamisme et ses propos réactionnaires, racistes, sexistes, admirateur de Nietzsche qu'il cite souvent, Mamoon, ce provocateur capable de "répandre l'anarchie et la fureur pour ensuite s'installer et regarder tranquillement le champ de ruines laissé derrière" a accepté d’accueillir pour plus d'un mois, chez lui (à Prospects House où il vit avec sa deuxième épouse, Liana), son futur biographe.

 

  Le monstre et son double "formeront un monstre à eux deux" aux dires de Harry. 


 Toute ressemblance avec V.S. Naipaul ne serait quand même pas pure coïncidence....(1)

 


  UNE LONGUE PARTIE

 

  Pendant plusieurs semaines Harry vivra donc chez Mamoon. Malgré des visites de sa compagne Alice et des sorties avec Julia (la fille de l'employée de maison, Ruth), il aura droit à un huis clos étouffant. Mamoon joue au tennis avec Harry mais avec l'âge il ne tient plus la distance. Au figuré, lui et son biographe feront de longues parties (verbales) avec services secs (façon Roscoe Tanner), durs, parfois à la cuillère, avec amorties vicieuses, revers foudroyants, effets de balles surprenants, smashs rageurs, coups retenus, jeux d'attente en fond de court.... On comprendra vite que ce match, pour des raisons tactiques, sera parfois un double voire un triple mixte aux conséquences ravageuses.

 


  Un match entre "l'oubli et la mémoire". Avec "nœuds horribles et cercles vicieux". Avec des fantômes et des jumeaux.

 

 Un match en trois set dont tout le monde semble curieusement sortir vainqueur:une première manche très longue à Prospects House puis  à partir du chapitre 23, après une crise violente entre les deux hommes, les ellipses narratives et temporelles vont se multiplier. Enfin une surprise (hautement prévisible) attend le lecteur:le biographé redige et publie à son tour sa version romanesque du match et s'acheminera vers la mort après deux attaques et un infarctus.

 

On n'y prête pas toujours attention mais le roman mène Mamoon de ses soixante-dix à ses quatre-vingts ans.

 


  LE BIOGRAPHE

 

  Harry a déjà une petite carrière: vers trente ans, il avait été salué pour avoir écrit sur Nehru (avec quelques piments comme le veut l'époque avec "copulations interraciales, sodomies, alcoolisme et anorexie") et depuis, il rédige des comptes rendus et donne des cours. Il tient avec cette commande l'occasion de "se faire un nom" et un beau compte en banque....

  Harry est donc encouragé par Rob, bohème anti-social gros buveur qui sait tout pour faire de l'argent, du bruit, des ventes. Mamoon est à ses yeux "un vrai salopard, adultère, menteur, brutal: il est fort possible qu'il ait tué quelqu'un." Bref "le Grand Satan de la littérature" qui a, lui aussi, grand besoin d'argent.

 

  Comme pour (presque) tous ses personnages, Kureishi a le souci de donner un arrière-plan psycho-sociologique à Harry. Il insiste sur des relations difficiles à ses frères, des jumeaux, il parle de la "folie" de la mère, du rôle sentencieux du père, un psychiatre (la biographie serait comme une dette honorée envers lui...), et de la présence auprès de lui depuis trois ans d'Alice, sa "gracile" fiancée. Il y a chez lui depuis l'enfance une grande capacité de séduction et un idéalisme qui confine souvent à la naïveté. La rencontre avec Mamoon sera une épreuve et un moyen de grandir...."Dans ma famille c'est bien vu quand on veut devenir un homme."

 

 

   Harry non seulement "veut écrire un récit authentique de cette vie fascinante", mais il souhaite faire "l'archéologie d'un homme". Il faut savoir qu'il admire et aime Mamoon depuis l'adolescence "l'homme solide, l'artiste à la vie dure qui scrutait l'obscurité sans ciller, qui disait ce qu'il voyait, préférant la vérité, l'authenticité à sa propre sécurité". En même temps, "il ne pouvait se contenter de gentiment porter un miroir; il lui fallait expliquer pourquoi cet homme était là et le sens qu'il incarnait. Ses mots devaient maintenir l'écrivain en vie au sein de l'histoire littéraire, même si, d'un point de vue personnel, il éprouvait l'envie de l'assassiner."

 

  Il devra tenir compte des exigences pressantes de Rob, des réactions de l'épouse italienne Liana (elle veut "un livre gentil" qui ne nuise pas à sa réputation et rapporte gros) et de celles de Mamoon lui-même. Sans oublier sa fiancée bientôt enceinte qui jouera un rôle assez prévisible.

 

  Harry a conscience du problème inhérent à la biographie:comment ne pas réduire un auteur à quelques vices, à quelques écarts qui font le succès d'un livre, demeurent dans les mémoires et masquent l'œuvre? Au départ, il en tient pour une version idéaliste de l'artiste.


 

 

  LE TRAVAIL DU BIOGRAPHE


  Pendant près de deux ans Harry fera un travail très sérieux et très solide: après relecture de l'œuvre (on le voit très peu), après  écoute de la "potinocratie", il consultera les carnets de Peggy, la première épouse, ira en Inde (le milieu d'origine de Mamoon) puis à Portland où il rendra visite à Marion, la femme qui lui ouvrit le chemin de la sexualité débridée; il lira aussi les carnets de Mamoon resté seul chez lui après l'agonie de Peggy en compagnie de sa femme de maison, Ruth, et de ses enfants, Julia et Scott. Mieux encore, il partagera le quotidien du couple pendant cinq semaines: il les verra vivre et pourra consigner dans des carnets la teneur de ses entretiens, la plupart enregistrés, sauf veto du Maître. Harry fera même espionner Mamoon par Alice qui l'interrogera (avec un magnéto caché) sur la période qu'il considère comme centrale.

 

  Les étapes sont aisément repérables:une volonté de distance de la part de Mamoon pendant que Harry travaille sur des documents privés; un rapprochement avec la venue d'Alice qui plaît à l'écrivain et le masse. Au retour de Portland c'est la crise avec Mamoon et Liana: Harry veut absolument savoir si les confidences de Marion (triolisme, sado-masochisme) sont fondées.

 

 C'est sur ce point qu'Harry croit tenir l'hypothèse centrale de son livre (le chapitre 19):il pointe un problème de rapport au Père et sur cette base psycho-anthropologique croira trouver la clé de l'homme et de l'écrivain-et de notre temps.

 

Les choses se gâteront et Harry recevra quelques bordées d'injures et des coups de cannes:il filera à Londres pour subir une situation affective complexe qui ne l'empêchera pas d'aller, lentement, très lentement, au bout de l'entreprise. Le temps passera:Mamoon déclinera définitivement et Harry aura d'autres conquêtes et ambitionnera de faire d'autres livres, sur les mères et la psychose. Sans oublier un travail de nègre pour l'autobiographie d'un avant-centre de football (Rooney?), ce qui fait vivre mais mine tout idéalisme....
 


ART

 

  Maître de la variété des points de vue sur un personnage (le Mamoon de Mamoon, de Peggy, de Liana, de Rob, de Harry) etc.),  Kureishi excelle incontestablement dans la scène et le dialogue : sur le court (qui ressemble parfois à un ring), ce ne sont qu'échanges doucereux et violents et rarement on a pu lire autant de pressions déclarées ou insidieuses, de chantages patents ou discrets, de deal inconscient ou pas, chacun jouant avec ses proches comme obstacle ou médiateur ou arme voire comme fantôme. La conversation la plus apparemment innocente est une forme de tractation pernicieuse. Telle confidence est une bombe à retardement. Les insultes claquent et Mamoon est un maître:chez lui, l'obsession du ver, du parasite explose. Chacun se sert des femmes et des textes comme armes ou monnaie d'échange.

La construction du livre est très serrée et les attaques et les contre-attaques comme les alliances et les renversements d'alliance ne manquent pas. Kureishi, comme il se doit avec de vrais faux jumeaux, s'emploie à varier le tourniquet des parallélismes, des symétries et des antithèses. La comédie sarcastique est on ne peut plus réussie.

 

LE DERNIER MOT

 

À qui revient-il?


  Laissons de côté Marion et Liana qui ont eu chacune l’idée d’écrire sur Mamoon-Liana voulant en faire une "marque"comme Picasso ou Roald Dahl. Apparemment ce dernier mot revient au biographe dans une dernière phrase qui correspond à son jugement: “Il avait mené à bien sa mission, rappelant à tous que Mamoon avait compté en tant qu’artiste-il avait été écrivain, faiseur de mondes, diseur de vérités fondamentales, ce qui était assurément une façon de faire changer les choses, de mener une bonne vie et de susciter la liberté.” Phrase générale et généreuse qui pourtant ne correspond pas à ce que nous avons vécu à la lecture du livre. Comme il le disait avant, Harry semble avoir inventé Mamoon, l’avoir “fabriqué de toutes pièces”. Mamoon était “quelqu’un qui avait vécu pour que Harry puisse écrire un livre sur lui.” Sans oublier les censures de Liana…(2)
    Il y a autre chose. Plus tard, quand la première rédaction de sa biographie fut finie, Harry retrouva Lotte devenue agent littéraire du dernier opus de Mamoon, un recueil d’essais. Mais elle tint à l’informer de l’existence d’un autre livre, un petit livre encore manuscrit qu’involontairement Harry “lui avait mis dans la tête.” Sans surprise nous apprenons que Mamoon raconte dans UNE DERNIÈRE PASSIONl’histoire d’un jeune admirateur qui vient habiter chez un homme plus âgé, un écrivain, et qui se met à écrire un livre sur lui. Et alors, l’écrivain, en secret, commence à écrire sur le jeune homme, en même temps que le jeune homme écrit sur lui.” Lotte ajoute :”Ce qui n’est pas courant chez Mamoon, c’est que c’est franchement drôle. Et c’est une histoire d’amour.” Lotte évoque alors la place qu’Alice, sexy mais froide, tient dans la vie du vieil écrivain. Nous voyons de façon elliptique tout ce qui a échappé à Harry. Alice est devenue la “nouvelle muse “ de Mamoon qui n’ignore pas qu' elle est “fuyante, insipide” mais prend conscience qu’il a fait du mal à d’autres femmes. La jeune femme l’engage à “parler des gens qu’il a aimés” et de ceux “par rapport à qui il éprouve des regrets.” “Ce qui se passe dans cette pièces[le bureau auquel Harry n’avait pas accès], entre l’homme âgé c’est un travail de réparation et d’expiation.” Enthousiaste, Lotte poursuit : “C’est assez magnifique, Harry. Il parle de sa sexualité, de celle de son père, avec une curiosité nouvelle, une intuition nouvelle, comme s’il avait trouvé un nouveau sujet à explorer, malgré les années. C’est le texte le plus chaleureux, le plus émouvant qu’il ait écrit depuis qu’il a commencé à écrire.”  Tout en étant amoureuse d’Harry, l’élogieuse Lotte est
évidemment envoyée par Mamoon.... Nous le savions: dans ce livre, les textes comme tout le reste sont toujours au cœur de négociations-tractations-chantages-pressions qui se cachent dans les dialogues.

 

  À l’instigation de Lotte tout le monde rend une dernière visite à Prospects House, histoire d’ajouter un ultime chapitre à la biographie qui n’est toujours pas publiée (et curieusement déjà traduite en plusieurs langues-mais c'est le cas de ce livre de Kureishi...). À cette occasion nous aurons la version d’Alice de cette aventure platonique:elle veut y voir une conséquence d’une relecture de Tolstoï et d’une hallucination. Le couple Harry /Alice, déjà moribond, meurt ce jour-là. 

 

  Le dernier mot revient-il alors à Mamoon qui a doublé ainsi la biographie d’Harry en lui donnant un dernier coup et une dernière leçon d’écriture (en des termes bien surprenants tout de même)? La lecture de Lotte est-elle un point de vue fidèle? Un livre résumé (et même bien raconté) a-t-il une valeur? Ce dernier mot n’est-il pas dans cette confidence de Lotte qui fait songer à un palimpseste (proustien): “Il [Mamoon] était stupéfait de constater à quel point le passé peut être labile, comment on peut le réécrire et écrire par-dessus encore, indéfiniment.”(j'ai souligné)


 

   En réalité, le dernier mot revient à Kureishi (3) qui fait un plus grand sort au Mamoon polémiste qu'à l'écrivain proprement dit (on ne sait pas grand-chose sur son art et son esthétique et c'est dommage) et... au CONTRE SAINTE-BEUVE (4).


 

   "Quoi que vous dise Marion, je serai toujours l'inconnue de votre livre." (p195)


 

Rossini, le 6 février 2014


 

NOTES

 


(1)Malgré les dénégations de Kureishi, malgré ses variations masques, malgré des emprunts à d'autres écrivains, malgré les différences aveuglantes. Rejoignant les critiques d'É.Saïd, il voulait aussi comprendre comment un Naipaul pouvait être "son propre opposant".

 

 Sur la question biographique, on peut lire si on veut ce texte.http://bibliobs.nouvelobs.com/en-partenariat-avec-books/20131206.OBS8682/l-effroyable-monsieur-naipaul.html


 

(2)On s’étonne de lire un passage aussi lisse:"Harry les avaient ressuscités dans son livre: il avait rendu à Peggy ce qui lui revenait, soulignant la manière dont elle avait contribué à l'œuvre de Mamoon et combien il avait eu besoin d'elle; Ruth était la aussi, relançant Mamoon dans sa carrière, et il y avait de nombreux passages sur Marion et la façon dont elle avait finalement permis de se trouver." (p.368)

 

(3) Dans ce roman, le narrateur est bien caché et sa fausse neutralité ne doit pas duper.

 

(4) On sait que, non sans ironie, Naipaul ouvrit et conclut son Discours de Stockholm par une référence à ce livre de Proust.

 


 

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27 janvier 2014 1 27 /01 /janvier /2014 09:40


"-Je te dis que tout a changé."

                                            ♦♦♦

 

"Comprends-moi bien. Je ne parle pas à la légère, je sais ce que je dis. J'ai déjà rassemblé mes vêtements et il ne me reste plus qu'à te recommander à Dieu. Une maison sordide, une impasse puante, des gens qui sont comme des bêtes."

 

                                             ▼                          

 

 

  Un salon de coiffure, un marchand de basbousa, une boulangerie, un café, un grand bazar, deux immeubles, une chaussée pavée. Nous sommes impasse du Mortier, au Caire. Grâce à Naguib Mahfouz, le grand auteur égyptien que le Nobel consacra en 1988, nous ne la quitterons guère sinon pour quelques sorties vers la Ghouriyyeh, la Helmiyyeh, la mosquée Al-Hussein, la Porte Verte, le Mouski. Une nuit, nous accompagnerons une curieuse expédition vers le désert et dans un cimetière. En taxi, nous ferons un grand tour dans la cité en compagnie de la belle Hamida qui se plaira à vivre dans des quartiers peu fréquentables aux yeux des habitants de l'impasse. Dans ce quartier très populaire (et très ancien, prévient le Prologue) nous sommes juste après la deuxième guerre mondiale, sous Farouk: les restrictions existent encore et les Anglais sont toujours très présents (et passent aux yeux de certains jeunes de l'impasse pour un moyen d'émancipation économique). Un marché noir actif a bien profité au patron du bazar.

 

  Bien qu’animée, cette impasse ressemble à “un lac” tranquille, “aux eaux calmes et dormantes”. Mais le quartier retentit souvent de querelles où les femmes ont rarement le dessous comme la boulangère qui mène son mari à sa guise et Mahfouz tisse des destins denses et variés qui vont l'animer avec des conflits souvent violents....Nous rencontrons le très médisant docteur Bouchi;Zayta le “faiseur d’infirmes” qui rend invalide des êtres en bonne santé qui pourront ainsi "réussir" grâce à la mendicité;Al-Hélou, le jeune coiffeur amoureux d’Hamida qui part dans l’armée anglaise pour gagner l'argent qui satisfaira les ambitions de son amour; le cafetier Karcha abruti par le haschich et qui aime les beaux jeunes gens; son fils Hussein Karcha qui se met à détester l’impasse; Sélim Alwâne  qui tient le bazar et qui lui aussi désire Hamida au point de songer à donner une co-épouse à sa femme; la mère (adoptive) d'Hamida une marieuse active et talentueuse. Enfin le sayyid Ridwâne Al-Husseini qui règne en maître quand il s’agit de spiritualité:on vient le consulter sur toutes les questions.

 

  Un livre, un lieu. Une impasse qui offre, en filigrane, une méditation sur ce qui passe et demeure. 


 

 Mahfouz est avant tout un conteur: en dehors de quelques passages tragiques et de rares personnages profondément noirs (“démoniaque”, “diabolique” reviennent alors souvent), son roman est une comédie réaliste (il ne nous épargne pas la saleté, la puanteur, les trafics, les tromperies, les bassesses (1)) aux nombreuses intrigues qui rebondissent selon la logique du roman- feuilleton. On reconnaît des profils plus ou moins attendus:le candide Al-Helou; l’hypocrite marieuse;le nanti qui en veut toujours plus;les jeunes gens avides d’expériences nouvelles;le maquereau Faraj Ibrahim capable de tout;le malfaisant Zayta; les êtres presque "saints" comme le sayyid Ridwâne al-Husseini ou le cheik Darwiche qui connut une mue morale et intellectuelle des plus radicales. 

 

  Le conteur est absolument omniscient et nous plongeons sans obstacle dans les consciences pour lire en transparence ce qui les agite (avec, dans les monologues intérieurs, un recours puissant aux questions et au style indirect libre):Hamida le retient particulièrement et lui permet de belles analyses des tentations d’une fille pauvre soucieuse de réussir. Il pratique volontiers la longue scène dialoguée où retentit une parole populaire où Dieu et le Prophète sont sans cesse invoqués avec foi souvent et parfois un peu mécaniquement voire faussement. Une parole incontestablement moralisatrice pointe parfois. Les plus profondes des déclarations reviennent au sayyid Ridwâne al-Husseini ou au cheik Darwiche qui prononcera les derniers mots du livre.

  Du ragot à la sentence, des insultes à la confidence, de la parole tentatrice à l'oracle, L'IMPASSE est un grand livre des paroles mêlées.

 

 

 Avec art, Mahfouz a su condenser bien des destins en partant d'une unité de lieu: l'impasse du Mortier, tour à tour motif de répulsion et de modeste contentement (qui ne va pas sans petites ou féroces frustrations). Chaque personnage incarne un rapport original à cet endroit qui n'est pas une impasse par hasard. Certains ne peuvent le quitter et n'y songent même pas. D'autres rêvent de s'en échapper pour toujours; d'autres encore veulent partir pour y revenir connaître la tranquillité. Les différents actes du quotidien qui nous émeuvent ou nous font sourire ne doivent pas tromper. L'enjeu du livre est évidemment ambitieux. C'est tout simplement la question du bonheur qui se devine dans tous les cas. Du bonheur et de son illusion.... Sans nettement donner ses préférences (la "sainteté" du sayyid Ridwâne al-Husseini ou la sagesse laconique du cheik Darwiche sont exemplaires mais difficiles à suivre), Mahfouz nous offre un ensemble varié de choix contraints par des situations familiales, économiques et politiques (la corruption apparaît dans un épisode édifiant). Les passifs, les énergiques, les jouisseurs, les prêts à tout, les bons à rien, les saints sont autant de cas qui font la vie d'un modeste quartier bien à l'image sans doute de la majorité des habitants du Caire, du moins les plus populaires (2). Sans insister Mahfouz suggère des étouffements, des étranglements, des désirs de changement qui touchent les plus pauvres comme les moins infortunés.

 

  Symbole de passage entravé, de relégation heureuse ou détestée, horizon fermé dont certains ne se contentent pas, l'impasse du Mortier doit se découvrir pour sa qualité évocatrice et pour une subtile dimension critique éclairée par de fortes nuances fatalistes.

 

 

 

  Comédie humaine, ce roman n'est pas sans laisser d'amertume. Il y aura un mort innocent (un innocent mort), des êtres perdus à jamais et l'impasse qui fut jadis glorieuse les oubliera tôt ou tard. Heureusement, les conteurs lucides demeurent.



Rossini, le 29 janvier 2014

 

NOTES

 

(1) On observera que dans ce roman l'art de Mahfouz est assez peu descriptif.

 

(2) Dans le Prologue on lit: "Mais, bien que l'impasse vive toujours à l'écart des mouvements du monde, elle est bruissantede saz vie propre, UNE VIE RELIÉE AU MONDE DANS SES PROFONDEURS. Elle garde une part des secrets du passé."(j'ai souligné)

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18 janvier 2014 6 18 /01 /janvier /2014 06:24


   
"Ce qu'il y a de terrible au bagne, ce ne sont pas les chefs, ce sont les réglements."

 

"(Je ne me lance pas dans la description n'ayant jamais rien compris à la botanique. Si c'est beau, c'est suffisant. Tout ce qui est joli n'a pas besoin de nom.)"

 

                                          ♦♦♦


       Après un voyage de vingt et un jours commencé à Saint-Nazaire et comportant une escale à Trinidad, Albert Londres débarqua du Biskra à Cayenne (port abominable, à peine quelques bâtisses). Il allait rester 
un mois dans "le cercle à tourments" et y rédiger une série d’articles pour LE PETIT PARISIEN (août et septembre 1923) qu'il publia ensuite en livre (1924, Albin MICHEL) demeuré légitimement célèbre.(1)

 Le plan du livre correspond
évidemment aux étapes de sa visite  mais aussi à une progression: comme on verra, son journalisme d’information sera tout autant d’instigation et d'initiation.

 

  C’est tout d’abord Cayenne qui n'est plus exactement alors le lieu du bagne mais demeure sa capitale. Il visite le camp, puis l'île au pain de sucre où vivent M. Duez et son ex-épouse; ce sont ensuite les restes de l'ancien camp, la pointe Marcouria, la mairie puis, au kilomètre 24, le bagne pour une centaine d'hommes malades qui crèvent debout en ayant pour mission de faire la route qui n'a aucune chance d'avancer.

  Dans la deuxième partie, Londres nous fait découvrir les trois îles du Salut (il propose de les débaptiser et de bannir ce mot): l'île Saint-Joseph, l'île Royale, l'île du Diable (connue pour les cinq années qu'y passa Dreyfus). Enfin c’est Saint-Laurent-du-Maroni, le "royaume de l'administration pénitentiaire,(...)la capitale du crime." avec ses deux camps, celui des relégués, celui des transportés. Dans un itinéraire qui n'en manque pas c'est sans doute l'étape de l'horreur absolue avec encore le camp Charvein, celui des incos, des indomptables, sans oublier l'île des lépreux.

 

 

  On l'a compris: Londres est curieux de tout et ne ferme les yeux sur rien. Il verra aussi les dernières bagnardes et entreprendra une sortie en forêt profonde pour constater que la France a manqué l'exploitation d'un bois qui pouvait créer beaucoup de richesse. Dans la brousse, bien guidé, il tombe sur six évadés égarés qui meurent de faim (ce qui nous vaut des remarques presque ethnologiques) et qui viendront se rendre au camp d'où ils venaient.

 

  Pour finir, il nous fait vivre l’accostage du Duala, cargo-cage qui livre son contingent (son "troupeau") de nouveaux bagnards dont des impotents et des malades condamnés à une mort prochaine.

 

  Mis à part l'île du Diable, tristement célèbre, Cayenne est un nom et rien d'autre pour le lecteur d'alors. Londres lui offre un cheminement précis et riche dans des espaces inconnus et parmi des corps malmenés. Ce sont les âmes qui le marqueront.

 

 

TOUT COMPTE

 

  Une première caractéristique d'une enquête de Londres: les lieux traversés comme les personnes rencontrées sont variés et nombreux. Ses déplacements (souvent dangereux, il ne le dit qu'incidemment) imposent une mobilité qui, très vite, caractérise son écriture même. Ne voulant rien manquer, il cherche partout et nous fait passer d’un portrait à un dialogue, d’un espace singulier (laid ou charmant comme Saint-Laurent qui le surprend) à une réflexion. Son texte est vif, tendu, strié de nombreux blancs et de phrases isolées. Londres ne traîne pas et frappe sèchement. Une formule dit tout: "Sur la grand-route on n'est jamais blasé. Plus les étonnements succèdent aux étonnements, plus ils sont vifs." (2). En même temps on éprouve le désir de prendre le temps qu’il a mis à observer, à écouter. Des vies sont là, tragiques. Chacune nous retient.


 

INFORMATION


  Évidemment, Londres donne à son lecteur (qu’il tutoie souvent - il semble tutoyer facilement) quantité d’informations et corrige les nombreuses erreurs que rendaient possible la distance géographique, le désintérêt des Français et une forme de censure:ainsi on a déjà vu que Cayenne n’est pas exactement le lieu du bagne et ne correspondait pas à ce qu’on croyait en savoir en métropole.
  Il décrit toujours succinctement et avec talent les différents lieux (les rares jolis coins; le village chinois de Saint-Laurent ; le marché de Cayenne et sa puanteur), précise la météo de la Guyanne, sa végétation, ses reliefs, sa faune, et, en mer, les inconvénients du doucin. Il évoque le seul moyen de transport terrestre (carosse à quatre roues minuscules qu'il faut pousser sur des rails pendant des kilomètres...). Il se rend au théâtre, au cinéma (fréquenté seulement par les noirs et les bagnards libérés (3). Nous le suivons au tribunal maritime (autre théâtre) qui siège tous les six mois.

 

  Souvent seul, parfois accompagné (un docteur, un pasteur, un commandant supérieur, un homme d'encadrement), il va donc partout, relate tout sans abuser des chiffres : il ne garde que les plus choquants. Voulez-vous une date? En juillet 1923 sont arrivés les médicaments commandés par la pharmacie en 1921...

INITIATION


  Aidé dans son exploration, Londres devient notre guide dans cet enfer fabriqué par les hommes et leurs institutions. Il nous  instruit en traduisant le lexique spécifique du bagne : doublage, sec, quatrième-première, bambous, pied-de-biche, guillotine sèche, les incos, les pilons, les relégués, les transportés, les garçons de famille, la manille, la camelote, rien ne sera laissé dans l’ombre. On découvre les rites du bagne (par exemple le condamné apprend son exécution par un chant des autres prisonniers), on assiste presque à une évasion en direct, on devine les effets sexués de la promiscuité des nuits, on comprend les odieux rapports de force entre les bagnards, on apprend l’obsession des purges, la cachette secrète de l’argent gagné ou volé. Le bagne est une économie et une industrie du pousse-au-crime.
  Des faits, des êtres que quelqu’un regarde et écoute enfin. Un souci de tout et du détail. Un cas à chaque page et, à chaque cas, un destin qui nous explose à la figure.

DESTINS

  Londres restitue admirablement des destins qui sont tous extraordinaires. Le bagnard, à de rares exceptions près, veut parler : il a besoin de dire son crime, sa vie d’avant, sa misère depuis ou l’injustice dont il est victime. On se dit que le récit qu'ils ont en eux est le seul moyen de tenir en même temps qu'il les mine. Londres fait connaître des êtres qui nous étonnent beaucoup. Le plus sidérant, reconnaissons-le:la qualité de langue de ses interlocuteurs qui n’ont pas perdu dans ce lieu horrible leurs capacités. Ils parlent comme certains journalistes d’aujourd’hui n’écrivent pas:le forçat Marcheras qui sert d’infirmier a des formules qui nous  bouleversent. Les plus instruits écrivent:Londres publiera en annexe une lettre de ce Marcheras qui témoigne de l’enfer kafkaïen qu'est Cayenne et explique pourquoi le bagne l’oblige à s’évader pour la cinquième fois; au chapitre XII, il publie également une belle lettre de Roussenq l’incorrigible (“vingt-trois ans de vie et quinze d’enfer”) qui fait tout pour être toujours puni et qui, un jour, jette l’éponge et demande un isolement qui l’empêchera de provoquer les représentants de l’autorité. Dans l'échange qu’il a avec Londres on est saisi par ses premiers mots (il l'interpelle:“un homme”) et par la qualité de ses phrases. Il a une formule qui va à l'essentiel:" Je ne puis plus me souffrir moi-même. Le bagne est entré en moi. Je ne suis plus un homme, je suis un bagne".
     Si la vérité sensible du bagne était sous ses yeux, c’est auprès de Marcheras et de quelques autres que Londres apprendra la vérité intellectuelle du camp qu'il compare avec la version américaine (qu'il connaît par ses évasions): nous avons droit à une lucide et percutante critique économique de la bêtise instituée que représente le bagne.
   Dans ces conditions, il est impossible d'oublier les personnages que Londres évoque avec art et humanité : Hespel-le-chacal qui fut bourreau là-bas et devint en fait témoin idéal de l’injustice au bagne; Ulbach le réhabilité; Ullmo, quinze ans de bagne, huit ans de solitude et qui s’en sort grâce au père Fabre:converti fervent, il est privé d’argent par sa famille à cause de sa conversion. On lui a tout refusé et sa lucidité mélancolique est émouvante (4). Il y a aussi Dieudonné de la bande à Bonnot, il y a Marius,  Manda, oui, l'anarchiste de la bande à Manda, devenu infirmier au bagne et dont la protestation est mémorable. Tellement d'autres.

JOURNALISME D’INSTIGATION

 

  Londres a vu la crasse, ressenti la puanteur, la persécution des moustiques, constaté l'entretien de la souffrance, l'animalisation des êtres, les trafics, économie de survie qui arrange tout le monde pénitentiaire, l'absurdité des réglements que tous les témoignages confirment. Il ne se contente jamais de simplement rapporter l'inhumanité des traitements, ce qui est déjà beaucoup : il dénonce.

 

  Il ne suffit pas en effet de montrer le sort incompréhensible réservé aux fous et aux lépreux défigurés ou l'état des cages à bagnards: il faut montrer les incohérences de la loi, expliquer l'idiotie perverse du phénomène du doublage. Un condamné qui a fait ses sept ans par exemple ne peut rentrer en France. Il est libre-mais seulement de demeurer encore sept ans en Guyanne où il y a peu à faire et où on souffre plus de faim qu'au camp. Pour ceux qui ont pris plus long, il ne sera pas question de quitter la Guyanne... Le condamné libéré "doit rester toute sa vie sur le Maroni" ou pire partir en brousse. Au départ il s'agissait de coloniser la Guyanne et de donner au libéré une concession. Au moment où il se promène dans les rues il sait que 2448 "hommes avilis rôdent par les rues indifférentes et cruelles de Saint-Laurent-du Maroni". Des concessions, on en compte sept ou huit....Qui n'ont assuré aucune richesse à qui que ce soit. Des emplois en ville? Très peu. Londres l'avoue: à leur place, il ferait comme eux; il volerait. Oui, comment oublier ce libéré qui réclame la ciguë? L'après-bagne est pire que le bagne.

 

 Ils ont payé mais ils paieront jusqu'au bambou (cimetière). Manda qui a payé pour "son socialisme, son anarchisme, son apachisme" veut rentrer et il sait qu'il travaillera et bien. Impensable. Et on saisit alors la pertinence de l'analyse d'un des bagnards. Cayenne est une machine à produire du vide. On n'y fait rien, on tente de vider les êtres de leur humanité. On les pousse à la boisson. On "vous plonge tout vivant dans la crapule." On programme presque leur seule survie par la mendicité et le crime.

 

 Ce procès sous forme d'article débouchera sur une campagne de lettres très argumentées au ministre des Colonies, Albert Sarraut. Très vite, sous la pression née de l'émotion, le bagne sera quelque peu amélioré. Il ne sera fermé qu'après la mort de Londres...

 

 

 

  Cette victoire assez rapide est le résultat de la qualité d'enquête de Londres. Mais cet aspect indiscutable ne peut être séparé de la force  stylistique de ses articles. Son écriture refuse le pathos et ébranle d’autant plus. Il émeut (“Et il s’immobilisa, les yeux baissés comme un mort debout. C’est un spectre sur fond noir qui me poursuit encore”), rend parfaitement l'insupportable (tel lépreux), le pitoyable mais sa phrase interdit d’en rester à la pitié toujours passagère comme on sait.
 On ne peut qu'admirer son aptitude à poser un décor (chez Bel-Ami par exemple), son sens de la comédie dans un contexte qui ne s’y prête guère (Mme Péronnet), ses portraits expéditifs mais définitifs, sa saisie rapide  de détails accablants, touchants, légers, insupportables, comme à l’inverse son emploi fréquent des énumérations généralisantes (“à côté, il y a les autres, les non-pistonés, les antipathiques, les rebelles, les “pas de chance”; ailleurs: “ce que je vois, c’est que l’on a tout mis ensemble, sans triage:les mauvais,les pourris, les égarés, les primaires et les récidivistes, ce qui est perdu et ce qui peut être sauvé, les jeunes et les vieux, le vice et j’allais dire l’innocence, et je me comprends. Ce n’est même pas le marché de la Villette. On ne les a ni pesés ni tâtés.”) Il peut avoir de l’ humour (la statue de Schoelcher à Cayenne qui attend une compagnie), il a des mouvements de pudeur et certaines ellipses sont éloquentes. Ses nombreux traits d'ironie font mouche à tout coup (il pratique souvent l’antiphrase), et on est touché par son sens des formules dont la vivacité est une rhétorique qui congédie l’emphase habituelle des défenseurs de nobles causes. Il fait bref pour déchirer: “L’île Saint-Joseph n’est pas plus grande qu’une pochette de dame. Les locaux disciplinaires et le silence l’écrasent.. Ici morts vivants, dans des cercueils-je veux dire dans des cellules-des hommes expient, solitairement.” Il aime le parallélisme :”Le médecin voit l’homme. L’administration voit le condamné. Pris entre ces deux visions, le condamné voit la mort.” Il est cinglant dans ses images qui ont valeur d'analyse:”Le bagne n’est pas une machine à châtiment bien définie, réglée, invariable. C’est une usine à malheur qui travaille sans plan ni matrice. On y chercherait vainement le gabarit qui sert à façonner le forçat. Elle les broie, c’est tout, et les morceaux vont où ils peuvent.”  Il écrit aussi :

 

Les travaux forcés? Oui.
  La maladie forcée? Non.


  Il ajoute : “Le bagne est un déchet. Ces deux camps sont le déchet du bagne.

 

 

   Infatigable, Londres repartira sur d'autres terrains, vers d'autres combats. En 1924 encore, un reportage aussi célèbre DANTE N'AVAIT RIEN VU lui permettra de faire réduire l'inhumanité de Biribi. Il s'attaqua ensuite aux asiles de fous.


 

  Pourquoi Londres n'est-il pas lu dans nos petites et grandes écoles?

 


 

 

Rossini, le 24 janvier 2014

 

 

 

 

  NOTES

 

(1)De Pierre Assouline on doit lire l'indispensable, ALBERT LONDRES, Vie et mort d'un grand reporter (1884-1932).

 

(2)Il vient de rencontrer une Hindoue au bagne.

 

(3)On observe que dans ces pages Londres ne tient pas compte de la question coloniale alors qu'il en parlera ailleurs.

 

(4)Assouline complète heureusement notre information biographique sur ce personnage hors du commun, "traître et renégat". 

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12 janvier 2014 7 12 /01 /janvier /2014 06:09

"Billy Pèlerin n'a pas d'objection. Il ne voit pas d'objection à grand-chose." (p.163)

 

"Son idée était, bien entendu, qu'il y aurait toujours des guerres, qu'elles étaient aussi commodes à arrêter que les glaciers. Je partage cet avis." (p. 13)

 

                                         ♢♢♢

 

   ABATTOIR 5 ou la croisade des enfants, sous-titré Farandole d'un bidasse avec la Mort..... Un titre double, un sous-titre. Vonnegut voulait dire beaucoup de choses mais à sa façon.
 
 
 Voilà un roman qui eu à sa sortie un grand retentissement. On devine rapidement ce qui décida de sa forme: après Hemingway, Mailer, après tant d’autres américains, pour ne rien dire des écrivains européens et de leurs évocations de 14/18, après Céline qui ne figure pas par hasard dans le Prologue, comment parler de la guerre et par exemple de l'odieux bombardement de Dresde en 1945 (les 13, 14 et 15 février)(1)? Tous les écrivains travaillant le motif de la guerre se posèrent les mêmes questions: quels angles, quelles focales, quel ton, quels mots, quel style choisir?
  La réponse de Vonnegut a permis un succès qu’on a du mal à comprendre aujourd’hui.

 

 

    PROLOGUE


  Le narrateur prend la parole dans un premier chapitre pour "authentifier" ce qu’on va lire: écrivain âgé, expérimenté dans “le paroxysme, l'émotion forte, la subtilité psychologique, le dialogue bien enlevé, le suspense et l'affrontement dramatique” (2), porté sur la bouteille, il a été témoin de la destruction de Dresde: il était sous les bombes avec d’autres prisonniers américains et les pages qui suivent ne sont pas loin de la vérité. Seulement le livre qu’il voulait écrire spontanément a été difficile et long à rédiger. Il lui fallut longtemps se renseigner sur un fait plutôt étouffé par les historiens et les journalistes et il est même retourné sur les lieux avec des camarades d'armes et d'infortune, ce qui d'ailleurs lui a permis des repérages pour d’autres livres. Il nous confie quelques autres lignes de sa biographie (étudiant en anthropologie puis journaliste, chargé de relations de la GE, enfin, écrivain): il se présente comme "vieux schnock résidant à Cap Cod" et donnant des cours d’écriture. Il a été aidé par son copain O’Hare : les louables réticences de sa femme orienteront le récit en direction de la notion de croisade des enfants qui constitue la seconde partie du titre complet de ce roman.
 Son choix fut éthique et esthétique.
Il l'a promis à la femme de O' Hare:son livre ne serait pas adapté au cinéma avec Sinatra et Wayne ou "un de ces sales vieux bonshommes prestigieux à l'allure martiale."

 
   PARI


En écrivain conscient que le méta-récit peut encore servir le récit  classique pourtant bien miné par des avancées récentes aux USA et en Europe, Vonnegut s'est décidé pour une forme apparemment audacieuse. Son originalité se situe dans le rythme du récit, "dans son style télégraphique et schizophrénique", dans le découpage temporel et un incroyable mélange des genres et des références. Dans ce roman de la répétition et de la discontinuité, le narrateur mêle sciemment un peu tout:des passages satiriques jouxtent des réécritures d’œuvres connues, des faits historiques sont encadrés ou traversés par des bonds dans l’espace et le temps. Nous sommes soumis à des paralysies spasmodiques dans l’espace et le temps comme Billy l’est dans le temps…: Billy circule dans son passé et son futur qui reste futur, tout en étant passé.
  Le roman nous promène dans différents voyages du bien nommé  Billy Pèlerin. Doué d’ubiquité, il est à la fois mort (il a assisté à sa mort à plusieurs reprises-il doit disparaître au cours d'une conférence à Chicago, le 13 février 1976) et vivant éternel: on suit par étapes discontinues sa biographie de citoyen américain quelconque qui a réussi dans l’optique, a épousé sans enthousiasme une femme énorme, Valencia, a élevé deux enfants dont l’un est un Bérets verts pendant la guerre du Vietnam-ce qui ne le dérange pas et le rend fier. Nous zigzaguons dans sa biographie:quelques aperçus de son enfance avec la mère, d’une terreur entretenue par son père; une visite avec ses parents dans le Grand Canyon, ses peurs dans la grotte de Carlsbad ; on le retrouve dans un asile de fous (état de New York) à la fin des années 40 (il est alors persuadé que le bombardement a aboli tout sens à la/sa vie); il réchappe à une catatrophe aérienne dans le Vermont qui lui fêle le crâne mais le pousse à devenir prolixe sur les soucoupes volantes; on le voit dans son travail puis dans une fin de vie un peu pénible…. Très vite “riche comme Crésus” et bien installé dans sa ville, Ilium. Grâce à son voyage interplanétaire il a conscience de tout ce qui lui arrivera, ce qui lui permet de rêver et de fermer les yeux souvent. Une rencontre  comptera : par hasard, il fait la connaissance de l’écrivain Kilgore Trout, un maître de la SF, seul genre de lecture que Billy tolère et qui lui permet "de se recréer un univers et une personnalité". Naturellement, Trout a un peu écrit par avance le livre que nous sommes en train de lire...

  Par a-coups narratifs, on l’accompagne chez les Tralfamadoriens qui l’observent, en le traitant comme nous traitons les animaux de zoo : il partage sa couche avec la délicieuse Montana Patachon.


  Plus longuement, nous le suivons dans sa guerre de décembre 44 jusqu'aux bombardements de Dresde:on le trimballe avec d’autres prisonniers américains ou anglais du Luxembourg en Allemagne, pour finir à Dresde, "ville ouverte", dans un abattoir aux cochons qui le sauvera lui et ses compagnons. Il constitue un temps un quatuor d’égarés dont le plus mémorable est Roland Fumeux. Nous vivons le bombadement (et son horreur) de l’intérieur et son après avec la découverte d'un paysage lunaire et avec un passage étonnant dans une auberge miraculeusement épargnée.


  Que lisons-nous vraiment? La forme a-t-elle ici l’importance que voulait lui conférerer Vonnegut? Dans son odyssée nous retrouvons évidemment tout ce qui fait la littérature de guerre: le dérisoire, l’odieux, l’inhumain, le cocasse, l’ahurissant, le tragi-comique, les hasards heureux ou malheureux, le pittoresque rendus avec quelques passages réussis (tout ce qui touche à la lumière), de vraies fulgurances dans l’image, des jeux d'échos savants parmi les fractures narratives, beaucoup d’humour noir mais aussi des blagues de potaches et de la science fiction (3) volontairement facile, avec faille du Temps et quincaillerie en solde.

UN LEITMOTIV

 

  "Robert Kennedy dont la maison de vacances est située à quatorze kilomètres de celle où j'habite toute l'année a été atteint d'une balle il y a quarante-huit heures. Il est mort hier soir. C'est la vie.
     Martin, Luther King a été abattu le mois dernier. Lui aussi est mort. C'est la vie.
     Et chaque jour mon gouvernement me communique le décompte des cadavres que l'art militaire fait fleurir au Vietnam. C'est la vie.
     Mon père s'est éteint, ça fait des années maintenant, de mort naturelle. C'est la vie. C'était un brave homme. Et un mordu des armes à feu. Il m'a légué ses pistolets. Qu'ils rouillent en paix."(page 215-j'ai souligné)

   Comme on voit, un leitmotiv scande presque toutes les pages du roman: “c’est la vie.” Pour tout ce qui touche à la mort en particulier. Quelqu’un meurt: "c’est la vie". L’énoncé est assumé par le narrateur qui a
pourtant pris le soin de préciser  :"J'ai fait comprendre à mes fils qu'il ne leur est, sous aucun prétexte, loisible de prendre part à des tueries et que la nouvelle de l'éxécution d'ennemis ne saurait leur procurer ni satisfaction ni jubilation d'aucune sorte."  On a vu que la fin de notre exergue interne se conclut par une allusion au legs de son père:"C'était un brave homme. Et un mordu des armes à feu. Il m'a légué ses pistolets. Qu'ils rouillent en paix."

  On comprend bien que le propos de Vonnegut est incontestablement anti-militariste et que "c'est la vie" est une antiphrase qui dénonce un conformisme à toute épreuve: il s'agissait de démithridatiser son lecteur. Mais martelée de façon aussi systématique et presque mécanique (comme notre ignorance volontaire qu'il faut troubler, c'est entendu), elle en devient assommante, irritante, exaspérante et son effet est parfois inverse de celui qui était sans doute attendu. Tout comme l’accumulation de fantaisies et de références, elle nuit à la portée critique de ce roman. Son “héros” semble indifférent, figé à jamais malgré l’apparence et arraché à l'horreur par la facilité de la vie et ses évasions inter/intratemporelles: il ne pleure qu’une fois dans sa vie et ne manifeste d’émotion que rarement même si son désir profond est de témoigner à tout prix dans les medias du bombardement de Dresde-surtout après l'accident dans le Vermont. "Billy n'éprouvait pas le besoin de sélever contre l'anéantissement du Vietnam du Nord, ne frémissait pas au souvenir des ravages accomplis autrefois sous ses yeux par les bombes.Il assistait à un déjeuner du Rotary Club dont il était le président, et c'est tout." On doit le penser radicalement ébranlé (il rêve de paix chez les Tralfamadoriens-mais ils sont eux aussi destructeurs), on peut estimer que la répétition est volontairement choquante et qu'elle est un appel à la révolte mais on on doute que la sagesse dictée par les kidnappeurs stellaires de Billy ("rien de nouveau sous le soleil", carpe diem), puisse mener loin d'un fatalisme conformiste qu'il s'agissait justement de contester.

 

  Voilà une œuvre surprenante qui par refus louable de tomber dans une certaine facilité narrative n'en évita pas tous les pièges.

 

 

 

 

 

Rossini, le 16 janvier 2014

 

 

 

 

NOTES

 

(1) On sait que des thèses très différentes s'opposent sur le nombre de victimes et sur les raisons de ces bombardements. Vonnegut ne faisait pas œuvre d'historien.

 

(2) Cette esthétique sera celle qu'il refusera en réalité.

 

(3) Genre que Vonnegut aimait et pratiqua.

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6 janvier 2014 1 06 /01 /janvier /2014 06:43


 

"Quelle idée dramatique! La vie est plus simple que ça."(page 52)

 

 

 

 

 MENDIANTS ET ORGUEILLEUX publié en 1955 passe pour le chef-d’œuvre d’Albert Cossery qui, né au Caire en 1913, vint définitivement résider à Paris, dans une chambre de l’hôtel La Louisiane, rue de Seine. Auteur de sept romans et d'un recueil de nouvelles, il vécut selon une forme de sagesse qui imprègne ce roman largement connu dans le monde entier.

 

UN DÉCOR

 

  Aujourd'hui (ou hier) la mère de Yéghen n'est pas morte.

 

 L’Égypte des années quarante ou cinquante après la bombe et avant Nasser. Une ville grouillante de monde avec un quartier européen et des quartiers populaires souvent d’une extrême pauvreté:"une foule bigarrée et insouciante", des tramways cahotants, des venelles incertaines, des cahutes branlantes, des marchés bruyants, des cafés à palabres, de la chaleur, de la poussière, des milans qui fouillent la pourriture, de la crasse comme dans cette pâtisserie sordide, lieu de rendez-vous de Samir et de Noure El Dine. Des ramasseurs de mégots, des chiens faméliques, des bordels pouilleux, une enfant de six ans qui exhibe son sexe, des quartiers mal famés où l’on ne craint personne et surtout pas la police qui pourtant a l’habitude de torturer.



POLICIER?


  Le Caire. De petits trafics de drogue. Une escroquerie à l’héroïne. Des vols. Un crime, disons, gratuit, si ce mot a un sens. Une jeune prostituée est étranglée. Un officier de police est chargé de trouver l'assassin. Un homme s’accuse mais personne ne le croit. L'enquête est proche de s’achever dans un débat entre quatre hommes au café des Miroirs, le bien nommé.  

  Telle est l’apparence d'intrigue d'un livre unique qui en croise beaucoup d'autres et où le policier est saisi d’une étrange faiblesse. Il voit l’énigme se déplacer au point de devenir pour lui l'occasion  d'une enquête sur lui-même qui finira en une quête : saisi de doute, il cherche la paix....
   

DES PORTRAITS

  Parmi des personnages attachants comme la mère de Yéghen, la maquerelle Set Amina, la femme virile jalouse de son homme-tronc ou "le marchand d’onguents et fioles contenant des élixirs contre l’impuissance et la stérilité”, apparaissent des figures qui retiennent voire fascinent. Ainsi le policier Noure El Dine amateur de beaux jeunes gens comme Samir qui pourtant le hait et prétend qu’il veut assassiner un jour son père parce qu'il se contente d’une vie confortable et ambitieuse. L’homme de la loi
ne connaît dans son métier qu’amertume et déceptions et sent en lui que tout se désagrège:son autorité lui semble vaine et il croit devoir affronter une maladie mortelle, le parasitage de sa morale rigide. 

 

  Moins torturé, voici El Kordi, l’employé d'un ministère qui rêve de révolution, mais qui n’est qu’un comédien dans toutes les causes privées ou publiques qu'il épouse, à commencer par la politique:il n’a que mépris pour le peuple qu’il prétend libérer. Mythomane, il (se) ment tout le temps: il s'accuse du crime pour plaire à sa maîtresse, veut voler pour elle mais l'oublie dès que le parfum d'une autre l'enivre...


  Plus riche est le portrait de Yéghen, poète populaire à la laideur extrême, amoureux d’une quasi-inconnue, fournisseur de drogue, dépendant parfois de sa mère (dont la vie routinière lui fait horreur) et pensionnaire régulier des prisons du roi.

 

  Enfin, Gohar, figure centrale du roman qui a depuis longtemps quitté son métier d'enseignant en université (histoire et littérature) et fuit le quartier européen trop bourgeois pour vivre au jour le jour comme un mendiant qui n'a besoin que de haschich et d'amis pour connaître le bonheur. Sa chambre? "Le dénuement de cette chambre avait pour Gohar la beauté de l'insaisisssable, il y respirait un air d'optimisme et de liberté. La plupart des meubles et des objets usuels outrageaient sa vue, car ils ne pouvaient offrir aucun aliment à son besoin de fantaisie humaine. Seuls les êtres, dans leurs folies innombrables, avaient le don de le divertir."

 

UN ART DE VIVRE 


  Si ces personnages  forment un quatuor de figures bien vivantes et singulières, ils incarnent tout de même des valeurs, des options qui servent, dans leurs confrontations, à l’expression d’une sagesse qui dépend clairement de la voix du narrateur. Ils disent à leur façon un chemin, des voies de traverses ou des étapes vers la paix et la joie.


 Grossièrement dit une ligne de partage passe entre le duo Yéghen et Gohar et entre El Kordi et le policier Nour El Dine. Ils sont tous orientaux mais les derniers sont plutôt du côté du Mal, du progrès, de la technique, de l’exploitation de l’homme par l’homme. De la maladie. Au départ du moins.


 On peut s’étonner de nous voir placer El Khordi aux côtés du policier. Il est l’instable, l’inconstant, le velléitaire: il rêve de révolution et voudrait en être l’agent mobilisateur. En réalité il n’a que mépris pour ce peuple miséreux et ne songe qu’à lui-même, qu’à son image, à sa réputation. Le roman est  plus satirique quand il s’agit de lui, de ses tentations de vol, et surtout d’auto-accusation. Et comme le policier il "s'imaginait que la dignité était seulement l'apanage du malheur et du désespoir."


 Celui qui représente la norme sociale bourgeoise et la Loi c’est l’inspecteur Nour El Dine. Où El Khordi est un agité superficiel, tout en frivolité, l'enquêteur est un homme toujours plus divisé et penché sur son gouffre intime. Devenu amer, il doute de son métier et de son rôle social.
Peu à peu il se sent aspiré par ceux qui vivent de rien et tranquillement tandis que lui-même dans ses amours malheureuses avec Samir n’a qu’affaire à la haine. La justice ne lui paraît pas vraiment juste et son cas existentiel peu à peu l’emporte sur la répression d'un surmoi largement miné. Alors que son devoir jusqu’alors était sacré, il ressent durement la différence entre son être-pour-le-plaisir qui réclame son dû de joie et sa fonction, son “métier de dupe” : il se voit grotesque, dérisoire, inutile. Il se "sent malade de dégoût et presque moribond". Jusque-là, il croyait que le malheur était nécessairement lié à l’existence et jugeait les heureux comme des lâches. On saisit son incompréhension et son vertige devant les mendiants orgueilleux qu'il rencontre à longueur de journée et, de plus en plus, au cours de son enquête. Ce qu'il tenait pour de la pourriture ou de la maladie sociale qu'il fallait soigner à coups de lois et de répression paraît monter en lui et être sécrété par son fâcheux choix de vie d'esclave volontaire. El Kordi est comédien. Nour El Dine se devine soudain marionnette construite par une fausse éducation (une éducation du/au faux) et par un conformisme étouffant.. 

  
   En face de ces représentants des "salauds", Yéghen le créateur, le poète populaire et, en même temps, le disciple d’un maître vénéré, Gohan, pour lequel il est prêt au martyre. Ils sont l’un et l’autre les acteurs d’une révolution individuelle:celle de Gohar vient du choix du dénuement après sa prise de conscience de l’ineptie de son enseignement; celle de Yéghen, plus agitée, dépendant tout de même de l’influence qu’exerce le maître sur le disciple. Rien ne peut le défaire de la joie:ni sa laideur (qui renvoie sans doute à des personnages de la mythologie et de la culture égyptiennes) ni ses nombreux séjours en prison:si Gohar ne fait pratiquement rien, Yéghen écrit, court, trafique, balance peut-être à la police et, véritable force de la nature, il fait montre d'une capacité d'adaptation étonnante. Diabolique, il rebondit toujours et toujours avec générosité. Rejetant l'idée même de dignité, il ne voit de dignité que dans le seul fait de vivre. Jamais il ne connaît de  torture de l'esprit ni de remords de conscience. Le narrateur parle justement  d'"optimisme féroce."....

 

DE LA RÉSISTANCE

 

   "La misère grouillante qui l'environnait n'avait rien de tragique; elle semblait receler en elle une mystérieuse opulence, les trésors d'une richesse inouïe et insoupçonnée. Une prodigieuse insouciance semblait présider au destin de cette foule; toutes les abjections revêtaient ici un caractère d'innocence et de pureté."


  Tel est l’enjeu évident du livre. Résistance à quoi et de qui? Des indigènes (le mot revient souvent) contre l’Europe, son mode de vie, son mode de pensée, sa morale. Le système occidental croit introduire du progrès et de l’ordre alors qu’il installe le chaos, la tristesse, l’exploitation. Par la diffusion de valeurs contre-nature, de progrès techniques conditionnants qui multiplient les écrans entre les êtres et entre chacun et le réel tout proche-fût-il sordide.
Dans ces pages l’image du poison est insistante. Le narrateur dit clairement que c'étaient les lectures occidentales qui avaient faussé l'esprit d'El Kordi....
  Nos personnages circulent au milieu de la foule certes montrée comme amorphe, crasseuse, miséreuse, mais libre, joyeuse, frivole, jamais à court d’une espièglerie et d'une anecdote amusante et exemplaire. La dimension politique de l'épisode de l'âne Barghout est éloquente.
 Si l’occidental et ses alliés indigènes sont malfaisants c’est qu’ils se prennent au sérieux et qu’ils veulent priver les pauvres de leur privation (ontologique) et de leur liberté fondamentale qui repose sur la simplicité. Le colon (au sens large, celui qui colonise la vie des autres) et ses affidés défendent une (fausse) " réalité faite de préjugés […], un cauchemar inventé par les hommes” contre la vraie réalité “souriante” et simple.

 

 

     

       Ce roman est un hymne à la joie de vivre (de peu) et à l’authentique opulence des pauvres, une longue protestation contre le mensonge (on comprend mieux l'importance d'El Khordi), contre le faux honneur, la culpabilisation, le fallacieux, l’accumulation des objets et des signes d’un supposé bien-être. Se moquer de tout, ne dépendre de rien ou de presque rien, telle serait la clé du bonheur selon Gohar qui est le porte-voix du narrateur.

 

 

  C'est ce que comprend sur le tard Nour El Dine au cours de son enquête : sa visite chez Gohar "ce néant savamment organisé" le poussera à tout abandonner de ses illusions et à adhérer à la sagesse de l'assassin. Lui qui croyait "à l'existence du gouvernement et aux discours prononcés par les ministres, [qui avait] une foi aveugle dans les institutions du monde civilisé", le voilà avide de dénuement, d'abandon à la rue, au hasard, aux rencontres, à la poussière. "Gohar avait sans doute raison. Vivre en mendiant, c'etait suivre la voie de la sagesse. Une vie à l'état primitif, sans contrainte. Nour El Dine rêva à ce que serait la douceur d'être un  mendiant, libre et orgueilleux, n'ayant rien à perdre." Il sera mendiant sans être vraiment capable d'orgueil, cet orgueil ne conférant une dignité qu'aux va-nu-pieds qui comme Yéghen n'en ont que faire..


  Comme Gohar, il pourra dormir sur des journaux enfin jamais lus qui n'auront servi que l'écume de l'actualité. Abandonnant tout sans rien perdre, il gagne sa part d'éternité.

 

 À l'instar du principe de sa sagesse, ce roman a le charme de la simplicité, ce n'est pas dire la facilité malgré un manichéisme évident. Il sonne étrangement à notre époque comme il devait le faire déjà dans les années 50 où cette résistance par le dénuement et la docte ignorance recrutait peu d'adeptes ou d'alliés. On penchait plus alors du côté de Marx que de son gendre. On comprend l'admiration d'un Miller pour Cossery et le succès durable d'un roman qui séduisit le courant hippie.

 

  On note tout de même que dans cette "révolution" individualiste la paix a besoin du hashisch et qu'un manque radical profond demeure en Gohar (le paradis syrien en est la forme mythologique). En outre, dans cet univers célébré avec nonchalance et avec un lexique hyperbolique solidement ancré dans une dimension religieuse, la misogynie ne se cache pas:on constate qu'un crime perpétré sur une femme passe pour sans importance.

 

  Malgré son indiscutable dimension discursive (paradoxale) et discrètement prosélyte, ce roman du bonheur raconté avec fluidité a aussi le tact de ne pas cacher ses propres illusions.

 

 

 Rossini le 11 janvier 2014

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4 janvier 2014 6 04 /01 /janvier /2014 04:52

  "Il faut produire un récit."(page 147)

 

 

 

 

   Depuis TESTAMENT À L'ANGLAISE, l'œuvre de Jonathan Coe est désormais bien connue et appréciée en France. Avec LA VIE TRÈS PRIVÉE DE Mr SIM (1), le lecteur est invité à parcourir une chronique autobiographique dans laquelle, en apparence, monsieur Sim (2) s'adresse directement à nous. L'attaque de son histoire est plaisante et comme joueuse. Elle  réserve bien des surprises.

 

   Tout commence (et finira) en Australie:Sim est venu rendre visite à son père et, comme toujours, se disputer avec lui. Le soir de la Saint-Valentin, veille de son retour en Angleterre, il est seul dans un restaurant et s'émerveille devant le spectacle d'une mère chinoise et de sa fille. Leur complicité le laisse pantois. L'union fascinante de deux personnes : telle est la cellule (3) qui engendre la quête de Maxwell Sim, employé honorable à Londres et dont tout prouvera qu'il peut-être tenu pour un loser de premier ordre, si dans ce domaine, une hiérarchie existe. À partir de là, en effet, nous allons beaucoup circuler dans l'espace et dans le temps de la vie assez commune de notre "héros" (4) et constater combien le destin complote contre l'union (rêvée) pourtant si proche. Dans cette odyssée picaresque (où les dégringolades sont plus nombreuses que les ascensions heureuses), les rebondissements sont à peine croyables : ainsi sur le seul chemin du retour vers Londres, Sim va se trouver à côté d'un passager qui mourra soudainement; en escale à Singapour, il fera la connaissance de la délicieuse Poppy, "capteuse de son" qui travaille pour une boîte qui permet aux (hommes et femmes) infidèles de donner des (faux) gages de leur présence dans des villes éloignées.

 

   Un fond sonore d'aéroport suffit. L'empire du faux, du factice, du fallacieux nous alerte déjà.


  De façon allègre et spirituelle, Sim nous propose une remémoration "générationnelle" ("je vous parle d'un temps ...") articulée sur une double remontée dans le temps. Vers son passé personnel et vers celui de la Grande-Bretagne. Pendant les trois-quarts du roman on apprécie la vitalité du récit, la finesse de sa composition (qui allie les éléments (eau,air,terre,feu) et les récits écrits par des proches (un texte de son ex-femme Caroline, apprentie nouvelliste; le devoir de fac d'Alison (dont il aurait pu être l'amant (adolescent ou plus tard), les confidences de son père) qui tombent sous ses yeux et éclairent (parfois crûment) son passé et même sa naissance. On sourit aux traits d'humour:son éloge (paradoxal) de Watford nous ferait (presque) tomber sous le charme de la ville. Techniquement, on est sidéré par les emboîtements, les effets de miroir et la multiplication des hasards féconds. De beaux personnages inconnus ou célèbres (Chichester, Moitessier, Crowhurst) traversent la narration qui conjoint la lucidité de Max à un réel sens du comique (il excelle dans la satire sociale (les nantis, Cristin Lambert, la petite-bourgeoisie ikeaisée)) et économique (la mondialisation vue depuis le commerce de la brosse à dents est une réussite) et dans les dialogues à double ressort). La solitude de Sim est touchante (5) et si profonde qu'on croit à ses échanges avec Emma (la voix de son GPS) et à son identification avec Crowhurst, le navigateur falsificateur qui devint fou. Son interrogation sur lui-même, sur le hasard qui le créa, son désespoir devant sa médiocrité, ses bassesses, rien ne laisse indifférent.

 

 Seulement, à un moment donné, l'artifice et le sentiment de l'artifice l'emportent. Les calculs du romancier sont trop visibles et prévisibles. L'opposition de l'Écosse et de l'Australie semble un peu facile tout comme, au bout du tunnel, le Rising Sun trop aveuglant comme la plage de FAIRLIGHT. Sim fait même des erreurs pour nous flatter (on avait saisi le vrai sens de la chute dans les orties). Trop manifestes sont ses réussites dans les témoignages de l'échec. Le grand voyage n'était qu'un jeu de pistes. Dans le finale, soudain, le narrateur apparaît embarqué dans un roman dont il n'était qu'un pion (il avait lui aussi tenté de s'immiscer dans la vie de son ex- avec des mails sous pseudo...). Les derniers chapitres cèdent à la facilité et tout devient hélas! sentimental:le factice annule les émotions et, avec le happy end, transforme la recherche de l'identité en propositions de gourou new age. On croit même à un fake, c'est dire.

 

 On peut certes se convaincre que Coe nous dit aussi beaucoup sur lui dans ce récit de récits autobiographiques (tout le monde écrit dans ce roman). Il faut alors comprendre que la pirouette finale (façon Sterne, si on veut), dans son ratage même, est ce qu'il y a de plus douloureux.

 

  

 

 

Rossini, le 4 décembre 2014

 

 

NOTES 

 

 

(1) Prix du meilleur livre étranger de la revue LIRE. "Très privée" réduit la portée de "terrible privacy" qui appartient aussi au dernier exergue du roman.

 

(2) On le comprendra vite : le roman propose aussi une réflexion sur les réseaux sociaux. Sim comme la carte du même nom...un passe-partout qui permet les rapprochements tout autant qu'il éloigne. Chez Coe, les calculs de cet ordre sont innombrables. Pensez aussi à la Saint-Valentin. La machine fonctionne à plein ou à vide - comme on voudra.

 

(3) Le duo, heureux ou (le plus souvent) malheureux- tout ce qui fait ou pourrait faire deux (y compris les rendez-vous manqués dans des endroits de même nom...), voilà ce qui anime ce roman assez structural.

 

(4) Sim n'est ni héros, ni anti-héros. Sim n'est pas loin de mis- comme dans misunderstanding.....

 

 (5) Au second degré, sa lecture de spams un soir de solitude extrême est vaiment hilarante.

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