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27 décembre 2014 6 27 /12 /décembre /2014 09:50


 
             «Comme il arrive qu'un lecteur à demi-abstrait crayonne aux marges d'un ouvrage et produise, au gré de l'absence et de la pointe, de petits êtres ou de vagues ramures, en regard des masses lisibles, ainsi ferai-je, selon le caprice de l'esprit, aux environs de ces quelques études d'Edgar Degas (Incipit)

 

 



         Consacré à E. Degas (1834 /1917), ce petit essai de Valéry, plus cité que lu, fut publié en 1936 par Ambroise Vollard. Le projet remonte très loin (à la fin du XIXème) dans le cheminement des réflexions de Valéry qui passeront aussi par son Teste et son Vinci (entre autres) mais l’accompagneront toujours dans ses CAHIERS.



UN ESSAI ORIGINAL (désigné par Valéry sous la forme DDD)


    Cet essai novateur se distingue par sa présentation (des textes “isolés” (souvent publiés à part auparavant), “illustrés” (par des reproductions de tableaux, de dessins, de photographies aux formes variées-la partie reproduction étant un ajout de la maison Gallimard), par ses tempi multiples, ses ruptures, ses échos, par ses juxtapositions étonnantes (une puissante (mais brève) méditation (sur les Lettres, la Science, l’Histoire) pouvant côtoyer quelques anecdotes). Valéry invente presque un genre (il aura quelques héritiers) où l’on découvre aussi bien des micro-essais, des notes pour soi, des «scènes», des souvenirs, des bouts de dialogue, une sorte de fable (Péché d’envie), des digressions désignées comme telles, des réflexions très générales et ambitieuses comme il se doit chez Valéry mais comme en passant….
  C’est la variété des angles qui retient: étroits, parfois morts ou largement ouverts, superposés, sans hiérarchie apparente, sans chronologie évidente. Un monologue où dialoguent en permanence le tout et la partie, obsession valéryenne s'il en est.

 


 
 LE PROJET DDD



    Degas, l’homme, l’artiste
    Danse, le sujet de Degas
    Dessin, ce qui dit le mieux son génie

 

  Degas? Évidemment (pourtant il faudra nuancer) mais pas dans une biographie (genre que Valéry rejette et qu’il définit comme toujours avec subtilité) (1).


 L’homme saisi avec l’aide de ses propres souvenirs familiaux, artistiques (les conseils d’Ingres) que Valéry nota; ceux d'Ernest Vollard (qui ouvrent et ferment (presque) l’essai)(2) chez qui Degas venait tous les vendredis; ceux de Berthe Morisot, de quelques autres et les siens (qu’il date parfois):il l’a beaucoup fréquenté (moins dans les (tristes) dernières années du peintre) et a même regardé de grands tableaux en sa compagnie, ce qui n’est pas rien. Valéry nous offre d’ailleurs aussi le "Degas" qu’il s’était construit avant de le rencontrer (discrètement (rien d'innocent), Valéry évoque sa « Soirée avec Monsieur Teste» sans doute influencée par «un certain Degas que je me figurais.») puis, le Degas mieux  "connu" ensuite.

 

     L’homme encore 

 

           «La misanthropie  contient peut-être un germe de sénilité, étant une disposition chagrine a priori et une attitude identique devant la variété des individus..


   Qu'ont retenu les visiteurs et, plus tard, les lecteurs pressés? Un Alceste parfois charmant:«Il avait et affectait le plus mauvais caractère du monde, avec des jours charmants qu’on ne savait prévoir. Il amusait alors; il séduisait par un mélange de blague, de farce et de familiarité, où il entrait du rapin des ateliers de jadis, et je ne sais quel ingrédient venu de Naples.» Plus généralement, Degas est un interlocuteur qui n’aime guère la contestation et s’emporte pour un rien; un spécialiste des répliques virulentes, des bons mots cruels. Il lui arrivait d’engueuler Valéry (qu'il appelait «Monsieur l'Ange»...).(3)

 

 Voici son portrait:«Tous les vendredis, Degas, fidèle, étincelant, insupportable, anime le dîner chez Monsieur Rouart. Il répand l'esprit, la terreur, la gaieté. Il perce, mime, il prodigue les boutades, les apologues, les maximes, les blagues, tous les traits de l'injustice la plus intelligente, du goût le plus sûr, de la passion la plus étroite, et d'ailleurs la plus lucide. Il abîme les gens de lettres, l'Institut, les faux ermites, les artistes qui arrivent, cite Saint-Simon, Proudhon, Racine, et les sentences bizarres de Monsieur Ingres…Je crois l'entendre. Son hôte, qui l'adorait, l'écoutait avec une indulgence admirative, cependant que d'autres convives, jeunes gens, vieux généraux, dames muettes, jouissaient diversement des exercices d'ironie, d'esthétique ou de violence du merveilleux faiseur de mots.» Plus grave:il fut patriote jusqu’au point d’être chauvin, ce qui l’égara dans l’Affaire Dreyfus....
 

  On le voit aussi chez lui (37, rue Victor-Massé, avec son atelier au troisième étage, au premier, son Musée, au second, son appartement) et on mesure son déclin (à cause de l’âge, de sa vue devenue toujours plus faible («sa raison de vivre s’évanouit avant sa vie»)-il en était réduit à percevoir presque uniquement par le toucher), au laisser-aller de sa chambre à la fin:une négligence qui tranche sur l’élégance qui fut la sienne quand il allait dans les coulisses de l’Opéra et sur les champs de courses. Il connaîtra une fin solitaire (mais Valéry a d’admirables mots sur la «solitude seconde» d’un artiste comme Degas) et morose au point d’emprunter les tramways à impériales pour simplement observer les voyageurs. Valéry doute même que Degas (qui dut quitter la rue Victor-Massé) ait eu conscience de la guerre….


  Un homme sévère pour l’Homme mais aussi pour lui-même et assez peu fait pour le plaisir : «Son œil noir ne voyait rien en rose


 

     DEGAS, l’artiste 

 

     «(...)Degas m'offrait tous les traits de l'artiste pur, incroyablement ignorant de tout ce qui, dans la vie, ne peut ni figurer dans une œuvre, ni la servir directement; et, par là, souvent enfantin à force de naïveté, mais parfois jusqu'à la profondeur...»   

   Pour Valéry, fait rare selon lui chez les artistes, Degas fut incontestablement un homme de goût et, bien que né en plein “Romantisme”, et ayant dû «vers sa maturité, se mêler au mouvement “naturaliste”, fréquenter Duranty, Zola, Goncourt, Duret..,.exposer avec les premiers “impressionnistes“» demeura profondément,
jusqu’à la «férocité», un classique qui détesta toujours le nouveau pour le nouveau sans négliger les vraies nouveautés comme les aides de la photographie. DDD définit à merveille la délicate situation de Degas :« pris entre les commandements de Monsieur Ingres et les charmes étranges de Delacroix; tandis qu'il hésite, l'art de son temps se résout à exploiter le spectacle de la vie moderne. Les compositions et le grand style vieillissent à vue d'œil dans l'opinion. Le paysage envahit les murs qu'abandonnent les Grecs, les Turcs, les Chevaliers et les Amours. Il ruine la notion du sujet, réduit en peu d'années toute la part intellectuelle de l'art à quelques débats sur la matière et la couleur des ombres. Le cerveau se fait rétine pure, et il ne peut plus être question de chercher à exprimer par le pinceau les sentiments de quelques vieillards devant une belle Suzanne (...)» Après l'évocation d'autres changements, Valéry conclut : « Tel est le problème pour Degas, qui n'ignore rien, jouit , et donc souffre de tout.» Valéry, en quelques mots aura nommé et défini le seul rival (en quels termes!): Manet («de qui l'œil et la main sont des certitudes, qui voit infailliblement ce qui, dans le modèle, lui donnera l'occasion de donner toute sa force, d'exécuter à fond. Il y a chez Manet une puissance décisive, une sorte d'instinct stratégique de l'action picturale. Dans ses meilleures toiles, il arrive à la poésie, c'est-à-dire au suprême de l'art, par ce qu'on me permettra de nommer...la résonance de l'exécution.»

 

  Art de Valéry : offrir un parallèle dans l'ellipse même....

 

  Divisé contre soi-même,«jamais satisfait de ce qui vient du premier jet, l’esprit terriblement armé pour la critique et trop nourri des plus grands maîtres»,Degas apparaît comme un fanatique du labeur, de l’étude, comme un janséniste de la peinture, un passionné des problèmes les plus aigus de l’exécution, un créateur tiraillé par «les points les plus hauts, mais les plus opposés, de son métier.» Un Esprit voué à la concentration.


       « Une œuvre était pour Degas le résultat d'une quantité indéfinie d'études, et puis, d'une série d'opérations. Je crois bien qu'il pensait qu'une œuvre ne peut jamais être dite achevée, et qu'il ne concevait pas qu'un artiste pût revoir un de ses tableaux après quelque temps sans ressentir le besoin de  le reprendre  et d'y remettre la main.»(4)

 


En peinture comme dans le sonnet « il ne prisait que ce qui coûte; le travail en soi l’excitait.»


 

 

  Degas DANSE Dessin


        « Il a beau s’attacher aux danseuses: il les capture plutôt qu’il ne les enjôle. Il les définit


  Nombreuses sont les reproductions consacrées à la danse et aux danseuses (dessins, tableaux, statues) et, très tôt dans le volume, une section majeure accueille une grande réflexion sur la danse.
  Comme pour toutes ses observations, Valéry pense par comparaisons, oppositions, associations pour tenter quelques définitions. On pense aux CAHIERS, réserve et horizon de l’Œuvre...


  Pour s’approcher de ce qui le retient alors, la danse, il distingue les mouvements involontaires des volontaires. Pour ces derniers il parlera d’une fin liée à une action extérieure:prendre un objet par exemple.«Le but rejoint, l’affaire terminée, notre mouvement qui était, en quelque sorte, inscrit dans la relation de notre corps avec l’objet et avec notre intention, cesse. Sa détermination contenait son extermination; on ne pouvait ni le concevoir, ni l’exécuter, sans la présence et le concours de l’idée d’un événement qui en fût le terme.…»
 Pensons, Degas oblige, aux gestes des femmes à la toilette (se coiffant, se grattant …).


 Valéry ajoute une autre constante, celle de la «loi d’économie des forces, qui peut être compliquée de diverses conditions, mais qui ne peut pas ne pas régir notre dépense.»
 Il en vient à d’autres mouvements qui «au lieu d’être assujettis à des conditions d’économie» ont, au contraire «la dissipation même pour objet». Ainsi «la marche pour la marche, la nage pour la nage sont des activités qui n’ont pour fin que de modifier notre sentiment d’énergie, de créer un certain état de ce sentiment.»
 L’animal qui s’ébroue, «un homme, en qui la joie, ou la colère ou l’inquiétude de l’âme, ou la brusque effervescence des idées, dégage une énergie qu’aucun acte précis ne peut absorber et puisse tarir dans sa  cause, se lève, part, marche à grands pas pressés, obéit, dans l’espace qu’il parcourt dans le voir, à l’aiguillon de cette puissance surabondante…» 

 
Enfin Valéry en vient à «une forme remarquable de cette dépense de nos forces: elle consiste à ordonner ou à organiser nos mouvements de dissipation.» La danse évidemment, où le Temps joue le grand rôle qu’il étudie de façon subtile. Mais il ne faudrait pas oublier ce qui, à ses yeux, est le grand paradoxe de l’univers de la Danse: «le repos n’ [y] a pas de place; l’immobilité [y] est chose contrainte et forcée, état de passage et presque de violence, cependant que les bonds, les pas comptés, les pointes, l’entrechat ou les rotations vertigineuses, sont des manières toutes naturelles d’être et de faire.» Dans la danse, l’instable est la loi et le stable l’accident. L’énergie se gaspille avec maîtrise jusqu’à un état-limite.


  Trois remarques encore. Partant de ce paradoxe, Valéry ne dit rien d’un autre: dans le dessin comme dans la sculpture de danseuses, Degas fixe ce qui n’était que mouvement…(de répétition, d’échauffement) et, souvent même, le mouvement qu’il fixe n’appartient pas au ballet proprement dit.

 

  En outre, Valéry introduit (dès son titre, DEGAS DANSE DESSIN), un rythme qui donne un jeu de formes qui font danser les arts du commentaire en art.


   Surtout, fait plutôt rare, Valéry conclut (en un
poème en prose au style inoubiable) son petit «chapitre» sur de merveilleuses danseuses, les méduses, «danseuses absolues»:« Point des femmes, mais des êtres d’une substance incomparable, translucide et sensible, chairs de verre follement irritables, dôme de soie flottante, couronnes hyalines, longues lanières vives toutes courues d’ondes rapides, franges et froncesqu’elles plissent, déplissent; cependant qu’elles se retournent, se déforment, s’envolent, aussi fluides que le fluide massif qui les presse, les épouse, les soutient de toutes parts, leur fait place à la moindre inflexion et les remplace dans leur forme. Là, dans la plénitude incompressible de l’eau qui semble ne leur opposer aucune résistance, ces créatures disposent de l’idéal de la mobilité, y détendent, y ramassent leur rayonnante symétrie. Point de sol, point de solides pour ces danseuses absolues; point de planches; mais un milieu où l’on s’appuie par tous les points qui cèdent vers où l’on veut. Point de solides, non plus, dans leur corps de cristal élastique, point d’os, point d’articulations, de liaisons invariables, de segments que l’on puisse compter…»
 
Il faudrait revenir sur cet idéal de mobilité et sur sa dimension érotique qui conclut toute la section...

 


 

 Degas Danse DESSIN


     «Ingres lui dit : “Faites des lignes...Beaucoup de lignes, soit d’après le souvenir, soit d’après nature.”»



   Valéry lui-même a toujours dessiné. DDD offre des reproductions de traits parfois issus des CAHIERS (5) et rappelons-nous, simplement, l’incipit du livre. 

 

Parce qu’il le met très haut, le dessin de Degas occupe une place unique dans la réflexion de Valéry.


  Même s’il gardait de l’admiration pour Delacroix, c’est Ingres que Degas citait le plus souvent:


  «Le dessin n’est pas en dehors du trait, il est en dedans


  «Il faut poursuivre le modelé comme une mouche qui court sur une feuille de papier.»


   En quelques superlatifs qui suggèrent, en passant, un déséquilibre entre le senti, le savoir et l’intelligence, sans oublier une éthique du travail, Valéry loue les qualités de Degas dessinateur: «(…) il fut l’observateur le plus sensible de la forme humaine, le plus cruel amateur des lignes et attitudes de la femme, un connaisseur raffiné des beautés des plus fins chevaux, le dessinateur le plus intelligent, le plus réfléchi, le plus exigeant, le plus acharné du monde…»
   La pratique du dessin ne fut jamais une facilité chez Degas parce que la facilité est un piège et un poison.. Il «re[prenait] indéfiniment son dessin, l’approfondi[ssait], le serr[ait], l’envelopp[ait], de feuille en feuille, de calque en calque.» Il ne faisait pas confiance au premier jet (6
) et il ne s’abandonnait pas à la volupté naturelle du trait. Il ne pratiquait pas «le culte du contour en soi


 Lors d’un entretien orageux qu’il eut avec lui, Valéry lui demanda :«Mais enfin, qu’est-ce donc que vous entendez par Dessin


  Degas répondit par son célèbre axiome : «Le Dessin n’est pas la forme, il est la manière de voir la forme.» Dit autrement:le dessin n’est pas seulement “mise en place”, froide reproduction digne de la chambre claire mais «puissance de transposition et de reconstitution de quelqu’un.»


  Ainsi, dans l’ensemble du travail de Degas, Valéry repère avec justesse ce qu’il appelle «Mimique»:«(…)il s’acharna à reconstruire l’animal féminin spécialisé, esclave de la danse, ou de l’empois, ou du trottoir; et ces corps, plus ou moins déformés, auxquels il fait prendre des états de leur structure articulée très instables (comme de rattacher un chausson, de presser des deux poings de fer sur le linge), font songer que tout le système mécanique d’un être vivant peut grimacer comme un visage.» 


Fou de dessin, Degas manifesta “un désir passionné de la ligne unique qui détermine une figure, mais cette figure trouvée dans la vie, dans la rue, à l’Opéra, chez la modiste, et même en d’autres lieux (7); mais encore, figure surprise dans son pli le plus spécial, à tel instant, jamais sans action, toujours expressive, me résument tant bien que mal, Degas. Il tenta et osa tenter de combiner l’instantané et le labeur infini dans l’atelier, d’en fermer l’impression dans l’étude approfondie; et l’immédiat, dans la durée de la volonté réfléchie.»(j'ai souligné). On voit que l'admiration de Valéry va à la conjonction réussie de ces incompatibles.

 


 Tout de même, assez vite, bien des phrases de ce grand texte sonnent étrangement. Lisons ce  passage:«Le travail, le Dessin étaient devenus chez lui une passion, une discipline, l'objet d'une mystique et d'une éthique qui se suffisaient à elles seules, une préoccupation souveraine qui abolissait toutes autres affaires, une occasions de problèmes perpétuels et précis qui le délivrait de toutres autres curiosités. Il était et voulait être un spécialiste, dans un genre qui peut s'élever à une sorte d'universalité.»(j'ai "souligné") Pareille définition ne parle-t-elle pas autant (sinon plus) de Valéry que de Degas?



VALÉRY DEGAS VALÉRY, TEL QU'EN LUI-MÊME

 

   Incontestablement, il s’agit bien du Degas de Valéry. Du peintre unique (jusque dans ses provocations verbales) mais aussi de l’artiste en général selon l’idéal (nullement idéaliste malgré l'apparence) que s’en faisait Valéry. En dépit des différences de forme et de présentation, on songe assez vite à son VINCI. Et Mallarmé n’est jamais loin:les rapports du peintre et du Maître dépassent largement l’anecdote. Avec quelques autres, ils étaient les héros de l’Esprit.

  On retrouve développés, des fulgurances (il place étrangement Degas entre Stendhal et Mérimée;il croise la phénoménologie dans les rapports entre voir et dessiner; dès 1936, quasi delphique,  il ne garantit pas qu’on puisse échapper à un Jeff Koons ...) et des rejets qu’on découvre dans ses CAHIERS ou dans TEL QUEL (son scepticisme sur l’Histoire:«Je ne sais ce que c’est que la vérité historique; tout ce qui n’est plus est faux»; son ironie devant la sottise des classements des mouvements artistiques). On redécouvre aussi la qualité des hypothèses, des démonstrations (le nu, le paysage, le cheval, le dessin d'un mouchoir... ), des définitions de ses autres grands essais sur l’art. Surtout, se dégagent de page en page les vertus qui, selon lui, ont toujours fait l’artiste, le grand artiste.


   On l’a compris avec les dessins de Degas : Valéry salue toujours le travail, l’acharnement à résoudre un problème de façon originale en faisant à chaque instant le choix le meilleur. D’ailleurs un créateur décide en tout. Ainsi « le problème de Degas, c’est-à-dire le parti qu’il dut prendre à l’âge des décisions d’un artiste, en présence des tendances du jour, des écoles et des styles rivaux, il le résolut en adoptant les formules simplificatrices du “réalisme”. Il abandonna Sémiramis et les fabrications du genre noble pour s’attacher à regarder ce qui se voit.
Mais il avait beaucoup trop de culture pour se résoudre à n’être qu’un observateur SANS CHOIX et un exécutant purement révolutionnaire qui prétend abolir tout ce qui fut et tout remplacer par soi-même.»(j’ai souligné)


  De la même façon, l’artiste est toujours une volonté (il lui arrive d’écrire de puissance (!) (8)) qui se refuse au relâchement ou pire, à l’automatisme et à l’improvisation. Degas faisait d’assez bons sonnets (Verlaine, Mallarmé ses contemporains «introduisirent dans cette figure antique et stricte des effets d’une grâce ou d’une concentration inouïes»). Pourquoi? Parce que dans le sonnet le peintre rencontrait des difficultés voisines de celles qu’il affrontait dans le dessin: « Rien, en littérature, n’est plus propre que le sonnet à opposer la volonté à la velléité, à faire sentir la différence de l’intention et des impulsions avec l’ouvrage achevé; et surtout, à contraindre l’esprit de considérer le fond et la forme comme des conditions égales entre elles. Je m’explique: il nous enseigne à découvrir qu’une forme est féconde en idées, paradoxe apparent et principe profond d’où l’analyse mathématique a tiré quelque partie de sa prodigieuse puissance.» Le créateur a affaire avant tout à de la résistance:«Les obstacles sont les signes ambigus devant lesquels les uns désespèrent, les autres comprennent qu’il y a quelque chose à comprendre.
Mais il en est qui ne les voient même pas…»

 
  On ne s’étonnera pas alors de lire cette réflexion de Valéry sur le désir de créer et de compléter le compagnonnage de Degas :« Au contraire, le désir de créer quelque ouvrage où paraisse plus de puissance ou de perfection que nous n’en trouvons en nous-mêmes, éloigne indéfiniment de nous cet objet qui échappe et s’oppose à chacun de nos instants. Chacun de nos progrès l’embellit et l’éloigne.
L’idée de posséder entièrement la pratique d’un art, de conquérir la liberté d’user de ses moyens aussi sûrement et légèrement que de nos sens et de nos membres dans leurs usages ordinaires, est de celles qui tirent de certains hommes une constance, une dépense, des exercices et des tourments infinis.
 (…)
Flaubert, Mallarmé, dans des genres et selon des modes bien différents, sont des exemples littéraires de la consécration totale d’une vie à l’exigence imaginaire, qu’ils prêtaient à l’art de la plume.» (9)

  En cela, Valéry est, comme Degas, un classiqueun génie rigoureusement classique dont il a passé sa vie à analyser les conditions d'élégance, de simplicité et de style» (10)) au sens à la fois spécifique historiquement mais également anhistorique et, de fait, transhistorique. Et, derrière l’élégance de sa prose, on ne peut que discerner une inquiétude face à l’évolution de l’art après une période (1860/1890) qu’il estime pourtant beaucoup (11): ses remarques sur le paysage ou le portrait pointent un recul des exigences, la fin de la Tradition (alors que dans d'autres textes (et dans DDD même), il a une lucidité absolue sur ce mot) et une victoire progressive de la facilité. L’œil triomphe et on assiste à «une diminution singulièrement marquée de la partie intellectuelle de l’art.» (12). La patience reculant aussi en art, le créateur moderne confond exercice (moyen) et œuvre (fin) (13); il s’en remet à la rhétorique du choc (il y reviendra souvent) et à l'ambition du nouveau pour le nouveau. La stupeur moderniste interdit la surprise. Tout aussi grave:le commentaire prime sur l’œuvre.

 

  Dans ces conditions, le concept valéryen de «Grand Art» ne risque plus de s’appliquer à grand-monde. Valéry définit avec pertinence l’art moderne:«Il tend à exploiter presque exclusivement la sensibilité sensorielle, aux dépens de la sensibilité générale ou affective, et de nos facultés de construction, d’addition des durées et de transformations par l’esprit.» Il lui concède des qualités:«Il s’entend merveilleusement à exciter l’attention et use de tous les moyens pour l’exciter. Il saisit parfois, par la subtilité de ses moyens ou l’audace de l’exécution, certaines proies très précieuses: des états très complexes, des valeurs irrationnelles, sensations à l’état naissant, résonances, correspondances, pressentiments d’une instable profondeur…(14). Mais le prix à payer est très cher:«Qu’il s’agisse de politique, d’économie, de manières de vivre, de divertissements, de mouvement, j’observe que l’allure de la modernité est toute celle d’une intoxication. Il nous faut augmenter la dose, ou changer de poison. Telle est la loi
  La sensibilité est menacée :«De plus en plus avancé, de plus en plus intense, de plus en plus grand, de plus en plus vite, et toujours plus neuf, telles sont ces exigences, qui correspondent nécessairement à quelque endurcissement de la sensibilité. Nous avons besoin, pour nous sentir vivre, d’une intensité croissante des agents physiques et de perpétuelle diversion...Tout le rôle que jouaient, dans l’art de jadis, les considérations de durée est à peu près aboli. Je pense que personne ne fait rien aujourd’hui pour être goûté dans deux cents ans. Le ciel, l’enfer, et la postérité ont beaucoup perdu dans l’opinion. D’ailleurs, nous n’avons plus le temps de prévoir et d’apprendre…»


  En perdant «
Le Grand Art»  se perd l’homme «complet». Dominent seulement des sensations partielles, isolées, vite fatiguées et demandant leur dépassement.  Non loin de la vraie conclusion d'une réflexion consacrée à un peintre qui s'exténuait à la création maîtrisée, Valéry laisse tomber :« C'est là le point:la volupté se meurt. On ne sait plus jouir. Nous en sommes à l'intensité, à l'énormité, à la vitesse, aux actions directes sur les centres nerveux, par le plus court chemin

 

 

 

 

 

 

       Il faut lire ou relire DDD. Pour Degas et pour Valéry, pour un moment de l’art, de son histoire, de sa théorie. Pour ruminer longtemps contre certains de ses aperçus, pour  goûter son sens des formules implacables (bien préférables aux “bons” mots de Degas), ses attaques péremptoires («Toute œuvre de Degas est sérieuse»; «Degas est l'un des rares peintres qui aient donné au sol son importance.») et ses chutes («Qui se lancerait aujourd'hui dans l'entreprise d'un Michel-Ange ou d'un Tintoret, c'est-à-dire dans une invention qui se joue des problèmes d'exécution, qui affronte les groupes, les raccourcis, les mouvements, les architectures, les attributs et natures mortes, l'action, l'expression et le décor, avec une témérité et un bonheur extraordinaires?

 

Deux pommes sur un compotier, une académie à triangle noir nous épuisent»...), son ironie, ses propositions lumineuses (Rembrandt, ici, ailleurs, Bach, cernés en quelques lignes), pour son intelligence incomparable.

 

      Pour dire aussi  adieu à cette définition de la création :« Qu'y a-t-il de plus admirable que le passage de l'arbitraire au nécessaire qui est l'acte souverain de l'artiste, auquel un besoin, qui peut être aussi fort et préoccupant que le besoin de faire l'amour, le pousse? Rien de plus beau que l'extrême volonté, l'extrême sensibilité et la science (la véritable, celle que nous avons faite, ou refaite pour nous) conjointes, et obtenant, pendant quelque durée, cet échange entre la fin et les moyens, le hasard et le choix, la substance et l'accident, la prévision et l'occasion, la matière et la forme, la puissance et la résistance, qui, pareil à l'ardente, à l'étrange, à l'étroite lutte des sexes, compose toutes les énergies de la vie humaine, les irrite l'une par l'autre, et crée.»?

 

 

Rossini, le 5 janvier 2015

 

 

 

NOTES

 

(1) « D'ailleurs, ce qui m'importe dans un homme, ce ne sont point les accidents, et ni sa naissance, ni ses amours, ni ses misères, ni presque rien de ce qui est observable, ne peut me servir. Je n'y trouve pas la moindre clarté réelle sur ce qui lui donne son prix et le distingue profondément de tout autre et de moi. Je ne dis pas que je ne sois assez souvent curieux de d ces détails qui ne nous apprennent rien de solide; ce qui m'intéresse n'est pas toujours ce qui m'importe, et tout le monde en est là. Mais il faut prendre garde à l'amusant.»(page 14)

 

  Ses limites posées, il est difficile d'ignorer la biographie de Henri Loyrette (chez Fayard).

 

(2)Il lui rend un bel hommage-c’est tout Valéry-comme hôte, comme collectionneur et comme... ingénieur.

Les récits de Rouart, leur place, leur contenu, leur écho chez Valéry mériteraient une analyse très fine.
 

(3)Louis Rouart, l'un des fils, évoque les dialogues Degas / Valéry: ils « étaient toujours passionnants. Degas avait certes de l'amitié pour Valéry mais l'orgueilleuse prétention à l'universel de l'esprit, si supérieurement mise aussi, de Valéry l'exaspérait souvent surtout lorsque Valéry s'évertuait avec une timidité qu'il n'a plus, à parler d'art. Les répliques de Degas étaient alors foudroyantes. Entre ces deux esprits si différents, j'avoue avoir une grande préférence pour celui de Degas si concret, si vivant, si humain, si chargé d'expérience personnelle. À mon avis ce n'est pas seulement lorsqu'il s'agit d'art que la mécanique transcendante de Valéry n'arrive pas à saisir l'objet et qu'elle le mesure à faux.» (page 655 du DEGAS d'Henry Loyrette).

 

(4) Plaisante (pas pour tout le monde...) illustration de son côté Frenhofer, l'anecdote que Valéry tient de Rouart : il arriva que Degas reprenne, pour les améliorer, des tableaux vendus ou donnés. Les bénéficiaires ne les revoyaient pas...

 

(5)Probablement pas dans l’édition originale chez Vollard. Nous ne l'avons jamais eue entre les mains mais la première édition Gallimard ne laisse pas de doute. Seule la couverture contenait une reproduction.

 

(6)Valéry ne dit rien du contre-exemple, le monotype.

 

(7)On appréciera la complicité faussement pudique… à propos des maisons dites (par Valéry) entr'ouvertes.

 

(8)Adorno et Derrida ne sont pas les seuls à avoir noté des proximités avec Nietzsche.

 

(9)Chez Valéry, les vocabulaires scientifique et mystique ne sont jamais loin.  Dans le brillant essai qu’il lui consacra (in NOTES SUR LA LITTÉRATURE), Adorno y voit un pathos hérité de Mallarmé.

 

(10)Adorno dit aussi «réactionnaire» tout en trouvant le mot « trop court»....

 

(11)Adorno écrira qu’«il descend alors au-dessous de son niveau

 

(12)Valéry aggrave son cas, toujours dans DDD: «L'abandon de l'anatomie et de la perspective fut simplement l'abandon de l'action de l'esprit dans la peinture au profit du seul divertissement instantané de l'œil 

 

(13) En poésie aussi bien:on imagine Valéry devant, par exemple, LA FABRIQUE DU PRÉ de Ponge…, lui qui écrivait dans DDDAchever un ouvrage consiste à faire disparaître tout ce qui montre ou suggère sa fabrication. L'artiste ne doit, selon cette condition surrannée, s'accuser que par son style, et doit soutenir son effort jusqu'à ce que le travail ait effacé les traces du travail.» 


 (14) Derrière ces mots, Valéry nous laisse deviner des musées, des bibliothèques modernes....

 

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21 décembre 2014 7 21 /12 /décembre /2014 10:16


 «Il ne suffit donc pas de simplement ouvrir ses intestins? Faut-il y ajouter Shakespeare, Dante, William Faulkner et toute la constellation des auteurs de pocket-books?»(page 373)

 

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    « Il existe un aspect de la lecture qui vaut, je crois, qu’on s’y étende un peu, car il s’agit d’une habitude très répandue et dont, à ma connaissance, on a dit bien peu de choses...je veux parler du fait de lire aux cabinets


  Ainsi commence un bref essai que publia Miller en 1952 et qui est bien dans le style d'un certain rejet de la modernité qui fut toujours le sien (pensons à son CAUCHEMAR CLIMATISÉ ). Parfois encore publié à part (1), il appartient désormais à un volume (traduit par Jean Rosenthal) qui rassemble sous le titre LES LIVRES DE MA VIE (THE BOOKS IN MY LIFE) ses souvenirs et jugements de lectures (innombrables): son sous-titre étant autobiographie.

 

  Voilà un essai foutraque comme on les aime depuis Montaigne (mais Butor et d’autres ont montré que chez Montaigne la marqueterie textuelle n’est pas aussi improvisée qu'il y paraît). Miller part dans tous les sens sans perdre le sens de l’essentiel. En trente pages, en cultivant la digression, il parvient à mêler le débat sérieux au dialogue de comédie, à passer du rêve à la réflexion sur la création, de la satire au bref traité de sagesse.


   La modeste dimension autobiographique lui permet d’évoquer son travail jusqu’à l’âge de trente-trois ans ans, ses lectures dans le métro aux pires heures mais avec un maximum de concentration, ses lointaines lectures à Brooklyn (il en parle plus longuement ailleurs) et le rapport de sa mère à la petite bibliothèque qu'il s'était constitué. Nous assistons même à un moment d'écriture de ce texte lui-même: Miller vient de faire un petit somme et va méditer sur un rêve (avec clef multiple).


  Mais l’important est ailleurs:il réside dans la «question métaphysique» trop longtemps négligée (et dont toutes les autres dépendent), qu’il traite surtout physiquement:faut-il lire aux cabinets? (2)

  

   Une question préliminaire s’impose avant de traiter la question de la légitimité : que lit-on aux wc?
  «D’après ce que j’ai pu glaner au cours de conversations avec mes amis intimes, ce qu’on lit aux cabinets, c’est presque toujours de la lecture facile. Ce que les gens emmènent pour lire aux cabinets, ce sont les digests, les magazines illustrés, les feuilletons, les romans policiers ou les romans d’aventure, tout le rebut de la littérature. Il paraît qu’il y a des gens qui ont une étagère avec des livres dans leurs cabinets. Leur lecture les y attend, pour ainsi dire, comme dans l’antichambre du dentiste.» Il ajoute toutefois que « certains absorbent de longs romans, d’autres ne lisent que bagatelles sans consistance.»(3) 

  Miller examine alors les raisons avancées par les lecteurs de cabinets. Une seule domine et il veut la balayer avec force. C’est l’alibi du temps:faute de temps nous aurions besoin de faire plusieurs choses à la fois, et ce, dès le cabinet. On se tient au courant de l’actualité, des ragots, des nouveautés, on poursuit patiemment un roman-feuilleton pour rester dans la course (au but indéfini). Pure illusion selon Miller comme le montre l’accélération du temps malgré les «économiseurs de temps» que sont alors la machine à laver, la radio, la télévision (pour ne rien dire de ceux que Miller n’a pas connus…).


   Pour réfuter cette fausse justification, c’est à une longue tradition  condensée de façon définitive par Pascal (FRAGMENT 127, édition Le Guern))(4) qu’il emprunte:«La vérité c’est que dès l’instant où ces pauvres gens ne sont pas actifs, occupés, ils prennent conscience du vide terrifiant, affreux qu’il y a en eux. Peu importe, à dire vrai, à quelle mamelle ils tètent, l’essentiel pour eux est d’éviter de se retrouver face à face avec eux-mêmes

 

 Pas de doute pour Miller: les cabinets ne sont pas une perte de temps car le corps n’est jamais une perte de temps et dieu sait si l’œuvre entier de Miller en est l’illustration. «Laisser faire la nature, s’abandonner totalement à l’opération de vidange de ses intestins est la chose la plus facile et la plus naturelle du monde. La seule collaboration qu’elle nous demande, c’est que nous consentions à nous laisser allerLa nature «n’exige de nous rien d’autre qu’une vacance complète.» Il n’hésite d’ailleurs pas à parler de béatitude « car c’est bien une sorte de petite béatitude» et que ceux qui en sont privés régulièrement s’en remettent à «consulter un médecin herboriste chinois».


  Il retrouve Montaigne, celui du décisif «quand je danse, je danse; quand je dors, je dors» de l’essai DE L’EXPÉRIENCE (5) et prône évidemment la pratique d'une seule activité à la fois. Il suggère aux lecteurs impatients de plutôt méditer sur un livre lu peu avant ou encore de  prier (de façon muette) le créateur «pour le remercier de ce que vos intestins fonctionnent toujours». Par concession humaniste, il propose tout de même comme solution (de transition?) l'affichage de reproductions de tableaux, des unes des journaux (6) mais sa conviction est faite: les hommes éclairés (qui n'ont pas obligatoirement beaucoup lu) «savent ce qui se passe dans le monde. Ils ne considèrent pas la vie comme un problème ou une épreuve, mais comme un privilège et une bénédiction. Ils ne cherchent pas à remplir leur esprit de connaissance, mais de sagesse. Ils ne sont pas tenaillés par la peur, l’angoisse, l’ambition, l’envie, la cupidité, la haine ou le sentiment de rivalité. Ils sont profondément mêlés à tout, mais en même temps détachés. Ils tirent du plaisir de tout ce qu’ils font parce qu’ils participent directement aux choses. Ils n’ont pas besoin de lire des livres sacrés ou d’agir comme des saints, parce qu’ils considèrent la vie comme saine et qu’ils sont eux-mêmes profondément sains..et que par conséquent tout pour eux est sacré.» Plus loin, cherchant un point commun à tous les sages, il ajoute:« Mais quelle que soit la façon dont on considère ces êtres d’exception, que l’on s’accorde ou non sur la validité ou l’intérêt de leur mode de vie, ces hommes on un trait commun, un trait qui les distingue foncièrement du reste de l’humanité et qui fournit la clef de leur personnalité, leur raison d’être:ils ont tout le temps du monde! Ces hommes-là ne sont jamais pressés, ils ne sont jamais trop occupés pour répondre à un appel. Le problème du temps n’existe pas pour eux, tout simplement. Ils vivent dans l’instant et ils se rendent compte que chaque instant est une éternité. Tout autre type d’individu que nous connaissons fixe des limites à son temps «libre». Ces hommes exceptionnels n’ont rien d’autre que du temps libre
  Ce qui l’amène à cette suggestion sensée: «Si je pouvais vous donner une pensée à emporter chaque jour avec vous au water-closet, ce serait:"Méditez sur le temps libre!

        Avec sa belle réflexion sur le livre dans une auto-analyse d’un morceau de rêve récurrent (des promenades en vélo, la première femme aimée, un livre  de l’enfance perdu mais dont il est forcément l’auteur...), avec son côté malicieux, ses passages amusants (quel sera le sort de la lecture pour les astronautes? Une fois sur Mars, lira-t-on encore? Un chanteur d’opéra fait-il des vocalises sur le siège?) dans cette méditation sur un lieu peu médité par les grands philosophes, il y a de l’inactuel heureusement intempestif.

 

  Rossini, le 24 décembre 2014

 

 

 

NOTES

 

(1)Ce texte a été publié séparément chez Allia. 

 

(2)Miller joue des synonymes de ce mot et s’amuse beaucoup du «français» waterre. 

 

(3)On ajoutera la consultation quasi pythique des horoscopes....

 

(4)On sait que c’est l’enjeu du roman de Giono UN ROI SANS DIVERTISSEMENT

 

(5) «Quand je dance, je dance; quand je dors, je dors; voire, et quand je me promeine solitairement en un beau vergier, si mes pensees se sont entretenues des occurrences estrangieres quelque partie du temps, quelque autre partie, je les rameine à la promenade, au vergier, à la douceur de cette solitude, et à moy. Nature a maternellement observé cela, que les actions qu'elle nous a enjoinctes pour nostre besoing, nous fussent aussi voluptueuses, et nous y convie non seulement par la raison, mais aussi par l'appetit : c'est injustice de corrompre ses regles.»

             Essais - Livre III,Chapitre XII-De l'expérience


(6) Sur ce point, on nous permettra un conseil: des unes très anciennes lues avec des lustres de retard semblent la meilleure initiation à la sagesse.

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20 décembre 2014 6 20 /12 /décembre /2014 06:15


«Vraiment pour un homme qui ne s'y était pas exercé depuis tant d'années, il avait un rire splendide, un rire absolument magnifique. Le père d'une longue lignée de rires éclatants.» (page 138)

 


 

    Conçu à Manchester en octobre 1843 et achevé vers novembre pour être publié (avec gravures et eaux-fortes) avant Noël 1843, ce conte d’apprentissage (pour le héros et le lecteur) fut écrit par Charles Dickens et, devenant rapidement célèbre, fonda un genre à lui seul.

 


 

 

 

      Londres. Au XIXè siècle, en plein hiver, sans électricité et avec un brouillard intense qui passe par fenêtres et trous de serrures. Il fait nuit à trois heures de l’après-midi et même, on y voit moins qu’en pleine nuit. Au cours de l’aventure, nous visiterons Londres dans tous ses quartiers (y compris les plus sordides («Les rues y étaient étroites et sales, les boutiques et les maisons misérables, les gens à demi nus, laids, ivres et traînant la savate. Les impasses et les voûtes, comme autant d'égoûts, dégorgeaient leurs immondices, leurs odeurs, leurs créatures répugnantes dans les rues tortueuses. Et de tout ce quartier montaient les relents du crime, de l'ordure et de la misère.»)) et irons même en direction d’une mine dans une lande peu éloignée.


  Dans cette ville vit et travaille un personnage bien peu sympathique:Ebenezer Scrooge, un être «secret, renfermé et aussi solitaire qu’une huître» et tellement insensible aux variations de climat qu’il ne craint ni le caniculaire ni le sibérien.... Bien connu vers la Bourse, il travaille dans un sombre magasin avec un seul commis qu’il exploite sans scrupule. Son associé Marley est mort depuis sept ans.


  Pour le dire vite, Scrooge est du genre scrogneugneu, replié sur lui-même, profondément inamical parce que misanthrope incapable de céder à la plus légère tentation de pitié. La mère de son commis dit ce que tout le monde pense: «Il faut que ce soit le jour de Noël, en effet, dit-elle, pour que nous buvions à la santé d’un homme aussi odieux, aussi pingre, aussi dur et aussi insensible que M. Scrooge
  Son plus grand défaut ? L’avarice: il lésine sur tout (la lumière, le charbon, la rétribution de son commis), il n’est pas un domaine où il ne fait pas des économies de bouts de chandelles et ne sait pas du tout ce qu’est la charité, surtout au moment de Noël, époque redoutable avec tous ces quémandeurs avides de faire le bien des malheureux. Sa vie est méthodiquement mesquine, étroite, régulière comme une horloge et la joie, le sentiment, l’amitié et encore moins l’amour n’y ont la moindre place. Sa demeure est lugubre et froide (ce qui ne le dérange en rien) mais immense, on se demande pourquoi alors que tant de Londoniens se contentent d’étroits taudis. Sa devise:l’obscurité ne coûte pas cher.


 Pourtant un soir de Noël… il aura la visite d’un spectre généreux, celui de son ancien associé, Jacob Marley, qui erre (malgré l’énorme chaîne qu’il doit supporter («elle était longue et se déroulait comme une queue; et elle était faite(...)de coffres-forts, de clefs, de cadenas, de Grands Livres, d’exploits, et de pesantes bourses forgées dans l’acier»)), torturé de remords et qui veut lui éviter le triste sort qui est le sien. Il lui annonce trois visites prochaines.

 Ainsi, sur la base classique des trois chances offertes d’ouvrir yeux et cœur commence un conte merveilleux d’invention simple avec de délicieux portraits et d’émouvantes rencontres.


 Le premier visiteur sera l’Esprit du Noël d’enfance (une sorte d’anamnèse), le deuxième celui du Noël du jour (joyeux géant gourmand et partageur) le troisième, sinistre, celui du Noël qui prophétise le pire et prépare à la mort.
 
 Livre des apparitions et disparitions, des métamorphoses (lieux, choses, êtres (tel ce spectre redevenant colonne de lit) dont notre animisme refoulé se délecte à satiété, livre des pouvoirs qui n’effraient pas l’enfant, des remontées dans le Temps et des prolepses menaçantes, il est surtout livre de l’abondance à portée de main et de bouche par la célébration d’un jour qui doit éclairer tous les autres. Cocagne du pauvre dans une ville où domine la misère. Corne parfois modeste qui se mue en allégresse, en expansion et relie tous les malades, les défavorisés, les menacés, les abandonnés, les négligés, les exilés, les oubliés.


 Voilà, avec certaines lenteurs qui sont un don du XIXème siècle aux modernes usés par l’ellipse et le court-circuit, voilà mêlé d’humour et d’ironie jamais cruelle, un hymne à l’utopie des petits riens, des gestes presque invisibles, des partages qui font lien sans qu’on le sache.

 

 

 

         Comme dans LA VIE EST BELLE de Capra, trop de familialisme, trop de misérabilisme, trop de larmoyant, trop d’irréelle moraline, trop de chantage aux bons sentiments? Pas assez de distanciation?


    Sans doute.

 

  Mais vous regarderez et traverserez autrement le brouillard (asile-enfer des fantômes qui ont échoué dans leur rachat d’un destin…) et, surtout, vous saurez pourquoi, malgré tous les Scrooge de la terre, la mémoire du cœur ne bat pas toujours en vain.(1)

 

 

Rossini, le 20 décembre 2014

 

 

   
(1) Si sous sommes sages nous lirons l’an prochain LE GRILLON DU FOYER.

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10 décembre 2014 3 10 /12 /décembre /2014 06:36

  

 

« Voici donc un objet idéal pour une phénoménologie» (page 135)

 

« Le banc appartient à cette catégorie. On s'en sert, en général, sans trop y réfléchir, dans ces moments de la vie où l'on relâche l'intentionnalité indispensable au quotidien; on s'y repose, on revient à soi, on se soustrait, l'espace d'un instant, à l'effort permanent de se relier au monde.» (page 6)


  


             POÉTIQUE DU BANC. Voilà un titre qui crée un choc. Comment a-t-on pu oublier à ce point et aussi longtemps le banc (de jardin (1)), ce lieu (regardé/regardant) de pause et de pose, de repos, d’évasion, de lecture, de méditation, de rêverie, d’amour, de fuite, ce lieu-refuge, ce lieu d’observation et de spectacle? Immédiatement la mémoire ne fait qu’un tour (jusqu'à vous jouer des tours): dans les ANNONCIATIONS renaissantes, sur quoi se tient donc la Vierge? Madame de Rénal quand elle laisse un temps sa main dans celle de Julien est-elle sur un banc ou une chaise? Une chaise. D’accord. Mais dans son APPARITION, Madame Arnoux est bien sur un banc, non? Et Bouvard et Pécuchet, nos deux sublimes cloches, quand ils font connaissance sur le boulevard, en pleine chaleur, n’est-ce pas sur un banc?  Très vite d’autres bancs viennent à l’esprit. Anna Karénine, LA CERISAIE, Roquentin, entendu. Pour certains, ce sera le banc de Lyra et Will dans le jardin botanique d'Oxford!
  Parfois vous aurez des doutes. Vous avez l’impression que dans le Chirico de la grande période il y a des bancs de pierre partout. Nullement. Ce sont des socles de statues (mais il est des sarcophages-bancs). Et en poésie, Ponge aurait-il dressé quelque part l’éloge du banc, un banc de pierre forcément si l’on se souvient de son MALHERBE? S’il ne l’a pas fait c’est une faute grave pour un matérialiste. Vous vous surprenez à rêver d’une bibliothèque constituée (depuis la mode du book crossing)  par les livres oubliés: pour lire, pour parler des livres, est-il endroit plus beau que le banc?
 
     Voilà donc un objet connu mais, malgré des chansons (Brassens), des photographies (un sujet vraiment photogénique), des tableaux (ainsi Watteau, Manet, Van Gogh (le banc d’amoureux-le parc Voyer d’Argenson à Asnière, parmi des dizaines)), d’autres passages de romans, de nombreux moments de films (Central Park en est devenu un lieu commun), peu reconnu et qui attendait, dans son coin, une réflexion à sa mesure.


  C’est fait. Grâce à Michael Jakob qui nous offre un bel ouvrage à la noire couverture, aux riches mais sobres illustrations (en noir et blanc) et qui propose comme borne de départ la reproduction d'un dessin extraordinaire d'Antonio Pisanello. Avec ce professeur (Genève, Grenoble) nous ferons une promenade qui ne dit pas tout de suite ses intentions, sa thèse, ses étapes et qui va et vient dans le temps et l’espace, ne craignant pas l'anachronisme. Ce n’est que peu à peu qu’on comprend qu’il s’agit d’une histoire (un peu restrictive) de/du désir et d’une phénoménologie qui s’attache aux possibilités esthético-épistémologiques du banc.

                          
  Historique


    Ce n’est pas en historien que Jakob se consacre au banc mais il nous propose d’intéressants jalons:il évoque Pompéi, Agrigente, les Étrusques, la Toscane et en particulier Florence (où le banc serait lié avant tout au nouvel espace urbain (des XIVe et XVe siècles) dominé par l’idée de théâtre social et politique à ciel ouvert comme sur la piazza della Signoria). Jakob nous offre une belle étape avec la mode du circuit-walk garden et une réflexion sur ces parcours conçus pour instruire et toucher le promeneur dans un monde  (isolé du reste du monde) mis en scène et scandé par des bancs originaux qui mènent à la rêverie et n’interdisent pas une part d’initiative personnelle. Il raconte aussi les métamorphoses du banc et revient sur les effets des découvertes de Pompéi en particulier, la rue des Tombeaux et le banc-tombeau de Mamia qui entraîna une mode étonnante dans toute l’Europe mais surtout en Allemagne (au XIXè siècle) avec un défi dans la dimension des exèdres toujours plus hypertrophiques. Gigantisme qui affecta aussi la taille des bancs rectilignes dans bien des villes. Mais parmi les plus belles pages du livre on retiendra, et  la promenade dans les jardins de Bomarzo (Mandiargues leur consacra un livre),  et l’analyse de la colline El Carmel à Barcelone avec le parc Guëll et sa place du Marché entourée d’un magnifique banc ondulant dû à Gaudi et Jujol: on mesure alors ce que peut être un projet global où le banc tient un rôle cardinal.


 
Historiquement et philosophiquement, un lieu domine le volume. Mais, comme on verra, le dispositif politique n'est jamais loin, surtout quand il est question de Jean-Jacques.


 

Ermenonville, cette «fascinante anomalie» 


    C’est vers ce lieu que nous ramène souvent le livre qui s’ouvre avec lui. Au départ, il rappelle l’ensemble (une sorte d’œuvre d’art) voulu et réalisé par le marquis de Girardin entre 1763 et 1774: «secondé par un grand nombre de jardiniers anglais et écossais et en suivant les conseils de Morel et du peintre Hubert Robert, un énorme jardin de plusieurs centaines d’hectares composé de trois parties: le Petit Parc, au nord du château, le Grand Parc au sud, et, à l’ouest le Désert.» Le jardin était conçu pour être traversé et pour voir « des obélisques, des tombeaux, des autels, un moulin, un ermitage, un temple de la philosophie (qui rappelle le temple de Vesta à Tivoli) et ainsi de suite. Chaque occurrence racontait quelque chose en s’appuyant souvent sur le deuxième support récurrent, les inscriptions.» À ce niveau, le jardin devenait «un texte» avec des citations d’auteurs vénérés, des monuments dédiés aux grands savants et aux grands penseurs. Le dernier plan, décisif, consiste dans la création de “paysages intéressants”, pittoresques, inspirés partiellement de la mode du jardin à l’anglaise. Girardin supposait un point de vue global qui permettait de tout dominer depuis le château, suivi des promenades avec des arrêts pour lesquels les bancs («naturels» ou fabriqués) allaient acquérir une fonction essentielle, parfois plus que dans des jardins anglais «rivaux». La promenade conjuguant, grâce aux bancs, continuité et discontinuité.   

 

   Mais Ermenonville c’est pour tout le monde le dernier séjour de Jean-Jacques:il y vécut deux mois (20 mai, 2 juillet 1778) à l’invitation du marquis et y fut enterré dans la célèbre Île des Peupliers visitée pendant un demi-siècle par les grands et les plus humbles du monde. Longtemps, son transfert au Panthéon ne fit rien pour atténuer l’engouement du public. On dut interdire la promenade en barque et l’approche du tombeau:le banc dit “des mères de famille” devint fondamental, «banc absolu» comme lieu de contemplation - identification - compassion - vénération.
  

 

   Ce banc permet une autre réflexion historique à l’auteur: «Celui-ci est en vérité à la fois l’expression suprême d’Ermenonville et l’endroit où le système mis en place entre en crise.»
  Rejetant le jardin à la française, influencé par la mode du jardin anglais, Girardin s’en écarte aussi en ouvrant la voie à un tout certes composé mais offrant une multiplicité de perspectives. C’est l’amorce du jardin romantique avec la part essentielle de la promenade et ...des bancs:
 «En s’appuyant à la fois sur le code verbal et iconique, les bancs privilégient le va-et-vient entre savoir et impression, reconnaissance et découverte, identification et sentiment et stimulent en général l’activité de l’imagination

  Mais en même temps le banc des mères de famille est devenu tout de même point de vue absolu, étant à la fois absolue contrainte (point idéal) et absolu «détonateur de rêveries, sentiments, larmes.» «Ce banc absolu absorbe, en d’autres termes, la totalité du parcours, du domaine et, au moment de la visite, du monde entier. Il fonctionne comme une sorte de “caméra” aux parois invisibles, comme une chambre photographique dirigée sur la scène de l’Île  des Peupliers avec le tombeau de Rousseau. Tout le monde y recherche d’emblée l’image déjà connue, car détruite et reproduite-unique et solennelle.» (2)
 
 De façon un peu abrupte Jakob tire alors des enseignements de cette étude. Au-delà du dispositif (et avant d'y revenir), il observe que de nombreux problèmes théoriques s'articulent ici :«l'identité du sujet, son autonomie, l'équilibre de ses facultés, la place de la mémoire, l'imagination.». Le dernier point portant sur la question de la liberté du regard et de la conscience dans cette stratégie de la fixité qu'impose la machine optique du banc des mères de famille. Le scepticisme (prévisible) de Jakob s'exprime ainsi: «Le cadrage imposé, qui présente de façon efficace l'objet de désir collectif et permet aussi des projections personnelles, prévoit en effet dès le début la possibilité de ces échappées affectives, qui renforcent la fascination et clouent le spectateur à cet endroit. Le dispositif laisse au visiteur l'illusion de s'extasier, d'imaginer et de rêver librement au milieu d'une scène soigneusement préparée pour lui. Un véritable dépassement critique (ou ironique) de cette situation au moment de son apogée historique ne paraît donc que peu probable.»(j'ai souligné).
 
   Résumé des «scopies occidentales
», cette «machine Ermenonville», préparerait la machine du culte de la personnalité. Nous sommes en mesure d'aborder la dimension principale.


 

 

  Un banc politique, une politique du banc



     Selon des modalités spécifiques, avec la théâtralité toscane, le jardin à la française ou les jardins anglais, un point de vue domine (celui  d’un souverain, d’un propriétaire, d’une grande famille) et s’impose dès lors une politique du regard éminemment centrée et orientée pour orienter. Dans ces espaces, le banc faisait voir (en forçant -agréablement- à voir). On se reportera au passage consacré aux Leasowes pour comprendre combien aux yeux de Jakob le jardin est une machine, “un instrument puissant qui sert à discipliner le sujet, à le fixer là où l’intention auctoriale et autoritaire le prévoit.” Dit autrement : «le sujet [promeneur] devient soi-même en suivant des voies établies, celles régies par l’idéologie de la propriété privée, de la tradition (héritage) et des autres valeurs transcrites en scènes paysagères, bref des gens qui ont un seat, une place et une assise dans la société.» Très vite la vue (et le banc) est devenue standard et «étant donné l’impact de la standardisation sur les choix individuels du maître du lieu lui-même, cette place n’appartient en fin de compte jamais à un individu(…), mais uniquement au type, au gentleman fortuné doté de pouvoir foncier, politique, esthétique et scopique. À cet égard, le banc-apparemment spécifique et personnel, mais en fin de compte remake, variation sur le thème- est au jardin exactement ce que le jardin dans sa totalité est au paysage entier, à savoir une fausse idylle, une halte mise en scène avec artifice, afin de mieux véhiculer des messages de pouvoir.»

     Dans le cas qui nous attend maintenant (il est d’une époque plus proche de nous), le banc n’est pas machine à regarder mais machine vue : son hôte nous regarde le plus souvent.
   En effet, une étape du livre surprend mais les études qui l’accompagnent la justifient pleinement. Pour illustrer l’importance d’un objet dans une querelle d’héritage politique aux nombreux épisodes, Jakob se penche sur le banc de Lénine situé à Gorki, dans un manoir du XVIIIe devenu datcha où le «leader communiste passa ses dernières années.» On le voit sur fond de verdure avec un Lénine détendu, parfois souriant (avec sa femme, sa fille, des visiteurs, mais aussi dans une chaise roulante juste à côté du banc et même, d’apparence fantomatique, allongé dans une chaise longue jouxtant le banc qui n’accueille alors que le chapeau (?) du moribond). La série de photographies étonne: pourquoi montrer, dans cet état, l’infatigable meneur qui parcourut l’Europe et la naissante URSS et ne pas le montrer au travail, même affaibli, devant un bureau? Difficile à dire mais en tout cas une chose est certaine:ces photos sont «posthumes» dans la mesure où elles n’ont été divulguées qu’après sa mort. Dans quel(s) but(s)? C’est ce que tente de comprendre M. Jakob.


  Le message subliminal principal serait le suivant:le banc est vide à jamais; on risque de se battre pour prendre la place de celui qui nous regarde encore (véritable banc du Commandeur), nous fixe et ne devra jamais être oublié et qui avait droit à un peu de repos comme en prirent de grands écrivains (Pouchkine,Tolstoï,Andreïev...) dont les portraits avec banc étaient déjà célèbres en Russie….


  Deux épisodes prouvent que ce banc fut un enjeu iconique et politique. On possède une photographie devenue carte postale distribuée à des centaines de milliers d’exemplaires présentant Lénine assis sur un banc aux côtés de Staline...Sauf que le plan choisi est trompeur et qu’il s’agit en fait de deux chaises si proches qu’on peut se méprendre. L’idée de banc devait donc prévaloir. Plus tard, quand Dziga Vertov intégra dans son film Trois chants sur Lénine une photographie du banc vide, il lui fallut aussi, lui adjoindre la photo de Staline et de Lénine dont nous venons de parler.…Staline utilisa cette image de plusieurs autres façons (Poutine et Medvedev également...!) avec des visées toujours identiques:être le vrai légataire d’un homme déclinant. La place était vide mais ne pouvait le rester.

 

 La conclusion (très ambitieuse) de Jakob mérite d’être relue: «L’histoire des clichés de Lénine sur le banc de Gorki est celle d’une extraordinaire amplification, multiplication et dissémination. Deux photographies notamment, l’une avec Lénine en vis-à-vis et l’ajout de Staline, l’autre montrant le banc vide, circulèrent à travers différents médiums pendant au moins deux décennies. Elles témoignent non seulement du pouvoir étonnant de l’image(…), mais aussi et plus spécifiquement du pouvoir du banc lui-même. Cet objet quelconque en bois, produit en série et exposé aux intempéries, pose, ou mieux, expose toute une série de questions fondamentales. Le banc parle-pour ainsi dire à lui tout seul-de recul (l’idylle des datchniki), de repos (volontaire ou involontaire), de l’arrêt, donc du temps et de la vie, et donc également de réflexion; il parle d’occupation (légitime ou non), de la propriété privée (à qui appartient ce banc, ce parc, ce pays?), de l’accès et, en tant que lieu qui attire les regards et expose un sujet privilégié, du centre; il parle aussi enfin, étant donné qu’il a été lui-même posé ici, de pose(s), de la scénographie(du parc et de ce qui s’y joue), du pittoresque en tant que construction théâtrale.»

 


 

Une herméneutique du banc

 On l’a compris: notre auteur excelle dans l’analyse des bancs saisis dans des réseaux multiples de fonctions et de significations. On admirera son talent avec l’étude d’un tableau de Gainsborough, Mr and Mrs Andrews, ce dernier personnage n’ayant pas de giron achevé, ce qui entraîna nombre d’explications savantes. La sienne prenant en compte des lectures politique, somatique et psychologique et, enfin sémiologique. On appréciera sa contribution au banc de LA NAUSÉE considéré non comme expérience de la réalité de la nature mais de «la nature du réel.» Plus riches encore sont les études que vous découvrirez avec gratitude: celle consacrée à la Reggia de Caserte qui décrit un parc dans le parc et met en valeur d’étonnants bancs de pierre de style anglais placés dans la partie la plus ancienne et qui offrent des angles de vue “incongrus, décalés» imposant l’idée de bancs qui ne peuvent rien fixer;celle qui cerne la fin d’un film d’Antonioni (L’AVVENTURA (1960)) avec une réelle subtilité et une attention qui n’a d’égale que la lecture patiente d’un livre d’A.Stifter, L’ARRIÈRE-SAISON (1857) où les bancs (cerisier, frêne, tilleul) ont un rôle précis dans le projet de formation d’un personnage qui va ainsi se couper du monde et s’exercer à la maîtrise de soi, y compris (et surtout) au moment de la rencontre de la femme, avec comme objet-relais, une nymphe sculptée.


  Dans toutes les étapes du livre, un mot s’impose.

Banc et désir

 
   «Le banc, ne l’oublions point, est un lieu de repos, de détente et de concentration. Le banc dans un jardin, dans la serre, sur une plateforme pittoresque ou dans un parc public suggère une idylle, un endroit où (se) retrouver soi-même. Ou bien un lieu de rencontre(s).»(page 168)

    C’est sur cet oubli (possible) que nous pourrions finir.(3)

   Que ce soit à Ermenonville  où le promeneur est invité (par une stratégie savante due à la récente promotion de l’architecture du paysage) à participer de façon statique, obsessionnelle et identificatrice à la célébration de Rousseau (dans un régime d’absorption extrême):«c’est le désir de devenir un avec leur idole qui hante la plupart des visiteurs. Ils sont proches souvent d’un état hypnotique, disparaissent pour ainsi dire corps et âme pour une durée indéfinie dans l’image si ardemment recherchée»); que ce soit dans le roman d'Aldabert Stifter où le désir est détourné pour devenir «simplement» esthétique et défensif; que ce soit dans l’hommage à Lénine (un meneur idéalisé et un libérateur qui a bien mérité un peu de repos), Jakob entend illustrer une histoire des techniques de contrôle du désir aux moyens amples et variés. Une histoire du sujet qui se veut, on l’a dit phénoménologique en s’appuyant sur des auteurs passablement différents:Husserl, Merleau-Ponty, Heidegger, mais aussi Lévinas et ...Deleuze et en oubliant de traiter les formes, les matières du banc.


     C’est à ce moment que l’enjeu et le cadre d’analyse nous semblent exorbitants et les études parfois un peu forcées.


  Pensons à l’examen de deux tableaux, l’un de Manet, l’autre de Monet. Regardant DANS LA SERRE (1879), M. Jakob constate, après d’autres, une relation ambiguë de proximité et de distance entre la femme qui est perdue dans un rêve et l’homme penché vers elle et qui fume le cigare. Leurs doigts, pourtant proches, ne se touchent pas. Tout paraît les opposer et Jakob multiplie les questions (rencontre intime ou, au contraire, moment de crise, échec relationnel?) au sujet de cette scène avec banc qui fait barrière et fait penser plus à une rencontre adultère (?) qu’à la conversation de l’homme et de la femme d’un couple bourgeois très connu alors dans le monde de la mode (Madame Guillemet était américaine et Manet appréciait ses goûts esthétiques).


  Le deuxième tableau est de Monet (Camille Monet assise sur un banc de jardin). Peint en 1873, il a pour modèle l’épouse du peintre vêtue de manière très élégante. Le jardin est celui de la maison Aubry que Monet louait à Argenteuil. Jakob pointe deux éléments frappants:la tristesse de la jeune femme qui se détache sur un fond naturel d’une grande gaieté. Dans le même temps, le critique s’étonne de la tenue désinvolte (jambes croisées) de l’homme et de «sa position plongeante dans le dos de la femme assise et son regard fixé sur elle [qui] confèrent à cette situation un air des plus inquiétants.» L’herméneute tient absolument à voir chez l’homme «un regard qui fixe de manière effrontée en opposition avec un regard qui se perd, qui fuit ou qui s’éloigne.» Jakob concède qu’il ignore tout de cette scène mais il croit voir un regard masculin qui possède presque la jeune femme, épouse de Monet rappelons-le. On a donné une explication biographique qui, selon notre auteur, ne mène à rien. Avant Antonioni et avec Manet et Monet, nous aurions affaire à un écart avec le topos du banc galant ou libertin (ou de franche gaudriole vue de façon satirique dans quelques illustrations)(4). Il faudrait comprendre chez ces hommes, l’échec de la mainmise des mâles sur les femmes même si rien d’une libération de la femme ne s’inaugure sur ces toiles. Manet et Monet s’attacheraient à la femme comme sujet. Jakob va plus loin :«En exposant sa femme au regard de l’homme en noir et en les exposant au regard de la tierce personne [on aperçoit une femme dans la partie gauche du tableau] et des spectateurs, Monet concentre toute l’attention sur ce qui se passe en elle. Il interroge, en d’autres termes, et ceci sur la base «DE LA VIOLENCE OU DE L’ALIÉNATION SUBIE, L’IPSÉITÉ DE CAMILLE, ce qu’elle est véritablement»(j’ai souligné).
Mais alors quelle est la place et le rôle du peintre dans cette scène de désir?

 

Pour l'autre œuvre: «Manet, quant à lui, utilise dans son tableau l’artificialité extrême de l’atelier-serre et du couple qui pose pour lui, afin de se demander, dans une peinture devenue scène: qu’est-ce qu’un couple? que se passe-t-il entre un homme et une femme? Comment expliquer l’attitude de cette femme? L’essentiel ici n’est plus Éros, mais la vie intérieure du sujet féminin exposé à Éros, quelque chose qui apparaît sur le visage de ces femmes et qui ne nous est pas livré.»(5) De plus, Manet ayant peint en plan assez rapproché sa femme (seule) dans un décor semblable et sur un banc identique pourquoi Jakob ne nous livre-t-il pas une analyse complémentaire (qui, d’ailleurs, ne lui interdirait  pas une  direction voisine)?


    On commence à deviner l’orientation du commentaire:pour Jakob «le banc devient l’objet utilisé pour fixer des situations ou des relations intersubjectives et inter-genres à la dérive.»(j’ai souligné). Il réaffirme sa conviction (le banc est une machine à voir) et rejoint une lecture politique et sociale bien connue depuis 40 ans aux États-Unis et que renforce le travail de Jonathan Crary (Suspensions of perception). Dans le tableau de Manet on est supposé voir une femme à qui on impose “la domestication, l’inhibition et l’immobilité” et il faut écarter l’hypothèse selon laquelle le visage de cette femme rejoindrait d’autres visages inexpressifs chez Manet. Le critique américain multiplie les hypothèses  (parmi lesquelles il parle même de transe (?)-Jean Rouch (ou G. Bataille) aura manqué cette contribution) sur ce regard féminin mais aussi sur la perte de maîtrise du regard mâle:la construction du tableau et le traitement du banc renforceraient ce double effet. Il s’attarde sur le fait que les jambes de madame Guillemet sont coupées ou masquées, symbole d’une interdiction de fuite….Jakob poursuit sur cette lancée:les regards de ces scènes n’appréhendent rien et le banc “expose, au contraire, des sujets déstabilisés et névrosés, et apparaît comme un élément oppressif, comme un banc-guillotine.»...Rien moins. On ne sera pas surpris de voir venir des rapports de maître à esclave voire “un jeu, pervers et subtil, qui a lieu ici, un jeu à tout jamais caché et impénétrable”. Et pour cause. Sans oublier, là non plus, la position hors-champ du peintre voyeur dont le désir n'est pas étudié....


  La conclusion déçoit parce qu’elle est trop prévisible :“La crise relationnelle et le déséquilibre libidinal mettent en lumière quelque chose de plus profond, à savoir la singularité irréductible des individus-ici de l’individualité féminine-ainsi que les formes politiques et sociétales qui essaient de façonner et de discipliner ces sujets féminins.»


  Sommes-nous tenus de le suivre dans ce moment lui aussi largement anticipable? On voit venir la déconstruction du banc, même s’il est vrai que ce banc est bien bancal…(6), mais comment être surpris par le peintre d’UN BAR AUX FOLIES BERGÈRE (1881/1882)?«Chez Manet, le banc prend même la forme d’un objet impossible:tout en le présentant et en le mettant en avant, Manet déconstruit le banc. Il expose un signe puissant pour mieux le faire imploser. Ce banc existe donc seulement en tant qu’assemblage ou collage. Entre ce qui apparaît et le référent banc, il y a donc un hiatus.» La déconstruction du banc aidant à saisir la déconstruction du couple à la fin du XIXè siècle....

 


 

        Jakob a voulu respecter une sorte d’histoire de la subjectivité et de l’encadrement du voir et du désir de voir. À le lire, on se demande souvent pourquoi le banc serait confiné au seul pouvoir du voir (il y a une poétique du banc, oui, et ce livre en est une belle démonstration mais elle n’est pas uniquement visuelle (le banc encourage aussi à fermer les yeux ou à les ouvrir autrement) et le banc n'est peut-être pas toujours répression d'Éros) et, surtout, pourquoi l’auteur ne propose rien ou très peu à propos du banc au vingtième siècle ni du banc contemporain hormis son passage magnifique sur Antonioni, une photo de Diane Arbus, une gravure d'Hopper et la belle (et triste) chute de son livre avec ce banc donnant sur une autoroute. Sans oublier la quatrième de couverture avec le cliché d’Atget captant le Parc Monceau. N'y a-t-il rien à voir et à dire dans le siècle passé? La politique et la poétique du banc ont-elle changé? Sont-elles mortes à force d'être toujours plus standardisées? Le banc d’aujourd’hui ne parle-t-il plus?

     Notre réticence à l’examen des tableaux de Manet et Monet ne doit pas décourager le lecteur qui pourra au contraire railler notre étroitesse d’esprit ou notre myopie: ce livre est passionnant en tout point, et, en dehors de tous ses apports, il a un effet garanti, celui de déclencheur de débats et de mémoire(s). Loin des bancs-guillotines, vous verrez remonter en vous des dizaines de bancs-madeleines (réels ou artistiques)….(7)


 

 

Rossini, le 17 décembre 2014 ... au banc descellé...

 

 

 

 


  NOTES 


 

(1)Le banc de taverne méritant à lui seul un autre volume.

 

 

(2))Une question:ce lieu-hommage à Rousseau est-il fidèle à la promenade rousseauiste, à la pratique rousseauiste de la promenade?

 

 

(3) N’oublions pas non plus le banc-refuge dont ne se soucie pas Jakob. 

 

(4)Pourquoi Jakob ne consacre-t-il aucune étude sérieuse à un banc «consacré» à Éros? 

 

 

(5)Un travail pédagogique fait une autre proposition https://www.youtube.com/watch?v=gRArwYIqKF4

 

 

(6)Le critique américain décrit bien les contradictions de la représentation du banc (page 161):«La désagrégation d'une synthèse binoculaire sans faille est tout aussi évidente à partir de notre point de vue de spectateurs. Par exemple, la partie droite du siège du banc apparaît comme vue à partir de la station debout, regardant de haut en bas; cependant, le côté gauche, dont nous ne percevons qu'un petit bout juste en dessous de la hanche droite de la femme, semble être vu plutôt d'une position de vis-à-vis, comme si quelqu'un était assis en face d'elle. La ligne horizontale formée par la partie supérieure du siège, le long du bord inférieur de la toile, donne l'impresion d'une discontinuité dérangeante par rapport à la ligne sur la gauche, comme si cet objet singulier était perçu par des yeux discordants.»

 

(7)(ajout du même jour). Un ami lecteur me signale que depuis un lustre les mairies posent des bancs avec arceau central pour priver le clochard de banc-lit....

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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30 novembre 2014 7 30 /11 /novembre /2014 08:31

 

 

 

 « Le seul moyen qui permette à la culture de guérir de la malédiction qu'est son inutilité même, est qu'elle prenne en charge cette malédiction.»


                    T.W. Adorno (MODÈLES CRITIQUES)

 

 

  «Car j'ai compris que mon présent, comme mon avenir, sont traditionnellement chargés de livres et le demeureront (et que je suis aussi peu capable de me défendre de leur empire que de celle des êtres que j'ai aimés ou vénérés, ou qui me tourmentèrent, semèrent l'horreur dans mon cœur), bien que la bibliothèque de mon père, mon dernier foyer, fût aussi du domaine du passé, autant que la crypte des capucins des derniers Habsbourg, les tombes des héros de 1848, la "bohème" et la "liberté" de cette France à qui je jurai une fidélité éternelle et qui me trahit, comme le Reich millénaire qui les écrasa tous et se détruisit en même temps.Tout cela a disparu, ainsi que disparaîtront rapidement les choses du présent. Car, nées des livres, elles retourneront dans les livres et deviendront pour nous aussi incompréhensibles que leurs auteurs. Mais laissez-moi, en attendant - le temps presse!- feuilleter ces pages à rebours dans une vaine recherche du temps perdu.»(pages 157 et 158-j'ai souligné)

 


 


  LA BIBLIOTHÈQUE PERDUE «Mais où est ma bibliothèque? C'est le golem qui s'en est emparé.» (page 228)

 

 


      On rappellera la situation et les circonstances de ce livre publié en 1951 (tout d'abord en anglais): en 1933, un fils, Walter, fuit l’Allemagne nazie et, après de nombreux séjours à Paris, grâce à l’aide de Camille Hoffmann (écrivain attaché de presse à l'ambassade tchèque de Berlin - il finira dans un camp d'extermination) retrouve à Vienne la bibliothèque de son père Sigmar (mort en 1915 d'une crise cardiaque au moment où il faisait une lecture à haute voix de la CRITIQUE DE LA RAISON PURE...). En huit jours, Walter parvient à retrouver l’ordre du classement paternel. Mais le choix de Vienne n’est pas judicieux et il lui faudra quitter l’Autriche (la frontière tchèque étant fermée, il passera par la Suisse)) pour aller en France qui le trahira (il séjourna en tant qu'apatride étranger ennemi à Saint-Cyprien, lui le francophile! avant de s’installer un temps aux Etats-Unis, chez un pacifiste tolstoïen qui croit que Dieu est amour:c'est chez lui qu'il rédigera LA BIBLIOTHÈQUE PERDUE (l'idée lui vint dans le camp pyrénéen) qui reconstitue à nouveau (mais de mémoire seulement cette fois-ci) la bibliothèque brûlée, en mêlant quelques éléments autobiographiques puisqu’il eut un rôle important de poète et de “chansonnier” dans les années suivant la Grande guerre.

    Le sous-titre («autobiographie d'une culture» proposé par Jacques Barzun et adopté par Mehring) est judicieux:dans son cas comme dans celui de beaucoup d'autres alors, Histoire, culture et autobiographie étaient totalement intriquées. La culture alors était l' autobiographie d'un siècle qui croyait, en tout cas pour les plus optimistes, à une parousie laïque.


 

  LA BIBLIOTHÈQUE PERDUE, un livre à la fois plus petit et plus grand que la bibliothèque de son père qu'il recompose en mots qui auront toujours le goût de cendres. 


  

 

  La construction du livre est complexe:présenté en deux grandes parties (précédées d'un Post-scriptum et se terminant avec un épilogue américain), le volume mêle évocation des livres de son père qu'il avait reçus, notations autobiographiques sur ses rencontres avec l'expressionnisme et dada, puis dans la deuxième grande partie recueille un dialogue avec l'Esprit de la bibliothèque et, par delà la mort, avec son père et sa génération. Dans l'ensemble, sans respect de la chronologie, il mène le lecteur de Berlin à Paris, de Vienne à Prague.

 



    LE PÈRE

 

 On apprend beaucoup et peu de Sigmar Mehring qui est pourtant au centre du livre:journaliste et traducteur, arrêté comme dreyfusard en 1900 dans sa bibliothèque dont la police emporta «un gros paquet de ses livres (…)», œuvres d’auteurs «dangereux pour l’État»). On se fait une idée de lui à partir des goûts que symbolise sa bibliothèque et des principes qu’il transmettait au moyen des lectures qu’il recommandait (ou faisait) à son fils. «Homme éclairé», «athée croyant au progrès», il admire plus que tout la France, sa Troisième République et vénèrait sa capitale où il n’ira jamais. Plus français que les Français (au point de rendre jalouse une épouse qui n’a pas grande importance dans le livre…et qui pour se consoler  jouait du... César Franck).
 C’est surtout un homme persuadé d'avoir vécu à l'apogée de la culture et un rationaliste austère (il méprisait la sensibilité et l'émotion en dehors des livres), adversaire de tous les obscurantismes  mais aussi de façon large et nullement indifférente «le clergé, les camerillas militaristes, l’industrie lourde, la grande propriété terrienne.» Il honorait ses martyrs « de la lutte pour la justice en faveur des classes opprimées, le nihiliste barcelonien Ferrer, les chefs de la révolte de Haymarket à Chicago et ceux qui, ayant suivi Gapone, le pope du peuple, avaient été massacrés devant le Palais d’hiver de Saint-Petersbourg.»
  Son fils le définit ainsi:«En fait, il rêvait d’une révolution de caractère plutôt romantique, personnifiée par une femme dotée d’une poitrine généreuse à la manière de la Liberté de Delacroix et il la souhait abritée par la bannière tricolore.” Bien loin des détestées Russie tsariste et «Allemagne impériale et son Deutschland über alles.»


  Deux remarques encore: Walter définit d'une autre façon son père en élargissant son point de vue à la question de l'art :« Mon père(...) était mystiquement et esthétiquement un héritier de la révolution de 1848, un adepte de la "communauté artistique oxfordienne préraphaélite" qui était aussi un mouvement quarante-huitard".»(j'ai surligné) D'autre part, devant certains immobilismes socio-politiques, on a vu qu'il acceptait (à regret mais tout de même) les actions violentes et ne reniait pas la nécessaire Terreur de la Révolution française.



LE FILS

 

              «Brûlez les bibliothèques!

               Détruisez les musées!» (Manifeste futuriste cité page 121)


        Walter raconte les lectures immenses qu’il doit à son père et qui étaient toujours idéologiquement choisies. On découvre ses enthousiasmes, ses admirations. On apprend aussi que la bibliothèque du père avait ses coins secrets, ses cachettes, ses petits «enfers» qui font sourire aujourd’hui mais excitaient la curiosité du fils et en disent un peu plus sur le refoulé d’un rationaliste.

    Mais effet de génération  (en 1914 Walter a 18 ans), le père passe à côté de certaines œuvres alors que son fils avoue ne pas le suivre  dans certaines de ses admirations et surtout après son voyage à Paris se précipite avec ferveur vers ce qui choquait son père : Rimbaud avant tout et, un peu plus tard, Lautréamont (plus tard, à son tour, le fils aura beaucoup de mal à s'enthousiasmer pour Joyce...). Il entonne même :« Intoxiqué par la tradition, par la fumisterie, par l'alchimie des mots, je jurais comme tant d'autres de ma génération: au diable la littérature! Le XIXème siècle! tout son héritage! À mon tour d'écrire!»

 

  Il lira Freud et Weininger (avec beaucoup de réticences), s’intéressera même à Madame Blavatsky, ayant toujours eu un penchant pour ce qui faisait horreur à son père (tout ce qui ressemblait à la théosophie, au spiritisme, à l'occultisme: Walter lira même le Sâr Peladan...). Loin dans son récit, il racontera ses souvenirs de Prague (la ville «berceau de nécromants notoires (...); des diabolistes de génie, des sectes innombrables: taborites, calixtiniens, hussites (...)) et  nous parlera des étonnants docteurs Brzk et Weiss qui auraient surpris son père tout en confirmant chez Walter une fascination pour l'originel, le primitif, l'archaïque qu'il vécut en particulier dans le domaine des arts mais enveloppés de thèses hallucinées.(1) 

 

 

 

  La censure sociale (le «bourrage de crâne» provoqué par les prémisses de la Grande guerre) et, dans la famille, l’autorité du père (il s'arrêtait aux limites de l'impressionnisme et rejetait «les barbouillages colorés de Cézanne et les incendies de couleurs de Van Gogh») poussèrent Walter dans les bras «des modernes excessifs». Ce seront tout d'abord les Futuristes italiens (dont il connaît les dérives fascistes): il parle du Salon d'Automne à Berlin, en 1911: « Dans deux pièces, au fond d'une modeste maison bourgeoise où je me glissai comme si j'entrais au bordel, se trouvaient exposés: le Kaléidoscope mural de Gino Severini; la Danse pan-pan au Del Monico; le portrait kinétiquement explosif de Boccioni: Le rire; la Tour Eiffel en train de s'effondrer de Delaunay; les nus et les natures mortes cubistes de Gleize, Metzinger, Le Fauconnier; les formes blanches "non objectives" de Kandinsky. Les sécessionnistes de Cézanne s'opposaient à leurs rivaux abstractionnistes; les peintres abstraient "se mesuraient" en une confrontation qui dégénéra en pugilat auquel la police berlinoise dut mettre de l'ordre.» (2) Il fera ensuite partie du mouvement autour du  Sturm.




  BIBLIOTHÈQUE ET CAFÉ 


 

         « Dans les cafés européens, on a projeté plus de géniales conceptions que ne pourraient en contenir toutes les bibliothèques du monde, et on y a comploté plus de crimes que " l'Histoire" n'en a commis.» (page 127)

    C’est un des mérites de ce livre que de mettre en valeur le café comme agent culturel (de résistance au bon goût et d’agitation voire de complots (rarement mis en œuvre)) depuis plus de trois siècles alors et d’avancer quelques repères historiques pour bien connaître la bohème et ce qu’il croit être sa disparition (dans son exil américain il connaîtra pourtant Greenwich Village).
    Au plan personnel, le café est le lieu de son entrée dans le monde:on ne peut songer endroit plus opposé au silence, au recueillement, à la réflexion qu’incarnait la bibliothèque de son père qui avait des amis choisis tandis que le café est le domaine du hasard, de l’éclat, de l’agité jusqu’à la violence parfois (de l’épigramme, du mot d’esprit aux coups de poing). Ses termes comptent:«Lorsque pour la première fois je pénétrai à Berlin dans le Café Grössenwahn (Café de la Mégalomanie, nom donné au Café des Westens), je laissais à jamais derrière moi le prussianisme pour pénétrer dans le territoire de la bohème, où l'on parlait et écrivait en langue symboliste, néopathétique, dans l'idiome des "georgiens" anglais et des cercles allemands se réclamant de Stefan George, dans l'argot des loges d'artistes, des music-halls et dans une langue compliquée et jamais écrite que seul l'initié entendait.» On constate qu’il a fréquenté les grands cafés français et on apprécie son évocation des berlinois (dont ce Grössenwahn): on voit passer sous nos yeux Herwarth Walden, le législateur du mouvement STURM, Else Lasker-Schüler, Théodor Daübler, son ami G.Grosz, enfariné comme un clown et soignant son personnage d' «homme le plus triste d’Europe» (3) On devine les querelles incessantes, les défis irréconciliables pour au moins trois jours:on voudrait y être, les écouter. Grâce à Grosz, il se rapprocha de Dada (dont il donne une version de la naissance à Zurich) et sur lequel il porte un jugement judicieux.


  Pour cette période comme pour celle des années 20 où il joua un grand rôle comme chansonnier dans les cabarets, on ne peut que regretter (et juger incompréhensible) la minceur de son témoignage. On ne lit même pas le nom de K.Tucholski!



«LE MONOLOGUE AVEC L’ESPRIT DE LA BIBLIOTHÈQUE»

 


   Dans la deuxième grande partie, Walter entame ce qui est en réalité un dialogue imaginaire (un genre éminemment classique) entre son père et lui, entre le positiviste mystique et le produit d’une certaine tradition défendant la liberté réprimée au moment de la première guerre puis dans la fin des années 10 et, de plus en plus jusqu’à sa fuite de Berlin (1933). Monologue qui, implicitement, a commencé dès les premières pages de ses mémoires.

 

  Le fils se félicite longuement du legs (réel et symbolique) que lui fit son père (on a vu que c’est le contenu essentiel de la première partie). Il reconnaît qu’il l’a délaissé pendant vingt-trois ans, ce qui ne signifie pas qu’il ne fut pas sous son influence selon un régime de médiations toujours difficile à cerner. On a vu qu’ un peu avant la Guerre de 14/18 (et le nationalisme furieux qui provoqua (indirectement) la mort du père), il a choisi les cafés, la bohème: «Je poursuivais mon éducation littéraire et sentimentale dans les lieux de distraction publique qui pullulait dans les ruines et terrains vagues à cette époque de pourrissement général. Il y avait les cafés à matelots, les boîtes de nuit des bas-fonds où les hommes des tranchées venaient se distraire et dont la poésie s’exprimait par quelque chansonnette au ton bien dru, pleine de cuisses rondes et de larmoiements. J’ai appris à connaître les poètes des baraquements et des latrines militaires, qui éructaient des expressions que Shakespeare eût daigné ramasser, et dans leur ivresse, hurlaient des refrains que Kipling eût retenus. Je polissais mon éducation aux meetings des caveaux populaires où la plèbe aboyait, frénétique, à l’appel des loups-dirigeants
  Conscient de la dimension parricide de nombreux comportements d’alors, Walter Mehring concède (qui peut le dire?) que son choix n’était pas le meilleur: « L’art qui résultat de tout cela et qui, dans les livres sur la littérature porte l’étiquette expressionnisme allemand, ne fut sans doute pas une des plus louables créations» mais soutient tout de même que «ce fut pourtant une des époques les plus exaltantes, stimulantes comme un pseudo-luna-park américain, avec les cabarets d’anatomie horrifiante, le vice oriental à des prix populaires, vrai lieu d’ébattement pour pickpockets intellectuels. On avait aussi pensé à chatouiller les nerfs des gens distingués par un exhibitionnisme littéraire: LE SANS-CULOTTISME SUR LES SCÈNES DE LA JEUNE ALLEMAGNE, “LES SCÈNES BURLESQUES D’ATROCITÉS GUERRIÈRES”, LES PARADES DE REVUES DU NU COUPÉES PAR DES DIVERTISSEMENTS DE BALLETS PROLÉTAIRES ET DES COMMANDEMENTS RUGIS, COMME POUR UNE ATTAQUE SUR LE FRONT, LE BALBUTIEMENT DES GRANDS BLESSÉS, LE HURLEMENT DES HYÈNES DE CHAMPS DE BATAILLE COMPOSÈRENT LE LANGAGE SCÉNIQUE DE L’ALLEMAGNE VAINCUE.» (j’ai souligné)


  À ce moment de l’échange, l’Esprit du père s’étonne que ce dont était porteur son XIXè siècle
ait pu produire aussi peu. Le père: «Faut-il constater que pas un de tous nos livres, qui nous montraient le chemin vers l'abolition de l'esclavage, l'anéantissement de la féodalité, la liberté individuelle, l'évolution inévitable du capitalisme vers la société à classe unique où chacun jouit d'un droit égal à l'instruction et à la beauté, n'a exercé la moindre influence et que pas un de nos prétendus chefs-libérateurs, adeptes du progrès, ne s'est enfin révélé à l'humanité?» 

 

  Les réponses du fils sont variées et parfois contradictoires.

 

  Malgré les leçons de son père il n’a pas (assez) vu venir le nazisme (4). Il admet que, dans la bibliothèque, de nombreux avertissements sérieux figuraient (dont ceux de Heine et de trois prophètes mal entendus selon lui (Darwin, Nietszche, les auteurs communistes) (5). Mais, par instant, le fils va plus loin et s’interroge sur les limites de l’éducation et de l’héritage transmis:«Dans la bibliothèque de mon père, je n’avais été que trop nourri de l’illusion dangereuse selon laquelle on pourrait éviter les désastres des civilisations au moyen de l’instruction mise à la portée de tous, de l’hygiène sociale et, dans les cas rebelles, de la cure radicale: la grève générale armée. Je n’avais connu que le côté pacifiste humanitaire de la bibliothèque, hostile seulement à toute autorité céleste et terrestre. J’avais grandi, amolli par le scepticisme, ignorant qu’elle contenait “des écrits défaitistes dangereux” qui valurent à mon père d’être arrêté dès la première semaine des hostilités. Arrestation qui hâta sa fin.» Pour le dire vite mais sans trahir sa réflexion: en repensant au cercle d’hommes auquel Sigmar appartenait, Walter se demande dans quelle mesure la foi humaniste, le rationalisme un peu obtus, l’idéalisme ignorant des médiations de la culture comme des forces de ses adversaires ne vouaient pas au pire sa génération vite écrasée par les inédites manipulations de masse et la répression de plus en plus brutale. Plus grave encore, ici et là, il en vient à surestimer la puissance de la pensée et de la littérature et met en cause des agents qui recelaient des germes toxiques (c'est son mot). Bref, à force de considérer dans un beau récit téléologique (et utopiste) les livres comme une arme promise un jour à l’infaillibilité et à la victoire finale, le père n’était-il pas aveugle à des transformations que sa culture autrement comprise pouvait, dégagée d’œillères, rendre, même faiblement, perceptibles? Un passage permet de comprendre le renversement des données :
    «Oui, le golem est venu la [bibliothèque paternelle] chercher à Vienne, en cette veille de sabbat, le 12 mars 1938, et dans la Josephsstadt, au Ballhausplatz, à la Hofburg, au Gürtle, au Ring, devant l’église Maria am gestade, dans les cafés Central, Herrenhof et Rebhuhn partout eoù j’essayais de passer pour aller la rejoindre, un tumulte énorme, diabolique régnait: Heil Satan!»


 C’est la suite qui est éloquente:«Vous, bons génies du XIXème siècle, venez-moi en aide et que Dieu absolve vos libres penseurs! Et malheur à nous, vos lecteurs! Le pandemonium de vos romantiques, l’écume de votre naturalisme, Dostoïevski, et son Rodion Raskolnikov, Ibsen et ses Revenants, Strindberg et son Inferno, et le Là-bas de Huysmans, le Moby Dick de Melville, le Typhon de Conrad, toute la jungle de Kipling se sont déchaînés: une littérature sans frein n’obéit plus aux lois de ses apprentis-sorciers.»(je souligne)

   Faute d’une conscience aiguë de ses nécessaires contradictions, la culture généreuse des pères était menacée de philistinisme et ses héritiers durent affronter la folie nationaliste, les différents fascismes, le totalitarisme soviétique (l’anti-soviétisme est patent chez Walter). La muraille des livres ne pouvait suffire.



 

  Le livre s’achève en deux temps. Le second évoque son hôte américain, une sorte de guignon qui cite Dieu à tout bout de champ, croit que l’homme est souffrance et qui n’est sans doute pas sans influence sur les  surprenantes dernières pages consacrées au Tao; le premier est un récit des derniers jours de Joseph Roth : «Dans cet écroulement de l'Occident et de sa morale judéo-chrétienne, de son esthétique hellénique, seul le titubant rêveur gardait l'équilibre, comme un matelot à bord du "bateau ivre" sait s'accoutumer au rythme marin.» et sur une citation d’un de ses derniers (et sublimes) textes (on vient de détruire l’hôtel Foyot où il logeait à Paris, et il en rit avec les démolisseurs devenus ses amis (6). Après avoir mis le point final à LA LÉGENDE DU SAINT POCHARD, il succombera à une crise de delirium tremens. Roth, un autre légataire qui «absorbait sans distinction tous les alcools, bordeaux, bourgogne, rhum, bière, bénédictine, et en même temps toutes les opinions: Maimonide, saint Thomas d'Aquin, Spinoza, Marx, Bergson.»

 

 

 

 

      Ce livre émouvant est un témoignage riche par ses évocations (le portrait acide d’Elsa et Louis;Rilke aperçu un peu partout; Toller, le dernier visiteur de la bibliothèque du père; Proust, écrivain dont il savait le génie (mieux que les pauvres Gide et Cocteau) et qu’il ne put finir de traduire (7)) autant que par ses contradictions, ses oublis, ses limites et les questions qu’il ne pose qu’indirectement (ou pudiquement) et parfois involontairement.

      Un livre bien édité (8) qui rend modeste à une époque où la bibliothèque change de cent façons et qui nous convainc qu’il n’est de transmission qu’incertaine et aléatoire et que, dans l’idéal, sans être jamais une, homogène ni messianique (parce que toujours problématique), elle ne saurait être que critique et auto-critique.


 

 

Rossini, jour de Saint - Nicolas 2014

 

 

  NOTES


 

 

(1)On pense au livre déjà ancien de P. Muray portant, côté français, sur cette étrange faufilure spiritiste.

 

(2) Rien que cette contiguïté pose problème mais il est facile de le deviner cent ans après.

 

(3)Son portrait par Grosz: http://www.abcgallery.com/G/grosz/grosz24.html

 

(4)Il y aurait beaucoup à dire sur le vocabulaire (faustien, occultiste) qui est le sien pour le désigner au moment de la rédaction de ses mémoires.

 

(5)Il va de soi qu’il faudrait une patiente étude de ces remarques  passablement confuses aux yeux du lecteur du siècle suivant. 

 

(6)Impossible de ne pas citer la chute du texte de Roth:«Le malheur est mon compagnon qui grandit et s'amadoue de plus en plus; la douleur s'arrête, devient puissante, généreuse, la peur s'avance avec fracas, mais ne peut plus faire peur, c'est ce qui est désespérant.»

 

 

(7)On regrette d'autant ses ellipses sur l'expressionnisme et l'impasse sur  son activité créatrice dans les années 20. 

 

(8)On peut tout de même rêver d'une édition fournissant plus d'éléments sur les cadres esthétiques et historiques.

 

 

 

 

 

 

 

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8 novembre 2014 6 08 /11 /novembre /2014 11:02

    «Les écrivains, pour la plupart, jugent le malheur plus intéressant que le bonheur. Mais tous les auteurs peuvent écrire des comédies, des tragédies… écrire sur le bonheur se révèle bien plus difficile, parce qu’il est insaisissable.» James Salter (entretien)

 
    « Les gens se racontent des histoires.» (page 135)

 

 «Elle rit. Le bonheur. Ce qu'elle voulait, c'était être libre.» (page 285)                 

 

 

                                           •••

 

 

 

 

 

 

  Comment raconter une histoire de couple, banale, vécue par beaucoup, présente déjà dans de nombreux livres, mineurs ou essentiels? Comment dire le commun sans tomber dans le commun? 

 

     James Salter répondra en écrivain soucieux de saisir avant tout les sensations et désireux de cerner les notions de bonheur et d'illusion en tentant de ne pas les réduire justement à une notion ou à une certitude. Son récit fait une grande place au tragique restitué de façon originale mais doit sa célébrité (tardive) à son style. Entrons dans ce livre qui commence par le même NOUS que MADAME BOVARY mais qui rassurera les lecteurs:il y a une issue au bovarysme....

 

 

 

             TITRE(S)


   UN BONHEUR PARFAIT est moins riche que LIGHT YEARS. Le titre  «anglais» impose la question du temps (et de l'espace) qui hante le roman:assistera-t-on à des années lumineuses mais qui, légères, éphémères passeront à la vitesse de la lumière avant de se retrouver loin, à des années-lumières justement? Toutefois le titre français ne trahit pas le motif essentiel et insaisisable du livre (le bonheur) en proposant ce qui tournera lentement à l'antiphrase et en laissant attendre (longtemps) la révélation que la perfection est possible mais à une seule condition.

 

           

 

             UN COUPLE, DES COUPLES 


  Le lecteur fait la connaissance de célibataires, d’aspirants au mariage, de mariés (avec ou sans adultère), de divorcés (Eve et Neil parti avec une jeunesse) avec remariage ou non. À chaque occasion nous aurons droit à des portraits assez acides et si le bonheur est l’enjeu du livre on verra souvent des névrosé(e)s, des sacrifié(e)s (Larry et Rae, les Marcel-Maas (Nora (débordante “d'une pathétique énergie» est un beau personnage (II,13)), des malheureux jusqu’à la haine (plus ou moins) contenue de l’autre. Ces couples (et leurs enfants) éclairant et s’éclairant de la comparaison avec le couple qui domine l’œuvre. Une des grandes occupations de certains de ces couples étant la lecture de biographies de familles de génies aux vies tumultueuses ....(1)

 

 

              LEUR MONDE


   Un couple  appartenant à la classe moyenne (une amie plus aisée, Morgan, habite sur la Cinquième avenue) vit très aisément (en apparence) entre New York (pour le travail et les courses-ils ont un temps habité près de Broadway)) et une maison (discrète, avec une superficie plus que correcte) située non loin, un peu au nord et à la  campagne. Avec toujours un verre d'alcool à la main (du meilleur) et souvent des cigares, on se reçoit entre amis cultivés (directeur artistique, peintre, écrivain, galeriste (même un caviste attitré lit de la poésie)). Les dialogues sont souvent intellectuels. Le jeune amant de la fille aînée dessine à la manière des Vollard de Picasso...(rien moins); un ami asthmatique est forcément rapproché de Proust; on cite Krishnamurti ou la Bhagavad Gîta; un visiteur évoque Laurent Terzief, on parle de Céline, de Mahler, on glisse des mots français, on aime les anecdotes des grands génies. Pour parler de son couple, tel personnage fait allusion à Strauss et sa femme. Un ami, Peter, passionné de cuisine se sert du livre écrit par Toulouse-Lautrec;ce même Peter a un ami galeriste très proche d'un des membres de la famille Matisse (sûrement Pierre)....


 Pour eux prendre le thé à New York c’est rejoindre une place réservée au Russian Tea Room où l'héroïne vit un jour Noureev, «le plus bel homme du monde». Entrer dans ce même tea room quand on est architecte c’est tomber par hasard sur un confrère célèbre, Philip Johnson. Quelqu'un prend un inconnu en stop? C’est évidemment un poète. Tel autre a dormi dans le lit d'Oscar Wilde à Paris.

    Un (beau) monde qui passe ses étés à Amagansett, lit Proust;un invité allongé sur la plage ne peut que faire penser à Manet.... 


  Le couple que nous suivrons  a le sens de la fête, de la réception et leurs repas font vraiment envie. Tout lecteur jalouse les enfants qui ont droit à des Noëls extraordinaires et des chasses aux œufs de Pâques inventives et généreuses. Pour ne rien dire des anniversaires....On se raconte des blagues usées mais c’est aussi leur charme.

 

   Leur maison est la maison du confort, de l'abondance contenue où l'on aime les gens assortis et où il n'est pas rare d'entendre parler de gens beaux et même d'êtres qui ont une bouche, une voix ou un visage intelligent....



  Il est étonnant de constater combien ce groupe d’amis se tient à l’écart de l’Histoire alors que chacun lit les nouvelles dans les journaux. Bien que  commençant en 1958, ce récit ne nous dira donc rien sur l’ère Kennedy, sur Cuba, rien sur le Vietnam. Écrivain du temps destructeur, Salter qui a fait (à un niveau modeste) partie de l'Histoire (la guerre de Corée comme aviateur) et en parle dans d'autres œuvres, craint peut-être ici ce qui concourt au démodé, au dépassé.

 

 

 

 

                            ELLE ET LUI (I)


    Abusant de l’image antique c'est à l'allégorie de la (longue) traversée en mer d’un couple que Salter nous convie. L’eau (souvent liée à la lumière) domine les éléments. Voyons les deux passagers principaux.


     Elle, Nedra, née en 1930, vit donc dans cette maison située non loin du fleuve et d’un embarcadère et à peu de distance de New York qu’avec excitation elle rejoint très souvent pour faire ses emplettes.«Elle est subtile, perspicace, espiègle.» Comme son élégance, sa beauté (elle a un corps parfait, des cheveux très longs, une large bouche d'actrice, une fossette «nette et ronde comme l'impact d'une balle.») est célébrée partout et par tout le monde:en la voyant, on pense à un mannequin de chez Dior et, un de ses amants la rapproche de la Fernande de Picasso peinte par Van Dongen. Son sourire conquiert ceux qui l’approchent. Elle tire les tarots, lit dans les lignes de la main, joue au poker, fume le cigare. Largement dépensière, elle souffre très tôt de devoir dépendre des autres.
  Femme de goût (sa maison, ses repas, ses réceptions en sont la preuve), «jamais en représentation», ayant “une forte tendance à aimer et ne se souciant guère de la façon dont est pris cet amour”, son aura et son «talent implicite et profond pour l'amour» ne laissent pas de doutes sur son aptitude à prendre des amants. 
   Si on la devine vite pour l'essentiel, on la découvre peu à peu (c'est un personnage en évolution) grâce au narrateur et aux jugements des amis qui la fréquentent….Elle peut être dure dans certains jugements sur amants ou amis. Avec la jeune Nichi, elle frôle la manipulation d’influence. Un mot s’impose parfois à son sujet, dès la chute du chapitre II,1 et il sera l’une des interrogations obsédantes du roman : “c’est la femme la plus égoïste du monde”. Arnaud dira d'elle, en sa présence:«Je n'ai jamais connu quelqu'un qui s'intéressait aussi peu aux autres.»

 

    Né en 1928 à Phladelphie, 167, Viri (Vladimir:il a du sang russe) Berland (mains immaculées, crane vite dégarni) est architecte après avoir fréquenté Yale. Il connaît bien son métier et les maîtres de son art:il va à son bureau le lundi et revient le jeudi soir. Il ne sera jamais une star dans son art comme il le souhaiterait profondément en rêvant d'«être au centre de la famille humaine». Il souffre de ce manque de reconnaissance et de n'être que l’obscur qui ne sera jamais Sullivan ou Gaudi. Il garde longtemps l'espoir qu’un jour on saluera une de ses constructions dont on ne saura rien car on ne le voit jamais au travail:il est plus question de ses talents de conteur pour les enfants que des caractéristiques de son art. Élégant, raffiné, comparé une fois à un gnome, il n’aime pas voir les gens malades et la pauvreté lui fait peur: «(…) il eut une vision angoissante de ce que l’avenir pourrait lui réserver: le restaurant bas de gamme, un petit appartement, des soirées vides. Il ne put le supporter.» Vers la fin du roman, à Rome, il sera servi.


  Il se reconnaît de l'«idéalisme, de la fidélité [si on veut], des vertus, de l'honnêteté». Nedra qui l'apprécie pour bien des qualités le trouve  dépendant, irréfléchi, inefficace et possédant trop de lubies.  Au plus profond de lui, il possède une conception de l'artiste qui en dit long sur ses inhibitions et les raisons du manque d'estime pour lui-même:

 

  «Après tout, il était bon père-autant dire bon à rien. Un véritable talent, c'était autre chose, UNE FORCE IRRÉSISTIBLE, MEURTRIÈRE, QUI FAISAIT DES VICTIMES COMME N'IMPORTE QUELLE AUTRE AGRESSION, BREF UNE CONQUÊTE. EN DÉPIT DE NOS INTENTIONS, NOUS DEVONS ÊTRE ÉVASIFS ET DOUX, AFIN D'ÉPARGNER LES GENS, DE NE PAS LES ÉCRASER SOUS UNE VISION DE LUMIÈRE.» (J'ai souligné).

 

  Il écrivit un jour, dans un  bilan dessiné et chiffré : «1960: la seule année vraiment fantastique de sa vie.(...)Puis, au-dessous:Perd tout.»

 

       
    Nedra et Viri ont deux filles:Danny la cadette qui, un temps, se fera appeler Karen et, Franca, la plus belle des deux (elle doit beaucoup à ses deux parents, elle a le sourire mystérieux (2) de sa mère). Ancienne élève de l'école Balanchine, elle sera assez vite éditrice. Les deux sœurs s’entendent sans s’aimer. 

 

 



 

                  CONSTRUCTION - du temps et de l'espace.

 

« Le temps s'était détérioré, à présent il se décomposait.» (page 337)

 

   Dans ce roman qui interroge les formes (fragmentées) du bonheur et celles de son usure, la construction (qui se veut la moins visible possible) s’appuie nécessairement sur un traitement très varié du Temps.


   Du temps (supposé) réel comme du temps de la narration et du temps symbolique. Le temps de la sensation (et de sa notation) étant le plus important comme nous verrons.


  Les repères datés précisément seront assez rares et on a vu que l'Histoire est totalement absente.(3)  Les saisons sont des références discrètes mais majeures et prennent avec le vieillissement (un temps, il effraie Nedra) une valeur symbolique (les héros parlant de leur été, de leur hiver. Nora:«-N'avons-nous vraiment qu'une saison? dit-elle. Un seul été, puis c'est fini?»). L’âge des  héros, celui des enfants, le mariage pour l'une, la mort du père de Nedra, les changements d'amants, l’épreuve (fréquente) du miroir, les défaillances du corps et la volonté de l'entretenir sont des jalons précieux glissés comme négligemment dans la trame du Temps. 

 

 

  Le temps narratif est extrêmement travaillé et l'emploi de l'itératif est un modèle du genre. Les ellipses sont fréquentes (on perd même de vue certains personnages qui ont compté (que devient le poète André? Et Brom, le dernier amant?)) tandis que des passages brefs semblent durer très longtemps grâce à l'art de l'écrivain. Le séjour à Rome de Viri peut être ressenti comme interminable. Des montages alternés simulent une simultanéité des temps ou introduisent de franches ruptures. La discontinuité domine le récit: progressent, implacables émissaires de la mort, la division, la rupture, la décomposition. Un seul personnage en découvre l'heureux usage et pas seulement l'usure.


  Comme beaucoup d’auteurs, Salter lie espace et temps, l’un servant de référence à l’autre. Nous allons les voir ensemble à l'œuvre.

 

 Tout en donnant l’impression contraire, tout en semblant s’abandonner à l’épars de brèves notations, ce roman très composé  nous mène de tesselles en tesselles avant de nous permettre de  percevoir totalement, avec le recul nécessaire, une mosaïque maîtrisée d'où émergent quelques pures touches.


  L’œuvre se présente en cinq parties, elles-mêmes subdivisées en chapitres réduits (quelquefois longs) dont la progression syncopée sinue entre indications apparemment futiles ou anecdotiques et signes inquiétants.

 

 
                                      • Bonheur et illusion 


   «Il n'existe pas de vie complète, seulement des fragments.»(page 48)

 

   Consacrée aux décors de cette vie «parfaite», à la présentation des personnages principaux et de leurs amis, la première partie crée l’impression d’un ensemble harmonieux où même la vie double de l’adultère (Kaya pour lui, Jivan pour elle (qu'en dehors du sexe elle trouve insignifiant...) - le récit érotique interrompant celui d'une soirée familiale moins intense...) n’est pas un mal mais un enrichissement (Viri, avec la meilleure bonne foi du monde se sent complet en ayant divisé sa souffrance). Le lecteur attentif ne saurait épouser cette fable et le narrateur s’emploie à lui offrir quelques indices précieux.


  Prenons le petit chapitre I,9. Il nous rend témoin de la première coucherie de Viri avec Kaya (elle est impérieuse et assurée même dans sa soumission et il se sent complet alors). À son retour à la maison, il découvre sa femme en train de créer une histoire d’anguille (au symbolisme pluriel-les destins des mâles et des femelles sont bien séparés) pour leurs deux filles. Ils dînent ensuite chez un Chinois:Viri, qui craint de se trahir pour une raison ou pour une autre s'inquiète de ses propres bavardages. C’est l’heure de se coucher: au moment où le désir pourrait les rapprocher il est question d’une lointaine lettre d’amour de Viri, écrite quand il était à l’armée. Elle est “enterrée au fond d‘un tiroir du secrétaire». Une lettre d'amour enterrée vient à la place de deux corps séparés (Viri n'osant toucher le doigt de Nedra). Aucune scène érotique ne concerne mari et femme dans le roman.
  Pour finir, la présence du chien introduit une terrible odeur. Il est urgent  d’ouvrir la fenêtre. Nedra a sans doute deviné. Il y a quelque chose de plus qu'un chien empuantant entre eux.


  Dès cette première partie, l’idée de voyage, surgie au cours d’une discussion avec le peintre, commence à faire son chemin dans l'esprit de Nedra. Contrairement à Viri, elle n'a jamais été en Europe. «Mais j'ai absolument tout fait, dit-elle. Et ça, c'est plus important.» 

 

 

                                    •l'illusion d'un changement

 

    «Que se passe-t-il entre les époux pendant les longues heures de leur vie commune? Quel élan les rapproche, quel courant?»(page 89)


  S’étalant sur quelques années, la deuxième partie (la plus longue) illustre les joies tranquilles du foyer (Noël (où Viri est unique), Pâques), la perfection des étés à Amagansett aux plages immenses avec déjeuners et cigares délicieux:une joie païenne (il faut s'en souvenir jusqu'au bout du roman), une vacance active, un abandon à la chair, même loin de maîtresse ou amant.

  Toutefois d'infimes fissures commencent à s’écarter. Certes mari et femme devisent tranquillement sur le bonheur (c'est aussi une façon de faire dire à l'autre son insatisfaction) et il est certain qu’en regard, leurs amis rehaussent involontairement la qualité de leur duo. Mais des réalités moins roses de leur union se précisent peu à peu quand, par exemple, le narrateur nous rend attentif aux conditions extérieures du bonheur, nettement défensif par bien d’autres côtés. Ces personnages ne sont pas seulement hors de l'Histoire. Aisés, ils n’ont que mépris pour la vraie banlieue dont ils tiennent absolument à distinguer la leur. Viri est extrêmement mal à l’aise devant le cas de Monica, une petite voisine malade et qui mourra atrocement rapidement. Un jour, dans un restaurant, le couple sera effaré par la laideur des clients.
    Bien qu'elle l'accueille de temps à autre, Nedra ne s’occupe de son père qu’au moment de la maladie qui l’emportera. Pour l'enterrer, elle retournera (c'est la première fois) dans la ville de son enfance, Alkoona, royaume du démoli, du vide, de l’abandonné, cité repoussante, indigne de ce que Nedra est devenue et qu’heureusement, elle ne reverra plus. La fille, dans un bel élan, se promet de ne jamais oublier son père….!La vie de ce père aurait pu être celle de Nedra. Il n'est pas question de la retrouver à New York dans un enlisement, fût-il plus doré. La mort intérieure guette.


   Ainsi au sein de ce bonheur solidement défensif, il est de plus en plus évident que sa dépendance pèse à Nedra. Dans sa vie  "invivable", elle se sent écrasée, «meulée», transformée en poussière. Elle en a assez des couples heureux ou de jouer son rôle dans un couple qui passe pour heureux et il faut reconnaître qu'elle confesse de plus en plus des femmes esseulées...Le mariage est une prison. Ce passage ne laisse par de doute et sonne comme une prolepse : « Le mariage m'est devenu indifférent. J'en ai assez des couples heureux. Je ne crois pas à leur bonheur. Ces gens se racontent des histoires. Viri et moi sommes des amis, de bons amis et je pense que nous le serons toujours. Mais le reste...le reste est mort. Nous le savons tous les deux. Ce n'est pas la peine de faire semblant. Notre couple est pomponné comme un cadavre, mais il est déjà pourri.

   Quand Viri et moi seront divorcés...» dit-elle.» Toujours la mort à l'œuvre:la lucidité de Nedra qui la rend perceptible lui interdit le repos.

 


  Du côté de Viri, sa passade passionnée (et gratifiante sexuellement) avec Kaya débouche sur une révélation qui le fait souffrir.  Cruellement, Nedra le rapproche (même de façon atténuée) d’un raté comme Chaptelle (la figure de l'intellectuel) qui l'invite chez lui à Paris. Elle veut y aller. Voyager semble un moyen de sursaut  contre «la stupidité de ce genre de vie, l'ennui, les disputes» que Salter nous épargne. Même Viri rêvera symboliquement de bateau.


  Sous le désir de voyage se cache le voyage du désir:en ce domaine, Nedra a toujours quelques attentes d'avance. D'autant qu'elle évolue sur des plans peu perçus par Viri. Tandis que son mari va lentement se défaire à trop rester le même, elle a déjà commencé à franchir des étapes, à se défaire de carcans:«Elle avait les yeux clairs, la bouche incolore; elle était en paix. Elle avait perdu le désir d'être la plus belle femme de la soirée, de connaître des gens célèbres, de choquer (4). Le soleil chauffait ses jambes, ses épaules, ses cheveux. Elle n'avait pas peur de la solitude; elle n'avait pas peur de vieillir.(5)» :  

 

 

 

                                          • inutile voyage

 

              «C’est fini» (page215)


 Le chapitre III, le plus court, est celui de la crainte de l’hiver et du seul moment violent du roman, violence à dimension sociale sur laquelle on est prié de ne pas s’interroger:Arnaud leur ami, merveilleux causeur, excentrique séduisant se fait tabasser par deux noirs et change, un temps, radicalement de vie. Le roman s’intéresse plus aux rudes révélations de l'intelligence pénétrante qu'aux questions sociales. Pour Nedra, les blessures d'Arnaud ne sont qu'un présage dans sa vie à elle....

  Comme naturellement, Nedra est entrée dans «une nouvelle ère». Luttant contre l’idée de la mort qui s’imposa avec la disparition du père, il s’agit pour elle d’enterrer la vie d’avant, la vie devenue factice et qui semblait parfaite aux yeux de tous. Rejetant tout ce qui pourrait ressembler à une vie ordinaire et répétitive, elle compare son couple à une épicerie:on pourrait dire à un bazar ou un vide-grenier avec des réserves de souvenirs en vrac. «(...) suis-je semblable à ces gens? Vais-je devenir comme eux, grotesque, aigrie, obsédée par mes problèmes, comme ces femmes qui portent des lunettes bizarres , ces vieillards sans cravate? Aurait-elle les doigts tachés comme son père? Ses dents noirciraient-elles?»[elle aura un jour ce genre de lunettes]Viri et Nedra en viennent à raconter en duo de vieilles histoires. Autour d'elle, tout se chosifie et les objets ne sont plus que signes du passé. La première, elle voudra même vendre la maison.


 Le désir de voyage augmente encore, renforcé par l’évocation du séjour d’un an en Italie que fit Mark, l’ami de Franca (une facilité que s’autorise le romancier):même Viri est conquis….Jivan en est informé, Jivan l’amant qui ne satisfait plus Nedra:il n’est qu’obséquiosité, force puérile et terriblement américain. En outre, il a le mauvais goût de dire à Nedra qu’elle-même est trop américaine.... Quand il achète un cottage, comme don empoisonné, elle lui décore totalement et, par hasard, y rencontre son prochain amant, André le poète...

  Si Viri n'a rien à voir avec Charles, nous ne sommes pas loin des rêves et des attentes d'Emma Bovary...:«Il y avait des automobiles sans pneus sur des rails de chemin de fer, des trottoirs en mosaïque; dans les cafés mal éclairés, on rencontrait des prostituées qui ressemblaient à Eve à vingts ans. Elle volait vers le Brésil à la vitesse de la lumière [on pense au titre du livre]comme les paroles d'une chanson qui vous vont droit au cœur. Elle portait la robe blanche qu'elle avait mise pour le déjeuner, mais s'était déchaussée. L'HIVER ARRIVAIT, L'HIVER DE SA VIE. LÀ-BAS, C'ÉTAIT L'ÉTÉ.On franchissait une ligne invisible, et tout s'inversait. Le soleil brillait, elle avait les bras bronzés. Elle habitait un pays lointain, déjà presque légendaire, inconnu.

  Elle se perdait dans les fantasmes qui se déployaient devant elle et la submergeaient de plaisir.» Heureusement et, par hasard encore, le poète l'appelle au téléphone....


  C’est enfin le voyage tant attendu ! Six jours à Londres et deux dans le Kent chez les Alba qui possèdent une belle demeure donnant sur la mer. Cet épisode, un peu trop symbolique, leur permet de rencontrer un peu le double de leur couple mais à fronts renversés: ce sont eux qui font envie, ce qui trouble Viri, et eux qui se passent des désirs de voyage et de mondanités. Nedra y voit le juste triomphe de l’égoïsme à deux- ce qu’elle ne trouve pas chez Viri.

 Pour couronner ce voyage de tourisme finalement très commun, Viri apprend que sa femme a pris une décision irrévocable. Elle ne reprendra pas leur ancienne vie. Salter, qui soigne ses chutes, nous montre leur duo d’étrangers l’un à l’autre (des gisants ou presque) et nous fait lire une lettre d’amour de Nedra au poète André….

 

 

   Le voyage n'était qu'un éloignement vécu à deux. Quand l'égoïsme à deux n'est pas possible, c'est l'éloignement pur et simple qui s'impose. 

 

 

 

                                        • chacun pour soi

  
  «L’histoire continue mais nous n’en sommes plus les personnages principaux» (page 303)


  Cette remarque de Nedra est quelque peu trompeuse:il reste que les vies auront droit désormais à des chapitres isolés qui signifient bien la distance qui s’installe entre tous. Le théâtre (autre caractéristique du bovarysme...) prenant soudain une grande place pour bien des raisons.


 Ils divorcent.

 

 Nedra part en Europe pour «se réaliser». Viri souffre beaucoup plus et l’expression de sa douleur (tout est encore présent mais inaccessible)  donne lieu à des pages parmi les plus belles du livre.
  

Pour Nedra, c’est la Suisse (Davos, étrange destination - un rentier, Harry Pall, cousin spirituel d’Arnaud la distrait) et ses désirs de renaissance qu'on saisit assez mal dans ce cas. Viri est torturé par la maison et les souvenirs qu’elle provoque. Un soir, il souffre en assistant à SOLNESS LE CONSTRUCTEUR d’Ibsen dont l’un des personnages se nomme, Kaya. Au sortir du théâtre, apercevant un pauvre errant dans la nuit, il craint de reconnaître son père.... À la maison, au retour, il a besoin de l'aide de sa fille. Il veut croire au recommencement mais il se dit qu’il a manqué d’exigence ou d’ambition. L'idée d'être un raté le trouble depuis si longtemps. Désormais, c’est lui qu’on invite: il peut être disert mais dans des moments d’euphorie forcée il lui arrive de se couvrir de ridicule en imitant Maurice Chevalier. N'étant plus dans l'orbite de Nedra, il n'est plus  que le centre de l'inattention.


 Le téléphone peut rapprocher:Viri et Nedra ont un échange dans lequel les illusions du mari sont diplomatiquement balayées. Au nom de la liberté et non du bonheur.


 Nedra rentre aux États-Unis pour s’enticher du dieu (provisoire) du théâtre, Ph. Kasine, et de l’un de ses acteurs, Richard Brom….Le poète André ayant disparu lui aussi. Théâtre physique, athlétique, inventif, improvisé (et donc, jamais répétitif-proche du Living?) où le corps est poussé à ses limites et qui n’a rien à voir avec celui plus «classique» d’Ibsen qui désorienta tellement Viri. Là encore, ce sont les mots d’énergie, de force, de folie (au ralenti) qui sont mis en avant et, même si elle n’est pas admise dans la troupe de Kasine, sa liaison avec Brom (qui raille le mariage) est intense (rarement l'expression de «petite mort» aura été autant justifiée que dans ces pages) et le narrateur parle d’ivresse de la vie au sujet de Nedra qui incarne la provocation, vit alors volontairement en pure perte, en une dépense absolue. Nous sommes au cœur de ce que Salter veut faire entendre: “j’ai l’impression de voir la vie pour la première fois.” 

 

  On retrouve le mot bonheur heureusement sauvé du lieu commun (l'indicible) par une comparaison surprenante:«Brom parlait peu. Ils connaissaient un bonheur profond et complet, un bonheur situé au-delà des mots, pareil à un jour de pluie.»


  Autour d'elle, tous les amis aiment Nedra (Marina parle de l’authenticité unique de sa vie tout en disant qu'elle est une actrice ...(4 bis)), tous l’envient, ce qui est aussi un moyen de se défendre de lui ressembler. De la tenir à distance avec respect. Avec Nedra à ce moment-là, nous ne sommes pas loin d'un certain mysticisme de dévoration et d'absorption. Un lexique religieux prendra petit à petit de la place.



 Entre temps, Danny se sera mariée avec le frère de l'ancien amant de Franca, laquelle passera alors un (dernier) été merveilleux à Amagansset en compagnie de sa mère. Le bilan que le narrateur (point qu'il faudra interroger) en tire est éclairant:

 

   «Ses journées s'écoulaient dans une paix absolue. Sa vie était pareille à une seule heure bien remplie. Son secret? Un manque total de remords, d'apitoiement sur elle-même. Elle se sentait purifiée. Ses journées étaient taillées dans une carrière qui ne s'épuiserait jamais. Absorbée par des livres, des courses, la mer, des lettres parfois.Assise au soleil, Nedra les lisait lentement et soigneusement, comme des journaux étrangers.» 

   De façon un peu trop antithétique, la question de l'espace domine encore la fin de cette avant-dernière partie. Deux chapitres sont consacrés à Peter Daro, le galeriste, qui  comprend mieux Nedra que quiconque parce que la vie des hommes l'ennuie. Lui qui aimait le confort (« Il avait une vie solide, bien construite, peut-être pas très heureuse, mais confortable; il se livrait à des orgies  de confort (...)» connaîtra une paralysie  mortelle. Là encore, Salter ne méprise pas une symbolique un peu facile en décrivant  Peter comme un double partiel de Viri le constructeur. 

 

  Jamais surprise par les apparences, toujours lucide et aux aguets, Nedra sait que ce sont là ses derniers jours....

 


 

                                               • Faire son temps

 

 

 

 

  «Elle était frappée par les distances de la vie, par tout ce qui se perdait en route.»(page 323)


     C'est dans la dernière partie que le pointillisme réclame surtout une vision très en retrait pour dégager un tableau complètement visible.


  Refusant de confier cette révélation aux enfants et reconnaissant quelques moments de panique, Nedra s’aperçoit qu’elle a tout oublié de son passé, tout de ce qui semblait essentiel alors. Tout ou presque: d'un premier rendez-vous, elle ne se souvenait que de « la lumière du soleil qui la rendait amoureuse, de la certitude qu'elle ressentait, du restaurant qui se vidait pendant qu'ils parlaient. Le reste était érodé, n'existait plus. Des choses qu'elle avait crues impérissables, des images, des odeurs, la façon dont il mettait ses vêtements, les gestes de la vie quotidienne qui l'avaient bouleversée, tout cela disparaissait à présent, devenait faux.».

    Chez Salter, on lit Proust mais la mémoire n'est en rien  proustienne. Aucune résurrection totale ne saurait avoir lieu. Au contraire.

      Nedra a  parfois des bouffées de souvenirs en dialoguant avec Franca. La vente de la maison qu’elle désirait naguère la perturbe. Les hommes tiennent beaucoup moins de place dans sa vie. Elle multiplie les rencontres avec des amies, se confie beaucoup à Eve ou passe de longues journées avec sa fille....

 


  Ayant accepté la distance, Viri prend le FRANCE et part vivre à Rome. Les miroirs lui parlent de vieillesse (il n’a que 47 ans), il éprouve la décomposition du temps. Ce qui frappe à Rome, c’est qu’il change souvent de lieux sans résultat avant d’abandonner toute résistance. Comme toujours il choisit de ne pas choisir.... Il connaît plusieurs dépressions aiguës avec repli, enfermement, refus de contact. Puis, dans un bureau d’architecte où il est apprécié, il fait la connaissance de Lia Cavalieri qui voudra faire de lui son sauveur et avec laquelle il aura une liaison plutôt décevante (elle finira en mariage) et qui, par moment, le persécute avec sa fausse proximité, son ennui, son usure accélérée. «Il était gentil, calme. Lia et lui passaient d'un endroit à l'autre, ils sombraient dans le silence, au-dessus de tasses vides.». Malgré bien des luttes, il s’accommodera de ce «naufrage» et cédera non sans voir l'«étroitesse de sa petite vie. » 

 

  Significativement, les deux personnages auront droit à des chapitres séparés pour leur disparition. Nedra passera un bel été avec Franca dans une petite maison louée à Amagansett avant de mourir à l'automne «comme si elle quittait un concert au milieu d'un de ses morceaux préférés, comme si elle abandonnait tout, une heure avant l'aube.(...)C'était comme si elle partait dans un pays,une chambre, un soir plus beau que les autres.» La mort est dominée ; la dimension sensible et spatiale se prolonge encore.

   Viri revient sur les lieux de son «bonheur». Le souvenir est douloureux (aucune trace de vie (sinon celle de l'allégorique tortue qui aurait dû servir de totem à la «vraie» vie) et le constat sombre: il a l'impression que tout est passé très vite et retourne à l'élément qu'il préférait, lui, le constructeur, l'eau (le roman commençait presque avec un de ses bains voluptueux). C'est avec (comme temps grammatical) le présent que le roman s'achève.

 

 


        ELLE & LUI (II)


  Grâce à Salter et à sa construction éclatée, nous avons suivi le périple des deux personnages.

  Nedra et Viri ont fait longtemps route ensemble. Respectant les nuances de ses deux héros, l’auteur met tout de même largement  en valeur l’arrachement volontaire de Nedra à un faux bonheur tandis qu’il insiste sur le manque d’énergie, d’égoïsme de Viri:l'architecte a préféré en toutes choses l’accommodement. Viri le constructeur a manqué d’audace dans sa vie comme dans son art. Il est resté le même et n’a fait que frôler le choix et l’option de son ex-femme:«chaque jour qui passait, éparpillé autour de lui, l’hébétait comme de l’alcool. Il n’avait rien accompli. Il avait sa petite vie-une vie sans grande valeur, à la différence d’autres qui, même à leur terme avaient vraiment représenté quelque chose. Si seulement j’avais eu du courage, pensa-t-il, si seulement j’avais eu confiance! Nous nous ménageons comme si c’était important et cela toujours aux dépens des autres. Nous nous économisons. Nous réussissons si les autres échouent, nous sommes sages si les autres sont insensés et nous continuons sans lâcher prise jusqu’à ce qu’il n’y ait plus personne.»(j'ai souligné). Ce n'est pas par hasard que Nedra parle d'inhibition et, d'ailleurs, dès la première partie, dans une soirée où avait paru Saul Bellow, Viri avait eu une tentation frivole qu'il avait (provisoirement) réprimée en raison d'une éducation dont nous ne saurons rien de précis.

 Au contraire, Nedra a franchi des étapes, est “passée par des stades inférieurs”, sa vie ayant “trouvé une FORME digne d’elle.”(j’ai souligné) Même dans la solitude, dans la maladie finale, «il lui arrivait d’être plus heureuse qu’elle ne l’avait jamais été et il semblait que ce bonheur ne lui était pas donné, mais qu’elle l’avait CRÉÉ elle-même, l’avait cherché sans même connaître sa nature, avait renoncé à tout ce qui était moins important-même des choses irremplaçables-pour l’atteindre.» (j’ai souligné). Une certitude est acquise, conquise, bien digne de Nedra: «elle avait perdu une conviction qu'elle avait crue éternelle:la saveur, l'exaltation des jours illuminés par l'amour étaient tout: « C'est une illusion» disait-elle.»
  Par timidité, Viri est soumis à l’alternance qui le condamne au surplace sous forme de répétition : “Il oscillait  entre les moments où, privé de force, de raison, de combativité, il se disait ah! si seulement je pouvais courir à la mort comme un fanatique, un croyant, en plein délire, hébété, de ce pas accéléré qui se hâte vers l’amour-et les heures calmes du début d’après-midi, où, assis quelque part, ouvrant son journal, il voyait les choses tout autrement.”


  Finalement, Nedra la dépensière (en tout) obtient un résultat paradoxal: “Une impression de riche moisson, d’abondance l’emplissait” confortée sur le tard par une sagesse qui mêle beaucoup de sources (orientale, grecque, tolstoïenne, loin des  emportements hippies de l'époque et annonçant les "accomplissements personnels" New Age plus bourgeois...) et que Viri, lecteur de Montaigne, aurait dû comprendre et pu, sinon vivre, du moins accompagner.



   Nora a joué sa vie (l'audace en est tout de même limitée) avec toujours moins de souci de représentation (elle cache encore certaines choses à ses filles). Plus que sa beauté qui frappait à la première rencontre, c'est son abandon nu qui séduit ceux qui la devinent.  

 

  On comprend la fascination qu’exerce l’acteur formateur Kasine sur Nedra qui pourtant ne pourra rejoindre sa troupe :«Son égocentrisme était si démesuré qu’il passait pour une absence d’ego, les deux choses se confondaient. Il était d’avantage une source d’énergie qu’un individu. Il obéissait aux lois de Newton, au plus grand des soleils.» 

 

  Light Years est un hymne au désir qui, débarrassé du remords, construit autant qu'il détruit quand il n'a pas peur de son alliée, la lucidité.


 

 

          UN PERSONNAGE IMPORTANT 

 

   Bien des plaisirs auront pour cadre la vaste maison de campagne au toit en ardoise épaisse, tournée vers le soleil jusqu’à midi et située au bord du fleuve. Au bout du roman, Viri se souvient de sa vie d’alors dont elle était le cadre, de cet après-midi qu’il rêvait éternel… Cette résidence remplie d’objets où quelques amis venaient boire et manger les abondants et savoureux repas pour lesquels officiait Nedra était le lieu des conversations «heureuses», des jeux d’enfants. Elle résuma longtemps l'impression de bonheur:elle possèdait en été son prolongement avec la location située vers la plage d’Amagansett. Mais peu à peu pour Nedra cet espace  représenta un enfermement. Malgré la complicité de tous, elle devenait une menace, un piège. Nedra la première voudra la vendre et quand, après maints épisodes, Viri (qui y souffrit beaucoup) en aura obtenu un bon prix, Nedra, fait étrange, en sera troublée.  Vers la fin de sa vie, très symboliquement, elle louera à Amagansett une ancienne dépendance de ferme, en fera son “ashram” où elle accueillera souvent Franca avec qui elle lira sa «bible», la biographie de Troyat qu’il consacra à Tolstoï...et verra enfin la ligne de son destin:«On aurait dit que tout ce qu'elle avait connu et lu, ses enfants, ses amis, les choses qui a un moment avient semblé disparates, opposées, s'apaisaient enfin, trouvaient leur place en elle.»(j'ai souligné) Elle est arrivée au bout du grand voyage et, sereine, elle attend la mort dans un espace qui sera bientôt la proie de la promotion immobilière (mais après elle, le déluge...). Pressentant ses derniers instants, elle pense ne pas revenir dans cette maison....Elle a raison. En tout cas, cette dépendance louée n’était pas un retour en arrière, une consolation de substitution. C’était un autre accomplissement à la voix mêlée de divin (sans origine connue) et d'épicurisme (assez plat, devenu base d'un catéchisme moderne de réalisation de soi:« jouis de tout, jette sur toute chose un long et dernier regard»).
   À l’opposé, nous aurons connu Nora (« Elle était assise là, seule, à la campagne. Dans le verger, il y avait des arbres, dans le placard, des verres et des assiettes propres. C'était une maison de pierre, elle durerait des siècles et, à l'intérieur, on trouvait les livres, les habits, les chambres ensoleillées et les tables nécessaires à la vie. Il y avait aussi une femme aux yeux encore clairs, à l'haleine fraïche. Elle était entourée de silence, d'air, du bruissement de l'herbe. Et désœuvrée.») mais on se souvient avant tout d’un de leurs amis, Peter le galeriste, amoureux de son confort et qui mourra de façon atroce (punitive?) : “ Il sourit à Nedra tel un curieux mannequin, rouge et pourrissant. Seule sa voix était restée la même, sa voix et son caractère, mais la structure qui les maintenait se désintégrait.Tout son ancien savoir, ses connaissances intimement liées-l’architecture jointe à la zoologie et à la mythologie perse, recettes pour préparer le lièvre, sa familiarité avec les peintres, les musées, les rivières noires de truites-, tout cela s’évanouirait quand les vastes cavités intérieures céderaient, quand l’heure finale venue, les pièces de sa vie s’effondreraient comme un immeuble en démolition. Son corps s’était retourné contre lui:l’harmonie qui y régnait autrefois avait disparu.»(j'ai souligné mais l'auteur aussi, un peu trop, d'une autre façon...)


  Deux êtres, à quelques kilomètres de distance, la même plage, le même soleil, l’été mais surtout l’été du désir assumé, comblé, libre. Une composition de temps.

 

  S'attaquer au temps et au bonheur dans un roman suppose  inconscience ou audace esthétique.


 

         «UN GRAND STYLISTE» (chœur unanime)

  Parlant parfois à la première personne du singulier ou du pluriel, s’adressant encore plus rarement à “vous”, le rôle du narrateur est assez classique. Sans en abuser, il est omniscient (passant aisément de l’un à l’autre et remontant même le passé des personnages secondaires) et omnipotent:il recopie des lettres de personnages, un extrait du journal de Franca, il délaisse bien des aspects (le sort des amants), en surligne d’autres, plie le récit à des montages parfois audacieux (la vie de famille, la vie amoureuse juxtaposées). Il guide, parfois sans légéreté, notre réception. Par exemple, on apprend vite que Viri souhaite connaître la célébrité (une information) mais on nous fait comprendre (par des indices patents) qu’il n’aura jamais le succès espéré malgré le soutien de Nedra. Une image (intégrée à un vaste ensemble qui encadre tout le roman) ne laisse pas de doute: «Il resterait là jusqu’à la fin, tel un grand bateau pourrissant sur une cale.» Il lui arrive de nous forcer la main et de préparer de très loin ses effets (Nedra cache sa vie à tous, elle déclare avoir tout fait, dès l'ouverture du roman; le père de Nedra fume beaucoup et,  le motif de l’illusion est formulé très tôt (I,4):«Et toute cette texture solidaire, entremêlée, est UNE ILLUSION. En réalité, il existe deux sortes de vie, selon la formule de Viri: celle que les gens croient que vous menez, et l'autre. Et c'est l'autre qui pose des problèmes, et que nous désirons ardemment voir.»(j'ai souligné)


  Le narrateur accompagne de façon variée les sensations, les sentiments, les réflexions de ses personnages. L’élément le plus voyant, le plus systématique tient justement dans l’emploi de la comparaison: seule Laura Kasichke peut prétendre y recourir autant. Dans la traduction, que de “comme, de “tels”,”de “aussi”, de “pareil à”, de “on aurait dit”, de “pareil à”, de “une sorte de” et bien d’autres! Rien que la première page (version française) en comporte six. Malgré quelques facilités (et quelques tentations allégoriques), elles sont le plus souvent recherchées et réussies (au sujet de Nora:« On devinait la vie dans laquelle elle s'était épanouie, sa gaieté, son insouciance;tout cela s'en allait comme le rembourrage d'une poupée de son.”) et, à force, constituent un beau système de référence qui définit finement l’univers dans lequel nous sommes plongés avec ses dominantes (la mort et ses victoires (usure, défiguration, destruction), le cosmos, les éléments (l'eau en premier lieu), le théâtre, quelques autres). 

  
  Plus délicate est l’écoute de la voix narrative:épouse-t-elle seulement (en la développant) le sentiment du personnage ou s’insinue-t-elle pour prendre des distances nécessaires à la compréhension de l’ensemble ou encore souhaite-t-elle glisser des réflexions plus générales? Tous les cas sont possibles: le narrateur n’hésite pas à prendre position en se cachant derrière un propos général:«elle était de ces femmes qui, lorsqu’on les aperçoit pour la première fois, transforment l’univers tout entier.», mais il est difficile dans certains cas d’attribuer les énoncés gnomiques qui ne manquent pas dans ce roman (et qui n’en constituent pas toujours la meilleure part…(«Quand la mort approche, elle presse le pas.»;«La femme qui nous bouleverse ne doit rien avoir de familier.»). Ne prenons que quelques exemples parmi une bonne centaine:
   «Pour Danny, il avait acheté un ours, un énorme ours à roulettes avec un collier et un petit anneau à l’épaule qui, lorsqu’on tirait dessus, faisait grogner l’animal(a). Quelle tête il avait!(b)Il était tous les ours à la fois, les ours de cirque, les ours qui volent du miel dans un arbre.(c)Le genre de cadeau que les enfants riches reçoivent et dédaignent dès le lendemain, le cadeau dont on se souvient toute la vie(d). Il avait coûté cinquante dollars (e).»
  Ici le narrateur est au début informatif et descriptif (a); il épouse en discours indirect libre et l’exclamation de l’enfant et celle du petit public de la famille (b), fait une remarque que le lecteur habitué à son style lui prêtera (c) et, avant de redevenir informatif (dollars(e)) avance une proposition générale à double détente supposant une vaste expérience (d).


  Plus loin le narrateur décrit Franca qui a changé; elle a vingt ans:
  «De longs cheveux bruns divisés par une raie au milieu et, comme c’est parfois le cas chez les femmes d’une grande beauté, certaines caractéristiques légèrement masculines. On est souvent étonné de voir une fille courir très vite, avec un dos aussi élancé que celui d’un valet de ferme ou des bras de garçon (a). Chez elle, c’étaient des sourcils très droits et foncés, des mains pareilles à celle de sa mère: longues, habiles, blanches. Elle avait un visage clair, on aurait presque pu dire radieux. Elle était différente. Elle souriait, se faisait des amis; le soir, elle disparaissait(b).Le sacré est toujours mystérieux (a).»

  Le narrateur passe d’une proposition générale cautionnée par un on indéfini que nous sommes priés de rejoindre (a) avant de définir la singularité de la jeune fille (et de préciser des éléments de sa mère (b)). Il finit sur une proposition décevante (a) fondée sur un mot aimé du narrateur pour son imprécision, même si le fil du sacré court dans le roman, surtout vers la fin.

 

  Il est aussi des affirmations parfois douteuses (sur les femmes en particulier) ou franchement banales comme dans ce passage où une antithèse facile autorise une affirmation médiocre:«C’était l’intelligence (6) de son visage qui les frappait, sa grâce. Son visage leur était familier, il appartenait à une femme qui avait tout: loisirs, amis; heures de la journée pareilles à un jeu de cartes. Dans ces mêmes rues, Viri marchait seul. L’ASCENSION DES UNS FAIT LA CHUTE DES AUTRES. Son esprit était encombré de détails, de rendez-vous; au soleil, sa peau paraissait sèche.»(j’ai souligné!)


 La mobilité des points de vue est souvent particulièrement complexe à suivre. Ainsi de la découverte d'André chez Jivan: « On aurait dit [de Jivan] un commerçant (7) qui a perdu une bonne affaire. Il avait quelque chose de résigné; physiquement, il était le même, mais il semblait avoir perdu son énergie. À côté de lui, concentré comme un étudiant en théologie, un acrobate (7 bis) - elle avait du mal à le décrire, elle aurait aimé pouvoir le contempler et mémoriser son visage-, était assis un homme de-elle essaya de deviner-trente-deux, trente-quatre ans? Leurs regards se croisèrent brièvement. Elle était belle avec son cou, sa large bouche, elle en était consciente comme on l'est de sa force.» Cette mobilité permet souvent de subtiles analyses comme dans un passage qui célèbre le zénith de l’existence de Nedra. Il s’agit du rapport du couple Troy à Nedra, leur amie: «(…) elle était très belle, ivre de vie, sentant la provocation à une lieue. Aussi bien le mari que la femme aimaient la voir, elle les excitait, ils pouvaient parler en sa présence; des sujets qui, sinon, auraient été passés sous silence, devenaient faciles à aborder; en même temps, le changement de cap de sa vie confirmait en quelque sorte la vertu de la leur. Elle vivait au-dessus de ses moyens spirituels, cela se lisait sur son visage, dans chacun de ses gestes; elle dépenserait tout. Ils lui étaient attachés comme on l’est à l’idée d’une existence bue à grands traits. Sa chute serait la victoire de leur bon sens, de leur raison.» Avec un tel paragraphe nous constatons l’effet de Nedra et, en même temps que la justesse de certains jugements, la mesquinerie de ceux à qui elle fait peur. L’excitation des Troy les libère, les rehausse à leurs propres yeux mais conforte leur conformisme.


     Toutefois la vraie signature stylistique de l’écrivain est ailleurs. Dès les premières phrases s’imposent systématiquement l’asyndète, la parataxe et un recours fréquent à la phrase nominale. Il n'invente rien, évidemment, la tradition est longue, mais isole ce qui correspond le mieux à sa conception du temps et de la mémoire et du présent caché dans le présent.
 Sans toujours aller dans cette direction ambitieuse, ces figures de style peuvent servir à des portraits rapides et cruels. Prenons un couple d'amis : «Toute leur vie apparaissait dans l'image qu'ils offraient en ce moment, lui immobile, le menton collé à la poitrine, tenant son verre vide; elle, la tête penchée, stérile, les mains serrées autour de ses jambes. Ils avaient des chats siamois, ils allaient dans des musées, à des vernissages; Rae était indiscutablement une femme passionnée; ils vivaient dans un grand appartement au cœur du Village.» (je souligne) L'asyndète ajoute à la dureté de cette image, hélas! inchangeable.

 

   Cependant c'est à l'expression du temps que concourt ce choix esthétique. Des exemples? « L'été, ils allaient à Amangasett. Des maisons de bois. Des journées bleues, si bleues. L'été est le midi des familles unies(8). C'est l'heure silencieuse, quand on n'entend que les cris des oiseaux de mer. Les volets sont fermés, les voix murmurent. De temps en temps, le tintement d'une fourchette.

   Journées pures et vides.» Dans la page suivante:«Le murmure des vagues durant les longs aprés-midi, les larges bandes d'écume brume, d'algues brassées par la tempête, les moules, les planches délavées.». Plus loin mais dans le même contexte :« La vie, c’est le temps qu’il fait, les repas. Des déjeuners sur une nappe à carreaux bleus où quelqu’un a renversé du sel. Une odeur de tabac. Du brie, des pommes jaunes, des couteaux à manche de bois.
   Des virées en villes, des virées quotidiennes. On dirait une fermière qui se rend au marché.» Au départ le propos semble général (en tout cas commun aux Beltrand et à leurs amis); ensuite, il s’applique à Nedra dont on rejoint la passion de la préparation des repas.

 

  Cette pratique stylistique est décisive (9): le discontinu du temps se conjugue au discontinu des notations mais, paradoxalement, pour constituer un ensemble étale et homogène qui explique une déclaration de Nedra que nous avons déjà rencontrée et qui prend tout son sens. « Elle n’arrivait même pas à se rappeler-elle ne tenait pas de journal- ce qu’elle avait dit à Jivan le jour de leur premier déjeuner. Elle ne souvenait que de la lumière du soleil qui la rendait amoureuse, de la certitude qu'elle ressentait, du restaurant qui se vidait pendant qu'ils parlaient. Le reste était érodé, n'existait plus.(je souligne)

 
    Dans le cours de la narration quelques éléments apparemment modestes résisteront à l’érosion tandis que l’œuvre de mort emportera tout ce qui semblait solide et essentiel.

 

  L’asyndète et la parataxe servent parfaitement l’esthétique pointilliste de Salter qui restitue une unité supérieure, une agrégation de modestes éléments qui conservent la pointe de chacun de ses constituants. Dire encore l’été à Amagansett ?
  «Le vent soufflait de la terre. Les vagues semblaient déferler en silence. Des journées entières sur la plage. Ils rentraient en fin d’après-midi, quand les vastes étendues d’eau brillaient sous un soleil tiédi. Des déjeuners qui les abritaient comme une tente. Sous un grand parapluie, Nedra disposait du poulet, des œufs, des endives, des tomates, du pâté, du fromage, du pain, des concombres, du beurre et du vin.(10)Ou bien, ils mangeaient à une table, dans le jardin, avec la mer au loin, les arbres verts, des voix en provenance de la maison voisine. Ciel blanc, silence, arôme de cigares.»  L’effet est renforcé par l’itératif. La chute (Ciel blanc, silence, arôme de cigares.») est presque la clé de voûte de son art. Des riens, épars, enveloppent tout, s'interposent partout. Plus importantes que le dessin (même pointillé), demeurent quelques touches.


  Salter aime isoler un instant, un instant d'instants, un événement qui n'est en rien un événement (« C’était ce moment tranquille, paresseux, déliquescent de la mi-journée: deux heures et demie ou trois heures; la fumée de cigarette invisible était mêlée à l’air, le zeste de citron posé à côté des tasses vides; le flot de la circulation passait sur l’avenue, silencieux, comme mort; des femmes d’une trentaine d’années bavardaient.») et lui rendre et son épaisseur invisible et sa densité transparente. Restituant comme lui le temps sensible, il agit à l'opposé de Proust en ne s'attardant pas à raconter longuement (génialement) le plaisir du présent ou celui de la remémoration:il dit un être, là, à peine présent, traversé d'imperceptibles ineffaçables.

 

   

 

         Finissons sur un point de dentelle salterienne.


  Au bout de seulement quelques pages, le lecteur n’est pas surpris par le travail sur l’adjectif qu’il rencontrera fréquemment: «La neige crisse sous les pas avec un bruit soyeux, mélancolique.». En revanche, Salter, ici et là, place d’étonnantes phrases. Par exemple en parlant d’Eve: «Elle était pâle, élégante, négligée.» Cette phrase fait tenir ensemble des éléments qui pourraient se contredire et, en très peu de mots en tout cas, offre un aperçu marquant du personnage. Et nous touchons l’ambition artistique de Salter mise au service d’une pensée qui ne cherche pas à s’affirmer mais seulement à se faire sentir en particulier par l’action de la juxtaposition qui peut diviser ou conjuguer. Tout le livre est ainsi parsemé de notations rares qui disent de façon serrée la division et la contradiction interne de tout et pas uniquement au plan psychologique. Cette juxtaposition a des valeurs différentes selon le moment. Dans la même soirée littéraire voici Arnaud :« C’était un homme fuyant, rusé, maladroit.» Plus loin, il sera dit «affectueux, irrévérencieux.» Ou encore «extravagant, serein»; Nedra sera à un autre moment «fatiguée, comblée». Leur amie Rae est capable d’«un sourire bref, affectueux, malsain». Les adjectifs se complètent, se heurtent, empiètent l’un sur l’autre, télescopent deux qualités. Ce peut être aussi, rappelons-le, deux substantifs, presque à l’ouverture du roman:«elle avait une fossette au menton, nette et ronde comme l’impact d’une petite balle. Une marque d’intelligence, de nudité qu’elle portait comme un bijou.» (j’ai souligné)
 Le procédé affecte les descriptions qui nous ont déjà retenus:«Les femmes apportèrent la nourriture dehors et dressèrent une table. Il y avait du vin et une bouteille de Moët et Chandon. L’après-midi était doux, spacieux. Une légère brise emportait les voix, et le mystère planait sur les quelques mètres qui les séparaient, on voyait les conversations sans entendre les paroles.»(j'ai souligné) Si la coordination domine dans cet extrait, une phrase isolée dit ce qui compte:le moment (l’après-midi, dans une durée imprécise) touche les corps (doux) et se traduit en terme d’espace (spacieux, sensation plus que visuelle). La sensation implique tous ces éléments qui se conjuguent dans la juxtaposition et on comprend ici (mais la portée est plus vaste) qu’il faut deviner ce qui s’insinue entre les qualités décrites ou nommées.  L'intersticiel comme  le global.
  À un moment douloureux pour Viri, l’après-Nedra, il dialogue avec sa fille:«Ils parlèrent de la journée qui s’ouvrait à eux comme s’ils n’avaient que le bonheur en commun. L’heure paisible, la pièce confortable, la mort.»(je souligne) On peut regretter que Salter juge nécessaire d’expliquer le contexte de cette phrase («Car en fait, chaque assiette, objet, ustensile, coupe illustrait ce qui n'existait plus; c'était des fragments charriés par le passé, les tessons d'une époque révolue.») mais on saisit surtout la compossibilité d’éléments en principe peu compatibles.


 

 

  On comprend mal la lenteur du succès de ce roman voulu d’emblée classique (11):à la fois voué à la litote, au non-dit, fluide et discontinu, riche en dialogues très réuss

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24 octobre 2014 5 24 /10 /octobre /2014 10:05


   «La cocaïne est une valeur refuge. La cocaïne est un bien anticyclique.... La cocaïne est le bien qui ne craint ni l'épuisement des ressources ni l'inflation.» (page 99)

 

    «Je voudrais crier haut et fort, afin que ça se sache et qu'on essaie d'en prévoir les conséquences.» (page 303)

 

         

                                                                         ∇∆∇


        Voici un livre qui vous vient avec une couverture particulièrement éloquente:sur un fond de nuit, de la poudre blanche  explose comme une étoile de mort. Vous entrez dans une cosmogonie particulière.

 

     On connaît Roberto Saviano pour son célèbre livre Gomorra qui lui vaut de vivre encore caché et protégé par des gardes du corps. Huit ans après, avec EXTRA PURE, il s’attaque à des pieuvres encore plus grandes, encore plus redoutables, celles qui comptent dans le trafic de cocaïne sur tous les continents.

  La coke, la drogue de la modernité qui aurait pour les clients un immense avantage sur les autres, celui de se sentir omnipotent sans avoir l’impression d’être drogué….


  Ce «voyage dans l'économie de la cocaïne» est construit sur l’alternance de deux types de partie:la première (avec comme marqueur un #) est une suite de courts chapitres consacrés par exemple à une méditation haletante sur l’effet de la coke, sur les mots pour la nommer (#4), sur l’incapacité qu’il y a à calculer ce qui est écoulé, sur la façon de commander un gramme en plein cœur du capitalisme londonien...; la seconde est une série de bilans de l’état des forces des narco-trafiquants qui ont le pouvoir dans le monde.


   Un choix désoriente un peu:voulant coller à l’actualité tout en faisant un historique des trois dernières décennies, Saviano part de ce qu’il appelle le Big Bang qui est plutôt la fin d’une longue transformation qu’il racontera en remontant dans le temps (la Colombie, la Calabre, la Russie d'après 89).

  Quelques axes s’imposent dans ce livre qui souhaite témoigner de la “rationalité du mal” et où le TU à beaucoup de référents:              

 

                                                                               •l’enquête journalistique

 C’est la partie la plus nourrie qui offre à la fois des repères spatio-temporels, des masses d’informations précises et quelques «success stories» qui viennent illustrer des cas méritant d’être connus.

  Saviano est soucieux d'exactitude dans les informations sur la drogue elle-même (les lieux d’exploitation, le travail des sols, les variétés (de la pire à la plus courue)), sur ses tarifs ici et là, sur ses effets à court et long termes. Il décrit (de façon trop éparpillée mais détaillée) toutes les étapes de la production, du transport (tout est possible (mêmes les voiliers, les sous-marins)) et les contenants utilisés pour les pains de coke (ainsi que leurs sigles) sont examinés dans un long inventaire (le poulet rôti, le marbre, le thon, les bananes, les requins, les fleurs de la Saint-Valentin, des portes, des couches-culottes... tant d'autres!) qui prouve que, là au moins, l’imagination est au pouvoir; il raconte les alliances (fragiles, provisoires, un rapport de force contenant en germe des éliminations toujours prévisibles), les secrets de la diffusion et ses différents relais (une psycho-sociologie du dealer est esquissée comme sont rappelées les règles auxquelles il doit strictement se soumettre).


   On est médusé par les principes d’organisation,
parfois archaïques il est vrai dans certaines régions mais  généralement engagés vers toujours plus de modernisme. Le sous-titre du livre est judicieux (l'économie de la cocaïne) car on se trouve souvent devant un organigramme minutieux quoique visible nulle part, avec les paysans exploités et terrorisés, les recruteurs de mulets (volontaires ou pas), les chimistes (les Français semblent appréciés), les logisticiens, les ambassadeurs-recruteurs-incitateurs, les négociateurs (de la blanche contre de l’héroïne ou pour acheter des armes etc.), des hommes de main, des polices privées aux multiples tâches, parfois un ensemble militaire (caché ou non sous le titre trompeur de guérilla) dont la violence donne la nausée au lecteur. Parler de terrorisme n'est pas exagéré.
  On reconnaît dans ces éléments une ensemble de multinationales du toxique qui tendent à s’aligner sur les structures d’État (il s'agit  même parfois d'un état dans l’état voire d'un état remplaçant un état faible) et sur les techniques du business. Les techniques de la com’ se servent de youtube sans scrupules….


  Dans cette chaîne de commandement,
au même titre que celui de logisticien (au travail si complexe et si long qu'il reçoit une paye digne de riches professions libérales), un  rôle est devenu majeur: celui d’investigateur pour le blanchiment d’argent. Il y faut des compétences, des connaissances, des intuitions, de l’entregent:la tâche est souvent facilitée par l’achat de banques elles-mêmes qui sont ainsi à même d’œuvrer plus facilement. Mais tout peut servir : les banques très connues (américaines, anglaises, suisses), la vente des chevaux, le commerce de l’art, le sport, les jeux, le bois et même les pompes funèbres (spécialité russe). L'expérience impose une rude leçon:la peine qui sanctionne une banque aveugle à dessein est toujours (largement) inférieure aux gains....

 

   Il faut le concéder: emporté dans ce maelström de chiffres (sommes d’argent, nombres de morts, statistiques, pourcentages), le lecteur est comme un boxeur groggy et il a du mal à rester les yeux ouverts et l’esprit disponible. Même si tout est vrai, même si le nombre a valeur de preuve, les chiffres, à force, se banalisent.

   Nous le disions d'emblée: la volonté de marquer les étapes dans l’évolution des méthodes mais surtout des prises de pouvoir a donné lieu à une construction un peu déroutante:plus on avance dans le livre, plus on s'éloigne des lieux les mieux connus ou les plus fréquentés par l’auteur. Et en passant du Mexique à la Colombie nous remontons dans le temps. Saviano voulait commencer en frappant fort si bien que l’urgence (qui n’est pas un principe de l’historien) l'entraîne à des raccords un peu discutables. 

 

 


   Il reste que malgré des récits souvent redondants, la géo-politique de la drogue est assez bien rendue et on lui est reconnaissant de  pointer les séquences majeures, les radicalisations d’un univers en perpétuelle adaptation.

 

  Même dans un ordre discutable, il cerne parfaitement «l'âge d'or» de la Colombie qu’il appelle la matrice de notre nouveau siècle (il se livre à une lecture "marxiste" un peu sommaire), il s’applique à définir l’originalité (dans le trafic, dans la violence et dans le mode de vie des chefs) de chacun des pôles dominants du trafic (les Calabrais, les Russes), indique (rapidement) quel avenir attend  l’Afrique et insiste beaucoup sur ce qu’il appelle emphatiquement le Big Bang, le triomphe relativement récent des gangs mexicains. Avec eux la cocaïne est entrée dans la modernité et nous voyons se dessiner en peu de temps de nouvelles méthodes, de nouvelles alliances et une expansion qu'on comprend inarrêtable.

                                     • un lanceur d’alerte

   Les limites de son entreprise s’expliquent sans doute par sa situation et par son ambition première:devant l’écho réduit donné par d’autres journalistes au moment des arrestations (ou, à l’inverse,  devant l’écho exagéré (le sensationnel) transmis de façon éphémère), devant l’ignorance entretenue du public (luttant contre les stéréotypes (Le Mexicain, le Russe…) il lui arrive d’y céder aussi), face à la lenteur de la justice ou à la surdité, l’incompréhension, l’amateurisme ou les calculs des politiques, il a choisi de crier fort pour faire savoir ce que signifient ces trafics et combien le blanchiment joue déjà un rôle de poids dans l’économie mondiale comme il l’affirme avec le renflouement de grandes banques anglaises, américaines lors de la crise de 2008.


Si l’un des TU de ce livre consiste à nous tirer fortement par la manche, un autre est plus personnel.

                                  • une dimension autobiographique

  Par à-coups, Saviano qui se dit l’homme des égouts de la planète se livre un peu au lecteur. Il parle de ce qui lui manque, de l’époque où il était libre, en particulier de la mer associée souvent à l’enfance et à la ville
, Naples, qui le rejette désormais farouchement en lui disant que «c’est bien fait pour lui», «qu’il a tout ce qu’il mérite», «qu’il n’avait qu’à pas commencer avec GOMORRA».


  Il veut
moins expliquer ce qu’est devenue sa vie au quotidien que  rendre au mieux l’obsession qui le fait courir:il renvoie au capitaine Achab et évoque comment par projection mimétique sur de grands et petits trafiquants il a acquis le don de seconde vue (au risque de perdre de vue tout ce qui n'est pas le monde de la drogue). Il reconnaît qu’il se consume de l’intérieur et que ce qui le pousse dans les cercles de l'enfer c’est la volonté folle de comprendre (1) qui tourne à la dépendance et ressemble à une fuite en avant. Il voudrait rencontrer en prison tel grand magnat de la drogue pour l’interroger, pour entrer dans la médiocrité assassine de certains ou, pour d’autres, dans leur réelle intelligence (cruelle) des situations.


   Pour parler de sa quête, il recourt aux cas d’autres enquêteurs (tués ou sombrant dans la drogue ou l’alcool et qui sont un peu ses doubles) et surtout à l’image (facile) de l’addiction:les histoires se ressemblent mais les détails sont toujours singuliers et il les collige de façon frénétique, jusqu’à l'écœurement. Les récits de drogue seraient sa drogue. Il en veut toujours plus, il souhaite les raconter. Il serait devenu un «monstre» seulement réactif à toutes les données de la cocaïne et seulement à elles (pour lui, tout devient signal, signe, flux lisibles) et, pire peut-être, soupçonneux de tous et chacun. Un paranoïaque entouré seulement d’ennemis et de parasites (2) qui n’a plus d’estime pour lui-même tout en voyant qu’il ne lui était pas possible d’emprunter un autre chemin.

 

Avant de se déclarer nettement, son plus grand regret affleure à tous les chapitres.

                                             •Être écrivain


                    «Et si j'avais fait autrement? Si j'avais choisi une route plus droite, celle de l'art. La vie d'un écrivain, par exemple, que certains définiraient pur, avec ses névroses, ses angoisses, sa normalité. Raconter des histoires inspirées. Se passionner pour l'écriture, la narration. Je n'en ai pas été capable. La vie qui m'est échue est une vie de fuyard, de coureur d'histoires, de multiplicateurs de récits.» (3)


   Certains de ses chapitres (#coke), quelques-unes de ses images indiquent un talent qui se trouve bridé par le caractère hybride de sa tentative. Emporté par une conviction qu’il veut absolument faire  partager, écartelé entre les synthèses superficielles mais efficaces et les portraits répétitifs mais surprenants par quelques détails, il laisse le lecteur insatisfait. Dans ce livre, il y a bien une cinquantaine de destins (parrains connus (le Russe surnommé Brainy Don mérite, hélas! de le devenir)), marchands, bimbo colombienne, conférencière anti-drogue dont le mari est un spécialiste du blanchiment, brokers, Maria, conseillère d’investissement surdouée qui travaille pour un cartel  mais en réalité pour
la DEA (l’anti-drogue américain), dealers, victimes) qui, chacun, aurait donné lieu à un roman. On sait ce qu’un le Carré (un exemple parmi cinquante) a déjà fait dans ce domaine et on devine ce qu’il en aurait fait. À trop vouloir faire autorité (ce que certains désormais lui contestent), il délaisse trop la forme.

 

 

 

 

  EXTRA PURE n’est ni un rapport de l’ONU ou de la Commission européenne sur la drogue; ce n’est pas une analyse complète de ses effets économique, politique, idéologique; ce n’est pas un roman qui condenserait avec art ce qui est ici suite impressionnante de chiffres et de portraits. C’est, porté par un homme courageux, un document sur l’imagination perverse des hommes et un appel à une prise de conscience. C'est déjà beaucoup.

 

 

Rossini, le 28 octobre 2014

 

 

NOTES

 

(1)«Se plonger dans les histoires de drogue est l'unique point de vue qui m'ait permis de comprendre vraiment les choses

 

(2)À la fin du volume, la longue liste des remerciements prouve qu’il a des rémissions, heureusement.

 

 

(3)On voit combien sa conception de la littérature est datée et réduite. Mais, après tout, qu'importe?

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17 octobre 2014 5 17 /10 /octobre /2014 08:37


« À New York, tout le monde cherche quelque chose. Et de temps à autre, quelqu'un trouve.» (page 15)

 

 

           Auteur d’un nombre incroyablement élevé de livres policiers (souvent signés de noms d’emprunt) et écrivain adoré des cinéastes amateurs de bons scénérios, Donald Westlake (1933 /2008) a encore aujourd’hui des admirateurs qui mettent très haut dans son œuvre ces AZTÈQUES DANSANTS qui procurent bien des joies au lecteur pourtant partagé entre une lecture sprintée qui veut savoir à tout prix comment se finit cette folle aventure et une lecture patiente qui veut prendre le temps de savourer les remarques originales comme les formules amusantes  du narrateur (1).

 

  Condition pas totalement impérative:savoir danser le Hustle (aux figures assez peu aztèques) peut rendre bien des services à qui découvre le texte....




Une ville 

 

  Voulez-vous connaître la New York des années soixante-soixante dix, un peu après la (lente) construction de l’aéroport Kennedy? Voulez-vous traverser ses quartiers avec comme guide un spectateur narquois et fin connaisseur qui précise que les États-unis commencent vraiment bien au-delà avant de s'achever assez loin de la côte ouest? Westlake (son enfance se passa à Brooklyn) est votre homme, et ce, dès les ouvertures magnifiques de chaque grande partie qui montrent en une longue suite de phrases construites sur le même modèle que dans cette ville tout le monde cherche quelque chose et veut aller quelque part tout en désirant devenir quelqu’un.

 

  Nous traversons la cité dans tous les sens, découvrons les joies de l’automobile à Manhattan (les projets de Norman Mailer et de Robert Moses sont rappelés):on constate que New York est surtout une ville de quartiers que le narrateur compare chacun à une pièce dans une grande maison (avec un oubli significatif). Même si personne ne se dit New Yorkais, nous en voyons beaucoup travailler et, par exemple, nous partageons les difficultés des taxis (et de leurs clients), d’un marchand de piscines aux petits enfants d’émigrés ou le dur métier de lecteur chez un éditeur débutant. L’initiative est un des moteurs de la ville mais l’arnaque y tient une place au moins égale. En cours de récit de solides aperçus sociologiques sont livrés avec une grande finesse et donc, sans peser. 


  En contrechamp puisque le point de départ de l’affaire est situé dans le Descalzo “posé comme une selle sur l’échine de la Cordillère des Andes”, entre Bolivie et Pérou, nous rejoindrons souvent cette belle contrée et les concepteurs d’un plan qui lancera sur les routes une cohorte de New Yorkais bien différents les uns des autres mais poussés par le même intérêt.

 

 

Une intrigue éclatée et rebondissante 


Comme chaque matin, Jerry Manelli, arnaqueur inventif  reconverti dans la livraison (illégale) vint avec son break prendre à JFK une livraison en provenance de Caracas:Jerry traite surtout les colis et les caisses dont les expéditeurs sont soucieux d’éviter la douane. Las! (c’est la chiquenaude du roman) pour une erreur de lettre (A), la livraison a été manquée:la substitution sera riche en contrecoups....


La bonne caisse devait envelopper une statuette enlevée à Quetschyl, capitale du célèbre Descalzo, dictature typique de l’époque largement protégée par l’armée américaine et dont le musée s’honore d’une “immense collection d’objets d’art pre-colombien” et principalement d’une statuette dite le Prêtre Aztèque Dansant. Trois hommes (le directeur du musée, un gardien, un sculpteur) de ce petit pays tyranniquement paisible avaient conçu un plan ingénieux à long terme:pendant que l’Aztèque Dansant (2) était chez José Caracha (3), le sculpteur qui doit faire les reproductions expédiées dans le monde entier qui améliorent les devises du pays, ils se demandèrent s’il n’était pas possible d’envoyer la vraie statue estimée à un million de dollars au milieu d’autres moins authentiques et qui cacheraient ainsi le marchandage juteux avec d’avides commanditaires New Yorkais. Le musée de Quetschyl se retrouvant avec un faux que jamais personne ne découvrirait....
  La méprise sur la lettre A aura rapidement donc de fâcheuses conséquences: surtout que la tâche de ceux qui voulurent récupérer la vraie statuette fut compliquée par un hasard malheureux. L’homme qui reçut la livraison (Oscar Russell Green), un militant de la cause noire qui devait dissoudre son association dont la mission était terminée, eut l’idée généreuse de distribuer en guise d’adieu
et de remerciement une des statuettes à chacun des seize membres  de son groupe associatif....En quelque sorte de les "oscariser".


   S’engagent alors des poursuites keatonniennes (tous les moyens de transport sont mis à contribution (un avion sera détourné)) qui donnent lieu à un carnaval de mouvements browniens qui ont des intertitres faisant songer au muet: tout le monde court après les statuettes disséminées, tout le monde court après tout le monde;les inductions justes ou fantaisistes se multiplient, des groupes se forment, d’autres se défont, d’autres se tolèrent par intérêt, quelques-uns se croisent, des poursuivants passent après d’autres qui ont déjà fait le test qui consiste à briser la statuette découverte pour savoir si c’est l’originale ou non. Nous faisons connaissance avec un grand nombre de personnages et la savoureuse et elliptique didascalie présente au début du roman (comme dans les pièces de théâtre) est plus qu’indispensable surtout quand dans le même paragraphe vous avez affaire à Wally, Vilie et Willie !!


  Le lecteur qui accompagne les chasseurs d’Aztèque Assis slalome dans Manhattan, dans le Bronx ou dans Harlem, saute par les fenêtres, s’introduit par les toits (le passage le plus commun mais le plus pratique étant l’échelle d’incendie), voit des habits passer par la fenêtre, fraternise avec Hamlet et Ophélie, deux danois, séjourne un temps à
Long Island, sur Bouchon Flottant II, le bateau de Ben Cohen, accompagne Malfaisante White dans une morgue (elle sera sauvée de peu du suicide), suit des yeux le mémorable enterrement  (gospel à l’aller et frénétique jazz au retour) d’un grand magnat de la pègre (quelle fête! Que de Cadillac! Que de sosies de vedettes dûment tarifés pour distraire invités et passants (4)).

  Tout est occasion de négociations, d’insultes, de coups, de heurts, de passages prolongés dans des armoires ou dans des pièces fermées à double tour. Apparaissent aussi des tensions dans les couples, des menaces entre escrocs, des ruptures dans les amitiés mais d’autres couples naissent, d’autres relations s’élaborent, une vieille femme est même adoptée pour son bon comportement.....

 

  Cet Aztèque Dansant a bien des pouvoirs, même quand il est pourchassé en plusieurs exemplaires: des personnages connaissent à son contact (contrarié et lointain) des évolutions qui sont souvent des libérations et des découvertes d’eux-mêmes. C’est particulièrement vrai pour Walli (très provisoirement, grand bien lui fera), pour Mel, pour Bobbi Harwood (elle quitte son professeur de mari, insupportable jaloux sardonique) et Jerry qui voit grandir peu à peu sa connaissance de NYC et surtout s'élargir sa conception de la vie. Cette farandole dans la Grosse Pomme et sur l'autoroute menant vers Oil City en Pennsylvanie permet le triomphe du moins libre d’entre tous mais  surtout la libération des plus vivants et des plus ingénieux d’entre eux. On ne dira rien de la soudaine découverte de la sexualité (longtemps attendue et faussement remplacée avec une pratique narcissique du Hustle) par la sublime Felicity Tower enfin digne de son beau prénom.


  Point de vue omniscient

 

  Tel est l'intertitre d'un chapitre consacré aux cercles inquiétants d’un faucon surveillant un beau lapin grassouillet. L’expression convient surtout au meneur de cette revue dansante, à ce narrateur qui en sait plus que les personnages (il devine quand Wally se ment à lui-même), à ce drône sympathique (parfois partial) qui vous interpelle parfois, adapte son registre de langue à celui de ses personnages, s’introduit partout et dans toutes les consciences, traverse les murs, file facilement d’un décor à l’autre, franchit des kilomètres à la seconde avec des raccords pour le moins audacieux:on ne peut qu’admirer la mécanique de précision qui ferait pâlir un horloger suisse, que rester ébahi devant ses montages parallèles ou alternés, ses récits serpentins qui finissent par se mordre la queue avant de repartir pour un tour de manège. Conscient que suivre une vingtaine de personnages qui courent dans tous les sens (dans cette affaire, il vaut mieux rester chez soi - du moins pour gagner la statuette), ce narrateur nous livre régulièrement des bilans provisoires qui permettent de bien savoir où on en est, mieux que les héros de l'aventure....

  Ce narrateur
virtuose dans la construction et l'effet avalanche ne déteste pas les références culturelles qu'il introduit aux moments les plus inattendus (Simenon, E.Wharton, H.James, Maupassant, Giulietta Massina) et, à la lecture d'un contrat entre truands, on mesure ses qualités dans le pastiche....



  Mieux encore, il sait glisser des remarques très personnelles sur le rapport à l’autorité, sur les fleuves dans les grandes villes,
sur le Temps et on retient forcément sa belle méditation sur la vieillesse et les perdants. On trouve même un peu de philosophie esthétique:ainsi, quand Malfaisante White comprend que son ami possède une maîtresse, elle entre dans un scénario qui rappelle Simenon qu’elle n’a pourtant pas lu ce qui donne cette question surprenante dans le contexte d'une morgue et avec un personnage au bord du suicide : “Était-ce la vie qui imitait l’art ou bien l’art qui imitait la vie?”…..Il aime encore nous gratifier de typologies solides: par exemple sa distinction entre les trois types de gueule de bois mériterait au moins un accessit au Nobel de médecine.


 

Un festival comique

 Ces AZTÈQUES DANSANTS illustrent toutes les formes comiques imaginables. Rarement les plaisirs de la répétition, de la multiplication, du crescendo ont été à ce point développés. Parti d’un pays d’opérette, le polar avec détournement d'avion croise le vaudeville qui fait bon ménage avec les slapsticks de la grande époque. Chaque épisode est un morceau d’anthologie et avec le nombre de participants à ce jeu de l'oie en plein New York on devine qu'il en garantit une quantité impressionnante. Les portraits
qu’on ne verra dans aucun musée succèdent à des situations bouffonnes qui engendrent des dialogues souvent pleins d’esprit et des interventions de narrateur qui aime la satire (il est rarement dur avec ses personnages mais son évocation du grand patricien Van Dinast (!) est sévère) autant que l’auto-dérision et le clin d’œil complice. Jouant avec les stéréotypes, ce narrateur fait sans doute plus que d’autres et, sans sermon, contre le racisme.



 On ne peut que saluer enfin son sens des objets qui reprennent leur liberté, son art du détail (inoubliable peignoir jeté par la fenêtre) et du geste saisi au vol et son invention dans les formules («Il ressemblait à une parodie de la Statue de la Liberté par Dada»), avec une mention spéciale pour le paragraphe méditant sur la place de la sexualité dans les romans en général.


 

 

 

     Impossible de ne pas se jeter dans cette course pleine d'invention où le cocasse le dispute au loufoque et où l'amour de la vie ne laisse pas indifférent aux tragédies anonymes comme dans ce dialogue entre un inconnu et Jerry qui appelle au hasard des personnes qui pourraient correspondre à celles qui détiennent un Aztèque Dansant:

 

«Allô?

-Allô! Est-ce que Bobbi est là?

-Écoutez. Ça vous ennuie si je vous dis quelque chose?

-Quoi?

-Plus personne ne m'appelle. Et je sais pourquoi. Mais j'en veux à personne, c'est moi le seul responsable. Je suis trop entreprenant, c'est ça le problème. Je fais peur aux autres. Mais je me sens si seul, si affreusement seul, ce sentiment de déprime, cette grisaille... Vous savez que je ne me suis pas rasé depuis trois jours? J'ai peur d'approcher du rasoir. Et de la fenêtre aussi. Je me dirigeais vers la fenêtre quand le téléphone a sonné.Personne ne veut de moi, voilà ce que j'étais en train de me dire, tout le monde s'en fout,personne ne remarquera que j'ai disparu. Mais le téléphone a sonné, et je me suis dit, peut-être. Peut-être que quelqu'un s'intéresse à moi finalement, peut-être qu'il reste une lueur d'espoir...

-Désolé, je me suis trompé de numéro.»

 

 

 

Rossini, le 20 octobre 2014

 

 

NOTES

 

(1) Michel Deville adapta au cinéma ce roman sous le titre, LA DIVINE POURSUITE.

 

(2) «Mesurant environ trente-cinq centimètres de haut, c'était la représentation très compliquée d'un homme dans une pose très inhabituelle:les genoux légèrement fléchis, la main gauche posée sur le genou gauche, le pied droit décollé du socle sur lequel se dressait la statuette, et le bras replié en travers de la poitrine. L'homme était nu, à l'exception des bracelets de plumes qui enserraient ses chevilles et du masque à l'expression maléfique qui couvrait son visage. Sur le masque brillaient deux yeux verts percés en vrille.

-Il est vraiment laid commenta Pedro.

-La laideur ne compte pas avec les antiquités, expliqua José.»
 

 

(3)On mesure la stricte authenticité de ce nom.

 

 

(4)Ayant peur de déplaire au commanditaire, le maître de cérémonie laissa toute liberté au fleuriste qui songea à utiliser son stock:ce qui donna des couronnes un peu étranges pour un enterrement avec des mots comme FÉLICITATIONS, MAZEL TOV ou même BON VOYAGE...Et retarda nombre de baptêmes et de mariages...

 

 

 


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28 septembre 2014 7 28 /09 /septembre /2014 07:12

 

 

 

      «C’est du code, rien d’autre (it’s code

                                    •••


  «(…)-on se voit soudain refusé le confort du zéro absolu.(-suddenly denied the comfort of absolute zero»

 

                                    •••


    «(…) et tout message est corrompu, fragmenté, perdu (and any message is corrupted,fragmented, lost).»
                                    •••

 

 

   «Un amas d'ordures, avec une structure (A dump with structure

 

                                    •••

 

 

  «Est-ce que quelqu'un a droit à un bonus de vie? Quelqu'un a-t-il seulement droit à celle-ci? (...) Supposons que tout ne soit qu'affaire de perte, et non pas de gain. Qu'a-t-elle perdu? Maxine? Hello? Pour formuler la question autrement, qu'essaye-t-elle de perdre? (Does anybody get extra lives? (...) Does anybody even get this one? (...)Suppose it's all about losing, not finding. What has she lost? Maxine? Hello?Tu put it in another way what's she trying to lose

 

                                     •••

 

"«What's known as bleeding-edge technology" sez Lucas (...)»

 

                                    

                                     ▲▼

 

 

                Il y a plusieurs Pynchon en Pynchon. Dans Fonds perdus c’est le Pynchon qui se saisit d’un moment de l’histoire récente (nous sommes loin de Mason & Dixon):du printemps de 2001 à celui de 2002 quand à New York éclosent les poiriers de Chine, un an après l’éclatement de la bulle internet 2001 (ne font alors des bénéfices  que ceux qui travaillent sur la sécurisation). Un Pynchon très oral avec paranoïa rampante puis galopante et avec une intrigue plutôt linéaire (non sans accumulation de rebondissements et linéaire... avec méandres).
  Le cadre culturel est plus ample. Quatre époques interfèrent: les années 50 (l’après-guerre, Eisenhower, la guerre froide), la libération hippie, la séquence yuppie avec reagunisation et busherie première jusqu’à l’éclatement de la bulle (Clinton est curieusement absent...) et, enfin, cette année 2001. Sans oublier, en creux, les premières années de ce nouveau siècle.


  Début des années 2000:le téléphone cellulaire s’impose doucement, on s’initie à Excell, grâce à Cybiko on peut s’envoyer de petits messages jusqu’à 200, 300 mètres...on met le karma à toutes les sauces, on dit genre à chaque phrase….


 

  L’enjeu fondamental de ce livre? Le vrai gain est-il devenu la perte ? Mais même la perte est-elle rendue impossible? Y a-t-il une touche escape dans un monde colonisé de part en part?
 
 

 

      Si, comme nous, vous entrez dans cet univers sans connaître le moindre recoin de New York ni le vocabulaire des nerds ou toute la melting pop des soixante dernières années du XXIème siècle; si vous n’avez pas des centaines d’heures de libre devant vous, si vous ne savez rien du basket maya ou de la métaphysique cyberpunk, si vous avez besoin d’un guide quand on vous dit  Yupper West Side, si vous ignorez qui est Ruth Westheimer ou Robert Moses, ou ce qu’on appelle (fautivement) un Mannlicher-Carcano (malgré le crime de Dallas) ou (malgré Bond) le Walther PPK ou encore la classification GS-1800 pour le gouvernement des E.U, si vous n’avez jamais vu la sitcom Kenan & Kel 318, si vous êtes trop jeune ou trop vieux pour avoir été victime de Comet Cursor ...vous  n’avez pas à céder au découragement devant l'un des plus (apparemment) accessibles Pynchon et vous devez cliquer sur les épisodes de ce roman hybride qui joue avec les limites des genres (leurs codes saturés) et mêle la tradition du roman satirique à l’enquête style Chandler-Hammet ((s)amplifiée) sans oublier des éléments de SF pol (avec voyage dans le temps):le fond politique étant tout simplement «le capitalisme tardif»....

 

 

 

NOUS SOMMES PRÉVENUS


  Dès la cinquième page, l’héroïne reçoit «un coup de fil anxieux d’un lanceur d’alerte à propos d’uns société de l’industrie du snack située par là-bas dans le New Jersey, qui a secrètement négocié avec d’anciens employés de Krispy Kreme l’achat illégal des paramètres top secrets de température et d’humidité de la “proof box”, la chambre de fermentation du fournisseur de donuts, ainsi que des photographies non moins confidentielles de l’extrudeuse de beignets, lesquelles toutefois semblent être des Polaroïds de pièces détachées d’automobiles prises il y a quelques années dans le Queens, photoshopées, et un peu à la va-comme-je-te-pousse, en plus.» Ce Trevor est inquiet et il quitte la conversation parce qu’il se croit poursuivi par le FBI qu’il devine actif dans l’affaire du snack… Nous sommes bien chez Pynchon….


 

CHEZ PYNCHON 


    on retrouve naturellement trois (au moins) noms propres nouveaux à chaque page (il y a un nom typiquement pynchonien au service d’une singulière poétique-les simples comme ici Ice ou Windust n'en sont pas pour autant moins problématiques), des Acronymes interminables, le lexique des nombreux milieux traversés (le vocabulaire geek et nerd, les mots russes, dominicains, coréens, yiddish), les jeux de mots,  des trucspointcom...imprononçables), les informations spécifiques sur les belles voitures (l'Impala!) ou les bateaux (ainsi le Gar Wood de 1937, 200 chevaux...), les énumérations où il excelle (ainsi ce que tient la Batceinture d’Éric «à laquelle sont accrochées les télécommandes pour la télé, la chaîne stéréo et la climatisation, auxquelles s’ajoutent un pointeur laser, un bipeur, un décapsuleur, un dénudeur de fil, un voltmètre, une loupe, le tout si minuscule que l’on est en droit de se demander à quel point ils peuvent être fonctionnels.»…(1)), d’assez longs récits de rêves (certains prémonitoires pour un lecteur sagace - Pynchon ou le texte anamorphique), les tendances du jour (autour du Millénaire), le top ten du ringard comme de l’under-underground (Riot Grrrl, par exemple), sans oublier les références aux romans antérieurs (les timbres, les années hippies, les notions de frontières et de borderline, la Promesse, l’obsession des mythes souterrains, les mondes parallèles, la dérive, les refuges…).

 

 

IMMERSION


     «J’voulais pas que vous pensiez All About Eve, tout ça.»


    Avec un incroyable souci d’exactitude, Pynchon restitue tout le background de l’époque qui s’insinuait sans que personne en ait pleinement conscience et qui, entre vestige et poubelle encombre, la mémoire collective qu'il fouille avec minutie et souvent humour:en remontant du plus ancien au plus récent (2001), tout se mêle dans la bande-son, tout est juxtaposé, brassé, concassé, Sinatra côtoie aussi bien le punk le plus exacerbé que Stily Dan. Pour une situation ou un dialogue nous sommes renvoyés à un film (Bette Davis revient plusieurs fois), à des séries télévisées (Maxine n’apprécie pas qu’on la prenne pour Nancy Drew) ou des sitcoms. Plus précis encore:dans les portraits qui sont toujours un grand moment chez Pynchon, un geste, un mouvement d’œil, un sourire sont immédiatement renvoyés à un Disney, à des films restés à la porte de la postérité, à la prestation d’un acteur connu dans un film de dernier ordre ou à un geste de lancer franc d'un basketteur connu.…Toutes les marques surgissent dans le texte comme leurs logos agressifs dans l'espace public ou privé et même Marge Simpson (!!) apparaît dans la collection de dollars détournés-décorés-graffés qu’une amie de l'héroïne considère comme un puissant analyseur socialo-artistique de l'Amérique (au moins aussi significatif que les tags des WC publics). Ce qui est pour Pynchon une sorte d'autodésignation (partielle)...


 

MAXINE

 

     Le narrateur (qui intervient peu en tant que tel) suit toujours de très près Maxine Tarnow (ex-Loeffer: Horst, le père des enfants (qui voulut l’étrangler:elle dut la vie au quaterback Brett Favre qui passait alors sur l’écran…) rappliquant à ce moment-là et quittant son existence d’homme du Midwest aux dons d’intuitions efficaces en affaires pour devenir peu à peu un mari et un père bien bourgeois): née en 1948, vivant dans l’Upper West Side avec deux garçons Zyggy et Otis, elle tient une petite agence d’enquêtes (Filés-Piégés /Tail'Em and Nail'Em) sur les fraudes, après avoir été radiée de l’Anti-fraude Agréée….On lui confie des missions souvent situées quelque part dans l’infra-légal et elle admet qu'elle peut passer pour une espèce de hors-la-loi qui s'y connaît en verticales de chiffres comme en pyramide de Ponzi. On la consulte, elle est débordée mais le plus souvent (trop) serviable et douée d'une fine intuition dans la connaissance des êtres. À un moment donné, elle fait “économiser du pognon à la pelle” au douteux Igor Dashkov, se fait du souci pour Vip Epperdew, s’attriste de la mort de Lester Traipse, regrette d'avoir perdu Eric Outfield et Nick Windust. 


  Volage, spirituelle, “irrécupérable-gauchiste-du-West-Side” qui a connu les colonies trotskystes dans les Adirondacks, elle a toujours été révoltée depuis l’enfance par les injustices (Indiens, Holocauste). Vive, tenace, revenue de presque tout mais refusant le cynisme, capable de grandes improvisations et de courageuses réactions (visiter la maison de Montauk et se rendre sur la base aérienne désaffectée avec radar; se transformer en strip-teaseuse (avec barre (à la Joie de Beavre)), elle ne déteste pas flirter avec les limites non sans  connaître-mais chez Pynchon, c’est bien le moins-des accès de paranoïa. On comprend ainsi qu'elle doive rendre visite à son émothérapeute, Shawn, un ex-surfeur sans talent reconverti dans le koan (parfois lacanien) et qui peut avoir des colères peu bouddhiques. En un an, elle aura à peine eu le temps de voir ses enfants grandir, ce qui donnera la belle scène finale.


  Maxine a encore ses parents Ernie et Elaine, démocrates qui furent actifs et que la misère ne menace pas, une sœur, Brooke, le meilleur indicateur de la pathologie de la ville, un beau-frère soupçonné de travailler pour le Mossad, une amie de lycée qui a toujours été la  frivole Princesse Heidi et une vieille camarade de lutte dans l'immobilier, demeurée dans le gauchisme offensif grâce à un blog vindicatif, March Kelleher. Elle fréquente aussi Vyrva épouse de Justin lequel se lance avec Lucas dans un nouvel espace informatique avec un code de sécurité qui intéresse tout le monde (autorité fédérales, sociétés de jeux et bien d'autres, suspects, cachés et toujours douteux).

 

   Le choix de toutes les caractéristiques de Maxine engage  l'interprétation du livre.



INTRIGUE.


            «(...) moins intéressée au bout d'un certain temps par la destination qu'elle est censée atteindre que par la texture de la quête elle-même.»



   Une enquête ”aux perpétuels rebondissements” de chasseur-chassé qui, classiquement, tourne à la quête inquiète. Reg Despard, le cinéaste expérimental, signale à Maxine une des rares boîtes pointcom qui, en 2000, n’a pas pris le bouillon comme les autres. Hashslingrz appartient à Gabriel Ice qui, omniprésent quoique peu visible (sinon dans une fête avant le 11/9) sera le (possible) centre mobile du récit:il a acheté DeepArcher (prononcé Departure (sorte de métavers qui préfigure Second Life) à Lucas et Justin (leur cote a monté très vite parmi les entreprenerds)) pour posséder le moyen d’aller quelque part dans l’internavigation sans laisser de traces. Maxine soumet la boîte de Gabriel Ice à quelques théories comptables incontestables et l’évidence s’impose: beaucoup d’argent circule et des parts importantes se dispatchent de façon louche. Une start up, hwgaahwgh.com est aussi bénéficiaire et, malgré sa chute et sa liquidation, voit des transactions prospérer et transiter par elle vers le offshore ou ailleurs. Lester Traipse qui en détourna une partie le paiera de sa vie.
 On découvrira le logiciel Promis et une puce qui absorbe les données d’un ordinateur (nous sommes en 2001). Dès lors tout va circuler parmi les luttes qui s'agitent autour de DeepArcher (2) avec, en fond, des meurtres, des interventions de la NSA, des Républicains qui pensent déjà à une deuxième guerre d’Irak, des Russes formés à la belle époque soviétique, des transferts d’argent qui vont au Moyen-Orient (Wahhabi Transreligion Friendship), des bons et de mauvais Tchéchènes, sans oublier le Mossad:chacun pouvant se faire passer pour un autre et faire passer les uns pour les autres...Ainsi de la CIA qui complote -sous couvert de djihadistes... L’enjeu étant, un temps, la possession du code source avant qu’a priori on entre en open space, mais après un épisode étrange, au moment où allait survenir le drame du onze septembre. En même temps, grâce à Eric Outfield, übergeek surdoué passablement parano lui aussi et mis à la porte de hashslingrz, Maxine va souvent prendre le départ avec DeepArcher, cliquer, cliquer de plus en plus longtemps dans cet espace où «certains cherchent un horizon entre l’encodé et le non-codé. Un abîme.» et éprouver souvent bien des étonnements dans cet univers profond d’avatars, presque capable de ressusciter des morts. Au point de se demander (et nous avec) où finit le virtuel et où recommence la viande-sphère (meatspace) comme dans cette scène en plein NYC où «un jour de grand vent, de bon matin, Maxine descend Broadway à pied quand se matérialise devant elle le couvercle en plastique d'une barquette en aluminium de 23 centimètres, pour repas à emporter, qui roule dans le vent le long du trottoir, sur la tranche ( its edge), une tranche fine comme un rêve avant l'aube, ne cesse de vouloir tomber, mais le courant d'air ou autre chose-à moins que ce ne soit un nerd à son clavier (at a keyboard)-le maintient à la verticale sur une improbable (implausable) distance, un demi-bloc, un bloc, le couvercle attend au feu rouge, puis parcourt encore un demi-bloc jusqu'à finir par quitter le trottoir et passer sous les roues d'un camion qui déboîte, et se faire apalatir. Vrai? Animé par ordinateur?»  Vérité, hallucination, auto-suggestion, hypnose inédite? Les habitués de Pynchon ne sont pas surpris.

   Le récit qui multiplie les hasards en les surlignant (la capsule retrouvée sur le lieu du crime de Lester, la rencontre de Xiomara etc.) nous balade comme Maxine est menée de contacts en amants d’une heure et l’objet de sa quête se dessine peu à peu dans un flou inquiétant:«(…) pas moyen de savoir comment concourir à ce niveau d’élite, le schéma de pyramide planétaire sur lequel les employeurs de Windust ont toujours misé, avec ses mythes du sans-limites assénés en douceur. Aucune idée de la façon dont elle [Maxine] peut sortir de sa propre histoire jalonnée de choix sans prise de risque, et tailler avec son bâton de sourcier à travers le désert de ce moment d’instabilité, dans l’espoir de trouver quoi?une sorte de refuge, de DeepArcher américain….»(j'ai souligné)


  L’intrigue est une suite de clics / déclics pour nous faire entrer dans un univers en expansion (depuis longtemps rappelle le père de Maxine qui pense que l’origine militaire de la Toile en est la faute originelle et qu’elle engageait tout le principe de colonisation du capitalisme qui fera dans le virtuel ce qu’il a toujours fait dans le réel...) et dans la machine paranoïde en nous poussant à nous demander, comme Maxine, qui est l’avatar et qui le sujet comme dans ce vortex:«Car de fait un phénomène singulier a commencé à se produire. De plus en plus elle a du mal à distinguer la “vraie” ville de NYC de transpositions telles que Zigotisopolis (3)….comme si elle se faisait prendre dans un tourbillon [vortex] qui l’emmène plus loin à chaque fois dans le monde virtuel. La possibilité se présente alors-certainement pas prévue dans le business plan original-que DeepArcher soit sur le point de se déverser dans le périlleux golfe entre l’écran et le visage.» La question de la réalité (une) du réel hante depuis longtemps l'œuvre de Pynchon.(4)

 

 

UN INDICE 


  Dans Fonds Perdus il est souvent question de masques et pas seulement lors d’Hallowe’en où Heidi est habillée en... Margaret Mead enquêtant sur le terrain (dans les soirées Ice on rencontre Britney Spears déguisée en Jay-Z mais c'est un sosie de Britney...). Plus fréquentes encore sont les allusions aux faussaires et à la contrefaçon:des Louboutin, du Chanel N°5, des cigares qui ont la prétention d’être havanais (et font la fortune de vrais investisseurs (cachés)), des couteaux Spetsnaz avec lame chinoise ou de pire qualité, des Vircator d’origine estonniene, c’est dire! On découvre que certains tatouages de supposés prisonniers russes sont des faux qu’il convient de retoucher au plus vite. Au détour d’un photoshopage d’Hitler qui trompe le Nez (Conkling Speedwell), on vérifie l’importance de la falsification de toutes les images comme jadis mais avec d'autres moyens plus puissants. Même les quartiers d’une ville s’imitent:« (…) pour laisser Hallowe’en se développer comme il se doit, ce qui dans les rues de l’Upper West Side, signifie une réplique approximative de l’exotisme de Greenwich Village, après avoir dû accepter, pendant tout le reste de l’année, d’être une pâle imitation des beaux quartiers de Dubuque.»....En architecture, la fonte peut imiter le calcaire...Dans un passage capital, la déchetterie sauvage de New York, on lira «en plein Toxic-land, le centre ténébreux de destruction des déchets de la Grosse Pomme, tout ce que la ville rejette, pour pouvoir continuer à faire semblant d'être elle-même (...)»....

    On ne s’étonne pas que Pynchon ait choisi la parodie et que la proximité asymptotique de l'image et de la réalité trouble Maxine quand elle quitte son archer des profondeurs.

 

 

NEW YORK


   « New York en tant que personnage dans une enquête policière ne serait pas le détective, ne serait pas l’assassin. Ce serait le suspect énigmatique qui sait ce qui s’est vraiment passé mais n’a pas l’intention de le raconter.»


  Emprunté à Donald Westlake, tel est l’exergue de Fonds perdus.  Son défi? Sa logique?


   NYC, «la capitale de l’insomnie», NYC comme personnage principal,  comme décor, agent, victime, suspect, NYC encore alors centre du monde, pôle de toutes les connexions devenu incapable de transmettre autre chose que du présent global toujours-déjà obsolète.
  NYC au “bruyant flux lumineux d’indifférence” occupe tout le récit:les autres personnages, hormis Maxine, la quittent pour vacances ou stages ou affaires ou fuite (5).  Cette ville est dominée par une symbolique latente construite et portée par le cheminement du texte:celle du labyrinthe et de la pyramide sacrificielle.(6)

 

   Ayant choisi un point de vue dominant unique et refusant ainsi la pluralité des points de vue d'un Dos Passos par exemple, Pynchon donne une image très orientée de la Grosse Pomme. Les exilés de la côte ouest sont raillés systématiquement et le regard de Maxine (complété par celui de March Kelleher, la vieille contestataire) est radicalement hostile à l’œuvre du maire d’alors, Giuliani, œuvre de destruction/reconstruction qui chasse (au nom de la «droiture suburbaine») tout ce qui ne ressemble pas aux yuppies («qui ont plus de pognon que de cervelle»): “même Central Park ne serait pas à l’abri”. On devine que toutes deux détestent encore plus Robert Moses. Dans ses déambulations, Maxine qui est sévère pour Park Avenue («la rue la plus fade de New York»), hait le Lincoln Center et ce qu'est devenu Time Square et elle éprouve fréquemment de la nostalgie pour des quartiers qu'elle connut des lustres auparavant:elle garde des bouts d’attachement à «la ville où il ne faut pas s’attacher». 


  Par son choix de focalisation, Pynchon ne nous offre donc pas de vue globale ni kaléidoscopique. Espace de circulation intense (cash, drogues, signes, langues, corps, enfants (russes alors)), la ville est rendue de façon à la fois physique, sentimentale (parfois étonnamment) et profondément abstraite.... On voit peu de foule (sinon dans des embouteillages, des files d'attente et des fêtes décrites de façon inégalable), peu de New Yorkais (en dehors ce ceux de l’intrigue et des voisins de table dans les nombreux restaus ou cafés fréquentés par Maxine) mais beaucoup de bâtiments miroitants et offrant, de l'intérieur, des «vues avec parois de verre qui sont propices aux délires de grandeur».

 

  La dimension satirique revient évidemment à Pynchon comme le prouvent ses piques inimitables comme «ces diverses réceptions à la confluence de la largesse East Side et de la culpabilité West Side.» Les cibles sont nombreuses et fréquemment visées:le snobisme permanent, la place du rire (« Pour beaucoup de gens, en particulier à New York, le rire est un moyen d'être bruyant sans avoir rien à dire»), les quartiers à la mode selon les décennies, les salles de fitness après la crise, les magasins propices au shopping de haut luxe, la fête permanente (on a même droit à du karaoké coréen), les vacances (pourtant depuis bien longtemps out of date) aux Hamptons), l'architecture d'intérieur délirante (qu'on songe aux toilettes de l'une des résidences d'Ice qui a beaucoup gagné au Monopoly new yorkais). Ne manquent pas non plus le procès des entreprenautes plus dangereux que les marchands immobiliers, les allusions aux «mafias ethniques», aux WASP qui peuvent l'être jusqu’au bout des sourcils. S'impose à tous l'image d'une ville à la volonté tyrannique de tout contrôler en même temps que dans tous les domaines de compromissions, de concussions et de corruptions règne un tacite et  puissamment unanime «après nous le déluge».

 

  Néanmoins, ce roman d'un profond connaisseur de New York (il donne une vision impressionnante du Deseret (pôle puissamment crypté avec sa piscine sur le toit, la mort de Lester, sa répétition d'une attaque au Stinger, sa démesure lors d'Hallowe'en)) offre également d’amusantes évocations (celle du Labor Day), de belles pages de pluie sur la ville, de sensibles évocations de la lumière cristalline de certains jours ou des beautés pas encore sabotées mais, surtout, nous propose (à l’occasion d’un épisode d'une quasi-fausse poursuite en bateau) une visite dans le monstrueux déversoir (7) des ordures de la cité déjà virtuellement happé par les promoteurs prédateurs:Toxic-Land avec des pics à 60 mètres, répugnant mais préservant une île (Island of Meadows) et un marais intact de cinquante hectares (il est question de l’innocence des oiseaux qui en profitent encore), image époustouflante dans l’esprit de Maxine et qui correspond à ce qui, selon elle, menace aussi DeepArcher.

  « Comme Island of Meadows, DeepArcher aussi suscite la convoitise des promoteurs, des "développeurs". Les migrateurs qui sont encore en profondeur et ont foi en son inviolabilité seront un beau matin, dans un avenir bien trop proche, rudement surpris par la descente insidieuse (whispering descent) des web crawlers du grand capital, démangés par la tentation d'indexer et de corrompre un autre pan (patch) du sanctuaire aux fins qui sont les leurs et qui sont loin d'être altruistes.» (j'ai souligné indexer, corrompre et sanctuaire que nous retrouverons)


 

   Mais l’action du roman ne se passe-t-elle pas entre 2001 et 2002? Dès l’annonce de la parution de Bleeding Edge une question devint le seul horizon d'attente de la critique. Comment Pynchon rendait-il la tragédie des Twin towers?


 

11/9/2001


  L'écrivain écrit et publie après beaucoup d’autres (De Lillo, D. Eisenberg, Foer, O' Neil...):il a choisi de traiter ce moment de façon puissante mais discrète.
 Les deux tours apparaissent de temps en temps lors des allées et venues des personnages (pour le shopping par exemple ou en bateau avec Sid). Pynchon nous prépare aussi par une allusion à un avion qui explosa en 1996 au-dessus du détroit de Long Island (le vol TWA 800) et qui donna lieu à «une enquête gouvernementale tellement risible que tout le monde a fini par penser que c’étaient eux qui avaient fait le coup.» On a aussi cet étonnant personnage de Nez (neztective), Conkgling Speedwell, dont l'amie proösmique, pré-«sentant», quelques semaines avant l’attaque, un incendie (sillage inversé, un fumet venu du futur),  quitta  soudain  la ville.  Maxine découvre tôt un film tourné sur le toit du Deseret avec un homme qui peut tirer avec un Stinger sur un Boeing 767, ce qui donne lieu à des hypothèses paranoïdes. Dans un échange avec Chandler Pratt qui connaît bien le parti Républicain, elle s'aperçoit qu'il annonce un événement énorme qu’ils n’empêcheront pas. À Chicago, Ziggy et Otis se passionnent pour un jeu video (à base de hors-bord)  qui les  fait redouter une Apocalypse sur NYC dans laquelle le World Trade Center résiste mal…. Quelques jours avant l’attaque c’est la fête chez Ice, hymne mythomane à la verticalité, fête Janus tournée vers la bulle qui a explosé et vers les angoisses du Millenium qui ont tardé à prendre corps. Le dimanche précédant l'effondrement du symbole géométrique, Horst (qui occupe depuis peu un bureau au WTC...) découvre des ventes anormales sur United Airlines et American Airlines. En même temps, chez les maîtres de DeepArcher on constate un affolement à propos de nombres aléatoires piratés et qui, pour un temps très court, ne sont plus du tout aléatoires....


  L’événement lui-même, Pynchon se contente de l’évoquer en lisière, et de faire écho non à des témoins réels (pensons à l’ouverture de De Lillo dans L'HOMME QUI TOMBE (8)) mais aux «analyses» sommaires (et souvent complotistes) de tous les camps: refusant l'emphase du scope ou de la caméra à l'épaule, il orchestre des discours éclatés (même Shawn le psy-post-New Age y va de sa comparaison avec les Bouddhas de Bâmiyân (dont il ignore le nombre réel)) et nous livre une belle illustration du triste carnaval parano qui saisit l’Internet : «un pandémonium de commentaires que peut-être il ne sera pas possible de lire intégralement dans le temps qui est imparti à l’univers , même avec les effacements pour non-respect du protocole (…)...». Il insiste sur la sidération qu’imposa le passage en boucle des images à «une population du visionnage ramenée à un état de stupeur, sans défense, morte de trouille» et, sur les mois suivants, il racontera l’effet d’atténuation du traumatisme (Ben Laden revient sous forme de masque pendant Hallowe’en), sans négliger, dans le cadre de la politique du Surveiller et pourrir («Le but est que les gens soient remontés, mais d'une certaine manière. Remontés, apeurés et impuissants»), le rôle des suspicions entretenues, de la censure  renforcée (plus d’œuvres de fiction en classe !) ni le culte des flics abusivement tout-puissants mais sans oublier non plus l’admiration unanime pour ces pompiers  qui, ne songeant ni à la gloire ni la paye, continuent « de récupérer des bouts de corps, de finir malades, brisés par les cauchemars, déconsidérés, morts?»

 

  Et pourtant, sur trois pages, le narrateur, jusque-là discret et suivant fidèlement Maxine dans ses dialogues rapides, ses réflexions vives et ses nombreux déplacements, prend plus de temps pour entrer dans sa pensée profonde:ce qui donne à la fois une synthèse de ce qui s’est passé dans les premiers jours, de ce qui s’est construit au plan discursif et une remise en cause des «habituelles toxicités ethniques». Se glisse alors un élément cardinal de l’œuvre:même ce «site de l’atrocité», baptisé (scandaleusement selon elle) d’un terme de la guerre froide «Ground Zero», n’aura pas été sanctuarisé et sera devenu le prétexte «à des sagas à l’issue incertaine de magouilles et d’embrouilles, de chamailleries, de médisances quand à son avenir immobilier, le tout dûment célébré en tant que “nouvelles” dans le Journal de Référence.» Cet idéal de pureté (au moins partiellement préservé) est l'obsession de Maxine. Le choix narratif de Pynchon prend tout son relief. 

 

  Les tours ne disparaîtront pas des mémoires même si le Retour à la Normale (évoqué de façon sinistrement parfaite) semble garantir «que le mal n’arrive jamais en rugissant du ciel pour exploser en plein dans la tour des illusions où chacun se croit à l’abri…»(and that evil never comes roaring out of the sky to explode into anybody's towering delusions about beeing exempt...)(j'ai souligné).

  Quelques personnages tourneront encore autour du trou béant:Maxine s’y rendra avec Xiomara et observera encore à «ce qui devrait être l’aura d’un lieu saint (holy) mais ne l’est pas». Une certaine image de DeepArcher s’impose à elle :

 

      «Et je connais un endroit, prend-elle le soin de ne pas ajouter, où l'on arpente un écran vide, comme avec un bâton de sourcier, où l'on clique sur de minuscules liens invisibles, et il y a quelque chose en attente là-bas, latent, peut-être géométrique, et qui peut-être réclame, comme la géométrie, d'être contredit d'une manière aussi atroce, peut-être une ville sacrée (sacred) tout en pixels dans l'attente d'être réassemblée, comme si les désastres pouvaient se produire à l'envers, les tours s'élever d'une ruine noire, fragments, morceaux et vies, même pulvérisés en infimes particules, retrouver leur intégrité initiale...»

 

 


  Pynchon aura placé le symbole du Trade Center (et de sa destruction) dans une construction tressée qui rencontre d’autres fils, d’autres complots, une véritable surenchère, d’autres pyramides dont Maxine est l'exploratrice souvent lucide.

 

 

 DEUX MOTS


   L’un, prévisible chez Pynchon, l’autre peut-être moins inattendu qu'on pourrait le croire, s’imposent dans le texte: la colonisation et l’innocence.
  L’emploi du mot innocence revient incontestablement à Maxine (à la construction du personnage que voulait Pynchon:ainsi Montauk est ressenti comme le temps de l’innocence de son personnage qui  parle d'un South Fork «authentique» !) mais cette notion apparaît également chez Shawn après le 11 septembre dans un koan à la chute peu sartrienne :« C’est [nous tous] des vivants en sursis (Is living on borrowed time). Qui s’en tirent à bon compte. Ne se soucient jamais de ceux qui paient l’addition, de qui sont ceux qui crèvent de faim ailleurs, entassés les uns sur les autres pour qu’on puisse avoir de la nourriture à bas prix, une maison, un jardin en banlieue...sur toute la planète (planetwide), chaque jour davantage, les arrièrés continuent à s’accumuler. Et entre-temps la seule aide qu’on obtienne des medias c’est ouin-ouin (boo hoo) les morts innocents. Ouin putain de ouin (Boo fuckin hoo). Vous savez quoi ? Tous les morts sont innocents. Il n’y a pas de morts qui ne soient pas innocents.»


   Reprenant le mot de péché fréquent dans la bouche de son père, Maxine parle de celui du Parti Républicain. Même s’il lui arrive de flirter avec l’illégal, Maxine, parle de certains de ses clients comme de gens innocents. Elle comprend que l’épouse guatemaltèque de Windust a depuis longtemps perdu son innocence à son contact.  Même Windust lui semble avoir une part d’innocence. Sa future ex-femme, Tallis, trouve que Gabe Ice  a été «un chouette môme, il y a très longtemps».Tard dans le roman, Maxine se rappelle une conversation avec ce Gabe Ice et son laïus sur la fatale «émigration au nord vers les fjords, vers les lacs subarctiques, où les énormes flux de chaleur générées par la concentration de serveurs peuvent commencer à corrompre les dernières parcelles d’innocence sur la planète.»(je souligne)

 

  Bien avant, en bateau vers Island of Meadows, «pendant une minute et demie elle se sent libre-du moins à la lisière de certains possibles, animée des sentiments qu'ont dû éprouver les premiers Européens qui remontèrent le fleuve Passaic à la voile, avant que ne s'abatte sur lui la longue parabole des péchés du grand capital et de la corruption, avant les dioxines, les débris d'autoroutes et les actes de gâchis dont personne ne porte le deuil.» Puissant énoncé typiquement pynchonien....


  Longtemps Maxine veut croire en la puissance d’asile, de refuge de DeepAracher, y compris pour les âmes….

 A partir de cette certitude, le procès de la colonisation s’en suit….La question de l’appropriation des terres est un classique américain et pynchonien (avec une autre constante, la réappropriation et le recyclage:la description (drôlatique) des intérieurs de Gabe Ice en est la preuve). Le brave Horst doué du sixième sens, celui du business, se lance dans «les terres rares» avec «une bande de capital-risqueurs». L’extension géographique et architecturale du yuppiland est largement soulignée dans le livre. Mais ce qui retient c’est ce qui émerge en ces années:la colonisation de l’immatériel. Dès l’ouverture, on voit les enfants de Maxine «nettoyer» New York de tous ceux qui leur déplaisent et qui sont en infraction, principalement des «yuppies»:pour déculpabiliser Maxine l’option hémoglobine est bloquée et elle va jusqu’à croire que ce jeu créé par Lucas est «un moyen adapté aux enfants » pour leur permettre «d’entrer dans les affaires anti-fraude …» L’empire sur les enfants, la colonisation de leur imaginaire profond (qu’elle ne mesure pas dans ce cas) est pourtant une de ses angoisses: pour un peu innocenter le redoutable Windust elle a en tête un complot assez SF des années cinquante avec emprunt aux pratiques supposées du Petit Père des Peuples qui auraient consisté en un dressage d’enfants kidnappés et reprogrammés (un scénario voisin apparaît déjà dans Gravity's Rainbow....).
  Mais c’est l’espoir que représente DeepArcher (« "asile" comme prétend un des Russes dans son anglais approximatif ("un endroit vrai! (it's real place!), vous pouvez être plus pauvre, pas de maison, plus bas des prisonniers, condamné à mourir-"

"Mort-"

" DeepArcher vous acceptera toujours, vous abritera."("Deeparcher will always take you in, keep you safe.")» qui est malmené. DeepArcher que Lester, fou de peur avant son assassinat, voyait comme un «sanctuaire». Une version assez western est donnée à Maxine par un avatar travaillant dans ce monde d'images codées:« On est encore en TERRITOIRE où personne vient trop mettre son grain de sel. On aimerait penser que ça durera éternellement, MAIS LES COLONISATEURS ARRIVENT. Les costards et les pieds tendres. On entend la soul music aux yeux bleus de l’autre côté de la crête. Il y a déjà une demi-douzaine de projets copieusement financés pour la conception de logiciels qui INDEXERONT le Web Profond»
«Est-ce que c’est», se demande Maxine,«comme Ride the Wild Surf
«Sauf que l’été va finir bien trop tôt, à partir du moment où ils seront descendus ici, tout sera transformé en banlieue avant qu’on ait le temps de dire “capitalisme tardif”. Ensuite ce sera exactement comme au-dessus, dans les hauts-fonds. Un lien après l’autre ils vont imposer leur mainmise, leur sécurité et leur respectabilité. Des églises à chaque coin de rue. Des licences dans tous les saloons. Quiconque tiendra à sa liberté devra SE REMETTRE EN SELLE ET PARTIR AILLEURS.»(j’ai souligné).

 

 Cette vision rejoint celle d’Ernie, le père de Maxine:


«Appelle ça la liberté, elle s’appuie sur le contrôle. Tous les gens connectés les uns aux autres, désormais PLUS JAMAIS QUI QUE CE SOIT NE POURRA SE PERDRE (impossible anybody should get lost, ever again). L’étape suivante, c’est la connexion aux téléphones portables, et tu auras un Web total de surveillance, auquel il sera impossible d’échapper. Tu te souviens des bandes dessinées dans le Daily News? La radio-poignet de Dick Tracy? ce sera partout, les péquenauds (rubes) supplieront tous pour en avoir un, les menottes du futur. Formidable. Ce dont ils rêvent au Pentagone, une loi martiale étendue au monde entier...»


«C’est donc de là que je tiens ma paranoïa» (J’ai souligné)


     Près de la fin du roman Maxine se rappelle une scène récente dans laquelle «ses deux fils étaient prêts à entrer dans cette ville paisible [Zigotispolis, leur New York de rêve], ENCORE À L’ABRI DES SPIDERS ET DES BOTS, QUI UN JOUR, TROP TÔT, DÉBARQUERONT ET LA RÉCLAMERONT AU NOM DU MONDE INDEXÉ.» (j’ai souligné)


  Nous sommes bien loin des batailles pour le câblage à Vineland...Mais quand il s'agit de territoire indexé, chez Pynchon, les Indiens ne sont jamais loin comme dans cette sortie évoquée à la fin du roman, au camp Tewattsirokwas devenu colonie...de vacances trotskyste....«aux grottes souterraines très profondes. Très, comment, vertical, plein de niveaux (...)» et champ d'expériences iciennes dans le lac Heatsink.

 

 

 

 

  «Je sais que ça va aller, Zig, c’est ça le problème.»


 

    Pour dire cette défaite de la sympathique idéaliste Maxine (la pyramide inversée, tournée vers l'en-bas, le sans-fond, est encore une pyramide) et de nombreuses générations qu'elle prolonge dans un contexte qui contient tout de même le 11septembre, Pynchon a pourtant choisi la parodie, l’humour, la drôlerie (des acronymes en nombre comme DITS (Discount Inventory Tag Stupor), de certaines situations, de formules qu'on ne trouve que chez notre auteur («une vision vanille d’une question»; «ami, au sens pré-internet du terme»; «postcoital sunset» etc.), des passages de noble sagesse (la métaphysique de la chanson Volare !) et même un happy end. Et pourtant ce roman inscrit en creux la prolepse de ce qui advint fatalement et que nous repérons plus facilement une quinzaine d’années après (et les raisons de redouter sont encore plus grandes quand on devine les plans des disciples d’Ice et les projets sur l’Arctique, visibles aujourd'hui).

 

L’espace de liberté et de résistance se réduit toujours plus, même pour les fantômes.


That’s the trouble, Zig.(9)

 

 

 

 

Rossini, le 10 octobre 2014

 

 

 

NOTES

 

(1)L'énumération est une composante hilaro-critique de l'art pynchonien.

 

 

(2) «A splash screen commes on, in shadow-modulated 256-color day-light, no titles, no music. A tall figure, dressed in black, could be either sex;long air pulled back with a silver clip. The Archer, has journeyed to the edge of great abyss. Down the road behind, in force perspective, recede the sunlit distances of the surface of world, wild country, farmland, suburbs, expressways, misty city towers. The rest of the screen is claimed by the abyss-far from an absence, it is a darkness pulsing with whatever light was before light was invented. The Archer is poised at its edge , bow fully drawn, aiming steeply down into the immeasurable uncreated, waiting. What can be see of the face from behind, partly turn away, is attentive and unattached.» 

 

(3)Ainsi est baptisé par Maxine, le New York ancien reconstruit dans DeepArcher par ses deux fils Ziggy et Otis, avec l'aide de leurs grands-parents....


 

 (4)Son cas, à la réflexion, est sûrement beaucoup plus grave que celui d'Hector dans Vineland...

 


(5)Maxine va vers Montauk et suit tout à la fin (avec Tallis) les deux Russes Mischa et Grisha dans la région de Poughkeepsie.

 

(6) Au détour d'un dialogue:« Non, je voulais dire que le capitalisme tardif est un racket pyramidal à une échelle globale, le genre de pyramide au sommet de laquelle on fait des sacrifices humains, en faisant croire pendant ce temps aux gogos (the suckers) que tout continuera éternellement.»


(7)Poubelles, dépotoirs sont toujours présents dans une narration pynchonienne. Songeons à Hollywood dans VINELAND. Le Web étant une poubelle de taille inédite.


 

(8)Avec tout de même l'exception d'une vue («ceux qui observé l'événement d'ici») des tours et des âmes rescapées depuis l'embarcadère de Fulton.


 

(9)Un mot sur le titre : le choix du traducteur français rend compte de la circulation de fonds blanchis et de la colonisation d’un territoire longtemps espéré libre. Fonds perdus mais pas pour tout le monde, tréfonds où l’occasion de se perdre était sans doute une  (dernière?) chance, perdue elle-même.
 Désignant une avant-garde tranchante Bleeding edge est plus cruel  et convient sans doute aux sacrifices auxquels le roman fait parfois allusion.

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25 août 2014 1 25 /08 /août /2014 08:34




 

      «Durant la nuit de noces, il [ Sand Sebolt ] aurait été submergé par un sentiment d'inanité profonde. Vois, aurait-il dit à son épouse, toujours d'après la légende, aujourd'hui nos corps sont parés, demain ils seront la proie des vers. Et il prit la fuite avant le point du jour (...).»      

                             LES ANNEAUX DE SATURNE (page 117)

 

 

    «Les excursions de Southwold à Dunwich, à travers les champs de roseaux ployant sous le vent, la vue dégagée sur l'immense désert d'eau lui [Algernon Swinburne] tenaient lieu de sédatifs. L'autodissolution progressive de la vie constitue le sujet d'un long poème intitulé By the North Sea. Like ashes the low cliffs crumble and the banks drop down into dust.» (j'ai souligné)                   

                              LES ANNEAUX DE SATURNE (page 209)


    

                                                                          •••

 

Vous n’avez pas lu Aristote et tous ses commentateurs grecs, arabes, médiévaux;malgré Panofsky, la gravure de Dürer vous échappe encore un peu;Freud,Hassoun,Kristeva vous découragent; vous avez manqué l’exposition dirigée par J.Clair:pourtant la mélancolie vous intrigue ou vous connaît. En priorité, lisez, relisez à intervalles réguliers, circulez dans les ANNEAUX DE SATURNE de  W.G. Sebald. Quelque chose d'autre que le savoir (ou un savoir autre) s'y joue.



Au début on se demande ce qu’on est en train de lire. Journal de (petite) route? Essai à dimension autobiographique? Encyclopédie des régularités et des exceptions? D'autres questions surgissent. Quel peut être le lien entre l'effroyable sac du jardin enchanté Yuanmingyan à Pékin au XIXème siècle, le destin de Roger Casement (et, partiellement, de Joseph Conrad), le tableau de Rembrandt La leçon d’anatomie du Dr Nicolas Tulp, le hareng dans tous ses états, la vie bien étrange d’Algernon Swinburne, l’histoire de la sériculture et la question théologique que posent les cochons et les Gadaréniens? Que viennent faire ces photos grises et sans art qui  accompagnent le texte?

 
 On croit d'abord à un texte écrit «à sauts et à gambades», suivant des associations de hasards, d’idées ou de mots, de souvenirs ou de rêves. Ainsi se demande-t-on encore au chapitre IV pourquoi on nous fait passer du rappel d’une bataille navale entre Anglais et Hollandais en 1672 à un séjour en Hollande puis à l’évocation du saint patron Sand Sebolt (un saint gravé deux fois par...Dürer…) pour passer ensuite à un vol au-dessus d’une des régions les plus peuplées d’Europe, pour en venir à un press-book de la guerre de 14 et pour finir sur les macabres exécutions opérées par les Oustachis pendant la seconde guerre mondiale….Avec comme point d’orgue...Kurt Waldheim….


 

   Chemin faisant, assez vite, une double certitude s'impose à nous:Sebalt invente un genre et offre une composition admirable menée selon une logique complexe et unique qui donne à ressentir et penser de façon absolument inédite.  

 

  À condition de s’abandonner activement à sa phrase ample et scrupuleuse, à sa façon de passer et repasser par des motifs voués à des variations subtiles:les anneaux de la mélancolie, le hasard, Thomas Browne, la sériculture,  le sable, le vide, la fumée et la cendre, les nuages, le point de vue en Histoire....Tellement d'autres encore.

  À condition de bien regarder les photos montrant souvent l'entre terre et mer, des bords de falaises, beaucoup de brume, de ruines.


  Suivez ces marches-rêveries aux nombreux arrêts sur les confins: des lieux, des cas, des points extrêmes (songeons à la traduction des quatrains de Khayyâm par FitzGerald ”vers anglais ciselés (…) [qui] renvoient à un point invisible où l’Orient médiéval et l’Occident en voie d’extinction peuvent se rencontrer hors du cours funeste de l’histoire.”), des frontières arbitraires, parfois scandaleuses alors que dans l'ensemble nombre d'entre elles sont aussi mobiles que difficilement décidables.
 

 

Exergues


  Rarement citations auront été aussi judicieusement choisies. Milton (où diable et dieu grandissent ensemble, presque inséparablement…), Conrad (pardon aux âmes pérégrinantes qui ne comprennent pas «l’horreur de la lutte et le profond désespoir des vaincus»..), une encyclopédie selon laquelle les anneaux de Saturne sont constitués des fragments d’une lune plus ancienne.

Deux écrivains, une encyclopédie. Des bandes circulaires. Inséparables, désolantes et admirables dans leur progression, la croissance, la destruction, la disparition, l’absorption, la dissipation, la transformation,l'élimination, la concomitance, l’incompréhension...

 

 

Ouverture


   En quelques lignes nous passons d’août 1992 à août 1993, vers la fin du signe du Chien. L’anneau d’une année.


 Avant quelques autres, quelques motifs s'insinuent:ils donneront son rythme au livre.


 On apprend la joie qu’éprouva Sebald lors de marches dans le comté de Suffolk (des terres inhabitées, en retrait du bord de mer)) mais aussi les risques qu’il découvrit à solliciter corps ou esprit sous le signe du Chien:dans ces régions désertées, il constata avec «horreur paralysante» que la destruction par l’homme remonte aussi haut que l’humanité. Et, c’est un an exactement après qu’il fut frappé de paralysie provisoire:conduit à l’hôpital de Norwich, il commença la rédaction de ce livre avec la sensation de perte de la réalité et un sentiment d’étrangeté (il se surprit à ressembler à Gregor Samsa quand il chercha à regarder depuis la fenêtre de son huitième étage (regarder depuis des hauteurs est une position souvent méditée dans le livre) et de rétraction de l’espace qu’il avait parcouru dans le Suffolk, un an avant. Ce qu’il croit voir pendant cette nuit annonce les paysages qui nous attendent dans de nombreuses pages: falaise, décombres.
 Cette ouverture se prolonge par l’évocation de la mort (un an encore après) inexplicable d’un ami, Michael Parkinson, spécialiste  passionné de Ramuz et homme d’une humanité rare. Un être «qui avait trouvé le bonheur à sa manière, dans une forme de modestie devenue de nos jours presque impensable.» Un homme qui n'achetait pratiquement jamais rien et passait pour excentrique. Dès l’annonce de la nouvelle tragique, il songea à une brillante romaniste, Janine Dakyns, amie du défunt (elle mourra elle aussi peu de temps après…), spécialiste de Flaubert chez qui elle avait repéré l’obsession du sable et de la poussière. Il nous décrit l’appartement de cette chercheuse comme un paysage:des montagnes de notes, des empilements qui avaient tout envahi et où elle travaillait avec sûreté et pouvant retrouver facilement une page qu’elle aurait cherchée dans ces strates. Ordre, désordre, construction, passion de la recherche, études qui passeraient aux yeux de beaucoup pour inanes. On est à peine surpris de lire la comparaison qui vient sous la plume de Sebald : “elle ressemblait, au beau milieu de ses papiers, à l’ange de la mélancolie tel que Dürer l’a représenté, immobile parmi les instruments de la destruction(…)»(j'ai souligné) Enfin c’est  grâce à elle et à un des ses amis que Sebald put approfondir sa connaissance de Thomas Browne, une figure (fascinante) qui reviendra souvent dans le livre et, en particulier, à la fin (après des remarques sur le noir du deuil, le ver à soie, autres leitmotiv) pour une citation dont Sebald dit n’avoir pas retrouvé le passage. Browne apparaissant bien avant aussi (au chapitre III) dans une citation d’un célébrissime texte de...J.L. Borges...qui se faufile dans bien des pages pour les hanter.

 

Empathie

  Restons encore un peu dans ce chapitre I et avec ce Thomas Browne dont le père était négociant en...soiries.  Dans les méandres de ses remarques sur Browne, on note que Sebald modifie notre regard sur le tableau de Rembrandt (La leçon d’anatomie du docteur Tulp) qui n’aurait absolument rien de réaliste. Outre qu’il se dit persuadé que Brown (comme Descartes?) assista à la démonstration du célèbre docteur, il nous suggère une empathie du peintre pour le supplicié Aris Kindt dont Tulp ouvre la main pour la science sans doute mais surtout pour venger la société. Sebald n’hésite pas à écrire: « C’est avec lui, avec la victime, et non avec la guilde des chirurgiens qui lui a passé commande du tableau que le peintre S’IDENTIFIE.»(j’ai souligné).


 Nous ne sommes pas loin de l’attitude de Sebald envers Browne et bien d’autres. Résidant à Norwich, il s’intéressa à ce personnage qui représente si bien Les anneaux. Médecin, naturaliste, collectionneur vivant au XVIIème siècle, polygraphe au style labyrinthique poussant à la lévitation du lecteur, c’est son crâne erratique qui retint tout d’abord l’attention de Sebald. Il donne une idée de ses recherches multiples (son passage sur la structure en quinconce repérable partout est étourdissant) sur les régularités de la nature tout en concédant que Browne estimait que “c’est avec prédilection que notre œil se fixe sur les créatures qui se distinguent par leur forme abstruses ou par leur comportement aberrant.» Le lecteur tient (comme dans tout Sebald) un motif-miroir (convexe ou concave) de sa propre recherche: les écarts, les pathologies, les anomalies réelles ou imaginaires les retiennent tous deux comme les régularités plausibles ou folles. Sans forcément le rejoindre, Sebald montre que Browne va très loin dans ses lois d’avant l’Apocalypse: tout vivant (être, espèce, humanité) connaît une phase ascendante avant de plonger dans l’obscurité. Stimulé par une découverte archéologique alors récente, Browne se pencha aussi sur la crémation (le feu, la cendre...) chez les peuples d’avant le christianisme. Son Mémoire est saturé d’inventaires, d’énumérations, d’accumulations qui sont aussi le plaisir de Sebald et le nôtre à le lire. L’éphémère est pour Browne une certitude du vivant matériel mais il veut croire en l’éternité indestructible de l’âme ce qui le poussera aussi vers la transmigration qu’il étudia chez chenilles et papillons-qui seront présents dans le dernier chapitre de Sebald….Swinburne en bombyx mori sera apparu un peu avant....

 

 Sebald définit la mélancolie dans l'un des derniers anneaux de son premier chapitre...:«Et parce que la plus lourde pierre de la mélancolie est la peur de la fin ineluctable de notre propre nature...(...)...» 


Un moment parmi d’autres


   Habituons-nous au rythme de Sebald qui suit la modalité de la synecdoque dont il nous confierait le développement aléatoire et personnel....

  En 1972, il séjourna une première fois à Orford (Nord-est de l'Angleterre) sans visiter l’ïle située au large du port. Quelques années plus tard, il décida de s’y rendre pour voir ce qui restait d’un centre de recherches militaires désaffecté qui avait tellement intrigué les habitants voisins. Aidé par un passeur, il se retrouve seul sur «un territoire blème» et «dans un pays inexploré.» Il connaît une étrange sensation de liberté et d’anxiété:en lui et autour de lui, le vide dominait. Un moment le marqua à jamais et lui resta inchangé en mémoire. Surpris par un lièvre, il le voit avec une dimension humaine dans sa terreur tandis que lui-même se voit “devenu lui”. Plus loin, ce qui avait été constructions pour abriter des recherches en armement “se présentaient de loin, sans doute à cause de leur forme conique, comme des tertres funéraires abritant les dépouilles de puissants souverains inhumés là en des temps immémoriaux avec tous leurs objets familiers, leur argent et leur or. L’impression que je me trouvais sur une aire dont la destination dépassait les fins profanes était encore renforcée du fait de l’existence de plusieurs bâtisses en forme de temples ou de pagodes que je n’arrivais tout simplement pas à me représenter comme des installations militaires. Cependant, plus je m’approchais des ruines, plus se dissipait l’image d’une mystérieuse île des morts et plus je me crus au beau milieu des vestiges de notre propre civilisation anéantie au cours d’une catastrophe future.”(j'ai souligné)


  Une île qui a connu son heure de gloire et d’effroi grâce à la modernité conquérante;un lieu abandonné, oublié, n’attirant plus personne («devant moi, tout n'était que dévastation»); une impression singulière (entre homme et animal) qui se transforme en vision apocalyptique ...Sebald reconnaît au moment d’écrire:”«En quel lieu et en quel temps je me suis trouvé réellement ce jour-là, à Orfordness, aujourd’hui encore, à l’instant où j’écris cela, je ne saurais le dire.» Attendant le passeur pour le retour, il eut l’impression d’avoir été chez lui jadis, en face, à Orford.


Les strates du temps, de la mémoire et de l’espace intime sont au cœur de la narration sebaldienne. Un moment qui renvoie à tous les autres. Si nous prenons le pas du promeneur.

 

Sebald

 

  Ce n’est pas leur but mais ces pages nous éclairent sur l'auteur. Grand marcheur, il aime arpenter des régions rarement fréquentées: par curiosité ou pour y retrouver des connaissances. Quel touriste se rend dans le comté de Suffolk, à Harleston, dans les Saints, dans la région d’Orford, quel promeneur va de Norwich à Lowestoft ou comme une autre fois au pied des Slieve Bloom Mountains? Que de ruines découvertes, que de lieux vides, vidés, donnant l'impression d'être insituables!

Chaque étape est documentée, patiemment préparée à l'aide de nombreuses lectures et un simple pont rencontré (chapitre VI) nous promène dans le temps et l’espace (par exemple en Chine pendant la colonisation anglaise). Il nous confie quelques rêves significatifs (l’un ressemble assez à une scène primitive);il nous livre des impressions mémorables pour leur intensité (sensation de vide, de silence absolus, de bonheur (pourtant dans un hôpital)) ou leur étrangeté (chez l’écrivain allemand Michael Hamburger il a l’impression d’avoir déjà résidé dans sa maison; dans une sieste sur la plage de Scheweningen il a également la sensation d’être chez lui). Il perd tous ses repères chez les Asburry, cette famille dont l'espace vital se rétrécit comme chez Beckett;ailleurs il sent le sol qui se dérobe sous ses pieds ou encore dans le lit d’hopital que nécessita sa paralysie provisoire, après une nuit presque comateuse, il remarque «un ruban de condensation  s’étirer en oblique, comme de son propre mouvement». Il connaît des flashes d’éternité (entre Lowestoft et Southwold, sur une rive silencieuse,«on avait l'impression de contempler l'éternité» ; phénomène voisin:dans un quartier hollandais devant des chaussures qui indiquent une mosquée; lors de l’apparition (qu’il peut décrire de la façon la plus extrême) de canards dans une nuit d’orage).

 


Parfois ironique, rarement agressif (il n'aime pas la Belgique coloniale ni le lion de Waterloo), Sebald est toujours à l’écoute :son voisin Farrar lui raconte longuement son enfance à Lowestoft, il partage une soirée des Asburry autour d'un film. On le voit curieux de tout, attentif aux détails, aux écarts, aux anneaux des répétitions et des coïncidences (il se rend compte, là encore avec Hamburger, qu’ils ont, à deux décennies de distance, parcouru le même chemin et fréquenté le même Stanley Kerry; il s’arrête sur un maître et son serviteur, prénommés tous deux William qui chez les Asburry moururent le même jour 285). Son finale, dûment daté (le 13 avril 1995), dresse une liste de faits ayant eu lieu le même jour et dans tous les domaines:on croit lire un vieil almanach. On n’est plus tellement étonné d’apprendre qu’il aime garder les choses sans valeur ni qu’il vénère les Mémoires de Sully…
 
Mais plus que ces confidences, c’est tout le livre, son objet et son ton qui disent Sebald.


 

Destruction/ désolation

Si l’on ne tient pas compte de l’exergue, le tour de cet anneau de Saturne est le plus impressionnant. Que ce soit dans et par la nature (l’érodé, l’ensablé, le délité (que de falaises !), l’effondré, le noyé (telle petite ville progressivement ensevelie par la mer), le balayé (par les tempêtes qu’il a connues et raconte, celle de 1987 par exemple avec  dans ce cas aussi l'accès à un état second), la destruction virale (les ormes détruits par une maladie venue de Hollande)) ou que ce soit sous l’action (ou l'inaction) des hommes (le délaissé (cimetière de bateaux vers Lowestoft), le détruit (le château de FitzGerald à Boulge), le ruiné, l’abandonné à la désertification  ou à la reconquête par la végétation exubérante ou par un long travail de sape): la patiente œuvre de la mort dans la vie est montrée à longueur de pages.


Avec, hélas !, un net avantage, si on peut dire, aux hommes: il suffit de penser aux morts des expéditions coloniales qu’il évoque en racontant une partie de la vie de Conrad et de cet être exceptionnel, Roger Casement. Ou aux guerres de succession en Chine et la célèbre auto-destruction des Taiping vers 1850/60 qui coûta des millions de vie sous toutes les formes. Ou encore
dans les Balkans aux massacres des Oustachis croates qui firent même frémir les nazis, ce qui lui permet de parler de Kurt Waldheim criminel devenu tardivement notoire et (significativement) responsable de l’enregistrement de cette sonde destinée à entrer en communication avec «d’éventuels habitants extraterrestres de l’univers»….

 

 

 

Propagation


  Sebald est sidéré par les phénomènes de multiplication, d’expansion massive et, plus généralement, par les phénomènes de propagation naturelle ou humaine. Sa longue évocation de la reproduction des harengs est presque paradigmatique:la femelle pond 70000 œufs (qui «s’ils se développaient tous, représenteraient bientôt, selon un calcul de Buffon, une masse de poissons d’un volume équivalent à vingt fois celui de la terre.»), d’autres éléments marins les mangent et les hommes les capturent de façon massive et brutale, non sans avoir tenté des expériences qui revenaient à les mutiler. Plus étonnant à ce sujet, il constate qu’il est arrivé que la nature frôle l'asphyxie  «par sa propre surabondance».


 Du côté des hommes, la  croissance le retient encore plus et on ne compte pas les exemples grands ou modestes qu'il nous soumet:ainsi s’attarde-t-il sur un phénomène oublié (mais Sebald nous pousse à en trouver d'autres dans notre mémoire ou nos observations), celui de l’extension de la propriété privée et de l’élevage de faisans par milliers qui saisit la bourgeoisie anglaise soucieuse de reconnaissance vers Orford et qui ruina une région entière. Les hunting parties chassèrent surtout les populations rurales et provoquèrent l’avancée de la misère.


  Ce qui retient Sebald, ce sont aussi et surtout les emballements (mimétiques) incompréhensibles et ce qu’ils deviennent quand ils sont dépassés, délaissés. On peut lire à ce sujet tout le beau et subtil chapitre II consacré, entre autres, au manoir de Somerleyton qui, un temps, fut presque le centre du (grand) monde grâce à Morton Peto, lequel fit aussi de Lowestoft une station balnéaire réputée alors qu’elle n'est plus qu'un lieu de misère et de chômage.

 
 Sans qu’il en fasse jamais un grand discours revendicatif (il a trop à voir et fait trop peu confiance aux mots), on comprend que la multiplication correspond le plus souvent à des phases expansives en économie, en progrès scientifiques et militaires qui tournent à la catastrophe lente ou brutale-manifestations qu’il ne prend pas dans le présent mais dans dans un passé parfois assez lointain et dont il fait mesurer la marche inexorable.... Même à propos du hareng, il constate que l’indestructible nature ne paraît plus indestructible et, après d’autres, il affirme que “les machines conçues par nous ont, comme nos corps et comme notre nostalgie, un cœur qui se consume lentement. TOUTE LA CIVILISATION HUMAINE N’A JAMAIS ÉTÉ RIEN D’AUTRE QU’UN PHÉNOMÈNE D’IGNITION PLUS INTENSE D’UNE HEURE À L’AUTRE ET DONT PERSONNE NE SAIT JUSQU’OÙ IL PEUT CROÎTRE NI À PARTIR DE QUAND IL COMMENCERA À DÉCLINER.”( je souligne)


Avec le progrès, progresse la destruction. Une telle certitude est  pourtant rare:on se souvient du choix de l'exergue emprunté à Milton.

 

Avers et revers

En effet, les catastrophes n’empêchent pas Sebald d’admirer parfois le résultat d’entreprises dont il sait mieux que quiconque qu’elles coutèrent cher en terme de vies (fait exceptionnel, à ce propos, il a une proposition très générale : «nous ne pouvons nous maintenir qu’entravés dans des machines inventées par nous »): l  célèbre ainsi les étoffes fabriquées à Norwich à la fin du XVIIIème siècle. De nombreuses pages sont consacrées à la soie, au travail étourdissant, vertigineux d’inventivité, d’habileté sans qu’il néglige jamais de rappeler le prix que payèrent les tisserands d’alors (il leur adjoint «lettrés et autres scribes»), «exposés à la mélancolie et à tous les maux qui en découlent.» De la même façon, il fait remarquer que nous entrons au Mauritshuis sans savoir ce que son fondateur fit au Brésil et ce que signifiait la venue des Indiens le jour de l’inauguration…C’est en discutant avec un Hollandais qu’il prit vraiment conscience du rapport entre le sucre et le «mécénat», entre les dynasties esclavagistes et la promotion de l’art. Il reconnaît que  les arbres qu’il aime tant et qu’il voit disparaître avec regret ont souvent été plantés dans des parcs au détriment des paysans de l’endroit....
Mais il reste qu’un progrès qui paraît pour l’heure inarrêtable (heureusement, il y a encore de l’inexpliqué:l’ombre, la nuit seront un (triste) jour vaincues-au grand désespoir de Sebald qui n'a rien, faut-il le préciser? d'un obscurantiste) et qui nous semble «positif»  entraîne nécessairement une destruction et multiplie les oubliés, des rejetés, des délaissés de toute nature….ceux que nous rencontrons souvent dans le récit de ses pérégrinations. Ce qui fut vanté, célébré, ce qui attira, devint à la mode, ce qui fit enfler les affaires, ce qui entraîna des foules se révèle dépassé et donne partout des ruines et du vide qui l'attirent partout dans les campagnes comme dans les villes....

 
Écarts


 Ce qui progresse en masse laisse, comme la vague se retirant, tous les débris, les objets ou les êtres brisés. L’Histoire a bien des poubelles, des fosses communes que personne ne consulte, Sebald excepté.

Dans un autre mouvement, Sebald se penche avec intérêt aussi sur la progression (souvent sous l’effet de l’isolement (choisi ou non)) d’entreprises étranges, farfelues, folles, excentriques, désarmantes. À la poussée qui entraîne des populations entières (au détriment d’autres désormais condamnées) correspond chez quelques-uns un élan intime, sans autre norme que lui-même:un élan qu’on pourrait dire à la fois créateur et stagnant-profondément mélancolique. Exemplaire est ce Hazel (par ailleurs jardinier à Somerleyton, manoir célèbre, un temps magnifiquement fréquenté, mué en une sorte de brocante) obsédé par l’aviation alliée qui sous ses yeux partait bombarder l’Allemagne dont il apprit la carte avec précision:dès lors il devint presque un spécialiste du pays agresseur devenu victime auquel il consacra sa curiosité passionnée.


Voués en principe à l’oubli éternel apparaissent ainsi dans les promenades de Sebald ceux qu'il rend inoubliables:les marginaux, les insondables, les grains de sable négligés des statistiques. L'anneau des mémorables.

 

Un jour, dans ce qui sera un destin (les pages sur Chateaubriand (un écrivain lui aussi des ruines) sont à ce titre passionnantes), quelque chose prend. On ne sait pas pourquoi. Il faut raconter parce que tout mérite attention. Comment oublier les amis évoqués au premier chapitre, chercheurs fervents, mobilisés par la seule passion d'un savoir qui ne détruit rien; et ce Le Strange (le bien nommé) qui congédia tout son personnel de (grande) maison, vécut plus que modestement avec seulement sa brave gouvernante à laquelle il légua toute sa fortune? Comment ne pas repenser souvent à FitzGerald, cet autre mélancolique qui lisait un grand nombre de langues, rédigea un dictionnaire de lieux communs, compila en «vue de la composition d’un glossaire complet de la navigation », adorait se plonger dans les correspondances du passé (il savait par cœur celle de Mme de Sévigné), traduisit génialement Kayyâm, aima follement en toute innocence William Browne et se replia de plus en plus dans la solitude à la mort du jeune homme adoré:il se détacha de la vie, mourut tranquillement après s’être senti comme un ange en allant rendre visite à G. Crabbe, son ami pasteur. Comment ne pas se précipiter pour en savoir encore plus sur Swinburne l'exalté, sur ses visions, ses pouvoirs insensés?

 

Sebald nous émerveille et nous émeut devant l’acharnement de certains à préserver le devenu inutile:ainsi ce musée martime (son lieu favori pour reprendre des notes et contempler «la mer tempétueuse se jeter à l'assaut de la promenade.») presque toujours vide avec quelques anciens navigateurs qui passent le temps, jouent au billard. Plus troublante encore, la préservation altérée qui se mue en des actions aux finalités troubles. Ainsi les Ashbury, rejetés d'une guerre, enfermés dans leur domaine et qui vivent en marge de tout:il logea chez eux quelques jours : «Même les repas, ils les prenaient le plus souvent debout. Il n'y avait ni plan ni dessein dans les tâches qu'ils accomplissaient, si bien qu'elles paraissaient être moins l'expression d'une quotidienneté toute naturelle que celle d'une obsession étrange, voire d'une perturbation profonde devenue chronique.» Pour ne rien dire des constructions suivies de leur immédiate déconstruction:les trois filles Ashbury sont des Pénélope qui défont chaque jour toute la couture admirable dont elles sont capables.


 On reste éberlué par la passion de l’inutile, de l’inachevable dont témoigne ici et là Sebald. Allez voir Alec Garrard, cet agriculteur anglais qui depuis des décennies abandonne chaque année un peu plus ses champs comme ses machines et ses bêtes pour consacrer le plus de temps possible à sa tentative de construction en maquette sur 10 m2 du Temple de Jérusalem:activité qui se veut la plus fidèle possible mais qui est insensée dans son projet (les experts sont divisés sur bien des points), dans l’énergie qu’elle suppose et dans les destructions et reconstruction qu’elle entraîne, répétant ainsi le destin de l’édifice sacré. Et cette entreprise est significative pour Sebald:folie aux yeux de beaucoup, elle a été repérée par lord Rothschild  et une secte évangélique qui voudrait construire «en vrai» le Temple dans un désert du Nevada. Non seulement cette reconnaissance renforce la passion de Garrad mais pourrait provoquer l’institutionnalisation de ce qu’on moquait au début....


 Quelques figures de résistance apparaissent également : l’inconsciente (les pécheurs qui en bord de mer tournent le plus souvent possible le dos au monde et tous ceux qui ont mélancolisé leur expulsion (sourde ou violente)) et les très conscientes comme celle des parents de Joseph Conrad qui connurent l’exil et une vie bien écourtée;celle encore de Roger Casement qui dénonça la quasi-extermination des populations noires lors de l’aménagement et l’exploitation du Congo ou des populations indigènes en Amérique du Sud et qui, par compassion, épousa la cause Irlandaise, prit des risques insensés et fut exécuté.

 

 



  Les anneaux de Saturne est un livre rare. Une enquête qui regrette la fuite en avant vers la lumière d’un savoir omnipotent qui néglige une seule ombre, celle des vaincus, des  délaissés, des sacrifiés. Une encyclopédie des propagations (qui programment leur destruction) et des dissolutions qui n’épargnent jamais les faibles. Des promenades qui nous défendent contre l’idée de totalité. Une phénoménologie du vide, de la dissolution. Une anthropologie qui ignore les concepts, les catégories. Une poétique hypnotique qui ruine la noble poétique des ruines. Un art admirable qui vous met devant des faits, des cas négligés, oubliés, qui réveille en vous d’autres figures et vous engage vers d’autres ensevelis par le Temps et la fausse Histoire que seuls l’écrit et la réflexion mélancoliques peuvent assurer d’une mue silencieuse, durable et qui ignorera toujours le sens du vain mot victoire.



À quoi bon?


 

Malgré tout, le mélancolique retourne le sablier.

 

 

 

 

 

 

            «À peine s'il [le père de Joseph Conrad] parvient encore à se consacrer à l'instruction de son fils que tant d'infortune oppresse. Son propre travail, il l'a pratiquement abandonné. Tout au plus s'il revient encore de loin en loin sur une ligne de sa traduction des Travailleurs de la mer. Ce livre infiniment ennuyeux lui apparaît comme le miroir de sa propre vie. C'est un livre sur les destinées dépaysées, dit-il un jour à Konrad, sur les individus expulsés et perdus, sur les éliminés du sort, un livre sur ceux qui sont seuls et évités.» (page 143)

 

 

Rossini, le 3 septembre 2014

 

 

 

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