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14 octobre 2015 3 14 /10 /octobre /2015 07:11


 «(...) je sais que la pauvreté vous rend plus sensible que l'aisance.» (page 210)
 

  «(...) tant il est vrai que le point de vue que nous avons sur le monde dépend de la place qu'on nous y fait.» (page 277)

 

 


         Comment dire la faim, écrire la dèche après Hamsun, Orwell et tant d'autres? Au sortir de la CONDITION PAVILLONNAIRE, S. Divry tenait une vraie gageure en décidant  de raconter sans misérabilisme les mésaventures d’une jeune femme (bientôt la quarantaine) écrivaine qui, après sa grande Révolution (sa Grande Rupture, son grand Exode - mari quitté, famille éloignée, «boulot» abandonné), se trouva au chômage et connut le passage aux minima sociaux.

 

  Rentrant un soir de la bibliothèque, la narratrice constata qu'il lui fallait tenir dix jours encore avec seulement en poche quarante euros. Tel est le point de départ d'un roman qui présente trois parties (l’esquisse d’une quatrième apparaît dans les bonus).  Sur quelques mois du printemps 2012 on suit tour à tour les petits calculs de l'héroïne pour survivre avec si peu d’euros au milieu des tracas quotidiens et des méandres administratifs ; on accompagne son retour sur les territoires maternel et fraternels (elle a six frères) et, pour finir, on la voit pratiquer de petits boulots dont l'un tourna mal à cause d’un «mec lourd». Ce livre dont on voit les conditions d’élaboration (faim, solitude, ennui, lassitude) sera achevé au calme dans la résidence De Pure Fiction (Lot).

 

 

   Comme sur une partition, sous le titre de son roman, l’auteur  propose  de définir ce qui nous attend : « Roman improvisé, interruptif et pas sérieux

 

« Roman improvisé, interruptif et pas sérieux

 

  Entendons que sur la base d'une composition évidente (désarroi, tentations de l'enfance, "petits boulots"), la narratrice préfère entretenir la sensation (fausse) d’un immense coq-à-l’âne : bien décidée à toujours en rajouter, elle fait un sort à tout ce qui semble surgir sous sa plume (la bataille des doigts, le (très drôle) contemplage de plafond, le bleu au dessus de la place de la Comédie, l’expression "faire sa vie”, la rencontre du néo-célibataire etc.) et qui pouvaient s’inscrire ailleurs, si on n'y réfléchit pas trop : tout coule(rait) aux sources sombres de la débine et tout peut faire anthologie.

 

 Modernité (datée) oblige, nous lisons un texte (supposé) en train de s'écrire. Rédigeant un bout de roman pour faire plaisir à son voisin Hector, la narratrice joue même typographiquement avec les ratures et nous fait croire qu’elle pioche dans son carnet des métaphores toutes prêtes  à servir. 

 

« Roman improvisé, interruptif et pas sérieux


  Dans ces conditions on ne s’étonnera pas du rythme choisi (plutôt presto avec des plages adagiées) ni des hommages rendus à Sterne et à Jacques le Fataliste : on a vu qu'il arrive même que la narratrice obéisse à un de ses personnages et écrive sous la contrainte (façon Perec aussi sans doute).
 Ce roman éclaté est plein d’éclats : la rupture l’anime. Son diable n'y est pas pour rien. Ruptures visuelles (la typographie a des accès d'autonomie, les caractères changent de police, la BD s'immisce en contrebande, les calligrammes auraient plu à Apollinaire (l’un surtout, diaboliquement phallique); ruptures génériques à tous les chapitres (des contes (dont le délicieux «mange-consonne» ou celui de l’invention du conditionnel),  des passages isolables qui donneraient de bons sketches, des dialogues avec stychomythies, du  fantastique de contrefaçon, un  récit de rêve aussi arrangé que ceux de certains surréalistes, de l’épistolaire (-contemporain, les impayables courriels avec Pôle emploi), du porno avec tous ses stéréotypes et ses périphrases phraseuses ....

 

 

« Roman improvisé, interruptif et pas sérieux

 

      «C'est ainsi que, alors que j'ai intellectuellement grandi sous l'influence d'une écriture blanche ou plate, en tous points sérieuses, j'ai abouti à son exact contraire, une écriture gondolée, pour ainsi dire.»

 

   Il faut s’entendre. Ce roman n’a pas le sérieux du récit naturaliste dont l’empire n’a jamais reculé dans la littérature française (1). Il met trop en jeu(x) le langage (mots-valises, mots forgés (mollybloomer), contrepets, substantifs conjugués à tour de phrase); il aime trop certaines  figures  (l’énumération, l’accumulation (les listes (dont le j’aime/j’aime pas repris par Roland Barthes à SLC...) sont sa passion), le zeugme clin d'œil, l’anaphore essoufflante, la drôlatique concaténation d’anadiploses : bref une réédition enrichie du Gradus s’impose… (pour le Morier c'est sans doute un peu tard)). Il ne lésine pas non plus sur les références, les renvois, les emprunts (l'auteur signale ses dettes dans la partie bonus), les parodies, les pastiches (il faut avoir lu la réécriture de Phèdre mise au service de la tragédie d'un grille-pain...).

   Un sujet si grave souffre-t-il d'autant de jeux ? En réalité, la liberté d’invention instaure une distanciation qui ne signifie par pour autant indifférence, insensibilité et éloignement gratuit. Pareille réserve critique reviendrait à négliger de percutants  passages  satiriques (les étudiants de l’ENS à Lyon; les appels à Pôle emploi (et sa dimension bureaucratiquement polie), la revente chez Gibert ou sur leboncoin,  le milieu des patrons de restaurant) et à oublier le salut adressé à B. Lahire en fin de volume: sur le chômage, la sociologie classique a son mot à dire mais loin des statistiques et des entretiens avec questions ouvertes ou fermées, un roman ludique et survirevoltant nous permet d’entrer autrement dans la réalité de la souffrance. L'alacrité stylistique informe la lucidité. On est admiratif devant les remarques sur la solitude du vendredi soir, sur les sensations éprouvées selon la durée du chômage  (chaque année a sa couleur). On retient les justes notations sur l’obsession du calcul, sur les découragements qui guettent face à des tâches administratives labyrinthiques (le torturant photocopiage), sur les accès de déprime soignés avec les petits chocolats qui accompagnent le café comme sur les  petits moments de relance maniaque.
 Sur la faim et le manque Viry complète parfaitement le très sobre Orwell (les vitrines causes d’hallucinations) et va même plus loin dans l’extension du mot :«Je pouvais toujours remplir mon estomac de nouilles à l'huile, mais j'avais une faim plus profonde et plus insatiable, une faim de fierté, acérée, une faim ambitieuse et dévorante, une faim existentielle et terrifiante, une faim de viande en sauce et d'île flottante, une faim de travail, une faim de rôti de porc aux pruneaux, une faim de velouté potimarron-châtaigne, une faim de merguez grillées, de journées bien remplies, de grandes tablées bruyantes, une faim de nuits réparatrices, une faim de déchirer la gangue économique et la morosité sociale, une faim de joyeux camarades; une faim de projets, de rires, d'e-mails dans ma boîte, de poires juteuses, de coups de téléphone délirants, de destuction de contraintes; j'avais faim d'un festin sur les ruines du passé, faim de voir l'avenir s'ouvrir, mon appartement s'aggrandir, faim d'une razzia  dans une pâtisserie, faim d'un vin rouge puissant, coloré, rond, chaud, tannique, un vin qui envahit le palais et fait tourner, et j'avais faim d'amour, faim d'un homme qui m'enverrait des textos quand je n'irais pas bien, faim de consolation, faim d'un air impollué et clair, faim de reconnaissance, j'avais faim d'avoir accès à ce que j'imaginais alors comme la vie enfin ; la vie tout entière - celle dont j'avais aperçu l'ombre quelques années auparavant, mais ma Grande Rupture l'avait pour longtemps (et peut-être pour toujours) remisée loin de moi.»(2) ou dans  la description physiologique qui ouvre à une connaissance par les gouffres de la dépersonnalisation («Au fil des jours, la faim ne se situe plus tant dans le ventre - la crampe devient familière - que dans les yeux, démesurément ouverts, dans les mains et dans les pieds, glacés, irréchauffables, dans la tête, chose flottante et délicate qui souffre au moindre bruit.(...) J'avais perdu tout espoir de voir ma situation s'arranger, je ne cherchais plus tant à faire un repas qu'à passer le temps; car il arrive un moment ou manger - manger mal, manger un peu - ne sert qu'à entretenir la faim, non à l'éteindre : il arrive un moment où la faim rend tellement avide, tellement transpercé, qu'on est sensible à chaque visage, à chaque souffrance, surtout en ces temps si mornes, si agonisés, si désinvestis, si terriblement prévisibles et terriblement solitaires, si indécemment injustes que nous vivions alors en France. Bientôt ma faim n'eut plus rien de personnel; elle était comme un diapason qui résonnait de tous les malheurs du monde, puisqu'elle avait supprimé, l'espoir comme l'avenir, la chaleur comme le désir, il ne restait que l'offense et l'indignité, d'obscènes déclarations télévisées prononcées par d'obscènes gens de pouvoir, d'obscènes insultes déversées sur la faiblesse humaine. Par mon corps devenu faille, je captais tout cela. Et c'était comme si je n'avais jamais rien fait pour me construire et m'en protéger, comme si je n'avais jamais vécu d'amour, comme si ma mère et mes frères n'avaient jamais existé, comme si tout avait disparu dans les cris rauques des chats nourris par des mémés célibataires dont le visage blanchâtre et doux me crevait le cœur.» (j'ai souligné)

 

 

          Ce livre est un bel objet (sa maquette est parfaite et, sur la fin, il utilise avec humour les méthodes pratiquées dans les DVD (3)) et son évocation de la débine, sans rendre plus optimiste que la fin de CANDIDE, est une grande réussite. 

   Son diable personnel très hip n'est pas un mauvais bougre. Pourtant on se dit qu'il aurait parfois tendance à pousser sa protégée sur la pente la plus dangereuse pour les écrivains talentueux, celle de la facilité. Gageons qu'elle saura y résister.

 

 

Rossini, le 15 octobre 2015

 

NOTES

(1)Rappelons qu'Orwell lui-même fait en passant une allusion à Zola dans sons livre  DANS LA DÈCHE....

 

(2)Le lecteur aura compris qu'on tient là, en condensé, l'esthétique de S.Divry, du moins en ce livre.

 

(3)On nous offre des bonus et, surtout, soucieux de faciliter la tâche des journalistes, on leur livre une note d’intention supposée tenir lieu de réponses à toutes les interviews de la saison (ses œuvres passées, leurs ambitions, ses choix stylistiques, ses dettes, le contexte de sa formation littéraire…).

 

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30 septembre 2015 3 30 /09 /septembre /2015 07:55


 « Je parle à la forêt malgré les arbres

 

 «On cesse de croire aussi que la limite soit indispensable aux êtres

 

   «Tout s’entrecroise, coïncide, cohabite »

 


    Que peuvent bien avoir en commun un récital, la rue du Havre, l'omnibus, la place de la Bastille, l'Opéra-Comique et un bateau-mouche? Un continent inconnu s'offre à nous avec comme guide un nouveau Christophe Colomb.

   Dans le sillage de sa grande intuition d'octobre 1903 déjà présente dans LA VIE UNANIME et LE BOURG RÉGÉNÉRÉ, Jules Romains publia en 1911 une sorte de recueil de petits poèmes en prose unanimiste classés selon certaines catégories (dans Paris, quelques rues (et une brève mais belle évocation des passages («une forme paisible de la foule»)), des places, des squares, d'autres lieux et divers phénomènes momentanés), le tout complété par une réflexion générale développant ses nombreux textes antérieurs.

 

 

Sept chapitres

 

  Les six premiers permettent à J. Romains d’exploiter sa grande palette inventive. En même temps, chacun a un rôle précis dans l’ensemble du recueil. Les Rues (au nombre de cinq) et Les Places mettent en valeur toutes les possibilités descriptives et “philosophiques” de l’analyste de ce nouvel objet, le groupe.
Squares est plus théorique (les fonctions générales de chacun sont précisées et le rôle des rassemblements y est plus marqué:«Les squares sont salutaires aux rues.(...) C'est la substance des rues qui se prolonge en eux;mais ils l'épanouissent et l'apaisent.») Métamorphoses s’attache en courts chapitres à deux espèces seulement mais plus longuement traitées et hautement décisives. Ce sont les fractionnements du groupe qui animent cette partie (l’omnibus, de l’attente au bureau au séjour sur l’Impériale ; la file d’attente, la salle à l’Opéra-Comique). Comme leur nom l'indique, Les Éphémères (jeux (le manège de cycle),
divertissements, fêtes, loisirs (cinéma, la baraque foraine, le bal du quatorze juillet, le bateau-mouche)) confirme l’importance  du Temps dans la vie des groupes et montre que toute expérience urbaine, y compris la plus anecdotique, mérite attention. Enfin Les Vies Intermittentes tranche assez nettement sur les précédents, mêlant des sujets et des milieux hétérogènes (récital de piano, équipe d’ouvriers du métro, amateurs de bouquinistes), isolant des personnages et traitant de groupes assez réduits (l'un, Les Galeries de L'Odéon «vit peu; n'a pas d'unité; n'a pas de centre.» et l'observateur le qualifie même de «pauvre groupe»), offrant parfois quelques minuscules pointes satiriques (rares ailleurs) et, à dessein sans doute, ne présentant pas le souffle des précédents. Le dernier texte La Bibliothèque de la Sorbonne est même sévère (RETOUR dans LA VIE UNANIME l'était moins avec les livres). Ce lieu ne devient un qu'au moment de la fermeture...comme si les lecteurs, si individualistes, étaient les moins à même de lire ...Jules Romains.

 

   Ce classement en chapitres révèle à la fois la diversité des objets restitués et la cohérence du projet.

 

Groupe

    C’est la grande préoccupation de Romains : sans s'attarder aux individus isolés (ici et là, quelques cas très rares), sans aller jusqu'au domaine immense de la ville (il y viendra ailleurs), l'écrivain souhaite nous ouvrir à une réalité qui le fascine, celle du groupe (parfois le cercle, rarement la foule fluide (indice nullement innocent)) qui inclut chaque humain dans un ensemble (mobile, instable, fugace et relevant d'une hiérarchie complexe mais «naturelle») qui le dépasse sans l’anéantir, au contraire, et qui, d’une certaine manière, renvoie aussi à du pré-individuel voire à du proto-historique («Ils [les groupes] ne naissent pas véritablement. Leur vie se fait et se défait, comme un état instable de la matière, une condensation qui ne dure pas. Ils nous montrent que la vie, à l'origine, est une attitude provisoire, un moment d'exception, une intensité entre deux relâchements, rien de continu, rien de décisif.»  

 

  Dans la partie finale du livre (Réflexions), tout en faisant un bilan de sa rhétorique (sur laquelle nous reviendrons) il parle d'une possible sortie de l'individu et d'une approche de l'inconnaissable: «D'ordinaire nous nous tenons à mi-chemin. C'est bien l'âme des groupes qui s'exprime; mais pour qu'elle y réussisse plus facilement, on lui prête des sensations et des idées humaines. On dit qu'elle entend, qu'elle voit, qu'elle réfléchit. Cette forme de révélation n'est peut-être pas qu'une mauvaise façon de figurer l'inconnaissable.» Modeste, il ajoute: «Elle [la conscience des groupes] doit correspondre à une zone de la réalité. Entre les consciences individuelles et la conscience vraiment unanime, n'y a-t-il pas une conscience plurale, qui signifierait plutôt la collection que l’unité supérieure, et qui serait le premier effort de la synthèse, le brouillard encore plein de gouttelettes entre la rivière et le ciel

  Malgré l'ampleur de la tâche, le ton est souvent enthousiaste : « (...) il faut que nous connaissions les groupes qui nous englobent non par une observation extérieure, mais par une conscience organique. Hélas! il n’est pas sûr que les rythmes veuillent bien se nouer en nous qui ne sommes pas le centre des groupes. Nous n’avons qu’à le devenir. Creusons notre âme assez bas, en la vidant des songes individuels, menons jusqu’à elle assez de rigoles pour que l’âme des groupes y affluent nécessairement.

 Je n’ai pas essayé autre chose dans ce livre. Plusieurs groupes y parviennent à la conscience. Ils sont très rudimentaires encore, et leur esprit n’est qu’une odeur dans le vent.»(j'ai souligné).

 On a compris que son but n’est pas de «carder une nouvelle fois l’énorme tas de l’âme individuelle.» Pour l’heure, nous sommes «au début d’un règne, au départ d’une série organique qui durera comme les autres des milliers de siècles avant le refroidissement de la terre. Ce n’est pas un progrès, c’est une création, le premier élan d’autre  chose. Les groupes ne continueront pas l’œuvre des animaux et de l’homme; ils recommenceront tout pour leur besoin, et, pendant qu’ils accroîtront la conscience de leur chair, ils referont l’image du monde

 

  Romains ne cache pas qu'il se voit assez en Jean-Baptiste de ce nouvel ensemble:  « Je parle à la forêt malgré l’arbre. Son âme finira par apprendre ce que J’AI DIT SUR ELLE. Les groupes ont beau n’avoir qu’une conscience confuse, et n’apercevoir le monde qu’à travers une gelée tremblante, ils sentiront peut-être, le signe que je leur fais, et il y en aura un, peut-être, qui, pour l’avoir senti, saura devenir un dieu.»(j’ai souligné)

 

Rien moins.

 

  Pour le dire trop vite et trop schématiquement, surtout à ce moment de la carrière de Romains (les grands romans viendront après), l'unanimisme cherche à se défaire du moi romantique (comme sans doute du caractère des réalistes (1)) et, pour ce faire, tend  à  le diviser, le déborder, le vider, le remplir autrement, le saturer, le noyer «parmi l'inconscience et la splendeur de tout». Après LA VIE UNANIME (plus centré sur ce moi qu'il faut justement dé-centrer- non sans échecs, il suffit de lire le poème dont l'exergue (profond) est  «Unanime, je t'aime»), le groupe dans PUISSANCES DE PARIS aide ainsi à mieux cerner cette intuition qui n'exclut jamais (on vient de le lire) une mystique.

 

 

   Quel qu’il soit et où qu'il soit (rue, place, square, moyen de transport, activité limitée), le groupe unanime est souvent présenté comme possédant une âme (plus ou moins consciente d’elle-même) toujours bien matérielle (et changeante: allez voir un peu à l’Opéra-Comique) puisqu’en même temps il possède un corps : ainsi, le parc de Montmartre:« C’est un groupe qui existe pour sentir la grandeur de Paris au crépuscule. Tout son corps y est voué(…).»; ainsi, dans le square Parmentier «le groupe croit bien à la réalité du monde; il en est plus sûr qu’aucun des hommes; mais il ne conçoit guère que le monde soit dehors. Il a l’impression que son corps est tout, mais que tout ne s’étend pas très loin; tout se dissipe peu à peu et cesse quelque part. Son corps existe, beaucoup, à un endroit, un point où il lui semble qu’est posée son âme la meilleure, là où les cercles de chaises entourent le kiosque sonore; il existe moins dans le reste du square, sur les pliants épars et les bancs du pourtour; il existe à peine au delà des grilles.» De fait, on lui découvre une physiologie («le groupe [de l’omnibus] se contracte, grandit en hauteur et à des convulsions»), d’innombrables sensations (comme celle du square Parmentier encore («épaisse et massive. Il ne sait pas d’où elle lui vient. Il se doute qu’elle n’a pas surgi en lui spontanément, car elle semble trop brusque et trop superposée à son âme.») ou, comme à midi, la rue Montmartre («La rue est contente; mais elle sent quand même un besoin d'être plus vaste, avec un grand promenoir au milieu, quatre rangées d'arbres, des buissons, et des pelouses soudées par des allées de sable.»)  Le groupe du bateau-mouche (qui a un corps coupé en deux parties) sent de façon particulière :«Celle [la partie] d’en bas distille le sens organique du groupe; celle d’en haut le relie à l’univers et lui prépare une image trouble
   Ce corps, qui peut être dévorant (au matin, la rue Montmartre «se gave d’hommes»), connait des émotions, des envies (on le voit encore avec le bateau-mouche  qui «a envie, une seconde, de ne garder aucun homme dehors, de les ramener tous dans les cabines, et de ne plus exister qu'au fond de soi.»; cette âme collective est capable* d'attendre, d'hésiter, d'anticiper, de souhaiter, de regretter; elle a des élans, des rejets, elle peut connaître
l'inquiétude et l’angoisse, elle affiche des désirs (telle rue «désire un équilibre intense»); elle exprime des volontés, elle peut aller au-delà du plaisir (comme «([le groupe du bateau-mouche] jouit de son rythme, de son glissement si facile, qu’il semble n’être qu’un repos le long de la durée, une immobilité sur le temps qui bouge, et la conscience d’un bien-être qui ne change pas.» ou comme la file d’attente de l’Opéra-Comique («le groupe alternativement jouit de croître, et s’effraie de sa taille.») 

 Selon les instants, le groupe peut être fibre ou, au contraire, à l'instar de LA RUE ROYALE, il peut devenir âme née «à la fois de cent petits chocs; elle est l'arête de bien des vagues; au hasard, entre deux corps, elle éclate, comme le bruit sec entre deux ongles qui s'agriffent.»  Singulière, la Place des Vosges affirme une solide sagesse tandis que la Place de la Bastille, du moins depuis le haut de sa colonne, «est une conscience de Paris.» Quelque part, un groupe peut connaître «une méditation pulvérulente».

 

   Le paradoxe n'est pas étranger au groupe. Lisons la rue Soufflot : «On dirait que la rue ne sent rien et ne pense rien. Pourtant elle se soulève vers le Panthéon, elle est le commencement encore prosterné, déjà solennel du dôme. Elle a de l'âme par hasard, un jour dans une année, mais tellement qu'il en éclate un dieu

 

      Empruntant tour ou tour ou simultanément le vocabulaire du géologue, du géographe, du chimiste ou du naturaliste, Romains cherche à rendre la multiplicité des états et des attributs de chacun de ces groupes. Dans un festival de vues saisies au vol, on assiste, dans un flux héraclitéen, à leur naissance, à leur maturation, à leur mue, à leur dissolution avec entre temps des passages de “moindre-être” (ainsi l’intérieur de l’omnibus: « Petit groupe qui se tait dans sa coquille de silence, il dure une demi-heure, comme un rassemblement. Mais il existe moins; il n’a pas le temps de se donner une vie qui soit à lui et qui n’ait pas encore vécue.») On saisit leur apparence matérielle, leur forme (la file d’attente de l’omnibus ressemble à un haricot dont «[l]a concavité se colle étroitement sur l’arrière de l’omnibus et fait ventouse» ), on perçoit leur unité (souvent provisoire comme la rue vue de l’omnibus), on capte leur caractère centré ou a-centré, leur dépendance (ainsi cette «lumière les dissout un peu chacun pour les mêler mieux.»), leur finalité (on l'a vu, la rue Montmartre existe «pour sentir la grandeur de Paris au crépuscule»); on ressent leur rythme souvent suggéré ou indiqué avec originalité.

 

 On l’a compris avec des titres chapitres comme Éphémères ou Intermittents : ces petits textes en prose sont l’occasion d’un feu d’artifice permanent sur les jeux amoureux du hasard, du Temps et de l’Espace. Parfois même, dans cet ensemble sagement audacieux, on tombe sur de surprenants passages comme dans le square Parmentier : «Le groupe ne voit pas le vert; il sent une dilatation, un bouillonnement, des intervalles qui s’accroissent, des fragments plus heureux que l’ensemble, des flux qui s’arrêtent, bus par le sable comme les rivières du désert, de petites boules côte à côte qui gonflent, qui appuient l’une contre l’autre, élastiquement, et qui se repoussent. Le vert des feuilles lui apparaît comme le contraire du son des cuivres jouant une marche.»

   Avant tout soucieux des dimensions imprévisibles de ces groupes dont les individus de rencontre sont involontairement gros, J. Romains en profite pour méditer en images sur les éclosions, les fractionnements, les résurgences, les dispersions de ces continents provisoires qu'il découvre et  inventorie pour nous. Du bateau-mouche, il écrit: «D'avoir deux grandes cabines, l'une à l'avant, l'autre à l'arrière, il saisit mieux la durée; dans l'une il a l'impression que le présent commence; dans l'autre que le présent va finir, et fait le passé avec son sillage

 


 Comme


   Avec la comparaison et la métaphore, l’analogie domine l’ensemble des textes, elle en est le medium. Le relevé complet en serait imposant mais inutile car il réduirait la part de mouvement qu’elle engendre à la lecture. Donnons seulement quelques exemples : «En arrivant à elle[la Place de l’Étoile], la file des voitures se fend comme une bûche sous la hache.» La place de l’Europe : «C’est un cabestan. Il a de longs bras aux emmanchures de fer. Le soir, il se met à tourner; il roule, puis déroule les rails qui sortent de la gare et glissent par-dessus l'horizon pour jeter le soleil comme une ancre à la mer.»...(2). Place des Vosges «les hommes y éprouvent  comme une impulsion, le besoin de s’asseoir, d’être pareils aux feuilles qui remuent un peu, mais ne s’arrachent pas.» Plus d'une centaine vous attend, d'inégale qualité.

 Pour dire ce moment d’échappée à l’individualisme l’analogie (on dirait, elle semble, etc.) est donc précieuse : elle nous incite à regarder vers des règnes un peu rapidement nommés inférieurs. Le végétal est une référence fréquente.  La place de la Trinité «quand vient le crépuscule, et que les becs électriques se dressent chacun comme le bout gonflé d’une étamine, elle est vraiment une corolle seule.»  

  En vérité, Romains rend sensible une rue ou une place ou un de leurs moments grâce à une circulation visuelle et mentale qui opère entre les règnes et qui, sans nous arracher définitivement à nous-même nous fait accéder à ces puissances mobiles, souveraines ou fragiles, véritables correspondances qui le fascinent et qu’il veut absolument traduire sans prétendre à la scientificité (positiviste). Les règnes se croisent, s’interpénètrent et la comparaison en restitue le mouvement permanent: perdu en une certaine manière, le moi-sujet y gagne.

 

Limites ?

 

  Il reste que si le recours fréquent à la personnification est heureux car parfaitement évocateur il pointe en même temps les limites du projet : on ne peut se défaire de l’impression d’avoir affaire aux observations (talentueuses, c’est entendu) d’un seul regard (la fin du livre (sa critique du rat de bibliothèque), ses dimensions satiriques, quelques penchants suggérés par les motifs répétitifs renvoient à Romains seul): un regard malgré tout anthropocentré qui retient pour le groupe des catégories qu’on peut aussi appliquer à l’individu dont on veut justement se défaire. Mais on peut affirmer aussi qu'après  LA VIE UNANIME un palier a été heureusement franchi et que le continent en voie de découverte est encore immense.

 

 

     Voilà bien un livre qui provoque l’admiration (malgré l’évolution des décors parisiens, on les retrouve et on suit avec plaisir leurs mouvements internes - libre à nous de les actualiser et de remplacer tout ce qui a disparu à jamais) autant que l’étonnement, un étonnement pas forcément critique (3) : nous sommes à la veille de 1914 (facile à dire, rétrospectivement) et Romains tente de penser (de sauver?) quelque chose au-delà de l’homme et en deçà de la Foule devenue depuis peu objet poétique (Poe, Baudelaire, Verhaeren) et anthropologique (Le Bon, Tarde plus tard Freud et Canetti, d'autres très récents).   

   On a l’impression de rencontrer un moment aigu de conscience tourmentée, mélange d'archaïsme et de modernisme, produit d’un classicisme qui cherche à capter dans une "atomystique"(4) inédite une modernité qui tient de la promesse et de la menace (5).

 

 

Rossini, le 9 octobre 2015

 

Notes:

 

(1) On imagine l'immensité de la tâche critique de qui voudrait examiner les échos narratifs et descriptifs de ces intuitions dans les romans de Romains. En ce sens, la revue Roman 20-50 (n°49) a fait un beau travail. Dans ce champ, hasard ou nécessité, le lecteur de Romains ne peut manquer de rencontrer des écrivains majeurs comme Dos Passos.

(2) Il s'agit de la place et de la gare peintes, entre autres, par Monet.

(3) Il n'est pas injuste d'affirmer que, si son objet est original, sa poétique l'est parfois beaucoup moins.

(4) Jean-Baptiste encore et son index« Je ne connais pas encore de groupes pleinement divins. Aucun n'a conscience d'être réel; aucun n'a dit : «Je suis.» Le jour où le premier groupe saisira son âme entre ses propres mains, comme un enfant qu'on soulève pour le regarder en face, il y aura un nouveau dieu sur la terre. J'attends ce dieu, et je travaille à l'annoncer

(5) Romains ne cache pas non plus que l’évolution future ne sera pas forcément favorable : «les groupes futurs mériteront peut-être moins d’amour et nous cacheront mieux le fond des choses»

 

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21 septembre 2015 1 21 /09 /septembre /2015 06:29

 

  «"Je vivais alors une période particulièrement sombre : pour tout vous dire, c'était la dèche, la mouscaille - la mélasse."» (page 131)

 «Il est impossible d'imaginer à quel point nous avions l'air de misérables déchets d'humanité, plantés là dans l'impitoyable lumière du matin.» (page 201)

 


             Décidé à devenir écrivain, Eric Blair entreprend en 1927 une sorte d’enquête sur ceux qu’on n’appelait pas encore en France des SDF. L’année suivante, il est à Paris pour dix-huit mois:pendant ce séjour, à court d’argent, il partage pour quelques semaines la vie des plus démunis et trouve un emploi de plongeur. Fin 1929, il reprend son errance avec quelques compagnons dans et autour de la capitale anglaise. Il abandonne ce mode de vie, devient enseignant, relit les notes qu’il a prises pendant ces trois années et publie en 1933 Down and out in Paris and London...traduit successivement par La vache enragée puis Dans la dèche à Paris et à Londres. C’est, significativement, à cette occasion qu’il choisit son nom de plume, George Orwell.

 

Paris/ Londres

 

    Cette espèce de journal (les repères sont rares, quelques notations de durée) ne présente que deux volets:Paris tout d’abord (cent soixante-quatre pages) où il travaille pendant quelques semaines puis Londres et sa région (cent dix-huit pages) où il erre durant des mois. Orwell est tenté par la comparaison entre les deux villes (y compris dans la pratique des jurons et insultes) mais malgré quelques sévères remarques sur les Français il se montre équitable dans ses critiques:ainsi s’attaque-t-il violemment aux règles anglaises de mendicité. De fait, malgré la compagnie d'un mentor dans chaque séjour (Boris à Paris, Paddy à Londres) son expérience ayant été différente (du travail dans un cas, dans l'autre des dérives forcées avec des exclus même du sous-prolétariat), le compte-rendu, mémoire de la souffrance, est forcément différent. Dans toutes les circonstances son regard est précis et son analyse nuancée.

   Cependant on peut dire que l’évocation des deux capitales épouse un même mouvement:une description des lieux et des récits de vies tombées dans la dèche suivis d'une réflexion plus générale : sur le luxe et sur l'esclavage dans le travail moderne à Paris ; sur la mendicité comme «mode de travail» à Londres. L'argumentatif alors l'emporte sur le descriptif ou le narratif. La débine parisienne est subie, la londonnienne est plus volontaire et relève incontestablement d'un désir de savoir et de partager. La dimension d'enquête journalistique (pré-sociologique) est plus nette dans la partie londonienne et démontre un engagement (encore limité) très personnel. En humaniste, Orwell propose, ici comme là, une réflexion qu'autorise un long séjour parmi les errants et les déclassés.

 On connaît la probité de G. Orwell : il a l’honnêteté de dire qu’il n’a jamais atteint le degré de déchéance de tel homme  aperçu sous le pont de Charing Cross :«L'un d'eux, je m'en souviens, portait un pardessus sans boutons qui tenait avec des bouts de ficelle, un pantalon tout effrangé et, aux pieds, des chaussures qui laissaient voir les orteils, et c'était tout. Il arborait une barbe de fakir et s'était barbouillé le torse et les épaules avec une répugnante substance noirâtre qui ressemblait à du cambouis. Le peu qu'on entrevoyait de sa peau, sous la couche de crasse qui la recouvrait, avait la blancheur d'une feuille de papier, conséquence sans doute d'un mal sournois

 

 

adresse 

 

   On devine qu’il y a (au moins) un appel dans le geste intellectuel que représentent cet engagement inédit et ce témoignage réfléchi. Orwell voudrait certes toucher ceux qui ont des pouvoirs dans le traitement (pratique et législatif) des compagnons de la mouscaille mais ce sont surtout les lecteurs cultivés qui ont si peur de la “populace” (il en est convaincu et donne des preuves) qu’il veut convaincre d’agir ou, au moins, d’aider à une prise (ou crise plutôt) de conscience qui donnerait lieu aux réformes qu’il appelle de ses vœux. Profondément personnel, le chapitre final, d’une grande et sobre beauté éthique, parvient à une évidence universelle.

 

comment dire? 

  Soucieux de bousculer les préjugés, avide de connaissances pratiques qui permettent une réflexion juste et utile aux démunis comme à ceux qui les côtoient, Orwell veut témoigner en se tenant au plus près et donc, au plus juste de l’expérience qu’il cherche à faire partager. Aucun sentimentalisme, aucun misérabilisme, nulle recherche  d'une mystique ou d’une poésie de la misère. Peu de comparaisons, aucune facilité littéraire (il nous évite, entre autres, les cercles de Dante). On voit poindre dans ses rencontres un possible romanesque chez tel ou tel (Boris) mais il se garde d’y céder. Une seule fois il esquisse une construction : dans l’espace de quelques pages, il oppose la haine du menuisier miséreux (qui refuse d’être assimilé aux mendiants qu’il tient pour des parasites) au geste généreux (et pourtant tellement misérable) de Scotty qui prouve ainsi son sens intime de la dette. Parlant à peine de lui pour ne restituer que ce qu’il voit et vit comme tant d’autres, il ne se regarde pas écrire. Attentif aux mots, à leur évolution, les siens ne sont jamais rares ni ses phrases sophistiquées. Ce serait ajouter à l’exploitation de ces femmes et de ces hommes et dénaturer son projet. Orwell n'écrit et ne prend jamais quiconque de haut.

 

 écoute

   Orwell est tout écoute lors de son passage dans la dèche. Il rapporte des querelles, des flots d’insultes (sur lesquelles il médite longuement), recopie des chansons ou des extraits d’interminables monologues, relate de nombreux récits de ces êtres (comme Bill le terrassier, l’ennemi du travail ou  Valenti et de sa confusion entre Sainte Héloïse et la courtisane Suzanne May ou encore Charlie et sa copine Yvonne obligée de s’inventer l’existence de jumeaux)) qui ont besoin de parler (et pas forcément sous l'emprise de l'alcool) comme lui a besoin de les faire entendre (sans prétendre être un porte-parole). Dans ce monde du dénuement chacun devient vite conteur. Quelques personnages disparus depuis quelques années font encore parler d’eux....

 Orwell prête une grande attention à la langue qu’il cherche à restituer le plus fidèlement. Il n’est pas dupe de certaines inventions, de la transformation d’anecdotes en légendes comme celle de Gilderoy, le voleur écossais. Et il croit entendre dans certains cas «un reliquat de tradition orale, persistant comme un écho assourdi depuis le Moyen Âge

 

 battre le pavé

 

  Quêtant un emploi dans Paris (n’importe lequel, avec l’épreuve répétée des refus, des offres illusoires ou faisandées) ou errant dans et autour de Londres pour trouver un lodging-house qu’il est interdit de fréquenter deux soirs de suite (1), l’homme tombé dans la dèche parcourt des dizaines de kilomètres par jour même quand il souffre de la jambe comme le Russe Boris. Accablé de fatigue physique et mentale, l’arpenteur parisien doit pourtant faire bonne figure en ne mangeant (au mieux) que pain et pommes de terre; son collègue londonien ne sortant guère du régime thé-et-deux-tartines-de-margarine. Et chaque matin il faut repartir. Pour une marche qui revient à du surplace et une errance qui n'est jamais un départ.

 

se reposer


  La différence de situation est incontestable : à Paris, pendant un an et demi, Orwell loue une chambre (jamais nettoyée) aux Trois Moineaux, rue du Coq-d’or, chambre qu’il paie avec des cours d’anglais qui cesseront un jour et le jetteront dans la mouise au point de ne plus avoir la force de se laver pendant trois semaines. Il lui arrive de partager sa chambre avec un autre. Parfois, un banc peu confortable lui permet de passer la nuit. Ce qui est interdit alors en Angleterre.

  À Londres et dans ses environs, c’est autre chose : si dans la journée un thé gratuit peut être offert (contre un semblant de religion) dans les couvents, chaque soir, il lui faut fréquenter comme des centaines de homeless (on pardonnera cet anachronisme) un  nouvel asile de nuit. Il tient une espèce de catalogue des catégories d’asile (selon la taille (l’un peut abriter cinq cent personnes), la propreté (certaines baignoires ne sont pas vidées après des dizaines de passages…), la qualité de l’accueil (la surveillance et les fouilles sont très variables) et dit franchement ses préférences. Il rejette les locaux de l’Armée du Salut (pourtant propres) à cause de l’ordre militaire qui y règne. Même dans les pires situations Orwell tient, quand c’est le cas, à dire que les responsables de ces asiles «sont de braves gens». Quel que soit l’endroit, les nuits sont peu reposantes en raison de la promiscuité (de corps malades et sans soins) et des agitations et cris qui fabriquent des nuits au sommeil intermittent.(2) Sans compter l’angoisse du vol toujours possible même quand on possède à peu près rien (on déroba un jour la jambe de bois d’un infirme).  Si, par chance, une cellule est offerte à chacun, il y fait un froid insupportable.... Difficile d’oublier le refuge de Lower Binfield : il faut y demeurer enfermé le dimanche dans une seule pièce (le réfectoire) où l’ennui rend fou (Orwell y échappa). On comprend que même l’errance quotidienne et un bout de prairie pour s’allonger un temps lui soient préférés. Orwell sait dire alors ces humbles «bonheurs».

 

  Ici comme là, des compagnes fidèles partagent les couches de ces hères:les punaises dont Orwell parle souvent. Il n'apprendra que tard la solution du poivre..

 

 le sale


  Voilà un élément obsédant de ce texte : on est sale sur soi, sale par fatigue ou sale en raison de la saleté de l’hébergement. Les hôtels (parfois luxueux) où Orwell travaille sont répugnants, en dehors de la salle où l’on accueille les clients. Le cuisinier français crache (vraiment) dans la soupe et le plongeur Orwell comprend la «logique» du processus qui intègre la saleté dans le système :«Si la saleté est un fléau commun à tous les hôtels et restaurants, c'est parce qu'on y sacrifie l'hygiène alimentaire à la rapidité et au bel aspect. L'employé aux cuisines est trop pris par la préparation des aliments pour se soucier de celui qui va les manger.»  Plus le restaurant est cher et plus la viande servie aura traîné entre des doigts peu propres : «(...) plus on paie cher et plus on ingurgite de sueur et de salive en même temps que le plat commandé.» Un pain grillé tombe par terre dans la sciure? Qu’importe, un coup de chiffon et aucune seconde ne sera perdue. Le principe d’économie des patrons est illustré jusqu’au dégoût du lecteur: « les seuls aliments préparés avec une certaine propreté à l'hôtel X...étaient ceux destinés au personnel et au patron. Une phrase revenait, tel un leitmotiv obsédant : «Gare au patron-les clients on s'en fout pas mal!» Dans tous les locaux de service la crasse était reine, une crasse qui serpentait du haut en bas de l'immense et fastueux hôtel comme l'intestin à l'intérieur du corps humain.» Tricher sur la qualité est un devoir : on découvrira, sans saliver, le trajet d'un poulet. Orwell est sévère pour les clients qui, à ses yeux, méritent d’être escroqués : ce sont des Américains ou des ...Anglais.


  Dans son expérience anglaise l’écrivain raconte avec profondeur un épisode survenu à Lambeth : il avait besoin pour survivre de mettre des hardes échangées contre un peu d’argent. S’apercevant dans une glace, il a ce commentaire : «la saleté s'était déjà incrustée sur mon visage.» Pas de doute pour lui : la crasse mène une vie autonome.«La saleté choisit ses victimes : elle vous laisse en paix tant que vous êtes bien habillé, mais sitôt que vous n'avez plus de faux col, elle s'abat sur vous de toutes parts

 

faim

 

   «Partout vous apercevez des étalages débordant de victuailles qui vous sont autant d'insultes : des cochons entiers, des paniers pleins de miches juste sorties du four, des mottes de beurre, des chapelets de saucisses, des montagne de pommes de terre, d'énormes meules de gruyère.»


    Depuis longtemps, ce motif est très présent dans les mythes et dans la littérature et, par exemple, quelques décennies auparavant (1890) Knut Hamsun avait connu la célébrité avec FAIM (il obtint le Nobel en 1920). Sans qu’il ait vécu longtemps dans un état extrême de privation Orwell traduit exactement ce que vivent alors des milliers de personnes poussées au jeûne : il touche en nous une sensation que tout le monde imagine sans l’avoir jamais éprouvée à ce point.

  Aux pires des moments il était au pain sec et il dut jeûner pendant deux jours et demi. Le premier jour, «ramolli», Il voulut pêcher dans la Seine - en vain. Le suivant, sa faiblesse physique lui laissa la lecture comme seule occupation. En quelques lignes, il dit l’essentiel:«La faim réduit un être à un état où il n’a plus de cerveau, plus de colonne vertébrale. L’impression de sortir d’une grippe carabinée, de s’être mué en méduse flasque, avec de l’eau tiède qui circule dans les veines au lieu du sang. L’inertie, l’inertie absolue, voilà le principal souvenir que je garde de la faim. Ça et le fait de cracher très souvent, des crachats à la bizarre consistance floconneuse, évoquant l’écume des larves de cicadelle.» Le troisième jour le trouvant en meilleure forme «et saisi d’une violente envie d’action.» Plus loin, avant qu’il ne trouve l’emploi de plongeur, il racontera des jours de jeûne forcé, évoquera des décades où il est privé de plats chauds. Il méditera sur le pouvoir d’illusion de l’ail : « L’intérêt du pain frotté d’ail, c’est qu’on garde le goût d’ail dans la bouche, et qu’ainsi on a toujours l’illusion de sortir de table.» Au jardin des Plantes, en compagnie de Boris, il joua à composer des menus imaginaires rédigés au dos de vieilles enveloppes. Il sait dire la joie simple et fondamentale de voir arriver son ami avec dans son gilet «un gros paquet enveloppé dans du papier journal. Je le défis et découvris, pêle-mêle, du hachis de veau, un coin de camenbert, du pain et un éclair
  Au-delà de la faim, ce que souligne surtout ce livre c’est l’état tragique de sous-alimentation qui affecte tous les corps. Sort que personne n'évoque, surtout pas ceux qui l'entretiennent. De Paddy, il écrit : «Il aurait sans doute été capable de se remettre au travail, à condition de pouvoir manger à sa faim pendant quelques mois. Mais deux années au régime du pain et de la margarine avaient irrémédiablement faussé sa mentalité. À force d’absorber cette répugante imitation de nourriture, il était devenu, corps et âme, une sorte d’homme au rabais. C’est la malnutrition, et non quelque tare congénitale (3), qui avait détruit en lui l’être humain

 

Chiffres

 

    « Neuf jours passés , les deux livres de B...( [un ami d'Orwell] s'étaient amenuisés à un shilling et neuf pence. Nous décidâmes, Paddy et moi, de réserver dix-huit pence pour les lits et d'en dépenser trois pour le thé-et-deux tartines rituel que nous partageâmes, et qui ressemblait davantage à une mise en gueule qu'à un repas.»

   Il n’est pas une page où les mots franc, sous, pence, shilling n’apparaissent. Comme toujours, Orwell est précis : on sait  le prix de la chambre, d’un repas, de la livre de pain (un franc), d’un échange au Mont-de-Piété ou d'une circulation d'homme-sandwich (trois shillings pour dix heures de travail !). Le calcul hante le quotidien de l’homme miséreux. Il doit anticiper (payer le loyer d’avance ou trouver des excuses recevables), soustraire (toujours soustraire, de force parfois comme lorsqu’on le vole dans sa chambre - il lui reste quarante-sept francs), rarement additionner.   

  Quand le calcul (que vous n’avez jamais appris à faire dans ces conditions) a pris une place aussi torturante et un tel pouvoir obsédant, aucun doute, vous êtes dans la débine, aux portes de la misère.

 

Dèche


  Et Orwell sait parfaitement raconter son entrée dans cet univers à part qu’il ne connaîtra que trois semaines. Il croyait l’avoir imaginée mais c’est la surprise qui l'emporte: «Vous vous imaginiez que ce serait très simple : c’est en fait très compliqué. Vous vous imaginez que ce serait terrible : ce n’est que sordide et fastidieux. C’est la petitesse inhérente à la pauvreté que vous commencez par découvrir. Les expédients auxquels elle vous réduit, les mesquineries alambiquées, les économie de bouts de chandelle.» Il lui faut pratiquer la comédie permanente, le mensonge à tout-va (à la blanchisseuse, au buraliste), le sacrifice d’un petit café pour faire comme si ; il doit maladroitement se substituer à son coiffeur, découvrir la fuite honteuse devant une silhouette connue et la tentation du vol:«On pourrait citer des centaines de catastrophes de ce type ; elles forment le lot quotidien de la vie quand on se trouve dans la débine

 La vie alors se résume à l’ennui. Seul votre ventre vous intéresse: «Vous passez la moitié de la journée allongé sur votre lit, dans l’état d’esprit du jeune squelette de Baudelaire. Seule la nourriture pourrait vous arracher à votre torpeur. Vous vous apercevez qu’un homme qui a passé ne serait-ce qu’une semaine au régime du pain et de la margarine n’est plus un homme mais uniquement un ventre, avec autour quelques organes.»
  Orwell, non sans amertume, révèle deux consolations : en faisant tout d’abord «une découverte capitale : savoir que la misère a la vertu de rejeter le futur dans le néant.» La peur disparaît : «Le régime du pain sec et de la margarine sécrète, en un sens son propre analgésique.» La dèche abolit le calcul, l'anticipation qui vous usaient.  Demeure uniquement le présent. Forme de l'abandon.

 D’autre part, survient une autre «compensation»: «C’est un sentiment de soulagement, presque de volupté, à l’idée qu’on a enfin touché le fond. Vous avez maintes et maintes fois pensé à ce que vous feriez en pareil cas : eh bien ça y est, vous y êtes, en pleine mouscaille - et vous n’en mourez pas. Cette simple constatation vous ôte un grand poids de la poitrine.»(j'ai souligné) (4)

  L’un des plus grands apports d’Orwell est dans de telles observations. On songera aussi à sa réflexion sur le sommeil :« Le travail de l’hôtel m’enseigna la véritable valeur du travail, de même que la faim m’avait enseigné la véritable valeur de la nourriture. Le sommeil avait cessé d’être un simple besoin physique: c’était une volupté, une débauche allant infiniment au-delà du repos nécessaire.»(j'ai souligné)

 

 travail


     Dans la dèche est un précieux témoignage sur ce qui se passait dans certains métiers vite accessibles à des loqueteux comme Orwell et Boris: ayant trouvé l’emploi de plongeur dans l’hôtel X... (un des dix ou douze établissements les plus chers de Paris (!!)), il peut, après quelques jours d’observations éparses, raconter son lever («Cinq heures quarante-cinq : on se réveille en sursaut, on saute dans ses hardes poissées de graisse et on se dépêche de partir au travail, le corps encore tout raide, sans même prendre le temps de se passer un peu d'eau sur le museau»), son trajet au milieu d'autres exploités ou «des familles en guenilles qui fouillent les poubelles»,  son accès à l’hôtel au petit matin; il peut nous livrer beaucoup d’éléments sur le recrutement (embauche et débauche échappent à toute notion de droit), sur les conditions de travail (chaleur suffocante, odeurs repoussantes, injures, coups, rythme effréné à certaines heures), sur la hiérarchie intérieure à l’hôtel (du privilégié au paria comme lui) où règne un système de castes avec des rites, des préséances, des rapports de force parfois odieux et une répartition selon les nationalités : ainsi le garçon est forcément italien ou allemand, le Français courrier, cuisinier ou raccommodeur. Dans cette enceinte, il existe quelques planques (accompagner un garçon d’étage) et quelques rares compensations, le vol étant admis par tous (le pain par exemple) mais certains voleurs institutionnels (comme le portier) ne vous laissent que peu de chance de vous dédommager de tant de souffrances. Son passage à l'auberge de Jehan Cottard ne change rien à son jugement.

 En suivant ses découvertes dans un milieu sordide on le voit soucieux 
d’expliquer cette guerre entre les hommes et les services. Le moteur de toute cette troupe ? « Ce qui fait marcher un hôtel, envers et contre tous, c'est l'amour-propre véritable de chaque employé porte à son travail, aussi stupide et inhumain soit-il.» En comparant les métiers associés sous le toit de l’hôtel, il propose quelques généralisations, fruits de son expérience : il sépare les plus soucieux de leur art, les cuisiniers (pour qui il éprouve une grande admiration) des garçons, «serviles et snobs et des plongeurs sans avenir mais fiers de trimarder comme des bêtes de somme


 On a déjà dit que Orwell ne cache pas que l’efficacité  aussi indiscutable que regrettable de cette «machine» (qui s'accompagne d'une effroyable emprise sur les corps et  sur ce qui reste d'esprit) se paie en termes de saleté mais le plus important, à Paris comme à Londres, c'est de voir poindre ce qui sera sa prise de conscience au contact du prolétariat anglais et dont il rendra compte dans The Road to Wigan Pier (traduit par Le quai de Wigan).

 

réformisme

 

 À ce moment de sa vie, Orwell réagit en acteur (provisoire) et en observateur : ses analyses sur le travail à Paris et la mendicité à Londres ne relèvent  d’aucune pensée politique systématique. Sans jamais envisager globalement les sociétés anglaise et française, il se contente de notes humbles inspirées par l’examen de ce qu’il a vécu au travail ou dans l’errance. Il s'étonne du gaspillage entretenu volontairement au détriment de Paddy et ses compagnons, critique l'escroquerie des bons de nourriture, démonte la sottise et le manque d’humanité des lois anglaises et du conseil municipal de Londres, et ses suggestions (donner un travail rémunéré aux errants dans les asiles qu'ils rejoignent chaque soir et où ils devraient demeurer au moins quelques jours) pour être limitées sont loin d'être alors  irréalistes.

 Au sujet de Paris il démontre audacieusement l’inutilité de certains métiers devenus moderne extension de l'esclavage au nom d’un luxe qu’il conteste. On peut trouver parfois naïves certaines réflexions mais, au fond, le fil rouge de son analyse renvoie à la cible de son texte:il dénonce une peur radicale autant qu'infondée chez les «bien-pensants». On comprend d'autant mieux que l'éducation sera toujours pour lui une obsession («Celui qui est vraiment à plaindre, c'est l'homme qui s'est trouvé tout en bas dès le départ, et qui doit affronter la pauvreté avec un esprit vide et désarmé.») et que l'acide jeté sur les préjugés lui plaît : «C'est une grande erreur de croire que les chômeurs ne pensent qu'à l'argent qui ne rentre pas. Au contraire, un esprit fruste, de tout temps habitué à travailler a encore plus besoin de travail que d'argent. Avec un peu d'instruction, on peut s'accommoder de l'oisiveté forcée qui est l'une des pires misères liées à la pauvreté. Mais un être comme Paddy, à qui l'on ôte toute possibilité d'occuper son temps est aussi malheureux sans travail qu'un chien à l'attache

 

voile

 

  Quand il nous fait croiser tous ces êtres lentement détruits (Boris (malgré son énergie incroyable), Valenti, Furex le communiste (quand il est à jeun), Bill dont «la vie s'ordonne selon le rythme : mendicité, cuites et séjours à l'ombre», Jules le véritable anar sous ses revendications communistes, le peintre sur trottoir qui vit avec six enfants, la cuisinière de l'auberge aux crises qui surviennent à heures fixes, Paddy et son ami Bozo, tant d'autres), ce livre instruit et émeut. Mais avant quelques belles promesses qu'il s'adresse à lui-même, Orwell écrit pour finir : «J'aimerais connaître des hommes comme Mario, Paddy ou Bill le mendiant non plus au hasard des rencontres, mais intimement. J'aimerais comprendre ce qui se passe réellement dans l'âme des plongeurs, des trimardeurs et des dormeurs de l'Embankment. Car j'ai conscience d'avoir tout au plus soulevé un coin du voile dont se couvre la misère

 

        Avec son sens du concret et sa lucidité qui, forts de sa fréquentation du milieu prolétaire et de sa tragique expérience de la guerre civile espagnole, l'empêcheront d'épouser des radicalismes totalitaires, Orwell aura  soulevé d'autres voiles qui rendront aussi possibles ses deux grandes fables, LA FERME DES ANIMAUX et 1984.

 

 

       «Jamais plus je ne considérerai tous les chemineaux comme des vauriens et des poivrots, jamais plus je m'attendrai à ce qu'un mendiant me témoigne sa gratitude lorsque je lui aurai glissé une pièce, jamais plus je ne m'étonnerai que les chômeurs manquent d'énergie. Jamais plus je ne verserai la moindre obole à l'Armée du Salut, ni ne mettrai mes habits en gage, ni ne refuserai un prospectus qu'on me tend, ni ne m'attablerai en salivant par avance dans un grand restaurant. Ceci pour commencer

 

 

Rossini, le 25 septembre 2015

 

 

Notes

 

(1) Il est interdit aussi de coucher plus d'une fois par mois dans Londres «sous peine d'y être enfermé pendant la semaine.»

 

(2) «Nous étions allongés à une trentaine de centimètres de distance, nous soufflant mutuellement notre haleine au visage, nos jambes nues s'entrechoquant à tout moment, et roulant inexorablement l'un sur l'autre à chaque fois que nous étions près de trouver le sommeil. On avait beau se tourner  et se retourner, c'était peine perdue. Quelque position qu'on adoptât, cela aboutissait à une sensation diffuse d'engourdissement, à laquelle succédait une douleur aiguë dès qu'on ressentait la dureté du sol à travers la mince couverture. On arrivait à s'assoupir, mais jamais pour plus de dix minutes d'affilée

 

(3) On saisit avec ce seul mot quel dialogue polémique  indirect Orwell entretient avec l'opinion "dominante".

 

(4) Cette attention à la perception du Temps se retouve dans des passages qui traitent aussi non du désœuvrement mais de l'effet du travail abrutissant : «On éprouvait - c'est difficile à exprimer - une sorte d'ÉPAISSE SATISFACTION, la satisfaction que doit éprouver un animal convenablement engraissé à l'idée que la vie était devenue aussi simple. Car rien ne peut être plus simple que la vie d'un plongeur. Il vit au rythme des heures de travail et des heures de sommeil. Il n'a pas le temps de penser: pour lui le monde extérieur pourrait aussi bien ne pas exister.» (j'ai souligné)

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29 août 2015 6 29 /08 /août /2015 07:18

 

 «Écoutez, vous qui poursuivez la justice: Portez les regards sur le rocher d'où vous avez été taillé.» Isaïe

                        Exergue choisi par F. Pouillon (page 105)

 «Pourtant je travaillais, j'écrivais le roman de ma vie, Alpha et Oméga (1). Je transposais mon personnage tel qu'il aurait pu être dans une grande époque architecturale. Ce livre ébauché en prison allait devenir mon combat quotidien. Douze heures par jour je me battais avec les mots, la construction des phrases, je retrouvais les émotions qui avaient exalté et soutenu mon existence de bâtisseur. J'inventai une intrigue. Ce texte me fit souvent pleurer.»            

                      MÉMOIRES D'UN ARCHITECTE (page439)
 

 

  Emprisonné (à tort) pour détournement de fonds et abus de biens sociaux, l'architecte Fernand Pouillon ébaucha en prison un beau roman "historique" qu'il publia en 1964, LES Pierres Sauvages.(2)

 

 Nous sommes en 1161 et un maître d'œuvre cistercien tient le journal (supposé) de la construction de l’abbaye Sainte-Marie du Thoronet, une des merveilles de la Provence avec, entre autres, Silvacane et Sénanque (3). Elle allait remplacer N-D de Florielle qui ne serait plus qu'un prieuré.

 

 

       Un journal qui court du cinq mars au 11 décembre 1161 (4)

 

        Qui écrit? Nous lisons le journal du «maître de pierre» qui, âgé d'une soixantaine d'années,  entré à Cîteaux trente ans avant, accomplit sa première construction en 1136. Il revient pour ce projet «au pays de [s]on enfance, sous ce climat qui aime l'architecture, la défend par des armes de lumière, la glorifie par des gammes colorées, la fait ruisseler de pierreries sous le ciel bas d'un orage qui fuit, par les derniers rayons d'occident

  Journal de travail mais de bien plus encore.

Son récit est interrompu parfois pour des raisons de santé (hallucinations dues à la fatigue et à la douleur d’une plaie à la jambe;plus tard son amputation par Jacques, un Templier pour lequel il dessinera un programme de commanderie). Il ne verra pas l’achèvement du chantier et les derniers mots rédigés ne sont pas de lui:il souhaita retourner à Cîteaux  pour Noël afin d' y mourir après avoir réglé (non sans mal) le problème de sa succession dans la maîtrise de l’œuvre. Mais le plus gros du travail d'élaboration est fait et certains de ses aides partent déjà vers Sénanque et Silvacane.
   Ce moine constructeur livre peu sur son passé:il a participé à l’édification et aux agrandissements d'un grand nombre d'abbayes cisterciennes, a beaucoup voyagé (et loin) et il évoque une seule fois, en passant, ses parents. Un jour,
après trente ans d'absence, il retrouve par hasard son frère.
 Dans une langue qui n’évite pas les anachronismes (inconscient, planimétrie, déterminisme, théorie des ruines-le journal en lui-même...), il raconte les étapes de la préparation et de la construction de l’abbaye (des choix avaient faits avant son arrivée, il en modifia quelques-uns):il rend compte parfaitement de l’animation du chantier, fait preuve d’une grande capacité narrative et descriptive (ainsi sa paillasse ou ses douleurs) et prouve une subtile pénétration psychologique quand il fait le portrait de ses compagnons d’œuvre et de prière et quand il analyse l’évolution du groupe qu’il commande, notamment au moment où il prépare son départ.

  Ce journal n’est pas qu’un bilan quotidien des travaux. Son rédacteur restitue admirablement les axes de sa création, ses sensations devant le progrès des travaux (ou tout simplement sur un beau jour de mistral), ses sentiments devant ses supérieurs ou face aux convers (5). Sévère comme il se doit à un cistercien, il s'examine souvent, concède sa paresse, expose ses doutes, ses peurs, ses tristesses, ses joies. Son désarroi au moment de quitter "son œuvre" ultime ne peut que toucher (« J'abandonne l'œuvre que j'aime plus que Dieu »).

Tout montre son humanité, son souci de justice et de justesse:il a de l'indulgence pour une prière oubliée par  épuisement ou pour certains emportements chez des êtres dont il connaît la qualité. Il sait faire preuve de reconnaissance envers les convers qui travaillent tellement, de lucidité sur les nuances de la foi parmi les hommes mais également de tenacité sur certains points. Il peut être intransigeant dans la discipline (il punit quand il l'estime nécessaire) ou dans un choix technique (et esthétique) comme celui de la pierre pour le mur extérieur et du joint sec sans mortier, pratique antique rare car dangereuse et surtout jamais parfaite mais qui selon lui offre un peu de luxe dans la pauvreté.


On le verra plus loin:ce texte est  avant tout un journal de la création rédigé par un homme qui s’avoue «plus maçon que moine, plus architecte que chrétien.» Un cistercien qui vit dans une sorte d'exil interne que nous comprenons comme  proche de celui (fondamental) de F. Pouillon.

 

 

 

     Le journal d'une entreprise matérielle et immatérielle

 

 

    Grâce aux notes et réflexions de ce frère bâtisseur nous vivons donc toutes les étapes (tout a commencé sans lui, huit mois avant, de façon catastrophique) du projet qui est pleinement le sien (à la différence d’autres chantiers étalés sur une plus longue durée):avant de connaître ses desseins, son ambition, ses essais en imagination, ses corrections adaptatives, nous savons tout sur les contraintes géographiques et géologiquesles difficultés du relief commandent la composition, l’architecture suivra les pentes dans leurs doux mouvements»), les servitudes de l'environnement, le «chantier» de la préparation des chantiers (le recrutement d'aides pour des corps de métier bien différents (la pierre, le bois, la forge, l'eau);les décisions pour le potager, le verger, l'essartage, le labourage, l'entretien des animaux, la culture des simples médicinaux comme pour les questions techniques (par exemple la chaux). Nous n'ignorons rien des retards, des dangers imprévus apportés par quelques jours de pluie d’est, des pertes d’animaux de trait, des accidents mortels (frère Thomas écrasé sous une pierre, Philippe écrasé et brûlé sous le four, Luc et le cheval Poulide, Simon le simple, le méprisé de tous qui, un soir de déluge, voulut étayer une tranchée et fut noyé dans la boue-tous seront enterrés dans des lieux symboliques), rien de la découverte d’une erreur de plan et de calcul qu’il faut instamment corriger au moment de poser la première pierre à bénir par l’abbé (moment du véritable commencement), événement que le diariste ne vivra que de loin, à cause de son épuisement.

 Dans l’ensemble, malgré l’apparence, tout se déroule rapidement, avec une grande souplesse dans l'adaptation du plan original, en trichant un peu avec la Règle (par exemple en travaillant...le dimanche) et en défendant fermement certaines propositions, même  devant les autorités religieuses:pensons à son interprétation symbolique du clocher du Thoronet, si original. Le matériel est inséparable du spirituel.

 

 

Le journal d'une communauté cistercienne (6)

 

     Dans le fil de son récit et sans céder à la fiche zolienne, notre diariste rappelle quelques aspects de l’histoire de Clairvaux, montre l’emprise de l’Ordre sur ses décisions (avec des nuances voire des réserves), évoque parfois l’équipe à laquelle il commande (une quarantaine de frères, les convers et, enfin, les compagnons (7), «toute la famille du chantier») et distingue habilement le rapport qu’ils ont avec lui et entre eux dans le travail:les cisterciens purs, incapables d’autre chose que servir, aider, « la notion du temps et des contingences» échappant entièrement à ces manœuvres;les frères, «entrés dans l’Ordre plus par besoin de tranquillité que par vocation, fils de serfs ou de vilains [qui]ont naguère préféré à une vie de servitude un ordre divin.», les convers donc (auxquels il parle rarement et avec qui il n’est jamais en rapport direct) «soucieux de se perfectionner dans un métier attachant». Une minorité qui «dans le bois, le fer ou la terre, (…) trouve un bonheur là, où, auparavant , il n’y avait qu’une condition.» «Ce sont des hommes enthousiastes qui mélangent tout:la paix, la prière, l'abbaye, les patrons, l'Ordre, dans un dévouement aveugle. Ils ne sont pas les meilleurs; toutefois ils sont l'amour et j'avoue que je les préfère. Je les préfère pour leur naïveté, leur bonne volonté de tous les instants


  Soumis dès le départ à son supérieur, l’abbé de Notre-Dame-de-Florielle, il évoque la vie de ce groupe (le besoin d'une nourriture abondante et moins de rigueur dans le jeûne), les soucis pratiques (il ironise sur des décisions vestimentaires venues d'ailleurs qui ne tiennent pas compte du terrain ni du climat), les pénibles conditions matérielles, les peurs qui hantent ses frères, les fatigues, les problèmes de santé (la poussière dans les yeux des travailleurs de pierre) mais aussi le bonheur d'être ensemble dans un projet bien compris dont chaque étape est une révélation. Il sait parfaitement raconter la venue d’un nouveau, les différentes réactions du groupe selon les circonstances, sa gestion des anciens et des nouveaux. L'éphémère au service du durable est magnifiquement restitué dans sa survivance même.
 Dans la plus petite des actions on saisit que dominent la soumission à l’Ordre (il admet qu'il joue parfois avec l'Interdit) et un principe extrême d’économie en tout («À notre seule initiative est laissée la liberté d'une dépense illimitée, payée des seules monnaies courantes:le luxe de nos efforts, le gaspillage de nos idées.»)
 Par ses observations d’une rare acuité il offre de beaux portraits (frère Gabriel, un convers, ancien prêtre et professeur de doctrine à Toulouse; Paul, le maître tailleur de pierre; Philippe, un convers à part;  Joseph le potier; Antime, le forgeron discret et silencieux; ses supérieurs hiérarchiques,  tant d’autres...
), rapporte la joie des débats sur de petits riens ou, à l'inverse,  livre des entretiens d’une haute portée intellectuelle (comme sur la liberté dans la contrainte), analyse les rapports de force qui s’installent entre les frères, entre les convers ainsi que les changements imperceptibles dans la hiérarchie sur le chantier qui devient peu à peu un acteur lui-même. Il célèbre avec plaisir et fierté le travail d’équipe qui l’emporte toujours sur les heurts. «Le chantier commande

 

  Nous mesurons à chaque pas sa relation intime à l'Ordre et les libertés qu'il prend quand il l'estime nécessaire. On admire comment Pouillon, caché derrière son narrateur, exprime tantôt la façon de briser la résistance de certains êtres, tantôt l'art du délai (presque chinois) quand il faut laisser mûrir certaines situations. Bref, ce livre est aussi un grande réflexion sur la dialectique dans l'art de commander grâce à un personnage qui, lucide, sait aussi la part de théâtre de toute autorité.


 

 

Le journal d’un créateur

      «Ma journée s’est passée à dessiner comme un brave moine, maçon et maître d’œuvre.»

 

      Grâce à cette fiction d’un journal rédigé au XIIè siècle, F. Pouillon parvient à conjoindre une réflexion sur un art religieux (dominé par la recherche et le déploiement de l'Unité) avec des remarques sur le travail d’architecte nourries de convictions qui sont probablement aussi (et surtout) celles d’un artiste du vingtième siècle.


  Se plaçant dans la situation d’un constructeur cistercien Pouillon réussit à en montrer, dans la visée, dans l’action comme dans la réalisation, la dimension théologique telle qu'il l'entend.
 En le lisant on comprend que dans la construction doit s’imprimer la fidélité à l’Ordre, avec en tout, comme vertus cardinales, l’humilité, la simplicité, la patience («Je m’enfonce dans la joie qui donne les murs simples, les murs rectilignes »), ce qui explique le principe d’économie qu’on retrouve dans le mouvement selon la Règle («La Règle exige cette vie sans mouvements inutiles: ils se doivent pas perdre leur temps, ni essayer de le rattraper. L’architecture suit ces actes»). Économie modeste mais aux conséquences immenses:«Il arrive cependant qu'après une longue station, où nous observons longtemps les gestes et les efforts, nous donnons un ordre intelligent qui perfectionne, fait gagner, par une petite heure de réflexion, des centaines d'heures de travail.» Ce qui n'autorise pas à prendre son temps ensuite.

 

 Le maître d'œuvre a conscience de s’inscrire dans l’histoire originale d’un art de construire parti de l’abbaye de Fontenay («Il conçut un art pour le cloître, pour la RÈGLE. Il souhaita que cette forme dépouillée se grandît par sa simplicité, dépassât dans ce suprême détachement les plus nobles architectures.»)
  Un seul souci commande l’harmonie du tout et en tout (ce qui n’exclut pas, au contraire, au Thoronet en particulier, des adaptations audacieuses (pensons au cloître  étrangement irrégulier, aux niveaux de circulation que Pouillon ne sous-estime pas (il donne sa thèse en annexe), ce qui ne veut pas dire non plus qu'elle est simplement donnéereprendre, tendre vers l’unité parfaite des éléments entre eux, la recherche du Tout. Dans une abbaye, il ne doit pas exister le mieux ou le moins bien. Nos actes de moines, nos gestes sont sous les yeux du Seigneur, même dans le sommeil inconscient, ils déterminent la mesure et l’homogénéité. Si l’abside dans sa conception appelle plus particulièrement nos soins pour marquer le lieu de la présence réelle de la chair et du sang, ce sera pour nous confirmer que l’ensemble du monastère est partout lieu de prière, de contemplation, unité d’action et d’intention

  Et  cette unité de composition prend sa source dans «l’inspiration initiale»:«l’atmosphère du lieu habité procédera de l’inspiration initiale. L’édifice terminé en contient indéfiniment la substance. Plus, à l’origine, l’intensité et la puissance de la pensée composeront avec générosité, pureté, pitié, avec tendresse et espérance, avec courage et orgueil, plus se reflèteront dans les âmes de mes frères les harmonies, les émotions perceptibles et propres à chacune de leurs sensibilités

 Point majeur:il écrit également que l'unité s'obtient sur un chantier «dans les luttes, les doutes, les accidents, les coups.» Et dans les joies.

 

  En même temps, loin d’une motivation réaliste, Pouillon fait des propositions lumineuses sur le travail d’architecte qui valent sans doute au moins autant pour le créateur contemporain qu’il est que pour celui qu’il situe au douzième siècle. Ce qui explique en retour la passion infusée au constructeur du passé qu'il réinvente.

 Inutile de chercher longtemps, ses convictions apparaissent souvent dans ce que nous venons de voir (solitude dans un travail d'équipe, conscience de ce qui fait (et défait) une réputation (Pouillon a payé cher à ce sujet), quête de l'harmonie (avec écarts intégrés) et obsession de la proportion - peut-être aussi idéalisation d'une discipline de groupe qui n'existe pas forcément sur les chantiers modernes...). D'autres apparaissent:le mépris pour la mode, le refus de l’imitation servile, de l’emprunt docile, du calcul pour le calcul, le rejet du «conformisme d’un idéal sans imagination» (tout en disant nettement les limites de l'imagination). On est surtout touché par l’éloge de la difficulté («un des plus sûrs éléments de la beauté»), de la contrainte (dominée, dans la simplicité), par son hymne à la matière (la pierre comme le bois-le béton n'était pas, loin de là comme on sait, l'alpha et l'oméga de Pouillon) jusque dans l'adieu du bâtisseur aux carrières, aux blocs, aux rondins. Dans le portrait de Paul avec lequel le maître d'œuvre fictif a des désaccords, s'insinue une admiration pour la science sensible qui doit selon lui conduire l'architecte formé à toutes les techniques sans être soumis à aucune en particulier. Frappantes sont ses vues sur la connaissance  du lieu, le désir d'insertion respectueuse (si évident dans ses constructions algériennes), et sur le choix des matériaux de l’endroit (il impose «ces blocs durs, cassants, irréguliers, rongés de cavernes» qui dérangent ses frères parce que, trop frustres, ils ne passent pas pour de la vraie pierre:«nous avons trouvé ici des pierres pour la Règle, elles ont la vocation cistercienne.») Regarder (vivre) aujourd'hui une œuvre de Pouillon, c'est éprouver intimement la résonance de tous ces éléments que le texte magnifie.

  Même si le langage religieux la masque on devine la dimension très personnelle d'une méditation sur la coexistence d’une pensée totale et la certitude que l’accident, la surprise prennent part à la beauté finale. Sa définition du courage aurait sa place dans MÉMOIRES D'UN ARCHITECTELe courage sera d'être soi, en toute indépendance, d'aimer ce que l'on aime, de trouver le tréfonds de ses sensations. L'œuvre ne peut  être imitée, associée mais solitaire, saine, pure. Elle part du cœur, de l'intelligence, de la sensibilité. L'œuvre réelle est vérité directe, honnête. C'est dire simplement son savoir à tous. En architecture, seule, le métier et l'expérience sont conseillers;le reste est instinct, spontanéité, décision, démarrage en force de toute l'énergie accumulée. Jamais courage n'est assez courageux, jamais sincérité assez sincère, et franchise assez franche. Il faut prendre le plus grand risque, la témérité sera même assez tiède. Les meilleurs œuvres sont à la limite de la vie réelle; elles sont distinguées entre mille, quand elle font dire:"Quel courage il fallut." L'œuvre solide est précédée d'un saut dans le vide, inconnu, eau glacée ou rocher meurtrier. Si aujourd'hui la peur m'étreint comme chaque fois que j'entreprends, la raison est dans cet inconnu:je ne crois pas pouvoir créer, même une chose médiocre. Je ne crois plus que le départ d'une œuvre commence de l'élan des précédentes, le passé est mort.»
 

 

    On comprend que pour Pouillon aussi la pierre angulaire, est dans l’unité (nullement mécanique ou artificielle) de la conception qu'il n'a pas besoin d'emprunter aux lointains cisterciens mais qu'il a plaisir à célébrer avec eux:« Depuis quand a-t-on séparé, ne serait-ce qu’en esprit, la plastique et la technique, les formes et les matériaux? Architecte et maître d’œuvre ne sont pas de simples appellations, mais bien des fonctions définies et absolues. Les formes, les volumes, les poids, les résistances, les poussées, les flèches, l’équilibre, le mouvement, les lignes, les charges et les surchages, l’humidité, la sécheresse, la chaleur et le froid, les sons, la lumière, l’ombre et la pénombre, les sens, la terre, l’eau et l’air, enfin tous les matériaux sont, tous et toutes, contenus dans la fonction souveraine, dans l’unique cerveau de l’homme ordinaire qui bâtit. C’est homme sera tout:argile et sable, pierre et bois, fer et bronze.» Il va très loin encore dans la fusion de l’architecte avec ce qu’il construit: «Il s’intégrera, S’IDENTIFIERA à tous les matériaux, à tous les éléments, à toutes les forces apparentes et internes. Ainsi, il les portera, les évaluera, les auscultera, les verra avec son âme comme s’il les tenait dans ses mains.»(j'ai souligné) Conscient de l’originalité de son propos, il ajoute :« Ces présomptions ne sont pas des images, je nie toute intention poétique et j’affirme des faits matériels qui sont pour moi indiscutables. Je les pense avec prosaïsme. Si je suis une poutre en bois posée entre deux appuis éloignés de vingt pieds, je suppute la résistance de mes reins de fibres, et je m’épaissis pour atteindre la section qui me permettra de résister à la flexion imposée par mon propre poids et celui que je devrai supporter. Simultanément, je pense à mon aspect extérieur, à l’effet de ma trajectoire et à ma couleur, ainsi je détermine mon essence: de chêne ou de sapin. C’est dans la durée de mon invention plastique que tout ce mécanisme se déclenche; une simultanéité sans condition.»(8) Il développe :«Je peux et je dois me décomposer en claveaux, me ressentir clef de voûte, sommier ou voussoir, reconnaître la pierre dans ma chair, la regarder comme ma propre peau, lui faire suivre la ligne choisie et le volume naissant. La forme se justifiera dans le choix. LA STRUCTURE EST TOUT, LA FORME EST TOUT, LA MATIÈRE EST TOUT.» (j’ai souligné). Le mystère d'un Tout qui n'écrase rien demeurant:le mot sauvage du titre aidant à l'éclairer.


  Plus loin, admirables sont les pages qu’il consacre à la quatrième dimension, «la trajectoire:perception de l’édifice dynamique. L’œuvre est rarement montagne ou horizon immobile, elle se transforme sans cesse par le déplacement du regard. Les volumes tournent autour du pivot dont nos yeux sont l’extrémité fixe. L’architecture est mouvante. Notre marche engendre ainsi le mouvement des formes, notre tête articulée fait basculer les lignes, et notre regard perçoit la mobilité infinie des reliefs. Il nous appartient, à nous maîtres d’œuvre, de créer ce qui est préalable, de précéder l’image, de vivre dans le plan, de nous y installer, d’y transporter notre lit, de renverser les murs, de remuer les blocs les plus pesants, de défier l’équilibre et la pesanteur, de prévoir les rotations, les retournements, la vitesse des images et l’immobilité relative.»  

 C'est évident:rarement on aura aussi bien parlé de l'architecture, du rôle de l’anticipation dans cet art, ni médité aussi loin sur ce qu'est l'habiter humain, quel qu'il soit.

 

 


    Avec ses paraboles, ses symboles, ses portraits, ses dialogues lumineux, son souci du matériel et de l'immatériel, ce journal d’un maître d’œuvre est une belle réussite littéraire.(10) Il est aussi une longue et humble  confession d’un homme qui reconnaît ses torts, ses limites religieuses et qui va jusqu’à estimer qu’il a gâché sa vie, trop «occupé de négoce, d’argent, de matériel» .« Ni par vertu, ni par pureté ou conduite exemplaire je n’approcherai le Seigneur. Seul l’exercice de mon métier sera porté à mon crédit. Les veilles, le jeûne, la frugalité des repas, toutes les mortifications imposées ne furent jamais des épreuves. J’oubliais souvent l’heure de l’unique repas pendant le carême. Lorsque, occupé de ma tâche, je restais toute la nuit éveillé, j’en ressentais un bien-être extraordinaire, propice à mes méditations de pierre.»  Cette distance intérieure à l’Ordre que vit et restitue le maître d’œuvre se rachète dans une étonnante (et théologiquement peu plausible) prière de pierre:«Mon Dieu! voila ma méditation en relief, ma prière de pierre, ma façon de prouver ma foi profonde. Cette abbaye est oraison, rachat. J’ai cru m’éloigner, mais vois le résultat. Écoute l’écho de ces voûtes: c’est moi! Le clocher sincère et droit devant toi: c’est moi! Ce solide cloître, ces murs, ces toits, ces proportions, moi encore! Vois, mon Dieu, ceci est mon âme, mes égarements sont devant toi. Négligence, abandon, distractions, impatience dans la prière sont ici formes, volumes, pour des siècles


 Les Pierres Sauvages? Un grand livre sur la passion des pierres et de la pierre (dans la carrière, dans la découpe, dans le transport des blocs, le ciselage, l’édification, le polissage, l’intégration à un ensemble, dans sa fonction de "peau" d'un bâtiment), y compris de la pierre sauvage qui interdit la facilité comme celle choisie pour le Thoronet parce que «cassante, incertaine, pleine de fils, de défauts» et qu’il faut aimer «davantage pour ses défauts, pour sa défense sauvage, pour ses ruses à nous échapper. Elle est pour moi comme un loup mâle, noble et courageux, aux flancs creux, couvert de blessures, de morsures et de coups. Elle sera toujours ainsi, même bien rangée dans ses assises horizontales, domestiquée dans les efforts des voûtes. Si j’apporte à l’abbaye les proportions, l’harmonie, elle toute seule lui gardera son âme indépendante; convertie à l’ordre elle restera aussi belle qu’une bête sauvage au poil hérissé. Voilà pourquoi je ne veux pas la bâtir, l’engluer de chaux; je veux lui laisser encore un peu de liberté, sinon elle ne vivrait pas.”(11)

 

 

        Sans viser jamais l'authentique reconstitution, dans ces lignes ferventes comme dans tout son récit, Fernand Pouillon nous offre, tout simplement, son EUPALINOS.

 

 

         " Si le plain-chant m'a donné de la joie, c'est parce que les chants sont faits pour les voûtes(...)»

 

 

Rossini, le  9 septembre 2015

 

 

NOTES

 

(1)Titre qui deviendra Les Pierres Sauvages.

 

(2)Dans MÉMOIRES D'UN ARCHITECTE (1968), F. Pouillon évoque le rôle de ce roman dans son salut en prison où il alla très loin dans une grève de la faim.

 

(3)En annexe du roman nous pouvons lire quelques données de la situation politique et religieuse au douzième siècle, rappelées rapidement dans les premières pages du journal. 

 

(4) Dans cette fiction le rédacteur du journal aurait rencontré Bernard, mort en 1153.

 

(5) Convers:que dit le TLF?

« 1.Dans la première Église, moine entré en religion à l'âge adulte (par opposition à ceux que leurs parents amenaient au monastère dans leur jeune âge, les oblats).
Rem. Associés à la vie relig. de la communauté, les convers, en gén. illettrés, ne pouvaient entrer dans la cléricature.
2. Au XIIe siècle, moine qui n'était pas soumis à la Règle majeure de l'Ordre, mais à un règlement mineur (les us et coutumes) et qui assurait les tâches matérielles permettant à la communauté de subvenir à ses besoins
.
»

 

(6)Sur l'émergence de Cîteaux, adaptation (influencée par des novations méditerranéennes) plus que réforme, on doit lire G. Duby et son ART CISTERCIEN (Flammarion). Sur le Thoronet lui-même, indispensable est le travail d'Yves Esquieu, Vanessa Eggert et Jacque Mansuy, LE THORONET, une abbaye cistercienne (Acte Sud).

 

(7)Ils vivent dans «une installation à cinq cent pas du chantier, à l'occident». Ils sont souvent mariés.

 

(8)Se rappelle-t-on la remarque de Phèdre dans le dialogue de Valéry :«On eût dit qu'il s'agissait de son propre corps.»?

 

(9)Dans la réalité, les dates fournies par archéologues et historiens prouvent que le chantier s'étendit sur une période plus longue (le cloître fut construit vers 1175).

 

(10)Dans ses MÉMOIRES, Pouillon ne craint pas de raconter le travail qu'exigea de lui un art qu'il n'avait jamais pratiqué:«J'écrivais comme un forcené, en luttant contre ma fatigue. J'apprenais un autre métier passionnant. Je retravaillais cent fois chaque phrase.(...) J'étudiai les ressources du langage. Moi l'ignare qui n'avais jamais fréquenté l'école, je me mis à écrire méthodiquement comme on construit. Faute de savoir, pour tout je me guidais à l'oreille.»

 

(11)Avec les pages célébrant l’instinct, voilà sans doute la part la plus autobiographique du roman.

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23 août 2015 7 23 /08 /août /2015 08:14

 

           Frege, Cantor, Poincaré, Hilbert, Gödel, héros d’une bande dessinée avec comme fil directeur un narrateur-conférencier Bertrand Russell... qui l’eût dit? C’est le défi que relevèrent Apostolos Doxiadis, Christos Papadimitriou (théoricien de l’informatique, expert en logique mathématique), Alecos Papadatos, Annie di Donna qui, convaincus que la BD est «une forme parfaite pour les histoires de héros à la poursuite de grands objectifs» connurent un triomphe dès la parution de leur LOGICOMIX en 2009.
 

  Le succès n’était pas garanti:en effet, comment retenir l’attention d’un jeune public avec un récit dont la quête déclarée était, au départ, «d’acquérir une connaissance certaine du monde, connaissance qui puisse venir uniquement du monde»? Comment passionner avec des concepts et des notions comme ceux de raison, déraison, folie, sens du monde? Comment croire captiver avec le rêve de l’élimination de l’émotion, de l’instinct, de l’habitude au profit de la raison dans le sort des décisions humaines?

 

  La solution de nos quatre Grecs tint en une vaste composition dont les éléments constitutifs furent cette conférence de Bertrand Russell accompagnée d'un (amusant) making off de la BD et, à partir de la moitié du livre, la lente apparition d’une des grandes contributions de la Grèce à la civilisation, la Tragédie.

 

 

 Exposé biographique

 

 

      À moment capital de l’histoire du monde (le premier septembre 1939, Hitler envahit la Pologne), Bertrand Russell donne une conférence (il récuse ce terme) dans une université américaine sur “le rôle de la logique dans les affaires humaines”:des isolationnistes lui demandent d’y renoncer au nom de son célèbre pacifisme. Pour pouvoir répondre à son auditoire et bien saisir le contexte de la question, Russell souhaite qu’on écoute son récit dans lequel il raconte (en plongées et contre-plongées) son enfance, sa recherche sur ses parents disparus dont la vie choquait tellement la grand-mère qui l’élevait depuis leur mort, sa scolarité, ses études, sa confiance précoce en la raison, ses premières interrogations, son agacement devant les contradictions des philosophes, l’aide de son ami Moore et sa découverte de Leibniz puis de Boole.

  Il évoque aussi l’amitié déterminante (mais non sans trahison) de Whitehead, son  voyage en Europe (l'Allemagne, Paris) et ses rencontres avec les génies de l’époque (Frege, Cantor). On assiste à sa découverte (illustrée avec humour)  énoncée sous forme de paradoxe (celui dit du barbier ou, plus noblement, de Russell) qui sape les fondements de la logique et ravit certains tout en dérangeant beaucoup de ses confères. On le voit peiner à rédiger un grand livre avec Whitehead (et l’éditer sans gloire à compte d’auteur) et rencontrer Ludwig Wittgenstein, un de ses rares lecteurs, dont il devine le génie à la fois farouche et fragile:le jeune Autrichien (que Russell vit en partie comme un double) ravive en lui une autre crise qui fait remonter à la surface de vieilles angoisse. On apprend aussi comment une émotion orienta sa carrière morale qui ouvre la seconde partie du livre.

 

  Russell raconte alors son opposition active à la guerre de 14:il se bat au nom d’un pacifisme que ses contemporains, fous de nationalisme (lui aussi y céda un bref instant) apprécient peu et qui le mena en prison (six mois) ce qui lui permit de se concentrer sur LA PHILOSOPHIE DES MATHÉMATIQUES pendant que Wittgenstein de son côté engagé pour son pays fait de grands pas dans sa propre théorie tout en partageant les pires situations des tranchées. Les deux hommes se retrouveront après la guerre comme Russell rencontrera Gödel:il prendra la mesure de sa découverte majeure. Mais, le temps aidant, il voit certains des génies qu'il admire verser dans l'antisémitisme et adhérer au nazisme.


 À la fin de son exposé, fait, rappelons-le à une date capitale (la deuxième guerre mondiale a commencé) Bertrand Russell doit faire face à  nouveau à des questions pressantes de son auditoire américain:quel engagement prendre, que faire devant les agressions récentes de l’Allemagne nazie? Qu'apporte le récit de sa vie? Quelle est la part de la rationalité dans une décision aussi grave? Est-il d'autres valeurs que celles de la raison?

 

Making off, work in progress

 

   Le second fil de la tresse narrative met en scène, en planches plutôt, les artisans de cette BD. Le quatuor de créateurs intervient de temps en temps et nous avons la sensation d’assister à l'élaboration de ce que nous sommes en train de lire:on mesure ainsi les débats, les conflits, les incompréhensions qui naissent entre les concepteurs et qui font écho aux interrogations ou aux possibles difficultés de compréhension du lecteur. Dans la passion des échanges quelques vastes questions morales et philosophiques surgissent et donnent encore plus d'ampleur aux perspectives du récit de Russell.

 

 La tragédie

 

 Le dernier fil de ce roman graphique, le plus tardif, correspond à l'Orestie qui mène comme on sait de la vengeance à la délibération. Délibération qui rejoint celle que Russell proposait à chacun de ses auditeurs en comptant toujours sur la rationalité mais sans exclure l'émotion. Puisque "Il n'y a pas de voie royale de la vérité."

 

 

 

 

 

     Cette BD se veut une fable:elle propose le cheminement intellectuel et moral d’un être qui rêvait d’affranchir l’homme de l’instinct, de l'émotion, de l’habitude et qui tenta de réformer l’enseignement et la pédagogie sans jamais connaître le succès, à commencer par sa vie privée…. Russell avoue à chaque étape, avec honnêteté, humour et, souvent avec dépit, ses échecs (par rapport à ses attentes originelles) et les apories de son pacifisme. Mais la construction des concepteurs de la BD donne à penser que ses échecs sont plus probants qu'une victoire, et même, qu'ils sont à leur manière, dans la chaîne des contributions de quelques génies, une forme de succès. Et l'arrivée progressive de l'Orestie dans le récit prouve la convergence des grandes contributions humaines.

 

 

 

       Le lecteur (jeune ou moins jeune) découvrant ces débats scientifiques sera aidé par un dessin assez classique qui ne méprise pas l’emprunt (humoristique:par exemple à  Caspar David Friedrich), qui réussit bien dans le traitement de la nuit et de la solitude (mieux que les trop faciles moments de crise):une de ses réussites est dans la sensation de froid éprouvée par Wittgenstein quand il médite sur la possibilité d'un sens du monde. Évidemment tout est simplifié et certains stéréotypes sont plus renforcés que minimisés. Mais un dossier en annexe sert de complément pour chacun des «héros»:il corrige aussi certaines erreurs volontaires car plausibles (ainsi l’épisode parisien).

 

   Voilà un livre généreux qui s'achève sur l'image d'un ordinateur. Quelques planches auparavant, il était question de l'apport de Turing, apport inséparable des avancées rappelées par Russell et dont il était partie prenante. Ne mérite-t-il pas à lui seul une autre BD? (1)

 

 

Rossini, le 25 août 2015

 

 

NOTE

 

(1)Dans un livre aussi gaiement didactique, on regrette de tomber sur l'impayable omnibulé....

 

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12 août 2015 3 12 /08 /août /2015 06:47

  «J'ai commencé à explorer systématiquement les vestiges des camps à la fin des années 1980, après avoir trouvé, au cours de mes recherches dans les archives locales , la copie d'une carte de la Kolyma de la fin des années 1930, estampillée "secrète". Elle n'était pas aussi imposante que celle que vous avez vue sans doute dans un musée de Magadan, exécutée en quelques exemplaires seulement, dont l'un fut offert à Staline, en 1952, à l'occasion du vingtième anniversaire de la création du Dalstroi! Mais elle m'a aidé à m'orienter; j'ai recoupé les témoignanges que j'avais recuellis et peu à peu, je suis parvenu à localiser plus précisément un certain nombre de camps, en commençant par ceux qui étaient les moins éloignés de Iagodnoïé.»

                            Ivan Panikarov (cité page 93)

 

«Pour nous qui interrogeons la postérité de l'espace concentrationnaire soviétique après la disparition des témoins et des sites, des institutions et de la structure étatique qui les a crées, le paysage représente tout à la fois une modalité concrète, visible et indéniable du réel des camps, le support ineffaçable du "cela fut", et un vide mémoriel tout aussi patent, car de ce qui fut, les paysages ne portent aucune trace (...)Le propre de la nature est qu'elle reste indifférente à l'égard des hommes. Dans son extériorité  radicale, elle porte en elle le "rien" de l'homme, le renvoie à son destin

                             Luba Jorgenson

 

 


        Quand il se rendit en 2011 à Magadan et sa région, Nicolas Werth, spécialiste de l’ex-URSS et de la terreur stalinienne connaissait très bien les archives du Goulag mais c'était la première fois qu'il découvrait la région de la Kolyma, cette "région-camp" comme il la nomme justement. Sous forme de journal, il nous restitue son voyage effectué du 13 août au 3 septembre.
 

  Lire la route de la Kolyma c’est faire avec son auteur un grand nombre de voyages. Des parcours dans des espaces inconnus, parfois beaux, dans des temps différents:le présent (l'état des lieux, l'absence de politique mémorielle de la Russie actuelle pour ces lieux de répression et d'exécution, l'ignorance)), le passé (des archives, des témoignages, des mémoires), et, plus largement, dans l'Histoire, toujours en train de s'écrire, de se réécrire. Ouvrir la route de la Kolyma c'est s'engager dans un grand livre sur les traces et leur (difficile) sauvegarde.

 

 

   Nicolas Werth est parti en compagnie d’Irina Flige, de sa fille Elsa et d’Oleg Nikolaiev (anthropologue, spécialiste des cultures paysannes traditionnelles de Sibérie occidentale qui remplaça au dernier moment Alexandre Daniel souffrant), des membres de l’association MEMORIAL dont le but depuis trente ans est de «sauvegarder la mémoire du Goulag et des répressions staliniennes» et de  créer un Musée virtuel du Goulag sur internet dans un pays qui souhaite les oublier et face aux orthodoxes qui s’en servent pour leur propagande. Il rappelle d’emblée à la fois ce qu’est aujourd’hui ce déplacement vers Magadan (8000 km en Boeing 737, pour une bonne partie) et ce qu’il était pour les déportés qui mettaient trois à quatre mois pour y arriver dans des conditions abominables.

 

 

Le point de départ (et d’arrivée) : Magadan.

 

    Ce  bref séjour dans la ville construite par les détenus  fixe bien les enjeux de ce qui nous lirons dans la suite du livre et les strates observées qui nous attendent avec le postulat selon lequel les dates importent avant tout pour situer une remarque ou une évocation:circulant dans plusieurs temps à la fois, à Magadan comme ailleurs, N. Werth parle du présent de la ville (son apparence, son architecture (l’immense cathédrale a pris la place d’un bâtiment du... Parti),  sa sociologie (ville haute / ville basse, la présence chinoise (le quartier Shangaï), la baraque Hot-Dog Pizza dont les serveuses n’ont jamais entendu parler du Goulag (qu’elles prennent pour un groupe de rock)) mais devant la baie de Nagaiev (comme souvent plus tard), il est partagé entre le poids de l’horreur qu’il a en mémoire et la beauté du paysage), il pense aux débarquements réguliers des condamnés depuis les années 30 et se remémore une scène qui se trouve dans un livre de E. Guinzbourg, le Ciel de la Kolyma. La quête des traces du passé commence avec leur visite du (médiocre) musée de Magadan:elle est contrariée par le grand responsable local mais est heureusement sauvée par la rencontre d’un érudit qui y travaille et que N. Werth a lu naguère avec intérêt : c’est l’occasion de rappeler précisément les grands dates de la construction et de l’expansion de la Kolyma et l’histoire complexe du chef du Dalstroi, Berzine qui sera lui-même exécuté. Enfin à Magadan, comme partout ensuite, ce sont des entretiens avec des témoins (Miron Markovitch (beau vieillard qui fait penser à Rembrandt, ancien médecin qui met en cause la quête des traces «parce que le Goulag est dans nos gênes» mais qui, de fait, souligne l'importance des récits) et Vassili Ivanovitch Kovalev (fils de koulaks dont la vie (qui semble en contenir plusieurs) est à peine croyable tant sont nombreux les rebondissements dans la persécution) que nous lisons avec émotion et effarement.

 

Les étapes


   Chaque jour, pour chaque étape, Nicolas Werth évoque ce que sont les villes qui étaient la destination du quatuor de pélerins de la Mémoire (parce qu’elles avaient toutes une fonction dans le système de la Kolyma) et les difficultés rencontrées sur chaque parcours (pistes défoncées, routes peu praticables voire coupées, véhicules peu disponibles parfois). Ils devront même renoncer à Kanion:la saison est trop avancée, c’est déjà l’automne fin août. Il raconte aussi dans quelles conditions (souvent horribles pour les hommes) les zones ont été construites. Il situe et décrit (sobrement mais parfaitement) pour l’essentiel chaque ville ou chaque camp dans son environnement, dans sa finalité et précise son évolution dans l’Histoire:par exemple Elguen, le camp des femmes, véritable camp-sovkhoze qui alimentait «l’ensemble de la Kolyma centrale»:«En 1949, l'administration du Goulag recensa pas moins de 5003 000 femmes soit près de 25 % de l'ensemble des détenus, dont 9300 étaient enceintes au moment du comptage et 23790 avaient des enfants en bas âge sur leur lieu de détention.»; ou, non loin de Khatynnakh (abandonnée), la Serpantinka «le plus important lieu d’exécution de masse de la Kolyma », espèce d'abattoir rural (selon un témoin qui en réchappa) où l'on acheminait «les condamnés à mort de tous les camps de la région»(entre six et dix mille selon l'estimation la plus vraisemblable), condamnés pour des raisons arbitraires qui trouvaient toujours des justifications dans un vocabulaire irréfutable...; ou encore, ce qu’il reste de Debin (fondée en 1935) qui joua un grand rôle organisationnel dans la Kolyma et qui se distingue encore par un hôpital où N. Werth et ses amis vont coucher. Chalamov exerça ici trois ans:ils découvrent l'hétéroclite chambre-musée  et... sa vraie chambre «un petit cagibi, sans fenêtre, de quatre mètres carrés

 


Témoignages

 

    Grand connaisseur des archives, N. Werth livre ici de nombreux témoignages recueillis lors de son périple. Ils sont riches et variés:pour tous, il s’applique à bien situer qui parle, quelles sont ses origines, sa génération, sa situation alors dans la société et sa situation actuelle dans la région (l'après-Goulag est tout aussi digne d'intérêt). Ainsi Galina rencontrée à Debin est d'abord orpheline comme des millions de Soviétiques et elle est victime d'un moment particulièrement répressif alors qu'elle n'avait que volé de l'amidon pour faire et manger des galettes. Son sort («qui ne provoque ni rancœur, ni révolte, ni sentiment d'injustice») est représentatif de «cettej’ose l’expression “majorité silencieuse “ formées par ces “citoyens ordinaires”, ni politiques”, ni droits-communs” dans le sens courant de ce terme, condamnés à de lourdes peines de camp à la suite de la criminalisation du moindre délit commis, le plus souvent en situation de détresse.»

 

  On peut lire aussi le récit de Vassilii Ivanovitch Kovalev (né en 1930) dont les péripéties stupéfient: vagabondages, arrestations à répétitions, pendaison (par les Allemands) interrompue par «miracle», travail sous fausse identité, camp du Gorlag où il est actif dans la grande grève des détenus (en 1953)!!, transfert de Magadan vers des mines d’or à 500 km, évasion, arrestation pour 25 ans de peine au cours desquels il rédige une Lettre ouverte à l’Organisation des Nations unies!!! (dont on le soupçonne d’être seulement le prête-nom…), cachot (quatre mois dans une cave où les morts étaient nombreux)... Il est libéré en août 1956.       

    Rien à voir avec Ivan né en 1955 qui arriva à Magadan sans rien savoir de ce qui s’y était passé. Ayant fait la connaissance d’un témoin (de témoin-à ce niveau les relais sont capitaux), il décide de se faire diffuseur de témoignages et de créer le premier musée privé pour lequel il se démène encore sans compter. Autre cas encore très différent:l’infirmière de Debin, née en 1970, fille et petite-fille de zeks qui n’étaient pas des politiques mais des oukazniki (condamnés pour vols) et qui, reléguée dans cette ville avec peu de moyens, se vit comme prisonnière de cet espace et de cette histoire.
   Le récit de Granit Timofeievitch Timochine retient l’attention pour d’autres raisons:ingénieur, il a construit parfois dans l’urgence et l’impovisation de nombreux camps; il permet à N. Werth de réfléchir à ce que Primo Levi appelait la zone grise. On voit bien que ce témoin ne regrette rien de ses actions…. Ailleurs, on comprend assez l’agacement de l'auteur lors de sa rencontre avec Naiman «le grand spécialiste de la région de Debin». Descendant de lointains colons allemands, il a étudié la géologie et, en 1996, il a eu comme une illumination: sa mission serait dès lors de donner une sépulture aux morts du Goulag. Découvrant des lieux totalement oubliés (aidant ainsi Irina et ses amis), il multiplie partout les croix et défend un point de vue nationaliste, antisémite, complotiste,eschatologique, qui insupporte notre auteur.

 

 Le lecteur en connaîtra bien d'autres:on retient encore l'entretien avec son amie Irina Flige qui appartient depuis 1989 à la branche pétersbougeoise de MEMORIAL et qui est un peu le guide infatigable de ce voyage. On découvre son audace, son courage (dès sa jeunesse), son immense travail consacré aux îles Solovki et ses disparus ainsi que son apport décisif sur les premiers massacres de masse correspondant bien aux ordres de Lénine.

 

 Par le hasard des rendez-vous, avant de quitter Magada, les deux dernières rencontres lui font connaître des destins singuliers mais aussi emblématiques de tout un siècle. Antonina Kharitonovna (84 ans) naquit dans une région qui changea de pays  plusieurs fois et fut persécutée tour à tour par les occupants successifs. Pour finir, elle écopa sans raison de dix ans de travaux forcés. Plus symbolique fut le sort de Evguenia Petrovna Goloubentseva qui élevée dans un orphelinat de Nikolaiev fut déportée à Ravensbrück par les Allemands et, qui de retour chez elle, fut arrêtée et envoyée à la Kolyma....:«J'ai repensé à un autre itinéraire, en sens inverse, du Goulag à Ravensbrück, celui de Margarete Buber-Neumann.»

 

  Enfin la mémoire de Werth nous renvoie à des “documents” d’une autre nature. Par exemple, le livre d’entretiens que lui offre Miron Markovitch confirme la difficulté d’adaptation des détenus enfin libérés. Tout à l’opposé, pour faire comprendre de l’intérieur, la «belle vie» de la nomenklatura, il cite également un extrait d’entretiens (tardifs) de la “Reine de la Kolyma”, la femme de Berzine, qui raconte, de façon très orientée, les premières constructions dans et autour de Magadan (la centrale électrique, la première école, le premier pont sur la Kolyma, les routes menant aux gisements) autant de «succès» de son mari.  Sans oublier l’arrivée de la Rolls qui avait servi à la veuve de Lénine et qui fit tellement plaisir à ce chef zélé qui tomba à son tour…. Vraiment une belle époque avec une mondanité absolument pas déplacée...et de la musique pour remonter le moral de tous….

   À chaque étape importante on peut lire un ou deux récits publiés parfaitement adéquats à l'instant et au propos général:sur la Serpantina, quelques lignes d'Ilina Taratine suffisent comme nous éclairent exactement quelques phrases d'un survivant des camps spéciaux de la Kolyma.

 Nous lisons aussi quelques allusions à Soljenitsine (entre autres, sa juste intuition de la mobilité des camps),  une citation de Gustav Herling, des extraits de Evguenia Guinzbourg et, évidemment, de grandes pages de Varlam Chalamov, ce qui permet à Werth, à un moment donné, de se situer dans le débat qui existe sur la vérité fondamentale du Goulag:Soljenitsine n’en percevant pas la radicale négation de tout. Contrairement à Chalamov.

 Le cheminement des témoignages dans l'avenir est imprévisible, pour le pire comme pour le meilleur. Mais qui aurait pu imaginer qu'un homme (notre auteur) lirait un jour des pages de Chalamov à un chauffeur de camion iakoute?

 

 

«Tout ceci»


   Ce qui unit ces voyageurs-«explorateurs» ainsi que nombre de leurs interlocuteurs (qui n’appartiennent pas forcément au groupe MEMORIAL, il s'en faut) c’est la recherche de traces qu’il faut sauver coûte que coûte. La quête est difficile pour tous parce que beaucoup de choses ont été volées ou recyclées et parce qu’ils ont affaire à du caché, à de l’effacé par destruction volontaire, à de l’abandonné à une nature qui reprend vite ses droits. Certains sites comme le plus monstrueux, Boutougytchag (producteur d’uranium) ou la Fabrika Tchapaieva ( “le vestige goulaguien” qui lui semble « le plus complet, le mieux préservé, le plus “parlant” qui [lui a été] donné de voir durant ce voyage» demeurent largement visibles et identifiables - sans que toutes les questions aient trouvé des réponses. Mais le plus souvent il n’y a presque plus rien (1) ou très peu et il faut alors un oeil exercé comme dans cette forêt où seul Vladimir Avgustovitch Naiman est capable de distinguer des signes de construtions. Ainsi à la Serpentina, «principal lieu d’exécution de la Kolyma», «il ne subsiste plus aujourd’hui la moindre trace de la prison qui avait été édifiée dans ce lieu isolé où l’on amenait les condamnés à mort de tous les camps de la région.» Sans l'apport de tous ces chercheurs, ceux qui voudraient voir, éprouver, savoir aujourd’hui et demain (quand tous les survivants auront disparu) quelques pans de la Kolyma seraient réduits à faire ce geste qui frappa tellement N. Werth: « "Tout ceci  était le territoire du camp, un immense camp-à certaines périodes, il y avait jusqu’à dix-quinze mille personnes ici, qui attendaient d’être transférées plus loin, jusqu’à leur “point d’affectation", selon la formule consacrée", nous dit Vera Illitchna, en faisant un geste expressif des deux mains. Un geste englobant que je retrouverai chez tous ceux qui, au cours de ce voyage, voudront me faire imaginer l'espace du camp. Tout ceci. Une totalité invisible, indicible, dont les traces sont partout et nulle part en même temps.»

   En même temps que des photos prises en différentes époques (et qu’il faut parfois, pour les plus anciennes, regarder de façon critique), ce qui frappe le plus ce sont les objets accumulés et exposés. Objets intimes, vêtements, objets de travail (pics, pioches, pelles, brouette dont parla Chalamov) et du quotidien carcéral  (châlit, «cuillers, gobelets, assiettes en alu, matricules, bout de fil de fer barbelé» et même des œuvres picturales d’un nommé Kovalev ou une urne dans laquelle les détenus pouvaient remettre le texte de leurs doléances), des armes, des papiers ayant appartenu à des anonymes ou à Chalamov par exemple (Werth parle de bric-à-brac assez pauvre en évoquant la chambre-musée qui lui est consacrée à Debin). Tout compte dans cette recherche qui implique tellement de valeurs et qui se heurte toujours à la question:«où reposent-ils ces milliers de fusillés ?» Ivan et un texte saisissant de Chalamov (Prêt-bail) y répondent à leurs façons.

 À ces traces sauvées, souvent muséifiées (Irina Flige propose une typologie des musées goulaguiens), il faut ajouter celles qui sont des traces instituées, des symboles ajoutés pour entretenir le souvenir de tous ces exploités ou disparus. Les croix sont les plus nombreuses mais elles ne correspondent pas toujours à l’entreprise de réappropriation du passé par la foi orthodoxe. On pense au fameux Masque de l’Affliction (décrit et photographié par l’auteur) et, à la Serpantina avec « une grande pierre de granit gris, une croix et, au sol, une plaque de marbre noir:”en ce lieu s’élevait, dans les années 1930, la prison appelés la Serpentina; des milliers de citoyens réprimés ont été exécutés ici et leurs restes disperdsés dans cette vallée."» Le témoignage d’Ivan sur l’édification et l’inauguration de ce monument (comme pour d’autres) permet à lui seul une réflexion sur les rapports de force qui existent dans la Russie actuelle entre les pélerins de la mémoire. Difficile aussi d'oublier Pavel dont Irina diffuse l'enregistrement d'un entretien:à Seimtchan, il s'est battu pour mettre une belle pierre avec une plaque à l'endroit où, en creusant un terrain lui et ses compagnons sont tombés sur un «immense cimetière de zeks» recouvert par la route. Il a le sentiment que personne ne s'arrête et ne fleurit son monument mais il est fier de son geste. Plus loin, on apprendra que la plaque de Pavel a été arrachée....

 

  Dans cet univers, plus qu'ailleurs, on est saisi par l'importance des dates et des anniversaires et on mesure l'ampleur des problèmes d'une transmission qui inclut en elle-même la possibilité de l'intransmissible.

 

 

 

  N.Worth conclut ainsi son livre:«J'ai rencontré ici des hommes et des femmes remarquables, qui tentent dans l'indifférence, l'apathie et l'ignorance générales, de lutter contre l'oubli, de sauvegarder, chacun à sa manière, la mémoire de ce qui s'est passé en ces lieux.

 

 C'est à la noblesse de cette humble obstination que j'ai souhaité, avant tout, rendre hommage.»

 

 Sans emphase, sans jamais prétendre rejoindre ce que seuls Chalamov et quelques autres ont pu dire, tout en écoute, tout en regard (des descriptions sobres pour un délabrement général et une couleur dominante (la rouille)), il a parfaitement réussi à restituer, en même temps, ce que disent les archives sur cette “civilisation goulaguienne”, cette machine à produire (le Goulag représentait 10% du PIB soviétique…) et à éliminer, ce que confient les derniers survivants et à montrer l'action de ces admirables chercheurs de traces contre l’extension (active ou passive) des domaines de l’oubli.

 

 

Rossini, le 19 août 2015

 

NOTE

(1) Ainsi lit-on, à la page 156:« Des innombrables camps qui s'étiraient le long de cette route, il ne reste rien, ou presque - de rares baraquements et fabriques en ruine, des toponymes connus des seuls spécialistes du Goulag, indiqués par des panneaux rouillés le long de la route, Radoujnyi, Srednikan, Annouchka, Stanovaia,  Gueologitcheskii, Oust-Srednikan, Verkhnii Seimtchan. Pas âme qui vive le long des deux cents kilomètres qui séparent le relais du 386è kilomètre de Seimtchan

 

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5 juillet 2015 7 05 /07 /juillet /2015 04:49

 

 

  «Penché sur cette feuille blanche en forme de miroir je resonge à d'anciennes histoires qui me sont arrivées. Et je les couche, je les borde, je les dorlotte...Tout cela m'amuse un peu

 


            C’est à un bien étrange récit autobiographique que se livra Henri Calet en 1948 et auquel il convia le lecteur. Composé de trois parties (Les quatre veines; Les bottes de glace; Toute une vie à pied), ce texte malmène les canons du genre. Il le dit nettement vers la fin : «On trouvera peut-être qu'elle ([son histoire] est décousue, fragmentaire, mais j'ai déjà répondu que je ne me proposais pas de raconter ma vie. D'ailleurs, ce sont tous ces morceaux qui, aboutés, forment mon existence, à la façon d'une mosaïque.»  Une mosaïque serait-elle sans unité globale?

 


Classique


 Après une ouverture brillante où le narrateur affirme qu’il a gâché sa vie et souligne l’importance de son nom (celui du premier mari de sa mère), on croit tenir pendant une centaine de pages une autobiographie classique avec seulement des écarts et des oublis (à cause d’autres œuvres faites ou à faire). Il a pris des notes «consignées quelque part», regarde et commente quelques photos et, comme au moment de la rédaction ses deux parents sont encore vivants, il s’appuie aussi sur leurs souvenirs.


 Classiques sont les premiers souvenirs évoqués, le beau portrait des parents. Le père: instable, itinérant, travailleur très épisodique, théâtreux, anarchiste (il a  fondé «le Syndicat des irréguliers du travail et des hommes de peine», et a même connu «le Dénicheur!»)(1), coureur de femmes, trafiquant de fausses pièces, voleur, prisonnier à cause d'une maladresse de son fils, déserteur, roi de la martingale aux courses.... La mère, flamande d’origine, fut mise en prison pour n’avoir pas payé son train (elle est alors enceinte de notre auteur). Tour à tour fourchetteuse, plumassière, étagère, femme de ménage un peu partout et au Buckingham Palace, liseuse de bonne aventure, parfois forcée  à quelques passes «aux entours de la place de l'Étoile». Souvent délaissée par son mari, elle n’aura connu que tardivement ce qu’était la stabilité et le «confort».

 Avec eux et par les yeux de Calet on comprend ce qu'est la misère noire (garnis, appartements minables, punaises et puces garanties, argent manquant toujours, tuberculose qui se déclare) dans une famille qui ne sait pas ce que c'est que de se plaindre. Comme dit le père : «On est venu au monde tout nu, le reste c'est du bénéfice.»

 Donnant quelques repères historiques lourds d’importance (qui ne sont pas pour rien dans son scepticisme et dans le ton des jugements postérieurs qui viendront plus loin), le narrateur évoque l'humble noblesse de son passé et les étapes de son apprentissage de la vie:ses premiers mots (sousou, peu-peu; pezon), sa scolarité plutôt vagabonde (les parents se croient les meilleurs instituteurs), sa découverte de la violence sanglante et du luxe, ses lectures doctes et d’autres peu recommandables, ses progrès dans le vocabulaire, l’importance d’un accident dans un garage qui le mit en exil à Berck, sa découverte du sexe féminin et ses premières conquêtes (elles seront nombreuses après le bois de Boulogne et Carmen, fausse Andalouse mais vraie initiatrice compétente qui, la fatigue aidant, devint vindicative), sa carrière au lycée, plus sage mais interrompue par l'initiation (avec son père comme mentor) à la folie des champs de courses…. Expériences souvent universelles qui, sous sa plume, ont toutes la frappe de la singularité.

 

  Classiquement encore, dans l’évocation de ces moments grands ou mineurs, le narrateur recourt aux jeux temporels des grands autobiographes. Tantôt il pratique la prolepse (il annonce sa captivité à l'occasion de celle de son père au Cherche-Midi, il montre clairement (avec humour et dérision) qu’il réécrit son passé en fonction de l’avenir qu’il connaît (pensons à ses remarques sur les visites royales annonçant à chaque fois une guerre) ou des réflexions qui lui sont venues plus tard; tantôt, avec malice, il tente le plus difficile, en reconstituant le supposé point de vue de l’enfant qu’il était:alors, son art de l’asyndète fait merveille. Ainsi de la victoire de 1918, condensé de sottises que l’enfant avait bien sûr entendues: «Nous avions gagné la guerre, grâce au canon de 75, à la Rosalie, au pinard, à la Madelon, et surtout grâce à nos vertus immortelles.»(2). Mais c'est le va-et- vient entre le passé et le présent qui domine malgré tout dans un récit où, honnête, le narrateur ne cache pas ses défauts (volage) ou ses lâchetés (il est peu courageux).

 

 

Les bottes de glace

 

              «Mais, encore une fois, je ne me propose point de consigner ici toute ma vie. C’est bien harassant de refaire plus de quarante ans pas à pas (...),. On risque d'ailleurs de se piétiner un peu soi-même, sans le vouloir, de se marcher sur le corps, sur le cœur, et de se faire du mal, inutilement (l'italique me revient)


 Soudain tout s’arrête:à l’évocation de ses innombrables conquêtes (il n'est pas que flambeur au jeu:stylistiquement, l’énumération lui vient «naturellement»), on comprend qu’il fut longtemps en Amérique du Sud et qu’il est des moments de sa vie qu’il n’évoquera pas et qu'il passera «comme à saute-mouton».Et, en effet, rien ne sera évoqué de son passage en Belgique, de son travail dans la comptabilité, de sa fuite à Montevideo, de son passage au Portugal, de son engagement en Espagne-encore moins de ses premières relations avec des auteurs. Bref, avec Les Bottes de glace le mode du récit semble s’achever.

 Plus on avance et plus on comprend le poids du présent dans l’écriture. La quarantaine n’explique pas tout ( «Avoir vingt ans, vingt-cinq ans...Oui, on «a» vingt ans ; on est à la tête de beaucoup de choses. Mais «avoir» quarante ans , c'est ne plus rien avoir.»). 1940 a été une rupture profonde sans qu’il s’en explique longuement:il lui suffit d’en montrer les effets épars. C’est à la fois un désenchantement qui s’appuie sur une nostalgie aiguë de son passé et la sensation de la fragilité de l’avenir que les années récentes ont historiquement créée. La fuite de la débâcle, le retour des prisonniers, le marché noir, les files d’attente pour le ravitaillement, l'écho du racisme colonial, tout s'accumule (sans qu'il y ait discours). Même le premier vote d’après-guerre ne lui donne aucun enthousiasme («on vote, on revote… c’est un jeu où l’on perd à tous coups…»). Hiroshima, Bikini l’arrachent au XIXème siècle. Les dates sont des menteuses.

Heureusement pour lui, il habite un endroit idéal (une soupente au huitième étage) bien que très réduit, une espèce de plate-forme dans le quatorzième arrondissement  d’où il voit  bien Paris et qui a été le décor d’une grande partie «de l’histoire dont [il fut] le protagoniste dans des emplois divers : successivement bébé, garçon, adolescent, jeune premier et, depuis peu, monsieur d’âge mûr, le cocu, le bedonnant…».
C’est depuis cet observatoire (qui a des airs de prison choisie autant que de repaire pour voyeur léger) et, grâce à de longues promenades (toute une vie à pied), parfois avec son père, dans les lieux de son enfance qu’il remet les pieds dans son passé et vient ajouter aux cent pages qui précèdent. Si, dans la première partie, il relisait son passé pour l’écrire, ici c’est à partir du présent que, ponctuellement, il se souvient et écrit au hasard du talent des rues. Ainsi, un jour de vote, il retrouve son école, sa salle de classe.
Dès lors, Les Bottes de Glace sont à la fois complément et supplément. Ici comme avant retentissent des noms de rues, d’hôtels, de commerces, dont la beauté parfois surprenante s’accorde à quelques chansons. La mémoire est un manège:à chaque tour on décroche le droit de faire encore une découverte.

Ce qui nous offre une succession de chroniques plaisantes (3), véritables odes à Paris, à l’arrivée du printemps, au métro, à certains cinémas, aux squares, aux fêtes, aux cirques (pourtant minables) de passage, à la Closerie des Lilas, et principalement au quatorzième arrondissement (et à son lion de Belfort), aux fortifs hélas! détruites (incontestablement le meilleur espace pour jeux d’enfants!).(4)

 Pourtant, au détour de ces belles pages, sourdent une véritable obsession de la destruction des hommes et de la mort (les cimetières souvent parcourus; les monuments érigés en l’honneur des victimes de la Commune; la guerre et ses progrès techniques (qu'il est loin le temps du dum dum);dans un endroit il se  demande même comment il a évité le suicide…) et même des pointes de remords assez inattendus pour qui a lu la première partie: tout est dit dans sa remémoration de cette jeune autrichienne juive qu’il négligea (il moquait même sa laideur) et dont il se reproche la fin (présumable) dans un camp d’extermination...On comprend que jusque-là Calet parlait souvent avec légèreté des horreurs de la guerre:on saisit mieux que ce n'était jamais légèrement.
  L’humour, l’ironie malicieuse cèdent de plus en plus la place à l’ironie amère, à la tristesse-une tristesse qui
, parfois, contient encore un peu de gaieté.

 En certains chapitres, sa voix si originale prétend se confondre avec le Nous commun de ceux qui n’ont rien en propre. Bien que contenue, la nostalgie devient puissante et dans la dernière partie Toute une vie à pied faite de fabuleux voyages dans des arrondissements voisins ou lointains (Paris à la marche, Paris par les pieds, Paris sous les semelles. À chaque foulée, où que l’on aille, on fait lever une poussière de souvenirs sur ces trottoirs que l’on a usés. Je ne puis faire un pas sans me rencontrer, je retrouve mon image dans ces murs témoins qui sont comme des glaces déformantes où je me vois petit, grand, mince, pâle, drôlement attifé, sans jamais rire, avec des mines de fuyard.
Et je me prends en filature à travers les ans et les rues.
Je vadrouille autour de mon passé, j’en ramasse, ici et là , de menus morceaux, il en traîne un peu partout, je tâche à le reconstituer, comme si l’on pouvait exister une fois de plus…
»), les regrets affluent parce que tout a changé, le «passé tombe en miettes dès qu’on y met la main.» Et les chagrins ne chagrinent plus de la même façon.

 

Au dernier chapitre Calet revient à nouveau sur ses pas, prophétise sa fin à l’image des vieux qu’il aperçoit dans un Asile. Mais il n’est pas pressé de connaître cette dernière «prison» (il les aura collectionnées) d’où il verra malgré tout (un peu) le monde. Il proteste de son envie de vivre encore longtemps, d’écrire encore. Il miserait bien encore le tout sur le tout....

 

 

 

           Aucune prétention dans ce petit livre: Calet ne donne pas de leçon, ne tire pas de conséquences qui vaudraient pour tous :«Je devrais avoir de l'expérience plein la bouche, autant que de cheveux blancs sur la tête. Et pourtant, j'ai vieilli sans bien avoir compris les choses et les gens. Non je ne sais rien.» Il résiste à la pente didactique et moralisatrice du genre autobiographique qu'il casse avec cette rupture apparente qui fait le prix de son livre inclassable. L'auto-portrait fragmentaire vaut mieux que le grand récit pompeux qui se donne comme modèle.

 

 Et la mosaïque trouve sa vérité dans un style et un ton uniques (gagnés sur le cri de colère), les vrais miroirs.

 

 

Rossini, le 8 juillet 2015

 

 

NOTES


(1)À son image, pré-adolescent, l'auteur montait volontiers sur les tables: il fit même la connaisssance de la bande de Romainville...!

 

(2) La suite consacrée aux monuments aux morts est très réussie : “Ce fut une grande époque pour la statuaire, en France.»

 

(3) Chroniques publiées ailleurs auparavant.

 

(4)On doit à J.-P. Baril l'édition récente de HUIT QUARTIERS DE ROTURE (Le Dilettante): Calet y parle des XIXème et XXème arrondissements. L'une des origines de ce projet ne peut que remonter au TOUT SUR LE TOUT.

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16 juin 2015 2 16 /06 /juin /2015 09:26

                                   
     «Il songea à la manière qu'avait Laidlaw de transformer toute situation en crise


    Rien de plus codé que le roman policier:il est difficile d'innover sur des schémas parfois très usés: c’est ce défi que relevait l’écrivain écossais William Mcilvanney en 1977 avec la première apparition de son héros Laidlaw.(1)

 

Un canevas pourtant classique  


 Mcilvanney nous présente un policier à l’œuvre dans une affaire fréquemment racontée (un assassinat de jeune fille avec viol) et selon des éléments narratifs déjà utilisés:la découverte du corps par un enfant, l’urgence d’une arrestation (sous la pression des médias et de la hiérarchie), des silhouettes de marginaux prévisibles, l’aide d’un indic original, une bureaucratie tatillonne, des enquêteurs très divisés entre eux, un jeune flic qui passe d’un mentor à l’autre (Harkness (vingt-six ans) a travaillé avec Milligan avant de faire l’enquête du moment avec Laidlaw (c’est son premier jour à la Brigade criminelle):sa mission est de faire tampon entre les deux rivaux). À l’enquête de routine et aux nombreux interrogatoires succède l’enquête active qui cherche à prendre de vitesse un père vengeur et quelques malfrats qui, pour des raisons différentes, veulent régler son compte à l’assassin.

 

L'intrigue

 

 Rendue complexe par les doubles (voire triples) jeux de certains personnages (Lennie, l’homme à la cicatrice, Minty), l’intrigue est parfaitement agencée et suit un rythme soutenu:le temps presse dans cette chasse à l’homme qui est avant tout une course contre la montre (le chef de Laidlaw ne lui laissant plus qu'un jour pour conclure son enquête).
 Une jeune femme (Jennifer Lawson, dix-huit ans) a été  violée (de façon anale et post mortem, le vagin déchiré -c'est plus que le secret du livre) et tuée dans Kelvingrove Park par Tommy Bryson. L’amant de l’assassin (Harry Rayburn) le cherche et veut l’exfiltrer de Glasgow;Matt Mason à qui il confie cette mission veut en réalité tuer le criminel. De son côté, le policier Laidlaw jette (indirectement) dans la mêlée un puissant de la pègre (Jean Rhodes) qui, lui, a l’idée de donner au père de la jeune fille violée (Bud Lawson) l’occasion de se venger….
Tout le monde veut Tommy avec des buts contraires: le sauver, le tuer pour se venger, le tuer pour s’en débarrasser.

 Se jouant des barrières religieuses (le père de la victime ne supportait pas que sa fille fréquente un catholique) et sexuelle (le recherché est homosexuel encore mal assumé) et présentant un enquêteur (Laidlaw) accusé par son rival (Milligan) de ne pas choisir son camp entre police et assassins, le récit est habilement mené par un narrateur omniscient qui va et vient des policiers aux suspects en passant par les parents de la victime ou le flux de conscience de l’assassin, sans oublier un témoin relais principal, Harkness, le nouvel associé de Laidlaw.

 

Glasgow


   Quelques mots sur cette ville suffisent pour comprendre que Mcillvanney est un grand styliste. Avec un sens rare de l’espace, par touches éparses mais denses, à l’aide de descriptions originales (le Green, l’hôtel Burleigh, la gare de St Enoch) et avec beaucoup d’humour (l’Écossais et son premier soleil de printemps), le romancier nous donne une idée assez précise et surtout d’admirables sensations de la ville que Laidlaw compare à un cabaret. Non seulement la Clyde «qui a fait la ville», Drumchapel où habitait Jennifer Lawson («Vous avez devant vous le plus grand H.L.M. d'Europe. Et qu'est-ce qu'on y trouve? Rien, sinon des maisons. Justes des décharges architecturales où on a déversé les gens comme on fait pour la gadoue. Il faut vraiment que les gens de Glasgow soient braves. Sinon, il y a des années qu'ils auraient rasé tout ça.») mais ses axes  sociologiques majeurs (Est /Ouest), ses différents quartiers (il n’omet pas les plus pauvres et les plus laids (dont il donne la genèse destructrice) ou les plus soumis à une pègre redoutable). S’y ajoutent, sans généralisations faciles (sans négliger non plus la passion du foot et l’active mythologie de la violence), d'ironiques remarques sur les Écossais qui passent leur temps à tenir au courant les étrangers de leur état et qui sont toujours prompts à expliquer leurs droits civiques.

 Dans les deplacements de chacun, un lieu semble central:une boîte, le Poppies. Tous les personnages y passent tôt ou tard sauf la victime qui était pourtant censée y avoi ( été un peu avant le crime qui allait la faire disparaître.

 

Laidlaw

 

   «Harkness reconnut bien là Laidlaw, dans cet équilibre prudent entre le pessimisme, les espérances échafaudées et qu'on s'attend à voir déçues et l'espoir, la découverte de possibilités inattendues


    Presque quarantenaire, un physique trompeur (plus grand qu’il ne paraît), toujours préoccupé, gravement migraineux, avare de confidences sur son passé, l’ancien boxeur amateur recalé de l’université, Jack Laidlaw, est un grand personnage de roman policier, de roman tout court.

 On le découvre à travers le regard de son supérieur (il lui reproche son indépendance, son goût pour les grands mots) ou de son collègue Milligan qui met en cause sa humanisme bavard et qui, ne le considérant pas comme un bon policier, le traite de «nounou pour tarés». Nous faisons mieux sa connaissance au fil de l’enquête et à travers l’admiration naissante de son nouvel équipier Harkness.

 Le récit nous le montre un peu dans sa relation douloureusement passionnée avec ses enfants (qu’il voit peu et pour qui il est le conteur) comme dans ses conflits  (là encore communs) avec sa femme qui ne supporte pas cette vocation masochiste à laquelle il faut tout sacrifier. Pendant les grandes affaires, il loge même à l’hôtel - ce qui le met tout de même dans les draps de la patiente Jan pour laquelle il développe sa très originale conception de l'amour.... 

 Chaque page permet d’apprécier son intuition, son sens du détail, sa qualité d’analyse et d’induction (il est persuadé qu'il existe un langage codé du crime:«le meurtre est un message tout ce qu'il y a d'humain. Mais il est codé. C'est à nous d'essayer de déchiffrer le code. Mais ce que nous cherchons, c'est une partie de nous-mêmes.(2) Si on ne sait pas cela, on ne peut rien entreprendre.), sa faculté de synthèse, sa façon de cerner un interlocuteur en quelques secondes d’écoute (Rayburn aussi bien que Mme Lawson ou son mari).

 

 On se délecte de son humour, de son sens de la formule (à Harkness qui veut attarper des dealers: «Toutes les villes ont le cancer. Qui est-ce qui a le temps de leur faire les ongles?» Ailleurs, entendant des collègues : «les policiers , ils ont un rire de propriétaire»; quand l'enquête piétine:«on sonde des flaques d’eau»; plus profondément:«Je n'aime pas les questions. Elles inventent les réponses. Les vraies réponses sont révélées avant même que vous sachiez quelle était la question.») On apprécie aussi sa capacité d’auto-analyse (il ne nie pas le calvinisme dans sa forte propension à la culpabilité) et, plus rarement, d’auto-dérision. Le tout, on le devine tôt, avec des accès de mélancolie aiguë.

 

  Rarement policier aura autant médité sur tout (il a beaucoup lu) et, en particulier, sur ses fonctions, son rôle;rarement résolution d’enquête aura été autant un pari. Laidlaw rejette les Milligan qui n’ont jamais de doute et il refuse de penser comme eux, sommairement, par catégories prédéfinies qui maltraitent les singularités qui le retiennent avant tout (même si les hommes s’imitent les uns les autres, «dans chaque cas, les contorsions qu’il faut faire pour y arriver sont uniques.») Il est contre le sectarisme des certitudes. Il enseigne à ses enfants que les monstres n’existent pas:«il n’y a que des gens». Et, pour éclaircir un crime, il est convaincu qu'il faut accepter de plonger dans une partie de soi-même.
  Ses doutes touchent également la justice:«C’est grotesque. Presque tout l'effectif de la police de Glasgow est à la poursuite frénétique de sa propre ignorance. Parce que, même si on l'attrape, qu'est-ce qu'on aura trouvé? On n'a absolument aucun indice. Et même, je ne pense pas qu'il y ait quelqu'un qui puisse nous dire ce que cela signifie. Simplement, il faut qu'on fasse quelque chose. Et ensuite, les tribunaux devront faire quelque chose. N'empêche. Qu'est-ce que la loi à avoir avec la justice? C'est tout ce qu'on a parce qu'on ne peut avoir la justice.» Mais au moins la loi est une arme contre l’atavisme. Dans ce sens, l'utopie laidlawienne va très loin:« Peut-être bien que la seule réponse à un crime pareil, n'est pas l'arrestation et l'accusation. Peut-être bien que c'est à nous tous d'essayer de bien aimer. De ne pas amputer cette partie. Simplement essayer de guérir le monde ailleurs
Proposition irrecevable pour un Milligan et bien d'autres.


   Pour Laidlaw et pour ceux qui travaillent avec lui et aperçoivent ses contradictions au détour de ce que les plus malveillants tiennent pour des ratiocinations et des provocations, le résultat est épuisant:il transforme «toute situation en crise» et certains lui conseillent même la muselière....

 

 Une voix

 

  Au-delà de ce personnage admirablement raconté, ce qui frappe d'emblée c’est le style, le ton Mcilvanney:fondée sur la métaphore et la comparaison, sa palette est d’une exceptionnelle richesse. Ses portraits sont étonnants (on retient même les personnages secondaires (Minty-le-cancéreux, la belle Mme Stanley, l’employé de l’imprimerie), ses dialogues, jamais communs, sont d’une tension vive ou d’un humour parfait, son rendu des sensations est d’une variété et d'une beauté rares. La satire est drôle (sa cible préférée:les illusions que chaque ego entretient:« Cela venait de ce qu'on savait tout de suite qu'on était en présence d'un grand rassemblement d'orgueil physique, toute une masse, de sorte qu'on sentait qu'il valait mieux se déplacer avec précaution pour ne pas se heurter à une sensibilité. Cette salle était le lieu fréquenté par des hommes qui ne possédaient pas grand-chose à part une certaine conscience d'eux-mêmes et ils étaient peu enclins à voir cette conscience amoindrie.»), l’humour noir est percutant, la scène d’amour d’une grande originalité. Peu d’écrivains ont aussi bien exprimé l’écho de la mort dans une famille détruite, décrit la décrépitude de certains quartiers ou d’un couple, l’influence d’un lieu ou d’un souvenir, suggéré aussi justement les tenants de l’homophobie. Après avoir lu un volume de Mcilvanney vous reconnaîtrez n’importe laquelle de ses pages mais, à chaque fois, en restant surpris et admiratif devant le renouvellement de son invention stylistique.


 

   Après autant d’examens, d’inductions, de réflexions, Mcilvanney et son personnage ont l’élégance de nous laisser seuls face aux mystères.

 

    «Il ne pouvait rien faire d'autre que d'habiter les paradoxes.»

 

 

Rossini le 25 juin 2014

 

NOTES

 

(1)Les éditions RIVAGES / NOIR ont la bonne idée cette année d'éditer une trilogie des enquêtes de Laidlaw. Avec LES PAPIERS DE TONY VEITCH et ÉTRANGES LOYAUTÉS. Notre livre est très bien traduit par Jan Dusay.

 

(2)J'ai souligné parce que nous sommes au cœur de la «philosophie» de Laidlaw. La méditation sur la  partie et le tout est capitale.

 

(3)Cette phrase conclut le paragraphe suivant:«Une nouvelle fois, il ressentit sa nature comme un paradoxe à la dérive. Il était un homme violent en puissance et il avait horreur de la violence, quelqu'un qui croyait à la fidélité et était infidèle, un homme d'action qui souhaitait la paix. Il fut tenté d'ouvrir le tiroir de son bureau où il gardait Kierkegaard, Camus et Unamuno comme on cache de l'alcool. Au lieu de cela, il soupira bruyamment et mit de l'ordre dans les papiers de son bureau. Il ne pouvait rien faire d'autre que d'habiter les paradoxes.»

 

 

 

 

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5 juin 2015 5 05 /06 /juin /2015 06:40

 


« Privé du ressort de la richesse, amoureux de toutes les grandeurs conspuées et seul contre tous! Quel destin

                                LE DÉSESPÉRÉ     Chapitre LX


 

 

   Proche de Barbey d'Aurevilly, influencé par Huysmans et Lautréamont mais aussi par toute une vaste bibliothèque, Léon Bloy publiait en 1887 ce roman (à clés), authentique «monstre» largement autobiographique mais porté par une ambition métaphysique et une voix inouïes dans la littérature française. (1)

 

 


 •Un roman singulier qui mêle (avale, dévore, recrache parfois seraient plus justes) tous les genres, tous les registres et qui est constitué du tressage de textes d'origines diverses et hétéroclites que Bloy prit souvent dans ses autres publications.


 Deux voix dominent, parfois indiscernables:celle de Caïn Marchenoir dont on lit les dialogues, les confidences et les lettres et celle du narrateur aussi virulent que son héros mais plus lucide, plus critique :«Les illusions de Marchenoir, aussi stupides que spontanées, n'avaient pas ordinairement la vie très dure


 Présenté en cinq parties, le roman se distingue par la prédominance du discursif sur le narratif. L’action est facilement résumable et occupe peu de place. L'agonie et la mort ouvrent et ferment l'œuvre.

Dans la première partie, nous accompagnons Marchenoir au moment où il assiste à la mort de son père. Ensuite, à l’instigation de son ami Leverdier, il va se recueillir un mois à la Grande Chartreuse. C’est ensuite le retour à Paris où il constate qu’en raison d’une lettre qu’il lui avait envoyée, sa “compagne” Véronique a poussé au plus haut ses sacrifices mortifiants qu’il voit comme ceux d’une sainte. Dans la quatrième partie, on propose à son ami Leverdier de convaincre Marchenoir de collaborer au grand journal le Pilate (masque pour Le Figaro, «journal pituiteux») en se montrant plus indulgent et moins polémique. Lui faisant bon accueil, Properce Beauvivier, le directeur, l’invite à un dîner oû seront présents tous les littérateurs et critiques célèbres dans Paris. Bien qu’irrité de rencontrer des confrères qu’il honnit, Marchenoir reste calme au début de la soirée. Mais peu à peu ne se contenant plus, il accepte de lire à haute voix un texte qui devait être son premier dans le Pilate:c’est une insulte à tous les présents. Il sort définitivement exclu du milieu.
Enfin, dans la dernière partie, acceptant son isolement, il achève son livre sur Le SYMBOLE DANS L’HISTOIRE, se lance dans un périodique (le Carcan) qu’il rédige tout seul et paie avec le modeste legs de son père. On le voit en proie au tourment de la tentation charnelle envers Véronique qui perd peu à peu la raison:se rendant à l’hôpital Sainte-Anne où elle est internée, il est renversé par un camion et ne survit que quelques jours.


 Ce roman obèse (voulu, assumé comme tel), briseur des digues génériques et stylistiques et dont les parties semblent, au premier abord, centrifuges est donc dominé par le discursif:le descriptif n’est pas dominant. Comme pour le pauvre logis de Marchenoir, quand le narrateur décrit un lieu c’est sans visée réaliste mais au nom d’un discours moral (et les évocations comme celle du clair de lune à la Grande Chartreuse sont rares). En revanche, les portraits sont envahissants et on en rencontre des dizaines dans la quatrième partie, la réception chez Beauvivier:c’est un véritable massacre et toutes les cibles tombent comme dans une fête foraine. Toute la rhétorique virulente de Bloy est au service d’un dégoût physique doublé, là encore, d’une obsédante condamnation morale. Le nombre, la longueur, la violence des coups laissent souvent pantois le lecteur.

Dans ces conditions, et même si les analepses (narratives) racontent une partie d’événements récents ou lointains, le discursif est massif:tout est occasion à méditation et souvent à procès. Perdant momentanément tout repère narratif, nous sommes arrêtés par des réflexions sur le catholicisme et l’Eglise modernes (paresse, lâcheté, goût du compromis), sur la pente de la charité contemporaine (il l’exècre), sur l’Ironie, sur la forme qu’ont pris récemment l’art et la beauté, sur le prétendu Progrès, sur la façon de lire l’Histoire, «sa plus grande ambition et son plus fervent amour intellectuel» (Michelet et ses disciples sont exécutés) et le XIXème siècle auquel il préfère les temps mérovingiens (chapitre XXXIII); de façon plus théologique, il est question de la contemplation (des Chartreux) ou de la communion des saints (la Réversibilité), de la Providence et du hasard (l’objet du livre de Marchenoir), comme de la Joie d'assister à la grand' messe mais aussi de la pauvreté, le crime des crimes, qu’il analyse sur une dizaine de pages.

 

 Ce roman est encore un peu plus:au cœur des démonstrations, des dénonciations, il est profondément constitué par des scènes innombrables restituées par un visionnaire qui ouvre des perspectives inédites de démesure rigoureuse:non pas seulement des scènes racontées (elles sont bien là aussi (la déclaration d’amour de la Ventouse par exemple ou l’affreuse «opération» dentaire de Véronique, la lecture à haute voix chez Beauvivier)) mais scènes, de la plus modeste à la plus intense, transformées par le regard et le style. En ce sens, chez Bloy, tout est scène, motif à scènes grandioses ou répugnantes ou terribles. Les exemples sont aussi nombreux que divers:écrivain, Marchenoir est capable de restituer (dans «une vision hypnotique») les Mérovingiens; recueilli à la Grande Chartreuse, il voit le combat épique pour la vie éternelle. Plus vengeur, il voit l’enterrement qu’il fallait à Hugo. Il faudrait citer chaque page...

 

 

•Le désespéré, un cheminement spirituel en trois inégales étapes où il est tour à tour le désespéré (un désespoir sans doute teinté de mélancolie et de romantisme), puis le désespéré sublime, enfin, au moment de mourir, l'apaisé qui n'est plus, selon ses propres mots, le Désespéré.


 

Prédestiné (écrit le narrateur), exclu à jamais du bonheur ( «fait pour les bestiaux...ou pour les saints»), voué à la douleur («La destinée, jusqu'alors simplement impitoyable, se manifesta soudainement si noirement atroce, si démoniaquement hideuse, que le hurlement identique d'une éternité de damnation put être défié d'exprimer la touffeur de désespoir d'un plus hermétique enfer.») qu’il bénit souvent, «né désespéré», «se croyant un cœur de martyr, capable de tout endurer», le héros de Bloy est marqué : Dans son nom (Marchenoir, la marche du noir, dans le noir, la marque noire), dans son prénom (Caïn (l'autre étant, à l'initiative de sa mère (Marie-Joseph, tout aussi lourd), Caïn, le premier assassin, qui plus est, d’un frère, mais aussi, depuis Blake et Byron la figure du révolté qui inspira tant de Romantiques). Marqué par le don des larmes («signe de prédestination disent les Mystiques»(2),«il eut tout enfant, la concupiscence de la Douleur et la convoitise d'un paradis de tortures, à la façon de la sainte Madeleine de Pazzy.» Marqué encore par l’emprise de la Rêverie pendant son enfance et par une incontestable mais (alors) commune mélancolie initiale doublée par moments d'une vertigineuse fascination pour la Mort.
 Ce héros «hirsute et noir», longtemps silencieux et avare de gestes est aussi marqué par son temps. Il connaît les nihilistes (3), Karamsine, Alexandre Herzen, «ces espérants à rebours» qui prêchent «la Mort comme bonne nouvelle, comme annonce de la prochaine RÉDEMPTION» mais, même s’il loue leur action lucidement destructrice et trouve vers la fin de sa vie des accents qui leur doivent beaucoup (ainsi qu’à Lautréamont), ils incarnent malgré tout, aux yeux du narrateur, le dernier «acculement de l’Orgueil
Pourtant on nous permettra de souligner l'importance du chapitre LXVIII (sommet d'une Révolte peu orthodoxe) qui précède celui de l'annonce de la mort de Marchenoir. Entre les deux, une ellipse temporelle et narrative de huit mois plutôt étonnante....Le silence chez Bloy importe autant que l'hyperbole et le cri.


Sa formation

Retiré de l’école très tôt, voué par son père à être expéditionnaire, il apprit en autodidacte, très vite et très loin (la lecture des mystiques l'influença durablement), en optant (contre l'avis paternel qui ne lui pardonna pas, même au moment de l'agonie) pour l’Art dont il ne soupçonnait pas les tortures («Un art proscrit, il est vrai, méprisé, subalternisé, famélique, fugitif, guenilleux et catacombal.»), dernière planche, croit-il de pureté et de vérité pour une «âme altissime».  À Paris, à dix-huit ans, bon à rien, il est «pauvre, niais, timide, ambitieux, mélancolique, misanthropique, épiphonémique et brutal ». Son existence est incroyablement misérable. Elle le restera jusqu'à sa mort.

 Un soir de 1870 à la (première) lecture du Nouveau Testament «il eut l'aperception immédiate, foudroyante, d'une Révélation divine.» La Révélation de «quelque chose (...) au fond de ce gouffre du silence de Dieu-un principe quelconque de résurrection, de justice, de triomphe futur
Ses souffrances enfantines préfaçaient la Révélation:«Il la comprenait maintenant cette fringale de supplices de toute son enfance! C'était le pressentiment de la Face épouventable de son Christ! Face de crucifié et face de juge sur l'impassible fronton du Tétragramme!»(4) La lecture de son passé le mènera vers la lecture (symbolique) de tout Passé. Un prêtre (dans la réalité, Tardif de Moidray) qui mourut très tôt l’aida intellectuellement dans sa méditation sur l’Histoire.

 Le narrateur dégage un bilan de la Révélation (le désespéré reste désespéré «mais un de ces désespérés sublimes qui jettent leur cœur dans le ciel, comme un naufragé lancerait toute sa fortune dans l'océan pour ne pas sombrer tout à fait, avant d'avoir entrevu au moins le rivage.») et livre une prolepse lourde de sens.« Un double abîme s'ouvrit en cet être, à dater de ce prodigieux instant. Abîme de désir et de fureur que rien ne devait plus combler. Ici, la Gloire essentielle, inaccessible; là, l'ondoyante muflerie humaine, inexterminable. Chute infinie des deux côtés, ratage simultané de l'Amour et de la Justice. L'enfer sans contrepoids, rien que l'enfer!»

 

  Un point restera crucial dans son interrogation:pourquoi cette accumulation des malheurs, pourquoi autant de pauvres, pourquoi aussi longtemps, pourquoi ce miracle d'une patience millénaire face aux plus dures épreuves? Il répondit avec «amoureuse foi» et se «fabriqua une espérance avec le plus amer pessimisme». Ce qui donne une singulière théologie (celle d'un Dieu eunuque):«Il eut l'intuition d'une sorte d'impuissance divine, provisoirement concertée entre la Miséricorde et la Justice, en vue de quelque ineffable récupération de Substance dilapidée par l'Amour.» Théologie plausible (Bloy tient à la souligner) mais pour peu de croyants et sûrement pas pour ceux qui «vocifèrent le boniment sulpicien».

On devine chez celui qui se compare en passant à Œdipe, une forme extrême d'Orgueil (mais le narrateur soutient le père Athanase quand il écarte cette hypothèse) et, à certains moments un élan d'impatience (on sait qu'Albert Béguin consacra un beau livre à Bloy l'impatient) qui l'autorise à certaines prophéties: «D'ailleurs, il regardait comme fort prochaine la catastrophe de la séculaire farce tragique de l'Homme.» Au moment de mourir il semblera croire que son dilemme (Gloire de Dieu ou Mort) était insensé.

 Qui est-il alors, «dans le Moyen âge de son ère»? Un être tardif (longtemps silencieux, timide) dont le génie (clairement affirmé) vint d’un coup. Il a publié deux œuvres de peu d'écho et sa pente est alors au déchaînement «qui rappelait l’invective surhumaine des sacrés prophètes. Il se faisait de plus en plus torrentiel et rompeur de digues.»

 

Ses combats, ses épreuves

 

 Distinguons le social (et politique), l’intellectuel (artistique) et le religieux sans qu’il soit possible de vraiment les séparer, la certitude théologique dominant l’ensemble.

 


 Hormis le cas très particulier de Véronique et de l'abbé T., il ne connaîra qu'un seul adjuvant, son ami Leverdier (à qui il sauva la vie) qui lui donnera un semblant d’emploi et le soutiendra dans les pires moments (sans doute pas toujours judicieusement): tard dans le roman, fort d'un héritage, il rêvera de l’entretenir depuis la Bourgogne et même de l'accueillir avec Véronique.

 

 Au plan social et politique, est-il besoin de souligner la figure du Pauvre qu’il dessine souvent et notamment dans le «cantique des modernes pauvres», admirable texte toujours aussi brûlant? Mais rien de moderne en revanche dans la conséquence politique:Marchenoir, défenseur du lointain Moyen-âge et de la Tradition, lecteur de Maistre et de Bonald  exècre Gambetta et tout républicanisme. On sait que Bloy lutta contre la Commune....


 Au plan intellectuel (et artistique), admirateur de Baudelaire et de Lautréamont, Marchenoir livre une bataille de tous les instants.

Épars dans le roman, c’est surtout dans la saturnale des portraits des invités chez Beauvivier (massacre pris en charge par la voix (très complice) du narrateur) qu'on saisit sa position. En dehors de Renan et quelques rares autres, ce sont des pseudonymes qui sont accolés à des auteurs reconnaissables par les contemporains. Si le procès de la Presse (et de la publicité) est virulent, il vise surtout les écrivains qui collaborent à ces journaux en épousant les modes qui secouent les girouettes:il abhorre les universitaires, il insulte les carriéristes, les opportunistes,les palinodistes fieffés (comme Daudet) qui courent le succès  facile pour obtenir reconnaissance, places (sinécures) et argent (une grande obsession de ces portraits). C'est le pouvoir de quelques-uns (qu'il juge au dessous de tout) qui enfle sa colère. Il suffit de lire ce portrait:«Redouté comme une mouche de pestilence et rempli de charbonneuses notions sur la conjecturale moralité des uns et des autres, on lui abandonne sans discussion toute l'autorité qu'il veut prendre, et le drôle immonde en profite pour organiser, à son usage, une sorte de royauté de l'espionnage et de l'intimidation. Il donne ainsi des mots d'ordre à la presse entière, organise le scandale, décrète le bruit, promulgue le silence et, aussi savant délateur que redouté complice, fait tout trembler de son omnipotente ignobilité.» Au moment de conclure Marchenoir dira encore :«La force des choses vous a remplis d'un pouvoir qu'aucun monarque, avant ce siècle, n'avait exercé, puisque vous gouvernez les intelligences et que vous possédez le secret de faire avaler  aux infortunés qui sanglotent pour avoir du pain

En même temps que des formules étourdissantes de méchanceté lucide (il a un sens aigu des influences), Bloy n’hésite pas à employer des procédés douteux (5):attaques personnelles (hygiène, révélations privées (les murmures d’alcôves se jettent dans les estuaires du caniveau:mariages arrangés, adultères, «octrois de fornication sur les débutantes», cocuage à Lesbos etc.)), défauts physiques épinglés avec délectation, sans oublier les inqualifiables stéréotypes antisémites.(6)
 Sa condamnation est fondée sur ses convictions religieuses:il vitupère contre les anticléricaux et plus largement contre tout soupçon de matérialisme qui est dénoncé par le lexique de la maladie, de l’égout ou de l’excrément. Le narrateur, bien placé, affirme: «Marchenoir avait la réprobation scatologique. Le bégueulisme cafard des contemporains d'Ernest Renan l'avait rigoureusement blâmé pour l'énergie stercorale de ses anathèmes. Mais, avec lui, c'était une chose dont il fallait qu'on prît son parti. Il voyait le monde moderne, avec toutes ses institutions et toutes ses idées, dans un océan de boue. C'était, à ses yeux, une Atlantide submergée dans un dépotoir.»
 Sa critique est morale essentiellement et la question de l’argent et des récompenses est obsédante. Il agonise tout ceux qui touchent de près ou de loin à ce qu’il nomme, de façon ample,  Pornographie;il insulte tous les hypocrites, les blasphémateurs de pacotille qui courent le succès, les épicuriens, les cyniques, les sceptiques comme Maupassant
. Il dénonce les lâches chroniqueurs qui s'attaquent à ceux qui ne peuvent répondre.

Sa critique strictement littéraire est moins dense:il voit souvent des faussaires partout (même chez Maupassant), il  déteste les paysans épiques de Sand ou de Léon Cladel (qui agrave son cas avec du civisme!), les faux sages aux sentences communes et lourdes, les "romanciers pour dames"; il reconnaît l’importance de Flaubert, salue en Vallès un gredin mais de talent et il sait, mieux que tous, l'importance de Rabelais. Enfin, le compte-rendu de sa lecture par le narrateur (chapitre LXII) est une parfaite analyse de son art et de son esthétique. Dans sa dernière attaque il se définit parfaitement: “Je suis une façon d’insensé, rêvant la Beauté et d’impossibles justices.» À lui seul enfin, le roman est un manifeste littéraire.

 

 On comprend que le pouvoir de cette Presse et la tartufferie de ces écrivains poussent Marchenoir à des moments de désespoir: «Il vit, dans une clarté désolante, l'insuffisance inouïe de son effort, et la terrifiante inutilité de sa parole dans un monde si réfractaire à toute vérité. Il lui sembla qu'il était sur une planète défunte et sans atmosphère, semblable à la silencieuse lune, où les plus tonitruantes clameurs ne feraient pas le bruit d'un atome et ne pourraient être devinées que par l'inaudible remuement des lèvres.(j'ai souligné)

 

 Au plan religieux (et théologique), on a vu qu'il parvient, avant son accident mortel, à achever LE SYMBOLISME DANS L'HISTOIRE.

 Mais avant tout, lui qui aime tant la grand’messe, à la Chartreuse «celle-là qu'on a nommée dans un style abject, l'"opéra du peuple", probablement par antiphrase, puisqu'il est interdit au peuple d'y assister», pendant laquelle il connaît «une hypertrophie de joie» en entendant le discours divin menaçant  du Dieu fait homme («Je vous aveuglerai, parce que je suis l'auteur de la Foi, je vous désespérerai, parce que je suis le premier-né de l'Espérance, je vous brûlerai parce que je suis la Charité même. je serai sans pitié, au nom de la Miséricorde, et ma Paternité n'aura plus d'entrailles, sinon pour vous dévorer»(j'ai souligné dans la prosopopée)) (7)  lui, Marchenoir,  sait (et crie) que, dans le «cloaque de bêtise où il voyait le monde catholique s’engouffrer», dans «l’ignominie du Catholicisme expirant”, ce sont les tièdes qui ont pris le pouvoir dans l’Église. Le résultat? «Émasculation systématique de l'enthousiasme religieux par médiocrité d'alimentation spirituelle; haine sans merci, haine punique de l'imagination, de l'invention, de la fantaisie, de l'originalité, de toutes les indépendances du talent; congénère et concomitant oubli absolu du précepte d'évangéliser les pauvres; enfin, adhésion gastrique et abdominale à la plus répugnante boue devant la face des puissants du siècle: tels sont les pustules et les champignons empoisonnés de ce grand corps, autrefois si pur!...» La colère du polémiste ne peut qu'éclater devant son constat:ils ont oublié le Pauvre et Jésus, de retour en guenilles, ne rentrerait pas, balayé par le bedeau.«Les dévotes riches et notables, qui font graver leurs noms sur leur prie-Dieu capitonnés, ne souffriraient pas le voisinage d'un Sauveur lamentablement vêtu, qui voudrait assister en personne au Sacrifice de son propre Corps. Les toutous de ces dames seraient certainement expulsés avec plus d'égards que ce Va-nu-pieds divin.» 

Après avoir compris les étapes séculaires de la déchéance de l'Église, il combat son siècle, un siècle de discrets, de prudents, de bien élevés et de médiocres («mais l'innocent médiocre renverse tout») qu’il hait et une Église «mollasse et poisseuse, plus redoutable par ses effets que le nihilisme même».Les catholiques déshonorant leur Dieu, Marchenoir se vit comme sur le radeau de la Méduse.


 

Sa grande épreuve, avec celle du désespoir:le «diabolisme de la passion», la tentation charnelle.

Marchenoir aura connu quelques femmes dont il fut, comme on a vu, séparé par la mort. Incapable de sainteté (la Chartreuse le prouva), il rêve d’un amour mystique mais succombe parfois aux affres de la jalousie malgré les sacrifices de Véronique. Dans la solitude qui s’impose après sa sortie chez Beauvivier, «il revient aux troubles de l’adolescence.(…)Et il ne voyait pas d’issue pour fuir. Le travail, la prière même, ne le calmaient pas. Tout le trahissait.» Il se tord de rage à l’idée de la tentation qu’il subit. Il fuit loin de la maison. Véronique comprend sa situation et s’attend au pire. Un soir de juin la crise de concupiscence prend un tour extrême. Il la surprend en prière : elle s’en prend à Dieu et lui demande la damnation si nécessaire. Dans un dialogue digne d’un grand dramaturge (comparaison que Bloy n’aurait pas admise), elle suggère une audacieuse assimilation de Marchenoir à Jésus («Vous ne savez donc pas qui vous êtes, mon ami, vous ne voyez donc rien, vous ne devinez rien. Cette vocation de sauver les autres, malgré votre misère, cette soif de justice qui vous dévore, cette haine que vous inspiréez à tout le monde et qui fait de vous un proscrit, tout cela ne vous dit-il rien, à vous qui lisez dans les songes de l'histoire et dans les figures de la vie?») et, grâce à un miraculeux don, semble prophétiser  et exprimer en toute innocence ce que Marchenoir cherche dans son livre sur le Symbolisme qu’il achèvera vite pour d’évidentes raisons:«ses propres pensées empruntant souvent leur accroissement et leur être définitif aux extra-logiques formules, dont la voyante illettrée s’efforçait d’algébriser, pour lui, ses indéterminables aperceptions (8)

 

Il reste au lecteur dans une lecture formée aux intuitions de Marchenoir à saisir le "miracle" concomitant de l'achèvement du livre sur le SYMBOLISME DANS L'HISTOIRE, de la démence de Véronique et  de l'accident mortel de Marchenoir.
 

 

 

        Rien n'aura été épargné à Caïn Marchenoir, cet écrivain et polémiste qui connut une terrible misère  durant toute sa vie parisienne, vit mourir une à une ses compagnes (la dernière, la plus importante, Véronique étant internée à Sainte-Anne), qui endura l'épreuve extrême de la séparation d'avec son fils André (cinq ans)  disparu un jour sans qu'on sache comment et mourut d'inanition. Socialement, il ne sera jamais reconnu et, redouté intellectuellement, il sera attaqué de toutes parts et placé sous la camisole du silence. Il disparaîtra sans avoir le secours espéré d'un prêtre ni l'ultime adieu de son ami arrivé trop tard...

 

 Penseur d’un Temps absolu (abolissant les contraires), Marchenoir n’est pas l’homme de son temps, il en est à la fois la victime et le censeur impitoyable.... Dans ce même temps qu'il flétrit, il cherche (dans le rêve ou l’intuition d’une orgueilleuse élection) le signe de la Fin des Fins. Fait pour le silence de la méditation et de l'écriture, il est réduit à combattre bruyamment des ennemis qu’il méprise avant tout. Fait pour l’épique, il en est réduit à des accrochages incessants mais perdus d’avance: «Le pauvre Marchenoir était de ces hommes dont toute la politique est d’offrir leur vie, et que leur fringale d’Absolu, dans une société sans héroïsme, condamne d’avance, à être perpétuellement vaincus


  À l’opposé de l’Ange déchu, il n’aura pas perdu l’espérance et tout le texte concourt à nous faire deviner une communion des saints dans laquelle il aurait sa part.

 

     Au-delà de ce parcours qui semblera peu actuel il reste que bien des chemins du roman au XXème siècle reviendront vers l'empire du discursif et que le style de Bloy (qui mériterait une étude particulière) nous saisit toujours:rarement la langue française aura été à ce point sollicitée pour les imprécations les plus virulentes, pour la satire la plus comique (parfois la plus odieuse) en même temps que pour des nuances les plus ténues et les plus cachées.

 

 

Rossini le 15 juin 2015

 

NOTES

 

(1)Notre édition, celle de P. Glaudes, est absolument remarquable.

(2)« Ces larmes furent l'allégresse cachée, l'occulte trésor d'une des existences les plus dénuées et les plus tragiques du siècle

(3)Sur cette question, il est indispensable de lire la présentation de P. Glaudes.

(4)On voit déjà que tout chez Marchenoir (et Bloy) est lecture interprétative.

(5)Qu’il justifieDe telles indiscrétions peuvent être le droit absolu d'un véritable artiste, affranchi par sa vocation de toutes les convenances de la vie normale (...).»

(6)Sur ce sujet, nous renvoyons à notre chronique précédente consacrée au livre de F. Angelier.

(7)Le narrateur est obligé de tenir pour  «étrange» «l'écho de la liturgie sacrée» qu'entend Marchenoir. Une des clés théologiques est dans ces pages qui en appellent à l'unité parfaite (et violente) des contraires «comme un incendie dans la nuit noire» de la Croix méprisée.

(8)Dans sa présentation P. Glaude livre une réflexion capitale sur la dimension de parabole du DÉSESPÉRÉ.

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26 mai 2015 2 26 /05 /mai /2015 06:04

«Le mépris, le ridicule, la calomnie, l'exécration universelle, tout m'est égal

                                               LE DÉSESPÉRÉ

 

 «Il suffira d'en citer deux articles pour donner l'idée de cette œuvre de haute justice et de magnifique fureur qui n'allait à rien moins qu'à faire dérailler le train des opinions contemporaines (...).»

                                              LE DÉSESPÉRÉ

 

 

 

            Bien que la bibliographie bloyenne soit déjà d’une grande richesse, à qui voudrait s’initier à cet illustre méconnu, BLOY OU LA FUREUR DU JUSTE s’impose en refusant aussi bien l’hagiographie que la tentation réductrice qui fait souvent de Bloy «un Tartarin de sacristie» ou un «freak catholique» quand ce n'est pas un dément.

 

  Sur la couverture, une photographie vous saisit. Dans un décor de feuilles et de branches, droit comme un point d'exclamation, les mains encadrant un livre sur une table, les yeux illuminés, fixant un invisible point d’absolu, Bloy se tient prêt. Comme toujours.(1)

 

  Mettant parfaitement en relation la fureur et la justice (2), F. Angelier, dans un style digne de son sujet, nous fait parcourir les moments essentiels d’une biographie spirituelle tourmentée dans laquelle le quotidien doit être pensé sur un fond de suractualité transcendante. Il cite abondamment de beaux passages de ce styliste chu d'un désastre obscur sans jamais négliger le corps de sa singulière théologie.

 

Repères

 

   Angelier donne une idée très juste du milieu d’origine du périgourdin Bloy (né en 1846), de son père («petit-bourgeois crispé» (selon Le Désespéré (3)), franc-maçon brutal dans l’éducation de ses nombreux enfants), de sa mère surtout, dévote et vouée au sacrifice pour ses enfants et qui aura une influence décisive sur la religion de son fils Léon, lequel, pourtant, ne reviendra à la foi que dans les années 1868/9 (1870 selon Bloy dans Le Désespéré). On comprend que sa scolarité fut interrompue à cause de la maltraitance de ses condisciples qui, d'un coup, le poussa vers une indiscipline violente. Le choix paternel de l’architecture industrielle mènera le futur commis vers La ville, Paris et ses environs (quelques-uns baptisés Cochons-sur-Marne), qu’il ne quittera guère, passant de cloaques en galetas. Elle sera pour lui le lieu de la reconnaissance impossible (désirée, refoulée, refusée) et l'espace des errances, des misères, des déceptions, des solitudes que peu pouvaient supporter. Un chapitre est consacré aux demeures de Bloy:«À la différence d’un Huysmans, douillettement lové dans son home d’antiquaire, ou d’un Claudel, déambulant dans son parc de Chatelain-poète, Bloy ne réside pas, il s’héberge, déménage près de quinze fois dans toute sa vie, expulsé par le manque d’argent, chassé par les noires hantises, délogé par la destruction immobilière.» Il sera «le paria de Paris, un banni de l’intérieur.» Angelier dit à raison qu'il n'y a pas un Paris de Bloy comme on connaît celui de Baudelaire, Huysmans, Apollinaire, Fargue ou Aragon.

 

   L’évocation de la rencontre de Barbey d’Aurevilly et de son l’influence («un précepteur sublime, tout à la fois détonateur, accoucheur et formateur») est d’une grande beauté. Plus loin, après les échanges avec Blanc de Saint-Bonnet, ce seront les rares amitiés qui ont compté (Hello (son antithèse stylistique), Tardif de Moidrey avec qui il fera le pèlerinage décisif de La Salette (apparition mariale en Dauphiné), sorte d’événement-texte qui «sera le cœur théologique de la piété bloyenne, dont elle a nourri les grandes thématiques:dévotion à Notre-Dame des Sept-Douleurs, celle du Calvaire et du Stabat Mater; punition imminente de la France déchristianisée et surtout de son clergé; communication d’un secret prophétique engageant l’avenir d’une société pécheresse. On peut affirmer que La Salette a fourni à Bloy un cadre théologique pour épanouir son dolorisme et incarner son catastrophisme historique.» Plus tard encore, il fraternisera avec Villiers de l’Isle-Adam.

 

   On sait comment Bloy a parlé de l’amour dans ses romans:Angelier donne de beaux portraits des trois femmes qui, avec quelques autres, partagèrent son existence. Anne-Marie Roulé en premier lieu qui, avant de finir démente (et «dans la Maison du Bon-Sauveur de Caen, établissement où finiront également leur vie Brummell et le chevalier des Touches, tous chers à Barbey, ainsi que le père de Thérèse de Lisieux.») deviendra mystique et prophétesse et l’initiera à un secret qui provoquera des ondes de choc jusqu’au bout de sa vie. Elle le fâchera avec à peu près tout le monde, lui qui n’avait déjà besoin de personne pour rompre avec la terre entière. Il y aura aussi Berthe Dumont «rencontrée dans la rue alors qu’elle mendiait pieds nus» et qui meurt d’une crise foudroyante de tétanos. Enfin, Jeanne Molbech (ils auront deux filles et deux garçons) qui, en l’épousant, épousa sa vie de banni misérable: ils souffriront ensemble de la mort de leur fils André et connaîtront «la peine de l’homme [peine qui] appartient au monde invisible.» Après la mort de Bloy, elle œuvrera à la publication des inédits.

 

  Au plan religieux, l’auteur dessine avec pertinence la situation de l’Église dans la France d’alors et, avec son sens de la formule, il écrit que “ à la différence d’un Claudel, d’un Mauriac, voire d’un Bernanos, qui furent, par leurs œuvres et leurs propos, des acteurs  politiques et des consciences sociales du catholicisme, Bloy fut un catholique dans son siècle mais pas de son siècle.» Il ajoute: «Marchenoir est un amoureux du Calvaire, non un lecteur de La CroixAvec Angelier et grâce au Désespéré, on comprend les deux échecs de la tentative d’intégration à la Grande Trappe et on devine vite que la volonté de se plier au militantisme catholique ne pouvait tenir longtemps et que ses attaques foudroyantes, sa haine des tièdes qui se veulent respectables ne pouvaient que l’isoler. Il a rompu, dit Angelier, avec «le journalisme pieusard»:son passage au CHAT NOIR n’épargne personne et sa collaboration avec le FIGAROjournal pituiteux à immense portée») ne put être qu’éphémère! Il entreprendra seul (évidemment) l’aventure du PAL (quatre numéros) qui est «une sarabande au bord du gouffre», un massacre contre lequel «se met en place “cette conspiration du silence” qui, loin d’être un mythe, ceignit Bloy d’un définitif cordon sanitaire-vraie camisole de force littéraire apte à maîtriser le forcené. Dorénavant, Bloy n’existe plus. Détenu dans une chambre sourde, il peut vociférer tout son soûl et hurler à plus soif:ses cris sont avalés par le néant. Il prophétisera à blanc. Vox clamens in deserto.»(4) Toutefois il publiera encore dans le Gil Blas (en 1888/9) des contes qui donneront Sueurs de sang, d’autres qui formeront ses Histoires désobligeantes et, dans La Plume (1890/92) où, entre autres, il propose un beau texte sur Lautréamont (célébré aussi dans Le Désespéré) et LA LAMENTATION DE L’ÉPÉE. Il combattra au moment de l’affaire Dreyfus non pas tant pour le capitaine que contre Drumont et, de fait, pour le peuple juif, intégré à une vision théologique et une rhétorique très particulières puisque l’antisémitisme y semble évident au lecteur pressé ou peu aguerri au renversement argumentatif bloyen. Angelier dit à raison que «LE SALUT PAR LES JUIFS contribua (et contribue toujours) à brouiller l’image de Bloy, vu comme un antisémite radical ou un philosémite absurde.»(5)

 

 

 

Motifs

 

 La deuxième partie du livre, inséparable de la première (chez Bloy tout est un), permet de mieux comprendre le cadre de pensée de cette vie d'accablé tonitruant et de dégager les grandes certitudes de la théologie bloyenne qui, faut-il s'en étonner?, avait peu à voir avec la scolastique. Autant d’entrées qui supposent les autres et qui s’éclairent réciproquement. En peu de mots («mots-balises, mots-torches» parmi lesquels Marie, Attente, Avènement, Paradis retrouvé (6)), Angelier nous propose le parcours spirituel le plus imprévisible du XIXème siècle.

 

 Rappelant, après celle, initiale, de Maistre, l’influence de Barbey et de Blanc de Saint-Bonnet aussi bien que la place éminente du Calvaire, Angelier met en avant la Douleur comme lumière indispensable à la compréhension de la vie de Bloy comme de toute vie («Toute chose terrestre était ordonnée pour la Douleur.») mais aussi de l’histoire récente de la France. En signalant la réévaluation d’Ève, il complète son étude avec le culte marial, clé de tout ce qui importe à Bloy (dans la figure de Jeanne d'Arc comme dans celle de Mélanie de La Salette) et qu’il mettra tellement en scène dans les figures féminines de ses romans.
 Pour penser l’Histoire à sa façon, Bloy aura longtemps médité sur la Chute dans le Temps et l’enfoncement dans l’espace après le renvoi de l’Eden, expulsion qui produisit l’avenir et toutes les souffrances. Mais évidemment il y a la Promesse de la Rédemption et le secret (d’une réelle proximité) qu’il entend de La Salette et que lui révèle Anne-Marie Roulé. Dès lors, l’Attente sera l’acte bloyen par excellence (attentes mineures, attente du grandiose Paraclet ultime) tandis que, loin de l’histoire documentaire et positiviste, Bloy «en quête du Sens divin, affamé de questionnements historiques» en viendra «à interroger, cinquante ans durant, l’histoire divino-humaine. D’Adam à Guillaume II, sans doute peut-on constituer, par livres et fragments de textes, une histoire universelle selon Léon Bloy. «Si rien ne donne Sens, tout fait signe, de l’anodin menu fait quotidien au fracassant coup de tonnerre historique (bataille, épidémie, catastrophe naturelle), du lieu commun bourgeois à la Parole inspirée. Entre le “on ne sait rien” de la créature aveuglée et la vision prophétique, Bloy énonce une interminable phrase historique dont on repère la ponctuation sans savoir où placer les majuscules.» Comme son héros Marchenoir (auteur du Symbolisme de l’histoire «c’est-à-dire l’hiérographie providentielle, enfin déchiffrée dans le plus intérieur arcane des faits et dans la kabbale des dates, le sens absolu des signes chroniques, tels que Pharasale, Théodoric, Cromwell ou l’insurrection du 18 mars, par exemple, et l’orthographe conditionnelle de leurs infinies combinaisons», il se veut «le Champollion des événements historiques envisagés comme les hiéroglyphes divins d’une révélation par les symboles, corroborative de l’autre
Révélation.» Bloy veut lire l’Histoire comme un immense texte crypté qui ne suppose aucun hasard.(7) Guetteur fébrile des signes transcendants qui fendillent ou trouent le Présent, il est aussi l’ausculteur des grands moments (le Moyen Âge et Byzance) ou des héros du passé (Colomb (perçu comme la victime des colonisateurs...), Napoléon (son livre est proprement sidérant)) qu’il loue inlassablement. Sous l’influence aussi bien de Joachim de Flore que de Marie Roulé, de Mélanie et d’un millénarisme envahissant, il croit repérer un peu partout (son journal en témoigne-le Titanic retient son attention) les préfigurations brutales d’une sortie définitive du Temps, sortie dont il serait contemporain. Il en est convaincu:le Temps est prêt, le Temps vient, le Changement radical arrive, la Fin comme commencement déflagrant sera l’Avènement indéfinissable, irreprésentable mais fatalement, violemment ascendant.


Une sorte d’anthologie 

 

   Même dans un volume aux dimensions réduites, plus que pour d’autres écrivains, la citation s’impose quand on écrit sur Bloy:qu’elle vienne de ses romans, de sa correspondance, de son Journal, de ses textes polémiques;qu’elle concerne des descriptions (ses lieux de vie et de passage (ses «tanières» aux odeurs infectes)), des portraits ravageurs (Veuillot, Renan, Bourget etc.) ou qu’elle célèbre des rencontres ou des héros selon l’Esprit, qu’elle illustre des raccourcis théologiques époustouflants, Angelier, dans le moindre de ses choix, a su faire retentir cette voix sans équivalent et nous faire désirer la lire ou la relire.
   Peu d’écrivains seulement cités vous arrêtent, vous saisissent aussi longtemps que Bloy.

  

   En outre, la finesse de l’analyse d’Angelier est portée par un style qui, lui aussi, retient:on admire son sens de la comparaison (entre Bloy et d’autres écrivains catholiques), son sens de la nuance («l’expérience vivifiante de la douleur ne se confond pas avec un pur devoir de conformité, avec l’adhésion soumise à une discipline morale(…)»), son sens de la formule («l’écriture bloyenne se veut donc passionnée, enthousiaste, indécente et sans maître, vigoureuse, affirmative, conclusive.» ou, à propos de Barbey, «Un mixte flamboyant d'inquisiteur et de drag-queen.»), son inscription dans la phrase bloyenne (ainsi ce porche «Car il s’agit là, en effet, moins d’hygiène que de mystique, moins de fosse sceptique que d’abîme malin; l’horreur sanieuse qui se délove dans l’endroit est plus une hantise diabolique qu’une émanation putride. C’est le serpent de l’Éden sous la forme immatérielle d’un harcèlement odorifère» qui ouvre directement sur une autre citation grandiose), la qualité de sa définition («Mais Bloy n’est pas une bombarde mercenaire, un lance-flamme à tant la journée. L’écrivain n’écrit ce qu’il écrit que parce que le croyant croit ce qu’il croit: pas de disjonction entre verbe et foi. Chez Bloy, le feu est le fruit de la foi. L’écriture est portée par la prière et la sert. L’écrit sort du croire comme le feu du volcan.».

  Enfin, on lui est reconnaissant d’avoir écouté le style offensif de Bloy («S’y cumulent montées au créneau ou assauts en piqué, visions cosmiques et immersions dans la fosse, fond d’or et eau de vidange.») et, surtout, d’avoir mis en valeur le «véritable horizon d’écriture de Bloy: écrire le cri du Christ sur la Croix, déchaîner l’apocalypse de la langue.») en dégageant l’ambition «"pentescostale" du langage, faisant de l’écriture une véritable Pentecôte doloriste de la langue où mots et phrases seraient parcourus et embrasés par une descente de l’Esprit (…)».

 

 

   Grâce à François Angelier, Bloy côtoie dorénavant dans la collection SAGESSES Maître Eckart, François d’Assise, Catherine de Sienne, Jean de la Croix et bien d’autres….Ce texte qui a tant de mérites présente aussi celui d'affirmer «que Bloy est l’une des plumes les plus insoutenablement drôles de la littérature française, tous siècles et catégories confondues.»

 

 

Rossini, le 29 mai 2015

 

 

NOTES

 

(1)Sur les yeux de Bloy, le début du Désespéré est précieux. Plus loin, on lit aussi :«(...)il avait le genre d'yeux qu'il fallait et il eût été un gardien exquis pour des aliénés.»

 

(2)On mesure la complexité de la question au simple énoncé de cet extrait du Désespéré:«(...) il se persuadait qu'une Justice incapable d'erreur s'était exercée, ici et là, comme toujours, dans d'irrépréhensibles arrêts, quoiqu'il se proclamât sans intelligence pour en pénétrer les indéchiffrables considérants.»

 

(3) On ne peut que conseiller la remarquable édition de P. Glaudes chez GF.

 

(4)Sur son isolement:même romancé, son témoignage dans Le Désespéré est éloquent.

 

(5)Il reste que beaucoup de pages de Bloy (dans ce texte ou ailleurs (par exemple dans Le Déraciné)) sont et seront toujours insupportables, contexte ou pas contexte. Comment ce parfait exégète des lieux communs a-t-il pu céder aux stéréotypes antisémites?

 

(6)Angelier délaisse peut-être trop la question de l'Intercession et de la Réversibilité. En tout cas, en soulignant que l'écriture bloyenne «voit le Pauvre» («toujours vaincu, bafoué, souffleté, violé, maudit, coupé en morceaux mais ne mourant pas (...)»), sans cesse, il nous pousse à nous interroger sur le fossé (c'est peu dire) qui sépare Bloy du Peuple.

 

(7)On peut se reporter aux chapitres XXXIV et XXXV du Déraciné.

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