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17 janvier 2015 6 17 /01 /janvier /2015 11:05



        «Peindre, ce n'est ni décrire, ni communiquer, ni signifier, ni exprimer:c'est une action dans le temps qui sédimente du temps sur le tableau.»

 

                                      Y. Ishaghpour (page 29)  

 

    «La réminiscence, le sauvetage de l'objet et de l'image, est justement l'envers de l'Histoire, du temps qui court tout en le rendant obsolète, en accumulant ruine sur ruine. Et par la même cette rédemption du temps contre le temps, et la transfiguration du temps en intemporel, devient l'une des expériences les plus profondément engagées qui soit dans l'Histoire et la modernité.»

 

                                       
                                       Y. Ishaghpour (page 23)

 

 

 

          Nous avons souvent commenté ici les études de Y. Ishaghpour, en particulier celles qu’il consacra à de grands peintres (Courbet, Stael, Rauschenberg, Rothko) avec toujours en arrière-plan, la question de l’irruption de la photographie dans l’art moderne et contemporain. Arrêtons-nous sur son MORANDI (2001).


  Avec ce peintre il semble que pour aller vers le simple, le détour soit indispensable. Avant d'y venir, prenons connaissance des  deux pôles dominant la lecture d' Ishaghpour:dès l e départ (et jusqu’à la dernière page), c'est le rapprochement avec l’art (ascétique) d’Extrême-Orient conçu comme «élimination radicale de tous les résidus qui troublent l’intuition. Il faut se défaire de toute intention, de désir, de pensée, de sentiment, d’image même, et de sens et de volonté de signifier qui tenterait d’assujettir le monde. C’est alors que, dans la tonalité de ce vide, la forme et la couleur des choses viennent à la lumière.Toute trace individuelle, toute extériorité doit être éliminée. Car l’expression de soi exige un détachement complet:ainsi seulement “l’âme singulière des choses” se révèle sous le pinceau.»

  


  Une indispensable méditation sur le Temps en peinture constitue l'autre pôle de son étude.

 



    Photographie


   Toutefois, il nous faut
auparavant rappeler ce qui guide bien des travaux de Y.Ishaghpour et constitue ici encore le socle de son étude: la photographie, son irruption dans le champ de l'art visuel, son effet sur la peinture à partir du XIXème siècle. Parfois sans nuance et proche des propos de Delacroix ou de Baudelaire, il définit la photographie comme puissance d’enregistrement, de conservation, de reproduction et surtout comme le contraire de la «sauvegarde du présent», et, plutôt, comme  «le constat de sa mort: toute photographie est un document de disparition». Conséquence majeure:la photographie, «trace d’une réification généralisée» serait destruction de la mémoire alors que la réminiscence joue un rôle décisif dans la perception et dans l’art.(1)

 

 
   Réponse au défi


 

  Dans ces conditions, Ishaghpour va penser l’art (moderne) du visible, survivant au pouvoir destructeur de la photographie et répondant en quelque sorte à son défi. C’est dans un passage particulièrement dense (et parfois elliptique) qu'il choisit d’entendre Bergson (la durée), et, surtout Proust et sa théorie de la réminiscence (2) qui restitue le présent sans prétendre le reproduire mais qui le crée, par le souvenir «d'impressions qu'il faut approfondir, transformer, éclaircir», ce présent retrouvé que le critique nomme victoire de la «rédemption du temps contre le temps» et« transfiguration du temps en intemporel».  Il ne s’agit pas de re-présenter le temps mais d’en produire une vérité nouvelle, celle du présent dans le temps retrouvé.


 Ishaghpour propose alors cette belle formule à double mouvement:«Ainsi, pour Morandi, la vision du présent comme réminiscence, et du souvenir comme présent, s’épanouit en image et devient, en même temps qu’un état présent, quelque chose d’intemporel qui tranche sur le présent


 

 Platon/Proust


 

  Pour comprendre l’écart morandien face à toute une immense tradition (parfois recyclée en académisme néo-classique) Ishaghpour, après avoir rappelé la thèse platonicienne et l’écho que lui donnèrent les grands renaissants, se rapproche donc de Proust et, posant absolument l’échange réciproque de la perception (image vue) et de l’image-souvenir jusqu’à l’indistinction, il dégage l’apport inédit de Morandi.


  Le peintre bolognais  serait un de ceux qui introduisent le temps dans la peinture avec ce que le critique nomme la sédimentation :« une vision qui n’est plus simplement dans le temps, mais qui a le temps en lui, comme temps accompli, intemporalité, éternité.» Renonçant à l’Idée, se tournant vers le phénomène, Morandi se tient loin de la réminiscence platonicienne mais rejoint la réminiscence proustienne qui se retrouve alors loin du monde des idées et plutôt dans le spirituel :« En tant qu’esprit, l’âme n’a pas seulement sa place dans le monde spirituel: elle a tout le monde spirituel en elle. La réminiscence en est la manifestation, elle est à la fois temporalité et la temporalité sauvée, rédimée comme du temps rempli, éternel.” Il résume sa pensée en une formulation décisive qui prend part à son sous-titre:«la réminiscence est cette transfiguration spirituelle:la rédemption du temps en mémoire et de la matière perçue en lumière

  Ce qui l'amène à cette thèse (proustienne) sur l’œuvre d’art comme «vision de ce qui n’est plus simplement dans le temps, mais qui a le temps en lui, comme temps accompli, intemporalité, éternité»

 


 

   Sur ces bases rigoureuses, Ishaghpour situe Morandi très haut dans l’histoire de la peinture italienne avec cette singularité: il se tient hors de l’Histoire et ne s’attache qu’à la peinture. Il examine  avec justesse et finesse le rapport de Morandi au futurisme et surtout à la peinture dite «métaphysique». Il définit encore (admirablement) l’originalité de chacune des pratiques du peintre (gravure, dessin, aquarelle) et de ses «objets» d’étude (le paysage conçu là aussi comme «un lointain du temps, d’un présent qui serait perdu à jamais perdu» s'il n'était filtré par la réminiscence («s'il n'était pas vu immédiatement comme du présent-passé devenant du temps retrouvé.») À cette occasion, il compare Cézanne (le «cosmique») et Morandi le peintre des paysages quelconques, petits, fragiles, pauvres qui «restent ce qu’ils sont tout en révélant, dans la vision du peintre, leur âme de lumière.» On ne peut qu’admirer ses remarques sur les natures dites mortes (jamais loin des vanités) et son opposition entre Morandi et Zurbaran  («l'Espagnol cherchait la rédemption de la matière, Morandi celle du visible et de l'image.») La nature morte morandienne ne crée pas le désir de possession d’une richesse du monde mais le plaisir d’une infinie variété de tons, de couleurs «où les choses, la matière et l’esprit révèlent leur unité dans la lumière de la réminiscence de la pure peinture



            Comme tous les livres d’Yshaghpour (3), ce MORANDI  nous fait apprécier sa profondeur d'analyse et regretter un livre plus général où convergeraient ses travaux
sur la photogaphie (qu’il pratique(4)) et les grandes lignes de sa pensée sur l'art pictural.(5)

 

 


 

Rossini, le 21 janvier 2015

 

 

 

 

 

NOTES 

 

(1)Mémorable est son étude (pourtant rapide) de l'effet «spectral» de la photographie chez De Chirico et Balthus.

 

(2) Le lien entre les deux auteurs a été souvent analysé ou débattu. Ici, la question importe peu. Plus frappante est l'influence de Deleuze, de son étonnant PROUST ET LES SIGNES et de sa (sidérante) théorie de l'Essence: «L'extra-temporel de Proust, c'est ce temps à l'état de naissance, et le sujet-artiste qui le retrouve. C'est pourquoi, en toute rigueur, il n'y a que l'œuvre d'art qui nous fasse retrouver le temps: l'œuvre d'art , "le seul moyen de retrouver le temps perdu"(TR, III). Elle porte les signes les plus hauts, dont le sens est situé dans une complication primordiale, étérnité véritable, temps originel absolu.»

 

(3)Nous commenterons bientôt son Hopper.


(4)Il a  publié des albums de photographies.

 

(5)Songeons au dernier mot de ce MORANDI:«L'accueil de la diversité, la réunion qui semble de hasard et s'impose cependant avec l'évidence prégnante d'une rencontre nécessaire, où l'art est tout, c'est-à-dire cette puissance de suggestion, de révélation du rien.»(je surmarque)

 



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Published by calmeblog - dans essai - art
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