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3 novembre 2012 6 03 /11 /novembre /2012 10:03



 
    Réécrire Racine à la façon d’Umberto Eco, en moins malicieux et retors? C’est un peu ce qu’a tenté Kenichi Yamamoto avec LE SECRET DU MAÎTRE DE THÉ qui a obtenu un grand succès  au Japon en 2008. La vie et la mort du célèbre Rikyû a donné lieu à quelques œuvres dont la plus connue est LE MAÎTRE DE THÉ composé par Yasushi Inoué. Quels furent les choix de Yamamoto dans la réécriture de ce chef-d’œuvre?

 Sa plus grande originalité tient dans le traitement de la chronologie. Nous partons des heures qui précèdent le hara-kiri bien connu exigé par le Taïko Hideyoshi et, de chapitre en chapitre, nous remontons le temps, les années, les décennies pour découvrir le secret de ce fameux maître de thé. Pour revenir, vers la fin, à l’instant de sa mort vécue à travers les réactions de sa dernière épouse, Sôon. Voilà une autre différence:il est beaucoup question de femmes, de concubines, d’amour chez Yamamoto tandis que l'univers contenu dans le journal d'
Honkakubo (inventé par Inoué) est uniquement masculin. D’une manière générale, où Inoué se satisfaisait de quelques échanges entre maîtres de thé qui avaient connu Rikyu et le petit moine Honkakubo, Yamamoto nous offre un fourmillement de personnages amis ou ennemis de Rikyu.

 

  Bien qu'écrit -et merveilleusement - il y a une forme orale chez Inoué que n'a pas retenue Yamamoto.


  L’autre choix dont tout découle : la dimension mythique voulue par Inoué disparaît avec Yamamoto au profit d’un roman historique ample et solide qui semble donner des garanties d’exactitude et ne nous épargne pas les actions. Rien n’est passé sous silence : les différentes étapes des guerres intérieures au Japon que Hideyoshi va unifier (avec parfois l’aide stratégique de
Rikyu) sont parfaitement montrées et expliquées comme sont affichés les rapports des Japonais aux Européens ou aux Coréens et aux Chinois:la dimension ethnologique enrichit de nombreuses pages comme dans la rencontre avec les jésuites portugais ou l’attente patiente des pauvres émissaires coréens. Sur ce terrain, alors qu’elle était omniprésente mais de façon implicite, la dimension bouddhique du thé est largement soulignée avec par exemple le chapitre des flammes des trois venins (cupidité, colère, stupidité).
  Sans jamais tomber dans le naturalisme, l’auteur possède aussi bien le sens du détail que de l'ensemble:
il sait rendre parfaitement une ville du seizième siècle (Kyôto), une architecture (le palais Jurakutei), un décor, les différents métiers du port de Sakaï et rien des trafics d’objets servant au thé ni des écoles esthétiques de la cérémonie ne nous échappe: nous sommes initiés à la tendance rustique comme à l'ostentatoire. Nous devenons incollables sur la symbolique des bols, du camélia, du gardenia ou de l’hibiscus. Les différentes significations du nom Rikyu (Ri, "acéré", "pénétrant";kyû, au repos mais il y en a une autre) servent heureusement à la compréhension du personnage principal dont tous les aspects psychiques sont cernés. Ce qui se devinait au détour d'un entretien chez Inoué, les rivalités haineuses entre maîtres ainsi que le lien de la cérémonie de thé à l’érotique et à la guerre règne ici au premier plan.
 
   Reste que si les deux représentations de  Rikyu en font un amoureux de la beauté sur fond de mort, chez Yamamoto la mort  renvoie à une cause précise, à un amour perdu et une mort manquée, la sienne. Et incontestablement la dernière partie du roman  consacrée aux réels problèmes d'épouse face aux concubines n’est pas de la même qualité et n'est pas sauvée par cet amour ni par cette belle et héroïque Coréenne, le secret du Maître à l'ongle.

  Sans doute faut-il lire Inoué et Yamamoto qui s’éclairent l’un l’autre en servant une fable profonde. On avouera  tout de même préférer, dans ce cas, le mythe à l’histoire, le ténu intense et suggestif au précis sans mystère.

    On rêve plus avec la cérémonie du thé sur un tatami et demi qu'avec celle sur quatre tatamis dans une salle dorée....


 

Rossini, le 4 novembre 2012. 

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Published by calmeblog - dans roman
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