Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
14 novembre 2012 3 14 /11 /novembre /2012 16:32



Bien sûr l’histoire est toujours une devinette" W. Cuppy

 

"Carthage était gouvernée par les riches, c'était donc une ploutocratie. Rome aussi était gouvernée par les riches, c'était donc une république." W. Cuppy

 

 

 

 

 

 

             Clairement ou pas, honnêtement ou non, les historiens choisissent un camp : il y a les lyriques de la frise, les romantiques du quotidien, les maniaco-digressifs, les emphatiques de l'alcôve, les globaux épiques, les micro-historiens myopes, les géographes inconsolables, les cachés derrière des archives, les stylistes, les hagiographes, les marxistes, les libéraux, les crypto-marxistes, les libéraux cachant leur passé marxiste, les mandarins shootés aux recherches de leurs élèves, les médiatiques prophétiques, que sais-je encore? Will Cuppy est du genre de ceux qui la ramènent (1) et nous ramènent à une histoire bien vivante. Il prend l’Histoire à bras-le-corps, il prend parti (2) et vous prend à partie ou à témoin ou par la main (3). L’Histoire neutre, supposée objective, il ne connaît pas et la vérité chez lui est obtenue à coup de notes souvent polémiques (Gibbon passe de mauvais quarts d’heure) et, vous l’avouerez bientôt, inimitables.


   Cuppy éclaire magiquement notre lanterne et on comprend que pour lui l’histoire des hommes n’est pas un procès sans sujet mais une histoire pleine de sujets humains, très humains (trop humains parfois (4)). À propos de lanterne, il ne cherche pas comme d'autres un homme, il en  trouve à chaque coin d’histoire et sous chaque parchemin.

 

  Vous tenez avec Cuppy une histoire faite à hauteur d’hommes et qui est proprement pascalienne si on prend au sérieux comme  le provincial le nez de Cléopatre (5). Mais après tout, l'’école des Annales n’interdit pas Montaillou et ses épouilleurs du dimanche (ou du lundi - vous vérifierez). Il faut vous précipiter, si ce n'est fait, sur ce recueil en projet depuis les années 30 et inachevé pour notre malheur, si l'on en croit préface et postface.

 

  Pourquoi lire Cuppy?

 

 

    Parce que ses vertus sont immenses au point de défier l’éloge! Il faut le reconnaître : il a des pics d’omniscience et d’érudition qui font pâlir ses rivaux, si l’on excepte Alexandre Vialatte dont la notoriété montera jusqu'à la plus haute postérité.
  Il est incollable sur les goûts d’Elisabeth d’Angleterre (“les cadeaux, les compliments, la danse, les jurons, la prévarication, les combats d’ours, la soupe à la chicorée, l’ale, la bière, et les Grands Écuyers.”), sur ses blessures d’enfance (“enfant, elle n’avait presque pas de robes de rechange”);il slalome comme personne parmi les dynasties égyptiennes ou les nombreux Frédéric de Prusse ou d’ailleurs (avec indulgence, il comprend les difficultés des historiographes qui ont un peu de mal à  se retrouver avec les George anglais); il sait le gaélique, vous révèle que Catherine de Russie avait peur dans le noir (ce qui explique beaucoup de choses) et que son Pierre de mari joua à la poupée jusqu’à sa mort (6)? Lui seul restitue les causes de la fâcherie entre Voltaire et Frédéric (une histoire d’infinitif mal prononcé par le Prussien (7)), lui seul vous dit sans peine pourquoi la demi-sœur de Pierre le Grand tricota toute la fin de sa vie des chapkas de laine.. et il est le premier à parler du régime d’Henri VIII (“Il aimait passionnément les sucreries. Il mangeait également volontiers de l’outarde rôtie, du marsouin à la broche, des confitures de coing et de la carpe bouillie.”)
Avec QUELQUES ESTOMACS ROYAUX Cuppy introduisait  une histoire des manières de table (Elisabeth mettait sa serviette sous son menton; George IV avait des goûts bourgeois...; quel bonheur de découvrir le dilligrout ou l'art de Louis XV dans le découpage de l'œuf), une histoire sociétale dont on connaît depuis l'important essor (que de savoir sur les types de saucisses importées par les Hanovre!). 


    Ses enquêtes sont solides. Il a visité certains lieux : à Zaandam, il peut vous montrer du doigt où vécut Pierre le Grand lors de sa grande tournée européenne. Il s'intéresse toujours et partout à la littérature : sa méditation sur le lien entre elle et les voyelles, à propos des Phéniciens aurait bouleversé Blanchot. Lumineuses  sont ses
  remarques sur la Trève de Dieu remise en vigueur par Guillaume le Conquérant (les meurtres n’étant permis que le mercredi, le samedi et le dimanche, ce qui, avouez-le, fait remonter loin les racines de l’humanisme).

    Tous ces résultats éblouissants sont dus à une grande intransigeance dans la recherche  : Cuppy est précis (pensons à la fabrication de l’hydromel ou à l’origine des fonds qui envoyèrent Colomb découvrir l’Amérique ou encore aux salles de sudation chez les Aztèques); quand c’est nécessaire, il peut faire preuve de méfiance ou de scepticisme (envers Colomb (même sur son nom!) ou au sujet de la réputation de la jeune paysanne lithuanienne Marthe qui tournait autour de Menchikov); par scrupule, il laisse ouvertes les hypothèses sur la mort d’Attila ou sur l’apparence de Léofric ou la myopie de Lady Godiva. Pragmatique , il rejette les questions futiles comme celle du bain des enfants de George III  :”Ils eurent quinze enfants, que l’on baignait, suivant les ordres stricts de la reine Charlotte, un lundi sur deux. Les historiens se sont disputés aigrement sur la sagesse ou non de cet arrangement domestique. Certains se demandent s’il n’aurait pas été mieux de baigner un enfant par jour pendant quatorze jours consécutifs, et l’enfant supplémentaire un samedi soir sur deux? Ou bien par groupes de cinq le lundi, le vendredi et le vendredi suivant? De telles questions sont frivoles.” 

 

    Cuppy se veut équitable. Malgré la dureté de Pierre le Grand dont il rapporte sans frémir les traces de cruauté, notre historien concède que le csar "proclama que les gens n'avaient pas besoin d'ôter leur chapeau en passant devant le palais pendant l'hiver."(8) Pour Lucrèce Borgia, il charge largement sa famille et soutient qu’elle était plus cultivée qu’on ne l’a prétendu : aucun de ses poètes amis n'est mort empoisonné, c'est dire. De même, il ne cède pas à la folie des grands chiffres quand il s'agit d'estimer le nombre d'amants de Catherine II: en grand comparatiste, il rappelle qu'au regard de la population russe d'alors c'est tout de même assez peu. Il est statistiquement indulgent avec Henri VIII et rappelle opportunément, sans vouloir l'excuser, qu'en dépit de ses frasques, Néron parlait latin couramment.

    Inégalables demeurent ses restitutions de certaines scènes : à l’évocation de la mort d’Attila le lecteur a l’impression d’être aux côtés de cette pauvre Ildico qui bredouillent des h aspirés(9). On peut aller jusqu’à parler de voyance devant  le rendu de dialogues qu’on croyait perdus jusqu’à l’éternité : que dire du désormais mémorable “Pour l’amour de Dieu, Godiva, grandis un peu, veux-tu!” ? Du même Léofric, vous lirez, en live :”Très bien, faites-en à votre tête! Je vais supprimer l’impôt, mais à une seule condition, et écoutez-moi bien, car je n’ai qu’une parole.Je vais supprimer l’impôt si vous traversez la place du marché de Coventry, toute nue, à midi tapant, sur le dos de votre veille jument. Bonne journée madame.” Et surtout cette clausule qui ne s’invente pas : ”vous pouvez manger mon dessert, je n’en veux plus!.” Soulignons la grande qualité de la traduction de Chris Marker qui rend justice à ce moment d'une intense authenticité.

  En un mot on dira que Cuffy réinvente l’hypotypose bien négligée depuis longtemps par nos grands historiens....Mais un historien qui n'excelle pas dans l'hypotypose, peut-il prétendre être grand?


  On hésitera sans doute à nous suivre mais ses vues synthétiques sont vertigineuses et on envie les jeunes Américains d’apprendre au contact de livres aussi synoptiques:”Le règne de George III vit le début de l’âge de la machine. Stepenso inventa la locomotive, Watt la machine à vapeur, et Hargreaves sa machine à tisser. Le docteur Johnson prit du poil de la bête et Adam Smith proféra des choses sur le laisser faire”. Son analyse elliptiquement radicale de l’arrivée de Jacques 1er sur le trône ( “Tout était prêt pour la conspiration des poudres, le jour de Guy Fawkes, la guerre de Trente ans, la version autorisée de la Bible, la colonie de la Virginie, les cigarettes, la radio, la publicité et les poubelles de table.”) laisse pantois.

   Inutile de se le cacher : Cuppy est relativiste. Ainsi on doit lui concéder que seuls les Allemands sont capables de comprendre pourquoi il y avait des empereurs allemands alors que l’Allemagne n’existait pas.
   Son honnêteté est patente:quand il ne sait pas, il ne sait pas  et il n'ira pas jusqu'à inventer le nom de celui qui réveillait le valet de chambre qui avait l'insigne mission de réveiller Louis XIV.

  Parfois cruel avec ses confrères qu’il gourmande et rectifie (il préfère Polybe aux savants récents quand il s'agit du nombre des éléphants d'Hannibal et pose ce postulat :"les éléphants n'existent pas en chiffres ronds"), on comprend surtout qu’il est fondamentalement généreux:il suggère des pistes d’études inédites  sur la sottise ("On pourrait écrire un livre entier sur les hommes célèbres qui ont été stupides dans leur jeunesse et le sont restés tout au long de leur existence. Nous ne pouvons pas nous y mettre maintenant.”) ou encore sur le regard krafft-ebingien qu’on pourrait porter sur Guillaume le Conquérant et Mathilde. Pour ne rien dire de cette recherche qui devrait passionner dans les facs: qu’est devenu le sifflet d’Henri VIII?(10)


  Mieux encore : Cuppy pose des questions bouleversantes au bord de la métaphysique sans fond:
pourquoi Zatoff est-il passé de professeur à bouffon de cour (11) ? Pourquoi ne peut-on  rien apprendre sur les Lettons si l'on n'est pas Letton? Que seraient les Américains sans Colomb? 


 

              Faut-il  le répéter? En réinventant l'histoire, Cuppy a aussi créé un art et une éthique de la note infra-paginale qui pouvaient faire date et a donné des réponses aux questions qu'on n'osait plus poser ou qui, jusqu'à lui, ne se posaient pas encore.

 


 

  Tout de même il a emporté un secret qui laisse le lecteur ému et amer: pourquoi Cuppy était-il aussi irritable à propos des Sumériens?

 

 

  Rossini, le 17 novembre 2012

 

 

NOTES

 

(1)Certains prétendent qu’il avait du mal avec les notions heideggeriennes sur l’histoire: on ne peut que s’inscrire en faux, évidemment. Ces soupçons déshonorent leurs auteurs.


(2)Il ne se gêne pas pour traiter le célèbre Robert Courteheuse de "rat"- tout de même.


(3)Comme dans le cas des amants de Catherine II où il nous demande en une bien didactique et amicale parenthèse:("Vous êtes sûrs que vous suivez bien tout ça"?)

 

(4)Lui même est la bonté même, on en a bien des preuves : ainsi par égard pour leurs lointains descendants, il a peur de révéler que tous les enfants de Guillaume le Conquérant  ne  sont pas les siens. Quelle délicatesse! 

 

(5)Et comment faire autrement? Pensez à ce que dit Cuppy sur le rôle du système endocrinien d'Elisabeth d'Angleterre !

 

 (6)Mort qui n’a rien à voir avec les coliques hémorroïdales déclarées par l’impératrice.


(7)On savait vivre en ce temps là et se fâcher pour de justes raisons!

 

(8)On voit combien il évitait les pièges du manichéisme.


(9)Pour ne rien dire  des jeux amoureux d'Antoine et Cléopatre!

 

(10)Le lecteur attentif comme le chercheur avide auront bien repéré qu'il a jeté les bases d'une sérieuse étude sur la place de la flûte (ou du hareng) dans l’Histoire.


(11)Question largement actualisable.

 

Partager cet article

Repost 0
Published by calmeblog - dans inclassable
commenter cet article

commentaires