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9 février 2012 4 09 /02 /février /2012 18:25

                 "Il imagina Mrs Doyle comme tente, couverte de poils et parcourue de veines, et lui comme un squelette dans un placard, la TÊTE DE MORT SUR L'EX-LIBRIS D'UN ÉRUDIT. Quand il fit entrer le squelette dans la tente de chair, des fleurs jaillirent de toutes ses articulations"( je souligne)


    Nathanaël West (de son vrai nom Nathan Wallenstein Weinstein) a peu écrit (quatre romans (THE DREAM LIFE OF BALSO SNELL(1931), A COOL MILLION, OR THE DISMANTLING OF LEMUEL PITKIN(1934), THE DAY OF THE LOCUST (1939) et des nouvelles, quelques poèmes - mais il mourut accidentellement à 37 ans) et son œuvre passe souvent pour mineure bien qu’elle ait retenu l’attention de nombreux critiques et de quelques écrivains célèbres (dont Scott Fitzgerald).

    Écrivain du désordre, West plonge le lecteur dans un état persistant de malaise. Les "personnages" rient souvent dans ce roman mais de façon si étrange que le lecteur n'a aucune chance de rire ni même de sourire....(1)

 

      Pour l'abord mettons en exergue ce dialogue qui donne une idée fidèle du ton de ce roman de l'éclaté, du fragmenté, du haché, du saccadé:


  «J'ai eu une vie difficile, dit-elle. Depuis le début, ça a été dur. J'ai vu ma mère mourir quand j'étais enfant. Elle avait un cancer du sein et elle souffrait terriblement. Elle est morte appuyée à une table.
    - Couche avec moi, dit-il.
    -Non, dansons.
    - Je n'ai pas envie. Parle-moi de ta mère.
    -Elle est restée appuyée à une table. La douleur était si terrible qu'elle est sortie de son lit pour mourir." Mary se pencha en avant pour montrer comment sa mère était morte et il essaya encore de voir la médaille. Il vit qu'il y avait un coureur dessus, mais il ne réussit pas à lire l'inscription.»(2)

    Le titre donne son surnom au héros (si l’on peut dire) du roman: au New York Post Dispatch, Miss Lonelyhearts (désormais ici, ML) est le chroniqueur d’un courrier des lecteurs qui doit consoler des êtres (visiblement d’origine modeste) désemparés qui signent Dos large, Marre-de-tout, Désespérée, Mère-catholique, Sans-illusion-avec-un-mari-tuberculeux .... Nous ne le connaîtrons pas sous son vrai nom : son nom de plume (de machine à écrire plutôt) quotidienne comme sa tâche pèsent de plus en plus sur sa conscience morale de fils de pasteur baptiste à l’allure qui fait croire qu’il sort directement de l’Ancien Testament.

    L’intrigue ? Étique, racontée en petits chapitres (certains publiés en revue) qui mènent à une crise conclue par un coup de pistolet. Ce rédacteur de courrier des cœurs mal en point erre de son bureau à un parc avec obélisque puis au bar clandestin (dans une cave) de chez Delehanty; persécuteur occasionnel d'un vieillard trouvé dans des toilettes, il subit sans cesse les railleries de son patron Shrike qui ne veut pas le limoger, est suppléé par Goldsmith quand il est en panne de bons sentiments consolateurs, fréquente Betty avec qui il fera une escapade rustique dans le Connecticut, s'approche
(chez elle ou dans la boîte latino El Gaucho) de Mary, la femme de Shrike (qui prétend avoir été violée par son mari) et qui visiblement joue du triolisme sans scrupule, couche avec Miss Doyle, correspondante de son courrier, fréquente son mari infirme, prend de plus en plus de congés pour ne pas avoir à rédiger ce courrier dont il ne peut se passer et subit une soirée humiliante organisée par son patron. Voilà en résumé ce qui nous est proposé :quelques jours avant et après l’arrivée du printemps, dans une vie sordide qui est hantée par la figure du Christ, «la Miss Lonelyhearts des Miss Lonelyhearts» selon ce provocateur de Shrike.
    Le roman d’un être torturé (grand lecteur de Dostoïevski) qui veut sincèrement aider les autres, comprend quelle tartufferie représentent ses chroniques et souhaite abandonner son courrier sans pouvoir y renoncer tout à fait :«Je ne peux pas partir. Et même si je partais, ça ne changerait rien. Je ne pourrais pas oublier les lettres, quoi que je fasse.». Parti pour s'amuser du malheur des autres, il comprend "qu'il est en fait la victime de la plaisanterie et non son instigateur."

 

 

   Une lecture portée par les autres œuvres de West a tendance à faire de MISS LONELYHEARTS une satire acide des USA au moment de la grande Dépression: il est incontestable que le cinéma («-j’ai trop regardé de films je suppose-»), la publicité ne sont pas ménagés comme facteurs puissants d’illusions et que les plus mutilés par la vie sont les cibles du journalisme cynique, de la religion mercantile, des machines à consoler avec de bons sentiments en échange de la perte de tout esprit critique. Le plus cynique de cette galerie de portraits, Shrike y va même de sa Fable sur le capitalisme (un enfant paralysé (le Travail), le violon dont il veut jouer (le Capital..).. En outre une malédiction paraît peser sur les Américains : «Dans leurs tonnes de pierre violentée et d’acier torturé, il découvrit ce qu’il crut être une piste. Les Américains ont gaspillé l’énergie de leur peuple à s’acharner sur des pierres jusqu’à n’en plus pouvoir. En quelques années ils ont cassé plus de pierres que les Egyptiens pendant des siècles. Ils ont travaillé de façon hystérique, avec désespoir, presque comme s’ils savaient que les pierres les briseraient eux-mêmes.»(3) Profondément, radicalement, le livre suggère qu'on a touché au rêve, qu'on l’a rendu artificiel ou qu'on en a réduit le pouvoir.  

 

    Disons pourtant que cette œuvre dépasse le seul aspect critique: elle traite tout simplement du Mal.
    Naturellement, il est impossible de céder au piège :le mal social n’en est pas un. Les causes sont politiques et le mal est là pour désespérer et rendre les victimes dociles à l’espérance dérisoire. Les lettres des cœurs solitaires sont à elles seules les stigmates les plus insupportables qu’on puisse lire avant même l’exploitation odieuse qu’en font les journaux : cette misère qui transparaît dans certaines violences (une mère tue ses cinq enfants à la hache...) passe dans le vocabulaire et les à peu près de la syntaxe: cette difficulté à dire de façon claire sa souffrance, cet en-deçà du littéraire qui est déjà du littéraire est un réquisitoire implacable. Les pauvres bougres brisés par la vie sont brisés dans leur expérience du monde et de la langue. Mais c'est aussi une expérience du monde. À l’étage au dessus, les choses ne vont pas mieux : Mary Schrike a besoin de jouer du roman familial pour rêver....

 

 

     Protéiforme, aveugle, le mal s’attaque aux corps: ils peuvent être étranges (presque gogoliens parfois (des joues ressemblent «à du papier toilette rose et doux»...), se métamorphoser de façon surprenante (une langue devient pouce ou encore le cerveau peut avoir l’impression «qu’une lettre est devenue un presse-papier qui l’écrase»), goitreux, infirmes (ainsi Doyle avec ses gestes qui « le font ressembler à un insecte dont le corps aurait été en partie démantelé», avec ses yeux asymétriques, son menton qui fait penser à un front en miniature...). Les corps anonymes victimes de la violence inhérente à la grande ville voient leurs mains brisées et déchirées leurs bouches.
    Ce corps toujours agité devient soudain violent et pas seulement sous l’empire de l’alcool. Goldsmith salue-t-il ML ? Son bras "s’abat lourdement sur sa nuque comme le couperet d’une guillotine". Sans raison objective, ML et un ami s’en prennent à un petit vieux et lui tordent le bars ; ML fait souvent effort pour ne pas frapper ; Fay Doyle cogne sur son mari infirme avec un journal utilisé comme matraque (on retrouvera ce journal à la fin...) et ce dernier se met à faire le chien : ML veut le relever mais Doyle s’en prend à sa braguette....

   La méchanceté est partout : elle s'insinue dans les moqueries, les sarcasmes (ceux de Shrike en particulier). La violence prospère aussi sur le terreau de la misère sexuelle. Voilà un roman du désir froid, obsédant, souvent refusé, dénié, déplacé, oublié, convoqué en vain, vécu comme répugnant («(...)elle frotta son visage contre sa joue. Il avait l’impression d’être une bouteille vide qui se remplissait d’une eau chaude et sale»): on voit par exemple ML frapper la femme de l’infirme pour se défaire de son étreinte.... La vengeance masculine passe par le viol si l'on écoute les conversations du bar où s'attarde souvent ML.

 

   Le secret du Mal est perçu en rêve ou en imagination un jour de convalescence de ML (je souligne):

    «Un tropisme pousse l'homme à aimer l'ordre: les clés dans une poche, la monnaie dans l'autre, les mandolines accordées sur sol-ré-la-mi. Un tropisme oriente le monde physique vers le désordre, l'entropie. L'Homme contre la Nature... le combat de tous les siècles. Les clés brûlent de se mêler à la monnaie, les mandolines font tout ce qu'elles peuvent pour se désaccorder. Toute forme d'ordre porte en elle le germe de sa destruction. Toute forme d'ordre est vouée à l'échec, pourtant la bataille vaut la peine d'être livrée.» Ce secret est complété par un autre, indissociable: le mal, c’est être incapable de voir la réalité sans la fuir. Tout en l’homme, et le religieux en premier, le pousse à nier la réalité et à trouver des parades aussi vaines qu’épuisantes. Tel est le rôle de l’illusion.

    

    Le génie de West est de donner forme à ce chaos qui conditionne les êtres, les bouscule, les entrave, les écartèle, les détruit ou les réduit au rang de fétus de paille. Donner forme, si on veut, forme de l'informe, «à ce désert de rouille et de crasse humaine»: dans cette cellule de l’enfer où chacun tourne à l’aveuglette, les formes sont instables et d’un cohérence toute provisoire. Les motivations sont primaires ou incompréhensibles. On veut se marier et on ne se voit pas pendant deux semaines. On vient pour voir quelqu’un et on repart sans raison. On bricole sa journée avec des bouts de rien.Tout est labile et l’humain rejoint les objets rejetés par la mer («-bouteilles, coquillages, gros morceaux de liège, têtes de poisson, débris de filets de pêche.»). Vie rebutante de rebut. Le style de West, suite de courts-circuits, restitue ces incertitudes et l’imprévisibilité de cet univers. Tout y est juxtaposé et fait rupture, division. On admirera l’imprévu de ses images, de ses comparaisons ou métaphores. Ainsi : «Il n’y avait qu’un journal qui luttait dans le vent comme un cerf-volant»(jusqu’à la dernière ligne, le journal est un motif discret mais insistant du livre);«son sourire s’était épanoui avec beaucoup de naturel-rien à voir avec la raideur d’un parapluie qui s’ouvre-(...)»; à propos de Mary : " Elle le remercia en s'offrant à lui à travers toutes sortes d'attitudes conventionnelles et impersonnelles. Elle portait une robe collante et scintillante. On aurait dit de l'acier recouvert de verre et sa pantomime avait quelques chose de mécanique et d'impeccable"(je souligne).
    L’homme est incapable de résister à la destruction qui le traque. Il tente des rôles, fait du théâtre au quotidien (tiens aujourd’hui, pour persécuter le vieux du parc, il sera Krafft - Ebing ou Havelock Ellis) mais se dégoûte à chaque instant. Par paresse, il reste dans les stéréotypes, la méchanceté gratuite, le triolisme pour s’exciter vaguement...Il n’est capable que de volte-face. Un jour, ML joue les humbles avec fierté (!), un autre il joue le cœur Roc inébranlable... Même l’art vanté par Shrike devient un produit répugnant comme un autre...Prendre la parole revient à débiter une parodie volontaire (Shrike : «le Père, le Fils et le Fox-Terrier à Poils blancs) ou involontaire (ML)....

  Il reste que le héros est tenté ici par une solution presque dostoïevskienne...
  Le Christ hante ce fils de pasteur et d’ailleurs Shrike, son rédacteur en chef, ne cesse de le railler pour cette obsession et le roman s’ouvre sur une parodie de prière. On a vu que pour ce dernier le Christ est "le lonelyheart des lonelyhearts"...comme le courrier du cœur a pris la place du sermon dominical.... Dans ce chaos, comme pour Pascal, comme dans le chapitre consacré au Père Zossima dans les FRÈRES KARAMAZOV, le Christ serait la réponse. Sans croire en Dieu...
    Détaché de sa croix de bois, un Christ d’ivoire a été cloué par les soins de ML au mur de son austère appartement, en face du pied de son lit. Il a crucifié à sa façon le Christ mais en le rendant d’apparence calme et non tordu de douleur. Son amour pour le Christ remonte à l’enfance et aux sermons du père. Amour mêlé de fantasmes, de phobies, d’obsessions turbides. Le récit que nous lisons est le développement sur quelques jours de cette émotion secrète de son enfance. Le rêve de l’agneau de dieu sacrifié dans une goguette de collégiens en dit long sur l’ambivalence de ce sacré: le futur ML dut fracasser la tête de l’agneau qu’il ne réussissait pas à tuer au couteau de boucher....

   Au cours de ce petit roman, ML traverse le désert, celui des hommes, de l’Humanité. Il s’accommode de bien des tentations, rencontre toutes les misères et veut croire qu’il n’y aura plus de pauvres avec lui .... Peu à peu il se prend au jeu contre le jeu de Shrike et ses homélies parodiques....Il sera humble, résistera à tout, il délivrera SON MESSAGE (après bien des hésitations) christique qu’il trouvera ridicule et qu’il complétera de façon théâtrale : «Il fit un nouvel essai, choisissant l'hystérie. « Le Christ est amour», leur cria-t-il. Son cri avait quelque chose de théâtral, mais il continua. «Le Christ est le fruit noir accroché à l'arbre de la Croix. L'homme s'est perdu en mangeant le fruit défendu. Il trouvera le salut en mangeant le fruit qui s'est offert. Le fruit, Christ noir, le fruit qui est amour... »
  Cette fois il avait échoué encore plus lamentablement. Il avait remplacé la rhétorique de Shrike par celle le Miss Lonelyhearts. Il se sentait comme une bouteille vide, brillante et stérile».

    Au dernier chapitre, celui qui avait résisté à tout comme un roc et faisait des projets avec Betty dans des échanges qui font penser au meilleur Kaurismaki ("Il la suppliait de la même manière qu'il l'avait suppliée de prendre une limonade") voit son cœur se transformer en fournaise et connaît une extase qui le transforme en rose qui s’ouvre; il vit  la fusion de deux rythmes, entend Dieu, lui répond, lui soumet ses brouillons de chronique pour le courrier des lecteurs. Arrive l’infirme qu’il croit guérir par miracle et par étreinte avant d’aller soigner Désespérée, Mère-Catholique, Cœur-brisé, Marre-de-tout...Un coup de pistolet part d’un journal et interrompt cette séance de thaumaturgie sur laquelle s’achève le roman....

      Le salvateur tombe dans la pathologie; l’identification au Christ mène à l’asile ou à la mort; Miss Lonelyhearts était le plus solitaire des cœurs fêlés: il croyait avoir à répondre du monde et de sa souffrance.


        Contrairement à son héros, West ne prend pas son lecteur par la main. Il vous jette en enfer et ne vous promet pas d’issue. Il vous laisse sans voix, sans parole. Il vous tire dessus avec des éclats de vérité.


Rossini

 

 

(1)Citons: "Sur la défensive, il s'interrogeait sur la nature de ce rire : rire d'"amertume", "acide", "cœur - brisé", "je-m'en-foutiste""...

(2) Médaille qui cache en fait un intérêt aussi vif que passager pour la poitrine de la jeune femme....

(3)La pierre, le roc balisent ce parcours infernal.

 

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Published by calmeblog - dans roman américain
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