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8 juin 2012 5 08 /06 /juin /2012 05:36

 
"Tout" inclut un tas de choses; mais il n'y a qu'un seul "N'importe quoi" » Hobart Loots.Cité deux fois dans WHOOSH!


 

 

        Comment faire événement dans le roman? En inventant un Maître de l’événementiel tout à fait gothique, pleinement décadent qui doit nous en mettre plein la vue comme il s'en met plein le nez
, tout en ayant bon fond...? 

 

   Déjà bien connu pour avoir obtenu le prix Booker avec son roman Vernon God Little (en français Le Bouc hémisphère),  Peter Finlay qui a pris comme nom d’écrivain D(irty) B(ut) C(lean) Pierre (surnom d’enfance) appartient au club très fréquenté depuis quelques lustres et nommé « APRÈS L’ORGIE, ON FAIT QUOI?». Avec LIGHTS OUT IN WONDERLAND (extinction des feux au pays des merveilles) intitulé pour l'édition française par l’interjection Whoosh qui ponctue systématiquement les pages qui vous attendent, il confirme bien son adhésion.

 

    La transgression est encore à l’ordre du désordre des jours et des nuits mais elle ennuie tellement qu’il faut songer à faire une belle fin. C’est ce que se dit, Gabriel Brockwell le héros de ce Whoosh!

 
      Qui est-il ?

     «Un cordon-bleu du four à micro-ondes. Un pamphlétaire. Un produit de notre époque. Un étudiant raté. Un homme défectueux. Un rimailleur. Un activiste sans convictions. Un buveur de lait au chocolat, ou, à défaut, à la fraise, voire à la banane

 

   Un pas grand-chose hâbleur, un Tartarin qui traque le néo-libéralisme en le vivant au plus près de ses délires coûteux. Un bavard cultivé à qui on ne peut pas la faire. Un jeune homme aux yeux globuleux, dégingandé, élevé à Berlin et nostalgique de la période de l’après chute du Mur, en cure de désintoxication et riche en qualités demeurées potentielles, agitateur désillusionné qui a décidé d’en finir avec la vie mais seulement après avoir fait l’état des lieux, en particulier des deux mondes qu’il côtoie. Pour celui qui se fait traiter de Vomisseur Supérieur Décadent, une petite tournée d'adieu au monde devenu décadentissime. No futur.

   Irrité par cette cure de réhabilitation entrepris dans une clinique située au nord de Londres (et qu’il décrit de façon assez désopilante (pensons au personnage origami)), il décide de fuir pour  retrouver «le libertin le plus accompli que je connaisse: mon vieux copain Nelson Smuts, un homme jamais loin du vin et de la débauche. Grâce à ce chaperon, je transformerai mes dernières heures en une miniature parfaite de l'époque que je laisse derrière moi : rien de moins qu'un ultime plongeon dissolu dans l'oubli.»      

    Voilà pour la quête du héros (qui sera pressenti comme héraut de la fête destructrice) : mourir en beauté, mourir au monde invincible du Spectacle non sans avoir revu Smuts, le cuisinier virtuose capable de tout pour amuser la galerie des Maîtres du Spectacle.

 

    En finir - mais avec un calepin en main.

 

   Gabriel passe par Londres, prend la mesure de ses pamphlets et des effets peu enthousiasmants sur ses amis de combat contre le Capitalisme: leur groupe devient tendance et fait du ...profit....Horreur ! Ce qui ne l’empêche pas de faire passer l’argent de son groupe sur son propre compte et de se sauver vers Tokyo pour y retrouver Smuts.

 

   L’épisode Tokyo nous conduit dans un restaurant, le San Toropez (!) où travaille son ami Smuts (vingt-six ans): les grands moments de cette séquence correspondent à l’évocation et à la consommation d’un vin (le Marius) inédit et presque édenique obtenu de façon singulière mais on retient surtout le repas à base de torafugu:
       «C'est un poisson-globe toxique. Très sucré. Le truc, c'est de le le découper en laissant juste assez de poison pour titiller les lèvres. Un petit baiser de la mort. Attention, c'est du grand art: si tes lèvres s'engourdissent, t'es foutu. Y a pas d'antidote. Il faut des années pour obtenir une licence.
C'est tout ce que vous servez?
Y a une astuce: à présent, il existe du fugu d’élevage sans poison - mais les nôtres, ce sont des Poissons-globes tigres sauvages, pêchés à la ligne dans la mer du Japon. Toxiques à mort. Illégal, dépassement des quotas, on les fait venir discrètement par l’intermédiaire du Basque (...).». Repas donné à un vieillard puissant et bien entouré. Las! Les choses tourneront mal. La remarquable prestation de Smuts nous permettra d'assister à la scène de l’immense aquarium (les ébats du cuisinier y rejoignant Keiko et une pieuvre de belle dimension) mais le ménera en prison. Gabriel ayant alors pour mission de le sauver grâce à une idée géniale qu’il lui faut accomplir pour rétablir la réputation de son ami mal embarqué. Le grand projet aura Berlin comme cadre.

    La capitale allemande constitue la partie la plus longue du roman et raconte les préparatifs de la plus grande orgie depuis Rome (on doit (entre autres, mais c'est un peu le clou de la nuit) y sacrifier la star des tortues géantes des Galapagos, Lonesome George) et du suicide du héros. Mais heureusement des Allemands de l’ex-RDA saboteront la première et sauveront le narrateur qui est encore là pour nous raconter non LES MYSTÈRES DE PARIS mais LES MYSTÈRES DU MONDE. Ce End play évoqué à toutes les pages se finit en happy end play. Ce dont personne ne douta dès les premières lignes du roman...

     Comment sortir du Spectacle et du Spectral ? Telle est la question que certains romanciers se posent alors qu’elle est aussi aporétique que l’idée de sortie de la métaphysique. DBC Pierre se lance dans l’aventure avec une composition en tresse : un récit classique rocambolesque et quelques notes en bas de page qui sont des digressions ou des réflexions d’inégales valeurs sur un peu tout mais surtout le grand Tout qui manipule les foules égarées et heureuses de l’être..

    Précédées d’un *, ces lignes infrapaginales méditent sur le suicide, sur «la culture qui éradique le bon sens», sur le langage («les mots sont des outils de mise au point, or la décadence a besoin de flou pour percer»), sur les policiers, la mort, l’ivresse.... Comme on voit, les sujets sont nombreux mais c’est l’économie de marché et l’empire du Profit qui retiennent l’attention du narrateur. Ces affirmations tranchées dialoguent avec quelques généralisations  dans le corps du récit.

     On a compris que le récit classique (les chapitres sont présentés par des vignette représentant (le plus souvent) des singes) raconte la quête d’une belle fin souvent retardée par la volonté de sauver Smuts (Gabriel rêve d’une croisière qui finirait en naufrage). Plus que des réflexions un peu foutraques, c’est de la narration que vient la déception: les rebondissements sont simplistes, les aventures (hautement prévisibles - qui ne comprend d'avance l'évolution d'Anna?) s’enchaînent sur la base d’une mythologie d’opérette avec un Cerveau manipulateur digne d’un James Bond (Didier le Basque qui cherche des cuisiniers improvisateurs de génie -  comme par hasard, le héros de Fleming est évoqué deux fois...) et dans des décors de ruines comme on en trouve même dans la pire série télé. Mais pas n’importe quelles ruines tout de même, il faut bien jouer avec le dégoût pour provoquer : celles de Tempelhof, immense aérogare réaménagée par Speer et les nazis, abritant aussi les quartiers généraux de la Gestapo et laissée à l’abandon et aux attaques d’une nature reprenant ses droits.   

     Difficile de croire une seule seconde à ce rêve d’une subversion qui s’opérerait avec les personnages dignes de Disney : il est d’ailleurs question ici et là de contes de sorcière. Même manqué avec ces histoires de Lutins, de Limbes, on espère qu’il s’agit d’un pastiche comme nous le laisse supposer l’allusion au Mouron rouge (The Sarlet Pimpernel). Quant à la fin, elle est touchante mais cette fraternité d’ex-Allemands de l’Est c’est encore du Spectacle... Même ironique, l’éloge de Tatort, de Lada laisse pantois...

    Certes il est de bons passages (la désintox, une évocation sensible de Berlin), quelques attaques rageuses (un morceau de choix sur Ikéa), des remarques efficaces et des formules frappantes ou drôles mais aussi que de dialogues insipides, interminables, que d’hyperboles grandiloquentes, que d’allégories transparentes qui, en plus, nous sont lourdement expliquées : le Capitalisme cannibale, on l’avait compris très vite serait une des cibles de cette succession de banquets raffinés et le plus souvent sadiques. 


     Nous ne dirons pas de DBC Pierre ce qu’il dit de son Gabriel («de grands airs et aucun talent») mais il nous doit un livre qui tienne au-delà des cent premières pages et qui soit assez pensé pour faire penser, assez écrit pour faire jubiler. En tout cas le roman de l’auto-destruction du Système reste à écrire-sinon à vivre.

Rossini


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Published by calmeblog - dans roman
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