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25 août 2014 1 25 /08 /août /2014 08:34




 

      «Durant la nuit de noces, il [ Sand Sebolt ] aurait été submergé par un sentiment d'inanité profonde. Vois, aurait-il dit à son épouse, toujours d'après la légende, aujourd'hui nos corps sont parés, demain ils seront la proie des vers. Et il prit la fuite avant le point du jour (...).»      

                             LES ANNEAUX DE SATURNE (page 117)

 

 

    «Les excursions de Southwold à Dunwich, à travers les champs de roseaux ployant sous le vent, la vue dégagée sur l'immense désert d'eau lui [Algernon Swinburne] tenaient lieu de sédatifs. L'autodissolution progressive de la vie constitue le sujet d'un long poème intitulé By the North Sea. Like ashes the low cliffs crumble and the banks drop down into dust.» (j'ai souligné)                   

                              LES ANNEAUX DE SATURNE (page 209)


    

                                                                          •••

 

Vous n’avez pas lu Aristote et tous ses commentateurs grecs, arabes, médiévaux;malgré Panofsky, la gravure de Dürer vous échappe encore un peu;Freud,Hassoun,Kristeva vous découragent; vous avez manqué l’exposition dirigée par J.Clair:pourtant la mélancolie vous intrigue ou vous connaît. En priorité, lisez, relisez à intervalles réguliers, circulez dans les ANNEAUX DE SATURNE de  W.G. Sebald. Quelque chose d'autre que le savoir (ou un savoir autre) s'y joue.



Au début on se demande ce qu’on est en train de lire. Journal de (petite) route? Essai à dimension autobiographique? Encyclopédie des régularités et des exceptions? D'autres questions surgissent. Quel peut être le lien entre l'effroyable sac du jardin enchanté Yuanmingyan à Pékin au XIXème siècle, le destin de Roger Casement (et, partiellement, de Joseph Conrad), le tableau de Rembrandt La leçon d’anatomie du Dr Nicolas Tulp, le hareng dans tous ses états, la vie bien étrange d’Algernon Swinburne, l’histoire de la sériculture et la question théologique que posent les cochons et les Gadaréniens? Que viennent faire ces photos grises et sans art qui  accompagnent le texte?

 
 On croit d'abord à un texte écrit «à sauts et à gambades», suivant des associations de hasards, d’idées ou de mots, de souvenirs ou de rêves. Ainsi se demande-t-on encore au chapitre IV pourquoi on nous fait passer du rappel d’une bataille navale entre Anglais et Hollandais en 1672 à un séjour en Hollande puis à l’évocation du saint patron Sand Sebolt (un saint gravé deux fois par...Dürer…) pour passer ensuite à un vol au-dessus d’une des régions les plus peuplées d’Europe, pour en venir à un press-book de la guerre de 14 et pour finir sur les macabres exécutions opérées par les Oustachis pendant la seconde guerre mondiale….Avec comme point d’orgue...Kurt Waldheim….


 

   Chemin faisant, assez vite, une double certitude s'impose à nous:Sebalt invente un genre et offre une composition admirable menée selon une logique complexe et unique qui donne à ressentir et penser de façon absolument inédite.  

 

  À condition de s’abandonner activement à sa phrase ample et scrupuleuse, à sa façon de passer et repasser par des motifs voués à des variations subtiles:les anneaux de la mélancolie, le hasard, Thomas Browne, la sériculture,  le sable, le vide, la fumée et la cendre, les nuages, le point de vue en Histoire....Tellement d'autres encore.

  À condition de bien regarder les photos montrant souvent l'entre terre et mer, des bords de falaises, beaucoup de brume, de ruines.


  Suivez ces marches-rêveries aux nombreux arrêts sur les confins: des lieux, des cas, des points extrêmes (songeons à la traduction des quatrains de Khayyâm par FitzGerald ”vers anglais ciselés (…) [qui] renvoient à un point invisible où l’Orient médiéval et l’Occident en voie d’extinction peuvent se rencontrer hors du cours funeste de l’histoire.”), des frontières arbitraires, parfois scandaleuses alors que dans l'ensemble nombre d'entre elles sont aussi mobiles que difficilement décidables.
 

 

Exergues


  Rarement citations auront été aussi judicieusement choisies. Milton (où diable et dieu grandissent ensemble, presque inséparablement…), Conrad (pardon aux âmes pérégrinantes qui ne comprennent pas «l’horreur de la lutte et le profond désespoir des vaincus»..), une encyclopédie selon laquelle les anneaux de Saturne sont constitués des fragments d’une lune plus ancienne.

Deux écrivains, une encyclopédie. Des bandes circulaires. Inséparables, désolantes et admirables dans leur progression, la croissance, la destruction, la disparition, l’absorption, la dissipation, la transformation,l'élimination, la concomitance, l’incompréhension...

 

 

Ouverture


   En quelques lignes nous passons d’août 1992 à août 1993, vers la fin du signe du Chien. L’anneau d’une année.


 Avant quelques autres, quelques motifs s'insinuent:ils donneront son rythme au livre.


 On apprend la joie qu’éprouva Sebald lors de marches dans le comté de Suffolk (des terres inhabitées, en retrait du bord de mer)) mais aussi les risques qu’il découvrit à solliciter corps ou esprit sous le signe du Chien:dans ces régions désertées, il constata avec «horreur paralysante» que la destruction par l’homme remonte aussi haut que l’humanité. Et, c’est un an exactement après qu’il fut frappé de paralysie provisoire:conduit à l’hôpital de Norwich, il commença la rédaction de ce livre avec la sensation de perte de la réalité et un sentiment d’étrangeté (il se surprit à ressembler à Gregor Samsa quand il chercha à regarder depuis la fenêtre de son huitième étage (regarder depuis des hauteurs est une position souvent méditée dans le livre) et de rétraction de l’espace qu’il avait parcouru dans le Suffolk, un an avant. Ce qu’il croit voir pendant cette nuit annonce les paysages qui nous attendent dans de nombreuses pages: falaise, décombres.
 Cette ouverture se prolonge par l’évocation de la mort (un an encore après) inexplicable d’un ami, Michael Parkinson, spécialiste  passionné de Ramuz et homme d’une humanité rare. Un être «qui avait trouvé le bonheur à sa manière, dans une forme de modestie devenue de nos jours presque impensable.» Un homme qui n'achetait pratiquement jamais rien et passait pour excentrique. Dès l’annonce de la nouvelle tragique, il songea à une brillante romaniste, Janine Dakyns, amie du défunt (elle mourra elle aussi peu de temps après…), spécialiste de Flaubert chez qui elle avait repéré l’obsession du sable et de la poussière. Il nous décrit l’appartement de cette chercheuse comme un paysage:des montagnes de notes, des empilements qui avaient tout envahi et où elle travaillait avec sûreté et pouvant retrouver facilement une page qu’elle aurait cherchée dans ces strates. Ordre, désordre, construction, passion de la recherche, études qui passeraient aux yeux de beaucoup pour inanes. On est à peine surpris de lire la comparaison qui vient sous la plume de Sebald : “elle ressemblait, au beau milieu de ses papiers, à l’ange de la mélancolie tel que Dürer l’a représenté, immobile parmi les instruments de la destruction(…)»(j'ai souligné) Enfin c’est  grâce à elle et à un des ses amis que Sebald put approfondir sa connaissance de Thomas Browne, une figure (fascinante) qui reviendra souvent dans le livre et, en particulier, à la fin (après des remarques sur le noir du deuil, le ver à soie, autres leitmotiv) pour une citation dont Sebald dit n’avoir pas retrouvé le passage. Browne apparaissant bien avant aussi (au chapitre III) dans une citation d’un célébrissime texte de...J.L. Borges...qui se faufile dans bien des pages pour les hanter.

 

Empathie

  Restons encore un peu dans ce chapitre I et avec ce Thomas Browne dont le père était négociant en...soiries.  Dans les méandres de ses remarques sur Browne, on note que Sebald modifie notre regard sur le tableau de Rembrandt (La leçon d’anatomie du docteur Tulp) qui n’aurait absolument rien de réaliste. Outre qu’il se dit persuadé que Brown (comme Descartes?) assista à la démonstration du célèbre docteur, il nous suggère une empathie du peintre pour le supplicié Aris Kindt dont Tulp ouvre la main pour la science sans doute mais surtout pour venger la société. Sebald n’hésite pas à écrire: « C’est avec lui, avec la victime, et non avec la guilde des chirurgiens qui lui a passé commande du tableau que le peintre S’IDENTIFIE.»(j’ai souligné).


 Nous ne sommes pas loin de l’attitude de Sebald envers Browne et bien d’autres. Résidant à Norwich, il s’intéressa à ce personnage qui représente si bien Les anneaux. Médecin, naturaliste, collectionneur vivant au XVIIème siècle, polygraphe au style labyrinthique poussant à la lévitation du lecteur, c’est son crâne erratique qui retint tout d’abord l’attention de Sebald. Il donne une idée de ses recherches multiples (son passage sur la structure en quinconce repérable partout est étourdissant) sur les régularités de la nature tout en concédant que Browne estimait que “c’est avec prédilection que notre œil se fixe sur les créatures qui se distinguent par leur forme abstruses ou par leur comportement aberrant.» Le lecteur tient (comme dans tout Sebald) un motif-miroir (convexe ou concave) de sa propre recherche: les écarts, les pathologies, les anomalies réelles ou imaginaires les retiennent tous deux comme les régularités plausibles ou folles. Sans forcément le rejoindre, Sebald montre que Browne va très loin dans ses lois d’avant l’Apocalypse: tout vivant (être, espèce, humanité) connaît une phase ascendante avant de plonger dans l’obscurité. Stimulé par une découverte archéologique alors récente, Browne se pencha aussi sur la crémation (le feu, la cendre...) chez les peuples d’avant le christianisme. Son Mémoire est saturé d’inventaires, d’énumérations, d’accumulations qui sont aussi le plaisir de Sebald et le nôtre à le lire. L’éphémère est pour Browne une certitude du vivant matériel mais il veut croire en l’éternité indestructible de l’âme ce qui le poussera aussi vers la transmigration qu’il étudia chez chenilles et papillons-qui seront présents dans le dernier chapitre de Sebald….Swinburne en bombyx mori sera apparu un peu avant....

 

 Sebald définit la mélancolie dans l'un des derniers anneaux de son premier chapitre...:«Et parce que la plus lourde pierre de la mélancolie est la peur de la fin ineluctable de notre propre nature...(...)...» 


Un moment parmi d’autres


   Habituons-nous au rythme de Sebald qui suit la modalité de la synecdoque dont il nous confierait le développement aléatoire et personnel....

  En 1972, il séjourna une première fois à Orford (Nord-est de l'Angleterre) sans visiter l’ïle située au large du port. Quelques années plus tard, il décida de s’y rendre pour voir ce qui restait d’un centre de recherches militaires désaffecté qui avait tellement intrigué les habitants voisins. Aidé par un passeur, il se retrouve seul sur «un territoire blème» et «dans un pays inexploré.» Il connaît une étrange sensation de liberté et d’anxiété:en lui et autour de lui, le vide dominait. Un moment le marqua à jamais et lui resta inchangé en mémoire. Surpris par un lièvre, il le voit avec une dimension humaine dans sa terreur tandis que lui-même se voit “devenu lui”. Plus loin, ce qui avait été constructions pour abriter des recherches en armement “se présentaient de loin, sans doute à cause de leur forme conique, comme des tertres funéraires abritant les dépouilles de puissants souverains inhumés là en des temps immémoriaux avec tous leurs objets familiers, leur argent et leur or. L’impression que je me trouvais sur une aire dont la destination dépassait les fins profanes était encore renforcée du fait de l’existence de plusieurs bâtisses en forme de temples ou de pagodes que je n’arrivais tout simplement pas à me représenter comme des installations militaires. Cependant, plus je m’approchais des ruines, plus se dissipait l’image d’une mystérieuse île des morts et plus je me crus au beau milieu des vestiges de notre propre civilisation anéantie au cours d’une catastrophe future.”(j'ai souligné)


  Une île qui a connu son heure de gloire et d’effroi grâce à la modernité conquérante;un lieu abandonné, oublié, n’attirant plus personne («devant moi, tout n'était que dévastation»); une impression singulière (entre homme et animal) qui se transforme en vision apocalyptique ...Sebald reconnaît au moment d’écrire:”«En quel lieu et en quel temps je me suis trouvé réellement ce jour-là, à Orfordness, aujourd’hui encore, à l’instant où j’écris cela, je ne saurais le dire.» Attendant le passeur pour le retour, il eut l’impression d’avoir été chez lui jadis, en face, à Orford.


Les strates du temps, de la mémoire et de l’espace intime sont au cœur de la narration sebaldienne. Un moment qui renvoie à tous les autres. Si nous prenons le pas du promeneur.

 

Sebald

 

  Ce n’est pas leur but mais ces pages nous éclairent sur l'auteur. Grand marcheur, il aime arpenter des régions rarement fréquentées: par curiosité ou pour y retrouver des connaissances. Quel touriste se rend dans le comté de Suffolk, à Harleston, dans les Saints, dans la région d’Orford, quel promeneur va de Norwich à Lowestoft ou comme une autre fois au pied des Slieve Bloom Mountains? Que de ruines découvertes, que de lieux vides, vidés, donnant l'impression d'être insituables!

Chaque étape est documentée, patiemment préparée à l'aide de nombreuses lectures et un simple pont rencontré (chapitre VI) nous promène dans le temps et l’espace (par exemple en Chine pendant la colonisation anglaise). Il nous confie quelques rêves significatifs (l’un ressemble assez à une scène primitive);il nous livre des impressions mémorables pour leur intensité (sensation de vide, de silence absolus, de bonheur (pourtant dans un hôpital)) ou leur étrangeté (chez l’écrivain allemand Michael Hamburger il a l’impression d’avoir déjà résidé dans sa maison; dans une sieste sur la plage de Scheweningen il a également la sensation d’être chez lui). Il perd tous ses repères chez les Asburry, cette famille dont l'espace vital se rétrécit comme chez Beckett;ailleurs il sent le sol qui se dérobe sous ses pieds ou encore dans le lit d’hopital que nécessita sa paralysie provisoire, après une nuit presque comateuse, il remarque «un ruban de condensation  s’étirer en oblique, comme de son propre mouvement». Il connaît des flashes d’éternité (entre Lowestoft et Southwold, sur une rive silencieuse,«on avait l'impression de contempler l'éternité» ; phénomène voisin:dans un quartier hollandais devant des chaussures qui indiquent une mosquée; lors de l’apparition (qu’il peut décrire de la façon la plus extrême) de canards dans une nuit d’orage).

 


Parfois ironique, rarement agressif (il n'aime pas la Belgique coloniale ni le lion de Waterloo), Sebald est toujours à l’écoute :son voisin Farrar lui raconte longuement son enfance à Lowestoft, il partage une soirée des Asburry autour d'un film. On le voit curieux de tout, attentif aux détails, aux écarts, aux anneaux des répétitions et des coïncidences (il se rend compte, là encore avec Hamburger, qu’ils ont, à deux décennies de distance, parcouru le même chemin et fréquenté le même Stanley Kerry; il s’arrête sur un maître et son serviteur, prénommés tous deux William qui chez les Asburry moururent le même jour 285). Son finale, dûment daté (le 13 avril 1995), dresse une liste de faits ayant eu lieu le même jour et dans tous les domaines:on croit lire un vieil almanach. On n’est plus tellement étonné d’apprendre qu’il aime garder les choses sans valeur ni qu’il vénère les Mémoires de Sully…
 
Mais plus que ces confidences, c’est tout le livre, son objet et son ton qui disent Sebald.


 

Destruction/ désolation

Si l’on ne tient pas compte de l’exergue, le tour de cet anneau de Saturne est le plus impressionnant. Que ce soit dans et par la nature (l’érodé, l’ensablé, le délité (que de falaises !), l’effondré, le noyé (telle petite ville progressivement ensevelie par la mer), le balayé (par les tempêtes qu’il a connues et raconte, celle de 1987 par exemple avec  dans ce cas aussi l'accès à un état second), la destruction virale (les ormes détruits par une maladie venue de Hollande)) ou que ce soit sous l’action (ou l'inaction) des hommes (le délaissé (cimetière de bateaux vers Lowestoft), le détruit (le château de FitzGerald à Boulge), le ruiné, l’abandonné à la désertification  ou à la reconquête par la végétation exubérante ou par un long travail de sape): la patiente œuvre de la mort dans la vie est montrée à longueur de pages.


Avec, hélas !, un net avantage, si on peut dire, aux hommes: il suffit de penser aux morts des expéditions coloniales qu’il évoque en racontant une partie de la vie de Conrad et de cet être exceptionnel, Roger Casement. Ou aux guerres de succession en Chine et la célèbre auto-destruction des Taiping vers 1850/60 qui coûta des millions de vie sous toutes les formes. Ou encore
dans les Balkans aux massacres des Oustachis croates qui firent même frémir les nazis, ce qui lui permet de parler de Kurt Waldheim criminel devenu tardivement notoire et (significativement) responsable de l’enregistrement de cette sonde destinée à entrer en communication avec «d’éventuels habitants extraterrestres de l’univers»….

 

 

 

Propagation


  Sebald est sidéré par les phénomènes de multiplication, d’expansion massive et, plus généralement, par les phénomènes de propagation naturelle ou humaine. Sa longue évocation de la reproduction des harengs est presque paradigmatique:la femelle pond 70000 œufs (qui «s’ils se développaient tous, représenteraient bientôt, selon un calcul de Buffon, une masse de poissons d’un volume équivalent à vingt fois celui de la terre.»), d’autres éléments marins les mangent et les hommes les capturent de façon massive et brutale, non sans avoir tenté des expériences qui revenaient à les mutiler. Plus étonnant à ce sujet, il constate qu’il est arrivé que la nature frôle l'asphyxie  «par sa propre surabondance».


 Du côté des hommes, la  croissance le retient encore plus et on ne compte pas les exemples grands ou modestes qu'il nous soumet:ainsi s’attarde-t-il sur un phénomène oublié (mais Sebald nous pousse à en trouver d'autres dans notre mémoire ou nos observations), celui de l’extension de la propriété privée et de l’élevage de faisans par milliers qui saisit la bourgeoisie anglaise soucieuse de reconnaissance vers Orford et qui ruina une région entière. Les hunting parties chassèrent surtout les populations rurales et provoquèrent l’avancée de la misère.


  Ce qui retient Sebald, ce sont aussi et surtout les emballements (mimétiques) incompréhensibles et ce qu’ils deviennent quand ils sont dépassés, délaissés. On peut lire à ce sujet tout le beau et subtil chapitre II consacré, entre autres, au manoir de Somerleyton qui, un temps, fut presque le centre du (grand) monde grâce à Morton Peto, lequel fit aussi de Lowestoft une station balnéaire réputée alors qu’elle n'est plus qu'un lieu de misère et de chômage.

 
 Sans qu’il en fasse jamais un grand discours revendicatif (il a trop à voir et fait trop peu confiance aux mots), on comprend que la multiplication correspond le plus souvent à des phases expansives en économie, en progrès scientifiques et militaires qui tournent à la catastrophe lente ou brutale-manifestations qu’il ne prend pas dans le présent mais dans dans un passé parfois assez lointain et dont il fait mesurer la marche inexorable.... Même à propos du hareng, il constate que l’indestructible nature ne paraît plus indestructible et, après d’autres, il affirme que “les machines conçues par nous ont, comme nos corps et comme notre nostalgie, un cœur qui se consume lentement. TOUTE LA CIVILISATION HUMAINE N’A JAMAIS ÉTÉ RIEN D’AUTRE QU’UN PHÉNOMÈNE D’IGNITION PLUS INTENSE D’UNE HEURE À L’AUTRE ET DONT PERSONNE NE SAIT JUSQU’OÙ IL PEUT CROÎTRE NI À PARTIR DE QUAND IL COMMENCERA À DÉCLINER.”( je souligne)


Avec le progrès, progresse la destruction. Une telle certitude est  pourtant rare:on se souvient du choix de l'exergue emprunté à Milton.

 

Avers et revers

En effet, les catastrophes n’empêchent pas Sebald d’admirer parfois le résultat d’entreprises dont il sait mieux que quiconque qu’elles coutèrent cher en terme de vies (fait exceptionnel, à ce propos, il a une proposition très générale : «nous ne pouvons nous maintenir qu’entravés dans des machines inventées par nous »): l  célèbre ainsi les étoffes fabriquées à Norwich à la fin du XVIIIème siècle. De nombreuses pages sont consacrées à la soie, au travail étourdissant, vertigineux d’inventivité, d’habileté sans qu’il néglige jamais de rappeler le prix que payèrent les tisserands d’alors (il leur adjoint «lettrés et autres scribes»), «exposés à la mélancolie et à tous les maux qui en découlent.» De la même façon, il fait remarquer que nous entrons au Mauritshuis sans savoir ce que son fondateur fit au Brésil et ce que signifiait la venue des Indiens le jour de l’inauguration…C’est en discutant avec un Hollandais qu’il prit vraiment conscience du rapport entre le sucre et le «mécénat», entre les dynasties esclavagistes et la promotion de l’art. Il reconnaît que  les arbres qu’il aime tant et qu’il voit disparaître avec regret ont souvent été plantés dans des parcs au détriment des paysans de l’endroit....
Mais il reste qu’un progrès qui paraît pour l’heure inarrêtable (heureusement, il y a encore de l’inexpliqué:l’ombre, la nuit seront un (triste) jour vaincues-au grand désespoir de Sebald qui n'a rien, faut-il le préciser? d'un obscurantiste) et qui nous semble «positif»  entraîne nécessairement une destruction et multiplie les oubliés, des rejetés, des délaissés de toute nature….ceux que nous rencontrons souvent dans le récit de ses pérégrinations. Ce qui fut vanté, célébré, ce qui attira, devint à la mode, ce qui fit enfler les affaires, ce qui entraîna des foules se révèle dépassé et donne partout des ruines et du vide qui l'attirent partout dans les campagnes comme dans les villes....

 
Écarts


 Ce qui progresse en masse laisse, comme la vague se retirant, tous les débris, les objets ou les êtres brisés. L’Histoire a bien des poubelles, des fosses communes que personne ne consulte, Sebald excepté.

Dans un autre mouvement, Sebald se penche avec intérêt aussi sur la progression (souvent sous l’effet de l’isolement (choisi ou non)) d’entreprises étranges, farfelues, folles, excentriques, désarmantes. À la poussée qui entraîne des populations entières (au détriment d’autres désormais condamnées) correspond chez quelques-uns un élan intime, sans autre norme que lui-même:un élan qu’on pourrait dire à la fois créateur et stagnant-profondément mélancolique. Exemplaire est ce Hazel (par ailleurs jardinier à Somerleyton, manoir célèbre, un temps magnifiquement fréquenté, mué en une sorte de brocante) obsédé par l’aviation alliée qui sous ses yeux partait bombarder l’Allemagne dont il apprit la carte avec précision:dès lors il devint presque un spécialiste du pays agresseur devenu victime auquel il consacra sa curiosité passionnée.


Voués en principe à l’oubli éternel apparaissent ainsi dans les promenades de Sebald ceux qu'il rend inoubliables:les marginaux, les insondables, les grains de sable négligés des statistiques. L'anneau des mémorables.

 

Un jour, dans ce qui sera un destin (les pages sur Chateaubriand (un écrivain lui aussi des ruines) sont à ce titre passionnantes), quelque chose prend. On ne sait pas pourquoi. Il faut raconter parce que tout mérite attention. Comment oublier les amis évoqués au premier chapitre, chercheurs fervents, mobilisés par la seule passion d'un savoir qui ne détruit rien; et ce Le Strange (le bien nommé) qui congédia tout son personnel de (grande) maison, vécut plus que modestement avec seulement sa brave gouvernante à laquelle il légua toute sa fortune? Comment ne pas repenser souvent à FitzGerald, cet autre mélancolique qui lisait un grand nombre de langues, rédigea un dictionnaire de lieux communs, compila en «vue de la composition d’un glossaire complet de la navigation », adorait se plonger dans les correspondances du passé (il savait par cœur celle de Mme de Sévigné), traduisit génialement Kayyâm, aima follement en toute innocence William Browne et se replia de plus en plus dans la solitude à la mort du jeune homme adoré:il se détacha de la vie, mourut tranquillement après s’être senti comme un ange en allant rendre visite à G. Crabbe, son ami pasteur. Comment ne pas se précipiter pour en savoir encore plus sur Swinburne l'exalté, sur ses visions, ses pouvoirs insensés?

 

Sebald nous émerveille et nous émeut devant l’acharnement de certains à préserver le devenu inutile:ainsi ce musée martime (son lieu favori pour reprendre des notes et contempler «la mer tempétueuse se jeter à l'assaut de la promenade.») presque toujours vide avec quelques anciens navigateurs qui passent le temps, jouent au billard. Plus troublante encore, la préservation altérée qui se mue en des actions aux finalités troubles. Ainsi les Ashbury, rejetés d'une guerre, enfermés dans leur domaine et qui vivent en marge de tout:il logea chez eux quelques jours : «Même les repas, ils les prenaient le plus souvent debout. Il n'y avait ni plan ni dessein dans les tâches qu'ils accomplissaient, si bien qu'elles paraissaient être moins l'expression d'une quotidienneté toute naturelle que celle d'une obsession étrange, voire d'une perturbation profonde devenue chronique.» Pour ne rien dire des constructions suivies de leur immédiate déconstruction:les trois filles Ashbury sont des Pénélope qui défont chaque jour toute la couture admirable dont elles sont capables.


 On reste éberlué par la passion de l’inutile, de l’inachevable dont témoigne ici et là Sebald. Allez voir Alec Garrard, cet agriculteur anglais qui depuis des décennies abandonne chaque année un peu plus ses champs comme ses machines et ses bêtes pour consacrer le plus de temps possible à sa tentative de construction en maquette sur 10 m2 du Temple de Jérusalem:activité qui se veut la plus fidèle possible mais qui est insensée dans son projet (les experts sont divisés sur bien des points), dans l’énergie qu’elle suppose et dans les destructions et reconstruction qu’elle entraîne, répétant ainsi le destin de l’édifice sacré. Et cette entreprise est significative pour Sebald:folie aux yeux de beaucoup, elle a été repérée par lord Rothschild  et une secte évangélique qui voudrait construire «en vrai» le Temple dans un désert du Nevada. Non seulement cette reconnaissance renforce la passion de Garrad mais pourrait provoquer l’institutionnalisation de ce qu’on moquait au début....


 Quelques figures de résistance apparaissent également : l’inconsciente (les pécheurs qui en bord de mer tournent le plus souvent possible le dos au monde et tous ceux qui ont mélancolisé leur expulsion (sourde ou violente)) et les très conscientes comme celle des parents de Joseph Conrad qui connurent l’exil et une vie bien écourtée;celle encore de Roger Casement qui dénonça la quasi-extermination des populations noires lors de l’aménagement et l’exploitation du Congo ou des populations indigènes en Amérique du Sud et qui, par compassion, épousa la cause Irlandaise, prit des risques insensés et fut exécuté.

 

 



  Les anneaux de Saturne est un livre rare. Une enquête qui regrette la fuite en avant vers la lumière d’un savoir omnipotent qui néglige une seule ombre, celle des vaincus, des  délaissés, des sacrifiés. Une encyclopédie des propagations (qui programment leur destruction) et des dissolutions qui n’épargnent jamais les faibles. Des promenades qui nous défendent contre l’idée de totalité. Une phénoménologie du vide, de la dissolution. Une anthropologie qui ignore les concepts, les catégories. Une poétique hypnotique qui ruine la noble poétique des ruines. Un art admirable qui vous met devant des faits, des cas négligés, oubliés, qui réveille en vous d’autres figures et vous engage vers d’autres ensevelis par le Temps et la fausse Histoire que seuls l’écrit et la réflexion mélancoliques peuvent assurer d’une mue silencieuse, durable et qui ignorera toujours le sens du vain mot victoire.



À quoi bon?


 

Malgré tout, le mélancolique retourne le sablier.

 

 

 

 

 

 

            «À peine s'il [le père de Joseph Conrad] parvient encore à se consacrer à l'instruction de son fils que tant d'infortune oppresse. Son propre travail, il l'a pratiquement abandonné. Tout au plus s'il revient encore de loin en loin sur une ligne de sa traduction des Travailleurs de la mer. Ce livre infiniment ennuyeux lui apparaît comme le miroir de sa propre vie. C'est un livre sur les destinées dépaysées, dit-il un jour à Konrad, sur les individus expulsés et perdus, sur les éliminés du sort, un livre sur ceux qui sont seuls et évités.» (page 143)

 

 

Rossini, le 3 septembre 2014

 

 

 

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