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6 septembre 2011 2 06 /09 /septembre /2011 05:05


        Il est beaucoup question de silence(s) dans le livre de Virginie Linhart paru en mars 2008. De silences, de non-dits au cœur du bruit, du désordre, des chants militants, des débats révolutionnaires, des engueulades des acteurs de mai 1968 et du début de la décennie suivante. De silence quand on lui parle de politique aujourd’hui, malgré des études politiques. Du silence qui s’est installé dans les familles après le renoncement au militantisme. Du silence paternel qui la pousse à faire parler ses pairs. Du silence qu’elle réclame pour finir comme pour abolir les effractions dont elle a été capable auparavant («A présent, je sais pourquoi mon père a choisi de se taire. Alors silence.»).
        Il est aussi beaucoup question de place : à définir, à prendre, perdue, introuvable.

        Dans un livre qui aurait pu s’intituler LES JOURS Où MON PÈRE S’EST TU.


      Son père, Robert Linhart, est connu pour deux livres restés célèbres: L’ÉTABLI (1976) et la LE SUCRE ET LA FAIM(1980) aux éditions de Minuit. On sait aussi qu’il fut un leader maoïste influent qui, par aveuglement théorique, passa tout simplement à côté de mai 1968 : après une hospitalisation d’urgence jusqu’en septembre 68 pour dépression, par fidélité à ses engagements, il s’établit un jour chez Citroën: autrement dit, il alla travailler en usine alors qu’il n’était pas du tout un ouvrier: ce qu’évoque précisément L’ÉTABLI.
        Sa fille Virginie, documentariste, née en 1966, au moment du plus grand activisme de son père, a déjà travaillé sur ceux qui comme son père se sont établis. Mais un point de la biographie de son père -qui est avant tout un point de sa vie- l’interroge depuis longtemps: en avril 1981, un peu avant que la gauche revienne au pouvoir, Robert Linhart tente de se suicider et, sauvé de justesse, passe vingt-quatre ans dans un mutisme presque complet. Silence qui suit son dernier combat : la défense de Louis Althusser pour obtenir son non-lieu dans l’affaire de la mort de la femme du philosophe marxiste. Silence dont il ne sort momentanément qu’à l’occasion d’une chute en 2006 qui lui casse bras et avant-bras, juste au moment où sa fille se soucie de son silence (le chapitre HIBERNATUS clôt le volume). Sortie qui le voit devenu bavard et retrouvant même l’écriture: en réalité, Robert Lihart entre encore dans une terrible phase maniaque.

        C’est donc de ce long silence du père que la fille veut partir pour l’enquête qui sera son livre au finale surprenant.

          Silence qui fut un temps recouvert par le silence du reste de la famille, des parents: on faisait silence chez les Linhart sur le mutisme du fils devenu fantôme. Silence bavard aussi chez les anciens proches du militant : chacun dresse à Virginie le même portrait de son père (intelligence, fascination qu’il exerçait sur tous, dureté, théorrisme, élitisme). Elle n’apprend rien de nouveau auprès d’eux. Elle décide alors de rencontrer, d'écouter les enfants de ceux qui ont été peu ou prou les "maos" : ces enfants qu’elle a connus ou simplement aperçus et vaguement côtoyés sans les avoir revus depuis longtemps. Les enfants de Benny Lévy, de Raoul Castro, d’Henri Weber, de J-A et Judith Miller etc....Les enfants qui ont eu à faire avec des parents libres et fréquemment absents.

 


       L’entreprise était paradoxale : Virginie Linhart partait du retrait de son père pour savoir comment ont vécu ses pairs, les enfants des acteurs importants de la «génération» qui «a fait mai 68» et ses sillages et quels rapports ils ont à ce passé peut-être commun. Et en particulier pour les interroger sur l’influence qu’ils ont ressentie dans l’éducation de leurs propres enfants, les petits-enfants des «maos». Virginie Linhart comptait remonter du mutisme de son père à la question de l’absence des pères et des mères chez leurs descendants. Les parents étaient en communautés de partage et souvent ils étaient dehors. Les enfants passaient après la politique. Virginie enfant, malgré d’agréables séjours dans les Cévennes, se sentait reléguée, sans place, délaissée au point que les soirs où ses parents s’absentaient elle tentait de téléphoner à des interlocuteurs de hasard. Partant du silence paternel, la fille tentait d’écouter la parole des enfants.


         Même si les jugements sur l’intelligence supérieure que chacun des acteurs de 68 décerne à tous les autres sont sujets à caution, c’est un livre honnête qui ne fait pas le procès devenu commun de 1968, qui ne cache rien des contradictions de ces petits-bourgeois révolutionnaires (on lira avec attention le double-bind chez les Sainte-Marie) qui, pour certains, ont fait une belle carrière et qui, tous, étaient capables de tout contester mais avaient l’obsession de donner une brillante scolarité à leurs enfants tandis qu’ils préparaient, sans le savoir, la destruction lente de l’école républicaine qu’ils respectaient tant. Ils avaient beau négliger les biens, les décors, l’été, ils se retrouvaient plutôt en Provence ....




       C’est un livre honnête qui reconnaît ses lacunes, ses ignorances (que de témoins interrogés qui disent "je n'en sais rien","je ne comprends pas"), son impuissance à saisir bien des choses et qui en suggèrent beaucoup tout de même, en particulier sur le vol d’enfance ou sur le lien entre la judéité des principaux acteurs et l’histoire des parents rescapés qui n’étaient que des survivants.

  

      C’est surtout un livre précieux en ce qu'il offre des points de vue totalement opposés parfois et qui a la grandeur de multiplier les questions plutôt que de fournir des réponses consolantes mais inexactes. Les interrogations les plus importantes touchent à la complexité (souvent inextricable) de la transmission qui a souvent nécessité une analyse, qui en a brisé plus d’un et globalement elles mettent en avant l’inanalysable question du legs. L’avant-dernier chapitre s’intitule HÉRITAGE:Virginie Linhart tient au nous, au commun, elle est choquée par quelques lignes de Jean Birnbaum mais ses pages laissent aussi parler ceux qui ne croient pas en cet héritage, en tout héritage et surtout son dernier chapitre laisse deviner dans le nouveau silence de son père, choisi selon elle, qu’il n’est de legs qu’emmietté, que singulier. Il faut faire son deuil d’un héritage calculable.

        Il nous reste un souhait : que, selon des styles inanticipables,  des romans, même s’il en existe déjà quelques-uns, disent aussi le bruit et les silences de ce moment historique. Le legs possible et impossible des silences dans les mots, dans les corps, les idées.

J.-M. R.

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