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9 août 2013 5 09 /08 /août /2013 11:43

  "Et ces journées "faites de riens", plantées dans des décors d'une frugalité canonique, seraient pour moi la raison suffisante et idéale de mon passage sur Terre."

 

"Nous dépensons notre temps à des riens avec l'impression de flotter sur une noix."

 

 

 

    Une banalité:tout récit de voyage propose un art de voyager et de vivre. C'est le cas de Vincent Hein avec son ARBRE À SINGES qui doit beaucoup aux pays (à leur mode d'être, leur esthétique) où il se promène seul ou en compagnie de Ma Xioameng et du petit Edgar (Corée, Chine, Hong Kong, Kyoto).

 

   Agrémenté de belles citations (autant d'humbles hommages), un carnet de notes.

   Quelques paragraphes par jour, très travaillés.

  Une constante attention aux surprises du soleil, de la lune, du ciel.  

  Des portraits vifs (M. Zhou; Kherlen; l'hôtesse à Tai O), des souvenirs (avec son ami Sylvain; sa visionneuse View-Master; l'origine de son attirance pour l'ailleurs), des rencontres, des découvertes, des déceptions (le palais de la famille Qiao si loin des images du film de Zhang Yimou):des instantanés sans impressionnisme factice ni muflerie de savant auto-proclamé (il se méfie de l’arrogance (française?)). Un constant émerveillement qui se passe de sublime. Un regard sur le commun qui n'a jamais rien de commun.


    Des croquis scrupuleux qui sont d’humbles angles taillés aussi dans la réalité des manières d’accueillir (merveilleux Mongols en leurs immenses yourtes), de manger (sur la presqu'île de Shamian par exemple), de parler (il adore le cantonais), d’échanger (ou pas comme le taxi de Canton): nulle vue surplombante, nulle esbroufe dans son emploi du chinois, aucune prétention socio-ethnographique mais un réel sens de la foule, une grande sensibilité aux mélanges (sa langue se plaît aux heurts des niveaux (le recherché cotoie le cru
)), à l’hétéroclite (l’énumération est sa figure préférée, elle culmine dans une page sur Kyoto), à l’incongru, au cocasse (le temple shinto coincé entre la boutique d'un opticien tendance et celle d'un poseur d'ongles fantaisie), au désordonné plein d'équilibre secret.

 

    Tout est sensation (il nous fait désirer le vent Karaburan), tous les sens sont sollicités dans des lieux qu'on traverserait en aveugle ou en indifférent. Ainsi le bord de l'eau à Tai O.

 

   Aucune idéalisation: quand il y a mauvais goût selon lui, il le dit et il est sévère avec la moderne Pékin comme avec une certaine élite française à Hong Kong. Canton ne lui convient guère. Il ne goûte pas ce qu'on donnait un soir au théâtre Tianqiao. Tel chauffeur de taxi a "quelque chose de violent dans les yeux." Le choix du bus pour aller à Kyoto fut une erreur.

    Il laisse venir les surprises, accueille les pauses, les temps (jamais) morts, il a une passion pour l’estompe et l’évanescent. Ou pour ce qui est dessiné, écrit sur les murs, abandonné aux regards de hasard. Les derniers mots du livre, un proverbe noté au pochoir sur un mur: even monkey fall from trees.

 

   Son temps n'a rien à voir avec les gouttes de secondes qui tombent derrière le réceptionniste de Canton.

 

   Il évite d'écrire sur l'attendu, le déjà-écrit des centaines de fois. Kyoto suggérée, les yeux seulement effleurant.

 

  On peut regretter un recours trop systématique à la personnification et on est étonné par le nombre invraisemblablement élevé de comparaisons. Tout est l'occasion d'un "comme..." et on tombe même sur Gabin ou Tinguely. Mais cette pratique parfois encombrante est plus qu'une pédagogie. Elle rend bien l'unité de sa vision:il cherche à la fois le singulier de chaque apparition (chez Hein, l'adjectif est obsédant, il est le trait du calligraphe) et son appartenance à un ensemble où tout converge, tout concerte.

 

  Un carnet qui doit se lire lentement. Yeux souvent fermés et ouverts sur l'intérieur.

  

 

  Il nous dit le bonheur d'être .

 

 

Rossini, le 11 août 2013

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Published by calmeblog - dans voyage
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