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10 juillet 2011 7 10 /07 /juillet /2011 08:42

  Après le succès de scandale de son grand roman COUPLES que nous relirons bientôt, John Updike crée (tout d’abord pour le New Yorker) un personnage, Henry Bech, écrivain célèbre pour deux œuvres VOYAGE SANS BAGAGES (qui sera traduit plus tard par Michèle Hechter par Voyager léger et qui était un livre "vaguement Beat", assez kérouacien...) et FRÈRE COCHON (autrement traduit FRÈRE POURCEAU) mais victime d’une critique féroce pour son ambitieux LES ÉLUS. Il lui consacrera encore deux opus, BECH EST DE RETOUR  et BECH AUX ABOIS.


    Bech est alors un écrivain américain juif qui approche de la cinquantaine, vivant de façon très casanière et douillette dans son vaste appartement délabré de la 99è Rue et de Riverside, à Manhattan. Il y est connu de tous («le voilà ce vieux Bech, disent-ils, encore vivant et déjà légendaire»). Comme il a besoin d’argent et dispose de beaucoup de temps (une de ses maîtresses lui dit qu’il ne touche la barre d’espacement [de sa machine à écrire ]qu’une fois par jour), il accepte des invitations à l’étranger ou dans des universités. Bech est l’écrivain d’une génération qui a lu Valéry, Joyce, Eliot, Rilke et a voulu supplanter celle des années 20. Chacun des chapitres est consacré à un voyage et ressemble en réalité à une nouvelle (avec chute souvent): l’un d’entre eux, «le voyage improvisé» évoquant ce qu’on appelait déjà un trip.

 

       Que fait un écrivain qui ne fait plus rien de bon? Quelles images offre-t-il à l'étranger ou dans les universités américaines? Quelles représentations de l'écrivain se font les différents publics qui le sollicitent, l'interrogent? Comment Bech déjoue-t-il le piège des attentes, aussi bien les siennes que celles de ses lecteurs?



    Les trois premiers récits racontent les visites dans les pays communistes d’alors (URSS, Roumanie, Bulgarie). Malgré quelques passages désopilants (ses esquisses de liaison ne sont jamais simples, ses maladresses, elles, sont irrésistibles (affirmer en URSS que Nabokov est le plus grand écrivain américain...)), ce ne sont pas les meilleurs. Bech devient passionnant dans ses dernières aventures. À l’occasion d’un voyage en Virginie pour rencontrer des élèves d’université, d’un autre à Londres UPDIKE évoque avec subtilité et ironie les crises de création et leurs effets sur sa pensée, son comportement, sa conversation, ses rêves (il dialogue même à cette occasion avec Paul Valéry), ses cauchemars. En Virginie il est pris de panique: face aux étudiantes de la «fertile Virginie», il se voit rongé par la mort. Comme souvent dans les œuvres d’Updike la dimension cosmique (le mot panique est judicieux) est présente et le pousse ici à faire regretter par son héros (comme un Cioran à la même époque) que le vide originel n’ait pas pu demeurer intact (120). Avec dureté, Updike prête à Bech des éléments d’une évidente dimension auto-critique et il s’ingénie à réécrire sur son personnage tout ce qu’on a écrit sur lui. C’est particulièrement frappant dans la nouvelle BECH PARMI LES LIONS où, au-delà de  l’anecdote d’une double  tromperie, éclate chez Updike un art de la réécriture qui est souverain et qu’il prolongera ailleurs (déjà son roman LE CENTAURE avait prouvé son brio dans ce domaine). Ici ce sont les avis des critiques dont il fait un montage dans une série de pastiches qui mènent même à  des extraits de journaux intimes de Bech, (Updike inventant encore une autre voix de Bech avec des notations tantôt sèches, tantôt plus développées, façon de montrer une auto-réécriture digne d’un écrivain français virtuose du XVIIIème siècle), et à une bibliographie fictive dont chaque titre fait sourire non sans suggérer une amertume mélancolique. L’avant-propos, d’une grande finesse intertextuelle, était déjà un signe précieux. Quelques  écrivains français l'ont imité sans le dire. Sans jamais approcher sa virtuosité.

    Surtout lisez et relisez  le dernier épisode : BECH ENTRE AU PARADIS. Une réussite parfaite où triomphe la  modestie sarcastique de Updike et un certain pathétique.

    Nous retrouverons Bech dans d’autres aventures. Retenons pour l’instant la fonction de ce détour par la fiction d’un double partiel, caricature exacerbée, moments projectifs et introjectifs, fragments d’un miroir brisé et dont le puzzle irréalisable dit bien des vérités. Rarement écrivain a usé d’autant de strates torturants et jubilatoires pour se perdre et se fuir-en vain. 

    Retenons enfin que, sciemment ou pas, Updike montrait que sa  postérité (sujet de son dernier texte)  était d’ores et déjà menacée: dans BECH PRIS DE PANIQUE le politiquement  correct lui demande déjà des comptes...

 

 

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DANS LE DERNIER TEXTE (UNE SEULE ET GRANDE INTERVIEW) DE LA VIE LITTÉRAIRE (GALLIMARD (1979), TRADUCTION JEAN MALIGNON), UPDIKE RACONTE COMMENT S'EST CONSTITUÉ CE VOLUME ET RÉFLÉCHIT AU  RÔLE ET AUX FONCTIONS DE BECH DANS SA CRÉATION.

 

J.-M. R.

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Published by calmeblog - dans roman américain
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