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8 novembre 2011 2 08 /11 /novembre /2011 06:06


 


    Quand il rédige LE JOURNAL D’UN HOMME DE TROP, Tourgueniev (1818-1883) est déjà le grand voyageur et le francophile qui sera l’ami des plus grands romanciers français (Sand, Flaubert, Zola, Goncourt). Dans les années précédentes, il a entrepris MÉMOIRES D’UN CHASSEUR, rédigé quelques nouvelles et comédies. Il est déjà célèbre en Russie et dérange quand il fait un éloge retentissant de Gogol. Ce JOURNAL a été publié en 1850 dans LES ANNALES DE LA PATRIE mais imprimé en volume seulement en 1860, après censure. La version française date de 1861, en revue, et de 1863, en livre.

     À quelques jours de sa mort inéluctable, Monsieur Tchoulkatourine (ce nom va importer parce qu'en russe il peut prêter à sourire (1)), décide de rédiger au jour le jour (c’est la dimension de journal intime) le récit de sa vie. Il écrira du 20 mars 18... au  premier avril de la même année...

    Mais après quelques pages où il évoque son enfance entre un père adoré mais joueur et une mère épuisante à force de vertu, le diariste prend conscience que le récit de sa vie ne saurait intéresser quiconque et que finalement ce qui lui saute aux yeux et surtout à l'âme, sous l’assaut des souvenirs, c’est une série de mots synonymes, une expression qui donne le titre de cette nouvelle: "superflu", "surnuméraire", "homme de trop"...

 

 

        Un homme de trop

     Ce titre, ces mots ont un bel avenir dans l’histoire de la littérature et de la philosophie : voilà un petit texte qui annoncerait l’existentialisme (au sens large), ses ancêtres, reconnus ou pas, ses avatars, estampillés ou pas?  À première lecture, on se dit qu'on risque l'anachronisme, que le narrateur a raison de refuser la philosophie, la métaphysique et que ce qui lui est arrivé n’est après tout qu’une lamentable histoire d’amour dont il ne sut se remettre.

        Un journal
     

 

        trouvé après sa mort avec l’ajout d’un dessin et des mots qui ne sont pas de Tchoukaltourine. Tourgueniev ne cache pas l’ambiguïté (et l’artifice) de ce recours à l’écriture quotidienne dont le rédacteur évoque peu, sinon au moment de sa fin, les conditions (il n’évoque que les interruptions dues à Térence, la vieille femme qui l’assiste en tout) ou le décor (le dernier soir on apprend qu'il écrit alors dans son lit et va jeter la plume après l'énoncé d'un poème de Pouchkine). De façon classique, attendue, le rédacteur se veut critique à l’égard de ses capacités littéraires (il reprend des formules des mauvais poètes ou écrivains; il s’accuse de platitude, d’incapacité à rendre l’essentiel d’un moment - tel coucher de soleil en compagnie de Lise - alors que la page est évidemment magnifique)). Pour qui écrit-il, à qui un être en trop peut-il bien écrire? Tantôt il dit n’écrire pour personne, tantôt il se reconnaît un lecteur futur dont il demande l’indulgence. En même temps, il soutient la vérité de ses lignes puisqu’il se présente comme un amateur pouvant «se dispenser d’avoir recours aux manèges ordinaires de messieurs les romanciers». On voit combien le modèle lttéraire le hante : en plusieurs endroits, il a peur de sa sensiblerie, de son excès de sentimentalité. Il veut déchirer certaines de ses pages, il n’en fait rien...Il n'est pas exclu que Tourgueniev ne fasse pas le portrait d'une certaine génération romantique.

 

 

       Une histoire d’amour

  Parti pour raconter sa vie, Tchoukaltourine comprend vite que le temps presse et que le récit de son existence vide n’a pas vraiment d’intérêt. À quoi bon écrire un journal de trop narrant une vie de trop? Un épisode va lui servir de preuve à sa théorie de l'homme en trop, "de la cinquième roue du carosse". Ou du cheval de trop attelé et qui souffre inutilement.

    Dans l’ennuyeuse ville de O (il est justement en train de mourir dans le village d'O (O à valeur circulaire symbolique, O qui résume sa vie)), il s’est un jour énamouré d’une jeune fille de 
17 ans Elisabeth (Lise) Ojoguine dont il fréquente assidument les parents au point de croire faire partie de la famille. Pendant trois semaines il va supposer que son amour pour Lise est partagé ou le sera vite. Survient un beau prince pétersbourgeois (dont il fait un portrait honnête  de double idéal mais, par là même, honni): ce qui, en Lise,  semblait s’être ouvert pour lui sera en réalité (par un décalage de hasard) destiné au noble de passage. Notre pâle héros cherchera à se faire remarquer par tous les moyens, se verra contraint au duel qu’il «gagnera» mais qui se transformera en une humiliation supplémentaire (le Prince est seulement blessé et pressé de lui pardonner) et, quand le noble abandonne Lise sans lui avoir rien promis, Tchoukaltourine se voit haï de la jeune femme et remplacé, si on peut dire, dans son cœur, par le brave et insignifiant Besmionkof.

    Un regard en trop?

    Notre malheureux héros a beau s’accabler de reproches, il présente pourtant de belles qualités : s’il ne sait pas agir, il voit clair. Sur lui, sur la société.

    Son observation des êtres est parfois truculente mais toujours très fine : on s’attache à Térence (celle qui ajoutera un dessin etdes mots de trop au manuscrit de son maître....!), au témoin de duel Koloberdaef, on apprécie le regard satirique porté sur la famille de Lise (sa mère"vieille volaille"), sur la petite société de O, ses rumeurs, ses changements d'opinion, ses rites, sa fête - narrée de façon très sarcastique. Dans l’évocation du bal, le portrait de la pauvre fille laide dont il se sert cyniquement est mémorable...Plus profondément, la naissance du désir dans le corps de Lise est admirablement rendue.


    L’analyse rétrospective de son comportement est, elle aussi, d’une grande pénétration : constamment ironique, il se dénigre, se montre sous ses angles les plus méprisables ou ridicules. Sa comédie face au Prince, franchement burlesque, est en même temps une belle analyse de la jalousie. Il a même le sens de l’ironie tragique : le Prince accepte le duel pour un mot de... trop (les Princes N... ne sauraient être des parvenus....).

    Un regard consolateur?

  La nature tient une place considérable dans l’œuvre de Tourgueniev et dans le journal de son anti-héros. Le rédacteur tient un grand compte de la température qui règne chaque jour : nous allons (réellement et symboliquement) vers le printemps et, en alternance, nous avons des notations sur le gel et le dégel qui ont un effet sur son humeur et sa santé. Le jardin de son enfance, de sa «patrie», lieu de fraternité avec un chien, lieu d’un vol jubilatoire, lieu des premiers signes de sensualité est magnifiquement évoqué mais lui qui aime tant les oiseaux, se révèle d’une espèce qui n’était pas attendue : la nature ne comptait pas sur son apparition. Ce n’est pas un hasard si le duel a lieu à l'endroit même où l'émotion de notre héros fut naguère à son comble en compagnie de Lise et si c'est dans un jardin qu'il apprend (de façon tragiquement vaudevillesque) que Lise l'exècre ni si les derniers mots écrits soient une citation de Pouchkine évoquant «la nature indifférente». Ce rendez-vous est lui aussi manqué. Le beau soleil le ravit mais aussi l’étouffe et accélère sa fin.

 

 

    Un homme de trop

    Fait probablement d’époque, ce repli solitaire du héros est surtout présenté comme un fait biographique. Ce n’est pas par hasard que notre rédacteur évoque pour commencer ses parents. Le père a tous les défauts, il est surtout joueur et engage des dettes qui nuiront à l’existence de son fils. Mais il est aimant, humain, émouvant. La mère a toutes les qualités mais elle est sèche, rétive, insensible, répressive. Sous son influence clairement montrée, il a verrouillé son âme, il s’est contraint, par orgueil et amour-propre et peu à peu a choisi l’auto-dénigrement: il ne cesse de répéter quel plaisir il prend à gratter ses plaies ( "(...) ce n'est qu'alors que j'ai su définitivement combien on peut puiser des jouissances dans la contemplation de sa propre infortune"). Pour échapper au goût de la dépense du père, il va se contraindre, se surveiller, se dévaloriser, se mépriser au point de devenir presque muet en compagnie. Il s'est "dompté par sa propre volonté" et c’est dans l’écriture, quand tout est perdu qu’il libère une force, un trop-plein qu’il veut croire vain mais qui rend son destin encore plus tragique car nous comprenons qu’il a trop retourné contre lui son regard (en particulier ce regard méchant qui  aurait initié son talent).

    C'est entendu. Il est un homme de trop et son regard ne porte que sur lui et ne se veut pas exemplaire de l’humanité : son expérience est unique alors que d’autres écrivains ou philosophes  viendront et montreront que c’est là une expérience commune. On nous dit que hormis le regard sur les parents, il n’y a rien d’autobiographique, rien qui ressemble à la vie de ce bon et beau géant russe qu’était Tourgueniev. Admettons. Mais ce regard de trop, cet être de trop ne révèlent-ils pas un verrou privé, crypté en Tourgueniev et, après tout, ne peuvent-ils pas être aussi et surtout la confidence de tout artiste?
 

  Rossini

 

(1) notre édition donne pour ce nom choisi par Tourgueniev une allusion au bas et au crépi...

 


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Published by calmeblog - dans nouvelles
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