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4 mars 2013 1 04 /03 /mars /2013 06:22

 

 

"Il s'en foutait, tout simplement."

 

" Il a toujours aimé le vide. "


 

   Les générations passant, il ne restera bientôt plus grand-chose de Dean Martin si l’on excepte Rio Bravo et quelques chansons. Il fut pourtant célèbre, aimé, adulé et Nick Toshes écrivain, biographe, spécialiste de certains mouvements musicaux, connu pour son style et son goût pour les vies tordues choisit dans les années 90 d'en faire le "héros" du récit d'une vie commencée en 1917 et achevée en 1995. 

 

  Un biographe qui découvre le secret du personnage : son secret étant qu'il n'en a pas. Mais toute sa biographie tendant à trouver le sens plein de ce secret vide.

 

  Sans qu’on sache très bien ce que signifie biographie à l’estonienne ou à la prussienne ou encore à l’albanaise, il est admis que tout le monde comprend ce que veut dire biographie à l’américaine: c’est du lourd, du compact, du concret, des chiffres, des listes, des dates, des entretiens contradictoires, des notes de bar, d’hôtel et de blanchisserie, de dettes. Sur ce plan, Tosches est fidèle à cette image (les sources données à la fin du volume sont impressionnantes). Rien ne lui échappe : on a droit à tous les faits, méfaits, échos, ragots restitués en nombre avec une précision étonnante. De page en page, les noms de boîtes, d’hôtels, d’émissions, de maîtresses défilent à grande vitesse tandis que peu à peu les zéros s’accumulent devant le symbole absolu, $. Ainsi il vous sera loisible de savoir où fut installé le premier climatiseur de la ville natale de Dino (Steubenville), d’ou vient le mot crooner, quelle était la puissance en watts d’un émetteur de NBC dans les années 20; vous apprendrez le nom du night-club le plus célèbre des E-U dans les années 40 et vous en connaîtrez même l’historique comme celui de Las Vegas d'ailleurs; le nombre de versions de VOLARE au printemps 58 ne vous sera pas dissimulé pas plus que la date du premier téléthon présidé par Martin et Lewis ou encore le nom de la vraie Bettu Boop !!! etc.. Vous l’avez compris: vous n’ignorerez rien de ce qui concerne Dean Martin : Tosches a le sens des masses et du détail, dès l’évocation de l’enfance à Steubenville (la famille, les ritals venus des Abruzzes, Dino le prématuré, le calvaire des études). Aucun nom des rues, des écoles, des tripots, des arrières-boutiques (avec loterie, poker etc.), des gymnases pour la boxe ne vous sera épargné.
 Toutes les premières fois de Dino sont dûment rapportées et datées: ses premiers salaires, son premier passage en radio nationale, sa première liaison durable (Betty); la date de sortie de son premier disque, ses débuts côte ouest, ses premiers pas au cinéma, son premier contrat, son premier écho national dans VARIETY, sa première rencontre avec Jerry Lewis, ses premières amitiés avec de bons et solides mafieux, sa première première place au Billboard, son premier club personnel, son premier film sans chanson, sa première rencontre avec Kennedy; la première fois que Sinatra le rejoignit sur scène. Sans négliger toutes ses dernières fois:dernier film avec Lewis, dernier disque, dernier concert au RIVIERA, dernière maîtresse....

 C'est une mine indéniable qui pourrait assez vite lasser si le livre n'avait pas d'autres qualités.

 

Sa plus grande:le biographe ne se cache pas derrière des montagnes de faits et d’anecdotes, il veut dire quelque chose sur l’époque et la société que traversa Martin et qui n’est plus la nôtre tout en l'ayant préparée.
Le sous-titre définit bien l’angle de vue de même que l'épigraphe de Salluste: Dean, enfant d’émigrés italiens promis à l’anonymat dans une ville de l'acier comme Steubenville a connu la belle vie  ou ce qui se nomme ainsi (argent, luxe, renommée, liberté, conquêtes) dans la sale (dirty) industrie du rêve préfabriqué qui prit un tournant décisif dans les années 40/50 avec l’extension de l’empire d’Hollywood, la toute-puissance de la radio, l’émergence de la télévision et des shows de vedettes, l’explosion d’une ville comme Las Vegas, l’arrivée du vinyle.
 Tosches a un rapport ambivalent à cette industrie qui ne se prend pas pour un art : elle produit du vide, du kitsch, du laid, du n’importe quoi et profondément de la manipulation à haute échelle des désirs et des rêves (il aime comparer les chiffres de fréquentation et de bénéfices des films lamentables de Dean avec ceux des œuvres plus estimables (1)) et, en même temps, en épousant souvent les supposées “pensées” de Dean, il donne parfois le sentiment d’être attaché à cette “culture” populaire qui ne se prend pas au sérieux. En réalité il a l’ambition de traiter de la culture en régime démocratique.

    Tosches a un style et un point de vue. La plupart des passages sont en noir et blanc (il faut dire que chaque page est l’amorce d’un polar (2)), d’autres sont en scope mais avec des couleurs qui chantent volontairement faux. Dans les deux cas, il affirme un ton, une voix qui renvoient aussi à une certaine littérature de l'époque. Il ne se tient pas en retrait comme un biographe qui ferait dans la (fausse) neutralité. Il affirme, il cogne avec des formules parfois lourdes, répétitives (le leitmotiv "et puis merde"), le plus souvent réussies, en particulier dans la (relative) déchéance de Dino. Il a des goûts et des préjugés:il déteste Kérouac, il se moque d’Hemingway ou de Miller, il a une vision de Sinatra qui ne correspond pas à celle qu’on peut avoir en Europe, il hait le clan Kennedy (Bobby en particulier), méprise J.Carter, il rejette le fatras idéologique des années 60 où il voit (curieusement) un retour masqué de la censure; il a parfois, malgré une grande lucidité sur ses formes de pouvoir, une certaine indulgence pour quelques mafieux amis de Martin et, de toute évidence, il a choisi le crooner Dean Martin comme astre vide pouvant accueillir ses propres projections sur ce monde salement beau.
  De fait, Tosches ne laisse aucune illusion sur cette industrie qui tuent les rêves en les fabriquant à la chaîne et qui blanchit l’argent pour formater notre imaginaire.
  Il donne une image terrible du monde du spectacle rendu presque de l’intérieur : les contrats, les ruptures de contrats, les contrats parallèles, les procès interminables et coûteux, les hasards d’un engagement dans un film ou une maison de disques, la “revente” d’une actrice de manager à manager, les chantages opérés pour faire un film, les montages obscurs et douteux, les escroqueries en tout genre, l’omniprésence de la mafia, la recherche effrénée du pouvoir, du fric, du sexe, (la pression sur les actrices semble une des lois du milieu), l'alcoolisme et les médicaments-drogues…On en vient parfois à se demander comment tout cela tient et fonctionne aussi bien et l’idée d’art cinématographique en prend un coup: telle star aimée et reconnue avait-t-elle vraiment du talent? Et si on lui en prêtait, était-ce à tort? Le seul art dans ce milieu n’est-il pas de faire croire au talent d’acteurs et d’actrices qui n’en ont guère? La notion facile et usée de don suffit-elle à expliquer certains succès? Sur Dean par exemple les avis sont divergents:des témoins le disent très (secrètement) travailleurs, d’autres affirment qu’il ne répète guère (il affirmait ne se préoccuper que de la craie dessinant les mouvements d'une scène...). Dans la chanson, à partir d’une certaine époque, il se laisse aller et ne finit plus aucune chanson sur scène…Négligence, mépris, incitation à la lucidité?

 

 

Ce livre est donc un tour de force : il parvient à nous intéresser à un gars certes gentil (pas vraiment avec ses épouses), décontracté (cool, le mot semble inventé pour lui), nonchalant, charitable (on ne peut compter ses concerts philanthropiques), difficile à cerner comme le prouvent les nombreux entretiens avec ses proches et ceux qui le côtoyèrent partout (du lit au billard ou sur la scène et les coulisses) mais presque illettré, ne réagissant qu’à l’intuition et aux préjugés, n’aimant que le jeu, le golf et l’alcool, détestant toute réflexion, se méfiant comme de la peste des intellectuels (Brando semble un repoussoir), un homme fondamentalement seul entourés pourtant de soi-disant amis et ayant toutes les femmes à ses pieds... bref un être vide qui fascine par son vide même.
  Dino retient Tosches : il est le pseudo-héros d'une époque qui trafique la notion même de héros : fils d'Italien porté par une sagesse secrète, celle du lontano, “comme disaient les mafiosi: à distance, sagement et prudemment à l’écart”, il est un vainqueur conscient de la vanité de tout et du caractère indu et éphémère de son triomphe. Tosches a cette formule, une de celles qui font le prix de la biographie : “La lueur dans son œil était désarmante, à la fois si captivante et effrayante, telle la lumière d’une lanterne qui luit en pleine mer, la nuit:le minuscule et faible scintillement si gai, si engageant, trompeur pendant un instant, illuminait ensuite une immensité obscure et froide, invisible, en dessous, au-delà. Le secret enfoui dans ses profondeurs semblait être le plus horrible de tous: à savoir qu’il n’y avait aucun secret, aucun mystère autre que ce qui réside dans le néant lui-même, non pas comme une énigme à résoudre ou une révélation à découvrir, mais comme une immanence inhabitée, dans le vide lui-même.


  Tel est le “héros” du livre. Une certitude l’habite (tout est vain et tout ce que je fais (même bien, avec application, avec professionnalisme) est de la merde), une volonté le pousse: faire selon son désir sans jamais se prendre au jeu de l’illusion dont il peut être, momentanément, un maître.

  On comprend alors que Dean est à la fois le symbole d’une société “culturelle” de masse (Tosches parle tout de même du magazine TIME comme ”déjà et toujours à la pointe de la médiocrité lumpen-américaine”) qui a gagné (la critique de Tosches est aussi virulente que désabusée) et, en partie,  le porte-voix de Tosches qui meuble ce vide dinomartinien. Il apprécie ce personnage qui ne s'est jamais trompé sur ses vrais-faux "amis", son rôle, son talent, ses limites. Mais une question se pose alors: à quelles conditions Dean Martin a-t-il pu connaître "la belle vie", du moins celle que vante la manipulation de masse? Grâce à des compromissions souriantes (en oubliant le masque des victimes) et de conformisme blagueur qui se donne comme anti-conformiste léger et vulgaire par provocation fatiguée.

 

 

     Voilà un livre qui peut encore plaire aux nostalgiques de cette époque et aux fans de Dino, s’il en reste. Il est bien plus qu’une biographie (3) : il livre des éléments intéressants sur l'organisation capitaliste de la culture de masse. S'il n'est pas question de lui reprocher ces critères très subjectifs (anarchisants, pour le dire vite), il reste que cette accumulation de chiffres, de noms, de dates, de détails ne va pas assez loin dans l’étude critique: pendant que l'industrie culturelle produisait LE TROUILLARD DU FAR-WEST n'y avait-il pas, dans le cinéma comme dans d'autres arts, des ferments d'analyse tout aussi éclairants ou cède-t-on à un intellectualisme que déteste visiblement autant l'auteur que son "héros"?


 

À  A.R.

 

 

Rossini, le 7 mars 2013

 

 

 

NOTES

 

(1)L'immortel" INCONNU DE LAS VEGAS se classa neuvième sur une liste des plus gros succès commerciaux de l'année, derrière des films formidables comme PSYCHOSE, SPARTACUS, EXODUS, LA DOLCE VITA, LA VÉNUS AU VISON et LA GARÇONNIÈRE."

 

(2) Il a lui-même écrit des polars et il donne, en passant, sa version de la mort de Marylin.

 

(3) Biographie qui en tant que telle aurait mérité une rigueur synthétique : pourquoi interroger autant de personnes disant toutes la même chose, au mot près ?

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Published by calmeblog - dans biographie
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