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4 septembre 2011 7 04 /09 /septembre /2011 06:52



       Il faut en convenir : ce roman paru en 2004 aux Etats-Unis n’est pas un grand roman et il ne figurera jamais parmi les mémorables romans dits d’apprentissage (son héroïne étudiant pourtant LES ILLUSIONS PERDUES). Mais si on aime Wolfe on retrouvera ses qualités dans ce conte surdimensionné et on fera en sorte d’oublier ses limites.

    Une adolescente qui obtient des résultats scolaires remarquables, Charlotte Simmons, est venue de Sparta (petite ville de la Caroline du Nord, située au bout de la Route 21 et isolée de tout ou presque par des montagnes bleues redoutables) pour rejoindre la très réputée et très sélective université privée Dupont dont elle se faisait une haute idée. Rapidement, et malgré quelques professeurs de qualité, elle découvre que la vie de l’université est dominée par le basket, le sexe, l’alcool, la drogue et assez peu par la culture. Un coach inculte y importe plus qu’un prix Nobel qui y enseigne... On se rend à la bibliothèque pour repérer filles et garçons prêts pour une nuit sans lecture. Une affaire sexo-politique enrubannant le tout.

  

       Dans ce roman, Wolfe, égal à lui-même, abuse de certaines facilités. Comme toujours dans son œuvre les antithèses sont aussi attendues qu’abondantes:la péquenode chez les huppés; l’intellectuelle chez les basketeurs, la vierge chez les balèzes du sexe..... Les renversements, les péripéties ne surprennent jamais : ainsi, Laurie, la copine, devient ce que Charlotte aurait voulu devenir si elle n’avait pas trahi ses idéaux. Les étapes de ce conte initiatique fondés sur d’épais types et archétypes sont à la fois largement prévisibles (Charlotte trahit Adam, trop intellectuel, ne se soucie plus de son professeur au très grand renom, se raccroche à JoJo) et longuement et lourdement traitées: comme pour un film culte revu des dizaines de fois, on a envie de lui souffler la suite. Massives, les hyperboles font immanquablement penser au sculpteur qu’évoque Wolfe, Aimé-Jules Dalou qui a donné au Saint-Christophe de Dupont des pectoraux, des deltoïdes impressionnants. Ne cherchez pas une métaphore subtile digne d’Updike ou une image bien tordue, genre Franzen comme dirait un élève de Dupont. Il n’y en a pas. Les discours du Cénacle des amis d’Adam manquent de hauteur et ne sont que prétentieux. Les analyses psychologiques, malgré quelques éclairs n'ont pas une profondeur révolutionnaire et il abuse des notions à majuscules et des synonymes. Wolfe pratique essentiellement la répétition (des chapitres entiers tournent autour d’un seul mot ou d’une seule expression répétée à satiété (ÇA VA?)): dans sa recherche de rythmes obsédants, il lui arrive de ne pas avoir la subtilité d’un Max Roach ou d’un Roy Haynes: songeons au  matraquage du titre.

 

 

 

 

 

    Il reste que cette énorme pièce montée retient tout de même le lecteur qui ne peut abandonner Charlotte à son sort pourtant bien anticipable.

    Tout d’abord, comme nombre de romanciers américains, Wolfe  sait marquer les clivages sociaux (même dans le comté d’Alleghany), et les effets du politiquement correct (la diversité traduite en dispersité par ceux qui lui sont hostiles). Dans son observation des groupes, il a le sens des masses, des barrières, des détails qui imposent les différences.

     On note aussi la forte inscription de la recherche scientifique et la fascination pour la science du cerveau ou celle des comportements, ces rivales-complices du romancier : le conte s’achève tout de même sur la reprise d’une hypothèse philosophique (celle de Ryle, le «fantôme dans la machine»)....        


      On apprécie surtout sa dimension orale : Wolfe n’écrit pas, il fait parler, crier, injurier, interpeler, hurler, vocifèrer, il restitue la parole intérieure des personnages, le moment exact où le mot est un coup, un accès, une pulsion (le match de JoJo), un passage à l’acte: son livre est un forum où rien de pacifique ne dure longtemps et où tout tourne comme dans le tambour d'une machine à salir le linge propre en vitesse. La phrase faite d’injures, de mots grossiers (fuck est top one), de grognements fait penser à certaines bulles de BD qui exploseraient sous nos yeux à chaque ligne. Sa restitution du langage jeune est carnavalesque : il est capable d’épouser la difficulté de ces futurs adultes à parler et de rendre la petite lumière que cachent leurs bredouillis (parler est un geste, le mot vient d'un corps) : la cooooooolitude mérite une mention spéciale. Et que dire de cette analyse incontestable :

«Charlotte, elle, a découvert les infinies variations que ces jeunes demi-dieux pouvaient exécuter sur le mot « merde », depuis la description physique de la fonction défécatoire (« j'ai coulé une de ces merdes!») jusqu'à l'emploi le plus figuratif (« elle a complètement merdé ses exam' »), en passant par l'expression de l'anxiété ("dans une merde noire »), du mépris (« une sous-merde », «une merde sans nom »), de la méfiance (« un bâton merdeux »), de l'espoir (« on va se démerder pour »), du dépit (« merde alors!»), de la critique (« zique de merde», de l’arrogance (« je l’emmerde! »), et de l’indignation ou de la surprise(« Putain merde!»)»...? Une fucking classification, non?

     Enfin écrivain passionné par les scènes à faire, Wolfe a un sens profond du comique de situation : à côté de bien d'autres, la rencontre avec le coach de basket au moment où Jo-Jo se met à se passionner pour Socrate (mort du cyanure selon lui...-heureusement wikipédia restituera la ciguë), le retour en famille d'un ancien élève de Dupont  sont à mourir de rire...



    On l’a compris:l’initiation est ici surtout celle du lecteur français qui n’a pas eu la chance de fréquenter ces campus : peut-il espérer que le "discours matriciel" d’Adam et son Cénacle soit autre chose qu’une initiation au cynisme et, plus grave encore, a-t-il encore le droit de wwwaaahhoouuer à un dunk de Kobe ou de Lebron?

 

J.-M. R.

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Published by calmeblog - dans roman américain
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