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28 septembre 2014 7 28 /09 /septembre /2014 07:12

 

 

 

      «C’est du code, rien d’autre (it’s code

                                    •••


  «(…)-on se voit soudain refusé le confort du zéro absolu.(-suddenly denied the comfort of absolute zero»

 

                                    •••


    «(…) et tout message est corrompu, fragmenté, perdu (and any message is corrupted,fragmented, lost).»
                                    •••

 

 

   «Un amas d'ordures, avec une structure (A dump with structure

 

                                    •••

 

 

  «Est-ce que quelqu'un a droit à un bonus de vie? Quelqu'un a-t-il seulement droit à celle-ci? (...) Supposons que tout ne soit qu'affaire de perte, et non pas de gain. Qu'a-t-elle perdu? Maxine? Hello? Pour formuler la question autrement, qu'essaye-t-elle de perdre? (Does anybody get extra lives? (...) Does anybody even get this one? (...)Suppose it's all about losing, not finding. What has she lost? Maxine? Hello?Tu put it in another way what's she trying to lose

 

                                     •••

 

"«What's known as bleeding-edge technology" sez Lucas (...)»

 

                                    

                                     ▲▼

 

 

                Il y a plusieurs Pynchon en Pynchon. Dans Fonds perdus c’est le Pynchon qui se saisit d’un moment de l’histoire récente (nous sommes loin de Mason & Dixon):du printemps de 2001 à celui de 2002 quand à New York éclosent les poiriers de Chine, un an après l’éclatement de la bulle internet 2001 (ne font alors des bénéfices  que ceux qui travaillent sur la sécurisation). Un Pynchon très oral avec paranoïa rampante puis galopante et avec une intrigue plutôt linéaire (non sans accumulation de rebondissements et linéaire... avec méandres).
  Le cadre culturel est plus ample. Quatre époques interfèrent: les années 50 (l’après-guerre, Eisenhower, la guerre froide), la libération hippie, la séquence yuppie avec reagunisation et busherie première jusqu’à l’éclatement de la bulle (Clinton est curieusement absent...) et, enfin, cette année 2001. Sans oublier, en creux, les premières années de ce nouveau siècle.


  Début des années 2000:le téléphone cellulaire s’impose doucement, on s’initie à Excell, grâce à Cybiko on peut s’envoyer de petits messages jusqu’à 200, 300 mètres...on met le karma à toutes les sauces, on dit genre à chaque phrase….


 

  L’enjeu fondamental de ce livre? Le vrai gain est-il devenu la perte ? Mais même la perte est-elle rendue impossible? Y a-t-il une touche escape dans un monde colonisé de part en part?
 
 

 

      Si, comme nous, vous entrez dans cet univers sans connaître le moindre recoin de New York ni le vocabulaire des nerds ou toute la melting pop des soixante dernières années du XXIème siècle; si vous n’avez pas des centaines d’heures de libre devant vous, si vous ne savez rien du basket maya ou de la métaphysique cyberpunk, si vous avez besoin d’un guide quand on vous dit  Yupper West Side, si vous ignorez qui est Ruth Westheimer ou Robert Moses, ou ce qu’on appelle (fautivement) un Mannlicher-Carcano (malgré le crime de Dallas) ou (malgré Bond) le Walther PPK ou encore la classification GS-1800 pour le gouvernement des E.U, si vous n’avez jamais vu la sitcom Kenan & Kel 318, si vous êtes trop jeune ou trop vieux pour avoir été victime de Comet Cursor ...vous  n’avez pas à céder au découragement devant l'un des plus (apparemment) accessibles Pynchon et vous devez cliquer sur les épisodes de ce roman hybride qui joue avec les limites des genres (leurs codes saturés) et mêle la tradition du roman satirique à l’enquête style Chandler-Hammet ((s)amplifiée) sans oublier des éléments de SF pol (avec voyage dans le temps):le fond politique étant tout simplement «le capitalisme tardif»....

 

 

 

NOUS SOMMES PRÉVENUS


  Dès la cinquième page, l’héroïne reçoit «un coup de fil anxieux d’un lanceur d’alerte à propos d’uns société de l’industrie du snack située par là-bas dans le New Jersey, qui a secrètement négocié avec d’anciens employés de Krispy Kreme l’achat illégal des paramètres top secrets de température et d’humidité de la “proof box”, la chambre de fermentation du fournisseur de donuts, ainsi que des photographies non moins confidentielles de l’extrudeuse de beignets, lesquelles toutefois semblent être des Polaroïds de pièces détachées d’automobiles prises il y a quelques années dans le Queens, photoshopées, et un peu à la va-comme-je-te-pousse, en plus.» Ce Trevor est inquiet et il quitte la conversation parce qu’il se croit poursuivi par le FBI qu’il devine actif dans l’affaire du snack… Nous sommes bien chez Pynchon….


 

CHEZ PYNCHON 


    on retrouve naturellement trois (au moins) noms propres nouveaux à chaque page (il y a un nom typiquement pynchonien au service d’une singulière poétique-les simples comme ici Ice ou Windust n'en sont pas pour autant moins problématiques), des Acronymes interminables, le lexique des nombreux milieux traversés (le vocabulaire geek et nerd, les mots russes, dominicains, coréens, yiddish), les jeux de mots,  des trucspointcom...imprononçables), les informations spécifiques sur les belles voitures (l'Impala!) ou les bateaux (ainsi le Gar Wood de 1937, 200 chevaux...), les énumérations où il excelle (ainsi ce que tient la Batceinture d’Éric «à laquelle sont accrochées les télécommandes pour la télé, la chaîne stéréo et la climatisation, auxquelles s’ajoutent un pointeur laser, un bipeur, un décapsuleur, un dénudeur de fil, un voltmètre, une loupe, le tout si minuscule que l’on est en droit de se demander à quel point ils peuvent être fonctionnels.»…(1)), d’assez longs récits de rêves (certains prémonitoires pour un lecteur sagace - Pynchon ou le texte anamorphique), les tendances du jour (autour du Millénaire), le top ten du ringard comme de l’under-underground (Riot Grrrl, par exemple), sans oublier les références aux romans antérieurs (les timbres, les années hippies, les notions de frontières et de borderline, la Promesse, l’obsession des mythes souterrains, les mondes parallèles, la dérive, les refuges…).

 

 

IMMERSION


     «J’voulais pas que vous pensiez All About Eve, tout ça.»


    Avec un incroyable souci d’exactitude, Pynchon restitue tout le background de l’époque qui s’insinuait sans que personne en ait pleinement conscience et qui, entre vestige et poubelle encombre, la mémoire collective qu'il fouille avec minutie et souvent humour:en remontant du plus ancien au plus récent (2001), tout se mêle dans la bande-son, tout est juxtaposé, brassé, concassé, Sinatra côtoie aussi bien le punk le plus exacerbé que Stily Dan. Pour une situation ou un dialogue nous sommes renvoyés à un film (Bette Davis revient plusieurs fois), à des séries télévisées (Maxine n’apprécie pas qu’on la prenne pour Nancy Drew) ou des sitcoms. Plus précis encore:dans les portraits qui sont toujours un grand moment chez Pynchon, un geste, un mouvement d’œil, un sourire sont immédiatement renvoyés à un Disney, à des films restés à la porte de la postérité, à la prestation d’un acteur connu dans un film de dernier ordre ou à un geste de lancer franc d'un basketteur connu.…Toutes les marques surgissent dans le texte comme leurs logos agressifs dans l'espace public ou privé et même Marge Simpson (!!) apparaît dans la collection de dollars détournés-décorés-graffés qu’une amie de l'héroïne considère comme un puissant analyseur socialo-artistique de l'Amérique (au moins aussi significatif que les tags des WC publics). Ce qui est pour Pynchon une sorte d'autodésignation (partielle)...


 

MAXINE

 

     Le narrateur (qui intervient peu en tant que tel) suit toujours de très près Maxine Tarnow (ex-Loeffer: Horst, le père des enfants (qui voulut l’étrangler:elle dut la vie au quaterback Brett Favre qui passait alors sur l’écran…) rappliquant à ce moment-là et quittant son existence d’homme du Midwest aux dons d’intuitions efficaces en affaires pour devenir peu à peu un mari et un père bien bourgeois): née en 1948, vivant dans l’Upper West Side avec deux garçons Zyggy et Otis, elle tient une petite agence d’enquêtes (Filés-Piégés /Tail'Em and Nail'Em) sur les fraudes, après avoir été radiée de l’Anti-fraude Agréée….On lui confie des missions souvent situées quelque part dans l’infra-légal et elle admet qu'elle peut passer pour une espèce de hors-la-loi qui s'y connaît en verticales de chiffres comme en pyramide de Ponzi. On la consulte, elle est débordée mais le plus souvent (trop) serviable et douée d'une fine intuition dans la connaissance des êtres. À un moment donné, elle fait “économiser du pognon à la pelle” au douteux Igor Dashkov, se fait du souci pour Vip Epperdew, s’attriste de la mort de Lester Traipse, regrette d'avoir perdu Eric Outfield et Nick Windust. 


  Volage, spirituelle, “irrécupérable-gauchiste-du-West-Side” qui a connu les colonies trotskystes dans les Adirondacks, elle a toujours été révoltée depuis l’enfance par les injustices (Indiens, Holocauste). Vive, tenace, revenue de presque tout mais refusant le cynisme, capable de grandes improvisations et de courageuses réactions (visiter la maison de Montauk et se rendre sur la base aérienne désaffectée avec radar; se transformer en strip-teaseuse (avec barre (à la Joie de Beavre)), elle ne déteste pas flirter avec les limites non sans  connaître-mais chez Pynchon, c’est bien le moins-des accès de paranoïa. On comprend ainsi qu'elle doive rendre visite à son émothérapeute, Shawn, un ex-surfeur sans talent reconverti dans le koan (parfois lacanien) et qui peut avoir des colères peu bouddhiques. En un an, elle aura à peine eu le temps de voir ses enfants grandir, ce qui donnera la belle scène finale.


  Maxine a encore ses parents Ernie et Elaine, démocrates qui furent actifs et que la misère ne menace pas, une sœur, Brooke, le meilleur indicateur de la pathologie de la ville, un beau-frère soupçonné de travailler pour le Mossad, une amie de lycée qui a toujours été la  frivole Princesse Heidi et une vieille camarade de lutte dans l'immobilier, demeurée dans le gauchisme offensif grâce à un blog vindicatif, March Kelleher. Elle fréquente aussi Vyrva épouse de Justin lequel se lance avec Lucas dans un nouvel espace informatique avec un code de sécurité qui intéresse tout le monde (autorité fédérales, sociétés de jeux et bien d'autres, suspects, cachés et toujours douteux).

 

   Le choix de toutes les caractéristiques de Maxine engage  l'interprétation du livre.



INTRIGUE.


            «(...) moins intéressée au bout d'un certain temps par la destination qu'elle est censée atteindre que par la texture de la quête elle-même.»



   Une enquête ”aux perpétuels rebondissements” de chasseur-chassé qui, classiquement, tourne à la quête inquiète. Reg Despard, le cinéaste expérimental, signale à Maxine une des rares boîtes pointcom qui, en 2000, n’a pas pris le bouillon comme les autres. Hashslingrz appartient à Gabriel Ice qui, omniprésent quoique peu visible (sinon dans une fête avant le 11/9) sera le (possible) centre mobile du récit:il a acheté DeepArcher (prononcé Departure (sorte de métavers qui préfigure Second Life) à Lucas et Justin (leur cote a monté très vite parmi les entreprenerds)) pour posséder le moyen d’aller quelque part dans l’internavigation sans laisser de traces. Maxine soumet la boîte de Gabriel Ice à quelques théories comptables incontestables et l’évidence s’impose: beaucoup d’argent circule et des parts importantes se dispatchent de façon louche. Une start up, hwgaahwgh.com est aussi bénéficiaire et, malgré sa chute et sa liquidation, voit des transactions prospérer et transiter par elle vers le offshore ou ailleurs. Lester Traipse qui en détourna une partie le paiera de sa vie.
 On découvrira le logiciel Promis et une puce qui absorbe les données d’un ordinateur (nous sommes en 2001). Dès lors tout va circuler parmi les luttes qui s'agitent autour de DeepArcher (2) avec, en fond, des meurtres, des interventions de la NSA, des Républicains qui pensent déjà à une deuxième guerre d’Irak, des Russes formés à la belle époque soviétique, des transferts d’argent qui vont au Moyen-Orient (Wahhabi Transreligion Friendship), des bons et de mauvais Tchéchènes, sans oublier le Mossad:chacun pouvant se faire passer pour un autre et faire passer les uns pour les autres...Ainsi de la CIA qui complote -sous couvert de djihadistes... L’enjeu étant, un temps, la possession du code source avant qu’a priori on entre en open space, mais après un épisode étrange, au moment où allait survenir le drame du onze septembre. En même temps, grâce à Eric Outfield, übergeek surdoué passablement parano lui aussi et mis à la porte de hashslingrz, Maxine va souvent prendre le départ avec DeepArcher, cliquer, cliquer de plus en plus longtemps dans cet espace où «certains cherchent un horizon entre l’encodé et le non-codé. Un abîme.» et éprouver souvent bien des étonnements dans cet univers profond d’avatars, presque capable de ressusciter des morts. Au point de se demander (et nous avec) où finit le virtuel et où recommence la viande-sphère (meatspace) comme dans cette scène en plein NYC où «un jour de grand vent, de bon matin, Maxine descend Broadway à pied quand se matérialise devant elle le couvercle en plastique d'une barquette en aluminium de 23 centimètres, pour repas à emporter, qui roule dans le vent le long du trottoir, sur la tranche ( its edge), une tranche fine comme un rêve avant l'aube, ne cesse de vouloir tomber, mais le courant d'air ou autre chose-à moins que ce ne soit un nerd à son clavier (at a keyboard)-le maintient à la verticale sur une improbable (implausable) distance, un demi-bloc, un bloc, le couvercle attend au feu rouge, puis parcourt encore un demi-bloc jusqu'à finir par quitter le trottoir et passer sous les roues d'un camion qui déboîte, et se faire apalatir. Vrai? Animé par ordinateur?»  Vérité, hallucination, auto-suggestion, hypnose inédite? Les habitués de Pynchon ne sont pas surpris.

   Le récit qui multiplie les hasards en les surlignant (la capsule retrouvée sur le lieu du crime de Lester, la rencontre de Xiomara etc.) nous balade comme Maxine est menée de contacts en amants d’une heure et l’objet de sa quête se dessine peu à peu dans un flou inquiétant:«(…) pas moyen de savoir comment concourir à ce niveau d’élite, le schéma de pyramide planétaire sur lequel les employeurs de Windust ont toujours misé, avec ses mythes du sans-limites assénés en douceur. Aucune idée de la façon dont elle [Maxine] peut sortir de sa propre histoire jalonnée de choix sans prise de risque, et tailler avec son bâton de sourcier à travers le désert de ce moment d’instabilité, dans l’espoir de trouver quoi?une sorte de refuge, de DeepArcher américain….»(j'ai souligné)


  L’intrigue est une suite de clics / déclics pour nous faire entrer dans un univers en expansion (depuis longtemps rappelle le père de Maxine qui pense que l’origine militaire de la Toile en est la faute originelle et qu’elle engageait tout le principe de colonisation du capitalisme qui fera dans le virtuel ce qu’il a toujours fait dans le réel...) et dans la machine paranoïde en nous poussant à nous demander, comme Maxine, qui est l’avatar et qui le sujet comme dans ce vortex:«Car de fait un phénomène singulier a commencé à se produire. De plus en plus elle a du mal à distinguer la “vraie” ville de NYC de transpositions telles que Zigotisopolis (3)….comme si elle se faisait prendre dans un tourbillon [vortex] qui l’emmène plus loin à chaque fois dans le monde virtuel. La possibilité se présente alors-certainement pas prévue dans le business plan original-que DeepArcher soit sur le point de se déverser dans le périlleux golfe entre l’écran et le visage.» La question de la réalité (une) du réel hante depuis longtemps l'œuvre de Pynchon.(4)

 

 

UN INDICE 


  Dans Fonds Perdus il est souvent question de masques et pas seulement lors d’Hallowe’en où Heidi est habillée en... Margaret Mead enquêtant sur le terrain (dans les soirées Ice on rencontre Britney Spears déguisée en Jay-Z mais c'est un sosie de Britney...). Plus fréquentes encore sont les allusions aux faussaires et à la contrefaçon:des Louboutin, du Chanel N°5, des cigares qui ont la prétention d’être havanais (et font la fortune de vrais investisseurs (cachés)), des couteaux Spetsnaz avec lame chinoise ou de pire qualité, des Vircator d’origine estonniene, c’est dire! On découvre que certains tatouages de supposés prisonniers russes sont des faux qu’il convient de retoucher au plus vite. Au détour d’un photoshopage d’Hitler qui trompe le Nez (Conkling Speedwell), on vérifie l’importance de la falsification de toutes les images comme jadis mais avec d'autres moyens plus puissants. Même les quartiers d’une ville s’imitent:« (…) pour laisser Hallowe’en se développer comme il se doit, ce qui dans les rues de l’Upper West Side, signifie une réplique approximative de l’exotisme de Greenwich Village, après avoir dû accepter, pendant tout le reste de l’année, d’être une pâle imitation des beaux quartiers de Dubuque.»....En architecture, la fonte peut imiter le calcaire...Dans un passage capital, la déchetterie sauvage de New York, on lira «en plein Toxic-land, le centre ténébreux de destruction des déchets de la Grosse Pomme, tout ce que la ville rejette, pour pouvoir continuer à faire semblant d'être elle-même (...)»....

    On ne s’étonne pas que Pynchon ait choisi la parodie et que la proximité asymptotique de l'image et de la réalité trouble Maxine quand elle quitte son archer des profondeurs.

 

 

NEW YORK


   « New York en tant que personnage dans une enquête policière ne serait pas le détective, ne serait pas l’assassin. Ce serait le suspect énigmatique qui sait ce qui s’est vraiment passé mais n’a pas l’intention de le raconter.»


  Emprunté à Donald Westlake, tel est l’exergue de Fonds perdus.  Son défi? Sa logique?


   NYC, «la capitale de l’insomnie», NYC comme personnage principal,  comme décor, agent, victime, suspect, NYC encore alors centre du monde, pôle de toutes les connexions devenu incapable de transmettre autre chose que du présent global toujours-déjà obsolète.
  NYC au “bruyant flux lumineux d’indifférence” occupe tout le récit:les autres personnages, hormis Maxine, la quittent pour vacances ou stages ou affaires ou fuite (5).  Cette ville est dominée par une symbolique latente construite et portée par le cheminement du texte:celle du labyrinthe et de la pyramide sacrificielle.(6)

 

   Ayant choisi un point de vue dominant unique et refusant ainsi la pluralité des points de vue d'un Dos Passos par exemple, Pynchon donne une image très orientée de la Grosse Pomme. Les exilés de la côte ouest sont raillés systématiquement et le regard de Maxine (complété par celui de March Kelleher, la vieille contestataire) est radicalement hostile à l’œuvre du maire d’alors, Giuliani, œuvre de destruction/reconstruction qui chasse (au nom de la «droiture suburbaine») tout ce qui ne ressemble pas aux yuppies («qui ont plus de pognon que de cervelle»): “même Central Park ne serait pas à l’abri”. On devine que toutes deux détestent encore plus Robert Moses. Dans ses déambulations, Maxine qui est sévère pour Park Avenue («la rue la plus fade de New York»), hait le Lincoln Center et ce qu'est devenu Time Square et elle éprouve fréquemment de la nostalgie pour des quartiers qu'elle connut des lustres auparavant:elle garde des bouts d’attachement à «la ville où il ne faut pas s’attacher». 


  Par son choix de focalisation, Pynchon ne nous offre donc pas de vue globale ni kaléidoscopique. Espace de circulation intense (cash, drogues, signes, langues, corps, enfants (russes alors)), la ville est rendue de façon à la fois physique, sentimentale (parfois étonnamment) et profondément abstraite.... On voit peu de foule (sinon dans des embouteillages, des files d'attente et des fêtes décrites de façon inégalable), peu de New Yorkais (en dehors ce ceux de l’intrigue et des voisins de table dans les nombreux restaus ou cafés fréquentés par Maxine) mais beaucoup de bâtiments miroitants et offrant, de l'intérieur, des «vues avec parois de verre qui sont propices aux délires de grandeur».

 

  La dimension satirique revient évidemment à Pynchon comme le prouvent ses piques inimitables comme «ces diverses réceptions à la confluence de la largesse East Side et de la culpabilité West Side.» Les cibles sont nombreuses et fréquemment visées:le snobisme permanent, la place du rire (« Pour beaucoup de gens, en particulier à New York, le rire est un moyen d'être bruyant sans avoir rien à dire»), les quartiers à la mode selon les décennies, les salles de fitness après la crise, les magasins propices au shopping de haut luxe, la fête permanente (on a même droit à du karaoké coréen), les vacances (pourtant depuis bien longtemps out of date) aux Hamptons), l'architecture d'intérieur délirante (qu'on songe aux toilettes de l'une des résidences d'Ice qui a beaucoup gagné au Monopoly new yorkais). Ne manquent pas non plus le procès des entreprenautes plus dangereux que les marchands immobiliers, les allusions aux «mafias ethniques», aux WASP qui peuvent l'être jusqu’au bout des sourcils. S'impose à tous l'image d'une ville à la volonté tyrannique de tout contrôler en même temps que dans tous les domaines de compromissions, de concussions et de corruptions règne un tacite et  puissamment unanime «après nous le déluge».

 

  Néanmoins, ce roman d'un profond connaisseur de New York (il donne une vision impressionnante du Deseret (pôle puissamment crypté avec sa piscine sur le toit, la mort de Lester, sa répétition d'une attaque au Stinger, sa démesure lors d'Hallowe'en)) offre également d’amusantes évocations (celle du Labor Day), de belles pages de pluie sur la ville, de sensibles évocations de la lumière cristalline de certains jours ou des beautés pas encore sabotées mais, surtout, nous propose (à l’occasion d’un épisode d'une quasi-fausse poursuite en bateau) une visite dans le monstrueux déversoir (7) des ordures de la cité déjà virtuellement happé par les promoteurs prédateurs:Toxic-Land avec des pics à 60 mètres, répugnant mais préservant une île (Island of Meadows) et un marais intact de cinquante hectares (il est question de l’innocence des oiseaux qui en profitent encore), image époustouflante dans l’esprit de Maxine et qui correspond à ce qui, selon elle, menace aussi DeepArcher.

  « Comme Island of Meadows, DeepArcher aussi suscite la convoitise des promoteurs, des "développeurs". Les migrateurs qui sont encore en profondeur et ont foi en son inviolabilité seront un beau matin, dans un avenir bien trop proche, rudement surpris par la descente insidieuse (whispering descent) des web crawlers du grand capital, démangés par la tentation d'indexer et de corrompre un autre pan (patch) du sanctuaire aux fins qui sont les leurs et qui sont loin d'être altruistes.» (j'ai souligné indexer, corrompre et sanctuaire que nous retrouverons)


 

   Mais l’action du roman ne se passe-t-elle pas entre 2001 et 2002? Dès l’annonce de la parution de Bleeding Edge une question devint le seul horizon d'attente de la critique. Comment Pynchon rendait-il la tragédie des Twin towers?


 

11/9/2001


  L'écrivain écrit et publie après beaucoup d’autres (De Lillo, D. Eisenberg, Foer, O' Neil...):il a choisi de traiter ce moment de façon puissante mais discrète.
 Les deux tours apparaissent de temps en temps lors des allées et venues des personnages (pour le shopping par exemple ou en bateau avec Sid). Pynchon nous prépare aussi par une allusion à un avion qui explosa en 1996 au-dessus du détroit de Long Island (le vol TWA 800) et qui donna lieu à «une enquête gouvernementale tellement risible que tout le monde a fini par penser que c’étaient eux qui avaient fait le coup.» On a aussi cet étonnant personnage de Nez (neztective), Conkgling Speedwell, dont l'amie proösmique, pré-«sentant», quelques semaines avant l’attaque, un incendie (sillage inversé, un fumet venu du futur),  quitta  soudain  la ville.  Maxine découvre tôt un film tourné sur le toit du Deseret avec un homme qui peut tirer avec un Stinger sur un Boeing 767, ce qui donne lieu à des hypothèses paranoïdes. Dans un échange avec Chandler Pratt qui connaît bien le parti Républicain, elle s'aperçoit qu'il annonce un événement énorme qu’ils n’empêcheront pas. À Chicago, Ziggy et Otis se passionnent pour un jeu video (à base de hors-bord)  qui les  fait redouter une Apocalypse sur NYC dans laquelle le World Trade Center résiste mal…. Quelques jours avant l’attaque c’est la fête chez Ice, hymne mythomane à la verticalité, fête Janus tournée vers la bulle qui a explosé et vers les angoisses du Millenium qui ont tardé à prendre corps. Le dimanche précédant l'effondrement du symbole géométrique, Horst (qui occupe depuis peu un bureau au WTC...) découvre des ventes anormales sur United Airlines et American Airlines. En même temps, chez les maîtres de DeepArcher on constate un affolement à propos de nombres aléatoires piratés et qui, pour un temps très court, ne sont plus du tout aléatoires....


  L’événement lui-même, Pynchon se contente de l’évoquer en lisière, et de faire écho non à des témoins réels (pensons à l’ouverture de De Lillo dans L'HOMME QUI TOMBE (8)) mais aux «analyses» sommaires (et souvent complotistes) de tous les camps: refusant l'emphase du scope ou de la caméra à l'épaule, il orchestre des discours éclatés (même Shawn le psy-post-New Age y va de sa comparaison avec les Bouddhas de Bâmiyân (dont il ignore le nombre réel)) et nous livre une belle illustration du triste carnaval parano qui saisit l’Internet : «un pandémonium de commentaires que peut-être il ne sera pas possible de lire intégralement dans le temps qui est imparti à l’univers , même avec les effacements pour non-respect du protocole (…)...». Il insiste sur la sidération qu’imposa le passage en boucle des images à «une population du visionnage ramenée à un état de stupeur, sans défense, morte de trouille» et, sur les mois suivants, il racontera l’effet d’atténuation du traumatisme (Ben Laden revient sous forme de masque pendant Hallowe’en), sans négliger, dans le cadre de la politique du Surveiller et pourrir («Le but est que les gens soient remontés, mais d'une certaine manière. Remontés, apeurés et impuissants»), le rôle des suspicions entretenues, de la censure  renforcée (plus d’œuvres de fiction en classe !) ni le culte des flics abusivement tout-puissants mais sans oublier non plus l’admiration unanime pour ces pompiers  qui, ne songeant ni à la gloire ni la paye, continuent « de récupérer des bouts de corps, de finir malades, brisés par les cauchemars, déconsidérés, morts?»

 

  Et pourtant, sur trois pages, le narrateur, jusque-là discret et suivant fidèlement Maxine dans ses dialogues rapides, ses réflexions vives et ses nombreux déplacements, prend plus de temps pour entrer dans sa pensée profonde:ce qui donne à la fois une synthèse de ce qui s’est passé dans les premiers jours, de ce qui s’est construit au plan discursif et une remise en cause des «habituelles toxicités ethniques». Se glisse alors un élément cardinal de l’œuvre:même ce «site de l’atrocité», baptisé (scandaleusement selon elle) d’un terme de la guerre froide «Ground Zero», n’aura pas été sanctuarisé et sera devenu le prétexte «à des sagas à l’issue incertaine de magouilles et d’embrouilles, de chamailleries, de médisances quand à son avenir immobilier, le tout dûment célébré en tant que “nouvelles” dans le Journal de Référence.» Cet idéal de pureté (au moins partiellement préservé) est l'obsession de Maxine. Le choix narratif de Pynchon prend tout son relief. 

 

  Les tours ne disparaîtront pas des mémoires même si le Retour à la Normale (évoqué de façon sinistrement parfaite) semble garantir «que le mal n’arrive jamais en rugissant du ciel pour exploser en plein dans la tour des illusions où chacun se croit à l’abri…»(and that evil never comes roaring out of the sky to explode into anybody's towering delusions about beeing exempt...)(j'ai souligné).

  Quelques personnages tourneront encore autour du trou béant:Maxine s’y rendra avec Xiomara et observera encore à «ce qui devrait être l’aura d’un lieu saint (holy) mais ne l’est pas». Une certaine image de DeepArcher s’impose à elle :

 

      «Et je connais un endroit, prend-elle le soin de ne pas ajouter, où l'on arpente un écran vide, comme avec un bâton de sourcier, où l'on clique sur de minuscules liens invisibles, et il y a quelque chose en attente là-bas, latent, peut-être géométrique, et qui peut-être réclame, comme la géométrie, d'être contredit d'une manière aussi atroce, peut-être une ville sacrée (sacred) tout en pixels dans l'attente d'être réassemblée, comme si les désastres pouvaient se produire à l'envers, les tours s'élever d'une ruine noire, fragments, morceaux et vies, même pulvérisés en infimes particules, retrouver leur intégrité initiale...»

 

 


  Pynchon aura placé le symbole du Trade Center (et de sa destruction) dans une construction tressée qui rencontre d’autres fils, d’autres complots, une véritable surenchère, d’autres pyramides dont Maxine est l'exploratrice souvent lucide.

 

 

 DEUX MOTS


   L’un, prévisible chez Pynchon, l’autre peut-être moins inattendu qu'on pourrait le croire, s’imposent dans le texte: la colonisation et l’innocence.
  L’emploi du mot innocence revient incontestablement à Maxine (à la construction du personnage que voulait Pynchon:ainsi Montauk est ressenti comme le temps de l’innocence de son personnage qui  parle d'un South Fork «authentique» !) mais cette notion apparaît également chez Shawn après le 11 septembre dans un koan à la chute peu sartrienne :« C’est [nous tous] des vivants en sursis (Is living on borrowed time). Qui s’en tirent à bon compte. Ne se soucient jamais de ceux qui paient l’addition, de qui sont ceux qui crèvent de faim ailleurs, entassés les uns sur les autres pour qu’on puisse avoir de la nourriture à bas prix, une maison, un jardin en banlieue...sur toute la planète (planetwide), chaque jour davantage, les arrièrés continuent à s’accumuler. Et entre-temps la seule aide qu’on obtienne des medias c’est ouin-ouin (boo hoo) les morts innocents. Ouin putain de ouin (Boo fuckin hoo). Vous savez quoi ? Tous les morts sont innocents. Il n’y a pas de morts qui ne soient pas innocents.»


   Reprenant le mot de péché fréquent dans la bouche de son père, Maxine parle de celui du Parti Républicain. Même s’il lui arrive de flirter avec l’illégal, Maxine, parle de certains de ses clients comme de gens innocents. Elle comprend que l’épouse guatemaltèque de Windust a depuis longtemps perdu son innocence à son contact.  Même Windust lui semble avoir une part d’innocence. Sa future ex-femme, Tallis, trouve que Gabe Ice  a été «un chouette môme, il y a très longtemps».Tard dans le roman, Maxine se rappelle une conversation avec ce Gabe Ice et son laïus sur la fatale «émigration au nord vers les fjords, vers les lacs subarctiques, où les énormes flux de chaleur générées par la concentration de serveurs peuvent commencer à corrompre les dernières parcelles d’innocence sur la planète.»(je souligne)

 

  Bien avant, en bateau vers Island of Meadows, «pendant une minute et demie elle se sent libre-du moins à la lisière de certains possibles, animée des sentiments qu'ont dû éprouver les premiers Européens qui remontèrent le fleuve Passaic à la voile, avant que ne s'abatte sur lui la longue parabole des péchés du grand capital et de la corruption, avant les dioxines, les débris d'autoroutes et les actes de gâchis dont personne ne porte le deuil.» Puissant énoncé typiquement pynchonien....


  Longtemps Maxine veut croire en la puissance d’asile, de refuge de DeepAracher, y compris pour les âmes….

 A partir de cette certitude, le procès de la colonisation s’en suit….La question de l’appropriation des terres est un classique américain et pynchonien (avec une autre constante, la réappropriation et le recyclage:la description (drôlatique) des intérieurs de Gabe Ice en est la preuve). Le brave Horst doué du sixième sens, celui du business, se lance dans «les terres rares» avec «une bande de capital-risqueurs». L’extension géographique et architecturale du yuppiland est largement soulignée dans le livre. Mais ce qui retient c’est ce qui émerge en ces années:la colonisation de l’immatériel. Dès l’ouverture, on voit les enfants de Maxine «nettoyer» New York de tous ceux qui leur déplaisent et qui sont en infraction, principalement des «yuppies»:pour déculpabiliser Maxine l’option hémoglobine est bloquée et elle va jusqu’à croire que ce jeu créé par Lucas est «un moyen adapté aux enfants » pour leur permettre «d’entrer dans les affaires anti-fraude …» L’empire sur les enfants, la colonisation de leur imaginaire profond (qu’elle ne mesure pas dans ce cas) est pourtant une de ses angoisses: pour un peu innocenter le redoutable Windust elle a en tête un complot assez SF des années cinquante avec emprunt aux pratiques supposées du Petit Père des Peuples qui auraient consisté en un dressage d’enfants kidnappés et reprogrammés (un scénario voisin apparaît déjà dans Gravity's Rainbow....).
  Mais c’est l’espoir que représente DeepArcher (« "asile" comme prétend un des Russes dans son anglais approximatif ("un endroit vrai! (it's real place!), vous pouvez être plus pauvre, pas de maison, plus bas des prisonniers, condamné à mourir-"

"Mort-"

" DeepArcher vous acceptera toujours, vous abritera."("Deeparcher will always take you in, keep you safe.")» qui est malmené. DeepArcher que Lester, fou de peur avant son assassinat, voyait comme un «sanctuaire». Une version assez western est donnée à Maxine par un avatar travaillant dans ce monde d'images codées:« On est encore en TERRITOIRE où personne vient trop mettre son grain de sel. On aimerait penser que ça durera éternellement, MAIS LES COLONISATEURS ARRIVENT. Les costards et les pieds tendres. On entend la soul music aux yeux bleus de l’autre côté de la crête. Il y a déjà une demi-douzaine de projets copieusement financés pour la conception de logiciels qui INDEXERONT le Web Profond»
«Est-ce que c’est», se demande Maxine,«comme Ride the Wild Surf
«Sauf que l’été va finir bien trop tôt, à partir du moment où ils seront descendus ici, tout sera transformé en banlieue avant qu’on ait le temps de dire “capitalisme tardif”. Ensuite ce sera exactement comme au-dessus, dans les hauts-fonds. Un lien après l’autre ils vont imposer leur mainmise, leur sécurité et leur respectabilité. Des églises à chaque coin de rue. Des licences dans tous les saloons. Quiconque tiendra à sa liberté devra SE REMETTRE EN SELLE ET PARTIR AILLEURS.»(j’ai souligné).

 

 Cette vision rejoint celle d’Ernie, le père de Maxine:


«Appelle ça la liberté, elle s’appuie sur le contrôle. Tous les gens connectés les uns aux autres, désormais PLUS JAMAIS QUI QUE CE SOIT NE POURRA SE PERDRE (impossible anybody should get lost, ever again). L’étape suivante, c’est la connexion aux téléphones portables, et tu auras un Web total de surveillance, auquel il sera impossible d’échapper. Tu te souviens des bandes dessinées dans le Daily News? La radio-poignet de Dick Tracy? ce sera partout, les péquenauds (rubes) supplieront tous pour en avoir un, les menottes du futur. Formidable. Ce dont ils rêvent au Pentagone, une loi martiale étendue au monde entier...»


«C’est donc de là que je tiens ma paranoïa» (J’ai souligné)


     Près de la fin du roman Maxine se rappelle une scène récente dans laquelle «ses deux fils étaient prêts à entrer dans cette ville paisible [Zigotispolis, leur New York de rêve], ENCORE À L’ABRI DES SPIDERS ET DES BOTS, QUI UN JOUR, TROP TÔT, DÉBARQUERONT ET LA RÉCLAMERONT AU NOM DU MONDE INDEXÉ.» (j’ai souligné)


  Nous sommes bien loin des batailles pour le câblage à Vineland...Mais quand il s'agit de territoire indexé, chez Pynchon, les Indiens ne sont jamais loin comme dans cette sortie évoquée à la fin du roman, au camp Tewattsirokwas devenu colonie...de vacances trotskyste....«aux grottes souterraines très profondes. Très, comment, vertical, plein de niveaux (...)» et champ d'expériences iciennes dans le lac Heatsink.

 

 

 

 

  «Je sais que ça va aller, Zig, c’est ça le problème.»


 

    Pour dire cette défaite de la sympathique idéaliste Maxine (la pyramide inversée, tournée vers l'en-bas, le sans-fond, est encore une pyramide) et de nombreuses générations qu'elle prolonge dans un contexte qui contient tout de même le 11septembre, Pynchon a pourtant choisi la parodie, l’humour, la drôlerie (des acronymes en nombre comme DITS (Discount Inventory Tag Stupor), de certaines situations, de formules qu'on ne trouve que chez notre auteur («une vision vanille d’une question»; «ami, au sens pré-internet du terme»; «postcoital sunset» etc.), des passages de noble sagesse (la métaphysique de la chanson Volare !) et même un happy end. Et pourtant ce roman inscrit en creux la prolepse de ce qui advint fatalement et que nous repérons plus facilement une quinzaine d’années après (et les raisons de redouter sont encore plus grandes quand on devine les plans des disciples d’Ice et les projets sur l’Arctique, visibles aujourd'hui).

 

L’espace de liberté et de résistance se réduit toujours plus, même pour les fantômes.


That’s the trouble, Zig.(9)

 

 

 

 

Rossini, le 10 octobre 2014

 

 

 

NOTES

 

(1)L'énumération est une composante hilaro-critique de l'art pynchonien.

 

 

(2) «A splash screen commes on, in shadow-modulated 256-color day-light, no titles, no music. A tall figure, dressed in black, could be either sex;long air pulled back with a silver clip. The Archer, has journeyed to the edge of great abyss. Down the road behind, in force perspective, recede the sunlit distances of the surface of world, wild country, farmland, suburbs, expressways, misty city towers. The rest of the screen is claimed by the abyss-far from an absence, it is a darkness pulsing with whatever light was before light was invented. The Archer is poised at its edge , bow fully drawn, aiming steeply down into the immeasurable uncreated, waiting. What can be see of the face from behind, partly turn away, is attentive and unattached.» 

 

(3)Ainsi est baptisé par Maxine, le New York ancien reconstruit dans DeepArcher par ses deux fils Ziggy et Otis, avec l'aide de leurs grands-parents....


 

 (4)Son cas, à la réflexion, est sûrement beaucoup plus grave que celui d'Hector dans Vineland...

 


(5)Maxine va vers Montauk et suit tout à la fin (avec Tallis) les deux Russes Mischa et Grisha dans la région de Poughkeepsie.

 

(6) Au détour d'un dialogue:« Non, je voulais dire que le capitalisme tardif est un racket pyramidal à une échelle globale, le genre de pyramide au sommet de laquelle on fait des sacrifices humains, en faisant croire pendant ce temps aux gogos (the suckers) que tout continuera éternellement.»


(7)Poubelles, dépotoirs sont toujours présents dans une narration pynchonienne. Songeons à Hollywood dans VINELAND. Le Web étant une poubelle de taille inédite.


 

(8)Avec tout de même l'exception d'une vue («ceux qui observé l'événement d'ici») des tours et des âmes rescapées depuis l'embarcadère de Fulton.


 

(9)Un mot sur le titre : le choix du traducteur français rend compte de la circulation de fonds blanchis et de la colonisation d’un territoire longtemps espéré libre. Fonds perdus mais pas pour tout le monde, tréfonds où l’occasion de se perdre était sans doute une  (dernière?) chance, perdue elle-même.
 Désignant une avant-garde tranchante Bleeding edge est plus cruel  et convient sans doute aux sacrifices auxquels le roman fait parfois allusion.

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Published by calmeblog - dans roman pynchonien
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