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12 août 2012 7 12 /08 /août /2012 05:21

  " "Oh, Saul!" criai-je encore.

   Ma seule pensée (je pouvais penser et hurler en même temps) était la fuite.

   Fuir ce point que nous avions atteint." KAROO (page 461)

 

 

 

Fuir. KAROO est l’un des grands romans de la fuite. Non sur les routes, dans des voyages où l’on ne se quitte jamais vraiment...Sauf peut-être dans un voyage intergalactique avec Ulysse comme protagoniste. Surtout fuir comme une chambre à air fuit, comme une bonde s’ouvre soudain sous une pression extrême, comme un sphincter mangé par la maladie. KAROO, qui aurait pu s'appeler L'HOMME SANS ASSURANCE, le roman de la débondade presque impossible? Il y a l'art.

 

 

 «Une fille âgée de quatorze ans abandonne son enfant pour qu'il soit adopté. Presque vingt ans plus tard, l'homme qui a recueilli l'enfant, maintenant séparé de sa femme, fait la connaissance de la fille à Venice. Cet homme est un scénariste quasi légendaire spécialisé dans la réécriture de mauvais scénarios et le remontage de films ratés. Il est allé à Hollywood pour travailler sur un film dirigé par Arthur Houseman qui, pour des raisons de santé, n’a pas pu finir le travail lui-même. Leila, après des années de lutte pour percer en tant qu’actrice, est la star du film que Saul est venu arranger. Il tombe amoureux d'elle. Il finit par lui présenter son fils adoptif, Billy, en première année à Harvard. Ni la femme ni le jeune homme ni même Saul (1) ne savent qu'ils sont mère et fils. Leila et Billy tombent amoureux. Ils ont une liaison qu'ils cachent à Saul. En route pour la première à Pittsburgh...» la mère et le fils meurent dans un accident dont Saul est le seul rescapé.

    Tel pourrait être le pitch du roman de Tesich (1942/1996) : tel est le pitch du livre à succès (cinq cents mille exemplaires en six mois) d’un journaliste qui après une longue investigation a compris ce qui s’est passé dans ce remake assez libre de la tragédie de Sophocle. Tel est également le pitch du film que Cromwell, le producteur de cinéma le plus aimablement cynique et le prédateur le plus cultivé qui soit (il n'a même pas le "bon" goût d'avoir le goût du kitsch qu'ont ses confrères) veut faire adapter par Saul lui-même....Lequel a en lui un autre scénario, réécriture d'Ulysse-Oedipe...

 

    Tel est presque le pitch de KAROO (2), le roman de S. Tesich qui fut unanimement salué cet hiver par la critique qui découvrait un écrivain mort en 1996. Seulement le livre que nous avons entre les mains ne se résume pas, et même rend haïssable le mot et la pratique du mot pitch qui en dit long sur une industrie culturelle mortellement pressée.

 

 

 

      Écrire, désécrire, réécrire, revivre, vivre: l'écriture et la vie, "la sortie du paradis des imbéciles", l'échappée d'un enterré vivant sous le poids de son passé, d'un survivant qui s'est pris pour Dieu, voilà les sujets d'un livre construit comme un anneau de Mœbius. Dit autrement : comment sortir de la prison du Cercle des banalités, comment faire trou dans la trame omnipuissante du monde nihiliste?

 

   Saul Karoo (la cinquantaine bronzée, ventrue) a donc fait fortune en réécrivant de mauvais scénarios. Faiseur émérite, il connaît parfaitement aussi bien l'endroit et l'envers d'Hollywood que les catégories poétiques d’Aristote qu'il sait appliquer avec talent pour redonner une apparence "artistique" à des répliques, à des scènes qui, sans lui, seraient d’une platitude de sitcom. On l’appelle le Doc (3). Lucide, cultivé, il repère vite ce qu’est le vrai talent et admet qu’il n’en a pas. Il n’a cru qu’en un seul de ses projets personnels, une aventure dans le futur avec Ulysse embarqué dans un vaisseau spatial. Elle reprendra forme et vie à la fin du livre.

  En route vers un divorce qui traîne à plaisir (c’est sans doute le moment de la plus grande intimité entre lui et Dianah), il voit régulièrement sa femme mettre en spectacle (dans des réceptions, au restaurant - partout, dès qu’il y a public) ses défauts, ses lâchetés et révéler les tares de ses maîtresses successives. Elle lui reproche surtout de négliger Billy, leur fils (adoptif).
  Bref, apparemment tout va bien dans le meilleur des mondes cyniques où le mensonge devient vérité, la vérité sonne comme une invention, le malveillant se distingue difficilement du généreux et où les autres ne sont que des objets dont on rit sadiquement ou qu’on utilise de façon sordide (comme la jeune Laurie).


    Ce roman du narcissisme, de sa prison, de ses miroirs éclatés en autant de témoins indispensables à la narcissine ne pouvait avoir qu’Hollywood comme décor même quand nous sommes à New York...Karoo ou comment toujours (se) plaire. Le sartrien assumer est le mot passe-partout qui ouvre toutes les portes de la mauvaise foi satisfaite et destructrice.


    La première grande partie du roman est un feu d'artifice d’auto-suffisance, de complaisance dans le mensonge, la (fausse) dépréciation de soi dans la soupe du mal et du bien indifférenciés, l'apothéose de l’indifférence à tout - sauf à soi.

 

  Tout bascule avec l’épisode Houseman auquel l'auteur (qui sait parfaitement ce qu'est la construction d’une œuvre) nous a préparé : rien d’innocent dans l’histoire à rebondissements d’une assurance maladie, dans l’épisode du homeless portant le manteau du père en poil de chameau et dans cette étrange maladie qui rend le «héros» capable de boire tout l’alcool d’un bar sans éprouver la moindre ébriété. La maladie est, depuis peu, sa santé.

  Arthur Houseman est un grand nom du cinéma, le dernier grand et il est en fin de carrière: Cromwell demande à Karoo de "transformer" le dernier opus du Vieil Homme alors qu’il n’y a rien à faire parce que c’est un vrai chef-d’œuvre aux yeux émerveillés du Doc qui l évoque avec la finesse que lui donne l'admiration. Il est le seul à saisir ce que fit Houseman : un trésor d’évocation de l’amour qui métamorphose les êtres en mobilisant une énergie radieuse et si dangereuse qu’ils se sépareront et survivront à la mort de l’amour en eux, à la tragédie de «nos ressources limitées» qui se contentent d’apprivoiser des fantômes.
    Dans le film du Vieil Homme, une jeune femme joue les serveuses: Karoo l’a identifiée (grâce à un rire entendu
au téléphone plusieurs lustres auparavant) comme étant la mère de Billy....Il la retrouve, commence à vivre avec elle et va lui présenter son/leur fils: d’un voyage à trois en Espagne on retient que l’inceste n’est pas loin...En même temps, il rend à Cromwell sa copie du chef-d’œuvre trahi, reconstruit de façon lamentable la tragédie de Houseman (lequel avait coupé toutes les scènes avec Leila) devenue comédie (très musicale) mais promettant un succès fou.
    L’inceste, le crime (par amour pour Leila) contre le sabotage d'un  film parfait: de créateur, il est devenu décréateur, créateur de néant. Comme le dit Karoo, les vers grouillent dans son cerveau....

    La première du film doit avoir lieu à Pittsburgh : c’est la partie la plus délicate du roman (le lecteur se demande si Saul ne nous (se)  joue pas une nouvelle pièce de son répertoire en annexant avec complaisance un nouveau territoire de son narcissisme) et il faut comprendre que le pire étant à venir le récit se ralentit, piétine, frôle le sentimentalisme d’un être au bord du bonheur comme d’un double crime (artistique et réel-symbolique). Le lecteur n’en croit pas ses yeux : le cynique devient bavard...comme ivre de babil. Avec sa meilleure comparse, sa femme, il nous répète même le numéro public de masochiste satisfait et faussement ivre....
    Puis, pour meubler l’attente de la première du film, c’est la décision d’aller visiter Fallingswater House, la villa de Franck Lloyd Wright, le changement brusque de direction, l’évidence terrorisante qui est l’aveu d’avant l’aveu, enfin l’accident obligatoire. Le coma de douze jours, le passage du JE au IL, le moment de la pure joie de (se) sentir, de voir, d’entendre, de penser, d’être, sans connaître son identité.
    Commencent alors la chute éclairante de Karoo (il devient semblable au homeless qui portait le manteau en poil de chameau de son père, il sombre dans la non-existence, il a du mal à être le Saul que tout le monde connaît, il s’appelle à son téléphone, il téléphone même à des morts) et la survie légendaire du couple de morts, légende fatalement exploitée par Cromwell, cannibale insatiable, vampyre assoiffé, producteur de néant, agent de big bang à l'envers qui décide de faire faire un film de l’aventure de Karoo qu’a rédigée un lauréat du Pulitzer de façon bien plus satisfaisante que Saul ne l’aurait faite. Nous sommes là, dans un roman qui les conjoint génialement, à la frontière entre un livre et une œuvre d'art.


     Il lui fallut
encore fuir.

Vers la mère, podagre, cuisinière de repoussants râgouts d’agneau. Vers un combat avec lui-même à force de pelletées de neige qui donneront une douleur au bas du dos, symptôme supplémentaire de la maladie de la vie qui est la sienne et pour laquelle il n'est pas d'assurance.

Vers un bain «de mères de toutes sortes», vers une demande de pardon, point focal du livre. Point de fuite. Point qui contient plus de choses qu’une bibliothèque. Point que les belles constructions des scénarios, des discours, des récits annulent. Point que la vie commune étouffe du mieux qu'elle peut. Et que le livre Karoo parvient à restituer en donnant à la fois les manifestations de la machine écrasante et la fêlure qui peut permettre une issue. Lisons cette extraordinaire image :

 

 

«La vie prise dans une boucle, comme l'eau dans les fontaines en circuit fermé, qui ne coulait jamais de nulle part et n'allait jamais nulle part, mais paraissait toujours vive et fraîche, dans son incessant manège.»

 

 

  Imaginez un tableau d'ESCHER que vous voyez sous tous les angles et ajoutez à l'œuvre du vertigineux dessinateur, un dessin qui parviendrait à vous faire sortir de cet univers carcéral et l'annulerait sans le détruire...Vous aurez KAROO....un grand roman sur la conscience inconsciente, la mauvaise conscience, l'identité bloquée, le moi repu de lui-même, substitut de sa vérité, sur la joie comme ouverture inconnue, sur le malentendu (le créateur d'un film parfait mettra à la porte le seul spectateur à l'avoir compris....),  un roman majeur sur l’écriture et la réécriture, sur leur puissance mythologique et métaphysique, sur la création et la décréation, sur l’Orient et l’Occident à partir d'une gnose originale (Ulysse homeless), sur le pouvoir létal de l’image et du Spectacle, un roman dont on voudrait lire à ses amis, à haute voix, les notations subtiles, les remarques marginales sur tout et rien (4). Car face à l'incomblable,  demeure l'art. "Sans foyer".

 

 


 

Rossini

 

 

NOTES

 

(1) Ce qui est inexact.

 

(2) Karoo signifierait en khoïkhoï "le pays de la soif"...

 

(3)«Cela dit, la plupart du temps je travaille sur des scénarios qui sont si mauvais que j’aurais pu les avoir écrits moi-même.»

 

 (4) Soulignons la contribution des éditions MONSIEUR TOUSSAINT L'OUVERTURE à la gloire de Tesich: la forme du livre est un plaisir supplémentaire.

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Published by calmeblog - dans roman américain
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