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24 juin 2012 7 24 /06 /juin /2012 06:12

"Et puis merde, je suis un type plutôt normal, je ne suis pas différent de la plupart des gens."(p.448)
 
     Dans le Fight Club du Spectacle (lui-même évidemment déchetisé), la concurrence de la pseudo-critique est rude mais a encore bel avenir.


   Avec retard mais avec retentissement, la réputation de l’écrivain anglais M. Stokoe s’est bien installée en France depuis COWS et se trouve renforcée depuis la sortie de la traduction de HIGH LIFE en 2012 dans la série noire de chez Gallimard qui fêtera bientôt ses 70 ans.
   Pas de meilleur hôte que la série noire pour un roman dans lequel le noir coule de source comme du pus abandonné, du sang sans vie demeuré dans l’ombre puante des quartiers les plus crades ou les plus hupés de L.A. De toute façon, le livre du bourbillon entre de force. Vous êtes prié de relire Dante, Sade et Krafft-Ebing pour voir monter l'enchère.  


    Noir, noir, noir. Normal avec, entre autres, le spectacle payant d’un marteau piqueur perforant le ventre d’une jeune femme, spectacle offert à Jack, narrateur héros, par le flic Ryan, sorte de Fantômas poisseux toujours soucieux de faire mina mina et qui avale le tonicardiaque comme du petit lait en fréquentant avec un plaisir coprophile, une coprophage bien organisée. Quant à l’amour (c'est le seul mot comique du livre), il va mener Jack et Ryan vers une belle Bella qui ne jouit pleinement qu’en ouvrant les corps et en se frottant avec leur rein...Une humanitaire comme on voit.
    Le héros est naturellement un anti-héros qui pousse, sans grand scrupule, un clodo dans un coma éthylique, qui aime se branlucher en regardant des photos de corps féminins assassinés de façon violente, qui ne réagit pas à la mort d’un enfant écrasé par un de ses amis, qui joue les persilleuses et qui se révélera un nécrophile difficilement repu.

     Ce bon Jack n’a qu’une idée dans la vie : être calculé dans et par Hollywood. Il veut être mesuré sur l'échelle de Wahrol (deux ou trois minutes, c'est déjà de la bonne dose). Il veut vivre la belle vie, la vie digne de ce nom, la vie cohobée, la vie dans son essence, la vie du Spectacle quoi, celle des acteurs de cinéma ou, à la limite, de télé, genre les émissions du matin où l’on vous informe des potins sur Bruce, Willem (Dafoe, évidemment), Johnny et qu’il se repasse en boucle des journées entières de loose entre deux prises de came mêlées de médocs (ce livre, c'est le Vidal pour tous les affamés de dope). Sur ce terrain, dans ce roman des matières, il y a de la matière et on doit reconnaître que l’auteur ne se moque pas du lecteur: à peu près toutes les cinquante lignes, un fix, du foutre, une Southern, quelques crimes bien sadiques, une phase maniaque suivie d’un breakdown, le tout dans un bon rythme. Parfois, par étourderie, du Coca. C’est le roman de la dose. La dose supérieure? S’imposer comme icône de pub. Là, la quille éclate. La vie quoi, enfin trouvée.

    Pour Jack, il n’y a que deux mondes mais en fait, un seul - celui que nous suivons grâce à lui et Google earth (c’est du post-modernisme, genre: les noms comme Malibu, Santa Monica, Laurel Canyon qui résonent en nous comme les rires pré-enregistrés de LA CROISIÈRE S'AMUSE avec même un gramme de sociologie (1)) et son reste, le sous-monde des déchets, vous et moi qui ne pouvons être blanchis par l’argent du Spectacle. Être ou ne pas être les autres (comme Depp), être ou ne pas être un déchet. Ou pire un déchet de déchet comme cette bimbo qu'on entend parler dans une parodie méprisante où le narrateur prend un évident plaisir à ridiculiser la classe sans classe des poufs. Nous sommes un peu loin de James Agee.

 

   Avec son œil fixé sur le moniteur de la célébrité, et en cherchant à forer durablement les pupilles de son lecteur, Stokoe ne démérite pas d’un atelier d’écriture.
   Son style est le déchet recyclé de soixante dix ans d’inventions stylistiques : les phrases nominales boursouflent chaque page pour étoffer le récit entre deux crimes comme poussent entre deux prises (les vocabulaires de la toile et de la drogue convergent dans ce cerveau), les risibles tics de ses notations sur la lumière à L.A. Jack prend-il sa voiture ? On a droit immanquablement à une considération météo (il aime l’orangé) ou à un reflet de néons ou une vue imprenable sur palmier. On n’échappe pas aux reflets dans les piscines, pas plus qu’à la comparaison des camés avec les zombies. Il nous surligne qu’il a bien l’intention de nous offrir un roman de formation avec échelles et échelons: entrer, rester ou non dans le monde du cache-cash. Pour faire moderne, genre, on a aussi beaucoup de métaphores spatiales et dans ce roman des viols, seul le cliché sort indemne.

   L’enquête est prévisible (le scarabée, la fille de Ryan !) et ne serait pas indigne d’une enquête du Club des Cinq. Les méditations philosophiques devraient faire fureur en Terminale aujourd’hui : le libre-arbitre, la conscience et son lave-scrupules automatique, le nietzschéisme de la découpeuse de corps. On est prié de bien saisir la profondeur de l’analyse de la consommation avec la catégorie de la convoitise qui revient lancinamment comme un appel de dope. On n’échappe pas aux cogitations sur les limites qu’il faut transgresser et l’inceste a évidemment sa part dans l’intrigue droite comme une ligne de coke.
    On se fera une idée de la philosophie spontanée du futur mannequin du Spectacle :"Parfois, j'avais l'impression qu'il aurait mieux valu que je me sèvre de ces divagations hollywoodiennes. J'aurais même pu végéter, retourner cuire mes hamburgers sans me poser de question. Misérable mais heureux. Enfin, peut-être pas heureux, mais au moins soulagé de la torture, chaque minute, chaque jour, infligée par l'envie d'être celui que je n'étais pas. Mais bon, si on n'a pas de rêves..."


   Collant à son temps qu’il croit capter, Stokoe nous fait le coup attendu de l’empire des images qui font chaînes : on ne coupe pas à la scène primitive qui forge sa perversion - on veut dire sa normalité-, à l’obsession de la reproduction en  video de tout et surtout de la viande et de l'enviandage, à la thèse de l’image qui cannibalise même la conscience (mais la conscience n’est ici qu’un déchet qui se recycle vite: si on étouffe et étrangle dans cet univers ce n’est pas avec des doutes et des scrupules, genre Dostoievski  : plus les corps sont torturés et moins la conscience du bourreau s’agite).

    Voilà le petit livre du viol, de la pénétration, de l’intromission, de la perforation, de l’écoulement, du jet, de la giclure, de la découpe d'organe, de l’éventrement, de l’éviscération jubilante. Dans cet univers crassouilleux collé aux plus vides comme un visage à une glace sans tain, où l’on doit comprendre que tout se vaut par-delà le bien et le mal (cool le bilan épilogue de la petite frappe), où le clean c’est du blanchiment de conscience assumé avec une philo de bazar et du cash, dans ce monde du putride, du crassignol, de l’évacué, du rebut, scandé dans une écriture qui se veut elle-même déchet, stock de recyclé, de déjà vu, déjà lu, cirque du dupliqué, on sent la fascination pour le laser découpant en tranches la littérature qui n’est moribonde qu’en l’absence de talent.

 

  Rossini


NOTES


(1) On lit page 150:" Nous prîmes Beverly Drive pour commencer à monter vers une région où l'air devenait plus frais, plus pur.

  Les routes se rétrécissaient à mesure que nous nous enfoncions dans les collines, comme si nous allions du cœur sourd de la bête vers la peau. Artères, veines, vaisseaux capillaires, toujours plus petits, toujours plus tortueux. Jusqu'à ce qu'on soit si haut que le flot d'argent dépasse celui des multimillionnaires au-dessous. Les maisons étaient plus en retrait, hors de vue. Le fourmillement ostentatoire des terrasses, désormais filtré par des hectares de pelouse ou de forêt, devenait, pour un pauvre garçon qui vendait son cul, un spectacle qui dépassait les rêves les plus flous."

 

(2) Le traducteur n'est pas en cause mais le polar américain fait problème : le vocabulaire de Simonin peut-il encore servir pour un Stokoe? C'est juste une question.

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Published by calmeblog - dans roman américain
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