Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
23 août 2013 5 23 /08 /août /2013 05:53



 
  C’est à une découverte étrange que nous convie ce texte hybride qui obtint en 2012 le Pulitzer et le National Book Award. Son auteur, Stephen Greenblatt, professeur de littérature anglaise à Harward est  présenté par son éditeur comme "le spécialiste incontesté de Shakespeare"....
 On ne sait exactement de quel genre et de quelle discipline relève QUATTROCENTO, intitulé en anglais, de façon plus lucrétienne, THE SWERVE. Il contient le résumé d’une grande œuvre, des fiches encyclopédiques; il tient tout à la fois d’un cours d’histoire, d’un parcours biographique, d’une réflexion historique.
Travaillant aussi attentivement le détail que le panorama, cet ensemble composite nous laisse au bord... du roman.


 Le fil directeur est narratif: nous suivons (de façon zigzagante mais bien composée) la biographie de Poggio Bracciolini, dit le Pogge, une figure représentative de l’humanisme initié par Pétraque:même si elle est moins connue que d’autres, on lui doit une découverte que Greenblatt juge décisive.
Cet homme qui connaîtra une carrière riche et parfois romanesque, cet épistolier infatigable, ce conteur talentueux, cet ami de Niccolo Niccoli, cet ennemi de Lorenzo Valla était d’origine modeste:
grâce à son intelligence et à son génie calligraphique, il connaîtra une carrière étonnante qui le verra clerc apostolique puis secrétaire apostolique de Jean XXIII (qui fut déposé au concile de Constance) avant d’être, peu ou prou, au service de sept autres papes. Doué d’immenses qualités, il aurait pu se contenter de faire carrière au milieu des innombrables intrigues de la curie (qu'il maîtrisait parfaitement). Au risque de se perdre. Greenblatt, de façon un peu trop psychologisante, estime que c’est sa passion bibliophilique qui le sauva de certaines tentations. Il finira sa carrière parfois risquée comme chancelier de Florence. L'évocation de sa traversée du milieu papal, le regard porté par Greenblatt sur ses querelles, ses subtilités, ses frasques, son stupre, sa corruption, son pouvoir réel n’est pas neuf mais efficace.


 C’est la recherche de manuscrits antiques par Le Pogge qui ouvre le récit et qui permet à l’auteur de nous livrer une enquête excitante sur les monastères du XVème siècle, sur l’histoire du " livre" (ses formes, ses supports, ses transmissions (1)), sur l’état des connaissances qu’avaient du passé païen les humanistes et quel sort on réservait aux textes anciens soudain redécouverts.


 Mais Greenblatt veut surtout nous mener à LA découverte du Pogge, celle de 1417, à l’abbaye allemande de Fulda. Non pas la consultation de Silius Italicus  ou de Manilius ou encore d’Ammien Marcellin mais celle “d’un long texte écrit autour de l’an 50 avant Jésus-Christ par un poète et philosophe nommé Titus Lucretius Carus. Son titre, De rerum natura (…).”


  Forts ce point de départ, nous suivrons le récit d’un long trajet dont le Pogge sera le relais "miraculeux": nous irons de l’espace de réception du texte de Lucrèce et de la pensée d'Épicure que révélèrent en particulier les fouilles assez récentes d’Herculanum et d’une villa dont on constate toutes les heureuses fonctions jusqu'au bouleversement qu’apporta la diffusion du poème selon Greenblatt qui construit tout son livre autour d'une thèse fréquemment assénée: la transmission du poème de Lucrèce aurait créé un écart (swerve) générant rien moins que toute notre modernité.


 

   L'aventure du texte de Lucrèce provoque bien des étonnements et des émerveillements. Le profane ne peut qu'apprécier le caractète didactique de nombreuses explications (avec certaines parenthèses parfois un peu lourdes) et il loue les comparaisons avec notre quotidien quand il s'agit de faits si éloignés dans le temps (ainsi du Tipp-ex ou d'un Bechstein).

  Naturellement les spécialistes diront si les très fréquents modalisateurs de l'auteur ne sont pas avant tout rhétoriques et s'ils le mettent vraiment à l'abri d'erreurs. Ils nous diront  ce que vaut sa description du christianisme vainqueur, accommodateur ou liquidateur, si la chasse à l’épicurisme a pris les formes décrites et  ils diront surtout ce que vaut sa thèse majeure (hantée par l’analogie avec Freud apportant la psychanalyse aux Etats-Unis) et si elle ne surestime pas la puissance d’un texte, fût-il génial (2).



     Devant certaines limites de ce livre, le lecteur que nous sommes ne peut que regretter le refus d'ignorer les pouvoirs du roman : imaginons un instant ce qu'en auraient fait, par exemple, Yourcenar ou le roué Eco....(3)



Rossini, le 26 août 2013



NOTES

(1) On n’ignore rien de la vie comme du travail des monastères, de l’organisation des scriptora (ses règles, son code de signes), les buts religieux de ces exercices de copie.


(2) Une théorie de la diffusion (intégrant elle-même, pourquoi pas, la catégorie de la déclinaison - comprise avec subtilité) serait sans doute à reprendre de plus près pour éviter de tomber dans un catalogue que n'évite pas souvent Greenblatt: il suffit de penser à ce qui attendait l'œuvre de Spinoza pour mesurer l'ampleur d'une telle tâche. 

 

(3) Peut-on conseiller au lecteur de ne pas lire d'abord la (décevante) préface de Greenblatt?

 

Partager cet article

Repost 0
Published by calmeblog - dans inclassable
commenter cet article

commentaires