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6 juillet 2012 5 06 /07 /juillet /2012 04:56





    Après  LA COUPE D’OR(1929), PÂTURAGES DU CIEL (1932) et AU DIEU INCONNU (1933), avant ses œuvres les plus célèbres (DES SOURIS ET DES HOMMES, 1937, LES RAISINS DE LA COLÈRE,1940) John Steinbeck, avec TORTILLA FLAT(1935) a invité ses lecteurs à fréquenter une bande d’amis qui lui permettra d’entonner un hymne à la liberté et à la vie.

    Où?        Nous sommes à Monterey, sur la côte Pacifique dans un quartier surélevé et pauvre nommé Tortilla Flat, Californie.

        «Monterey est assis sur la pente d’une colline, au-dessus d'une baie très bleue et devant une forêt de grands pins sombres. La ville basse est habitée par des Américains et des Italiens, pêcheurs de poissons et metteurs en conserve. Sur les hauteurs, où ville et forêt se confondent, où les rues sont vierges d'asphalte et les carrefours libres de lampadaires, les anciens habitants de Monterey se sont retranchés, comme les Celtes dans le Pays de Galles. Ce sont les paisanos
    Un paisanos  est «un mélange de sangs espagnol, indien, mexicain, avec des assortiments caucasiens. Ses ancêtres vivent en Californie depuis cent ou deux cents ans. Il parle anglais avec un accent paisano, et espagnol avec un accent paisano. Quand on l'interroge sur sa race, il se réclame avec indignation du plus pur sang espagnol et retrousse sa manche pour montrer que la face intérieure de son bras est douce et presque blanche. Son teint de pipe en écume de mer soigneusement culottée, il l'attribue aux ardeurs du soleil.»
    Un quartier misérable de relégués qui savent prendre la vie comme il faut, comme elle va et comme elle vient. Ses habitants sont en dehors du système américain: ils ne possèdent rien ou presque - sinon l’essentiel.

    Genre      Le narrateur (qui s'adresse indifféremment à dieu, aux anges, au lecteur) revendique le droit d’appeler son texte récit d’une geste qui ne pâlirait pas dans une comparaison avec celles du Roi Arthur, de Roland ou de Robin des Bois. Il a voulu le plus sérieusement du monde garder trace de la compagnie des amis de Danny pour éviter qu’à l’avenir des révisionnistes chagrins, des anthropologues scientistes ne viennent mettre en cause l’authenticité d’une réalité qu’ils voudraient faire passer pour mythe. Il ne savait pas que viendraient la suspicion radicale du politiquement correct...

    En réalité, le genre du livre est le cadet de ses soucis. Avec ses paisanos il invente un genre hybride bâti à la diable qui tient lieu tout à la fois de la fable, du tour de parole conteuse comme dans LE DÉCAMERON (gare à celui qui ne laisse pas parler les autres), de l’utopie mineure, du dialogue hautement philosophico-théologique et de l’aventure mystique. Le tout rapporté dans des registres mêlés  par un narrateur ironique malgré tout complice de ses personnages.


       
La vraie vie         Sur les pentes de Tortilla Flat, on sait vivre. La nature favorise la paresse qui favorise la méditation et stimule l’intelligence. Le cœur est plus vivement touché ici qu'ailleurs. L’évocation de la rosée du matin, de l’heure du lever (quel hymne consacré au matin!"Ce n'est pas le moment de se hâter, ni de se bousculer. Les pensées sont lentes, profondes, dorées, le matin"!), des rayons du soleil avant midi, du repos forcé à cause de la chaleur, de l’arrivée de la nuit, tout concourt à faciliter les conditions d’accès au bonheur : sans compter le regard porté sur le travail des autres, en particulier les pêcheurs... Il est essentiel d’y ajouter un ou plusieurs gallons de vin et la fréquentation salutaire d’amis qui savent partager la même philosophie. Certains assez habitués à la prison d’où il est permis de sortir comme d’un moulin. Entrer, sortir, passer la porte est le geste le plus symbolique de ce récit.

 
     Pause nécessaire. Avec gourde?  
 Non, bien que nos personnages soient très proches de Jacques le fataliste, parlons plutôt de gallon comme instrument de mesure du bonheur. On ne saurait oublier ce passage capital: « Deux gallons, c'est beaucoup de vin, même pour deux paisanos. Moralement, voici comment on peut graduer les bonbonnes. Juste au-dessous de l’épaule de la première  bouteille, conversation sérieuse let concentrée. Cinq centimètres plus bas, souvenirs doux et mélancoliques. Huit centimètres en dessous, amours anciennes et flatteuses. Deux centimètres de plus, amours anciennes et amères. Fond de la première bouteille, tristesse générale et sans raison. Épaule de la seconde bouteille, sombre abattement, impiété. Deux doigts plus bas, un chant de mort ou de désir. Encore un pouce, toutes les chansons qu'on connaît. La graduation s'arrête là, car les traces s'effacent alors et il n'y a plus de certitude : désormais n'importe quoi peut arriver

      Danny  
   Revenu de la guerre de 14/18, Danny a retrouvé ses amis, tous un peu escrocs (pour des causes qu’ils trouvent assez justes...), joueurs, buveurs, truqueurs, raisonneurs tortueux, lutineurs fiéfés, raconteurs d’histoires, tacticiens (parfois à courte vue - la durée d’une bouteille), philanthropes solides ou à la manque.

 

       Qu'on ne s'y trompe pas :vol et propriété sont les deux pôles du roman.

 

    Fait majeur, écart qui vous menace l’éthique d’un paisano : Danny a hérité du viejo, son père, deux maisons et ses compagnons de (sur)vie ont légitimement craint le pire : devenu soudain possédant n’allait-il pas les regarder de haut, de loin, les négliger, les mépriser, les oublier? Serait-il marqué pour la vie par le vice immonde du goût de la propriété? Le risque était grand.
    Chaque jour, la bonne nature de Danny se révéla un peu plus. Petit à petit et après l’incendie d’une des deux maisons, une petite société va se mettre en place selon le principe de l’addition (addition et soustraction étant les matrices du récit): Pilon puis Pablo puis José-Maria Corcoran puis le Pirate (qui vivait avant dans un poulailler) et ses cinq chiens (oui, même le Pirate qu’on pensait déposséder de son trésor enfoui dans la forêt...), puis Big Joe Portagee l’amateur de prisons, tout ce beau monde, après maints épisodes parfaitement racontés, vint loger chez Danny pour dormir, palabrer, chanter, ragoter (il s’en passe à Monterey et les nouvelles vont vite) et surtout boire, boire. Bref pour vivre, pour saisir au vol la beauté des jours au bord de l'océan.
    Une petite communauté s’esquissa, une utopie mineure prit corps malgré les complots du Mal et du Malin: un «ange surmené et inquiet veillait sur leurs destinées et les protégeait du mal.» Les défauts de chacun que l’ironie du narrateur souligne plaisamment devinrent un temps des qualités qui cimentaient ce groupe digne de premiers chrétiens qui auraient été portés sur le vin de messe, qui auraient oublié tous les commandements et en particulier le septième et qui aurait fait du système D un principe théologique. Naturellement le vin pouvait parfois provoquer querelles, coups et blessures, bris de meubles mais rien de bien grave. Un lever tardif, un pas vers le perron ensoleillé et il n'y paraissait plus.

 

 

    Grâce? Don?   Ce qui frappe le lecteur c’est la dimension religieuse enrobant un paganisme de bon aloi : on aura du mal à trouver ailleurs autant de jésuitisme dans les dialogues et dans la justification des petits maux qui font du bien et concourt au Bien. À croire que Molina a eu des descendants valeureux au Mexique : ce ne sont que ratiocinations, arguties virtuoses, dialectique d’équilibriste prouvant que la bonne intention est déjà un peu la grâce, même dans un vol....Mais au fond c’est Saint François qui domine avec un miracle comme il en faudrait plus souvent...



     Voilà une comédie avec des personnages qu'on croit toucher de près, avec des gags savoureux (le régime tortillas aux haricots ou, le plus connu, l’arme de séduction fatale, un aspirateur offert dans un quartier sans électricité) mais une comédie picaresque qui réfléchit longuement au rire et à ses effets douloureux, une aventure émouvante et édifiante comme... un bon vin rouge glissant dans la gorge bien rôdée de Danny.

 

    Dira-t-on que la fin est triste? Sans doute pas. Malgré tout ce qui arrive au héros, sa fuite pour la liberté, son ennui, sa mort un soir de fête mémorable. Dans ce roman carnavalesque, une poche de résistance à l’esprit capitaliste (pour le dire vite) a pu s’exprimer avec des bouts de foi rapiécés à l'aide de traits de malices édeniques.

   Idéalisation facile et factice de l’archaïsme? Sentimentalisme qui  enferme les pauvres dans leur destin misérable? Négation des vraies douleurs du peuple par un écrivain qui ne l’a pas vraiment connu?

 
    Plutôt le livre de la liberté dans la dépossession et de l'hymne à l’occasion qu'il faut savoir saisir au jour le jour. Un livre profond sur le don comme échange  radical que rien ne doit détruire.

 

 

Rossini





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Published by calmeblog - dans roman américain
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